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mercredi 15 février 2023

La catastrophe de Courrières. Quand le coup grisou sème la désolation et inspire des chansons.

Située dans le Pas-de-Calais, dans l'arrondissement de Lens, la Compagnie des mines de Courrières exploite de riches filons charbonniers grâce à 12 puits, sur une superficie de 6 000 hectares. Très rentable, elle bénéficie d'un gisement favorable avec des veines très épaisses (2 ou 3 mètres d'épaisseur pour la veine Joséphine par exemple). Le monde de la mine est très hiérarchisé avec une coupure très nette entre le monde des dirigeants, des ingénieurs et celui des ouvriers, lui-même extrêmement contrasté. Les porions, des ouvriers montés en graine, sont chefs d'équipe. Ils ont sous leurs ordres les galibots, de jeunes apprentis mineurs.            

 Le 10 mars 1906, 1425 mineurs relèvent les équipes de nuit aux fosses 2 (Billy-Montigny), 3 (Méricourt) et 4 (Sallaumines) des mines de Courrières. Depuis plusieurs jours, un incendie couve dans une veine abandonnée, appelée Cécile. Les briques accumulées pour arrêter le feu semblent inefficaces, rendant l'air franchement irrespirable. Le 8 mars, Simon (dit "Ricq"), le délégué mineur de la fosse 3,  a bien fait un rapport pour signaler le danger, sans que les ingénieurs ne s'alarment pour autant. Vers 6h30 du matin, deux accidents combinés provoquent une catastrophe d'une ampleur inédite. Dans un des puits d'exploitation, à plus de 300 mètres de profondeur, la poussière de charbon en suspension (1) dans les galeries s'embrase. Ce coup de poussier résulte du soulèvement des poussières au sol des galeries, de leur embrasement, peut-être par une explosion initiale provoquée par la présence de grisou (2) ou par la lampe à flamme nue portée par les mineurs. L'inflammation des poussières produit de la chaleur, un souffle, qui soulève de nouvelles poussières, qui s'enflamment à leur tour. Un grondement long résonne alors, un peu comparable au roulement du tonnerre. Les poussières détonnent tranche par tranche. Une véritable langue de feu parcourt 110 kilomètres de galeries en moins de deux minutes, dévastant tout sur son passage. Le feu laisse en héritage des gaz dans les galeries. Sous l'effet de la déflagration, les mineurs meurent brûlés vifs, asphyxiés, ensevelis, percutés par les boisages disloqués ou fracassés sur les parois de la mine. 

Domaine public (Wikimedia Commons)
  

A l'annonce de l'explosion, l'effervescence bat son plein sur le carreau de la mine. Femmes, vieillards, enfants se ruent hors de leurs corons. Près de 10 000 personnes se regroupent bientôt dans l’attente de nouvelles, d’un mari, d’un père ou d’un fils. Pendant deux jours, elles restent confinées derrière des grilles, puisqu'elles n'ont pas l'occasion de rentrer sur les fosses, pas même pour reconnaître les premiers cadavres qu'on a pu remonter.  La catastrophe fait l'objet d'une médiatisation immédiate et massive avec l'arrivée très rapide de journalistes, qui contribuent à colporter les premières images du drame, également diffusées sous la forme de cartes postales.

La direction de la Compagnie et les ingénieurs redoutent une nouvelle explosion. Convaincus que les galeries sont obstruées par les éboulements, ils tergiversent, hésitant sur la procédure à suivre. Les premiers secours tiennent de l'improvisation. Dans des conditions périlleuses, sans équipements ni méthodes, les hommes encore disponibles s'élancent dans les puits et les galeries pour tenter de dégager les survivants. Les opérations de sauvetage s'avèrent particulièrement périlleuses car de nouvelles explosions sont à craindre. Le feu continue de faire rage dans de nombreuses galeries, où l'air est irrespirable. Des éboulements se produisent toujours. Les galeries sont encombrées, effondrées. Ceux qui descendent marchent littéralement sur les cadavres des hommes et des chevaux. Dix-sept sauveteurs trouvent la mort dès les premières heures des recherches. Il s'agit pour la plupart de mineurs, partis en quête de leurs proches sans grande précaution. En fin de journée, quelques centaines de mineurs sont remontés, certains grièvement blessés. Pour soigner les brûlures, des ambulances arrivent avec des bandages et des baquets d’acide picrique.

* Compassion et solidarité

L'annonce du drame suscite un immense élan de solidarité dans le monde entier. Les dons affluent de toute part. Plus de 8 millions de francs sont récoltés et distribués aux familles endeuillées. La Compagnie des mines de Courrières, passablement dépassée, reçoit l'aide de mineurs belges de la région de Mons, de sapeurs pompiers de Paris, de 19 volontaires  allemands venus de la Rhur, équipés d'appareils respiratoires. Il s'agit là d'un phénomène de solidarité ouvrière, parfois motivée par le socialisme. Dans des conditions épouvantables, les équipes de sauvetage aspergent les corps de lait de chaux, les enrobent de draps imprégnés de phénol,  avant de les remonter à la surface. Brûlés, démembrés par l'explosion, les corps sont difficilement identifiables. Quatre jours après la catastrophe, les ingénieurs et les pouvoirs publics décident toutefois d'arrêter les recherches. Les autorités partent du postulat qu'il ne peut y avoir de survivants compte tenu de la violence de l'explosion. Pour étouffer l'incendie, la solution retenue consiste donc à arrêter l'arrivée d'oxygène, en "fermant" la mine.

* Une catastrophe à rebondissement. 

Le 13 mars, les obsèques des 75 premières victimes de l'explosion rassemblent près de quinze mille personnes dans sept localités. A Méricourt, une fosse commune accueille les corps non identifiés. Il neige. Toutes les cloches des villages environnants sonnent. Ministres, députés, évêques suivent le cortège. Lecture est faite d'un télégramme consolateur de Pie X. Le recueillement cède rapidement face à la colère. Émile Basly, ancien mineur, député-maire socialiste de Lens  et dirigeant du Vieux syndicat, s'exclame: "Je le jure sur cette tombe qui nous glace d'horreur, sur ces cercueils que des mains tremblantes viennent de retirer d'une fosse pour les descendre dans une autre [...] justice sera rendue aux morts, justice sera rendue aux vivants, justice sera rendue à l'humanité!" L'ingénieur en chef, traité d'«assassin», ne peut prendre la parole comme prévu. Dans leur quête effrénée de profit, les compagnies sont accusées d'avoir négligé la sécurité et interrompu prématurément les recherches. L'objectif reste de remettre en exploitation, le plus rapidement possible, les veines qui ne seraient pas trop touchées.

JÄNNICK Jérémy, Public domain, via Wikimedia Commons
 

Le conflit social qui éclate alors prend d'emblée des proportions inédites. Entamée aux mines d'Ostricourt, près de Dourges, la grève gagne le Nord, déborde sur la Belgique, puis s'étend à la Loire, au Gard et au Centre. Venue de la base, instinctive, spontanée, émotionnelle, elle concerne bientôt près de 60 000 mineurs. La tension est vive, la soif de revanche immense. Des piquets se dressent devant les puits, tandis que des patrouilles de grévistes traquent les "jaunes" qui poursuivent le travail. Le conflit social démarre en dehors des organisations syndicales, qui se contentent de prendre le train en marche. Dans le Bassin du Pas-de-Calais, la division syndicale règne. Le Vieux Syndicat réformiste d'Émile Basly s'oppose  aux anarcho-syndicalistes du Jeune Syndicat, affilié à la CGT, et dirigé par Benoît Broutchoux. Le premier considère ses rivaux, comme des "gibiers de bagne, repris de justice, vautours de l'anarchie", quand le second s'en prend à "Basly la jaunisse". Les appels à l'union syndicale lancés par Jean Jaurès ne sont pas entendus. Le 17 mars, Georges Clemenceau, le nouveau ministre de l'intérieur, se rend à Lens pour exiger le calme et le respect de la liberté du travail. Devant le comité de grève, il assure que le droit de grève ne sera pas remis en cause, tant que la loi est respectée. Il s'engage également à ne pas faire donner la troupe, cantonnée pour l'heure sur les carreaux des fosses. Clemenceau fait également remettre au procureur général de Douai, chargé de l'instruction du dossier, le registre, dans lequel les délégués mineurs avaient fait part de leur vive inquiétude dans les jours précédents l'explosion. (3) Ce geste permet de couvrir la compagnie de Courrières et d'accréditer la thèse de l'accident imprévisible.

Le 18 mars, des représentants des ouvriers et des compagnies se rencontrent au ministère des travaux publics, à Paris. Les secondes consentent à des concessions minimes. Le 20, lors d'un meeting agité des dirigeants du comité de grève, à Lens,  Broutchoux est arrêté. Le dirigeant syndical est condamné par le tribunal de Béthune à deux mois de prison pour violences à agent et rébellion. Arguant d'une atteinte à l'ordre public, le ministre de la guerre envoie alors des renforts dans le bassin minier. Jusqu'à la fin du mois de mars, il n'y a pas d'accrochage majeur avec la troupe.

 Public domain, via Wikimedia Commons
 

C'est alors que, le 30 mars, vingt jours après la catastrophe, treize survivants parviennent à s'extraire du ventre de la terre. Le 4 avril, un dernier mineur refait surface. (4) Plongés dans le noir complet, les rescapés ont survécu en buvant leur urine, en mangeant les casse-croûtes trouvés sur les cadavres (les briquets), l'avoine et les carottes trouvés dans une écurie, de l'écorce de bois et la viande crue d'un des chevaux utilisés au fond de la mine. A la vue de ces "cadavres vivants", la colère explose. Un groupe de femmes demande des comptes au siège de la direction à Courrières. (5) Des grilles des corons sont renversées, des maisons de non-grévistes attaquées. A cette occasion, l'un d'entre eux abat Georges Bottel, un jeune protestataire. L'inflexibilité du patronat conduit par le directeur des mines de Lens, durcit encore le mouvement social. Les incidents violents se multiplient dans tout le bassin du Nord-Pas-de-Calais. La grève tient désormais de l'insurrection. La gendarmerie de Liévin, qui retient des mineurs prisonniers est prise d'assaut. Le 18 avril, le marché de la ville est pillé, tout comme les maisons d'ingénieurs de la Société des mines de Lens. Les mineurs tiennent la ville jusqu'au 21. La veille, à Lens, les manifestants ont érigé des barricades. Au cours des affrontements, le lieutenant Lautour est tué. La troupe, submergée, ne reprend véritablement le dessus qu'avec l'arrivée de nombreux renforts (21 000 hommes).

Les mineurs grévistes parcourant les corons. (domaine public, Wiki Commons)
 

Le gouvernement redoute que le 1er mai 1906 ne se transforme en une journée révolutionnaire. Clemenceau agite alors le spectre d'un complot antirépublicain réunissant les syndicats de gauche et l'extrême-droite. Il en profite pour faire procéder à l'arrestation des responsables syndicaux. Pierre Monatte, alors jeune journaliste et permanent syndical à la CGT, est ainsi arrêté dès son arrivée en gare de Lens, le 23 avril. La répression systématique imposée par la présence massive de soldats (un pour trois mineurs) tient pourtant de l'état de siège. En dépit de la détermination des grévistes, les positions patronales restent inflexibles. Harassés, désespérés, affamés, les grévistes se résignent à la reprise du travail. Dans le bassin, les familles ouvrières, déjà frappées par la perte d'un ou plusieurs de leurs membres, connaissent une situation désespérée. L'argent ne rentre plus, la misère, la faim et le froid s'installent dans les foyers. Seules les distributions de vivres permises par l'élan de solidarité nationale permettent de ne pas totalement sombrer dans l'abîme. Le 7 mai, le travail reprend dans la morosité. 

Dans l'immédiat, le mouvement se solde par une lourde défaite. Les avantages obtenus s'avèrent bien minces: des augmentations salariales dérisoires, l'engagement à ne pas discriminer sur des critères syndicaux ou politiques lors des recrutements, la fixation d'un âge minimal d'embauche à 12 ans. En revanche, les licenciements s'abattent sur les mineurs les plus engagés.  Pourtant, au delà de la défaite apparente, les mineurs gagnent la bataille de l'opinion. La catastrophe et les protestations qui s'ensuivent contribuent "à l'émergence d'une identité fondée sur l'image héroïque du"«soldat-mineur» et de la «gueule noire»." (source C p 64) Devant la Chambre des députés, Paul Doumer salue les « obscurs et vaillants soldats […] héros dont le dur labeur est l’élément essentiel, la base même de la civilisation moderne. […] Ils sont morts au devoir, et par conséquent à l’honneur. »

L'ampleur du drame et des protestations obligent les politiques à réagir. Les pouvoirs publics s'empressent ainsi de réformer le code minier. Les lampes à feu nu, sans doute à l'origine de l'étincelle dévastatrice, sont interdites. D'autres mesures contribuent à renforcer la sécurité des mineurs: l'amélioration de la ventilation, l'utilisation accrue d'explosifs de sécurité, le recours à l'arrosage des galeries, la mise en place d'arrêt-barrages pour empêcher la flamme de se propager... En juillet 1906, le gouvernement  fait voter une loi instaurant le repos hebdomadaire, une importante revendication ouvrière. En octobre 1906, lorsque Georges Clemenceau remplace Sarrien à la tête du gouvernement, le nouveau président du conseil crée un ministère du Travail (et de la Prévoyance sociale), confié à René Viviani. La législation évolue également avec la rédaction d'une réglementation qui aboutira au Code du Travail en 1910. La révolution n'a pas eu lieu, mais l'esprit de réforme sociale commence à pénétrer une classe politique jusque là obnubilée par le conflit religieux. 

 La grève de Courrières a des répercutions nationales. Le 3 avril, à l'Assemblée, Jaurès réclame, en vain, la nationalisation des mines: "Si vous voulez la véritable responsabilité, si vous voulez donner à tous ceux qui ont la propriété des mines un nécessaire avertissement, ce n'est pas la responsabilité secondaire et dérivée des seuls ingénieurs qui doit être mise en cause, c'est surtout la responsabilité collective, impersonnelle, de ces vastes assemblées d'actionnaires, qui ne demandent à leurs représentants à la mine que le maximum de dividendes, sans se préoccuper de la sécurité." Conclusion: "C'est la nation elle-même qui doit reprendre en main la gestion, l'administration de ce domaine." La nationalisation des houillères n'interviendra qu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.  

Si les politiques infléchissent leurs positions, il n'en va pas de même des responsables de la Compagnie des mines de Courrières. Guidés par la recherche d'un profit immédiat, ils ont pourtant largement négligé les mesures de sécurité élémentaires. Non contents de s'en sortir à bon compte et en dépit de leur immense responsabilité dans le drame, ils agissent avec un cynisme sans nom: les veuves doivent ainsi libérer leurs logements, attribués alors à une nouvelle fournée de main-d’œuvre. Le bilan officiel sera de 1 099 morts, auquel il convient d'ajouter 16 sauveteurs. Un tiers des victimes avait entre 13 et 18 ans.

En 1887, sur l'air du Furet du bois joli, Jules Jouy adapte des paroles décrivant les conséquences d'un coup de grisou. "Il court, il court le grisou / Le méchant grisou des mines / Il court, il court le grisou / Nos parents sont dans le trou / Chez les voisins les voisines, il sème la mort partout." Le chansonnier-poète montmartrois, qui se produit au Chat noir, dénonce à longueur de chansons les conséquences sociales du capitalisme. Ici, il insiste sur le cortège des malheurs accompagnant le grisou: la mort des mineurs en premier lieu, mais aussi les "famines", "les orphelines"... De fait, ce sont 562 veuves et 1133 orphelins qui survivent aux mineurs tués par l'explosion.

Coup de grisou, écrit courant 1943 par Henri Contet sur une musique de Louis Guglielmi (Louiguy), raconte l'histoire d'un mineur de fond, noir de charbon et de chagrin lorsque la fille qu'il aime le quitte. La chanson romance une histoire d'amour difficile entre un "gars du Nord", mineur, habitué au noir, fuyant presque la lumière, et une fille des plaines. Mais derrière ce drame d'un amour impossible se dessine celui de la mine et des mineurs. Elle a les cheveux roux tandis que lui, on l'appelle "coup de grisou". "Quand l'vrai grisou s'en est mêlé / A eux deux ils ont fait sauter / La terre, la mine et tout l'fourbi! / Après trois jours on l'a r'monté / Avec sa part d'éternité / Et quand on l'a sorti du puits, / La lumière se moquait de lui".


La situation nous est résumée par ces deux vers clichés: "Elle l'a trompé par un beau jour / Avec un qu'aimait le ciel bleu". On pourrait croire à une chanson de Berthe Sylva si ce Coup de grisou ne se terminait comme un morceau de Trenet. Abandonnant le premier degré, Contet décrit la scène finale - une explosion au fond de la mine - avec tant de poésie qu'il court-circuite toute grandiloquence: "Et quand on l'a sorti du puits / La lumière se moquait de lui / Le soleil donnait un gala / Pour l'embêter une dernière fois / Mais coup de grisou était guéri / Il avait épousé la nuit..." La voix de Piaf porte le malheur poignant de cet homme "aux yeux brûlés" de lassitude et d'amour... "Le malheur fou de ce mineur amoureux s’impose au fil d’un crescendo de plus en plus pressant. L’espace musical est comme saturé. La ligne mélodique, la puissance vocale, l’orchestration s’enflent jusqu’à la sensation d’un tumulte interne insoutenable. Cet indicible là est plein de fureur et de bruit. Il gronde comme un volcan." (source D)

Pour terminer notre exploration, citons une composition du mineur Henri Candelle, intitulée "grisou trompeur".

Conclusion: Si la catastrophe ne transforme pas fondamentalement les conditions de travail des mineurs, le drame marque en revanche très durablement les mémoires, par le biais de la littérature, des souvenirs des familles, des chansons. Si il n'existe plus de témoin de l'explosion, elle n'a cependant pas sombré dans l'oubli. 

Notes:

1Les poussières en suspension, provenant de l’abattage, de la chute et du transport du charbon. 

2. Prisonnier du charbon, ce gaz inodore et incolore, composé d'hydrogène, de carbone et de méthane, s'accumule dans les galeries et finit par exploser à la moindre étincelle.

3. Les mineurs ont toujours été très soucieux de se protéger et d'obtenir de l’État qu'il les protège. En 1890, ils obtiennent la création de délégués à la sécurité minière, chargés de descendre dans la mine pour examiner dans quelles conditions les ouvriers travaillent. Deux fois par mois, ces ouvriers, élus par leurs pairs, procèdent à une visite des installations. Une fois remontés, ils consignent leurs observations dans un registre spécial.  

4. Pour désigner les quatorze survivants de la mine, la presse parisienne s'empare du mot wallon "rescapés". Le terme est dès lors consacré par la langue française. 

5. Tout au long de la grève, les femmes jouent un rôle essentiel. Car, dans les corons, "ce sont elles qui sont chargées des questions relatives à l'intendance, et leur attitude face au mouvement déclenché influe largement sur la détermination de leurs époux, compagnons, fils ou frères. Ici, elles mèneront, avec leurs enfants, des manifestations contre lesquelles les forces de l'ordre n'oseront pas charger." (source C) 

Sources: 

A. Diana Cooper-Richet: "Drame à la mine", Le Monde, 26 novembre 1979. 

B. "Courrières: il y a 110 ans, la catastrophe minière la plus meurtrière d'Europe" [France 3 Hauts de France]

C. Denis Varaschin:"1906:catastrophe dans les mines de Courrières", in L'Histoire n° 306, février 2006, pp60-65. 

D. Joëlle-Andrée Deniot, En bordure de voix, corps et imaginaire dans la chanson réalisteVolume !, 2 : 2 | 2003, 41-53.

E. Gilles Heuré: "Courrières, dans le Pas-de-Calais: sous la terre, soudain, le tonnerre." [Télérama]

F. "Le peuple de la nuit: le monde de la mine" [Concordance des Temps avec Diana Cooper-Richet]

G. Thread de Mathilde Larrère consacré à la catastrophe.

H. La catastrophe de Courrières dans 2000 ans d'Histoire sur France Inter.

I. La catastrophe de Courrières en chansons.

dimanche 8 juillet 2018

348. Last day of the miner's strike, Pulp (2002)

Lors de la campagne présidentielle François Fillon a été comparé à plusieurs reprises à M. Thatcher. Depuis son entrée en fonction, c’est au tour d’E. Macron. L’attitude de chef de l’état face aux mouvements sociaux, leur grandissante criminalisation, pousse la presse à mobiliser ce registre comparatif. Mais que désigne précisément ce terme de « criminalisation » ? Tout d’abord, un usage récurrent, disproportionné voire inapproprié de la violence par les forces de l’ordre contre de simples citoyens, ou de militant.es (syndicalistes, manifestant.es, jeunes) qui a parfois des conséquences dramatiques (morts, mutilations, traumatismes). Une mise au pas de la justice, ensuite, à des fins d’exemplarité et de dissuasion (multiplications des comparutions immédiates, peines requises  disproportionnées, impunité policière systématique, procédures malmenées y compris quand il s’agit de mineurs,comme on l’a vu récemment avec les gardé.es à vue du lycée Arago). Ces écarts problématiques et réitérés sont relayés par des discours médiatiques assez univoques et légitimants dont quelques animateurs et éditocrates se sont fait la spécialité (ce que le journaliste S. Gontier chronique régulièrement pour Télérama, dans Ma vie au poste ; on consultera, par exemple, ce billet sur la zadisation des esprits). Ces personnalités médiatiques, procèdent à l’inversion des responsabilités autour des actes de violence commis (on l’a vu, par exemple, lors de l’arrachage de chemise d’un responsable d’Air France), et distillent volontiers la peur dans le débat public (comme ici à propos de la dernière mobilisation à la SNCF).
  

Quelles sont les origines de ce schéma auquel nous nous accoutumons peu à peu ? La question mérite d’être posée. Bien évidemment, ce de modes opératoires est antérieur à l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée. Dans un contexte d’état d’urgence, il a pris une ampleur inédite. Lors des lois travail, des mobilisations étudiantes et lycéennes, ou des actions de soutien aux réfugié.es sanctionnées par le troublant oxymore de « délit de solidarité », il a gagné en lisibilité.
Le parallèle Macron/Thatcher est mobilisé en raison de l’attitude inflexible des deux dirigeants face aux contestations, posture qui entretient une logique d’escalade. Cette raideur M. Thatcher l’a inscrite dans ses mandatures en différentes occasions (Malouines, grève de la faim et de l’hygiène des prisonniers de l’IRA). Mais pour ce qui est des mobilisations sociales c’est à la faveur de la grande grève des mineurs britanniques de 1984-1985, qu’elle l’a particulièrement bien exprimée. Il n’est pas impossible que cet épisode constitue une sorte de matrice du traitement criminalisé des mouvements sociaux. La distinction avec l’antérieur se niche dans le contexte qui l’entoure : celui de l’ascension néolibéralisme. Emmannuel Macron, bien relayé dans cette tache par une large partie des médias, ne fait qu’adapter, le modèle, à son époque.

La musique trouve parfois dans les mobilisations sociales, populaires ou ouvrières une puissante source d’inspiration. Celles des mineurs ne font pas exception.  Ainsi en 2011, Billy Bragg, chanteur militant britannique reprend le Which side are you on ? composé en 1931 pour soutenir ceux du Kentucky. Bragg est un habitué du registre, d’autres s’y frottent plus rarement. C’est le cas d’un des groupes majeurs de la riche scène musicale de Sheffield dont les Arctic Monkeys sont aujourd’hui les têtes de gondole. Moins puissante que celle de Londres, moins postcoloniale que celle de Bristol, moins connue que celles de Liverpool et  Manchester, la scène de Sheffield en est proche car elle s’inscrit dans une géographie de la désindustrialisation. Joe Cocker ou Deff Leppard en furent les prestigieux ainés, ils ont porté sa renommée à l’international ; la ville a ensuite alimenté une rutilante scène pop friande de synthés au cours des années 80 avec des groupes comme Human League, Cabaret Voltaire ou Heaven 17. Sheffield dispose également d’une scène électro qui est loin d’être confidentielle, avec son label local Warp Records, né à la fin de cette décennie (LFO, Aphex Twin). Enfin, la capitale métallurgique du South Yorkshire abrite, outre Alex Turner auquel on ne peut ôter cette qualité, quelques songwriters de talent dont le trop méconnu Richard Hawley, et le fantasque leader-chanteur-songwriter du groupe Pulp, Jarvis Cocker. C’est à cette formation que l’on doit le titre dont il est question ici. Il parle de la grève des mineurs de 1984-1985, mais, comme toujours avec Pulp, sous un angle décalé.


Kids are spitting on the town hall steps and frightening old ladies 
Les gosses crachent sur les marches de la mairie et effraient les vieilles dames
I dreamt that I was living back in the mid 1980s
J’ai révé que je vivais à nouveau au milieu des années 80 
People marching, people shouting, people wearing pastel leather 
Des gens qui manisfestent, des gens qui crient, habillés de cuir pastel
The future's ours for the taking now
L’avenir nous appartient, le futur est à nous
if we just stick together
Si on reste solidaires
And I said: "Hey, lay your burden down 
Et j’ai dit : « Hey, pose ton fardeau à terre
seems the last day of the miners' strike was the Magna Carta in this part of town"
le dernier jour de la grève des mineurs, ce fut comme la Grande Charte dans cette partie de la ville »

Well, my body sank below the ground
mon corps s’est enfoncé sous terre 
it became as black as night 
Il est devenu noir comme la nuit
overhead the sound of horses' hooves 
Au dessus de ma tête le son des sabots des chevaux
people fighting for their lives
Des gens qui se battent  pour leurs vies
Some joker in a headband was still getting chicks for free 
Un mec avec un bandeau obtenait encore  des filles pour rien (il s’agit d’une allusion à M. Knopfler de Dire Straits dont le titre Money for nothing est un tube de l’année 1984)
And Big Brother was still watching you 
Et Big Brother était toujours entrain de te surveiller
back in the days of '83
Retour en 1983
And I said: "Hey, lay your burden down 
Et j’ai dit : « Hey, pose ton fardeau à terre
seems the last day of the miners' strike was the Magna Carta in this part of town"
le dernier jour de la grève des mineurs, ce fut comme la Grande Charte dans cette partie de la ville »

Well by 1985, I was as cold a cold could be 
En 1985, j’étais aussi refroidi qu’on peut l’être
but no-one was underground to dig me out and set me free 
mais il n’y avait personne sous terre pour m’excaver et me libérer
'87 socialism gave way to socialising 
En 87 le socialisme laissait place à la sociabilité
so put your hands up in the air once more: 
alors lève les mains en l’air encore une fois
the north is rising
le nord se soulève
And I said: "Hey, lay your burden down 
Et j’ai dit : « Hey, pose ton fardeau à terre
seems the last day of the miners' strike was the Magna Carta in this part of town"
on dirait que le dernier jour de la grève des mineurs, est la Grande Charte dans cette partie de la ville »

Oh, sing Hallelujah 
Oh, chante Hallelujah
Oh, sing Hallelujah 
Oh chante Hallelujah
Don't let them fool you again 
Ne les laisse pas t’avoir à nouveau
Oh, sing Hallelujah
Oh chante Hallelujah

By now I'm sick and tired of just living in this hole 
Désormais je suis fatigué  et fatigué de ne vivre que dans ce trou
so I took the ancient tablets 
Alors j’ai ressorti les anciennes tables
blew off the dust
Je les ai dépoussiérées 
swallowed them whole 
avalées entièrement
Oh come on, let's get together 
Allez, rassemblons nous
Oh come on, the past is gone 
Allez le passé est le passé
Well, the very first commandment : Come on, come on, let's get it on 
Bien, le tout premier commandement : allez, allez, on y va
Come on, let's get it on
Allez, on y va
Get it on! 
On y va !
Oh, get it on
Oh, on y va
"Hey, lay your burden down 
Et j’ai dit : « Hey, pose ton fardeau à terre
seems the last day of the miners' strike was the Magna Carta in this part of town"
le dernier jour de la grève des mineurs, ce fut comme la Grande Charte dans cette partie de la ville »


Last day of the miner’s strike, tel est le titre du morceau sur lequel Hawley joue d’ailleurs en guitariste additionnel. Il a été enregistré au début des années 2000 pour intégrer la compilation Hits dont il constitue le seul inédit. L’album est une sélection choisie dans la discographie d’un groupe dont la carrière est alors à son crépuscule. Ses membres se séparent peu après, une dernière tournée fraichement achevée. Last days of the miner’s strike a une place assez marginale dans l’histoire de Pulp, au regard des tubes issus de LP comme Different Class avec son incontournable Common people. Si le songwriting de Cocker verse souvent dans la chronique sociale, il suit plus volontiers des trajectoires singulières dans un Angleterre post-industrielle que les grands épisodes de l’histoire militante du pays.
Qualifiée de moment de basculement, la grève des mineurs du milieu des années 80 constitue un pivot autour duquel s’articulent un avant (celui d’une jeunesse rageuse et irrespectueuse au temps du post punk, crachant devant les vieilles dames) et un après qui prend la forme d’une fête sans fin, celle des raves, mains levées au ciel, corps oscillant au rythme de la house et de la techno, dont on renforce l’effet à grand coup d’ecstasy. Cocker avoue son désintérêt, à l’époque, pour les piquets de grève tandis que Russel Senior, guitariste et violoniste du groupe, s’y rendait volontiers en soutien. Le titre se présente sous la forme d’une réminiscence, s’émancipe du ton engagé ou de la chanson hommage/témoignage, ce dont d’autres formations se sont chargées[1].

La grève des mineurs de 84-85 s’arrime à différentes temporalités historiques. Celle de l’âge du charbon, au cœur du processus d’industrialisation qui couvre un long 19ème siècle (1780-1914) dans une géographie plutôt septentrionale des Iles Britanniques.  Si l’on excepte les gisements de Galles du Sud, cette dernière  va de l’Ecosse (Glasgow), au Lancashire, au Sud Yorshire, et au NottinghamShire. Les West Midlands en sont le point méridional. Elle succède à d’autres grèves générales des mineurs du pays : celle de 1926, tout d’abord, qui porte sur des revendications salariales et le temps de travail, au moment où s’amorce un déclin de la production. En 1972, ensuite, la grève générale des mineurs marque un tournant et constitue par bien ses aspects, une propédeutique à celle qui nous intéresse. C’est alors que sont testés les flying pickets qui permettent lors de longues mobilisations, de créer des points de fixation dans le temps et dans l’espace susceptibles d’emporter l’avantage.  A l’époque, c’est à Saltley (près de Birmingham, dans les Midlands) que cette stratégie s’avère payante.
@Birmingham Mail
L’Angleterre est alors en plein marasme. La situation en Irlande du Nord est pour le moins tendue depuis plusieurs années, l’inflation galopante attise les revendications salariales afin de préserver le pouvoir d’achat. Plusieurs fermetures de puits sont annoncées. La grève générale débute au pays de Galles pour s’étendre à d’autres régions. Afin de peser sur le rapport de force, grévistes et organisations syndicales bloquent, en différents endroits, les livraisons de charbon nécessaires à la production d’électricité. C’est ainsi que le dépôt de houille de Saltley devient un point de fixation du mouvement. Face à une police missionnée pour en assurer l’ouverture, les 2000 picketters présents sont rejoints, en février, par des ouvriers de Dunlop, de British Leyland, de Drop Forge, de GEC ou encore par les salariées de SU carburattors. 10 000 à 15000 personnes convergent vers le dépôt comme le raconte un témoin : The police closed the gates. Victory was ours[2]. L’opération est un triple triomphe : les mineurs obtiennent 21 % d’augmentation de salaire, le gouvernement Heath s’en retrouve extrêmement fragilisé et la victoire assoit A. Scargill à la tête de la  NUM[3]. L’homme fort de la centrale syndicale en tire à ce moment là une conclusion : If working people are united, they can achieve anything[4]

Pour expliquer ce qui se passe entre 1972 et 1984, M. Montazami parle de sédimentation iconomnésique. Entre 1926 et 1984, les grandes luttes ont façonné une histoire des résistances sociales au cours de laquelle chaque nouvelle mobilisation catalyse les aspirations et volontés de batailles passées – une sédimentation iconomnésique – qu’elle « rejoue » (remet en jeu) dans un mouvement présent[5]. La bataille d’Orgreave, le 18 juin 1984, rappelle, par bien des aspects, celle de Saltley. Pourtant, dans l’intervalle, plusieurs lois ont été votées pour entraver les actions syndicales et les résistances sociales[6]. Pour autant, contexte politique est sensiblement différent. Les conservateurs, en la personne de Margaret Thatcher, ancienne ministre de l’éducation du gouvernement Heath, sont revenus aux affaires après un intermède travailliste. Grace à la guerre des Malouines, la dame de Fer est en positon de force depuis 1982, dotée d’une forte popularité. En revanche, le long déclin de l’exploitation charbonnière britannique se poursuit. Il n’y a plus que 280 000 mineurs en 1973, ils étaient 1,1 Million en 1913. Dans ce secteur stratégique nationalisé depuis 1947, la puissance et la centralité des grèves sont des obstacles aux réformes radicales qu’entend mener M. Thatcher. Ainsi, elle ne peut qu’aller à l’affrontement avec la NUM, pour en sortir victorieuse.
C’est l’annonce, début mars 1984 , par le gouvernement de la suppression de quelques 100 000 emplois dans les mines qui met le feu aux poudres.. Le pays compte alors quelques 3 millions de chômeurs. La grève touche au printemps 84, les sites Ecossais et ceux du Yorkshire. Le 15 mars, les puits du Pays de Galles sont à leur tour fermés. Le système des piquets volants destiné à paralyser les livraisons de charbon est réactivé. Seul un tiers des puits épargnés par les fermetures continuent d’alimenter le pays en charbon. La Grande-Bretagne dispose toutefois d’importantes réserves ce qui constitue un atout pour le gouvernement pour éviter l’asphyxie du pays. Le leader de la NUM choisit le site d’Orgreave pour mener la bataille décisive. Le Socialist Worker reprend pour l’occasion le mot d’ordre de Scargill Turn Orgreave into Saltley. Le site, à l’est de Sheffield, alimente en coke l’aciérie géante voisine de Scunthorpe. C’est là que le néolibéralisme, puissance émergeante, affronte un monde ouvrier affaibli. Le match n’est pas qu’un affrontement entre deux idéologies, il comprend aussi un duel entre Scargill et Thatcher qui dispose d’un atout déterminant : la police du Sud Yorkshire.
Ce 18 juin 1984, quelques 8000 mineurs venus de tous les sites du pays (Ecosse, pays de Galles, nord-est de l’Angleterre et d’autres villes du Yorkshire) se rejoignent au piquet de grève d’Orgreave à l’appel de la NUM.  La police déjà présente sur place les escorte vers la cockerie. Sur place, ils découvrent d’autres forces déployées en amont. Le piège se referme. Après 4 heures de face à face tendu, chaque groupe sur ses positions, la bataille se déchaine. Les pierres, briques et bouteilles volent d’un côté, la police montée, les chiens et les gourdins s’abattent de l’autre. Le soir les images de la bataille rangée envahissent la télévision. A l’issue des 10 heures de confrontation, 95 mineurs sont arrêtes, il y a 79 blessés, (51 pour les picketters, dont Scargill, 28 parmi les forces de l’ordre), aucun policier n’est inquiété. Le piquet de grève est levé. Les mineurs ont perdu une bataille, et ils s’apprêtent à perdre la guerre. Elle sera d’usure puisqu’elle s’étire jusqu’en mars 1985 date à laquelle la reprise du travail est actée. 160 000 d’entre eux ont participé à la grève. La défaite est cinglante car elle se double d’impressionnants prolongements policiers et judiciaires : 11 312 arrestations, 5653 poursuites en justice, près de 200 emprisonnements. C’est un conflit du travail dont l’ampleur, la force symbolique et les pics d’intensité sont inédits ; le « King Coal » perd les derniers joyaux de sa couronne : 140 puits sont fermés, 100 000 mineurs licenciés dans les 7 années qui suivent Orgreave.


Et après ? Comme le suggère le titre de Pulp rien ne fut plus jamais comme avant. En effet,  l’estocade est vite donnée.  En 1992, le plan Helsetine ferme 31 des 50 puits restant, laissant sur le carreau, c’est le cas de le dire, 31 000 emplois. T. Labica explique que cet effacement se traduit par une assez brusque invisibilité médiatique. Alors que les labour correspondents étaient auparavant des figures puissantes de la presse écrite, chargés notamment de chroniquer les mobilisations et de tisser pour ce faire des liens avec les centrales syndicales, ces figures du journalisme ont quasi entièrement avec l’Angleterre industrielle, ouvrière et syndiquée. Les lieux ont également été transformés si bien que les mémoires s’en trouvent affectées et que le fameux processus iconomnésique en est affecté. En 2008, Orgreave est devenu une pépinière d’entreprises High-tech avec des prolongements immobiliers le Warweley Housing.

Orgreave, aujourd'hui @Financial Times

Les souvenirs de ce monde englouti trouvent pourtant des chemins où se faufiler pour que les mémoires des luttes se transmettent aux générations actuelles. Le cinéma, à l’instar de la pop musique, participe à ce projet. Il y a un bien étrange paradoxe à voir le succès remporté par ces fictions cinématographiques qui évoquent sous des différents angles l’histoire de l’Angleterre industrielle. Le nom de Ken Loach vient immédiatement à l’esprit puisqu’il a réalisé un documentaire sur la grande grève de 1984-1985 intitulé Which Side Are You on ? La centralité de la question des luttes sociales dans son œuvre documente amplement le sujet. Mais pour ce qui est des succès populaires, de ceux qui brisent le plafond de verre façonné par les blockbusters américains,  on pense davantage à The Full Monthy pour la comédie, ou à Brassed Off pour le drame lacrymal (dans les deux, la musique ou les pratiques musicales populaires jouent un grnad rôle). Plus récemment, le succès de Pride a permis de braquer les projecteurs sur l’intersectionnalité des luttes sociales lors de la grève des mineurs de 1984 (mineurs, femmes, LGBT). Enfin,  comment ne pas évoquer la littérature ? Un des maitres du polar britannique David Peace s’est lui aussi penché sur la question dans le volume GB84.  


Pour autant, les productions culturelles ne sont pas les seules à façonner la postérité de la bataille d’Orgreave et, plus encore, de la grève de 84-85. Plusieurs éléments sont venus rouvrir un dossier que l’on croyait clos, et on extirpé ce moment de la terrible condescendance de l’histoire écrite par les vainqueurs. Il est possible finalement que la bataille d’Orgerave soit pas uniquement condamnée à la muséification ou à la folklorisation.
D’une part, la déclassification des archives de M. Thatcher a rendu possible l’établissement d’un nouveau regard sur la période. D’autre part, le drame survenu  sur le terrain de foot de Sheffield, Hillsborough, le 15 avril 1989, a ouvert de nouveaux horizons. Le stade fut le théâtre d’une meurtrière tragédie lors d’un match qui opposait Liverpool et Nottingham Forrest. Ce jour là, les supporters du LFC peinent à accéder à leur tribune. Tous ne sont pas encore entrés quand le coup d’envoi est donné. Saturée, la tribune continue pourtant à accueillir du monde jusqu’à ce qu’une bousculade se déclenche provoquant la mort de 96 personnes (la plus jeune âgée de 10 ans, la plus vieille de 67 ans, la dernière décédée en  1993 après 4 ans de coma).

Une ignominieuse du Sun, sur Hillsborough, le
19 avril 1989 @arretsurimages
La presse  se déchaine immédiatement[7] sur les hooligans avinés, assimilant bon nombre des victimes à peine décédées, à des brutes épaisses, ensauvagées. L’examen des faits conclut d’abord à des « morts accidentelles ». Les familles triplement accablées (par la perte d’un proche, par l’image dégradée qui en est donnée publiquement, notamment par de faux témoignages et par l’impossibilité de rendre audible un contre discours) se constituent en comité. Après 28 années de lutte inlassable, à l’issue de deux rapports publics (le premier concerne l’interdiction des tribunes debout), la responsabilité de la police ne fait plus guère de doute. En retardant sciemment l’arrivée des secours, sa négligence la rend responsable, outre les sales bidouillages de falsification de faits, de la mort des 96 personnes auxquelles s’ajoutent 766 blessés. La justice est saisie. En juin 2017, le chef de la police, D. Duckenfield, est inculpé pour « homicide involontaire pour grave négligence », mais aussi, comme son collègue l’inspecteur N. Bettison pour avoir menti sur la culpabilité des supporters tandis que deux autres policiers sont accusés d’avoir entravé le travail de la justice.

Sur ce modèle s’est constitué en 2012, la Orgreave for truth and justice campaign après que le témoignage d’un policier indiquant avoir falsifié des comptes rendus ait été diffusé sur la BBC. Chaque année le 18 juin, leur action pour la justice est réactivée sur le site avec un « rally ». L’anniversaire des 30 ans, a encore ajouté de l’intérêt pour la démarche initiée. Le parti travailliste a dors et déjà promis de rouvrir une enquête au cas où il reviendrait aux affaires. Toutefois, ce sont les Tories qui y sont. Si dans un premier temps, Theresa May, comme ministre de l’intérieur[8] puis comme premier ministre ne semblait pas hostile à l’ouverture d’une enquête, ses ardeurs se sont refroidies, et sa propre ministre de l’intérieure Amber Rudd, l’a fait savoir aux activistes. Cette dernière vient d’être contrainte à la démission suite au scandale Windrush, et dors et déjà la OTJC a repris les pourparlers avec son successeur Sajid Javid. Si l’on osait un mauvais jeu de mot, on dirait que c’est un last coal for justice





Bibliographie indicative :
Ouvrages
Mathilde Bertrand, Cornelius Crowley, Thierry Labica [coord], Ici notre défaite a commencé : la grève des mineurs britanniques 1984-1985, Paris, Syllepse, 2016, 214p. (Vu des dominés)
Gouffiès, Pierre-François, Margaret Thatcher face aux mineurs : 1972-1985, treize années qui ont changé l'Angleterre, Toulouse, Privat, 2007, 363p. vu des dominants (donc idéologiquement neutre comme le précise son auteur)

Revues
Retour sur la grande grève des mineurs britanniques, Un dossier de la revue Contretemps n°25, 1er trimestre 2015, https://www.contretemps.eu/le-numero-25-de-la-revue-contretemps-est-paru/

Morad Montazami, « L’événement historique et son double. Jeremy Deller, The battle of Orgreave », Images Re-vues [En ligne], 5 | 2008, mis en ligne le 20 avril 2011, consulté le 08 juillet 2018. URL : http://journals.openedition.org/imagesrevues/334
Presse
Dans The Guardian :
Via ce lien mois par mois, les archives sur le dossier Orgreave
Avec un article récapitulatif  ici
Sur Saltley, 1972 on lira éventuellement ceci ainsi que cela
Le journal britannique dispose également d’un épais dossier sur Hillsborough, et ses suites judiciaires, bien récapitulé ici







[1] En 1987, The Watersons interprete Coal Not Dole (du charbon pas des allocations, selon le slogan des mineurs mobilisés), titre qui sera aussi popularisé par le groupe Chumbawamba qui l’insère dans la compilation English Rebel Songs 1931-1988 qui sort en LP en 1988 justement.
[2] La police ferma les portes, nous avions gagné.
[3] Puissant syndicat des mineurs National Union of Mineworkers
[4] Quand les travailleurs sont unis, ils peuvent tout réussir.
[5] Morad Montazami, « L’événement historique et son double. Jeremy Deller, The battle of Orgreave », Images Re-vues [En ligne], 5 | 2008, mis en ligne le 20 avril 2011, consulté le 08 juillet 2018. URL : http://journals.openedition.org/imagesrevues/334
[6] Notamment pour interdire les grèves de solidarité
[7] Les Unes du Sun en particulier conduisent à des appels au boycott de la part de la population de Liverpool et des supporters du LFC qui font campagne sur le mot d’ordre don’t buy the Sun
[8] Home Office Secretary, le poste n’existe pas sous ce nom en France.