Après nous être intéressés à Marcus Garvey, focalisons nous sur le message des rastas, dont les groupes et chanteurs reggae furent les hérauts les plus écoutés. Loin de l'imagerie cool, détendue, souvent associée au genre, le reggae annonce surtout l'apocalypse et le Jugement dernier.
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Outre la pensée de Garvey, le rastafarisme puise à plusieurs sources, en particulier le mouvement de renaissance religieuse (Great revival) que connaît la Jamaïque à la fin du XIXe siècle. Il repose aussi sur l'exaltation d'épisodes historiques fameux comme la bataille d'Adoua, qui voit en 1896 la victoire des soldats de l'empereur éthiopien Ménélik II sur les troupes coloniales italiennes. L'événement suscite aussitôt un grand espoir en Jamaïque et confère à la monarchie éthiopienne un immense prestige auprès des populations noires du monde entier. En 1927, Garvey annonce le couronnement à venir d'un roi noir. Trois ans plus tard, l'accession au trône impérial du chef d'une tribu éthiopienne sous le titre de Ras Tafari Makonnen constitue pour les adeptes de la nouvelle croyance la réalisation de la prophétie. Avec l'avènement du reggae, à la fin des années 1960, les musiciens truffent leurs enregistrements de référence au Ras Tafari, dont ils égrènent la titulature alambiquée dans leurs morceaux. Wayne Wade chante ainsi "King of Kings" (1975). "Jah est le Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, Le Lion conquérant de Judah / Il est la lumière du monde / Le créateur / Le lion conquérant de Judah"
Tafari prend bientôt le nom de Haile Selassie, ce qui signifie "Pouvoir de la Sainte Trinité". Il se présente comme le descendant d'une dynastie née de la rencontre du roi Salomon et de la reine de Saba. Très vite, les prédicateurs pentecôtistes de Kingston adressent leurs prières au nouvel empereur en tant que Dieu vivant et personnification de la Rédemption africaine. L'empereur n'a rien demandé, mais ses adorateurs prennent alors le nom de Rastafaris (association du titre de noblesse amharique ras et du prénom Tafari qui signifie "tu es craint"). Pour les rastamen le sacre déclenchera le jugement dernier et le retour sur terre du Christ, noir.
Un des principaux leaders jamaïcains du mouvement rasta, Leonard Howell, s'installe avec ses disciples en 1940 au Pinnacle, une grande propriété à une trentaine de km de Kingston. La communauté, qui cherche à se démarquer du reste du corp social, adopte un certain nombre de signes distinctifs. Ainsi, Ils portent leurs cheveux longs (en vertu d'un passage de l'Ancien testament selon lequel "aucune lame ne doit toucher la tête du juste"). Dès lors, ils arborent des nattes souples inspirées de la coiffure des guerriers masaï, les fameuses dreadlocks, qu'il ne faut surtout pas couper pour le chanteur Linval Thompson ("Don't cut off your dreadlocks")
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| Eddie Mallin, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons |
Du point de vue alimentaire, les adeptes préfèrent la nourriture dite naturelle (I-tal) aux produits transformés. Beaucoup de rastas sont, par ailleurs, végétariens et rejettent la consommation d'alcool. En outre, ils justifient l'usage rituel de la ganja par un recours aux Ecritures ("il s'élevait de la fumée de ses narines.", Psaumes 18,9), fumer facilitant pour les rastas la communion avec Dieu. On ne compte plus les titres reggae célébrant la consommation de ganja, sinsemilia, collie weed ou marijuana. Citons entre autres "Collie weed" de Barrington Levy, "I love marijuana" de Linval Thompson, "Joker smoker" de Triston Palmer.
Jusqu'à la fin des années 1950, les rastas restent très peu nombreux, confinés dans de petites communautés isolées. Or, en 1954, la police organise un raid sur le Pinnacle, conduisant ses habitants à se réfugier dans les ghettos de la capitale. Cette installation coïncide avec une dégradation de la situation économique et sociale, alimentant la violence. Avec la promulgation de lois restreignant l'immigration aux Etats-Unis en 1954, puis au Royaume-Uni en 1962, la soupape de sécurité que représentait pour la Jamaïque l'émigration se bloque. Les tensions sociales atteignent un point de non retour au sein des ghettos de Kingston, dont la population explose à la faveur d'un exode rural massif. Les sordides conditions d'existence alimentent un fort sentiment de dépréciation de soi. On comprend dans ces conditions que le message rasta d'exaltation de la fierté noire et de dénonciation de l'aliénation culturelle à l'œuvre ait trouvé un écho chez de nombreux habitants du ghetto.
Dans "Chant down babylon", Yabby You se réfère à l'Apocalypse. "Babylone est la mère des prostituées et des abominations sur Terre / Elle doit monter de l'abîme et aller à la perdition / Chante la chute de Babylone". En 1977, le groupe Culture enregistre "Two sevens clash", dont les paroles envisagent la survenue de l'apocalypse pour le 7 juillet 1977, le jour où les 7 se rencontrent. "Que restera-t-il après que les 7 ce soient heurtés?"
Comme chez Garvey, le message rasta exalte la fierté d'un militantisme noir résolument tourné vers l'Afrique, identifiée à la terre des ancêtres. De très nombreux morceaux de reggae évoquent ainsi le continent, Zion, la "Terre promise du peuple noir". Dennis Brown (Repatriation, "Africa (we want to go)") Al and The Vibrators (Going back home), Hugh Mundell ("Africa must be free"). La visite d'Haile Selassié en Jamaïque en 1966 suscite un immense espoir. Plus que jamais, aux yeux des rastas, l'empereur d'Ethiopie est Jah, une contraction de Jehovah, le Dieu vivant.
"Jah live" pour Bob Marley. "Dieu vit! Les enfants, ouais / Que Dieu se lève / Maintenant que les ennemis sont dispersés"
Les paroles des titres de reggae roots reflètent les aspirations des rastas, en particulier la dénonciation d'un héritage culturel encore profondément imprégné d'esclavagisme et de colonialisme, mais aussi la destruction de tous les vestiges de la suprématie blanche. Le rastafarisme puise dans la Bible (notamment l'Ancien Testament) ses références et sa spiritualité, mais une Bible interprétée selon un point de vue afrocentriste, "à travers les lunettes de l'Ethiopie" comme le déclarait Garvey. De fait, dans la traduction en anglais de la King James Bible, les nombreuses références à l'Ethiopie désignent les populations noires. Dès le XVIIIe siècle, les pasteurs des Eglises méthodistes et baptistes exploitent tout particulièrement certains passages. L'esclavage des Hébreux en Egypte et leur libération par l'entremise de Moïse entrent ainsi en résonance avec le sort subi par les esclaves, puis les d'affranchis christianisés, populations noires, pauvres et marginalisées, arrachées à l'Afrique et déportées aux Amériques. A leur tour, les rastas s'identifient aux Hébreux du livre de l'Exode, avec une Terre promise, synonyme de rédemption, située en Afrique, généralement nommée Ethiopie. Ils exaltent le mythe d'un âge d'or, celui de l'Ethiopie / Afrique avant l'invasion européenne, proposant donc une réinterprétation des Ecritures saintes, sous la forme d'un christianisme adapté, avec un rôle central joué par des messies noirs. Ainsi, les paroles des morceaux de reggae abondent de références à l'histoire des Hébreux et au récit biblique. C'est le cas du "Ethiopians Kings" par Rod Taylor. "Le roi David était un homme noir / le roi Salomon était un homme noir / Le roi Moïse était un homme noir / d'Afrique, oh oui! / Ils combattaient pour des droits égaux et la justice pour le peuple / montant la lumière aux gens / Mais, partout, ils crucifient / Ils les tuent, ouais! / De nombreux prophètes s'élèvent en Afrique"
Les rastas fustigent le système corrompu et oppressif occidental, identifié à Babylone, la ville de l'exil forcé des Hébreux après la destruction du premier Temple par le roi Nabuchodonosor. Ils assimilent leur sort aux tribus perdues d'Israël. Desmond Dekker enregistre "Israelites", Horace Andy "Children of Israel". Ainsi, les références bibliques, à l'Egypte et la Palestine antique abondent dans les paroles des titres de reggae. Sugar Minott chante ainsi "River Jordan". "Rivière Jourdain, roule rivière Jourdain / Elle nous appelle à la maison / Nous devons retourner à la maison, retourner en Afrique / le Mont Sion, là où nous voulons aller / Si longtemps nous sommes restés en esclavage / Et bien, maintenant, ils ne nous restent plus qu'à être libres / Oui, nous voulons être libres." Max Romeo décrit le jugement dernier en train de se produire dans la "Valley of Josaphat". Bob Marley implore "Exode ! Envoie nous un autre frère Moïse! Depuis l'autre bout de la mer rouge".
A l'instar des Hébreux, les rastas se considèrent comme en exil, en diaspora. Ils cherchent à se libérer de l'oppression et aspirent à gagner, comme les enfants d'Israël, la Terre promise. Les Melodians reprennent ainsi des psaumes tirés de la Bible dans leur fameux "Rivers of Babylon". "Sur les bords des fleuves de Babylone, / nous étions assis et nous pleurions / En nous souvenant de Sion". Dans "Zion gate", Horace Andy chante "Je ne veux pas être dehors, quand la porte de Sion se fermera / Oui, je veux juste être à l'intérieur; / Quand la porte de Sion se fermera / Parce que le monde est dans le péché, des millions sont perdus / Certains recherchent le pouvoir mondial, / d'autres, par vanité, ne se souviennent pas de Jah / Sodome, iniquité, prostitution / Trop de méfaits aux yeux de Jah". Les Abyssinians enregistrent en 1969 "Satta Amassa Ganah" et lancent "Il y a une terre très très lointaine / Où il ne fait jamais nuit / Il fait seulement jour / Regarde dans la Bible / Et tu verras qu'il y a une terre très très lointaine (...) / Le Roi des Rois et le Seigneur des Seigneurs / S'assied sur son trône et il règne sur nous / Regarde dans la Bible / Et tu verras qu'il y a une terre".
Avec le retour de Jah, le trône de Babylone - c'est-à-dire dans le contexte de la Jamaïque post-coloniale, le pouvoir représenté par le gouvernement, la police, l'Eglise, le monde blanc en général - s'écroulera dans le feu et le sang comme le chantent, parmi beaucoup d'autres, Willie Williams et son "Armagedeon time", Johnny Clarke avec "None shall escape the judgmenent" ou Wayne Jarrett avec le menaçant "Brimstone and fire". "Jah a envoyé Moïse en Egypte pour demander au Pharaon de libérer son peuple / Celui-ci a désobéi et a eu à en payer le prix / Alors s'abattirent le soufre et le feu / Il n'avait pas foi en Dieu, oh non / Il n'avait pas confiance en Jah / Alors quand l'eau se transforma en sang / Un terrible flux déferla"
De tels propos ne pouvaient qu'avoir une très forte résonance dans un territoire comme la Jamaïque, dans lequel la population était imprégnée de millénarisme et de mysticisme.
Le reggae a ainsi contribué à la propagation du mouvement rastafarien, lui permettant de pénétrer dans les circuits de diffusion de masse, en sortant du ghetto. De nombreux morceaux reprennent ainsi les grandes thématiques rasta, qu'il s'agisse de louanges à Jah, d'appel au rapatriement vers la Terre promise, d'une exaltation de la black pride, de la dénonciation de Babylone et des maux sociaux liés à l'exploitation économique, enfin la condamnation du racisme, en particulier du système d'apartheid sud-africain.
Sources:
A. Caroline Rolland Diamond: "Black America. Une histoire des luttes pour l'égalité et la justice (XIX°-XXI° siècle)", La Découverte, 2016.
B. Eric Doumerc: "Le reggae dans le texte. (1967-1988)", Camion Blanc, 2014.
C. Bonacci, Giulia. « Repatriation dub : le retour en Éthiopie et l’Atlantique noir ». Autour de l’« Atlantique noir », édité par Carlos Agudelo et al., Éditions de l’IHEAL, 2009
D. Guillaume Blanc : "Décolonisations. Histoires situées d'Afrique et d'Asie (XIXe - XXIe siècle)", Seuil, 2022.
E. La notice que le Maitron consacre à Garvey.
F. Martin, Denis-Constant. « Get Up, Stand Up, reggae, rastafarisme et politique en Jamaïque ». Plus que de la musique, Éditions Mélanie Seteun, 2020
G. Giulia Bonacci : "Marcus Garvey"
