Après nous être intéressés à Marcus Garvey, focalisons nous sur le message des rastas, dont les groupes et chanteurs reggae furent les hérauts les plus écoutés. Loin de l'imagerie cool, détendue, souvent associée au genre, le reggae annonce surtout l'apocalypse et le Jugement dernier.
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Outre la pensée de Garvey, le rastafarisme puise à plusieurs sources, en particulier le mouvement de renaissance religieuse (Great revival) que connaît la Jamaïque à la fin du XIXe siècle. Il repose aussi sur l'exaltation d'épisodes historiques fameux comme la bataille d'Adoua, qui voit en 1896 la victoire des soldats de l'empereur éthiopien Ménélik II sur les troupes coloniales italiennes. L'événement suscite aussitôt un grand espoir en Jamaïque et confère à la monarchie éthiopienne un immense prestige auprès des populations noires du monde entier. En 1927, Garvey annonce le couronnement à venir d'un roi noir. Trois ans plus tard, l'accession au trône impérial du chef d'une tribu éthiopienne sous le titre de Ras Tafari Makonnen constitue pour les adeptes de la nouvelle croyance la réalisation de la prophétie. Avec l'avènement du reggae, à la fin des années 1960, les musiciens truffent leurs enregistrements de référence au Ras Tafari, dont ils égrènent la titulature alambiquée dans leurs morceaux. Wayne Wade chante ainsi "King of Kings" (1975). "Jah est le Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, Le Lion conquérant de Judah / Il est la lumière du monde / Le créateur / Le lion conquérant de Judah"
Tafari prend bientôt le nom de Haile Selassie, ce qui signifie "Pouvoir de la Sainte Trinité". Il se présente comme le descendant d'une dynastie née de la rencontre du roi Salomon et de la reine de Saba. Très vite, les prédicateurs pentecôtistes de Kingston adressent leurs prières au nouvel empereur en tant que Dieu vivant et personnification de la Rédemption africaine. L'empereur n'a rien demandé, mais ses adorateurs prennent alors le nom de Rastafaris (association du titre de noblesse amharique ras et du prénom Tafari qui signifie "tu es craint"). Pour les rastamen le sacre déclenchera le jugement dernier et le retour sur terre du Christ, noir.
Un des principaux leaders jamaïcains du mouvement rasta, Leonard Howell, s'installe avec ses disciples en 1940 au Pinnacle, une grande propriété à une trentaine de km de Kingston. La communauté, qui cherche à se démarquer du reste du corp social, adopte un certain nombre de signes distinctifs. Ainsi, Ils portent leurs cheveux longs (en vertu d'un passage de l'Ancien testament selon lequel "aucune lame ne doit toucher la tête du juste"). Dès lors, ils arborent des nattes souples inspirées de la coiffure des guerriers masaï, les fameuses dreadlocks, qu'il ne faut surtout pas couper pour le chanteur Linval Thompson ("Don't cut off your dreadlocks")
Eddie Mallin, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Du point de vue alimentaire, les adeptes préfèrent la nourriture dite naturelle (I-tal) aux produits transformés. Beaucoup de rastas sont, par ailleurs, végétariens et rejettent la consommation d'alcool. En outre, ils justifient l'usage rituel de la ganja par un recours aux Ecritures ("il s'élevait de la fumée de ses narines.", Psaumes 18,9), fumer facilitant pour les rastas la communion avec Dieu. On ne compte plus les titres reggae célébrant la consommation de ganja, sinsemilia, collie weed ou marijuana. Citons entre autres "Collie weed" de Barrington Levy, "I love marijuana" de Linval Thompson, "Joker smoker" de Triston Palmer.
Jusqu'à la fin des années 1950, les rastas restent très peu nombreux, confinés dans de petites communautés isolées. Or, en 1954, la police organise un raid sur le Pinnacle, conduisant ses habitants à se réfugier dans les ghettos de la capitale. Cette installation coïncide avec une dégradation de la situation économique et sociale, alimentant la violence. Avec la promulgation de lois restreignant l'immigration aux Etats-Unis en 1954, puis au Royaume-Uni en 1962, la soupape de sécurité que représentait pour la Jamaïque l'émigration se bloque. Les tensions sociales atteignent un point de non retour au sein des ghettos de Kingston, dont la population explose à la faveur d'un exode rural massif. Les sordides conditions d'existence alimentent un fort sentiment de dépréciation de soi. On comprend dans ces conditions que le message rasta d'exaltation de la fierté noire et de dénonciation de l'aliénation culturelle à l'œuvre ait trouvé un écho chez de nombreux habitants du ghetto.
Dans "Chant down babylon", Yabby You se réfère à l'Apocalypse. "Babylone est la mère des prostituées et des abominations sur Terre / Elle doit monter de l'abîme et aller à la perdition / Chante la chute de Babylone". En 1977, le groupe Culture enregistre "Two sevens clash", dont les paroles envisagent la survenue de l'apocalypse pour le 7 juillet 1977, le jour où les 7 se rencontrent. "Que restera-t-il après que les 7 ce soient heurtés?"
Comme chez Garvey, le message rasta exalte la fierté d'un militantisme noir résolument tourné vers l'Afrique, identifiée à la terre des ancêtres. De très nombreux morceaux de reggae évoquent ainsi le continent, Zion, la "Terre promise du peuple noir". Dennis Brown (Repatriation, "Africa (we want to go)") Al and The Vibrators (Going back home), Hugh Mundell ("Africa must be free"). La visite d'Haile Selassié en Jamaïque en 1966 suscite un immense espoir. Plus que jamais, aux yeux des rastas, l'empereur d'Ethiopie est Jah, une contraction de Jehovah, le Dieu vivant.
"Jah live" pour Bob Marley. "Dieu vit! Les enfants, ouais / Que Dieu se lève / Maintenant que les ennemis sont dispersés"
Les paroles des titres de reggae roots reflètent les aspirations des rastas, en particulier la dénonciation d'un héritage culturel encore profondément imprégné d'esclavagisme et de colonialisme, mais aussi la destruction de tous les vestiges de la suprématie blanche. Le rastafarisme puise dans la Bible (notamment l'Ancien Testament) ses références et sa spiritualité, mais une Bible interprétée selon un point de vue afrocentriste, "à travers les lunettes de l'Ethiopie" comme le déclarait Garvey. De fait, dans la traduction en anglais de la King James Bible, les nombreuses références à l'Ethiopie désignent les populations noires. Dès le XVIIIe siècle, les pasteurs des Eglises méthodistes et baptistes exploitent tout particulièrement certains passages. L'esclavage des Hébreux en Egypte et leur libération par l'entremise de Moïse entrent ainsi en résonance avec le sort subi par les esclaves, puis les d'affranchis christianisés, populations noires, pauvres et marginalisées, arrachées à l'Afrique et déportées aux Amériques. A leur tour, les rastas s'identifient aux Hébreux du livre de l'Exode, avec une Terre promise, synonyme de rédemption, située en Afrique, généralement nommée Ethiopie. Ils exaltent le mythe d'un âge d'or, celui de l'Ethiopie / Afrique avant l'invasion européenne, proposant donc une réinterprétation des Ecritures saintes, sous la forme d'un christianisme adapté, avec un rôle central joué par des messies noirs. Ainsi, les paroles des morceaux de reggae abondent de références à l'histoire des Hébreux et au récit biblique. C'est le cas du "Ethiopians Kings" par Rod Taylor. "Le roi David était un homme noir / le roi Salomon était un homme noir / Le roi Moïse était un homme noir / d'Afrique, oh oui! / Ils combattaient pour des droits égaux et la justice pour le peuple / montant la lumière aux gens / Mais, partout, ils crucifient / Ils les tuent, ouais! / De nombreux prophètes s'élèvent en Afrique"
Les rastas fustigent le système corrompu et oppressif occidental, identifié à Babylone, la ville de l'exil forcé des Hébreux après la destruction du premier Temple par le roi Nabuchodonosor. Ils assimilent leur sort aux tribus perdues d'Israël. Desmond Dekker enregistre "Israelites", Horace Andy "Children of Israel". Ainsi, les références bibliques, à l'Egypte et la Palestine antique abondent dans les paroles des titres de reggae. Sugar Minott chante ainsi "River Jordan". "Rivière Jourdain, roule rivière Jourdain / Elle nous appelle à la maison / Nous devons retourner à la maison, retourner en Afrique / le Mont Sion, là où nous voulons aller / Si longtemps nous sommes restés en esclavage / Et bien, maintenant, ils ne nous restent plus qu'à être libres / Oui, nous voulons être libres." Max Romeo décrit le jugement dernier en train de se produire dans la "Valley of Josaphat". Bob Marley implore "Exode ! Envoie nous un autre frère Moïse! Depuis l'autre bout de la mer rouge".
A l'instar des Hébreux, les rastas se considèrent comme en exil, en diaspora. Ils cherchent à se libérer de l'oppression et aspirent à gagner, comme les enfants d'Israël, la Terre promise. Les Melodians reprennent ainsi des psaumes tirés de la Bible dans leur fameux "Rivers of Babylon". "Sur les bords des fleuves de Babylone, / nous étions assis et nous pleurions / En nous souvenant de Sion". Dans "Zion gate", Horace Andy chante "Je ne veux pas être dehors, quand la porte de Sion se fermera / Oui, je veux juste être à l'intérieur; / Quand la porte de Sion se fermera / Parce que le monde est dans le péché, des millions sont perdus / Certains recherchent le pouvoir mondial, / d'autres, par vanité, ne se souviennent pas de Jah / Sodome, iniquité, prostitution / Trop de méfaits aux yeux de Jah". Les Abyssinians enregistrent en 1969 "Satta Amassa Ganah" et lancent "Il y a une terre très très lointaine / Où il ne fait jamais nuit / Il fait seulement jour / Regarde dans la Bible / Et tu verras qu'il y a une terre très très lointaine (...) / Le Roi des Rois et le Seigneur des Seigneurs / S'assied sur son trône et il règne sur nous / Regarde dans la Bible / Et tu verras qu'il y a une terre".
Avec le retour de Jah, le trône de Babylone - c'est-à-dire dans le contexte de la Jamaïque post-coloniale, le pouvoir représenté par le gouvernement, la police, l'Eglise, le monde blanc en général - s'écroulera dans le feu et le sang comme le chantent, parmi beaucoup d'autres, Willie Williams et son "Armagedeon time", Johnny Clarke avec "None shall escape the judgmenent" ou Wayne Jarrett avec le menaçant "Brimstone and fire". "Jah a envoyé Moïse en Egypte pour demander au Pharaon de libérer son peuple / Celui-ci a désobéi et a eu à en payer le prix / Alors s'abattirent le soufre et le feu / Il n'avait pas foi en Dieu, oh non / Il n'avait pas confiance en Jah / Alors quand l'eau se transforma en sang / Un terrible flux déferla"
De tels propos ne pouvaient qu'avoir une très forte résonance dans un territoire comme la Jamaïque, dans lequel la population était imprégnée de millénarisme et de mysticisme.
Le reggae a ainsi contribué à la propagation du mouvement rastafarien, lui permettant de pénétrer dans les circuits de diffusion de masse, en sortant du ghetto. De nombreux morceaux reprennent ainsi les grandes thématiques rasta, qu'il s'agisse de louanges à Jah, d'appel au rapatriement vers la Terre promise, d'une exaltation de la black pride, de la dénonciation de Babylone et des maux sociaux liés à l'exploitation économique, enfin la condamnation du racisme, en particulier du système d'apartheid sud-africain.
Sources:
A. Caroline Rolland Diamond: "Black America. Une histoire des luttes pour l'égalité et la justice (XIX°-XXI° siècle)", La Découverte, 2016.
B. Eric Doumerc: "Le reggae dans le texte. (1967-1988)", Camion Blanc, 2014.
Dans les épisodes précédents, nous avons mis en évidence le rôle fondamental des
sound systemscomme vecteur de diffusion de la musique en Jamaïque, puis nous nous sommes intéressés à l'apparition du ska, alors que l'île caribéenne accédait enfin à l'indépendance. Or, très vite, la désillusion l'emporte. Une grande partie de la population use d'expédients pour survivre, alors que le marasme économique et les difficultés sociales s'aggravent. Ce contexte morose a aussi des répercussions musicales. Le ska, dont le rythme frénétique collait si bien aux espoirs soulevés par l'acquisition de la souveraineté, est remplacé, au mitan des années 1960, par un nouveau genre : le rocksteady. (1)
A
la fin des années 1950, la société jamaïcaine connaît de profondes
mutations économiques, sociales et politiques. L'essor démographique et
la misère des campagnes incitent des milliers de ruraux à s'installer
dans les espaces urbains accessibles à leurs maigres revenus: les ghettos de
Kingstonou, pour les immigrés, ceux des grandes métropoles britanniques et américaines. Dans ces quartiers sordides, le salut passe souvent, pour les
nouveaux venus, par l'économie informelle.
La Jamaïque se situe non loin des côtes états-uniennes, mais aussi cubaines, ce qui n'a rien d'anodin en ces temps de guerre froide. Le premier ministre, Alexander Bustamante, chef du Jamaican Labour Party, conservateur, entend rattacher l'île au bloc occidental. La lutte des Africains Américains pour leurs droits civiques, puis l'essor du Black Power, rencontrent un fort écho dans les ghettos de Kingston, dont les habitants noirs subissent un sort largement comparable à celui des habitants du Bronx ou du Watts. L'influence culturelle américaine reste également prépondérante. Les stars de la soul US y jouissent d'une popularité exceptionnelle, qu'ils enregistrent pour Stax ou la Motown. Mais ceux qui remportent tous les suffrages sont les Impressions et leur chanteur vedette, Curtis Mayfield, venus se produire en Jamaïque au cours de l'année 1966. Leurs enregistrements sont, de très loin, les plus repris par les musiciens jamaïcains. "Minstrel and queen" devient "Queen of the minstrels" par The Eternals (et leur jeune chanteur Cornel Campbell) ou encore "Queen majesty" chez les Techniques.You'll want me back se transforme en "You don't care". Quant à "Gypsy woman", les Uniques de Slim Smith ne se donnent même pas la peine d'en modifier le titre.
Les musiciens locaux adaptent ces morceaux, mais ils les jouent à leur manière, donnant ainsi naissance à un genre musical original, et non une simple resucée des standards américains. Cette "jamaican soul" ou rocksteadydérive directement du ska, dont il ralentit néanmoins très nettement le tempo. Pour expliquer ce phénomène, plusieurs éléments ont pu être avancés. La frénésie rythmique du ska impliquait une débauche d'énergie considérable pour les danseurs, particulièrement pour les moins jeunes et lors des fortes chaleurs. Or, l'été 1966, qui correspond au changement de beat, fut marquée par une très forte canicule. Par ailleurs, l'euphorie liée à l'acquisition de l'indépendance, contemporaine de l'essor du ska, cède bientôt la place au désenchantement. Sur le dancehall, les danseurs ralentissent leurs pas, marquant, par ce changement de gestuel, l'entrée dans une sinistre période. Enfin, la montée des tensions, avec l'essor des gangs urbains, incite les rude boys à rester sur leurs gardes et à enchaîner des pas moins sophistiqués sur la piste de danse. Dans ces conditions, les musiciens adaptent leurs compositions aux aspirations des danseurs. C'est ainsi que la multiplication d'enregistrements dowtempo donne naissance au rocksteady. [African beat de Don Drummond]
D'où vient le terme? En 1966, Alton Ellis interprète un morceau intitulé "Get ready for rocksteady". "Tu ferais mieux de te préparer / Viens danser le rock steady / c'est nouveau, tu ne peux pas y échapper / j'espère que tu es prêt". Le mot était aussi utilisé par un caïd et danseur vétéran de Kingston nommé Busby pour désigner les titres calmes, aux rythmes plus lents diffusés par les selectors aux alentours de minuit, lors de la "midnight hour".
D'une manière générale, le genre repose sur la mise en exergue des harmonies vocales. A l'imitation des Impressions, les formations jamaïcaines se tournent alors vers les trios vocaux. Les membres des Techniques, Paragons, Melodians, Gaylads, Sensations entrelacent leurs voix, formant un délicieux écheveau sonore.
Batterie et basse électrique constituent désormais la colonne vertébrale des enregistrements. Alors que la section rythmique s'impose, les cuivres, omniprésents dans le ska, sont remisés à l'arrière plan. Lloyd Brevett, le bassiste des Skatalites, ralentit alors son jeu et tire de son instrument un son à la fois plus percutant, précis et souple. De là sorte, la basse s'impose comme l'instrument leader. Exemple : le "Ba Ba Boom" des Jamaicans.
A compter de 1966, le nouveau beat s'impose partout, ce qui convainc les propriétaires des sound systems de se procurer des enregistrements auprès des producteurs ou productrice jamaïcain(e)s. Ils ou elle se nomment Sonia Pottinger, Coxsone Dodd, Joe Gibbs ou Bunny Lee, mais le roi du genre reste Duke Reid. Cet ancien policier s'est reconverti dans la vente d'alcool qu'il écoule par l'intermédiaire de son sound system. Pour continuer à attirer les danseurs (et buveurs), il décide de se lancer dans la production de disques. Ainsi, il installe un studio d'enregistrement au dessus de son liquor store, au 33 Bond Street. Il embauche des musiciens permanents de très grande qualité à l'instar du guitariste Lynn Taitt ou du saxophoniste Tommy McCook, respectivement à la tête des Jetts et des Supersonics. Au sein de cette formation, l'organiste Winston Wright impose sa griffe. Reid fonde aussi le Duke Reid Band, un groupe de studio comprenant quelques uns des plus brillants instrumentistes de Jamaïque: Don Drummond (trombone), Rico Rodriguez (trombone), Roland Alphonso (saxo), Ernest Ranglin (guitare), Johnny "Dizzy" Moore (trompette).
De la sorte, son label Treasure Isle devient une usine à tube, en tout point comparable, à l'échelle de la Jamaïque, à la Motown de Berry Gordy. Toujours présent en studio, le maître des lieux, à l'oreille très sûre, affectionne un son léché et des arrangements complexes. "Ba Ba Boom" des Jamaicans, "I'm in the mood for love", "You don't care" des Techniques, "Passion love" des Melodians, "On the Beach" des Paragons sont autant de classiques du genre sortis de "l'île au trésor" de Reid.
Grâce à un processus créatif bien rôdé, le label permit au rocksteady d'atteindre son rythme de croisière avec une floppée d'enregistrements sur lesquels le temps ne semble pas avoir de prise.
Facteurs à l'origine de l'essor du rocksteady à partir de 1966 :
Le rocksteady s'impose dans un contexte de forte dégradation de la situation économique et sociale. Le gouvernement, aux mains du Jamaican Labour Party (JLP), détruit plusieurs ghettos contrôlés par le parti rival, le People National Party, comme le quartier de Back-O-Wall, sur lequel on érige Tivoli Gardens.Les rude boys, stipendiés par les hommes politiques ou les propriétaires de sound system, s'emploient à contrôler les ghettos ou les pistes de danse. De la sorte, ils se taillent des fiefs électoraux; certains quartiers soutiennent le JLP, quand d'autres roulent pour le People's National Party (Vikings alliés au PNP, contre les Phoenix affiliés au JLP). Lors des scrutins électoraux, les violences sont décuplées et se déroulent aux portes des studios d'enregistrement. Par conséquent chanteurs et musiciens se saisissent du phénomène. Ainsi, Alton Ellis enregistre "Dance crasher". Le morceau raconte comment les rude boys viennent semer le chaos sur le dancehall d'un sound system ennemi. "Dance crashers, s'il vous plaît ne venez pas tout démolir / ne cherchez pas la bagarre / Ne prenez pas votre surin pour tuer un autre être humain... / Vous n'avez aucune chance / Et ce sera votre dernière danse."
Les années rocksteady correspondent aussi au développement de l'idéologie black power, avec l'apparition des Panthers et de l'afrocentrisme. L'absence de représentation politique crédible, le manque d'attrait des églises conventionnelles, l'absence de perspective économique poussent de nombreux Jamaïcains à se tourner vers le rastafarisme. Organisé autour de la fierté d'être noir, le mouvement offre des possibilités d'épanouissement personnel à des individus jusque là méprisés par le pouvoir en place. En septembre 1966, Hailé Sélassié, empereur d'Ethiopie se rend en Jamaïque. Pour les adeptes du rastafarisme, il s'agit d'un véritable Dieu vivant. Sur le tarmac de l'aéroport, le chef d'Etat est interloqué par l'accueil qui lui est réservé. Les battements des tambours nyahbinghi du groupe de Count Ossie célèbre la venue du ras Tafari. Dès lors, dans les ghettos, les dreadlocks remplacent largement les coupes afros, la marijuana les cigarettes, le régime Ital la cuisine traditionnelle. La thématique du retour vers l'Afrique, envisagée comme la Terre mère s'ancre dans leurs croyances. Certains concrétisent ce retour vers la terre promise, Zion; même si cette "repatriation" reste avant tout spirituelle. Le mythe du "retour" vers l'Afrique" comme terre promise inspire des morceaux de rocksteady, puis reggae. Citons "Rivers of Babylon" des Melodians, "I've got to go back home" de Bob Andy, "Carry go bring come" par Justin Hinds and the Dominoes.
Les chanteurs se risquent parfois aux sujets sociaux tels que le déclassement économique, l'instabilité politique. Dobby Dobson évoque ainsi dans son titre Loving pauper la pauvreté dont souffrent de très nombreux habitants des ghettos. Les titres rocksteady ont aussi souvent des thèmes légers, en particulier les histoires d'amour. Quelques uns des enregistrements les plus marquants du genre sont dues à des voix féminines, notamment celles de Phyllis Dillon ou Joya Landis
Conclusion: Progressivement, le rocksteady chanté cède le pas aux instrumentaux, lesquels servent également d'écrin sonore aux improvisations et interjections vocales des DJ tels U Roy. Les grands ténors vocaux s'affranchissent de leurs groupes pour tenter une carrière solo, à l'instar de John Holt, Slim Smith ou Pat Kelly. Au total, l'ère du rocksteady dure moins de trois ans, du printemps 1966 à la fin 1968. Le genre n'en constitue pas moins un jalon essentiel de la musique jamaïcaine et l'on y trouve assurément les prémisses du reggae.
Notes :
1. Au cours des années 1940, les ondes contribuent à l'engouement du public des sound systems pour le jazz et surtout le rythm & blues. Le déclin de ce dernier, combiné à la difficulté de se procurer les disques américains, incitent les propriétaires des disco mobiles à enregistrer des artistes jamaïcains. C'est ainsi que s'affirme, au moment où l'île accède à l'indépendance, de nouveaux genres musicaux tels que le ska, puis le rocksteady.
Dans un précédent billet, nous avons mis en évidence le rôle fondamental du sound system comme vecteur de diffusion de la musique en Jamaïque, contribuant à l'engouement du public pour le jazz et surtout le rythm & blues. Le déclin de ce dernier, combiné à la difficulté de se procurer les disques américains, incitent les propriétaires de sound à enregistrer des artistes jamaïcains. C'est ainsi que s'affirme le ska, au moment même où l'île des Caraïbes accède à l'indépendance.
La Jamaïque avait été le paradis de l'esclavagisme pendant quatre siècle. Les colons britanniques s'enrichirent grâce au travail exécuté dans les plantations de canne à sucre par un "cheptel humain" razzié en Afrique. Faute de musiciens disponibles, les planteurs formèrent quelques uns de leurs esclaves à la pratique musicale afin qu'ils intègrent des orchestres chargés de les distraire lors des réceptions et fêtes. Dans les champs en revanche, seuls les chants de travail sont autorisés, dans la mesure où ils impriment un rythme et donne un peu de cœur à l'ouvrage. Lors des rituels religieux ou dans le cadre de pratiques vaudou clandestines, les esclaves interprètent des airs d'origine africaine, souvent accompagnés de percussions. De ces influences diverses naît le mento, un genre également très influencé par la musique calypso de l'île voisine de Trinidad (dont nous avons déjà parlé ici). Les autorités britanniques, raides et bigotes, censurent bientôt les morceaux aux paroles grivoises.
L'abolition de l'esclavage intervient en 1838. Les travailleurs affranchis se retirent à l'intérieur de l'île pour y cultiver des lopins de terre. Les discriminations persistantes nourrissent un fort mouvement de contestation qu'attise Marcus Garvey. Au cours des années 1921, ce dernier crée la Jamaïcan Political Association, une organisation de masse qui participe à l'essor d'une véritable conscience noire. Charismatique, le leader subjugue des foules toujours plus nombreuses. Il réclame une émancipation de la tutelle britannique, une suppression des classes raciales et fonde la Black Star Liner, une compagnie maritime censée permettre le retour en Afrique des Africains- Américains.
A l'aube des années 1950, les liens de la Jamaïque avec le Royaume-Uni se distendent, alors que l'influence américaine grandit avec l'afflux de nombreux touristes, l'installation sur l'île de deux bases militaires ou encore par l'écoute des radios de Floride, dont les ondes diffusent jusque dans l'île. Par ce biais, l'américanisation musicale s'accélère avec la vogue du jazz, du rythm and blues, du boogie-woogie. Grâce aux sound system, ces disques atteignent les oreilles du grand public.
* Du rythm and blues américain au shuffle jamaïcain.
Bientôt, le rythm and blues américain passe de mode à son tour, supplanté par le rock'n'roll version blanche, qui ne convainc guère les Jamaïcains. Ces derniers apprécient en revanche le doo wop, un genre vocal dans lequel le soliste ténor chante, tandis que les autres membres du groupe, aux registres différents et complémentaires, l'accompagnent par onomatopées. A leur tour, les artistes jamaïcains s'y essaient à l'instar des Jiving Juniors de Derrick Harriott ("Moonlight lover").
Avec le déclin du rythm and blues, l'approvisionnement en disques devient délicat pour les propriétaires des sono mobiles. Pour pallier la pénurie et continuer à faire fonctionner leurs discothèques ambulantes, les opérateurs de sound system (soundmen), tels Prince Buster, Clement "Coxsone" Dodd, Duke Reid se mettent à enregistrer les musiciens du cru dans des conditions techniques limitées. Ils gravent d'abord dushuffle, l'adaptation jamaïcaine du rythm and blues. Exemple avec "Easy snapping" de Theophilus Beckford.
Le 6 août 1962, la Jamaïque accède à l'indépendance après plus de trois cent ans de colonisation britannique (1655). La reine Elisabeth n'a pas fait le déplacement, remplacée par sa sœur Margaret. L'île, qui reste liée économiquement et politiquement à l'ancienne métropole dans le cadre du Commonwealth, adopte un nouveau drapeau (noir, or et vert) en lieu et place de l'Union Jack. Les gens dansent, euphoriques, au son d'une musique apparue depuis peu : le ska, un terme aux origines obscures et controversées, mais qui pourrait correspondre au son d'une guitare qu'on gratte. [Lyn Taitt "Independence ska"]
L'optimisme et la joie qui se dégagent de cette musique syncopée accompagnent à merveille l'atmosphère exaltée et euphorique de l'époque, tandis que le tempo soutenu et frénétique sied aux trépidations des danseurs des sound systems. Si le ska s'inspire de courants musicaux états-uniens (jazz, rythm and blues), il se les approprie pour créer une musique authentiquement jamaïcaine. Dès lors, le nouveau rythme balaie tous les autres genres musicaux sur son passage, remisant au placard calypso et mento. (1) La transition du shuffle au ska se fait de manière plus progressive. En 1958, dans le titre "Oh Carolina" des Folkes Brothers, on peut entendre les prémices du ska, mais aussi les réminiscences du doo wop ou les percussions nyabinghi de Count Ossie et ses rastafaris.
La Jamaïque possède des atouts : une population importante, les principaux gisements de bauxite mondiaux. A la fin des années 1950, la société jamaïcaine connaît de profondes mutations économiques, sociales et politiques. L'essor démographique et la misère des campagnes incitent des milliers de ruraux à s'installer dans les espaces urbains accessibles à leurs maigres revenus: ghettos de Kingston ou des métropoles britanniques et américaines pour les immigrés. Dans ces quartiers sordides, le salut passe souvent pour les nouveaux venus par l'économie informelle.
Le nouveau style, essentiellement instrumental, appuie sur les contretemps et accorde une place centrale aux sections de cuivres. L'île possède un vivier exceptionnel de musiciens talentueux, à l'instar des guitaristes Ernest Ranglin et Monty Alexander, du pianiste Jackie Mitoo ("El bang bang") ou du saxophoniste Roland Alphonso ("Tear up", "Cleopatra").
Yowaltekatl, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Beaucoup de ces musiciens furent formés au sein de l'Alpha Boys School qui, depuis le XIXème siècle, servait de refuge aux orphelins et gamins des rues de Kingston. Dans cet établissement catholique à la discipline stricte, la sœur Marie Ignatius prend en charge la formation musicale. Elle transforme ainsi la fanfare militaire en un orchestre jouant du jazz et du blues. Parmi les anciens pensionnaires de l'école, on compte les trombonistes Don Drummond et Rico Rodriguez, le trompettiste Johnny Moore, les saxophonistes Tommy McCook, Cedric Brooks et Lester Sterling, les chanteurs Johnny Osbourne et Yellowman. Le répertoire interprété est éclectique, du classique aux marches militaires, de la musique anglaise, en passant pas le jazz (Roland Alphonso "Ska Ra Van", une reprise de Duke Ellington).
Dans un premier temps, le ska ne bénéficie pas de passages radio, car il reste attaché à l'univers du ghetto et des mauvais garçons; D'autant que la thématique rasta gagne du terrain sous l'influence de musiciens tels Don Drummond "Alipanga" ou Count Ossie, dont les percussions nyabinghi s'imposent sur de nombreux enregistrements. (2) Dans ces conditions, le premier vecteur de diffusion du ska reste le sound system. Les rythmes acérés et abrasifs du genre tranchent avec la musique de danse mièvre jouée pour les touristes et diffusée par la radio nationale.
Bientôt, groupes et chanteurs posent leurs voix sur le rythme ska. Derrick Morgan (Housewife's choice), Jimmy Cliff (Miss Jamaica) ou Prince Buster ("Al Capone") jouissent d'une très grande popularité. Les groupes ne sont pas en reste, comme le prouve le succès rencontré parles Ethiopans (Train to skaville), les Maytals, les Wailing Wailers du tout jeune Bob Marley ou encore Justin Hinds and the Dominoes ("Rub up push up").
La création des Skatalites en 1963 constitue une étape cruciale dans la maturation du ska. Ses membres, issus du jazz, font preuve d'un talent indéniable. Ils trouvent à s'employer auprès du Studio One, le label de Coxsone Dodd. Distribués par Island Records de Chris Blackwell, un Jamaïcain d'origine britannique, leurs titres séduisent rapidement un vaste public. Les Skatalites s'illustrent dans des reprises de titres jazz ou R&B, des musiques de films (" Guns of Navarone", "From Russia with love") avant de composer leurs propres morceaux.
Conclusion :
En 1962, Chris Blackwell, via Island Records, distribue des disques de ska au Royaume Uni. Le succès est immédiat, tant auprès de la diaspora caribéennes que des mods. Cette même année, le label britannique Blue Beat se lance sur ce créneau et confie les enregistrements en Jamaïque à Prince Buster. Le terme blue beat est d'ailleurs souvent utilisé au Royaume Uni pour désigner le ska. En 1964, Millie Small obtient un succès considérable avec My boy Lollipop.
En Jamaïque, passée l'euphorie liée à l'indépendance, la situation sociale se tend. Les conditions de vie dans les ghettos de Kingston demeurent très difficiles, d'autant que l'exode rural aggrave encore les tensions. La violence se propage et les trafics en tous genres se multiplient. Le clientélisme électorale attise les rixes entre bandes rivales. Les mauvais garçon du ghetto, les rude boys sèment le désordre, notamment dans les sound systems.
Le rythme très rapide du ska - qui obligeait les danseurs à faire des pauses, notamment les personnes âgées, ou en cas de fortes chaleurs - est considérablement ralenti à partir de 1966. Un nouveau genre musical apparaît : le rocksteady. Le genre fait la part belle aux voix et à la basse électrique, au détriment des cuivres. Progressivement, le ska passe de mode en Jamaïque. Le style n'a pourtant pas dit son dernier mot, puisque un surgeon britannique éclot à la fin des années 1970, donnant naissance au ska revival. Mais ça, c'est une autre histoire, que nous raconterons bientôt.
Notes:
1. A
cette époque, Duke Reid et Coxsone n'avaient pas l'intention de vendre
les disques qu'ils produisaient. Le seul but de leur démarche était
d'obtenir de la matière musicalement similaire au rythm and blues et
suffisamment vibrante pour déchaîner les foules lors des
soirées qu'ils organisaient:" Personnellement,
je ne réalisais pas, lorsque j'ai commencé, que cette musique était
commercialisable. Je la pensais tout juste bonne à être jouée dans les
sounds. Après quelques mois, et à la demande du public, j'ai commencé à
commercialiser certains morceaux - les plus populaires -, mais en très
petite quantité. Environ 500 exemplaires de chaque. C'est seulement par
la suite que j'ai réalisé que c'était un business viable." (interview de Coxsone réalisée par Vincent Tarrière à New York en 1994).
2. Ces musiciens vivent en communauté, en marge de la société. Le mouvement rasta naît en 1930. Leonard Percival Howell, considéré comme le précurseur du mouvement, rassemble ses adeptes au Pinacle, dans les montagnes de Sainte Catherine. Tous vivent en autarcie. Certains musiciens de passage se convertissent au rastafarisme, à l'instar de Don Drummond.
Née en 1975 à Rouen, Cathy Palenne s'installe à l'adolescence au Blanc-Mesnil, Seine-Saint-Denis. Elle se lance bientôt dans le rap sous le nom de Casey. Ses morceaux abordent les thématiques du racisme, des violences policières, des séquelles héritées de l'histoire coloniale. En 2006 sort l'album "Tragédie d'une trajectoire", sur lequel figure "Chez moi", un titre très personnel consacré à la Martinique, dont sont originaires ses aïeux. Casey reconnaît ne s'y rendre qu'occasionnellement, mais s'y considère néanmoins comme chez elle. "Chez moi, j'y vais par périodes".
Les paroles s'emploient à démolir les clichés pour coller à la réalité de la vie en Martinique. La rappeuse interpelle l'auditeur : "Connais-tu?", "Sais-tu?", lui rappelant le passé esclavagiste et colonial d'une île où, plus qu'ailleurs peut-être, pèse le poids de l'histoire.
" C'est une toute petite partie du globe". L'île des Caraïbes, située au cœur de l'Arc antillais, se distingue par la sa faible superficie (1128km²) et une densité importante (323 hab/km²). En 2024, la Martinique compte environ 350 000 habitants, dont la diversité des origines est tout à fait remarquable.
"Connais-tu le charbon, la chabine / Le kouli, la peau chapée, la grosse babine" Le début du premier couplet insiste sur le métissage et la diversité de la société martiniquaise, dont témoignent les multiples manières de désigner les individus, selon la pigmentation de leur peau(charbon, chabin, peau chapée, "créole et son mélange de mélanine"), les caractéristiques physiques (grosse babine, "tête grainée qu'on adoucit avec de la vaseline"), ou l'origine géographique (kouli ou coolie venu d'Inde, "l'Afrique de l'Ouest"). Casey souligne notamment l'importance de l'apport culturel indien ("d'Inde sont nos origines"). En effet, une fois la traite négrière abolie, les planteurs recrutèrent des travailleurs indiens sous contrat, principalement originaires du Bihar ou de l'Uttar Pradesh. Connus sous le nom d'engagés volontaires, ces hommes, tenus par des contrats léonins, subirent de rudes conditions d'existence. Ils n'en contribuèrent pas moins à la richesse culturelle de l'île, introduisant leurs traditions, leurs mots, leur alimentation ("on mange riz et curry comme tu l'imagines"), leurs vêtements ("Madras sur les draps, les robes"). Après l'abolition vinrent des Indiens, des Congolais, Chinois, Japonais, Syriens, Libanais, Italiens. Ainsi, la Martinique connut de nombreuses vagues migratoires qui contribuèrent à la formation d'un véritable melting pot, propice aux interactions et fusions culturelles luxuriantes et donc à la créolisation.
Morne Larcher. Esam335, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Puis, la rappeuse énumère quelques uns des lieux emblématiques de l'île : "le morne", une petite montagne isolée et arrondie typique des Antilles, la "ravine" (torrent en créole), "le Mont-Pelé", un des principaux volcans de l'archipel, la place de " la savane" à Fort de France, l'Anse de Tartane, la plage du Carbet...
Située dans la zone tropicale, la Martinique connaît "une fois par an, cyclones et grands vents" qui" "emportent cases en tôles, poules et vêtements?"
Casey aborde également les spécialités culinaires de l'île (les "piments redoutables", "le crabe, le shrub") [1], ainsi que les coutumes et pratiques culturelles de l'île : "le carnaval comme toute la Caraïbe", les enterrements " en blanc et au son des tambours"...
Toutefois, la rappeuse n'entend pas proposer un guide du routard musical de l'île, mais plutôt raconter ce qu'elle en connaît. Ainsi, elle joue des contrastes, opposant les pêcheurs de "poisson de Tartane" et du Carbet, aux "touristes aux seins nus à la plage des Salines". L'insouciance des "métros" venus prendre du bon temps dans un paysage de carte postale, exotique et dépaysant, jure avec les coutumes des locaux, qui "se foutent des bains d'mer". De fait, "les cocotiers ne cachent rien de la misère?" Casey n'entend pas dissimuler les rudes réalités sociales insulaires : "la crise de banane [qui] s'enracine", plongeant dans une grande détresse financière ses producteurs [2], mais aussi la mainmise des descendants de colons européens sur les principaux leviers de commandes économiques. La Martinique reste largement dépendante des services, en particulier le tourisme, une activité saisonnière et aléatoire. Dans ces conditions, le chômage atteint des niveaux très supérieurs à ceux du reste du pays. La pauvreté endémique incite certains à se réfugier dans des paradis artificiels. Loin de détourner le regard, la rappeuse évoque "le crack et ses déchets de cocaïne", puis vante les vertus curatives de l'alcool. "On soigne tout avec le rhum : la tristesse, les coupures et les angines".
Une des spécificités de la société antillaise réside dans l'importance des familles matrifocales, au sein desquelles les femmes assument seules le rôle de cheffe de famille, en l'absence d'hommes. "Sais-tu que chez moi aux Antilles / C'est la grand-mère et la mère de famille / Que les pères s'éparpillent et que les jeunes filles élèvent seules leurs gosses, les nourrissent et les habillent?", constate Casey. Cette situation semble être un produit du système esclavagiste, qui a contribué à détruire le rôle du père biologique. Ainsi, l'article 13 du Code noir prévoyait que l'enfant d'une mère esclave héritait de son statut et devenait propriété du maître. Pour l'enfant, il existait ainsi deux repères paternels : celui qui engendre et celui qui possède et a autorité. Or, les maîtres, en vertu de la domination coloniale, disposaient de leurs épouses, mais aussi des femmes de leur "cheptel" d'esclaves. Difficile dans ces conditions pour les géniteurs, si longtemps effacés, d'apprendre à être pères. Or, les séquelles de cette situation persistent.
Au-delà des clichés, Casey mentionne quelques unes des plus éminentes figures intellectuelles et artistiques d'une île, dont les spécificités culturelles restent largement méconnues dans l'hexagone. "Connais-tu Frantz Fanon, Aimé Césaire, Eugène Mona et Ti Emile?", interroge la rappeuse. Frantz Fanon et Aimé Césaire sont deux figures emblématiques de la lutte contre le colonialisme. Le premier, psychiatre, s'intéresse aux effets psychologiques dévastateurs de la colonisation, tant sur le colonisé que le colonisateur. Il s'engage aux côtés des nationalistes algériens au cours de la guerre d'Algérie. Aimé Césaire est un immense poète, un écrivain engagé et chantre de la négritude (aux côtés de Damas et de Senghor). Au sortir de la seconde guerre mondiale, il s'engage en politique. [3] Eugène Mona et Ti Emile sont deux grands musiciens. Le premier, surnommé "le nègre debout", est un flûtiste et chanteur à la voix puissante. Il est aussi l'auteur de textes saturés de double-sens et de métaphores scandées de manière incantatoire, sur des rythmes bèlè. Ti Emile est la grande référence du genre, dont les spectacles et les enregistrements permettent la transmission auprès des jeunes générations. Ces quatre figures témoignent, aux yeux de la rappeuse, de la richesse culturelle de l'île.
Pour Casey, en revanche, la musique martiniquaise ne se réduit pas aux succès rencontrés dans l'hexagone par des artistes d'origine antillaise. Ainsi, "Ba moin en ti bo" de la Compagnie Créole, "la musique dans la peau" de Zouk Machine, "Vas-y Franky" (Vincent) ou "Célimène" de David Martial ne sont guère représentatifs de ce qu'écoutent et de ce que produisent les musiciens martiniquais ou guadeloupéens."Sais-tu qu'on n'écoute pas David Martial, la Compagnie Créole et «C'est bon pour le moral / Les belles doudous ne sont pas à la cuisine à se trémousser sur un tube de Zouk Machine?"L'artiste dénonce ici le doudouisme, cette collection de clichés qui réduit la vie aux Antilles à des pratiques exotiques et ridicules.
Rocher du Daimant, Apmarles, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons
Tout au long du morceau, Casey se réfère à l'ombre portée par la période de l'esclavage. "Sais-tu qu'hommes, enfants et femmes labouraient les champs et puis coupaient la canne? Sais-tu que tous étaient victimes / Esclaves ou Neg' Marrons privés de liberté et vie intime?"
En 1635, les Français débarquent en Martinique et y établissent aussitôt des plantations de tabac et de sucre. Les besoins considérables de main d'œuvre entraînent la déportation massive d'esclaves. Dès lors, dans les plantations aux mains des colons européens triment des esclaves initialement déportés d'Afrique, puis de plus en plus nés sur place. Captifs ou en fuite (les neg'marrons), les esclaves subissent la loi du Blanc. La peur, la violence et la mort accompagnent les esclaves tout au long de leur existence, laissant des traces profondes dans les têtes, les usages et les traditions culturelles. "Sais-tu que mon folklore ne parle que de cris, de douleurs, de chaînes et de zombies?"
Le système esclavagiste brise, réifie les captifs, auxquels on impose un nom chrétien. L'onomastique en témoigne. " Et sais-tu aussi que mon prénom et mon nom sont des restes du colon britannique et breton?", rappe Casey, Cathy Palenne à l'état civil.
Tout au long de son œuvre, la rappeuse insiste sur les séquelles profondes laissées par la période de l'esclavage. La répartition des terres et de la richesse en Martinique est en grande partie un héritage de l'esclavage. Les descendants des anciens colons demeurent les principaux propriétaires fonciers et, aujourd'hui, c'est encore "le béké qui très souvent tient les usines". Ainsi, les structures économiques mises en place pendant la période coloniale et esclavagiste n'ont pas fondamentalement été remises en cause, comme en attestent les écarts de revenus et de patrimoine abyssaux entre les différentes couches de la société. Casey ne peut qu'en conclure qu'aujourd'hui Madinina, l'île aux fleurs est une colonie?" [4]
Änderungen von geoethno;Originalkarte von Eric Gaba (Sting - fr:Sting) Originaldaten: Topography : NASA Shuttle Radar Topography Mission (SRTM3 v.2) (public domain);Bathymetry: NGDC ETOPO1 (public domain), via Wikimedia Commons
Les traces de l'esclavage en Martinique sont partout visibles, encore faut-il chercher à les voir. Pilotée depuis Paris, la politique commémorative a longtemps insisté sur le rôle des abolitionnistes (surtout Schoelcher), sans s'intéresser vraiment au sort des victimes de la traite, contribuant, sans doute involontairement, à entretenir une politique de l'oubli ou du déni. Ce choix est aussi vu aux Antilles comme une insulte ou une volonté de ne pas se confronter sérieusement à un passé qui ne passe pas.
Plus généralement, les Français de l'hexagone méconnaissent souvent les territoires ultramarins, sur lesquels certains portent un regard condescendant, non dénué de racisme. Aux Antilles, les dérogations locales au droit, conséquences du statut colonial, nourrissent les tensions. Ainsi l'indemnité dite de "vie chère", n'est adoptée en 1954 qu'au profit des seuls fonctionnaires. De même, l'utilisation du chlordécone est restée possible dans le bananeraies antillaises jusqu'en 1993, alors même que son emploi était interdit ailleurs. Ces situations ont pu accroître la défiance à l'égard d'un pouvoir jugé lointain et méprisant, comme en atteste la remise en cause de l'obligation vaccinale, pendant la pandémie de covid-19. Des mouvements sociaux d'ampleur secouent l'île à intervalle régulier. Le dernier en date dénonce la vie chère, mais aussi la persistance d'inégalités sociales fortes, pour partie héritées de la période coloniale. (5) L'immense mérite du rap de Casey est de porter la plume dans la plaie et d'attirer l'attention de l'auditeur sur cette "toute petite partie du globe".
Notes:
1. une boisson concoctée en laissant macérer des peaux d'orange, une gousse de vanille, un bâton de cannelle et du sucre dans un rhum.
2. En 2020, la présence de résidus de Chlordécone, un pesticide utilisé par les producteurs de banane, est découvert dans l'eau potable. Cela conduit à une mobilisation citoyenne d'ampleur et à des actions en justice pour demander la fin de son utilisation et la décontamination des sols.
3. Maire de Fort de France pendant un demi-siècle, député de la Martinique pendant presque 40 ans, initialement proche des communistes, il fonde à partir de 1958 le Parti Progressiste Martiniquais.
4. D'origine assez obscure, le terme Madinina désigne la Martinique comme "l'île aux fleurs".
5. A plus long terme se posera également la question du statut politique de l'île : autonomie, "souveraineté partagée" ou indépendance?
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.