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mardi 19 septembre 2023

Les aires urbaines en chansons

Une aire urbaine est un espace continu qui se compose d'une ville-centre, de ses banlieues immédiates et d'une couronne périurbaine. La ville se caractérise par une densité importante de l'habitat et une population nombreuse. Elle est le lieu d'échanges, de flux de personnes, de marchandises.  

Aujourd'hui en France, 85% de la population vit dans des espaces urbains, même si les villes ne recouvrent que 20% du territoire. Ce phénomène de concentration des populations dans les villes (urbanisation) profite particulièrement aux métropoles qui concentrent les populations, les activités spécialisées et les richesses. On parle ainsi de métropolisation

[Ce billet en version podcast > ]

Les métropoles sont marquées par un rythme de vie frénétique, plus ou moins supporté par ses habitants. Grand Corps Malade, qui se définit comme un "Enfant de la ville", apprécie. "Je me sens chez moi à Saint-Denis, quand y’a plein de monde sur les quais / Je me sens chez moi à Belleville ou dans le métro New-yorkais / Pourtant j’ai bien conscience qu’il faut être sacrément taré / Pour aimer dormir coincé dans 35 mètres carrés / Mais j’ai des explications, y’a tout mon passé dans ce bordel"

Les métropoles organisent le territoire qu'elles dominent. 35% des Français vivent dans l'une des dix premières aires urbaines. Ces métropoles ont un rayonnement économique important et concentrent les emplois les plus qualifiés, les sièges sociaux d'entreprises, les réseaux de transport et les activités de recherche-développement. L'accès aux services y est facile comme le concède Fabe dans "Si tu rêves de la métropole" "Si tu rêves de stress, de bourse, de course à la promotion  / De magasins tout-par, de supermarchés pour des commissions  / De superstars, de caviar et si la tour Eiffel t'appelle, prends des ailes  / Ici t'auras tout ce que tu veux et même encore plus Taxi, métro, R.E.R, bus, train, t'en rates un t'en  / as un dans les 5mn  / Un bus dans les 10mn, à l'arrivée des gens qui luttent  / Mouvement de foule, tout le monde court mais combien savent pourquoi ? "

Une métropole de rang mondial ne dort jamais totalement. "Il est cinq heures, Paris s'éveille" chantée par Jacques Dutronc et écrite par Claude Lanzmann, propose une description de la capitale à l'aube. Si les abattoirs de la Villette n'existent plus, la frénésie d'activités reste bel et bien d'actualité. "Les banlieusards sont dans les gares / À la Villette, on tranche le lard / Paris by night, regagne les cars / Les boulangers font des bâtards / Il est cinq heures / Paris s'éveille"

Les principales métropoles de l'hexagone ont fait l'objet de chansons hommages de la part de chanteurs natifs ou en tout cas attachés à une ville de cœur.  Quelques exemples. Renaud est "amoureux de Paname". Avec "Je suis Marseille", le collectif 13 organisé, représenté ici par Shurik'n, clame son amour de la cité phocéenne.> "Mars tous les coups partent, ville jugée coupable. / Ce rap, c'est la soupape (ouais), Notre-Dame nous garde. On parle pas de quota, diversité incroyable. / (...) C'est elle [Marseille] qui régit nos âmes, toile de fond de nos vies. Vas-y, traitre-nous de sauvage, une mère connaît ses petits. Plus il en viendra, plus il y en aura sur le parvis. Tu sais ce qu'on dit, blason brandi, c'est reparti."


Avec "Lyon presqu'île", Biolay nous propose une émouvante visite de sa ville d'adolescence. La tour crayon, les gares de Perrache et , la place Bellecour sont au rdv. "le point du jour, la statue d'or, la tour en stylo-bille / Lyon, presqu'île / Il y a une gare morne et l'autre fière d'aller jusqu'aux sports d'hiver / C'est comme si j'étais parti, parti hier / Et puis la statue du Roi Soleil sur la grand-place éternelle / Des belles cours gorgées, gorgées, gorgées de soleil"

Le Lyon de Benjamin Biolay.

Dans "ô Toulouse", ode à la cité gasconne, Nourago fait rouler les r, évoquant tour à tour le canal du midi, la brique rouge des Minimes, l'église saint-Sernin, le rouge et noir du stade toulousain, le Capitole, les hauts buildings et les avions qui ronflent gros. 

Parmi les métropoles importantes qui structurent l'espace, et non citées précédemment, il ne faudrait pas oublier Lille, Bordeaux, Nice, Nantes, Strasbourg, Rennes ou encore Montpellier.

Les aires urbaines sont constituées de trois types d'espaces bien spécifiques. "Dans ma ville on traîne" d'Orelsan propose une expédition à Caen. Dès l'intro du morceau, il identifie les éléments constitutifs de l'aire urbaine. "Dans ma ville on traîne, entre le béton, les plaines / Dans les rues pavées du centre où tous les magasins ferment / On passe les week-ends dans les zones industrielles / Dans les zones pavillonnaires où les baraques sont les mêmes".

Caen vue par Orelsan. Carte réalisée grâce à umap openstreetmap (version pdf)

 

 La ville-centre concentre le coeur historique avec ses monuments anciens, mais aussi les activités et services (commerces, administrations, etc...). Le prix du m² y atteint des sommets, ce qui participe à un phénomène de gentrification, chassant du cœur des villes les classes populaires. Thomas Dutronc décrit ce processus dans son titre "J'aime plus Paris"/ "Passé le périph / Les pauvres hères / N'ont pas le bon gout / D'être millionnaire / Pour ces parias / La ville lumière / C'est tout au bout / Du RER / Y a plus de titi / Mais des minets / Paris sous cloche / Ça me gavroche / Il est fini le pari d'Audiard / Mais aujourd'hui, voir celui d'Hédiard"

Bistanclaque revient pour sa part sur la métamorphose de la "Croix-Rousse" à Lyon. La spéculation foncière chasse les classes populaires du quartier historique des canuts, les ouvriers de la soie. Sous l'effet de l'embourgeoisement rapide, le quartier se transforme et perd ainsi son âme. "Et la ville bourgeoise / Te grignote les pieds (/ Cette ville te toise / Te met ans ses papiers / Te réduit au silence  / Te refait la façade (…) Bienvenu à la croix rousse  / Est-ce la dernière secousse et l’ennui à nos trousses… / Et chacun sa Croix Rousse"

Deuxième élément constitutif de l'aire urbaine, les banlieues accueillent une part importante de la population urbaine dans des pavillons ou des logements collectifs. Au cours des décennies 1950-1960, l’État aménageur a engagé une politique volontariste de grands travaux. La banlieue se hérisse de logements collectifs appelés grands ensembles. En comparaison des logements vétustes d'avant-guerre, les nouveaux logements font rêver. Bécaud nous en livre une description idyllique. "A l´escalier 6, bloc 21, / J´habite un très chouette appartement / Que mon père, si tout marche bien, / Aura payé en moins de vingt ans. / On a le confort au maximum, / Un ascenseur et un´ sall´ de bain. / On a la télé, le téléphone / Et la vue sur Paris, au lointain."  

 

La piètre qualité de construction, le délabrement rapide de quartiers mal raccordés au centre-ville font rapidement de ces zones des repoussoirs, tout juste bonnes à accueillir les activités nécessitant beaucoup d'espace : aéroports, centres commerciaux, usines, dont se déleste la ville-centre. Dans "banlieue rouge", Renaud dépeint le quotidien monotone d'une habitante de ces quartiers. "Elle habite quelque part / Dans une banlieue rouge / Mais elle vit nulle part / Y a jamais rien qui bouge / Pour elle la banlieue c'est toujours la zone / Même si au fond d'ses yeux y a un peu d'sable jaune / Elle travaille tous les jours / Elle a un super boulot / Sur l'parking de Carrefour / Elle ramasse les chariots / Le week-end c'est l'enfer / Quand tous ces parigots / Viennent remplir l'coffre arrière / D'leur 504 Peugeot"

Pour les habitants des banlieues cossues de l'ouest parisien, les problèmes sont d'une autre nature. "Auteuil-Neuilly-Passy". "Hé mec / Je me présente / Je m'appelle Charles-Henri Du Pré / J'habite à Neuilly / Dans un quartier 'et alors paumé / Je suis fils unique / Dans un hôtel particulier / C'est la croix, la bannière / Pour me sustenter. / Pas un Arabe du coin / Ni un Euromarché / Auteuil, Neuilly Passy: tel est notre ghetto". 

Troisième composante de l'aire urbaine: la couronne périurbaine. De nombreux citadins s'installent aujourd'hui à la périphérie de la métropole car les prix en centre-ville sont chers et les logements dépourvus de jardins et souvent petits. Le déplacement des citadins vers les espaces ruraux proches des villes se nomme la périurbanisation. Ce phénomène entraîne un étalement urbain, soit une extension de la ville qui progresse au détriment de l'espace rural alentour.

La périurbanisation a de nombreuses conséquences. Les Français habitent de plus en plus loin de leur lieu de travail ce qui provoque une augmentation des mobilités pendulaires. L'utilisation de la voiture est généralisée ce qui entraîne pollution et embouteillages. L'étalement urbain provoque la disparition des terres agricoles. Il implique aussi la construction d'équipements coûteux (routes, éclairages, gaz, eau) pour répondre aux besoins de nouveaux habitants. "La maison près de la fontaine" chantée par Nino Ferrer est rattrapée par la périurbanisation. "La maison près des HLM / A fait place à l'usine / Et au supermarché / Les arbres ont disparu, mais ça sent l'hydrogène sulfuré / L'essence".

La périurbanisation contribue à l'artificialisation et à la bétonisation des entrées de villes toutes plus moches les unes que les autres. Cet état de fait inspire à Dominique A le morceau "Rendez nous la lumière".  "On voit des autoroutes, des hangars, des marchés / De grandes enseignes rouges et des parkings bondés / On voit des paysages qui ne ressemblent à rien / Qui se ressemblent tous et qui n'ont pas de fin"

Ceux qui vient dans la couronne périurbaine portent un jugement plus nuancé sur ces espaces. "Chaque week-end", Diziz la Peste et Alpéacha accueillent leurs amis, font chauffer les barbecues et s'ambiancent sur de la bonne musique, en dévorant des plats  . [« Le soleil se couche sur la zone pavillonnaire / On est assis sur le toit, et y’a du bonheur dans l’air »]. Pour Liz Van Deuq, il y a une vie dans "les banlieues pavillonnaires" après dix heures du soir. "Fini le chant des tondeuses, la pelouse en est radieuse. Le vent joue à la balançoire. Il est l'heure des arroseurs, des clapotis au trottoir. Il y a une vie dans les banlieues pavillonnaires après 10 heures le soir."


En conclusion, si la population française est aujourd'hui largement citadine, la croissance urbaine s'avère inégale. Les villes du grand ouest et du sud du territoire sont les plus attractives car le cadre de vie y est perçu comme agréable et car elles profitent du développement d'activités dynamiques. Les villes du nord et de l'est de la France connaissent une croissance plus faible. Dominique A:" Je suis une ville" de Dominique donne la parole à une de ces villes rétrécissantes. (début) "Je suis une ville dont beaucoup sont partis / Enfin pas tous encore mais ça se rétrécit / Il reste celui-là qui ne se voit pas ailleurs / Celui-là qui s’y voit mais à qui ça fait peur / Et celle-là qui ne sait plus, qui est trop abrutie / Qui ne sait pas où elle est ou qui se croit partie"

 Sources:

- "Banlieues pavillonnaires: chansons d'amour, chansons de dégoût", "La France des Maisons Phénix", "La France des pavillons... et les autres France", Ces chansons qui font l'actu de Bertrand Dicale sur France Info.

- «Tentative de réhabilitation du tissu pavillonnaire par la "musique urbaine"»

mercredi 14 octobre 2020

"Dans ma ville on traîne". Visite guidée et habitée de l'aire urbaine de Caen par Orelsan.

Aurélien Cotentin naît en août 1982 à Alençon. A 16 ans, il déménage avec sa famille à Caen. Après des études de management, le jeune homme se lance dans le rap en tant qu'Orelsan. Beaucoup de ses titres insistent sur la dépression et le sentiment de mal-être qui affectent une frange non négligeable de la jeunesse française. 

Avec "Dans ma ville on traîne », le rappeur propose une description de sa ville de Caen. L'intérêt principal du titre est de rappeler qu'un espace géographique, avant d'être un objet d'étude, reste surtout un lieu de vie, que l'on habite. Le rappeur énumère ses souvenirs d'enfant, d'adolescent, d'étudiant. Ce faisant, il raconte SA ville. Il associe chaque action passée au lieu où elle s'est déroulée.  "On a traîné dans les rues, tagué sur les murs, skaté dans les parcs, dormi dans les squares / Vomi dans les bars, dansé dans les boîtes, fumé dans les squats, chanté dans les stades".

Orelsan propose ici une immersion dans les différents espaces constitutifs de l'aire urbaine caennaise. Sa visite est incarnée, nourrie par ses expériences, ses souvenirs, bons ou mauvais. Dans ce billet, nous lui emboîtons le pas à la découverte de l'aire urbaine caennaise. 

Caen vue par Orelsan. Carte réalisée grâce à umap openstreetmap (version pdf)

* "Dans les rues pavées du centre."

La ville-centre concentre les services (commerces, administrations, loisirs, transports, éducation) et les monuments anciens. Au Moyen-Age, Caen connaît un grand essor, avec la constitution du duché de Normandie. En son centre s'élève le château ducal érigé par Guillaume le Conquérant vers 1060. "Le chateau, ses douves" occupent un vaste espace entre le centre-ville et l'université. Les Caennais s'y promènent volontiers, entretenant les légendes urbaines les plus farfelues. Caen possède un très riche patrimoine architectural qui lui vaut parfois le surnom de "ville aux cent clochers" (comme sa rivale Rouen). Citons, parmi d'autres merveilles, les abbatiales Saint-Etienne (abbaye aux Hommes) et de la Trinité (abbaye aux Dames), les églises Saint-Pierre, Saint-Nicolas, Saint-Sauveur...

Big Pilou / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/2.0)
 "Dans les rues pavées du centre, (...) tous les magasins ferment". Comme dans la plupart des villes françaises, cette vacance commerciale s'explique par les baux exorbitants pratiqués et la concurrence des grandes zones commerciales de la proche banlieue. A l'heure de fermeture des bureaux et des commerces, le centre ville semble se vider. "Après 22 heures, tu ne croises plus de gens." Le trafic, la trépidation sonore des activités diurnes disparaissent soudain. "T'entendras qu'les flics et l'bruit du vent". Pourtant, en dépit des apparences, le centre reste un espace récréatif, un lieu de fêtes. Quand les cols blancs et employés de bureaux regagnent leurs pénates, ils cèdent la place aux "mecs de la fac en troisième mi-temps", qui vont se terminer "dans les quelques bars qui servent encore. / Où y'a des clopes et des Anglais ivre-morts". Le rappeur connaît bien ces heures vides de la nuit où le temps semble se suspendre sous l'effet de l'alcool. Il répète à trois reprises: "J'ai tellement traîné dans les rues d'Caen / Avec une bouteille où tout l'monde a bu dedans / Entre deux mondes en suspens / Criminelle, la façon dont j'tuais l'temps". Dans la chaleur de la nuit, une faune interlope prend possession des lieux. Les "clochards dont tout l'monde connaît les noms", fréquentent l'épicerie de nuit (l'épicerie des Quatrans). Dans "un coin perdu" - la presqu'île entre l'Orne et le canal - "les filles se prostituent au milieu des grues". La visite guidée de Caen par Orelsan ne ressemble décidément pas à celle de l'office du tourisme. Point de Mémorial ici, mais des alcoolos, des clochards célestes et "Gigi" qui s'ouvrent "les veines à coups d'tesson". Dans la ville-centre, l'extrême pauvreté côtoie la richesse car c'est aussi ici que "les bourges font les courses" dans des magasins devant lesquels "les punks mendient".

Service de la ville de Caen / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)
 Malgré le processus de gentrification à l’œuvre, malgré la disparition de nombreux commerces, la ville-centre reste le cœur battant de l'aire urbaine. "J'ai fait des mariages, des enterrements / dans les mosquées, les églises et les temples" se remémore le rappeur. Parce qu'on y trouve une très grande diversité de fonctions et de services, parce qu'elle concentre les emplois et attire la main d’œuvre, elle polarise l'espace. Elle bénéficie d'ailleurs d'une excellente accessibilité grâce à des infrastructures de transports denses et diversifiées. Un aéroport, une gare LGV, des autoroutes assurent la desserte de la ville. Dans son titre, Orelsan mentionne aussi le tramway, le périph', le canal, le port (de plaisance), les bus qui relient Ouistreham où il est possible de prendre un Ferry pour l'Angleterre. 

* "Tu t'réveilleras sur les bords de la ville."

Mondeville 2. Ikmo-ned / CC BY-SA
S'endormir dans le tram et se réveiller au terminus, c'est être aux limites de la ville, en banlieue, là où les zones commerciales sortirent de terre au cours des décennies 1970, 1980. Dans les banlieues se trouvent en effet les activités qui prennent beaucoup de place: les zones commerciales, industrielles, d'activités ou artisanales... Là, en lisière de la ville-centre, juste à côté du périph', "les centres commerciaux sont énormes". Dans les temples de la consommation moderne, "on passait les samedis en famille (...), même quand on avait que dalle à acheter", se souvient Orelsan. Les marges de la ville-centre, la proche banlieue accueillent également une part importante de la population urbaine dans des pavillons ou des logements collectifs. Là,"tu peux voir les grandes tours des quartiers", "où l'architecte a cru faire un truc bien" mais s'est souvent raté. Les Zones Urbaines Sensibles de La Grâce de Dieu, La Guérinière, La Pierre Heuzé, Hérouville Est (Le Val, Le  Grand Parc, Les Belles Portes), les quartiers de Champagne ou du Chemin Vert  concentrent les difficultés sociales. Mal raccordées au centre, ces cités s'apparentent à des espaces de relégation, témoignages de la ségrégation socio-spatiale qui affecte aussi les grandes aires urbaines. "Si j'rappais pas, j'y serais jamais allé / Parce qu'on s'mélange pas tant qu'ça, là d'où j'viens", note ce rejeton de la classe moyenne qu'est Orelsan. 

Roi.dagobert / CC BY-SA
 La banlieue est aussi l'espace d'installation des grandes industries dévoreuses d'espaces.  "Si tu vois d'la fumée (...) / C'est qu'dans les usines pas très loin / On s'calcine, on s'abîme, on fait du carburant pour la machine".  Les principales industries de l'agglomération toujours en activité se situent au nord et à l'est de Caen: usines Renault Trucks ou Renault Véhicules Industrielles à Blainville, sur la presqu'île entre l'Orne et le canal, PSA à Cormelles-le-Royal... Sur cette commune, l'usine Moulinex produisait de petits appareils électro-ménagers. Après une longue bataille judiciaire, elle ferma ses portes en 2001, mettant sur le carreau 3 000 salariés. De 1917 à 1993, à Colombelles, les ouvriers de la Société Métallurgique de Normandie produisaient de l'acier, jusqu'à la délocalisation en Chine. L'ancienne tour réfrigérante (photo ci-contre) témoigne du riche passé industriel de la région, mais aussi de sa désindustrialisation avancée. Le "chaudron" est devenu une friche et ne fume plus.

* "Près des baraques pavillonnaires où les baraques sont les mêmes."
Au delà des grandes tours des quartiers, des usines et des centres commerciaux,
"y'a des champs, y'a plus rien". Rien hormis "des pavillons rectilignes / Où on pense à c'que pense la voisine / Où on passe les dimanches en famille / Où on fabrique du blanc fragile". Le manque de logements adaptés, les prix exorbitants de l'immobilier, le besoin de nature et la révolution des transports ont incité de nombreux citadins à s'installer dans les couronnes périurbaines dont l'extension spatiale se poursuit au gré des opportunités foncières. Cette périurbanisation entraîne donc un phénomène d'étalement urbain. Dans les zones pavillonnaires, les maisons sont construites en série suivant des plans identiques. Bien que parfois relativement éloignées de la ville-centre, les communes de la couronne péri-urbaines restent dépendantes de la ville-centre dans la mesure où au moins 40 % de la population ayant un emploi continue d'y travailler. En journée, les lotissements sont vidés d'une grande partie de leurs habitants partis au boulot "en ville". Le soir, ces derniers rentrent chez eux. Ces migrations pendulaires impriment donc des pulsations bien particulières au sein de l'aire urbaine.

* Métropole Caen la Mer.

La balade touche à sa fin. La concentration des populations et des activités diverses et spécialisées assurent à la métropole caennaise une aire d'influence régionale, contrariée cependant par la proximité de la capitale. Il n'empêche que de nombreux jeunes bas-normands ("les mecs de la fac") poursuivent leurs études à l'université de Caen. Les malades, quant à eux, se font soigner au CHU. "L'hôpital qu'on voit d'partout" est un bâtiment monstrueux de 83 mètres de haut construit avec autant de fantaisie que les immeubles staliniens moscovites de l'après-guerre.  

Caen se situe à quelques kilomètres de la Manche, un littoral touristique très fréquenté. Des "bus (...) t'emmènent à la mer en moins d'vingt minutes". Les Anglais viennent en nombre en raison de la proximité géographique et de la présence de Ferry assurant la traversée. Depuis la côte, "tu vois l'Angleterre derrière la brume"... Enfin à condition de croire aux légendes urbaines. Les grandes et belles plages normandes attirent également de nombreux touristes franciliens dont Orelsan se souvient qu'ils n'étaient guère charitables. "Où les Parisiens nous trouvaient tellement nuls." Caen et sa région ont été durement éprouvées par les combats du débarquement. Le rappeur y fait d'ailleurs référence lorsqu'il décrit le centre-ville vidé de ses habitants. "Après vingt-deux heures, tu croises plus d'gens / Comme si on était encore sous les bombardements."

C°: A l'issue de cette promenade caennaise, on peut constater qu'Orelsan entretient un rapport ambivalent avec sa ville. "Parler du beau temps serait mal regarder le ciel". Orelsan insiste sur l'humidité du climat océanique caennais et son ineffable "crachin normand". Ces ondées drues, mais peu denses font dire à Orelsan que sa ville n'est "même pas foutue d'pleuvoir correctement". Mais dans le même temps, il constate:"J'peux pas la quitter, pourtant, j'passe mon temps à cracher dessus (...)/ J'la déteste autant qu'je l'aime, sûrement parce qu'on est pareils." Le rappeur a usé ses fonds de culottes dans les rues de Caen. Il se souvient des "avions en papier" qu'il jetait du pont avec mamie Jeannine, mais aussi de ses aventures adolescentes. Tous ces souvenirs expliquent sans doute son attachement à la ville. "À chaque fois qu'ils détruisent un bâtiment / Ils effacent une partie d'mon passé". 


Dans ma ville on traîne.

                          Dans ma ville on traîne, entre le béton, les plaines                                                       

Dans les rues pavées du centre où tous les magasins ferment
On passe les weekends dans les zones industrielles
Près des zones pavillonnaires où les baraques sont les mêmes
Ma ville est comme la première copine que j'ai jamais eue
J'peux pas la quitter, pourtant, j'passe mon temps à cracher dessus
Parler du beau temps serait mal regarder le ciel
J'la déteste autant qu'je l'aime, sûrement parce qu'on est pareils
On a traîné dans les rues, tagué sur les murs, skaté dans les parcs, dormi dans les squares
Vomi dans les bars, dansé dans les boîtes, fumé dans les squats, chanté dans les stades
Traîné dans les rues, tagué sur les murs, skaté dans les parcs, dormi dans les squares
Vomi dans les bars, dansé dans les boîtes, fumé dans les squats, chanté dans les stades

J'ai tellement traîné dans les rues d'Caen
Avec une bouteille où tout l'monde a bu dedans
Entre deux mondes en suspens
Criminelle, la façon dont j'tuais l'temps (X3)

Après vingt-deux heures, tu croises plus d'gens
Comme si on était encore sous les bombardements
T'entendras qu'les flics et l'bruit du vent
Quelques mecs de la fac en troisième mi-temps
Qui devraient pas trop s'approcher du bord
Quand ils vont s'terminer sur le port
Dans les quelques bars qui servent encore
Où y'a des clopes et des Anglais ivre-morts
Cinq heures du mat'
La queue dans les kebabs en sortie d'boîte
Tu peux prendre une pita ou prendre une droite
Ou alors tu peux prendre le premier tram
Et, si jamais tu t'endors
Tu t'réveilleras sur les bords de la ville
Là où les centres commerciaux sont énormes
Où on passait les samedis en famille
Où j'aimais tellement m'balader
Même quand on avait que dalle à acheter
You-hou, ouais
Le caddie des parents ralentit devant Pizza Del Arte
Pas loin du magasin d'jouets
Où j'tirais des chevaliers
Près du pont où ma grand-mère m'emmenait
Lancer des avions en papier
Où tu peux voir les grandes tours des quartiers
Où l'architecte a cru faire un truc bien
Si j'rappais pas, j'y serais jamais allé
Parce qu'on s'mélange pas tant qu'ça, là d'où j'viens
Après, y'a des champs, y'a plus rien
Si tu vois d'la fumée quand tu reviens
C'est qu'dans les usines pas très loin
On s'calcine, on s'abîme, on fait du carburant pour la machine
À côté des pavillons rectilignes
Où on pense à c'que pense la voisine
Où on passe les dimanches en famille
Où on fabrique du blanc fragile
Longe le canal, prends l'périph'
T'arrives à la salle où j'ai raté des lay-ups décisifs
Pas loin d'un coin perdu
Où les filles se prostituent au milieu des grues
Là où y'a les bus
Qui t'emmènent à la mer en moins d'vingt minutes
Où les Parisiens nous trouvaient tellement nuls
Où tu vois l'Angleterre derrière la brume
Passe devant l'hôpital qu'on voit d'partout
Pour nous rappeler qu'on y passera tous
Et tu seras d'retour en ville
Où les bourges font les courses et les punks mendient
Où y'a des clochards dont tout l'monde connaît les noms
J'ai vu Gigi s'ouvrir les veines à coups d'tesson
Devant l'épicerie, celle qu'est toujours ouverte
Près du château, ses douves et ses légendes urbaines
J'ai fait des mariages, des enterrements
Dans les mosquées, les églises et les temples
Sous un crachin normand
Elle est même pas foutue d'pleuvoir correctement
Ma ville aux cent clochers
À chaque fois qu'ils détruisent un bâtiment
Ils effacent une partie d'mon passé” 


Ci-dessus: le Caen d'Orelsan. 

Sources:

- Le formidable travail réalisé par Denis Sestier avec une de ses classes a été une grande source d'inspiration pour rédiger ce billet. A partir des paroles de la chanson, l'auteur propose ce croquis. . Merci Denis!

- "Orelsan, le rap d'une France en crise

- Le morceau décrypté par Genius.  

- INSEE: "Caen la Mer, une communauté urbaine attractive, notamment pour les jeunes." 

- Claude Boniou, Camille Hurard: "En 50 ans, de profondes mutations sociales et démographiques dans les quartiers de la ville de Caen", site de l'INSEE. 

- "La Normandie et ses territoires", INSEE.

Liens:

- D'autres morceaux consacrés à des villes: "Je viens de là"par Grand Corps Malade.

- "Ce que la géographie nous apprend de l'histoire du rap français", Télérama. 


dimanche 5 février 2017

321. Baptiste Trotignon et Christophe Miossec:"Palavas-les-Flots" (2012)

Fruit d'une lutte sociale intense, l'avènement des congés payés en 1936 permet de démocratiser la pratique touristique. Le développement du réseau ferroviaire permet à une toute nouvelle clientèle d'accéder aux bords de mer. Au lendemain de la guerre, l'essor du tourisme populaire à grande échelle est consolidé par l'allongement des congés payés et la généralisation des voitures individuelles. Les bases du tourisme de masse sont désormais posées.
Or, à partir des années 1960, dans un contexte favorable de forte croissance économique, l’État engage une politique volontariste d'aménagement du territoire dont l'objectif principal est de réduire les inégalités territoriales à l'échelle du pays. Le littoral languedocien, alors dépeuplé et largement sous-exploité, fait ainsi l'objet d'une mise en valeur de très grande ampleurJean Balladur, futur architecte en chef de la Grande Motte, décrit ainsi la côte languedocienne: "le lido continu (...) a pris la forme d'un cordon lagunaire de 180 km de long séparé de la plaine par des étangs saumâtres, peuplés d'anguille. De petits fleuves côtiers, le Vidourle, le Lez, l'Hérault, l'Aude, les coupent par des estuaires que l'on dénomme localement des 'graus'."
Cet univers de dunes sableuses balayées par les vents est alors infesté de moustiques.



Le but des autorités politiques est de capter sur les plages françaises du Languedoc les flots de visiteurs qui transitent par la France pour filer droit sur la Costa Brava. Le gisement touristique potentiel est pourtant prometteur: soleil omniprésent, rareté des pluies, mer bleue... D'immenses plages de sables fin ourlées de dunes vierges s'étendent sur des dizaines de kilomètres, offrant de formidables opportunités de développement et de mise en valeur dans une zone encore largement rurale et peu développée. En orientant vers le tourisme cette région de monoculture de la vigne, le gouvernement cherche à permettre une diversification des activités économiques. Cette mise en valeur des potentialités touristiques du Languedoc-Roussillon s'inscrit également dans le processus alors à l’œuvre de spécialisation des régions françaises.
L'objectif des autorités est aussi de désengorger la Côte d'Azur en offrant les infrastructures nécessaires à l'accueil d'un tourisme de masse alors en plein essor. 
Mais, pour éviter que le déferlement d'estivants ne s'accompagne d'une bétonisation des côtes, l’État prévoyant rachète des terrains pour les soustraire à la spéculation immobilière et pour reboiser le littoral. Dans le même temps, il s'assure du classement de vastes espaces en Zones d'aménagement différé (ZAD).
Le délégué à l'aménagement du territoire du gouvernement de Georges Pompidou, Olivier Guichard résume ainsi les ambitions gouvernementales pour les côtes languedociennes: "Eh bien, dans une civilisation où la part des loisirs ne cessera de croître, il est normal que l'Etat recherche les lieux encore vierges où puisse se développer cette civilisation. C'est ce qui nous a conduit à nous préoccuper de la côte du Languedoc-Roussillon et à envisager les infrastructures nécessaires pour que cette côte devienne un lieu de loisirs. Étant donné la taille des infrastructures en matière de communication, en matière de démoustication, en matière d'adduction d'eau, il fallait que l’État s'en préoccupe d'accord avec les collectivités locales.

En septembre 1962, le ministre de la construction désigne les 8 architectes (1) qui étudieront ce vaste projet d'aménagement touristique des 200 kilomètres compris entre la Camargue et les Pyrénées. Six "unités touristiques" pouvant accueillir 1 million de touristes sont délimitées, associant les villes existantes aux stations à créer. Ces unités sont séparées par des espaces naturels protégés. (2)  
Au bout du compte, ce sont sept stations balnéaires (le Cap d'Agde, Port-Leucate, Port-Barcarès...) et douze ports de plaisance qui verront le jour le long du littoral languedocien, de saint-Cyprien à l'ouest au Grau-du-Roi à l'est.(3)
Le 18 juin 1963, un décret confie à une mission interministérielle la charge d'aménager le littoral du Bas-Languedoc. Son président, Pierre Racine, met en place un Plan d'urbanisme d'intérêt régional et se charge de coordonner l'ensemble des opérations. La tâche est immense, car il faut tout faire: démoustiquer, drainer les zones marécageuses, créer des routes, délimiter des espaces naturels à protéger, construire dans les zones à bâtir, planter, mettre en place des réseaux d'assainissement et d'adduction d'eau, creuser des ports... Quatre Sociétés d’Économie Mixte prennent en charge une partie de la réalisation des travaux d'aménagement.    

Intéressons-nous désormais à la réalisation la plus emblématique de la mission Racine: la Grande Motte. 

Vue aérienne des ziggourats de la Grande Motte. Située dans le département de l'Hérault et la région Occitanie (feu Languedoc-Roussillon), la Grande Motte est localisée sur la côte du littoral languedocien du golfe du Lion, à environ 20 km au sud-est de Montpellier et 40 km au sud-ouest de Nîmes.
* "Faire sortir une nouvelle Floride des marécages."
Coincée entre la Méditerranée et des étangs (du Ponant et du Mauguio), la Grande Motte fut construite sur un site vierge, une lande désertique, sur "une côte plate et sans relief, invisible presque de la mer, un paysage marécageux, extrêmement déboisé. Rien n'y attire, ou n'y retient le regard", note Pierre Racine. Le site est bordé d'une grande plage adossée à des dunes de sable fin dont la plus haute, la Grande Motte, donnera son nom à la future station. Les vents violents empêchent le développement de la végétation. Seuls les salicornes, quelques oyats, des roseaux et les tamaris parviennent à pousser, timidement. Quelques cabanes de pêcheurs construites à partir de matériaux de récupération attestent de la présence, épisodique, de l'homme.
C'est à Jean Balladur que fut confiée la lourde mission de donner naissance à un paysage urbain cohérent et hautement réfléchi. L'architecte revient sur la tâche prométhéenne qui lui incombait alors: "C’était une terre consentante et lassée offerte au savoir-faire du bâtisseur. Dans le passé, les fermiers, les pêcheurs, et les chasseurs l’avaient prise avec ménagement : des vignes, une peupleraie naissante, l’habillaient dans sa partie haute, vers le nord. [...] Il fallait, par un plan ferme et une forme honnête aider ce site presque vierge à se montrer à visage découvert. Il fallait, aussi, ajuster la mesure des lieux à la mesure des corps des futurs estivants : les promenades au pas des promeneurs, les terrasses de cafés au soleil couchant, les places aux joueurs, les commerces à la frivolité des femmes (sic), le port à la garde des bateaux, la plage à la nudité des baigneuses et aux jeux des enfants."

Le Provence et le Grand Pavois.

En septembre 1966, les travaux débutent avec l'installation de la drague destinée au creusement du port. On puise alors  6 millions de mètres cube de sable dans l'étang du Ponant et le port pour rehausser le niveau du sol et installer les futures constructions en sécurité (2 mètres au dessus du niveau de la mer). 
L'organisation de la Grande Motte s'avère très originale avec une urbanisation calée sur le front de mer en guise de paravent à un espace végétalisé. Balladur imagine une cité touristique populaire où il ferait bon passer ses vacances. 
Pour conjurer le spectre de la bétonisation, l'aridité des matières minérales, l'architecte a voulu faire de la ville un grand jardin. Balladur explique: "L'architecture, c'est le vie, ce qui est en creux, ombré dans les plans [...]. L'imaginaire des hommes a toujours fait le paradis dans un jardin. C'est un jardin qu'il fallait offrir."
De fortes contraintes climatiques rendent la tâche ardue. Il faut d'abord irriguer à partir du canal du bas-Rhône, puis choisir avec soin des végétaux adaptés à la sécheresse estivale et à la violence des vents. Dès l'origine, les espaces verts se taillent la part du lion comme par exemple cette grande avenue piétonnière arborée reliant les plages aux hébergements.
La station se dote également d'un mobilier urbain spécifique (lampadaire, fontaine, feux de signalisation), dessiné par Balladur. Des fontaines, sculptures réalisées par des artistes agrémentent encore la ville. 


En 1967, Charles de Gaulle visite les chantiers de construction.
Il déclare à cette occasion: "Le tourisme, les loisirs sont une part fort importante de la civilisation moderne. Et la France l'a compris, un peu partout, et je vois qu'elle l'a compris spécialement ici."
Clin d'oeil à de Gaulle, Jean Balladur a fait construire des balcons dont la forme rappelle le profil du général doté de son généreux appendice nasal.
 
 L'architecte en chef cherche à ce que la station s'harmonise avec le paysage dunaire alentour, ainsi qu'avec les reliefs cévenols environnants. Aussi opte-t-il pour des constructions de forme pyramidale, inspirées de l'architecture maya. Les immeubles ont été construits en béton, afin de résister aux embruns que le vent d'est apporte de la mer. Facile à travailler, peu onéreux, ce matériau a pour autre atout de vieillir assez bien. Les bâtiments du levant (le Grand Pavois, le Provence), à l'est du port, ont le volume de pyramides dressées, tandis que ceux du couchant adoptent des volumes courbes, plus doux (les conques de Vénus et les bonnets d'évêque). Entre les deux espaces, la grande pyramide, la plus haute de la ville, sert de repère aux plaisanciers égarés.
L'architecture en forme de pyramide a pour avantage d'offrir un maximum d'espaces à l'ouverture vers l'extérieur, afin que la vue sur mer ne soit pas réservée à une poignée de privilégiés. Cette architecture en escalier permet en effet à chaque logement de disposer une grande terrasse.
Car on touche ici un des aspects les plus intéressants du projet initial d'aménagement de la Grande Motte. Il s'agit en effet de rendre la station accessible à un public populaire.
Aussi, pour proposer des locations accessibles, les immeubles sont constitués de petites surfaces, des studios et appartements familiaux à des tarifs attractifs. A l'été 1968, les premiers logements sont livrés, mais peinent à trouver preneur. En 1969, le tour de France fait étape à la Grande Motte ce qui permet de braquer les projecteurs sur la cité futuriste et ainsi de la faire connaître. Dès lors, les logements s'arrachent, en particulier les studio-cabines.

La silhouette imposante de la grande pyramide a le profil inverse de celui du Pic Saint-Loup, contrefort des Cévennes qui se dessine au loin.
    
Cinquante ans après sa fondation, la Grande Motte fait partie des stations balnéaires les plus fréquentées, elle est même devenue une ville à part entière avec des résidents permanents (de 56 habitants en 1968 à 8629 habitants permanents en 2016). Au cours de l'été, ce ne sont pas moins de 120 000 touristes qui y séjournent dans tous les types d'hébergement imaginables: appartements surtout, mais aussi hôtels, résidences locatives, villas, campings, villages de vacances, bateaux de plaisance..
Le succès est donc bien au rendez-vous pour la Grande-Motte, mais la vocation sociale de la station n'est en revanche plus guère d'actualité. Ces dernières années, la municipalité s'éloigne en effet de la volonté initiale de démocratiser les vacances. Aujourd'hui, la station abrite davantage d'hôtels haut de gamme. Promoteurs et commerçants cherchent avant tout à attirer une clientèle aisée et, petit à petit, les plages privées grignotent du terrain.

La Grande Motte vue du ciel. Image extraite d'un documentaire diffusé en 2016 sur Arte: "France-Allemagne, une histoire commune. Paysages de vacances."


Rançon de la gloire, la station a aussi ses détracteurs. Certains considèrent les pyramides comme des hérésies architecturales, tout en déplorant l'artificialisation du site. D'aucuns parlent même à son sujet de "Sarcelles-sur-mer" ou de "béton-plage".
"Au départ, il y a eu une certaine hostilité parce que c'est un paysage évidemment nouveau, étrange qu'ils ont vu surgir sur les sables de la Grande Motte et puis, de proche en proche, ils ont retrouvé une ambiance vivante", se défend Balladur. Dans son ouvrage "La Grande Motte, l'architecture en fête ou la naissance d'une ville", l'architecte en chef considère au contraire qu'il a soustrait sa création à "la horde des promoteurs qui déferlaient depuis peu sur le littoral [et] risquaient de la violer sans vergogne. Les lotissements sinistres et linéaires de Carnon et de Palavas, le mur de la honte qui barrait la mer au Grau-du-Roi, portaient témoignage de leurs désordres." 
On imagine sa déconfiture lors de la visite de de Gaulle à la Grande Motte. En effet, après s'être fait présenter le projet urbanistique, le chef de l'Etat interroge, goguenard
« En somme, Monsieur l’architecte, vous voulez nous faire un nouveau Palavas ici ?" Déconfit, Balladur se défend timidement: " Non, pas tout à fait, mon Général, ce sera autre chose." 
 Pauvre Palavas, pourquoi suscite-t-elle tant de sarcasmes?

Cliquez sur les balises pour comprendre l'organisation de la Grande Motte.


* Pa Pa Palavas.
En raison de sa proximité avec l'agglomération montpelliéraine, l'ancien petit village de pêcheur de Palavas devient dès l'entre-deux-guerres, LA station des héraultais de l'arrière-pays. (4) Au lendemain de la guerre, les constructions se multiplient de façon désordonnée, si bien qu'à l'orée des années soixante, la station possède un noyau central très densément urbanisé, principalement constitué de villas et de petits immeubles. Construite et développée sans aucune préoccupation d'urbanisme moderne, Palavas s'est imposée dans l'imaginaire collectif comme l'archétype du littoral saccagé par la bétonisation et atteint de bénidormisation rampante. Au vrai, cette réputation est largement usurpée, surtout si l'on songe à d'autres hérésies urbanistiques voisines telles que Carnon (5) ou Gruissan-Plage (dont le charme initial est rompu).  



La chanson populaire ne déroge pas à la règle. Quand Palavas est évoquée dans un morceau, c'est sous un jour sinistre ou pour profiter de la sonorité pseudo-exotique de son nom.
Ainsi, dans le refrain de son titre "Pa Pa Pa Palavas" issu de la bande originale des Triplettes de Belleville, Benoît Charest fait rimer Palavas avec n'importe quel mot se terminant par -asse. Ce qui donne:"Sur les quais de Palavas / Nos avenirs s'entrelacent / Sur ta robe a fondu ma glace / C'est collant et c'est dégueulasse." Dans le même ordre d'idée, Marc Charlan enregistre un morceau dont l'intérêt principal réside dans le titre: "Je me casse à Palavas".
Dans "Les bords de mer", en 2008, Julien Doré se fait larguer. Pour se changer les idées, il se rend à Palavas. A l'écouter, c'est une erreur: "Je paye en liquide ma chambre single / à Palavas. / Les bords de mer me désespèrent / sans ta tronche."
En 2012, à l'occasion d'une collaboration exceptionnelle, le chanteur Miossec et le pianiste Baptiste Trotignon composent et interprètent une chanson balnéaire consacrée aux foules venues se faire rôtir sur les plages méditerranéennes. Agoraphobe, le barde breton y propose sa vision (terrifiante) du tourisme de masse au bord de la "grande bleue". Quel nom donnée à une telle chanson? Palavas bien sûr [paroles ci-dessous]
A condition de garder à l'esprit qu'il y a toujours pire ailleurs, il reste cependant de l'espoir pour Palavas. Ainsi, dans le titre "Rimini", vibrant hommage au champion cycliste Marco Pantani, le chanteur rappelle qu'" à côté de Rimini même Palavas a l'air sexy / (...) à côté de Rimini, la Grande Motte ressemble à Venise."


Vue satellite de Palavas-les-Flots.

Conclusion: Plus d'un demi-siècle après le lancement de la mission Racine, le plan d'aménagement du littoral languedocien a largement atteint ses objectifs, faisant de ce mince cordon dunaire une grande région touristique. 
L'afflux considérable de touristes (de 525 000 en 1965 à près de 5 millions à la fin des 1980's) permet de faire du tourisme le premier secteur d'activité de la région et de dégager des chiffres d'affaires considérables.
En contrepartie, la promotion du tourisme balnéaire a accru les déséquilibres régionaux entre un littoral au bord de la saturation l'été et l'intérieur rural et montagneux (sublime parc du Haut-Languedoc).

Notes: 
1. Jean Balladur, Georges Candilis, Jean Lecouteur, Raymond Gleyze, Edouard Hartené, Pierre Lafitte, Henri Castella, Elie Mauret.
2. Du Grau-Roi à Palavas; de Marseillan au Grau d'Agde; de Valras à l'embouchure de l'Aude; de Saint-Pierre à Gruissan; de Leucate à Barcarès; de Canet à Argelès.
 Nous nous intéressons ici plus particulièrement à la section confiée à Jean Balladur, celle correspondant au 24 kilomètres de littoral entre le Grau-du-Roi et Palavas. 
3.  L'objectif de l'aménagement du littoral languedocien cherche aussi à attirer une clientèle différente: les naturistes. Un village naturiste est aménagé à leur attention au Cap d'Agde, le plus grand site d'Europe en terme de capacité d'accueil lors de sa création en 1974. 
4.  Pauvre Palavas. Quelques bicoques de pêcheurs disséminées le long des étangs de Pérols et de Méjean. Au XVIIIème siècle, un petit fortin militaire (Redoute de Ballestras) est construit pour surveiller le littoral, menacé par les corsaires. L'afflux de population entraîne la création d'une commune au milieu du XIXème siècle. Un petit train voit le jour, qui permet aux Montpelliérains de s'adonner aux joies des bains de mer. 
En 1928, Palavas devient Palavas-les-Flots pour bien insister sur sa vocation balnéaire.
Sur la rive gauche du Lez, les rues étroites composées de modestes maisons de pêcheurs sont dominées par la silhouette imposante du phare de la Méditerranée, ex-château d'eau construit autour de l'ancien fort du XVIIIè siècle. Les lieux de villégiatures se trouvent sur la rive droite qui abrite d'imposants chalets et vastes villas caricaturés par le dessinateur Albert Dubout.
5. Sur un ancien cordon littoral vierge, Carnon est devenu une sorte de paravent minéral géant face à la mer.

 
 
Baptiste Trotignon et Miossec:"Palavas-les-Flots" (2012)
 Nous essayons de nous combler / la peur du vide, l'envie de l'autre / Pour cela il faut s'amasser les uns sur les autres / Nous essayons de rester groupés sur des plages / où nous supportent / les coups de soleil, les coups de sang, / la chaleur ça réconforte.
Nous essayons de nous plonger / les uns dans les autres / En bouteille ou en apnée/ Après tout peu importe / ce qu'on va bien pouvoir trouver les uns chez les autres /Nous n'avons plus d'intimité / depuis quand est-elle morte?/

Refrain: Quand on est seul / On entend plus que soi /  Ça fait du bruit / On attend qui / On attend quoi? / 

Nous essayons de rester collés / de rester parmi nos proches / de ne surtout pas s'éloigner / de ne pas finir sur les roches / Nous sommes ravis, enchantés de partager notre bidoche / C'est vrai que la promiscuité / ça peut foutre les pétoches / Nous essayons de nous retrouver / qu'on soit beau qu'on soit moche / sur des serviettes, un mettre carré / qu'est-ce que tu me reproches?
 
Quand on est seul / On entend plus que soi /  Ça fait du bruit / On attend qui / On attend quoi / Quand on est seul / On a plus que soi / ça fout les jetons / Pourquoi n'es-tu plus là?

Les bonnets d'évêque.

Sources:
- Les pages consacrées à la Grande Motte (p289-316) dans la thèse de doctorat de Xuan Son Le:"Lieux et modèles: l'exemple des villes de fondation au XXème siècle."
- "La Grande Motte, cité des dunes", CAUE de l'Hérault, décembre 2010. 
- "France-Allemagne, une histoire commune. Paysages de vacances." Documentaire diffusé sur Arte en 2016.
- Palavas-les-Flots, la plage historique de Montpellier.
- INA: La mise en valeur du Languedoc-Roussillon
- INA: Aménagement littoral du Languedoc Roussillon. 
- Sur les docks (France culture): "La Grande Motte hors saison".
- Le Génie des lieux (France culture): "La Grande Motte: cité des vacances". 
- L'été archi: "A la Grande Motte, les pyramides utopiques de Jean Balladur". 
- Culture Box: "Il y a 45 ans, une ville surgissait de nulle part: la Grande Motte." 
 - Libération, "La Grande-Motte: les vacances de Monsieur Spock."

Bonus:
- une étude de paysage sur la Grande Motte (chapitre habiter les littoraux en sixième): version PDF