Affichage des articles dont le libellé est carte. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est carte. Afficher tous les articles

mercredi 14 octobre 2020

"Dans ma ville on traîne". Visite guidée et habitée de l'aire urbaine de Caen par Orelsan.

Aurélien Cotentin naît en août 1982 à Alençon. A 16 ans, il déménage avec sa famille à Caen. Après des études de management, le jeune homme se lance dans le rap en tant qu'Orelsan. Beaucoup de ses titres insistent sur la dépression et le sentiment de mal-être qui affectent une frange non négligeable de la jeunesse française. 

Avec "Dans ma ville on traîne », le rappeur propose une description de sa ville de Caen. L'intérêt principal du titre est de rappeler qu'un espace géographique, avant d'être un objet d'étude, reste surtout un lieu de vie, que l'on habite. Le rappeur énumère ses souvenirs d'enfant, d'adolescent, d'étudiant. Ce faisant, il raconte SA ville. Il associe chaque action passée au lieu où elle s'est déroulée.  "On a traîné dans les rues, tagué sur les murs, skaté dans les parcs, dormi dans les squares / Vomi dans les bars, dansé dans les boîtes, fumé dans les squats, chanté dans les stades".

Orelsan propose ici une immersion dans les différents espaces constitutifs de l'aire urbaine caennaise. Sa visite est incarnée, nourrie par ses expériences, ses souvenirs, bons ou mauvais. Dans ce billet, nous lui emboîtons le pas à la découverte de l'aire urbaine caennaise. 

Caen vue par Orelsan. Carte réalisée grâce à umap openstreetmap (version pdf)

* "Dans les rues pavées du centre."

La ville-centre concentre les services (commerces, administrations, loisirs, transports, éducation) et les monuments anciens. Au Moyen-Age, Caen connaît un grand essor, avec la constitution du duché de Normandie. En son centre s'élève le château ducal érigé par Guillaume le Conquérant vers 1060. "Le chateau, ses douves" occupent un vaste espace entre le centre-ville et l'université. Les Caennais s'y promènent volontiers, entretenant les légendes urbaines les plus farfelues. Caen possède un très riche patrimoine architectural qui lui vaut parfois le surnom de "ville aux cent clochers" (comme sa rivale Rouen). Citons, parmi d'autres merveilles, les abbatiales Saint-Etienne (abbaye aux Hommes) et de la Trinité (abbaye aux Dames), les églises Saint-Pierre, Saint-Nicolas, Saint-Sauveur...

Big Pilou / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/2.0)
 "Dans les rues pavées du centre, (...) tous les magasins ferment". Comme dans la plupart des villes françaises, cette vacance commerciale s'explique par les baux exorbitants pratiqués et la concurrence des grandes zones commerciales de la proche banlieue. A l'heure de fermeture des bureaux et des commerces, le centre ville semble se vider. "Après 22 heures, tu ne croises plus de gens." Le trafic, la trépidation sonore des activités diurnes disparaissent soudain. "T'entendras qu'les flics et l'bruit du vent". Pourtant, en dépit des apparences, le centre reste un espace récréatif, un lieu de fêtes. Quand les cols blancs et employés de bureaux regagnent leurs pénates, ils cèdent la place aux "mecs de la fac en troisième mi-temps", qui vont se terminer "dans les quelques bars qui servent encore. / Où y'a des clopes et des Anglais ivre-morts". Le rappeur connaît bien ces heures vides de la nuit où le temps semble se suspendre sous l'effet de l'alcool. Il répète à trois reprises: "J'ai tellement traîné dans les rues d'Caen / Avec une bouteille où tout l'monde a bu dedans / Entre deux mondes en suspens / Criminelle, la façon dont j'tuais l'temps". Dans la chaleur de la nuit, une faune interlope prend possession des lieux. Les "clochards dont tout l'monde connaît les noms", fréquentent l'épicerie de nuit (l'épicerie des Quatrans). Dans "un coin perdu" - la presqu'île entre l'Orne et le canal - "les filles se prostituent au milieu des grues". La visite guidée de Caen par Orelsan ne ressemble décidément pas à celle de l'office du tourisme. Point de Mémorial ici, mais des alcoolos, des clochards célestes et "Gigi" qui s'ouvrent "les veines à coups d'tesson". Dans la ville-centre, l'extrême pauvreté côtoie la richesse car c'est aussi ici que "les bourges font les courses" dans des magasins devant lesquels "les punks mendient".

Service de la ville de Caen / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)
 Malgré le processus de gentrification à l’œuvre, malgré la disparition de nombreux commerces, la ville-centre reste le cœur battant de l'aire urbaine. "J'ai fait des mariages, des enterrements / dans les mosquées, les églises et les temples" se remémore le rappeur. Parce qu'on y trouve une très grande diversité de fonctions et de services, parce qu'elle concentre les emplois et attire la main d’œuvre, elle polarise l'espace. Elle bénéficie d'ailleurs d'une excellente accessibilité grâce à des infrastructures de transports denses et diversifiées. Un aéroport, une gare LGV, des autoroutes assurent la desserte de la ville. Dans son titre, Orelsan mentionne aussi le tramway, le périph', le canal, le port (de plaisance), les bus qui relient Ouistreham où il est possible de prendre un Ferry pour l'Angleterre. 

* "Tu t'réveilleras sur les bords de la ville."

Mondeville 2. Ikmo-ned / CC BY-SA
S'endormir dans le tram et se réveiller au terminus, c'est être aux limites de la ville, en banlieue, là où les zones commerciales sortirent de terre au cours des décennies 1970, 1980. Dans les banlieues se trouvent en effet les activités qui prennent beaucoup de place: les zones commerciales, industrielles, d'activités ou artisanales... Là, en lisière de la ville-centre, juste à côté du périph', "les centres commerciaux sont énormes". Dans les temples de la consommation moderne, "on passait les samedis en famille (...), même quand on avait que dalle à acheter", se souvient Orelsan. Les marges de la ville-centre, la proche banlieue accueillent également une part importante de la population urbaine dans des pavillons ou des logements collectifs. Là,"tu peux voir les grandes tours des quartiers", "où l'architecte a cru faire un truc bien" mais s'est souvent raté. Les Zones Urbaines Sensibles de La Grâce de Dieu, La Guérinière, La Pierre Heuzé, Hérouville Est (Le Val, Le  Grand Parc, Les Belles Portes), les quartiers de Champagne ou du Chemin Vert  concentrent les difficultés sociales. Mal raccordées au centre, ces cités s'apparentent à des espaces de relégation, témoignages de la ségrégation socio-spatiale qui affecte aussi les grandes aires urbaines. "Si j'rappais pas, j'y serais jamais allé / Parce qu'on s'mélange pas tant qu'ça, là d'où j'viens", note ce rejeton de la classe moyenne qu'est Orelsan. 

Roi.dagobert / CC BY-SA
 La banlieue est aussi l'espace d'installation des grandes industries dévoreuses d'espaces.  "Si tu vois d'la fumée (...) / C'est qu'dans les usines pas très loin / On s'calcine, on s'abîme, on fait du carburant pour la machine".  Les principales industries de l'agglomération toujours en activité se situent au nord et à l'est de Caen: usines Renault Trucks ou Renault Véhicules Industrielles à Blainville, sur la presqu'île entre l'Orne et le canal, PSA à Cormelles-le-Royal... Sur cette commune, l'usine Moulinex produisait de petits appareils électro-ménagers. Après une longue bataille judiciaire, elle ferma ses portes en 2001, mettant sur le carreau 3 000 salariés. De 1917 à 1993, à Colombelles, les ouvriers de la Société Métallurgique de Normandie produisaient de l'acier, jusqu'à la délocalisation en Chine. L'ancienne tour réfrigérante (photo ci-contre) témoigne du riche passé industriel de la région, mais aussi de sa désindustrialisation avancée. Le "chaudron" est devenu une friche et ne fume plus.

* "Près des baraques pavillonnaires où les baraques sont les mêmes."
Au delà des grandes tours des quartiers, des usines et des centres commerciaux,
"y'a des champs, y'a plus rien". Rien hormis "des pavillons rectilignes / Où on pense à c'que pense la voisine / Où on passe les dimanches en famille / Où on fabrique du blanc fragile". Le manque de logements adaptés, les prix exorbitants de l'immobilier, le besoin de nature et la révolution des transports ont incité de nombreux citadins à s'installer dans les couronnes périurbaines dont l'extension spatiale se poursuit au gré des opportunités foncières. Cette périurbanisation entraîne donc un phénomène d'étalement urbain. Dans les zones pavillonnaires, les maisons sont construites en série suivant des plans identiques. Bien que parfois relativement éloignées de la ville-centre, les communes de la couronne péri-urbaines restent dépendantes de la ville-centre dans la mesure où au moins 40 % de la population ayant un emploi continue d'y travailler. En journée, les lotissements sont vidés d'une grande partie de leurs habitants partis au boulot "en ville". Le soir, ces derniers rentrent chez eux. Ces migrations pendulaires impriment donc des pulsations bien particulières au sein de l'aire urbaine.

* Métropole Caen la Mer.

La balade touche à sa fin. La concentration des populations et des activités diverses et spécialisées assurent à la métropole caennaise une aire d'influence régionale, contrariée cependant par la proximité de la capitale. Il n'empêche que de nombreux jeunes bas-normands ("les mecs de la fac") poursuivent leurs études à l'université de Caen. Les malades, quant à eux, se font soigner au CHU. "L'hôpital qu'on voit d'partout" est un bâtiment monstrueux de 83 mètres de haut construit avec autant de fantaisie que les immeubles staliniens moscovites de l'après-guerre.  

Caen se situe à quelques kilomètres de la Manche, un littoral touristique très fréquenté. Des "bus (...) t'emmènent à la mer en moins d'vingt minutes". Les Anglais viennent en nombre en raison de la proximité géographique et de la présence de Ferry assurant la traversée. Depuis la côte, "tu vois l'Angleterre derrière la brume"... Enfin à condition de croire aux légendes urbaines. Les grandes et belles plages normandes attirent également de nombreux touristes franciliens dont Orelsan se souvient qu'ils n'étaient guère charitables. "Où les Parisiens nous trouvaient tellement nuls." Caen et sa région ont été durement éprouvées par les combats du débarquement. Le rappeur y fait d'ailleurs référence lorsqu'il décrit le centre-ville vidé de ses habitants. "Après vingt-deux heures, tu croises plus d'gens / Comme si on était encore sous les bombardements."

C°: A l'issue de cette promenade caennaise, on peut constater qu'Orelsan entretient un rapport ambivalent avec sa ville. "Parler du beau temps serait mal regarder le ciel". Orelsan insiste sur l'humidité du climat océanique caennais et son ineffable "crachin normand". Ces ondées drues, mais peu denses font dire à Orelsan que sa ville n'est "même pas foutue d'pleuvoir correctement". Mais dans le même temps, il constate:"J'peux pas la quitter, pourtant, j'passe mon temps à cracher dessus (...)/ J'la déteste autant qu'je l'aime, sûrement parce qu'on est pareils." Le rappeur a usé ses fonds de culottes dans les rues de Caen. Il se souvient des "avions en papier" qu'il jetait du pont avec mamie Jeannine, mais aussi de ses aventures adolescentes. Tous ces souvenirs expliquent sans doute son attachement à la ville. "À chaque fois qu'ils détruisent un bâtiment / Ils effacent une partie d'mon passé". 


Dans ma ville on traîne.

                          Dans ma ville on traîne, entre le béton, les plaines                                                       

Dans les rues pavées du centre où tous les magasins ferment
On passe les weekends dans les zones industrielles
Près des zones pavillonnaires où les baraques sont les mêmes
Ma ville est comme la première copine que j'ai jamais eue
J'peux pas la quitter, pourtant, j'passe mon temps à cracher dessus
Parler du beau temps serait mal regarder le ciel
J'la déteste autant qu'je l'aime, sûrement parce qu'on est pareils
On a traîné dans les rues, tagué sur les murs, skaté dans les parcs, dormi dans les squares
Vomi dans les bars, dansé dans les boîtes, fumé dans les squats, chanté dans les stades
Traîné dans les rues, tagué sur les murs, skaté dans les parcs, dormi dans les squares
Vomi dans les bars, dansé dans les boîtes, fumé dans les squats, chanté dans les stades

J'ai tellement traîné dans les rues d'Caen
Avec une bouteille où tout l'monde a bu dedans
Entre deux mondes en suspens
Criminelle, la façon dont j'tuais l'temps (X3)

Après vingt-deux heures, tu croises plus d'gens
Comme si on était encore sous les bombardements
T'entendras qu'les flics et l'bruit du vent
Quelques mecs de la fac en troisième mi-temps
Qui devraient pas trop s'approcher du bord
Quand ils vont s'terminer sur le port
Dans les quelques bars qui servent encore
Où y'a des clopes et des Anglais ivre-morts
Cinq heures du mat'
La queue dans les kebabs en sortie d'boîte
Tu peux prendre une pita ou prendre une droite
Ou alors tu peux prendre le premier tram
Et, si jamais tu t'endors
Tu t'réveilleras sur les bords de la ville
Là où les centres commerciaux sont énormes
Où on passait les samedis en famille
Où j'aimais tellement m'balader
Même quand on avait que dalle à acheter
You-hou, ouais
Le caddie des parents ralentit devant Pizza Del Arte
Pas loin du magasin d'jouets
Où j'tirais des chevaliers
Près du pont où ma grand-mère m'emmenait
Lancer des avions en papier
Où tu peux voir les grandes tours des quartiers
Où l'architecte a cru faire un truc bien
Si j'rappais pas, j'y serais jamais allé
Parce qu'on s'mélange pas tant qu'ça, là d'où j'viens
Après, y'a des champs, y'a plus rien
Si tu vois d'la fumée quand tu reviens
C'est qu'dans les usines pas très loin
On s'calcine, on s'abîme, on fait du carburant pour la machine
À côté des pavillons rectilignes
Où on pense à c'que pense la voisine
Où on passe les dimanches en famille
Où on fabrique du blanc fragile
Longe le canal, prends l'périph'
T'arrives à la salle où j'ai raté des lay-ups décisifs
Pas loin d'un coin perdu
Où les filles se prostituent au milieu des grues
Là où y'a les bus
Qui t'emmènent à la mer en moins d'vingt minutes
Où les Parisiens nous trouvaient tellement nuls
Où tu vois l'Angleterre derrière la brume
Passe devant l'hôpital qu'on voit d'partout
Pour nous rappeler qu'on y passera tous
Et tu seras d'retour en ville
Où les bourges font les courses et les punks mendient
Où y'a des clochards dont tout l'monde connaît les noms
J'ai vu Gigi s'ouvrir les veines à coups d'tesson
Devant l'épicerie, celle qu'est toujours ouverte
Près du château, ses douves et ses légendes urbaines
J'ai fait des mariages, des enterrements
Dans les mosquées, les églises et les temples
Sous un crachin normand
Elle est même pas foutue d'pleuvoir correctement
Ma ville aux cent clochers
À chaque fois qu'ils détruisent un bâtiment
Ils effacent une partie d'mon passé” 


Ci-dessus: le Caen d'Orelsan. 

Sources:

- Le formidable travail réalisé par Denis Sestier avec une de ses classes a été une grande source d'inspiration pour rédiger ce billet. A partir des paroles de la chanson, l'auteur propose ce croquis. . Merci Denis!

- "Orelsan, le rap d'une France en crise

- Le morceau décrypté par Genius.  

- INSEE: "Caen la Mer, une communauté urbaine attractive, notamment pour les jeunes." 

- Claude Boniou, Camille Hurard: "En 50 ans, de profondes mutations sociales et démographiques dans les quartiers de la ville de Caen", site de l'INSEE. 

- "La Normandie et ses territoires", INSEE.

Liens:

- D'autres morceaux consacrés à des villes: "Je viens de là"par Grand Corps Malade.

- "Ce que la géographie nous apprend de l'histoire du rap français", Télérama. 


mardi 5 mai 2020

"Vous êtes ici". C'est Google Earth qui le dit.

Le 28 avril 2020, en pleine période de confinement pour cause de COVID-19,  Bertrand Burgalat a diffusé Vous êtes ici, douce satire de nos existences hyperconnectées et géolocalisées. Les paroles de Marie Möör évoquent avec poésie un voyage aux quatre coins du monde par écran interposé. Réalisé par Benoît Forgeard et Natacha Serewin, le clip  s'appuie sur les images fournies par le globe virtuel de Google Earth. On y voit des inconnus arpentant des paysages grandioses, en pleine nature, dans des zones isolées, mais pas suffisamment toutefois pour échapper aux objectifs de la firme de Mountain View...
"Vous êtes ici" se réfère à l'esthétique et la vision du monde proposées par Google Earth et autres applis de (géo)localisation, pour mieux les dépasser par l'entremise d'une élégante mélancolie intérieure. Enigmatique, la chanson nous invite à une incursion dans la carte et le territoire.
***
Jusqu'à il n'y a pas si longtemps, les États souverains se réservaient le monopole de l'élaboration des cartes topographiques. Ce pouvoir offrait alors de sérieux atouts. 
Le Moyen Age occidental élabora des cartes fantasmagoriques conformes aux Ecritures: les cartes T dans l'O. [Isidore of Seville / Public domain]
 La carte témoigne de la volonté du pouvoir politique de marquer sa présence dans l'espace. En lien avec la maîtrise effective des territoires, elle permet de s'affirmer, de construire et fixer des frontières, d'aménager, d'administrer (par la fiscalité) (1), elle se révèle en outre très utile pour établir un contrôle économique et commercial sur les territoires.  
La carte s'impose également comme un outil fondamental pour la reconnaissance internationale d'une souveraineté ou pour émettre des revendications territoriales. En ce sens, elle permet de conforter un pouvoir politique et militaire. Jusqu'au XIX° siècle, les cartes - hormis dans le domaine de la navigation - permettent de déterminer et connaître un aire d'influence. La géographie sert d’abord à faire la guerre, administrer, plutôt qu'au voyageur pour s'orienter. 
Au XIV° siècle, l'atelier de cartographes de Majorque aux Baléares, puis les Portugais établirent des cartes des routes de navigation: les portulans. Les informations cartographiées relèvent alors du secret d’État. [Bibliothèque nationale de France / Public domain]


* Géographie française. 
Pour s'en convaincre, développons l'exemple français. Henri IV crée le corps des ingénieurs géographes du roi, dont la mission première était de déterminer les lieux d'implantation des forteresses nécessaires à la protection du royaume. 
En 1744, César-François Cassini de Thury prépare la première carte générale du royaume de France à l'échelle d'une ligne pour cent toises (soit 1/86 400). Composée de 180 feuilles, elle ne sera achevée qu'un siècle plus tard grâce au travail acharné de trois génération de Cassini. Elle présente un niveau de précision encore jamais atteint. 
L'histoire de la fabrication du territoire français est celle de la mise en conformité de l'espace de la monarchie avec un territoire qui offre des garanties de sécurité. L'idée de faire correspondre les limites du royaume avec des frontières dites naturelles (Pyrénées, Alpes, Rhin) y trouve son origine. La Révolution reprend à son compte ce programme géopolitique. (cf: Michel Foucher, source D)


Famille Cassini (XVIIIe siècle) / Public domain
La géographie française se construit véritablement après la guerre de 1870. D'aucuns considèrent alors que la Prusse a gagné la guerre car les officiers allemands disposaient de bien meilleures cartes d'état-major. C'est la IIIème République qui installe la géographie comme discipline scolaire. Accrochées aux murs des salles de classe, les cartes représentent alors les provinces perdues, mais aussi les possessions françaises de l'empire. A la fin du siècle, la cartographie coloniale produite pour le ministère des colonies ou des revues spécialisées nient les sociétés, les caractéristiques sociales de l'Afrique, ne représentant que les ressources économiques exploitables pour et par les Européens. Ces derniers imposent sur place leur toponymie. Là encore, le géographe et ses cartes se mettent au service des conceptions politiques de l'heure.
Compte tenu du rôle stratégique que peuvent jouer les cartes, leur production en France a longtemps été le monopole du ministère des armées, sous couvert du secret défense. Ce n’est qu’en 1940, avec la création de l’IGN, que la production cartographique ne dépend plus directement de ce ministère. 


La projection de Postel est une projection cartographique azimutale polaire équidistante pour les méridiens. Strebe / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)
* Les choix cartographiques. 
Les cartes géographiques ne sont pas neutres. Elles furent très souvent des instruments de pouvoir et toujours des représentations sélectives, élaborées par un Etat. Il n'y a pas de cartes objectives, mais plutôt des cartes mentales, offrant des représentations tout à la fois réelles et imaginaires, variant au fil du temps, tout en exprimant une sensibilité particulière. La manière dont on cartographie implique des intentions  sous-jacentes. Ainsi, ce qui figurera sur une carte dépend toujours du choix cartographique de son concepteur. Un fond de carte envoie déjà un message subliminal. Pourquoi tel fond plutôt que tel autre? Pourquoi orienter une carte vers le nord plutôt que vers le sud comme le faisaient de nombreuses cartes chinoises? Pourquoi centrer le planisphère sur l'Europe plutôt que l'Océanie?
Comme il s'avère impossible de transformer un objet rond comme la Terre sur un espace plan, il faut choisir une déformation. La projection Mercator, inventée par un cartographe hollandais du XVI° siècle, s'est imposée comme la carte de référence internationale (adoptée par le département d'Etat américain, le quai d'Orsay, Google...). Or, cette projection surreprésente l'hémisphère nord. Le Groenland y figure comme deux fois plus grand que l'Amérique du Sud alors qu'il est huit fois plus petit. Elle participe donc à forger notre perception du monde. Des projections très différentes, inversée comme celle de Peters ou plus conforme à la réalité comme celle de Robinson, existent pourtant. 
Carte de guerre sério-comique de l'année 1899. Fred W. Rose / Public domain. Le dessinateur britannique dessinait des cartes humoristiques destinées à rendre la situation géopolitique européenne aisément compréhensible.
 * Changement d'échelle. 
L'essor technologique et l'émergence des réseaux sociaux obligent à envisager différemment l'espace, à sortir du pavage traditionnel du monde en Etats-nations pour considérer les logiques  à l'échelle mondiale. La table de Peutinger vers 300-350, la cartographie arabe du XI°siècle proposaient déjà des cartes de réseaux où les voisinages, les chemins empruntés comptaient davantage que les positions absolues.
Les États furent longtemps les seules organisations taillées pour mettre en œuvre les dispositifs techniques et humains lourds permettant la construction des cartes. Avec la démocratisation de la production des cartes topographiques, de nouveaux acteurs non étatiques sont apparus, en particulier de grandes multinationales. Ainsi, en 2005,  le  service de cartographie en ligne de Google, lança deux outils qui modifièrent en profondeur la visualisation cartographique. Google Earth permit ainsi "à tout possesseur d'un ordinateur, d'une tablette ou d'un smartphone d'accéder gratuitement et facilement à d'étonnantes images de la Terre et à une cartographie à haute résolution." (2) [source A p 309] 
Le lancement de Google Maps, toujours en 2005, modifie également la manière dont les gens utilisent ou font des cartes.   A leur guise, les utilisateurs peuvent choisir entre plusieurs types de vue (image, satellite ou carte hybride des deux, avec symboles et libellés), visualiser quantités d'informations, zoomer pour découvrir un lieu, une rue, un immeuble en trois dimensions ou orienter les vues à loisir. Le géant américain s'est doté d'un design instantanément identifiable et cohérent à toutes les échelles. L'attraction pour le nouvel outil est encore renforcée par l'intégration de multiples fonctionnalités telles que les itinéraires, les  photographies, la vision panoramique... 

Carte par anamorphose de la population mondiale en 2018. Les cartes anamorphiques n'utilisent pas les distances euclidiennes, mais d'autres modes de relations, de communications entre les Hommes. On étend les surfaces importances aux yeux des humains d'un point de vue démographique, symbolique...  [Max Roser / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0)]
* A géographie variable.

 Les cartes proposées par les entreprises commerciales, soucieuses de préserver leurs intérêts, ne sont pas plus neutres que celles conçues au temps des Etats-nations. Les algorithmes retenus pour les fabriquer induisent toujours un choix idéologique, économique... Ainsi, pour ne fâcher personne, Google Maps adapte ses cartes au récit national de chaque pays. Dans le cas des conflits transfrontaliers, l'entreprise américaine propose aux utilisateurs des États la position géopolitique officielle du gouvernement. Les utilisateurs russes de Google Maps constateront ainsi que la Crimée est russe, quand les Français verront qu'elle ne l'est pas. De la même façon, Google Maps contente Indiens et Chinois en représentant la frontière entre les deux Etats selon la vision officielle de chacun des pays. Google, plutôt que de proposer un seul produit pour tout le monde, préfère s'adapter aux différentes législations locales ou faire des choix pour satisfaire ses "clients". Dans le même esprit, les militaires demandent à la firme de ne pas montrer certaines informations (avec des bases floutées, pixelisées ou inaccessibles) ou, au contraire, d'en afficher de très précises  (les camps de prisonnier en Corée du Nord).
La précision des espaces cartographiés varie également en fonction du potentiel économique des territoires. La cartographie de l’Afrique proposée par le géant du numérique américain est ainsi plus approximative que celle de régions plus riches. Quant aux milliardaires cloîtrés dans leurs ghettos dorés, ils peuvent décider de ne pas apparaître sur Google Maps, car leurs résidences fermées empêchent l'accès aux voitures Google qui photographient les rues et les façades. C'est la cas de "Hidden Hills", le quartier des stars  hollywoodiennes à LA.
Moxie Lieberman / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)
 *Géolocalisés. 
La révolution numérique transforme le rapport des particuliers au territoire (et à la carte). Il y a encore vingt ans, nous dépliions tant bien que mal nos cartes pour préparer une balade en montagne ou déterminer un itinéraire routier. Désormais, il suffit de sortir son smartphone et d'utiliser les applications installées pour trouver une boutique, un produit, un événement, rendre visible sa position sur les réseaux sociaux.... La géolocalisation (3) a pris une place considérable dans notre quotidien et rend des services immenses. Elle peut aussi se transformer en un outil très intrusif tant les objets du quotidien nous tracent en permanence: smartphones bien sûr, mais aussi cartes de transports en commun, cartes bancaires...
Sans sombrer dans le complotisme et regretter le temps des chopines à quatre sous, il est important de connaître les implications de ce traçage numérique. Les données collectées peuvent être utiles. L'enregistrement de nos déplacements sert ainsi à réguler le trafic, mais lorsqu'il est croisé avec des informations de consommation, il peut aussi être utilisé à notre insu. Le but de tous les acteurs (4) qui chercher à nous géolocaliser va être de collecter un maximum d'information sur notre comportement. Cette captation massive de données sur la vie d'une personne fournit des métadonnées, un ensemble de renseignements très riches si on dispose d'informations sur la localisation précise de l'utilisateur. Il est alors possible de déterminer le lieu d'habitation, de travail, les  habitudes de consommation, de loisirs, de déplacements... Cette situation ne va pas sans poser de nombreux problèmes: collecte et exploitation des données sans contrôle et à l'insu de l'utilisateur, exfiltration des données vers des serveurs installés à l'étranger (notamment aux Etats-Unis), risque de divulgation d'informations sensibles (convictions politiques, religieuses, informations sur la santé, la sexualité)... Face à ces écueils, la législation tente de s'adapter. (5) L'utilisateur dispose également d'une marge de manœuvre. Il peut toujours changer de logiciel , de système d'exploitation, utiliser des outils alternatifs performants et plus respectueux de la vie privée de l'utilisateur. Il est ainsi possible d'échapper à la dépendance de Google (6) en se tournant vers la concurrence (Apple, Uber utilisent leurs propres cartographies) ou en utilisant  Open Street Map (OSM), qui propose des cartes libres de droit en s'appuyant sur une dynamique communauté d'utilisateurs. OSM s'est d'ailleurs associée avec l'IGN en France pour produire une base adresse utilisable par tous.
Le problème principal reste que, bien souvent, ne voulons pas nous séparer de nos mouchards de poches et semons sur les réseaux nos données personnelles, volontairement, sans qu'aucun tortionnaire ne nous y oblige. Le rêve de tout dictateur en somme... 

"Le monde vu de la 9e Avenue". [CC BY to 2.0. Alyletteri] Cette carte réalisée par Saul Steinberg fit la couverture du New Yorker en 1976. Elle invite chacun à imaginer le monde depuis sa rue et démontre à quel point nos cartes mentales affectent notre rapport au monde.


 * Carte mentale.
Désormais sans sortir de chez soi, avec une simple connexion internet, il est possible de s'évader par écran interposé, ou retracer les itinéraires empruntés lors des dernières vacances d'été. En cas de confinement, cela est bien pratique.  
A condition de s'immerger dans le paysage sans chercher à le noter, le liker ou l'instagramer, il semble possible d'exploiter les ressources offertes par la géolocalisation sans en devenir l'esclave.  A l'heure des feuilles d'autorisation de sortie, Bertrand Burgalat invite également à aller au delà de l'appli, à s'engouffrer dans le plis, dans la faille spatio-temporelle, à prendre la clef des champs pour une excursion onirique qui conduira l'auditeur de la place d'Italie à Capri, en passant par le Grand Canyon, la Pennsylvanie ou Mars. A chacun de construire sa propre carte du tendre, issue de ses expériences individuelles et sensorielles. Purement subjectives, mais ô combien personnelles, ces cartes existent au moins dans nos têtes, se nourrissent de nos réminiscences sensorielles, de nos souvenirs. Allez, il est grand temps de se perdre, "loin, loin, au loin dans les dunes".


Vous êtes ici
Vous êtes ici. Place d’Italie. 
Vous êtes ici 75013 Paris.  
Vous êtes ici dans une chambre aux rideaux cramoisis 
Vous êtes bien là c’est bien ma chambre
C’est bien mon lit 
Mais dans ma tête je suis parti 
En bord de mer plutôt Capri.  

Vous êtes ici.  
Au point précis de la faille spatio-temporelle, 
 Dans le turquoise rebelle qui resplendit,
 Le turquoise aigu de nos vies.  

Vous êtes ici
Où se reposent les loups masqués, les panthères suaves, 
Où les horizons poudrés d’Or respirent encore.  
Vous êtes ici, 
 Ici dans les montagnes saignantes 
Faites de rochers de haute lignée.  
Vous êtes là où je suis barré aux forêts
Basculées qui ondulent en mer au loin,
Il y a des îles en cheveux verts, 
Des lits de mousse et des palmiers nacrés
 Sucrés du rose où va la lune
 Dans les vallées d’ombres farouches
 Loin loin au loin dans les dunes  

Vous êtes ici. 
C’est Google Earth qui le dit. 
Vous êtes là, sous la Grande Ourse. 
Vous êtes ici je suis là-bas, 
Somme toute nous voici dans la course  

Vous êtes ici c’est votre appli qui le dit.  
Au point précis de la faille spatio-temporelle. 
Là où le temps qui passe embrase l’espace avec elle . 
Là où le rêve demeure ici,  
Où bat ce cœur et ce rêve galopant de se fondre vivant, dans l’instant,  
De se fondre vivant pourtant  

Vous êtes ici. Localisé.  
À San Diego ou à Delhi 
sur Mars ou en Pennsylvanie.  
Est-ce moi? 
Est-ce toi qui rêve ? 
Est-ce ta personne vivante qui rêve que je suis ici  
Là bas d’entre les mondes  
Vous glissez basculez mais au moment de tomber pfeww... 
Avec moi vous vous envolez

Notes: 
1. Les Égyptiens de l'Antiquité utilisaient les cartes pour consigner les limites des propriétés foncières et des champs après les crues annuelles du Nil.
2. "La plate-forme de visualisation pour Google Earth fut créée par Keyhole Corp., qui réalisa des cartes et des images par télédetection pour la CIA. Keyhole - racheté par Google en 2004 - fondait ses visualisations sur la superposition d'images obtenues par satellite, photographie aérienne, observation au sol et d'autres outils de cartographie pouvant être interfacés avec des systèmes d'information géographique. Il s'agissait d'un véritable exploit technique car la résolution des cartes et des images change lorsque l'utilisateur zoome, grâce à la superposition et la géorectification des bases de données spatiales et des images de télédétection provenant de différentes sources. Google Earth génère également des modèles numériques à partir des données topographiques radar à haute résolution pour permettre aux utilisateurs de voir la surface de la Terre en trois dimensions." [source A p309]
3Une vingtaine de satellites dédiés émettent des signaux captés par un terminal qui calcule la latitude et la longitude (parfois l'altitude). Le système trouve une myriade d'applications: GPS embarqués dans les voitures, contrôle des camions et marchandises dans le secteur de la logistique, surveillance des condamnés en liberté conditionnelle, traçage des suspects dans le cadre d'enquêtes policières...
4. Il s'agit d'un écosystème complexe comprenant de nombreux acteurs:  l'éditeur du système d'exploitation (Android/Google, IOS/Apple, Microsoft), le constructeur de téléphone, l'opérateur téléphonique, le gestionnaire du marché d'application, le développeur et éditeur d'application, mais aussi les régies publicitaires. Ces régies sont là pour mesurer la fréquentation et servir d'intermédiaire pour la publicité ciblée.  Par le biais de bibliothèques et logiciels intégrés aux applications installés sur nos téléphones, les sociétés collectent des informations, notamment de localisation, pour pouvoir ensuite nous proposer de la publicité. En échange d'une application gratuite et de qualité, la société qui l'a développée se rémunère par le biais de cette publicité ciblée présente sur nos téléphones.  
5. La loi informatique et liberté encadre la géolocalisation dont font l'objet les citoyens français et européens. Ce cadre réglementaire définit les données personnelles comme pouvant être attachées à un individu, de façon directe ou indirecte par le responsable de traitement ou par un tiers. Ainsi l'adresse ip (qui identifie un ordinateur sur internet) et les informations afférentes (historique de navigation, achats...) sont des informations personnelles au vue de la loi française. Le traitement de ces données à caractère personnel doit répondre à des principes et mesures réglementés: obligation de sécurité et d'information de l'utilisateur, obligation de proportionnalité dans la collecte, etc. En France, l'instance de régulation qu'est la CNIL cherche à ce que les acteurs de l'écosystème rendent des comptes.  
6. En publiant ce billet via Blogger, votre humble serviteur est bien conscient d'être assez mal placé pour la ramener...
Carte des night-clubs de Harlem - 1932. Campbell, E. Simms (Elmer Simms); Dell Publishing Company / Public domain
Sources:
A. "Cartes. Explorer le monde", Phaidon, 2015.
B. "De l'Antiquité à Google Maps, la cartographie miroir du pouvoir" (France culture)
C. Nouvelles vagues: "Géolocalisation" avec Vincent Roca combien se vendent nos trajets?"
D. "La cartographie dans les têtes" avec Michel Foucher (Concordance des temps sur France culture)
E. "Histoire de la cartographie" avec Christian Grataloup et Elsa Chavinier (Cultures monde sur France Culture).
F. Le Cartographe: "Histoire de la cartographie moderne (XIX°-XX° siècle)"
G. "Pop et pixels pour Bertrand Burgalat" (RFI)

Liens: 
* Tricatel, la maison de disque fondée par Bertrand Burgalat en 1995.
* Quelques précieuses ressources géographiques sur internet: 
- Visionscarto de Philippe Rekacewicz, haut-lieu de la réflexion cartographique.
- Géoconfluences, "publication à caractère scientifique pour le partage du savoir et pour la formation en géographie".
- L'Atelier d'HG Sempai. Ce site de F. Sauzeau s'avère particulièrement inventif et utile aux professeurs d'histoire et géographie.  
- Cartolycée. "Cartographies, infographies et visualisations pour le lycée" par J-C. Fichet. 
- Cartographie(s) numérique(s) de Sylvain Genevois. "Eduquer à la carte passe aujourd'hui nécessairement par une éducation à l'information et à l'image numériques."  
- Neocarto. "Aucune carte n'est digne d'un regard si le pays de l'utopie n'y figure pas." (Oscar Wilde)
- On peut aussi faire de la géographie en confinement. La preuve avec ce projet mené par Karl Zimmer et ses élèves.  
- Beautiful Maps. Une très jolie collection de cartes.