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samedi 13 juin 2026

"La chandelle" d'Eugène Mona. Récit en chanson de la grande éruption de la Pelée qui engloutit Saint-Pierre de la Martinique le 8 mai 1902.

La Martinique se situe sur la plaque Caraïbe, dans une région où cette dernière entre en conflit avec la plaque Atlantique.  Cette zone de subduction provoque une intense activité sismique et volcanique. L'île a d'ailleurs été façonnée par les volcans. L'un d'entre eux reste actif : la montagne Pelée. Pour les populations amérindiennes (Caraïbes ou Kalinagos) qui s'installèrent sur ses pentes pour profiter de la fertilité des sols, elle est la déesse protectrice du feu. Dans leurs récits eschatologiques (de la fin des temps), les Caraïbes attribuaient d'ailleurs l'activité volcanique aux colères de la divinité aux cheveux de feu. Son épanchement à venir marquerait alors la vengeance de la déesse. 

A. Lacroix (1863-1948), Public domain, via Wikimedia Commons

Lorsqu'ils mirent le pied sur l'île au XVII° siècle, les colonisateurs français décidèrent de fonder Saint-Pierre, une ville adossée au volcan, qui devient bientôt la principale cité de Martinique, concentrant les activités portuaires et commerciales. L'exploitation de la canne dans les terres, grâce au travail des esclaves, assure la fortune des colons, tandis que le commerce du rhum contribue à la prospérité portuaire et marchande de la ville. "Produit phare d'une société post-esclavagiste insérée dans une économie ouverte sur le monde entier, ce rhum suscite un perpétuel mouvement de bateaux qui amènent aussi à Saint-Pierre de grandes tournées lyriques et théâtrales venues d'Europe (...)." (source I) La ville est superbe, riche, avec ses artères cossues, son théâtre de 800 places, son hôpital, son cinéma (ou plus exactement un vitascope), sa Chambre de commerce. L'électricité et l'eau y débarquent en 1895. Saint-Pierre dispose aussi du téléphone et du télégraphe. Dans les salons pierrotins, au cours des dernières décennies du XIXème siècle, apparaît la biguine. Autant d'éléments qui valent à la ville les surnoms de "Petit Paris" et de "Perle des Antilles".

La ville compte 26 000 habitants, d'origines et de statuts variés, formant une société complexe et mouvante : la bourgeoisie blanche des vieilles familles créoles (les békés) souvent d'origine bordelaise, comprend les maîtres des plantations, les négociants, mais aussi des fonctionnaires venus de la métropole. Dans leur orbite vivent les classes moyennes mulâtres, ainsi que le petit peuple noir citadin ou venu des campagnes qui s'emploient auprès des premiers, comme artisans ou domestiques. Enfin, la cité accueille de nombreux marins ou voyageurs de passage. 

Dans les semaines qui précédent l'éruption de la Pelée, Saint-Pierre est animée par une campagne électorale à enjeu, même si la ville ne compte que 2 141 électeurs. Les radicaux, soutenus par le gouvernement, s'opposent aux conservateurs, qui accusent les premiers de vouloir remettre en cause le pouvoir des Blancs. Au soir du premier tour, le 27 avril 1902, ils arrivent néanmoins largement en tête. A ce moment là, les inquiétantes colonnes de vapeurs noires et les nuages de cendres qui s'échappent du volcan, focalisent l'attention, même si certains minimisent et font mine de ne pas entendre les grondements qui émanent des entrailles de la terre ou de ne pas sentir la forte odeur de soufre qui se répand dans tout le nord de l'île. Mais le 2 mai, des explosions surviennent. L'usine Guérin de traitement de canne à sucre, la plus grande de l'île, doit couper ses machines, car la cendre accumulée bloque les rouages. Les habitants des villages les plus proches de la montagne se réfugient à Saint-Pierre. L'inquiétude gagne et les églises se remplissent. Redoutant l'Apocalypse, certains se font baptiser. 

Le 5 mai, une coulée de boue sortie du flanc de la montagne engloutit l'usine Guérin où périssent vingt-cinq personnes. Des lueurs apparaissent au sommet de la montagne. Le dôme de lave se met en place. Les autorités coloniales se veulent rassurantes et optimistes. Pour montrer qu'il a les choses en main, le gouverneur se rend sur place, met la ville en quarantaine. Il nomme une "commission du volcan" qui réunit les hommes de science de la ville. (1) Le 7 mai, elle fait savoir que "tous les phénomènes qui se sont produits jusqu'à ce jour n'ont rien d'anormal". Circulez bonne gens. Quelques centaines d'habitants, peu convaincus par ces propos lénifiants, ont quitté la ville pour trouver refuge à Fort-de-France, le temps, croient-ils, que la Pelée retrouve son calme. Or, dans la nuit 7 mai , une nouvelle coulée de boue submerge les villages des Abymes et du Prêcheur, occasionnant de nouvelles victimes. Le 8 mai, aux alentours de 8 h du matin, une immense détonation retentit. La montagne explose. Un mélange de gaz et de matières solides s'abat et ravage la ville. Ces nuées ardentes de plusieurs centaines de degrés progressent à très grande vitesse, de l'ordre de 150 mètres par seconde, anéantissant Saint Pierre et les zones du Carbet. 

A. Benoît-Jeannette, Public domain, via Wikimedia Commons

* Causes géologiques ou châtiment divin?

Pour les vulcanologues d'aujourd'hui, cela ne fait aucun doute, la catastrophe s'explique par l'explosion des gaz accumulés, bloqués par le bouchon de lave solidifié obstruant le cratère de la montagne Pelée à l'aube du 8 mai. La déflagration éventre le versant méridional du volcan, libérant un énorme nuage de gaz, charriant en outre des cendres qui, associées à des blocs de lave incandescente, finissent par recouvrir la baie de Saint-Pierre. 

La nouvelle de la catastrophe, qui se répand rapidement, fait la une des quotidiens de la métropole le surlendemain.  Le Petit Journal adopte le point de vue de la métropole et ne manifeste guère de compassion à l'égard des victimes. "Notre contrée est une terre fortunée que le ciel favorise, on n'y connaît guère aujourd'hui que les accidents de tramway ou d'automobile", se félicite le journaliste. Sous leurs plumes, Saint-Pierre prend les traits d'une nouvelle Pompéi. Faisant fi de tous les rescapés, blessés, réfugiés, se construit la légende de deux uniques survivants : Louis-Auguste Cyparis (2), emprisonné dans une minuscule cellule et le cordonnier Léon Compère, terré dans le sous-sol de son échoppe. Des journalistes, avides de sensationnels et bien conscients que le récit de ces survies miraculeuses fera vendre du papier, tirent sur la corde. En réalité, quelques milliers de personnes étaient pourtant parvenues à fuir avant l'éruption. 

En attendant, les ruines de Saint-Pierre restent jonchées de cadavres plus ou moins brûlés et en voie de décomposition. Le 13 mai, les autorités ordonnent une opération d'incinération des corps par des soldats et des citoyens volontaires. Le 20 mai, une nouvelle nuée ardente recouvre de cendres et de roches un grand nombre de corps non encore incinérés, ce qui lui valut le qualificatif d'"éruption sanitaire". Dans les ruines encore fumantes, des pillards tentent de s'emparer d'objets de valeurs non endommagés, tandis qu'un commando militaire s'empresse de revenir dans la ville pour récupérer l'or entreposé à la banque de Saint-Pierre.

Bientôt, une polémique enfle. Le député conservateur Guibert accuse le ministère des colonies d'avoir refusé toute évacuation pour assurer la tenue des élections. L'accusation, qui ne tient pas la route, finit par se dégonfler, d'autant que le gouverneur et sa femme, qui s'étaient installés temporairement à Saint-Pierre, ont eux-mêmes péri dans l'éruption. Il n'empêche, le gouvernement a largement failli. Le danger semble avoir été sous-évalué. La gestion de la catastrophe s'avère tout aussi chaotique. Qu'on en juge. 

Les autorités envoient une mission officielle de secours et d'information, mais  montrent bien peu de zèle à soutenir les familles des disparus ou ceux qui ont échappé à la mort, mais ont tout perdu. Si le ministère des colonies a bien mis en place une souscription nationale, qui permettra de rassembler 10 millions de francs-or, ainsi qu'un comité d'assistance et de secours aux victimes, il n'en reste pas moins que Gaston Doumergue, le ministre des colonies, se montre intraitable. "La catastrophe n'a créé à personne des droits à une indemnité". Impatient de reconstruire, négligeant la persistance du danger, le nouveau gouverneur refuse toute évacuation et se persuade que la situation est rentrée dans l'ordre. Sauf que, le 31 août 1902, deux nouvelles éruptions entraînent la mort de plusieurs centaines de personnes supplémentaires au Morne-Rouge, à Basse-Pointe et au Lorrain. 

Pour une partie de la population martiniquaise, les origines de l'éruption ne résident pas, ou pas que, dans des mouvements telluriques. (3D'aucuns considèrent que le carnaval, organisé quelques semaines plus tôt, aurait provoqué un châtiment divin. En effet, l'événement s'impose comme le moment de tous les excès, où tout s'inverse, une parenthèse au cours de laquelle il devient possible de se moquer de tout et de tous, même des puissants. Le temps de quelques heures, le pauvre devient riche. Aux yeux de certains, ce grand chamboulement transforme Saint-Pierre en une nouvelle Sodome. Véritable catin urbaine, la cité né du vice ne pouvait qu'être frappée par un châtiment. Le chanteur Eugène Mona inscrit deux de ses morceaux dans cette optique punitive. 

Originaire du Marigot, au nord ouest de la Martinique, Mona apprend la musique auprès de son père, accordéoniste. Il est ensuite initié par Max Cilla à la flûte des Mornes (4). Le son qu'il en tire donne l'impression que l'instrument pleure, parle. Mona cherche à mettre en valeur les traditions musicales insulaires, en entretenant en particulier l'héritage culturel des esclaves, ce qui est aussi un moyen de lutter contre l'aliénation culturelle. L'homme rejette les conventions et vit en marge, toujours nus pieds. A la fois auteur, compositeur et interprète, il subjugue son public. Ses textes, complexes, allusifs, souvent empreints de spiritualité, proposent généralement plusieurs niveaux de lecture, comme c'est le cas des deux morceaux suivant, tous deux consacrés à la catastrophe de la montagne Pelée. 

En 1975, Mona enregistre La Chandelle, une biguine à succès. Le souffle d'une flûte des mornes introduit le morceau, avant que n'entrent en scène les percussions (tambours, chachas, triangle), la guitare et la basse. Il existe donc un contraste saisissant entre le rythme chaloupé, d'apparence légère, et le sujet, sinistre. La "petite chandelle allumée près de la ville" serait le dôme de lave, l'aiguille visible plusieurs semaines avant l'éruption des kilomètres à la ronde, et qui ressemblait à une flamme. La chandelle se réfère donc à l'éruption. Pour être compris de tous, Mona reprend le même couplet en créole et en français. Reste que, comme souvent chez l'artiste, les paroles sont complexes et se prêtent à plusieurs interprétations possibles. 

Dans un premier niveau de lecture, on peut y voir une description imagée de la catastrophe et de ses conséquences immédiates, en particulier la fuite éperdue et vaine des habitants. "Où vais-je? Qu'est-ce que je fais? / Je n'ai pas de vêtements", gémit une victime.

Dans un second niveau, on y lit une lecture religieuse ou morale du drame, ce qui n'a rien de surprenant quand on sait que Mona était un grand lecteur de la Bible. Ses mots laissent entendre que Saint Pierre se croyait immunisée contre les fureurs du volcan. "Personne ne pouvait penser qu'elle [la chandelle] allait brûler Saint-Pierre". Or, les paroles affirment que la ville était polluée. On peut y voir les effets des fumées dégagées après l'éruption, mais il est possible aussi d'y déceler une métaphore des conséquences sociétales de la colonisation, qui pervertit les sociétés conquises. "Que tu le veuilles ou non, j'en parlerai". Ainsi, Saint-Pierre, sous la plume de Mona, est dépeinte comme une ville dépravée, le lieu de tous les vices. L'éruption, provoquée par la colère divine, vient sanctionner ces dépravations, entraînant une sorte de purification par le feu. Par la lumière produite, la chandelle vient mettre en évidence les vices d'une ville souillée, assimilée à une péripatéticienne. "C'était une prostituée". En somme, la couche de cendres vient couvrir d'un voile pudique celle qui se serait vautrée dans le stupre et la fornication. (5

En 1976, un an après La Chandelle, sort "Moin ka douté". Pour Mona, les origines de l'éruption résident dans la malédiction prophétique des populations caraïbes précédemment évoquée. Il y décrit Saint-Pierre comme une ville superbe, mais également maudite, en raison du comportement de ses habitants ("il n'y avait guère de gens qui respectaient le jeûne"). Il y fustige également la mainmise d'une caste de colons suffisants et imbus de leur prétendue supériorité, "ces mauvais vivants / qui étaient possédants, tous les charlatans qui sont là pour un temps". Par ce drame, ils doivent expier le massacre des populations indigènes, dont le sang versé aurait contribué à l'essor du volcan. "J'ai l'impression que les Caraïbes qui sont morts à Saint-Pierre / Ont laissé une malédiction / Leur sang a coulé (...) Le volcan a poussé (...), ses racines ont gonflé, / Volcan aspire, volcan domine."

Pour toutes ces raisons, "il fallait qu'elle brûle", cette ville "ni pure, ni sage", dont l'opulence avait été permise par la spoliation, ainsi que par l'extermination physique et culturelle des premiers habitants. Dans sa fureur, "le volcan allait péter, le volcan allait exploser", tuant "les bons comme les mauvais", la lecture eschatologique du drame laissant entendre que le très haut saurait séparer le bon grain de l'ivraie.  [Traduction empruntée à Malvina Balmes sur son site. (6)]

 
Le volcan se réveillera de nouveau entre 1929 et 1932, entraînant cette fois-ci l'évacuation de la population. Entre temps, pour tenter de mieux comprendre ce qu'il s'était passé le 8 mai 1902, mais aussi pour prévenir une nouvelle catastrophe, Paris dépêche Alfred Lacroix, professeur de minéralogie, qui installe sur le morne des Cadets le premier observatoire volcanologique français. Il y définit le "dynamisme péléen", qui s'illustre par des libérations de gaz très violentes. La lave visqueuse s'accumule autour de la bouche du cratère pour former un dôme, une sorte de bouchon. Sa destruction par dégazage entraîne des nuées ardentes, soit un mélange de gaz très chauds, de cendres et de roches.

Rapidement, le silence retombe sur Saint-Pierre. En métropole, la majorité des Français ne montre que peu d'intérêt pour une île considérée comme lointaine. Au bout du compte, l'écho médiatique que soulève la catastrophe apparaît dérisoire si on le compare à celui provoqué par l'incendie du Bazar de la Charité à Paris en 1897 et ses 117 morts... 

L'éruption a transformé Saint-Pierre en une immense nécropole. Pour entretenir la mémoire du drame, et afin de rendre un hommage aux victimes, un ossuaire et une chapelle commémorative furent érigés. La sculpture intitulée "Saint-Pierre renaît de ses cendres" de Madeleine de Jouvray figure une femme s'extirpant de la lave, une allégorie de la ville tentant de renaître après le drame. L'œuvre se dresse aujoud'hui sur le port.

La ville de Saint-Pierre ne se remettra jamais totalement de l'éruption. La cité, qui comptait 26 000 habitants en 1902, n'en compte plus que 500 en 1910.  Détruite, elle semble avoir été rayée de la carte. Le port, les usines, les distilleries ont disparu. L'ancienne capitale économique et culturelle, aujourd'hui déclassée au rang de sous-préfecture, compte moins de 4 000 habitants... Fort-de-France, épargnée par l'éruption, et jusque là ville administrative (avec également la principale garnison de l'île), supplante Saint-Pierre comme principale ville et capitale de la Martinique. De nombreux réfugiés venus du nord viennent s'y établir. La Pelée a dicté sa loi. Le souvenir de l'éruption devrait nous servir de leçon et devrait nous inciter à l'humilité, en ces temps où les discours techno-fascistes font croire à la possibilité qu'aurait l'Homme de s'affranchir des contraintes et caprices de la nature. 

Notes: 
1Il faut comprendre que lors de l'éruption, la volcanologie n'est qu'une discipline balbutiante, dont les spécialistes considèrent la Pelée comme éteinte! Depuis le début de la présence française dans les années 1630, elle ne s'est manifestée en 1851 par une éruption de cendres, puis en 1889 par des émissions de fumerolles, sans conséquences graves. 
2. Cyparis sera ensuite recruté par le cirque Barnum, avant de disparaître dans l'anonymat, en 1929. 
3Le volcan, "symbole ambivalent de l'île aux fleurs, à la fois précieux et tragique, la montagne inspire le respect, comme une entité vivante. Elle contribue à construire l'inconscient collectif martiniquais. Césaire insiste sur la violence et l'intransigeance du volcan dans ses poèmes. Sous sa plume, il devient aussi métaphore de la révolte, destructrice, mais aussi créatrice et régénératrice."(source J)
4Le terme se réfère aux régions antillaises les plus escarpées où se réfugiaient les Neg Marrons en fuite.
5. Le chanteur "établit un lien symbolique entre ce qu'il décrit comme les mœurs dépravées des habitants de Saint-Pierre et l'éruption de 1902. La chanson s'inscrit dans une tradition populaire de lecture morale et spirituelle  des catastrophes historiques, sans vocation scientifique, mais comme une mise en garde collective à travers le récit chanté." (source) Cette chanson a été reprise et actualisée par les jeunes générations, en particulier par E. Sy Kennenga.
6. Une autre chanson évoque l'éruption : "La complainte de la montagne Pelée" d'Ernest Léardée, popularisée par Céline Flérial.

Sources :

A. Arnaud-Dominique Houte : "1902. Voter sous un volcan", in Les peurs de la Belle Epoque, Tallandier, 2022, p. 153-163

B. "Sur les flancs de la Montagne Pelée", épisode tiré de l'Esprit des Lieux sur France Culture.

C. "Hors-série : la chandelle", une vidéo issue de la chaîne Une chanson en Histoire de Valérie-Ann Edmond-Mariette.

D. "E oui Sen Piè té bel mé...", billet trouvé sur le site Miateneo.

E. Alex Bourdon : "8 mai 1902, l'horreur dévoilée"

F. François Lebrun : "L'éruption de la montagne Pelée", in L'Histoire, n°264, avril 2002, p. 26-27.

G. Jacques Denis : "Eugène Mona : une comète dans le ciel antillais", sur le site PAM (Pan African Music)

H. "Eugène Mona : le nègre debout", un documentaire de David Commeillas.

I. Bertrand Dicale : "Musiques nées de l'esclavage", Editions de la Philharmonie, 2025.

J. "Martinique", Invitation au voyage sur Arte.

mercredi 8 août 2018

351. "Le camping", Marcel Zanini (1971), de l'éloge du plein air à la slow-life

C'est une véritable institution estivale : les sardines qu'on enfonce, les bouchons qui sautent, le bruit des tongs dans l'allée et le rouleau de Lotus sous le bras… Les vacances au camping, c'est le mode d’hébergement favori des touristes français et étrangers. Et on est bien placé pour en parler puisque l'Hexagone dispose du premier parc de campings en Europe et du second au monde derrière les États-Unis. La pratique du camping est profondément enracinée dans la culture populaire et quelques chansons relatent ce retour à la nature et à une vie simple. De l'éloge du plein air prôné par les pionniers anglo-saxons à la slow-life vernissée d'aujourd'hui, il y a tant à dire sur un type d'hébergement qui confine au mode de vie.

Une publication partagée par Emmanuel Grange (@lapasserellehg) le


Les débuts du camping, du vélo au credo

Olivier Sirost relève que c'est dans la presse sportive que le terme de "camping" apparaît en France au mois de juillet 1903 (1). Un article du journal L’Auto portant sur les campements sportifs des Anglais insiste sur l’origine et la culture britannique d’un mode de vie : « Les Anglais ont le génie de ces organisations en plein air. Depuis longtemps le goût du camping out et du bivouac lointain a pris dans le Royaume-Uni des proportions considérables. » Paul de Vivie dit Vélocio, grande figure du cyclotourisme français, écrivait la même année que la "bicyclette n'est pas seulement un outil de locomotion ; elle devient encore un moyen d'émancipation, une arme de délivrance. Elle libère l'esprit et le corps des inquiétudes morales, des infirmités physiques que l'existence moderne, toute d'ostentation, de convention, d'hypocrisie – où paraître est tout, être n'étant rien – suscite, développe, entretien au grand détriment de la santé." Pédaler et camper sont les joies du plein air, un concept en vogue en ce début de 20ème siècle dans les catégories sociales aisées. Avant la Grande Guerre, les campeurs sont principalement des randonneurs battant seuls la campagne à pied ou en vélo avec une toile de tente militaire rudimentaire.
 
Dans l'Europe industrialisée, cette pratique va se diffuser avec les réflexions hygiénistes sur le corps et l'environnement. Bouleversée par les progrès techniques, la vie moderne contraindrait l'homme qui, ne fusionnant plus avec la nature à cause d'une domestication sans freins, s'éloignerait de l'essentiel. Comme le note Alain Corbin, un retour à la nature est une façon de lutter contre les maux de la société industrielle (alcoolisme, tuberculose) en revigorant la vigilance du citoyen prêt à défendre les intérêts de la nation et la production de l'ouvrier à son poste. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, l'idéal d'un nouvel Adam est porté par les protestants du Young Men’s Christian Associations (YMCA) qui développent les pratiques du camping en idéalisant l'Indien et la civilisation primitive américaine. Le triangle symbole de l'YMCA représente les trois domaines que l'être humain doit développer pour demeurer en équilibre. « Le triangle est l'exemple d'une symétrie essentielle à l'homme sur les plans spirituel, intellectuel et physique » (Luther Gulick, professeur du YMCA et créateur du symbole). Ce programme fondé sur l’indianisme et l'harmonie entre corps et esprit influence le scoutisme et initie la pratique du camping aux États-Unis. En France, les Unions chrétiennes de jeunes gens (UCJG) importent l'héritage anglo-saxon et en 1910 quelques uns de leurs membres fondent le Camping club français (CCF) pour forger une jeunesse aux rudiments de la vie au grand air.

"Nous méprisons, non sans raison,
les maisons, ces prisons,
d'où l'on ne peut pas voir les étoiles
et le beau ciel sans voile"

La chanson du plein air, extraite du livret Chansons des scouts de France (1932), montre la conjonction entre les influences anglo-saxonnes et suisse-allemande où le camping est le meilleur moyen de prolonger les moments passés au contact de la nature. Face à l'urbanisation galopante, l’Allemagne et l’Autriche proposent aux citadins une cure de nature où la randonnée en forêt, la baignade en rivière et le feu de camp entretiennent parfois un esprit contestataire où naturisme, végétarisme se diffusent en parallèle. C'est sur le disque "Les chansons de Bob et Bobette", première production discographique à l'attention des enfants de l'entre-deux guerres, que l'on retrouve un éloge de la liberté et de la toile de tente avec "La partie de camping" (1948). Les oiseaux chantent, l'air est pur. Parfois un orage craque mais rien ne vaut la vie en pleine nature.


Puisqu'il faut vivre avec son temps
Vivons autrement qu' nos parents
Qui végétaient entre quatre murs
Il nous faut un plafond d'azur
La vie qui nous enchante
Chante, chante, chante
C'est le campeur qui plante
La vie indépendante
Des trappeurs au cœur bien trempé (Un, deux, trois)
Campeurs, sachons camper !

(Refrain)

Ah ! Qu' c'est beau la nature
Les fleurs, les p'tits oiseaux
La brise qui murmure
Et les reflets sur l'eau
Pour posséder tout à la fois
Campons au coin d'un bois

Vers le camping de masse

Au camping éducatif promu par le Camping club français des origines s'ajoute progressivement une pratique plus familiale. Le développement de l'industrie touristique en France s'accompagne d'une massification du camping où l'on distingue les Sybarites (adeptes du confort, du nom de la prospère ville grecque de Sybaris) et les Spartiates. Pratique plutôt bourgeoise au départ, le camping se démocratise avec les congés payés de 1936. La création et la modernisation de zones de vacances dans les communes donnent naissance aux campings municipaux et à une pratique familiale en bord de mer ou sur les terres natales. Après la Seconde Guerre mondiale, une réglementation vise à limiter le camping sauvage qui dégrade des espaces naturels mais représente aussi un manque à gagner pour une industrie des loisirs en plein boom. La plupart des campeurs des Trente Glorieuses se rendent alors gaiement dans les terrains de camping en plein essor ou investissent dans leur propre parcelle privée.




Bob, moustache, lunettes rondes, la bouille de Marcel Zanini est entrée dans les annales de la chanson française avec son reprise impayable de Brigitte Bardot dans "Tu veux ou tu veux pas" déjà étudiée sur l'Histgeobox. Né à Istanbul en 1923, d'un père français et d'une mère d'origine grecque, Zanini voyage entre la Côte d'Azur et les Alpes pour animer les saisons touristiques. En 1971, cet amoureux de jazz s'amuse des petits déboires des vacanciers à toile de tente avec le très seventies "Le camping". Sur la pochette où Zanini mime un coup de fourchette sur son matériel pliable, l'idéal du campeur en quête d'un nouvel Éden est bien loin. Le camping jouxte la route et la gare de chemin de fer, les "gros camions" déboulent sur l'aire et bouchent la vue du pauvre campeur au chapeau zébré. Transistors à bloc et surpopulation, l'espiègle Zanini se délecte du camping de masse. Il y a t-il encore une place pour les puristes du camping dans une société de loisirs et de consommation où le confort s'immisce même là où l'on avait chassé ?


Au super camping de la plage
Evidemment c'était complet
Mais moyennant un bon pourboire
On nous a quand même casés
Entre un gros camion de la Corrèze
Qui nous bouchait toute la vue
Et une famille portugaise
Qui faisait frire de la morue
On s'est regardés
Puis on s'est dit
On se plaindra
A Trigouni

Refrain

Ah quelle joie d'avoir une caravane
Ah quelle joie de faire du camping
L'endroit était très sympathique
Mais il y avait les transistors
Et sans les millions de moustiques

On aurait pu dîner dehors
On trouvait tout à la cantine
A condition d'attendre son tour
Pour une boîte de sardines
J'ai fait la queue pendant trois jours
Un de nos voisins
Pour des petits pois
A fait la queue
Pendant un mois

Refrain

Bien sûr, on ne voyait pas la plage
A cause de la gare de chemin de fer
Mais en grimpant sur le porte-bagage
On pouvait quand même voir la mer
A part les huit jours de tourmente
Et la tente qui s'est envolée
On a passé de bonnes vacances
On s'est vraiment bien amusé
Si on n'est pas
Tellement bronzés
On a quand même
Bien rigolé

Refrain
Ah quelle joie d'avoir une caravane
Ah quelle joie de pouvoir s'en servir


La France, le premier parc européen de campings

L'INSEE (2) nous livre des statistiques récentes qui confirment l'engouement pour le camping hexagonal. "En 2016, la France métropolitaine compte 7800 campings touristiques et 710 000 emplacements, soit une taille moyenne de 90 emplacements par établissement. Elle possède le deuxième parc mondial de campings, derrière les États- Unis et le premier parc européen. Elle concentre notamment un tiers des capacités européennes, contre seulement un dixième du parc européen de chambres d’hôtels." Sur la décennie écoulée, la fréquentation des campings a progressé de 10%. Si les campeurs français préfèrent les emplacements équipés d'un mobil-home, bungalow ou chalet, les visiteurs étrangers optent pour les emplacements "nus" où ils plantent leur propre tente ou garent leur caravane, camping car ou voiture avec tente de toit.


Dans un article du Huffington Post daté d'août 2018, tout montre que les campings français sont en train de devenir un nouvel eldorado économique. La diversification de l'offre séduit de plus  en plus d'urbains aimantés par un hébergement insolite en pleine nature comme le glamping (contraction de glamour et camping). Tous les âges et toutes les catégories socio-professionnelles sont représentés car du camping car à la tente dépliable en deux secondes les solutions d'hébergement sont nombreuses et dans l'air du temps.

D'autres alternatives apparaissent avec les campings cinq étoiles ou les campings permaculture où les clients consomment les légumes et fruits produits sur place qui se rapprochent du camping à la ferme chanté par Jean-Louis Murat sur le double-album Babel que Samarra évoque ici.



Sources

1. Les débuts du camping en France : du vieux campeur au village de toile par Olivier Sirost
(https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2001-4-page-607.htm)
2.  Les campings, un confort accru, une fréquentation en hausse (https://www.insee.fr/fr/statistiques/2852693#graphique-Figure1)

En savoir plus : https://www.francetvinfo.fr/decouverte/vacances/l-evolution-du-camping-a-travers-le-temps_1013263.html

dimanche 13 novembre 2011

251. Yvonneck: "La gueuse" (1909)

L'installation progressive et difficile de la IIIème République s'accompagne de très nombreuses critiques. Aussi, de 1870 à 1914, le régime traverse et surmonte de très graves crises politiques dont tentent de tirer parti ses adversaires.
Parmi les principaux contempteurs de la République se trouve l’Action française (AF). Ce mouvement est fondé en pleine Affaire Dreyfus (1898) par Maurice Pujo et Henri Vaugeois, deux jeunes patriotes antidreyfusards. La grande figure du mouvement, Charles Maurras, les convainc rapidement de la nécessité d'une restauration monarchique.  
L’Action française, la revue du mouvement créée en juillet 1899, se transforme en quotidien à partir de mars 1908 et contribue à diffuser le « nationalisme intégral » théorisé par Maurras. Ce dernier puise aux sources de la contre-révolution royaliste et fait de l'AF un parti de combat. Profondément antimoderne, nostalgique d'un âge d'or fondé sur le respect des rites et traditions d'une société organique détruite par la Révolution française, l'AF fait du catholicisme le garant de l'ordre, de l'autorité et des hiérarchies.

 Affiche reproduite dans l’Action française, 1ère année, n°3, 23 mars 1908.


A longueur d'articles, Maurras fait part de sa détestation du libéralisme et de l'individualisme. Il y fustige la démocratie libérale, incarnation de la "décadence" française, ainsi que le parlementarisme, synonyme de vil bavardage et de corruption.
L'extrait ci-dessus -une affiche de l'Action française reproduite dans le n°3 du quotidien et dont sont tirés les extraits cités dans ce post- dresse les grandes lignes du programme de l'organisation. Il y apparait très clairement que l'objectif principal est de restaurer la monarchie. 
Afin d'y parvenir, il faut se débarrasser des ennemis de la France qui, pour les hommes de l'AF, ont conduit la Révolution et constitue autant de corps étrangers à la tradition française, ces "quatre Etats confédérés" qui se coalisent pour entraîner le pays sur la voie du déclin:
1. Les Juifs sont, pour les hommes de l’Action française, les ennemis à combattre, et abattre, en priorité.  Alors même que l’Affaire Dreyfus est terminée - le capitaine a été réhabilité en 1906- sa culpabilité reste évidente pour les royalistes antidreyfusards qui puisent aux diverses composantes de l'antisémitisme. (1)
 2. Les « francs-maçons qui n’ont qu’une haine : l’Eglise, qu’un amour, les sinécures et le trésor public (...)", seraient, d'après les membres de l'AF, en lien avec les juifs, les instigateurs d'un vaste complot, tirant les ficelles des actions publiques.
Alors fervents soutiens de la République radicale, les francs maçons fournissent nombre de ministres. Très anticléricaux, ils inspirent et soutiennent les mesures prises dans les années précédentes, en particulier la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905. Or, pour l'AF, les idées laïques sapent les fondements de la société.
3. Les « pédagogues protestants » (2) sont une des autres cibles favorites de la jeune Action française. Persécutés sous les rois, les protestants ont été d'une manière générale de fervents républicains. Ainsi, de nombreux hommes politiques de cette confession (Jules Ferry) occupent des fonctions dirigeantes dans les premiers temps de la République, au grand des partisans du retour de la religion catholique en tant que religion d’Etat, que sont les partisans de l'AF. Ces derniers accusent en outre les protestants d'avoir instillé un esprit critique contribuant à saper l'unité du corps social.

 Caricature antisémite d'A. Lemot parue dans Le Pèlerin en 1909. Les députés et sénateurs ne sont que des pantins animés par des marionnettistes juif et franc-maçon.


4. S'appuyant sur le déterminisme racial et biologique théorisé par Jules Soury et Vacher de Lapouge, Maurras et sa clique, injurient les «étrangers plus ou moins naturalisés ou métèques». 
Leur xénophobie est attisée par l'arrivée en nombre d'immigrants, surtout Belges, Italiens, Polonais, Juifs d’Europe centrale,  pour compenser le faible taux d’actifs français (la natalité est alors en berne). 
Les propagandistes de l'AF dénoncent "l'invasion" des métèques, accusés de voler le travail des Français et de dénaturer l'identité nationale par leurs mœurs singulières. Pour ces hommes,  les étrangers « accaparent le sol de la France, (...) disputent aux travailleurs de sang français leur juste salaire (...). » 

Bref, ces "quatre Etats confédérés"  servent de coupables idéal et fournissent une clef d'explication pratique aux difficultés de l'heure. L'ennemi public varie d'ailleurs selon l'époque. Ainsi, le complot judéo-maçonnique cède le pas devant le complot judéo-communiste dans l'entre-deux-guerres. 
Faisant fi de la complexité des phénomènes, les tenants du "nationalisme intégral" attribuent la "décadence" nationale à cette anti-France, dont il suffirait de se débarrasser pour résoudre les difficultés (principe du y-a-qu'à/ faut-qu'on).
Se dispensant d'analyses sérieuses, les pamphlétaires de l'AF et leurs épigones, usent de raccourcis et slogans démagogiques efficaces. (3)
Le théoricien Maurras a besoin d'hommes de mains. Aussi l'association d'étudiants monarchistes, connus sous le nom de  "Camelots du roi", est fondée en 1908 par Maxime Real del Sarte.  Les Camelots deviennent les troupes de chocs de l'AF, prompts à s'imposer lors de batailles rangées avec les organisations de gauche. Or, quoi de mieux pour galvaniser les troupes que d'entonner des chansons de combat?
Aussi, les Camelots se dotent d'un important répertoire musical, des chants de haine à entonner lors des descentes dans le quartier latin.
Dans la droite ligne des idées maurassiennes, la chanson interprétée ici par Yvonneck, voue aux gémonies les tenants de la démocratie: "youpins", francs-maçons, étrangers. Les députés, ("les coquins de la parlementerie") sont cloués au pilori, Briand, Jaurès et Fallières, promis à une triste fin, identique à celle du régime.
Après avoir estourbi la "gueuse", cette République abhorrée et importée ("A bas la Marianne / la fille à Bismark"), les Camelots sont invités à  restaurer le régime qui a fait la France: la monarchie et ses valeurs "authentiques", partagées par tous les "vrais Français" (sic).
La violence du propos peut surprendre, mais elle démontre avant tout à quel point la liberté d'expression est alors considérée comme une valeur à respecter coûte que coûte, quitte à ce que les pourfendeurs du régime ne s'en servent. Au fond, les paroles de cette chanson rappellent la violence verbale de Maurras. Imprécateur en chef, il ira jusqu'à réclamer l'exécution de Léon Blum dans un article d'une rare abjection. (4)



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Notes: 
1.  - L'Action française fustige les "juifs voleurs" et leur prétendue cupidité. Cet antisémitisme économique remonte au au Moyen Age, lorsque les Juifs se spécialisent  dans les métiers de la finance  en Europe occidentale, métiers alors interdits aux catholiques. Par un raccourcis saisissant, les Juifs sont alors accusés de ne s'intéresser qu'à l'argent. Certains socialistes font aussi des Juifs les fourriers du capitalisme.
- L'action française les accuse en outre d'être les "corrupteurs du peuple", et d'être à l'origine des affaires politico-financières qui fragilisent la République à l'instar du scandale de Panama, en 1892.
- En réaction à la laïcisation engagée par la République, les ultra-catholiques de l'AF réactivent l'antijudaïsme théologique de l'Eglise médiévale et  considèrent les Juifs comme les « persécuteurs de la religion catholique »(le peuple déicide).  
- La dénonciation du "complot juif " s'impose comme un thème récurrent  censé expliquer tous les troubles politiques et sociaux qui affectent le régime. 
- Le développement du concept pseudo-scientifique de la race à la fin du XIXème siècle fait du Juif un être inférieur, un apatride, «traître » en puissance, à l'instar du capitaine Dreyfus qui espionnerait pour le compte de l’Allemagne.

2. L’allusion se réfère aux lois scolaires de 1881 par lesquelles l’école est devenue gratuite, laïque et obligatoire pour les garçons et les filles jusqu’à treize ans. Cela heurte profondément l’Action française pour laquelle seules les élites sociales méritent d’être instruites, la masse ne devant pas accéder au savoir afin être mieux manipulée. D’autre part, elle connaît les arrière-pensées des Républicains : les nouvelles générations, en échappant à l’analphabétisme, seront gagnées aux valeurs nouvelles par les instituteurs, infatigables militants de la République.

3. Ralliée à l'Union sacrée lors de la grande guerre, l'Action française connaît son apogée après le confit et séduit de nombreux intellectuels qui se rapprochent de l'organisation (Bernanos, Maritain). La condamnation pontificale de 1926 et la mise à l'Index du quotidien  portent un coup sévère à l'AF qui connaît néanmoins un regain de vigueur à la faveur des émeutes antiparlementaires du début de l'année 1934. Mais l'incapacité à profiter de la crise du 6 février 1934 et le départ de la jeune garde du mouvement, attirée par le fascisme (Rebatet, Brasillach) participent à la perte de son influence à la veille de la deuxième guerre mondiale. Favorable à Vichy, Maurras multiplie les attaques contre la Résistance et les Juifs, ce qui entraîne sa condamnation pour trahison par la cour de justice du Rhône (il sera gracié en 1952).
Si après guerre, l'AF n'existe plus en tant que mouvement politique structuré, son influence reste grande auprès d'une partie des intellectuels de droite (Pierre Boutang, Philippe Ariès, Roger Nimier).

4. Le 9 avril 1935, Charles Maurras écrit à propos de Léon Blum dans L'Action française: « Ce Juif allemand naturalisé, ou fils de naturalisé [...] n'est pas à traiter comme une personne naturelle. C'est un monstre de la République démocratique. [...] Détritus humain, à traiter comme tel [...] . L'heure est assez tragique pour comporter la réunion d'une cour martiale qui ne saurait fléchir. [Un député] demande la peine de mort contre les espions. Est-elle imméritée des traîtres ? Vous me direz qu'un traître doit être de notre pays : M. Blum en est-il ? Il suffit qu'il ait usurpé notre nationalité pour la décomposer et la démembrer. Cet acte de volonté, pire qu'un acte de naissance, aggrave son cas. C'est un homme à fusiller, mais dans le dos. »
Il récidive le 15 mai 1935 contre le leader de la SFIO: " C'est en tant que Juif qu'il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum.  Ce dernier verbe paraîtra un peu fort de café: je me hâte d'ajouter qu'il ne faudra abattre physiquement Blum que le jour ou sa politique nous aura mené la guerre impie qu'il rêve contre nos compagnons d'armes italiens. Ce jour-là, il est vrai, il ne faudra pas le manquer." (Charles Maurras, L'Action française, 15 mai 1935)

Les camelots du roi manifestant sur le parvis de Notre-Dame, à l'occasion des fêtes de Jeanne d'Arc. Paris, 1908. © Roger-Viollet

Yvonneck: "La gueuse"
Il s'agit d'une transcription, des erreurs se sont donc peut-être glissées dans les paroles ci-dessous. N'hésitez pas à me faire part de vos remarques ou rectifications.


La gueuse chantée par monsieur Yvonneck

Quand on pendra la gueuse au réverbère  / Tout l'monde rigol'ra Tout Paris dans'ra. 
On illumin'ra dans la France entière  / Et pour les Youpins 
Ça s'ra cett' fois l'coup du lapin /A bas la laïque / Et les Francs-maçons ! 
Qu'on les foute à l'eau / Dans l'pays des poissons  / Briand nag'ra 
Comme il a la manière  / Et Jaurès boira ; 
Son ventre' s'emplira ;  / On verra sur le dos flotter Fallières
Et les députés  / S'en aller comme les chiens crevés. 

II Les cagoulards de la Franc-maçonnerie
 / ventre plein de pus, gavés et repus / Tous les coquins de la parlementerie
sans trêv' ni procès / rendront leurs comptes aux vrais Français
Vive la patrie, vive le drapeau, / la gueuse est malade et nous aurons sa peau.
Pour lui donner de dignes funérailles / Camelots du roi ??? / et plongez-y le cœur et les entrailles  / dans le tout-à-l'égout / 
elle s'y trouvera bien à son goût

III Pour dépouiller les gens de la République, / Camelot vas-y / pas besoin de fusil,
Ces lascars là, ça s'nettoie à coups d'trique ! : C'est des étrangers / Faut les souquer ! Faut pas t'gêner ! 
A bas la Marianne,  / La fille à Bismarck  / La France est à nous, la France est à Jeanne d'Arc !
Aux camelots déjà partis en guerre,  / Tout le monde se joindra  / Tout le monde y viendra 
Le Roi sera le roi des prolétaires,  : Roi des ouvriers et, / des brav'gens et des troupiers



Sources:
- Michel Winock: "Au nom de Dieu, de la nation et de la race", in L'Histoire, hors-série juillet-août 2010. 
- Esther Benbassa (dir): Dictionnaire du racisme, de l'exclusion et des discriminations, Larousse, 2010.
- Laurent Joly: "Les débuts de l'Action française (1899-1914) ou l'élaboration d'un nationalisme antisémite." (Cairn.info)

mercredi 12 octobre 2011

248. Oscar Brown Jr: "Forty acres and a mule"

- John Brown's body reste l'une des chansons contestataires les plus célèbres. Elle nous permet de revenir sur l'épopée de cet abolitionniste acharné qui tenta d'éradiquer l'esclavage par la force. Les prémices de la guerre sont en germe dès les années 1850 et son expédition s'inscrit dans un contexte de tension croissante entre les deux sections du pays.

- The night they drove Dixie down du Band offre le point de vue du sudiste Virgil Kane particulièrement éprouvé par la guerre civile dont nous tenterons d'identifier les principales caractéristiques.

- L'élection d'Abraham Lincoln plonge le pays dans la guerre. Dès lors le président s'emploie à sauvegarder de l'Union. L'émancipation des esclaves est le fruit de la guerre. Leabelly consacre un blues au "grand émancipateur". (à venir)

- Le pays sort traumatisé du conflit. Le Sud est dévasté, occupé en outre par les troupes nordistes le temps de la Reconstruction. La réconciliation sera longue à s'accomplir. Les Noirs, tout juste affranchis, en seront les grands perdants, ce qui provoque la colère d'Oscar Brown Jr dans son morceau Forty acres and a mule qui retient notre attention ici.
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Un membre du Klan et de la White League s'emploient à rendre la vie de cette famille noire "pire que l'esclavage." Gravure de Thomas Nast pour le Harper's Weekly, 24 octobre 1874.

* Le Sud ravagé.
La guerre civile laisse un pays exsangue. L'utilisation d'armes nouvelles, l'ampleur des effectifs engagés, la multiplicité des théâtres d'opération, la primauté accordée à l'offensive, auxquels s'ajoutent la difficile prise en charge des blessés, expliquent la lourdeur du bilan humain. On déplore 620 000 victimes, 360 000 Nordistes et 260 000 Sudistes, et près d'un million de blessés et invalides. Un combattant sur cinq est tué au cours du conflit.
Au Sud, les dégâts matériels s'avèrent considérables. La violence des opérations a réduit de nombreuses villes et plantations en cendres. Ainsi, lors de la marche à la mer, les colonnes infernales de Sherman ravagent tout sur leur passage.
Les moyens de transport sont inutilisables. Les soldats démobilisés errent hagards, dans l'attente d'une occupation rémunérée, tandis que des bandes de pillards profitent de l'absence d'autorités pour s'accaparer ce qui peut encore l'être.

La petite maison, en bois, d'une famille de métayers (Alabama, vers 1902).

* Quelle reconstruction?
Victorieux du Sud, les Yankees se trouvent face à une série de choix cruciaux. Quel sort faut-il réserver aux vaincus? Comment résoudre les problèmes nés de l'affranchissement des esclaves? De quelle manière faut-il reconstruire l'ancienne Confédération?
Avant même la fin de la guerre, Lincoln fixe les conditions de réintégration des Etats du Sud dans l'Union. Magnanime, il opte pour un pardon immédiat et une retour rapide au statu quo ante. A ses yeux, il suffit que 10% des citoyens d'un Etat" rebelle" prêtent serment de fidélité à l'Union et acceptent l'abolition de l'esclavage pour constituer un gouvernement légal.
Son assassinat, le 14 avril 1865, entraîne son remplacement immédiat par Andrew Johnson, un démocrate du Tennessee rallié à l'Union et à la stratégie du vieil Abe. Le nouveau président se déclare prêt à pardonner aux anciens rebelles à condition qu'ils entérinent l'abolition de l'esclavage, annulent les ordonnances de sécession et prêtent un serment de loyauté à l'Union. Mais, ce "président par accident" n'a pas la stature de son prédécesseur et peine à imposer ses vues au Congrès.
Quoi qu'il en soit, les Etats du Sud sont réadmis à bon compte dans l'Union et s'empressent d'élire d'anciens sécessionnistes convaincus. Soucieux de limiter autant que possible les conséquences de l'abolition de l'esclavage, ces derniers s'empressent d'imposer des Black Codes humiliants et discriminatoires, censés maintenir la population de couleur dans une position subalterne.

Au Congrès, les républicains se divisent entre radicaux et modérés. Les premiers  entendent bien contrecarrer la reconstruction présidentielle. Menés par Thaddeus Stevens, les radicaux refusent toute forme de conciliation avec l'ancienne Confédération qu'ils entendent gérer en province conquise, tout en châtiant les rebelles. Les Noirs doivent pouvoir voter et jouir de l'égalité complète. L'adoption de ces "Codes noirs" provoque leur fureur.
Un véritable bras de fer s'engage entre l'exécutif et le législatif. Ainsi, le président Johnson use à deux reprises de son veto pour bloquer des décisions prises par le Congrès. (1)
Mais, le triomphe des républicains radicaux aux législatives de 1866 lui fait perdre le contrôle de la Reconstruction. Et si la procédure d'impeachment à l'encontre de Johnson échoue à une voix près (février 1868), le Congrès n'en adopte pas moins le Reconstruction Acts, qui impose au Sud des mesures drastiques (mars 1867).
Sommés d'organiser des conventions chargées de voter de nouvelles constitutions garantissant aux Noirs le droit de vote, les Etats dissidents sont répartis en cinq districts militaires placés sous la surveillance des troupes fédérales.

 Les Etats sudistes, répartis en cinq districts militaire.Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

Les Noirs cessent d'être esclaves avec l'adjonction du 13ème amendement à la Constitution (18 décembre 1865). Les radicaux réclament en outre que l'intégralité des droits civiques soient accordés aux anciens esclaves. En dépit du veto opposé par le président Johnson, le Congrès adopte le 14è amendement qui reconnaît à tous les citoyens l'égale protection des lois et interdit aux Etats de restreindre les droits civiques sans une procédure régulière. L'établissement du principe de proportionnalité entre le nombre de représentants et la population masculine, prouve que les Noirs sont désormais comptés comme citoyens à part entière lors des élections. La Cour suprême ne ratifie toutefois la loi qu'en  juillet 1868.
Enfin le 15è amendement (1870) interdit à tout Etat de priver un citoyen du droit de vote sous prétexte de "race, couleur ou servitude antérieure".

Sous la contrainte, ces mesures sont appliquées tant bien que mal. Les affranchis s'inscrivent sur les listes électorales sous la protection de l'armée, contribuant au succès du candidat républicain, Ulysses Grant en 1868 (puis 1872).
Des Noirs accèdent aux postes de maires ou de shérifs et sont élus aux législatures d'Etats, voire au Congrès fédéral. (2) Et, en dépit d'une représentation modeste, la vie politique des affranchis n'en demeure pas moins très dynamique. (3) Tous s'emploient à favoriser l'adoption de législations progressistes en matière de droits civiques.

 "First vote". Gravure d'après Alfred R. Waud. Couverture du Harper's Weekly, 16 novembre 1867. Au  delà de considérations philanthropiques, le soutien des Républicains au vote noir est également mu par un intérêt bien compris. Ils espèrent ainsi se créer une clientèle électorale dans le Sud afin d'y concurrencer efficacement l'hégémonie des démocrates.

* De l'esclave au sharecropper.
La répétition des mesures adoptées en faveur des anciens esclaves montre néanmoins la difficulté de leur application.
Ces beaux principes sont malmenés par les conditions d'existence sordides de nombreux affranchis, bien mal intégrés à la nation américaine. Réduits à la condition de salariés agricoles ou de métayers (sharecropper), avec des salaires inférieurs de moitié à ceux des Blancs, ils peinent à joindre les deux bouts et se retrouvent rapidement à la merci des anciens maîtres. Beaucoup ne survivent que grâce aux prêts usuraires et sombrent progressivement dans la spirale de l'endettement, une nouvelle forme de servage.
Compte tenu de ces difficultés d'existence, certains tentent leur chance dans les villes du sud en cours d'industrialisation. Or, là encore, les bas salaires imposés et l'exclusion des syndicats, font des Noirs une main d’œuvre idéale et soumise.
Pour venir en aide aux anciens esclaves, le Congrès vote la création du  Freedman's bureau  en 1865. Disposant d'un budget nettement insuffisant, ce Bureau des Affranchis s'emploie néanmoins à distribuer des rations alimentaires, à prodiguer des soins médicaux, à rédiger des contrats de travail et à établir des écoles. Son efficacité reste toutefois limitée, en dépit des accusions portées par les suprématistes blancs accusant les Noirs de dilapider les fonds publics par ce biais.

 Crée par le Congrès en 1865 pour apporter assistance aux esclaves affranchis dépourvus de moyens de subsistance, le Freedman's Bureau fit l'objet de nombreuses critiqiues. Une affiche du parti démocrate publiée en 1866 dénonçant le fait que l'"agence avait pour objet d'encourager le nègre à la paresse aux dépens de l'homme blanc."

* Sus aux Noirs, scalawags et carpetbaggers.
Toutes les décisions précédemment évoquées sont imposées par l'Etat fédéral et mises en œuvre sous la contrainte, alors que la société blanche sudiste n'entend pas remettre en cause sérieusement ses fondements. La haine viscérale du Noir anime toujours bien des sudistes, décidés à rétablir l'ancien système par tous les moyens. Prompts à se poser en victimes, et au mépris de la vérité, d'aucuns considèrent que les Noirs accaparent les postes de commandement.
Les nostalgiques de la Confédération usent de violences afin de "maintenir le Noir à sa place." Les sociétés secrètes se multiplient à l'instar des chevaliers du Camélia blanc (Knights of the White Camelia), de la Fraternité blanche, des Fils du Sud, de la Société de la rose blanche, des chevaliers de la croix noire ou du Ku Klux Klan, qui refusent toute remise en cause de la suprématie blanche.

 Fondé dans le Tennessee en 1865 par d'anciens officiers sudistes, le Ku-Klux-Klan rassemble à la fois les élites locales qui dirigent l'organisation et des petits blancs déterminés. La milice terroriste use de méthodes brutales: croix embrasées, églises et écoles fréquentées par les Noirs incendiées, élus et électeurs noirs menacés et violentés. Dissoute en 1869 sous la pression du Congrès, elle continue néanmoins clandestinement à semer la terreur. Ci-dessus deux membres du Klan encagoulés.

Ces organisation racistes ne reculent devant aucun moyen pour terroriser leurs ennemis. L'émancipation des Noirs leur paraît inconcevable. Alliés des affranchis, les Carpetbaggers et scalawags, suscitent chez eux une animosité non moins grande. Les sudistes rayent la cupidité des yankees venus tenter leur chance dans le Sud, munis d'un simple sac de toile (carpet bag). Il fustige la félonie des scalawags, ces sudistes qui, par conviction ou opportunisme, prennent le parti du nord. (4) Enlèvements, mutilations, tortures, assassinats se généralisent.


D'après cette caricature du Ku Klux Klan datant de septembre 1868, voici le sort promis aux carpetbaggers qui oseraient s'aventurer à Oaks. Les "porteurs de valises" sont des Nordistes venus s'installer dans le Sud lors de la Reconstruction. Accusés de se comporter en charognard dépeçant une région en ruine, ils deviennent l'objet de la vindicte publique.

* Ce renversement de situation s'explique par le désengagement du Nord.
Entre les deux sections, l'heure de la conciliation semble avoir sonné, alors que la lassitude point au Nord. Les milieux d'affaires en particulier, redoutent que les tensions persistantes ne finissent par pénaliser la croissance économique en berne depuis la crise financière de 1873. D'une manière générale, le sort des Noirs ne passionne plus l'opinion publique nordiste. Les scandales politico-financiers qui éclaboussent l'entourage du président Grant, la disparition des figures de la vieille garde abolitionniste (Thaddeus Stevens et Charles Sumner en 1868 et 1874) profitent aux démocrates, dont les positions se renforcent lors des consultations électorales successives.
Les élections présidentielles de 1876 constituent un tournant. Redoutant de ne pas l'emporter, le candidat républicain Rutherford Hayes, pour s'assurer les votes des grands électeurs du Sud, promet d'en retirer les troupes fédérales une fois à la Maison Blanche.
Ce compromis confirme le retour au pouvoir (pour presque un siècle!) des Démocrates conservateurs dits « rédempteurs » (Redeemers), fermement décidés à rédimer le Sud de l'influence "malfaisante" des Noirs et de leurs alliés, Carpetbaggers et Scalawags.

Avec l'aval des instances fédérales, les Sudistes usent dès lors de tous les stratagèmes pour restaurer la suprématie blanche dans le Sud. Tout un ensemble de conditions restrictives sont par exemple adoptées par les Etats afin de restreindre l'accès aux urnes des Noirs.  La liste des conditions à remplir pour s'inscrire sur les listes électorales ne cesse de s'allonger: savoir lire et écrire, comprendre la Constitution, s'acquitter d'un impôt particulier (poll taxes). La "clause du grand-père" permet aussi de priver de vote tous ceux dont les aïeux n'étaient pas électeurs en 1867, autrement dit tous les affranchis. En outre, les circonscriptions sont sans cesse remodelées afin d'atténuer autant que possible le vote noir. Dans ces conditions, en 1910, la grande majorité des Noirs du Sud a été privée de ses droits civiques (disenfranchisement).

Gare routière d'Oklahoma City, 1939. Jeune homme s'abreuvant à une fontaine publique réservée aux Noirs et séparée de celle dévolue aux Blancs, visible à l'arrière plan. A partir des années 1880, la ségrégation s'organise dans les transports en commun, les lieux publics (écoles, toilettes), les lieux de résidence...

Ecartés des urnes, les Noirs sont aussi socialement séparés des Blancs par les lois Jim Crow. Et alors que la loi de 1875 interdit la ségrégation, la Cour Suprême la déclare inconstitutionnelle en 1883. En reconnaissant la primauté du droit des Etats sur le droit fédéral, elle entérine et justifie la ségrégation en marche au Sud par le principe habile du "séparé mais égal": égalité de principe dans les droits, séparation de fait dans la vie quotidienne. Ainsi, l'organisme chargé de faire respecter la Constitution est-il le premier à violer les 14è et 15è amendements! (5)
Au bout du compte, il ne semble pas excessif d'affirmer que la réconciliation entre les deux sections s'effectue aux dépens des Noirs. Dépossédés de leurs droits et victimes des discriminations, ces derniers réagissent de manières très diverses à leur marginalisation. (6)


 Robinson, près de Waco (Texas), le 16 mai 1916. Le corps calciné de Jesse Washington, lynché après avoir avoué le viol et l'assassinat d'une fermière blanche. Entre 10 000 et 15 000 personnes assistent au lynchage. Un témoins rapporte: «Les spectateurs étaient accrochés aux fenêtres de l'hôtel de ville et des autres bâtiments d'où on avait une bonne vue et, quand le corps du Noir com­mença à brûler, des cris de joie s'élevèrent des milliers de poitrines.»
En parallèle à la mise en place de la ségrégation, les violences raciales se multiplient, en particulier les lynchages à partir des années 1890.


* "40 acres and a mule."
Touche à tout inclassable, Oscar Brown Jr s'impose comme un brillant chanteur, excellant dans la composition de comédies musicales satiriques. Militant infatigable, il compose en 1965 le morceau Forty acres and a mule, dont le titre se réfère à une promesse faite aux esclaves affranchis à l'issue de la guerre de Sécession. En compensation des souffrances endurées, ces derniers étaient censés obtenir 40 acres (16 hectares) de terre à cultiver et une mule. Leurs descendants attendent encore!

Notes:
1. Le premier veto limite les compétences du Bureau des affranchis, tout juste crée par le Congrès. Le second empêche l'acquisition des droits civiques par les anciens esclaves. Le Congrès passe outre en adoptant le 14ème amendement (1868).
2. Entre 1868 et 1877, on compte 2 sénateurs  et 14 représentants noirs à Washington. Ce qui représente seulement 6% des représentants fédéraux des Etats du Sud.
3. Rappelons à cet égard le rôle essentiel joué par les églises noires, lieu de socialisation par excellence des affranchis.
4. Le terme scalawag désigne un "vagabond" dans l'argot anglais, le terme est ensuite utilisé pour désigner le bétail de mauvaise qualité, et donc peu fiable.
5. L'arrêt Plessy contre Ferguson  adopté à une majorité de 7 voix contre une justifie la ségrégation. A la Nouvelle Orléans, le 7 juin 1892, Homer Plessy "qui a un huitième de sang noir et sept huitième de sang blanc" (sic) s'installe dans un wagon de première classe réservé aux Blancs. Or, une loi de l'Etat de Louisiane (1890) prévoit que les sociétés de chemin de fer "doivent fournir aux personnes de race blanche ou de couleur des installations séparées mais égales." Sommé de rejoindre un compartiment noir, Plessy refuse. Arrêté et emprisonné, il porte l'affaire devant la Cour suprême de Louisiane qui confirme la condamnation, avant que la Cour suprême n'enfonce le clou le 18 mai 1896.
(6) Certains mettent l'accent sur la promotion sociale: ainsi Booker T. Washington crée un institut technique en Alabama pour intégrer ses frères de couleur à la société américaine. En réaction au caractère strictement matérialiste de l'opération, l'intellectuel W.E. Du Bois influence durablement le premier mouvement de protestation noir, la National Association for the Advancement of Colored People (1910). L'organisation, ouverte aux Blancs, lutte contre la ségrégation, pour une éducation égale, pour l'application loyale de la Constitution.  



Oscar Brown Jr: "Forty acres and a mule"

If i'm not mistaken
I once read, Durin' that short spell I Spent to school
Where ev'ry slave set free Was s'posed to get, For slavin
Forty acres and a mule.

si je ne me suis pas trompé
j'ai lu, pendant le peu de temps passé à l'école
que, tous les esclaves affranchis
étaient censés recevoir en dédommagement 40 acres et une mule

Now ain't no tellin'
How much work was done By my ancestors Under slaver's rule,
But sure as hell The total's got to run At least,
To forty acres and a mule.

Maintenant dites moi
combien de tâches mes ancêtres ont-ils effectué sous le joug de l'esclavage,
mais aussi sûr que l'enfer existe le total équivaut au minimum
à quarante acres et une mule

Now i'm sayin' this / To see folks sweat / `cause i'm not bitter / Neither am i cruel,
But ain't nobody paid / For slavery yet;
About my forty acres and a mule.

Maintenant je dis ceci / pour voir des gens en sueur / car je ne suis ni amer ni cruel,
mais personne n'a été payée / pour les années d'esclavage; / à propos de mes quarante acres et ma mule.

We had a promise / That was taken back, / And when we hollered
It was, "hush, be cool!" / Well me, / I`m bein' rowdy / Hot an' black:
I want my forty acres and a mule!

Une promesse nous a été faite,/ qui n'a pas été tenue /
C'était "silence, sois calme!" / Eh bien, moi, / je suis un être bruyant / chaud et noir:
je veux mes quarante acres et ma mule!

Don't tell me / Not to get myself upset, / Don't look at me / Like i'm some kinda ghoul,
Jus' answer quietly / When do I get / My goddam forty acres and my mule?

Ne me demande pas / de ne pas être bouleversé,
ne me regarde pas comme une sorte de vampire,
réponds juste doucement / quand ais-je eu / mes putains de quarante acres et ma mule?

No thanks, / I'll take my own self / Out to lunch.
No thanks, / I'll dig me / My own swimmin'pool,
An' lay / An' play aroun' / With my own bunch,
If i git forty acres and a mule

Non merci, / je vais me débrouiller pour manger.
Non merci, / je vais creuser ma propre piscine
et m'allonger / et jouer autour / avec mon propre groupe
si j'obtiens mes quarante acres et ma mule

`cause interest gotta go on / jus' like rent,
(I may be crazy, but I ain't no fool) / One hundred years of debt / at ten percent per year,
Per forty acres, / An' per mule.

Car les intérêts vont me revenir / comme un loyer
(je suis peut-être fou mais pas idiot) / 100 ans de dette / à 10 pour cent / par an,
pour quarante acres et par mule.

Now add that up / an' ooooeeee looka there!
No wonder y'all / called great grandmaw a jew'l.
Jus' pay me that / an' call the whole thing square
yes lordy,
Forty acres and a mule!

Maintenant ajoute cela / et regarde par là!
ne me fait pas passer des vessies pour des lanternes
Paie moi juste ça / ?
seigneur
quarante acres et une mule!

Sources:
- Farid Ameur: "La guerre de Sécession", PUF, Que sais-je?, 2004. Remarquable mise au point sur le sujet. L'auteur narre avec rigueur et vivacité les diverses péripéties de la guerre de Sécession.
- Pap Ndiaye: "Les Noirs américains. En marche pour l'égalité", Découvertes Gallimard, 2009.
- André Kaspi: "Les Américains. 1. Naissance et essor des États-Unis (1607-1945)", Point histoire.
- Nicole Bacharan: "Les Noirs américains. Des champs de coton à la Maison Blanche.", Panama, 2008.
- André Kaspi: "La guerre de Sécession: les Etats désunis", découvertes Gallimard.

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