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jeudi 16 juillet 2026

Soro Solo : une discussion enchantée.

A la faveur d'un commentaire laissé sur ce blog, nous avons eu la chance d'entrer en contact avec Souleymane Coulibaly. Si ce nom ne vous dit rien, il y a fort à parier que celui de Soro Solo, son pseudo médiatique, vous parle davantage. Les auditeurs de France Inter se souviennent sans doute de cette voix reconnaissable entre toutes et du duo irrésistible qu'il formait avec Vladimir Cagnolari, chacun se renvoyant la balle en des joutes amicales et enjouées. (1) Pendant quelques années, les deux compères animèrent L'Afrique enchantée, une émission détonante diffusée sur les ondes de la radio publique. 

Le rendez-vous - estival et quotidien, puis dominical et hebdomadaire - fait figure d'ovni dans le paysage radiophonique français. Tambour battant, les notes de Coopération - le tube de Sam Mangwana et de Franco - saisit l'auditeur par surprise, avant que le duo aux manettes n'entrent piste. 

L'émission mêle reportages, témoignages d'artistes, archives et musique. Elle propose une immersion dans les cultures, les sociétés et les imaginaires africains, en assumant un ton chaleureux, complice et souvent humoristique. Pour donner du liant au récit, Cagnolari et Soro Solo ponctuent leur propos de morceaux, savamment sélectionnés pour illustrer l'histoire, les luttes ou les fêtes du continent, insistant sur l'intrication entre musique et politique. Une démarche que, sur l'histgeobox, nous ne pouvons qu'approuver. L'émission a ainsi joué un rôle dans la diffusion et la meilleure connaissance en France de genres musicaux africains aussi variés et essentiels que le mbalax sénégalais, le highlife et l'afrobeat nigérian, la rumba congolaise ou encore le maloya réunionnais. 

Derrière un ton badin, chaque émission dresse les enjeux politiques et sociaux d'un pays, d'une région du continent. Sans passer sous silence les difficultés, les conflits armés, les dissensions régionales, les crises sanitaires, les comparses donnaient aussi à voir  une Afrique vivante et innovante, loin des clichés et stéréotypes éternellement ressassés. Ce faisant, elle a joué un rôle salutaire dans la déconstruction des visions simplistes de l'Afrique. 

Soro Solo a eu la gentillesse de répondre à quelques questions et nous l'en remercions chaudement. 

Pourriez-vous vous présenter en quelques lignes ?

Mon nom à l’état civil c’est Souleymane COULIBALY

Mon nom d’usage dans l’espace public c’est SORO SOLO

Je suis né à Korhogo dans le nord e la Côte d’Ivoire.

Après le lycée, je suis rentré à l’Institut des Science et Techniques de la Communication (ISTC) d’Abidjan. Puis je suis venu parachever mes études de journaliste et production radio à l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) à Bry-Sur-Marne.

Je suis rentré au pays en 1984, travailler à Radio Côte d’Ivoire, la chaîne nationale de service public.
Suite à la guerre civile déclenchée dans le pays en 2002, j’ai sollicité et obtenu l’asile politique en France en 2002.

Je suis rentré à RFI comme reporter pigiste en 2003 puis l’Eté 2006, mon complice Vladimir Cagnolari et moi avons proposé l’Afrique Enchantée à France Inter. Après trois Eté, l’émission a été installée sur la grille d’hiver… 

Vous avez présenté l'Afrique enchantée, une émission très marquante de France Inter. Comment avez-vous eu l'idée de créer cette émission et qu'elles étaient vos objectifs initiaux?

 A propos de l’Afrique, les média français, parlent plus volontairement de la corruption, des guerres, des dictatures, de la pauvreté et j’en passe… On ne peut pas nier toutes ces problématiques du continent… Mais il n’y a pas que ça…

 En Afrique, il y a comme ailleurs dans le monde, des cerveaux ou des cancres, des artisans, des paysans, des créateurs artistiques etc… A partir de ce constat, nous (Vladimir et moi) voulions raconter les Afriques autrement, leur passé, leur présent ou leur futur rêvé...Voilà pour le fond

 Pour la forme, on a juste repris le modèle des sociétés de ce continent où la musique - horizontalement, verticalement, en circonvolution - est au cœur du corpus social.

Les épopées, les grandes batailles, les légendes, les héros, l’actualité, les prophètes, le quotidien etc… tout est documenté par la musique, notamment par les ‘’Djéli ‘’ (connus sous le nom de Griot) d’Afrique Occidentale, les ‘’Gnawas’’ du Maghreb ou les ‘’Azmaris’’ d’Ethiopie…. D’où notre slogan : « L’Afrique Enchantée raconte les Afriques à travers ses musiques… »

Quel fut la réception de l'émission auprès du public et de la profession?

Les auditeurs de France Inter ont chaleureusement accueilli notre projet. Les confrères de la profession ont été tout aussi enthousiasme.

La quasi-totalité des grands quotidiens ou hebdomadaires nous ont gratifié de sympathiques papiers dans leurs colonnes, notamment Le Monde Afrique, l’Huma, Libé, Marianne, Jeune Afrique pour ne citer que quelques publications…

Nous ne sommes pas peu fier d’avoir été distingué par la profession car  le Jury du « Grand Prix des Radios Francophones Publiques », composé de spécialistes des questions intégrations-immigrations et de journalistes de presse écrite, désignés par Radio-Canada, Radio France, la RSR (Radio Suisse Romande) et RTBF qui a décerné son prix 2009 à notre production ‘’Dans les Pas de Nos Pères’’ et à ‘’Le Journal de moi-même’’ de Delphine Salte.

Quel est votre meilleur souvenir de l'émission (rencontre ou autre)?

Ah là-là, toutes nos émissions sont un énorme plaisir. Tous nos vagabondages de reporters à travers le continent ont tous été énormes…

Mais je retiendrai deux exemples pour faire court.

1 - En 2010 on est allé tous les deux en Afrique du Sud, l’année où le pays organisait la Coupe du Monde… On n’y est pas restés pour la coupe du monde. Mais on a ramené du matériel pour 5 productions... C’était juste jouissif de nous entretenir entre autres avec Johnny Clegg ou Hug Masekela…Voici le lien de l’une d’elles.

2 – En 2013, on a réussi le pari d’aller produire et enregistrer l’intégral de l’émission à Dakar. On n’a jamais pu remettre le couvert ailleurs en Afrique because of restriction de budget de production. A écouter ici

Pour quelles raisons l'émission s'est-elle arrêtée ?

Difficile de vous dire la raison précise de l’arrêt de l’émission…

Disons que nous avons le sentiment que la direction a fini par être agacée par certains sujets sensibles abordé dans l’émission…

Notamment les coups d’états africains puants la France-Afrique, des chefs d’états africains pas démocratiquement élus mais soutenus par  Paris, les dégâts écologiques de AREVA au Niger ou le contrôle des économies africaines à travers le franc CFA à etc…

Que faites-vous depuis la fin de l'émission ? (vous me l'avez indiqué dans votre mail précédent, mais vous voulez peut-être préciser des éléments).

Je me suis recyclé dans le théâtre. J'ai écrit  2 spectacles.

1 - ''La Bal Marmaille'', un ‘’biopic’’ théâtral qui résume mon parcours de vie, de ma petite enfance à Korhogo, ma ville de naissance, à la concrétisation de mon rêve d’enfant qui était de parler un jour à la radio comme le sorcier blanc qui parlait dans cette grosse caisse que mon père avait ramené d’Abidjan, la capitale de la Côte-d’Ivoire…

 2 - ''Le CabaretAfricain''.  

On aborde des thématiques diverses et variées :
- Les régimes autocrates du continent africain et les luttes politiques avec l'arme de la musique, incarnées par le célèbre Nigérian Fela Anikulapo Kuti.- La coopération de dupe (France - Afrique).
- On consacre un tableau au massacre de soldats africains de la 2° guerre mondiale, au camp de Thiaroye au Sénégal le 1° Décembre 1944.
- On fait un focus sur l'exploitation et le pillage des richesses du continent africain par les puissances occidentales et aussi par la Chine le dernier prédateur à débarquer en Afrique.
- On fait un éclairage sur certaines causes objectives de la migration des jeunes africains vers l'Europe.
- On traite le brûlant sujet de la dette extérieure de l'Afrique en exhumant le dernier discours du 29 Juillet 1987 de l'ex président du Burkina Faso, feu Thomas Sankara, à Addis Abeba, lors du sommet des chefs d'État et de gouvernement de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) à propos de la dette  extérieure de l'Afrique, malicieusement imposée aux africains... Thomas Sankara a été assassiné le 15 Octobre 1987, soit exactement trois mois après son discours emblématique en Ethiopie.

Avez-vous d'autres projets avec Vladmir Cagnolari ?

Vladimir Cagnolari et moi sommes les deux récitants de ''Soundiata, Une Épopée Musicale'' écrit par Vlad seul. Le spectacle revient sur la création du rayonnant Empire du Mali au 13° siècle par Soundiata Kéïta.

Et depuis Avril 2026, je présente la chronique « Une Chanson, Une Histoire » dans Afrique Soir sur Rfi.

Enfin, pourriez-vous nous présenter les cinq morceaux que vous emporteriez sur une île déserte?

« Colonial Mentality » de Fela Anikulapo Kuti

« Strange Fruit » de Billie Holyday

« War » de Bob Marley

« A Luta Continua » Miriam Makeba

 « Dallas » de Youssou N’Dour

Notes:

1. Entre les deux compères s'immisçait également la "nièce", Hortense Volle qui venait délivrer ses coups de cœur littéraires et cinématographiques.

Sources : 

A. Les archives de l'Afrique enchantée.

jeudi 29 août 2024

Le Cap-Vert, un archipel de musiques.

Le Cap-Vert est un archipel de l'océan Atlantique situé à 500 km au large du Sénégal. Ce n'est pas un cap et il n'est vert que trois mois de l'année. Composé d'une dizaine d'îles volcaniques et arides, il n'était pas peuplé lorsque les marins portugais y débarquèrent au milieu du XV° siècle. Aux yeux des colonisateurs, l'absence de ressources est compensée par une position géographique avantageuse qui transforme les lieux  en une escale sur la route entre l'Afrique et l'Amérique, dans le cadre du commerce triangulaire. Le peuplement cap-verdien, fruit de cette traite négrière, se caractérise par un très important métissage. Des dizaines de milliers d'individus arrachés à l'Afrique y débarquent pour trimer sur des plantations de canne à sucre ou de coton détenues par les colons portugais.   

 

"Sodade" est une célèbre morna interprétée par Cesaria Evora qui puise son inspiration dans l'émigration forcée de milliers de Cap-verdiens vers São Tomé-et-Principe, contraints par le pouvoir colonial de travailler dans les plantations de cacaos pour le compte de propriétaires terriens portugais, dans des conditions proches de l'esclavage.

Les métissages, nombreux, contribuent à la formation d'un créole appelé kriulo, fruit de la rencontre entre le portugais et les langues mandingues et wolof. Le syncrétisme musical typique de l'archipel réside aussi de cette multiplicité des influences culturelles : européenne avec les valses, mazurkas et polka, africaine avec le lundu et caribéenne avec le merengue... Ce que l'on entend très bien dans le morceau "São Vicente Di Longe", lui aussi interprété par Cesaria Evora.


Au début des années 1960, les puissances européennes abandonnent la plupart de leurs possessions outre-mer, mais pas Salazar, qui entend au contraire perpétuer l'œuvre civilisatrice de la colonisation, en particulier dans ses possessions africaines du Cap-Vert, de Sao Tomé, de Guinée-Bissau, du Mozambique et d'Angola. L'empire, considéré comme le garant de la grandeur du pays, fait l'objet d'une intense propagande. L'Estado novo forge la fable du "luso-tropicalisme", une voie portugaise de colonisation, soit-disant respectueuse des cultures autochtones et propice aux métissages. Ce luso-tropicalisme est une entreprise de mystification. Dans les faits, les populations africaines se voit imposer le travail forcé et une législation discriminatoire. Salazar se contente de réformes cosmétiques, comme celle qui consiste à ne plus parler de colonie, mais de province d'outre-mer.

Le contexte international s'avère pourtant propice au processus de décolonisation, comme en atteste la disparition récente des empires coloniaux britannique et français. Le soutien de l'ONU aux mouvements de libération nationale, le jeu des grandes puissances dans le cadre de la guerre froide contribuent à fragiliser la perpétuation de la présence portugaise en Afrique. En Angola dès 1961, puis en Guinée-Bissau et au Cap-Vert deux ans plus tard, les mouvements nationalistes se lancent dans la lutte armée.

Au Cap-Vert, le héros de l'indépendance se nomme Amical Cabral. Né en Guinée Bissau de parents cap-verdien, l'homme, formé à l'agronomie à Lisbonne, imprégné de marxisme, est convaincu de la nécessité de réafricaniser les esprits par la culture.

Avec d'autres, en 1956, il fonde le Parti Africain pour l'Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). Après la répression sanglante d'une grève des dockers du port de Bissau en 1959, le PAIGC se lance dans l'action directe. La plupart des combats se déroulent en Guinée, car les caractéristiques géographiques de l'archipel cap-verdien se prêtent mal à la résistance armée. 


Les autorités portugaises, inflexibles, accroissent la présence militaire sur place, lançant la redoutable PIDE (Policia Internacional e de Defesa do Estado), la police politique, aux trousses des combattants nationalistes. Embourbées dans des guerres d'usure ingagnables, les forces armées portugaises ne parviennent pas à prendre l'avantage sur un ennemi qui exploite à merveille les spécificités du terrain. La crise militaire devient politique. Non seulement les guerres coloniales engloutissent la moitié des fonds publics, mais elles provoquent également de nombreuses victimes (8 000 morts et 30 000 blessés). Finalement, de jeunes officiers de gauche regroupés dans le Mouvement des Forces Armées (MFA) se prononcent pour une claire reconnaissance du droit des peuples à l'autodétermination, prélude au renversement pacifique de la dictature par la Révolution des œillets, le 25 avril 1974. Dans les semaines qui suivent l'empire pluri-séculaire s'effondre comme un château de carte. Le 5 juillet 1975, le Cap-Vert proclame son indépendance. L'année suivante, Nho Balta & Black Power en donne une traduction musicale avec le morceau "5 de julho". 


Os Tubarões (les requins) s'imposent comme le groupe fétiche des années post-indépendance. Sur "Labanta braço", Ildo Lobo célèbre l'indépendance si chèrement acquise. Il chante: "Lève le bras et crie pour ta liberté / Crie, peuple indépendant / Crie, peuple libéré / Cinq Juillet, synonyme de liberté . Cinq Juillet, chemin ouvert vers le bonheur . Crie « Vive Cabral! » / Honore les combattants de notre patrie". Sur "Djosinho Cabral" (1979), il rend hommage à Amical Cabral.

Dans le cadre des guerres de libération, la musique a joué un rôle crucial pour des populations soucieuses de revendiquer fièrement leur africanité. Ainsi, afin de contrer l'acculturation, compositeurs et interprètes s'employèrent à la perpétuation des musiques autochtones, valorisant le chant en kriulo plutôt qu'en portugais, utilisant des instruments indigènes ou en maintenant les pratiques festives prohibées par la puissance coloniale comme le batuque. Spécificité de l'île de Santiago, ce symbole de la résistance africaine est pratiqué par des femmes. Réunies en cercle et chantant en choeur, les participitantes se servent d'un paquet de pagne serré entre les jambes en guise de percussion. Au milieu une soliste s'adonne au finaçon, un genre déclamatoire. (1) La plus fameuse de ces chanteuses se nomme Nacia Gomi. 

La misère précipite de nombreux Cap-Verdiens sur les routes de l'exil; c'est aussi le cas des musiciens, qui cherchent à l'étranger des opportunités. Dans le même temps, Cabral incite les artistes de la diaspora à s'engager dans la résistance musicale. Ces derniers répondent à l'appel, à l'instar de Voz de Cabo Verde, un groupe cap-verdien formé à Rotterdam, dont les compositions animent, non seulement les soirées de la diaspora aux Pays-Bas, mais contribuent aussi à chanter les louanges des soldats en lutte. Sur le morceau "Combatentes PAIGC", ils chantent "Vive Cabral / Vive les combattants du PAIGC / Vive le liberté". La formation rassemble de talentueux musiciens tels que Luis Morais ou Bana. Ce dernier compose "Pontin & pontin". 


Plusieurs genres musicaux apparaissent et se développent dans les îles cap-verdienne:

La morna constitue une part essentielle de l'identité insulaire, comme un lien invisible qui relierait les Cap-Verdiens du monde entier. Ces mélopées indolentes racontent en musique toute une variété de sentiments, qu'ils soient liés à l'amour perdu, l'exil ou la sodade, la mélancolie liées à un passé douloureux, mais assumé. Le genre, sans doute né au XIX° à Boa Vista, associe danse et poésie à la musique. En appui au violon et à la guitare portugaise à dix cordes, l'instrument emblématique du genre est le cavaquinho, une petite guitare à quatre cordes importée du Portugal. Reconnaissable à son timbre aigu, l'instrument contribue généralement à la base rythmique. Chantée en kriulo, cette musique raffinée, qui n'est pas sans évoquer le fado, est tolérée par l'Estado Novo. Originaire de l'île de Brava, le poète Eugenio Tavares donne ses lettres de noblesse à une morna qu'il contribue dans ses compositions à rendre plus romantique, lente et sensuelle. Exemple avec le morceau Carta di Nha Cretcheu interprété par Fernando Quejas.

La reine de la morna reste incontestablement Cesaria Evora. La chanteuse naît dans une famille nombreuse et pauvre de Mindelo. Le père, violoniste, meurt alors qu'elle n'a que 7 ans, ce qui contraint sa mère à la placer dans un orphelinat. Elle est initiée à la musique par un marin. La pauvreté, l'alcoolisme, l'absence d'industrie musicale au Cap-Vert contrarièrent longtemps la carrière d'une chanteuse dont la voix auraient pourtant dû faire se prosterner la planète entière. C'est sur le tard, à la faveur de la rencontre avec José da Silva, producteur et fondateur du label Lusafrica, que "la diva aux pieds nus" accède enfin à la renommée. L'un de ses plus grands succès se nomme "petit pays".  


La coladeira est le genre typique de Mindelo, le principal port de l'archipel. Apparue au début du XX° s, elle consiste dans un premier temps à jouer des mornas sur un rythme plus rapide. Bientôt, elle s'en détache pour devenir une musique urbaine, incorporant des instruments électriques, dont les thèmes abordent de manière sarcastique les grands sujets de société. Le clarinettiste Luis Morais en est un des plus éminents interprète et compositeur. En 1967, "Boas Festas" ("joyeuses fêtes") remporte un grand succès.

L'indépendance marque aussi le retour en grâce d'un genre méprisé et considéré par l'ancien colonisateur comme un symbole d'insoumission, de résistance culturelle et donc prohibé dans les lieux publics: le funana. Originaire de l'île de Santiago, ce rythme très enlevé est assuré par le raclement d'un couteau sur une barre de fer (ferro), tandis que la gaïta, l'accordéon diatonique, soutien le chant. Code Di Dona, un des premiers compositeurs du genre, connaît un grand succès, avec Fomi 47 La chanson raconte la façon dont de nombreux Cap-Verdiens cherchèrent à fuir la famine en 1959, craignant de revivre une tragédie comparable à celle qui avait tué 30 000 personnes, le tiers de la population, en 1947. "C'était en 1947, il n'avait presque pas plu. / Découragé par la vie, je suis allé m'enrôler pour São Tomé; / m'inscrire sur la liste, le numéro 37. / J'ai baissé la tête et je me suis assis / pour réfléchir à ma vie, / puis j'ai ramassé mes affaires, / Je les ai mises dans un sac / et je suis monté dans la barque / qui m'emmenait au bateau..."

Sous le manteau, le genre se perpétue, avant de connaître un essor fulgurant une fois la liberté recouvrée. A partir des années 1970, l'utilisation d'instruments électriques transforme le genre comme en témoigne "Bejo bafatada" du groupe Ferro Gaïta.


De 1974 à 1980, le Cap-Vert et la Guinée-Bissau font destin commun, avant que les dissenssions ne conduisent à la séparation. Dans l'archipel, le parti unique mène une politique autoritaire d'inspiration marxiste. Beaucoup bars et cafés ferment, contraignant au départ de nombreux artistes. L'ouverture démocratique intervient finalement en 1990. Musicalement, les synthés déferlent partout, soumettant coladeiras ou funanas à un véritable électrochoc. Exemple avec "Cabo Verde Show" un titre de Nova Coladeira.

Le succès de Cesaria Evora permit non seulement de placer le Cap-Vert sur la carte de la sono mondiale, mais favorisa également l'émergence de toute une nouvelle génération d'artistes dont les plus fameux se nomment Tcheka, Maria Alice ou encore Mayra Andrade, dont on peut entendre la superbe voix  sur "Juana".

Pour tous ceux désireux de mieux connaître cette musique, nous vous conseillons dans la description de cette épisode trois très belles compilations. Terminons avec ce sublime morceau d'Abel Lima intitulé "Corre riba corre baxo". 

Ce billet existe aussi en version podcast : 

Notes :

1. Sur cette musique enlevée, des danseuses se relaient et se transmettent un pagne (pano) en guise de témoin. 

Sources:

A. Jordane Bertrand: "Dictionnaire insolite du Cap-Vert", Cosmopole, 2016.

B. "Le Cap-Vert : au gré des vents", Jukebox diffusé sur France Culture

C. Plusieurs émissions consacrées aux musiques cap-verdiennes sur Radio nova:  

- "Le voyage immobile" #23 de Sophie Marchand du 27/03/2021

- "Avec Cesária", un podcast en 10 épisodes consacré à la "diva aux pieds nus". 

- "Sodade" et "Djonsinho Cabral" dans le Classico néo géo de Nova.

D. "La musique du Cap-Vert" sur le site Rencontres au bout du monde.  

E. "Afrique, la musique des indépendances : Angola, Guinée-Bissau, Cap-Vert... ", une émission de Vladimir Cagnolari dans le cadre de Continent musique sur France Culture.

F. PAM: "5 juillet 1975: les Cap-Verdiens levaient les bras..."

Discographie:

- "Space echo: the mystery behind the cosmic sound of Cabo Verde finally revealed", Analog Africa. 

- "Cap-Vert:Anthologie 1959-1992", Musique du monde, 1995.

- "Synthesize the soul: Astro-Atlantic hypnotica from Cape Verde Islands 1973-1988"

vendredi 1 mars 2024

"Mona Ki Ngi Xica" de Bonga, la lutte pour l'indépendance de l'Angola

 


Une guerre de libération de quinze ans

 Accostée dès la fin du XVe siècle par les navigateurs portugais, la région de l'Angola actuel est conquise progressivement à partir du XVIe siècle. Malgré la résistance de souverains comme la reine Njinga, cette domination coloniale, liée à la traite des esclaves vers les Amériques, s'étend jusqu'à la fin du XIXe siècle et l'expansion vers l'intérieur. La dictature de l'Estado Novo, menée par Salazar (1932-1968) puis son successeur Caetano (68-75), fait du peuplement et de la défense d'un Portugal qui s'étendrait "du Minho jusqu'à Timor" (de la frontière nord avec l'Espagne jusqu'à l'Asie du sud-est) une composante essentiel du régime et de son nationalisme. Alors que Britanniques, Belges et Français ont dû se résigner, contraints et forcés, à accorder l'indépendance à leurs colonies africaines, le Portugal s'accroche au Cap-Vert, à la Guinée-Bissau, au Mozambique et donc à l'Angola.

Neto proclame l'indépendance en 1975 [source: Lumni]

 Mais depuis le début des années 1960, le Portugal doit faire face à un vent de contestation grandissant dans ces colonies. En février 1961, des émeutes urbaines ont éclaté à Luanda. Les insurgés attaquent les prisons et des troubles ont lieu dans tout le pays, notamment dans les mines de cuivre et les plantations de café. Trois mouvements se forment dans les différentes parties du pays, parfois soutenues par des pays extérieurs. Au nord, le FNLA est soutenu par le Zaïre de Mobutu, au sud-est, l'UNITA de Jonas Savimbi se réclame du maoïsme. Autour de Luanda, la capitale, le MPLA, marxiste et dirigé par Neto et de Andrade, est le plus ancien (1956) et le plus important. Il est soutenu par le Cuba de Fidel Castro. Ces trois mouvements, qui recrutent majoritairement dans des régions séparées, sont en rivalité (ce qui les conduira à la guerre civile dès l'indépendance).

Des soldats portugais en Angola pendant la guerre coloniale de 1961 à 1975. Wikimédia/Guilmann

 On insiste souvent, et à juste titre, sur l'impact des guerres d'indépendance pour le Portugal, puisque des dizaines de milliers de jeunes hommes fuient vers la France pour échapper au service militaire, porté à 4 ans en 1968, et que les jeunes officiers qui y combattent finissent par renverser la dictature le 25 avril 1975. Mais les colonies, à commencer par l'Angola, subissent quinze ans de guerre au cours de laquelle des dizaines de milliers de personnes perdent la vie. Massacres, bombardements au napalm, emprisonnements, règne de l'arbitraire prolongent la violence coloniale par une guerre sans merci.


 
Bonga, un athlète de la lutte pour l'indépendance

Bonga est né le 5 septembre 1942 en Angola. Si ses parents lui donnent pour nom Bonga Kuenda, il reçoit très rapidement un nom chrétien et portugais à l'occasion de son baptême: José Adelino Barceló de Carvalho. Il grandit dans les musseques, ces bidonvilles "bâtis avec le sable". Adolescent, il s'enthousiasme pour la musique, la danse... et le sport, football et athlétisme, pour lequel il est très doué. Sélectionné dans les équipes juniors du Portugal en athlétisme, il s'éloigne de l'Angola à 23 ans, en 1966, devenant même Champion du Portugal du 400 mètres en 1969. A ce titre, il bénéficie du privilège de voyager librement. Il en profite pour servir de courrier entre les exilés politiques en métropole et les combattants du MPLA en Angola, réutilisant à cette occasion son nom originel de Bonga Kuenda. Lorsque la PIDE, police politique du régime salazariste, s'en rend compte, Bonga se réfugie à Rotterdam au Pays-Bas, abandonnant le sport pour se consacrer à la musique. C'est dans ce contexte qu'il réalise son premier disque en Europe, sobrement intitulé Angola 72. La chanson "Mona Ki Ngi Xica" en fait partie.

Il n'est pas soldat, ses armes à lui, ce sont ses chansons. Celles-ci, inspirées par les musiques qu'il a entendues au pays et en Europe, parlent à tous ces exilés plein de mélancolie, à Rotterdam, Paris ou Lisbonne, où il peut de nouveau s'installer après la révolution de 1974. Si l'Angola devient finalement indépendant en 1975, le pays continue à connaître la guerre pendant plusieurs décennies, les mouvements indépendantistes se disputant le pouvoir, sur fond de guerre froide et de rivalités régionalo-ethniques.

 


Semba !!

Musicalement, Bonga est l'enfant des circulations entre l'Angola, l'Europe et les Amériques, singulièrement le Brésil et les Caraïbes. Ces circulations, faîtes d'allers-retours réguliers et de métissage, ont donné naissance, sur le continent africain, à de multiples genres nouveaux, de l'Afrobeat à la rumba congolaise en passant par le semba. Circulations musicales qui reflètent les mobilités humaines. La colonisation, malgré l'écrasement impitoyable des cultures qu'elle a entrainé, a puissamment contribué à ces circulations. Le semba est ainsi né de cet aller-retour entre l'Angola, colonisé par les Portugais, et le Brésil, où des millions d'être humains ont été déportés et mis en esclavage. On le sait, les esclavagisés ont emporté avec eux les rythmes, parfois les instruments, les danses qu'ils pratiquaient avant leur asservissement. Au XIXe siècle, de ces rythmes naît la samba,  à partir du choro, du maxique et de la marcha. C'est avant tout la musique du Carnaval. Avec l'essor de la radio et du disque au XXe siècle, ces rythmes continuent leur circulation, parfois à l'intérieur des empires. Les chants et danses reviennent donc en Afrique, profondément transformés, et font écho aux musiques dites traditionnelles, qui n'ont pas complètement disparu. Nul doute que la présence de Cubains complexifie ces métissages. C'est ainsi que se développe le semba. N'Gola Ritmo joue un rôle-clé dans ce retour aux sources créatif. Fondé par Liceu Vieira Dias dans les années 1940, le groupe participe à cette renaissance culturelle angolaise en puisant dans le répertoire poétique et musical traditionnel, y mêlant des rythmes et des instruments nouveaux, du fado portugais autant que des musiques brésiliennes. Dans les années 1960, le semba participe, souvent de manière clandestine car subversif, aux tentatives de réappropriation de leur culture par les Angolais, en lutte pour leur indépendance. 

Bonga raconte, dans une de ses compilations, ses souvenirs d'adolescents à Luanda

Bonga y participe, d'abord en jouant dans le groupe de son père, qui est accordéoniste, puis avec son groupe Kissueia, dont le nom signifie "misère", celle des quartiers pauvres de Luanda où il a grandi. Un instrument, que Bonga utilise toujours, symbolise cette quête, c'est la dikanzas.

D'après le site dikanzadosemba, "Dikanza est composé du mot « kanza » qui signifie « tailler ou rayer » et du préfixe « di » qui désigne une personne ou un objet, ce qui donne le mot « Dikanza » soit un objet taillé. L’instrument appartient à la famille des idiophones raclés, similaire au « güiro » et au « reco-reco ». Il s’agit d’une grande tige en bambou ou en bois striée que l’on racle ou frotte avec une petite baguette en bois. Il fait partie des instruments traditionnels du Semba." [Source: site dikanzadosemba]

Le semba d'Angola 72 est varié, rapide ou lent selon l'humeur, très mélancolique pour "Mona Ki Ngi Xica". La chanson parle de l'exil des jeunes hommes angolais, qui ont laissé derrière eux femme et enfants, prenant le maquis ou fuyant la répression, les combats et la violence coloniale. On comprend aisément que cette chanson, pleine de tristesse, qui parle d'amour et de souffrance, ait si bien contribué à consoler les Angolais de la diaspora, en Europe ou ailleurs. Il est aussi lié à cet saudade dont les Portugais se sont faits une spécialité. La chanson est en kimbundu (l'intégralité des paroles ici). C'est une des langues nationales et la deuxième langue bantoue la plus parlée en Angola, avec 2 millions de locuteurs natifs estimés, vivant dans la région de Luanda et au nord du pays. Le groupe ambundu, qui le parle, est estimé à plus de 8 millions de personnes. Quelques mots sont même usités par les lusphones, en Angola et au Portugal, comme "guita" signifiant argent...

 



"Mona Ki Ngi Xica" (1972)

 Alukenn n'golafua
N'ga mu binga kia
Muene ondo kala beniaba
Eme n'gondodiame

Mona mona muene
Kissueia weza
Mona mona muene
Kalunga n'gumba

N'zambi awani banack mona
N'ga muvalele
Muene ondo kala beniaba
Eme n'gondodiame

 Voici une libre traduction à partir de traductions en anglais:

 L'enfant que je laisse derrière moi

Attention, j'encoure un danger mortel !

Et je t'ai déjà averti

Qu'elle va rester ici et que je vais partir

Cet enfant qui est le mien

Des méchants lui veulent du mal

Cet enfant qui est le mien

Sur une vague d'infortune

Dieu m'a offert cet enfant

Que j'ai amené au monde

Et elle va rester

Alors que je vais partir

 



 Dans une version éditée en France en 1980, Bonga valide lui-même ce "dernier message":

Mona ki ngi Xiça (Le dernier message)

Dans la fuite désespérée

et dans la mort indésirable,

nous laissons les fils

que nous aimons.

A l'heure du départ,

nous pleurons la dernière larme,

nous disons le dernier message

à la fille que nous laissons.


La chanson a connu un regain d'intérêt en 1996 suite à la sortie du film de Cédric Klapisch Chacun cherche son chat. En 2010, Bonga et Bernard Lavilliers ont interprété ensemble une version mêlant le kimbundu et le français dans la chanson "Angola". A plus de 80 ans, Bonga continue à donner des concerts qui ont toujours été, depuis les années 1970, les meilleurs moments pour ressentir ce mélange d'énergie et d'engagement qui définissent l'artiste.

 

Pour prolonger:

Sur l'histgeobox:

- Cuba en Afrique, une odyssée musicale 
- Super mama djombo: "Sol Maior Para Comanda" (1979)

A lire:

 - Linda Marinda Heywood, Njinga. Histoire d'une reine guerrière (1582-1663), La Découverte, 2018 

- Guillaume Blanc, "Sortir du cauchemar colonial", in L'Histoire, n°517, mars 2024

- Histoire de la semba


Obrigado/Remerciements à Baba

mardi 23 janvier 2024

Quand Ramy Essam, et les manifestants de la place Tahrir, réclamaient le départ du dictateur Moubarak.

La tutelle européenne sur l'Egypte cesse en 1952 avec la prise du pouvoir d'un groupe d'officier qui chasse le roi Farouk, l'armée britannique et proclame la République. Nasser, le nouveau raïs, met les oppositions hors-la-loi et instaure un régime de parti unique. Acteur clef du mouvement des non-alignés, il devient le champion du panarabisme. Le dirigeant s'éteint en 1970, après avoir subi une défaite militaire dans le cadre de la guerre des six jours contre Israël. Son successeur et vice-président, Anouar el-Sadate, tourne le dos aux options socialisantes en libéralisant l'économie. Après une nouvelle défaite militaire contre l’État hébreu, un traité de paix signé en 1979 acte la reconnaissance tacite d'Israël. En 1981, Sadate est assassiné par des militants islamistes. Le vice-président, Hosni Moubarak devient le nouveau dirigeant. Militaire lui aussi, il prend ses distances avec les mouvements islamistes, sur lesquels Sadate s'était appuyé. Indéboulonnable pendant trente ans, le dictateur détricote l'héritage social de Nasser, tandis qu'une corruption galopante se met en place. 

Ahmed Abd El-Fatah from Egypt, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
 

En janvier 2011, dans le sillage de la révolution arabe, le mécontentement se mue en contestation ouverte. Au Caire, la place Tahrir devient l'épicentre de la colère, tandis que, de proche en proche, les manifestations gagnent tout le pays. Les aspirations démocratiques sont immenses. La moitié des habitants a moins de 25 ans et n'a jamais connu autre chose qu'un militaire à la tête de l’État. 

Ramy Essam, a 23 ans, il est étudiant en architecture à Mansourah, une ville située dans le delta du Nil, à 120 km au nord du Caire. Dès les premiers rassemblements, le jeune homme débarque dans la capitale, avec sa guitare sous le bras. Tout au long de l'occupation de la place Tahrir, il vit dans le village de tentes, qui sert de quartier général aux centaines de milliers de manifestants. Le 28 janvier 2011, Ramy monte sur une scène improvisée et interprète Irhal («Dégage!» / إرحل ),  une chanson écrite en quelques heures à partir des slogans des manifestants et dans laquelle il réclame le départ du président. « Nous ne demandons qu'une seule chose, dégage, dégage, à bas, à bas Hosni Moubarak, le peuple veut la chute du régime”."C'était une journée que l'on a appelée " vendredi de colère", j'ai vu des gens mourir, des gens frappés et j'ai pensé, soit je reste vivant et libre, soit je meurs... Alors, je n'ai plus réfléchi, je suis monté sur scène et j'ai chanté", se souvient-il. Trois jours plus tard, le 1er février, Moubarak réaffirme son intention de se maintenir au pouvoir, ce qui incite de nouveau Essam à interpréter "Dégage". Le lendemain, les baltaguias, les hommes de main payés par le pouvoir, chargent à dos de chameaux les manifestants antigouvernementaux. Le chanteur remonte sur scène. "J'avais été frappé à la tête, mais pendant deux jours, j'ai continué à chanter. C'était amusant, car  j'avais des bandages comme tous ceux qui m'écoutaient. Nous étions heureux car nous avions le sentiment d'avoir remporté la victoire.


Si les morceaux d'Essam touchent au coeur des protestataires, qui les reprennent à l'unisson, c'est aussi que la musique s'impose naturellement comme le médium populaire idéal pour synthétiser un message laconique et percutant à l'intention du dictateur: «dégage». En Égypte, la révolution se caractérise par l'absence de partis organisés et de leaders politiques. Empêchés d'agir en véritables citoyens pendant des décennies, les manifestants sont, pour beaucoup d'entre eux, peu familiarisés avec un discours idéologique structuré. Les chansons, avec leur vocabulaire simple et leurs revendications primaires, comblent ces lacunes. Elles permettent en outre de prendre, au jour le jour, le pouls de la révolution ou de réagir presque instantanément à l'actualité. Ainsi, les créations du chanteur amateur collent parfaitement à la succession des évènements qui se déroulent place Tahrir entre janvier et mars 2011. 

Lilian Wagdy, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Le 11 février 2011, après 18 jours de mobilisation sans précédent, Moubarak est renversé, l'armée assurant la transition. Ramy remonte sur la scène pour célébrer la victoire du mouvement, adaptant pour l'occasion ses paroles, devenues obsolètes. Le chanteur appelle désormais de ses vœux un gouvernement civil, en lieu et place du pouvoir militaire. Plus que jamais, l'artiste se confond avec le reste des manifestants, dont il retranscrit les revendications en musique. Armé de ses mots et de sa seule guitare, il s'impose comme un des acteurs clefs de la révolution en marche. Avec le titre "Riez bien, c'est la révolution" (اضحكوا يا ثورة), il se moque de la propagande de Moubarak selon lequel les manifestants seraient des agents de l'étranger, responsables du marasme économique et payés en hamburgers. "On vous dit que nous mangeons des menus KFC? Riez! C'est la révolution!"

Essam interprète égalementا لجحش قال للحمار, un poème écrit en 2008 par Ahmad Fouad Negm. "L'âne et le poulain" se réfère à Moubarak et à son fils Gamal, un temps pressenti pour succéder à son dictateur de papa. "Mon poulain, arrête d'être naïf, ne vis pas comme un prétentieux / Nos passagers [les Égyptiens] ne sont pas stupides et leurs os ne sont pas cassés / Demain ils vont se réveiller, et ils vont faire trembler le chariot / Et tu vas trouver enfoncés dans tes fesses quatre-vingts khazouk". Le khazouk est une sorte de bâton utilisé lors d'une torture et le chiffre quatre-vingts correspond aux nombre d’Egyptiens d'alors.

Le 9 mars, Ramy retourne place Tahrir avec d'autres manifestants, pour demander plus de changements. Ce jour-là, l'armée détruit les campements et réprime violemment les manifestants réunis. Comme beaucoup d'autres, le chanteur est arrêté, battu, torturé à l'électricité au sein du Musée National du Caire, transformé pour l'occasion en centre de détention. Après deux semaines d'hospitalisation, il revient à Tahrir avec un nouveau texte, Baisse la tête (طاطي طاطي). L'auteur ironise sur l'attitude de l'armée censée assurer la transition démocratique, aux côtés de la population. « Baisse la tête, baisse-la, baisse-la, tu vis dans un pays démocratique!». Le musicien évoque aussi l'impasse dans laquelle se trouvent les jeunes diplômés, entravés dans leur ascension sociale par la corruption et le népotisme: « et quand les ignorants sont devant toi... ou au-dessus de toi prenant ta longe / Il te conduit à ta perte, devant toi il y a un trou... tu bois le poison de Socrate. »

En septembre 2011, il sort une nouvelle chanson Pain, liberté et justice sociale comme pour affirmer les nouveaux mots d'ordre et priorités que le mouvement doit adopter. Pour Essam il n'y a plus rien à attendre du « cirque électoral » organisé par le Conseil Suprême des Forces Armées (SCAF), qui s'est employé à mâter les manifestations de l'automne 2011. Plus que jamais, la contre-révolution est en marche. En janvier 2012, alors que de nouveaux heurts sanglants éclatent place Tahrir, Essam s'en prend au SCAF en adaptant les paroles d'Irhal aux circonstances: "A bas, à bas le SCAF! Etat civil! (...) La révolution jusqu'à la victoire". Peu après, il sort l'album Al Midan ("La place").

Lors des élections législatives de 2011, les islamistes emportent la majorité des sièges au parlement, parvenant à séduire les populations rurales, pauvres et délaissées.Victorieux des élections, Mohamed Morsi accède à la présidence en juin 2012. Premier président civil de l'Egypte, ce membre des Frères musulmans doit prêter son "serment au peuple" place Tahrir, avant de le faire plus formellement devant la Cour constitutionnelle. Très vite, la contestation reprend. Les populations du centre, majoritairement urbaines, rejettent les islamistes de peur de voir la charia (la loi islamique) étendre son influence sur leurs droits. En juin 2013, les manifestations donnent l'opportunité au ministre de la défense, Abdel Fattah Al-Sissi, de démettre Morsi de ses fonctions. L'armée est de retour aux manettes. 


Le nouveau raïs règne en maître absolu sur l'Egypte (1), emprisonnant, torturant, tuant à tour de bras ses opposants, islamistes, comme libéraux. Pendant ce temps, les puissances occidentales, plus soucieuses de leurs intérêts économiques que de la défense des libertés, tournent le regard dans d'autres directions. (2) En 2014, Ramy Essam se réfugie en Suède, où il se lance dans une carrière professionnelle, sans pour autant renoncer à son engagement contre la dictature. 

Quatre ans après la prise de pouvoir de Sissi, le chanteur publie "Balaha". Ce mot correspond au nom donné à un menteur compulsif dans un film à succès. Les paroles fustigent l'autorisme de Sissi et témoignent de l'extrême lassitude, mais aussi de l'indignation d'une population réduite au silence. En réponse à cette prise de position, le parolier et le réalisateur du clip, Galal el Behairy et Shady Habash, coincés en Egypte, sont emprisonnés pour « diffusion de fausses nouvelles ». Faute de soins, Habash meurt en prison en mai 2020, à l’âge de vingt-quatre ans. Ce drame prouve, si il en était besoin, la cruauté du régime Sissi.

C°: Si la jeunesse réunie place Tahrir n'est pas parvenue à donner corps aux aspirations démocratiques qui l'animaient, écrasée par la violence de l'armée et dupée par la rouerie des islamistes, elle a néanmoins fait montre d'une grande dignité, d'un immense courage et les chants de Ramy Essam en constituent, assurément, la digne bande son.

Notes: 

1. En guise de réponse à la crise économique qui plonge les Egyptiens dans la misère, Sissi lance le pays dans une politique de grands travaux tels que doublement du canal de Suez, la construction d'un grand musée à Gizeh, de lignes de TGV, la construction d'une capitale en plein désert...

2. La France fournit les armes. Les autres puissances ne sont pas en reste. L'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis fournissent les prêts financiers, la Russie les ressources en blé, tandis que la Chine investit dans le pays.

Sources:

- Bérengère Lavisse: "De Tunis à Dera'a, les chants du Printemps", mémoire de 4ème année. (pdf)

- Cyril Sauvageot: «Comment la chanson "Irhal" est devenu le cri de ralliement des manifestants de la place Tahrir?»

- «Ramy Essam: la voix de la révolution» (DREAM)

- "La pop égyptienne au temps de la Révolution de la place Tahrir" avec Coline Houssais. [Le réveil culturel sur France Culture]

- "Dégage! La B.O. des révolutions arabes" [The Observer]

- Jane Mitchell: "Ramy Essam, la bande originale du printemps égyptien" [Révolution permanente] 

- "La bande-son des révolutions: 10 ans de musique et de révoltes" Rencontre avec Coline Houssais.

- "Égypte: les sons de la place Tahrir" [France Inter] 

- "Rami Essam: le barde de la place Tahrir" [France Inter]

Conseil de lecture:

Alaa El Aswany: "J'ai couru vers le Nil", Actes Sud, 2018.