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jeudi 18 mars 2021

"Le Temps des cerises" ou la bluette devenue rouge.

Le Temps des cerises est une des chansons françaises les plus célèbres qui soit. Elle est très souvent associée à la Commune de Paris, alors même que les paroles ne furent écrites qu'en 1866, soit cinq ans avant le soulèvement de Paris. Comment expliquer cet apparent paradoxe? A quoi attribuer les transformations de la signification du morceau?

Clément par Nadar, Public domain.
 Lorsqu'il écrit ses paroles, Jean-Baptiste Clément a trente ans. Fils d'un riche meunier de Montfermeil, il a quitté le foyer familial pour exercer de petits métiers. A Paris, il fréquente les cabarets et salles de rédaction. Il s'y forge de solides convictions socialistes. En tant que journaliste ou poète, ses écrits exaltés en faveur de la République lui valent des ennuis qui le contraignent à se réfugier en Belgique en 1867. De retour à Paris en 1868, il  lance un journal, le Casse- Tête, puis collabore à la Réforme de Delescluze et Vermorel. En janvier 1870, des condamnations pour publication sans cautionnement et offense envers l'empereur le contraignent de nouveau à l'exil à Bruxelles. De guerre lasse, il décide de rentrer et de se laisser appréhender le 4 mars 1870. Emprisonné à Sainte Pélagie,  il est extrait de sa cellule à la faveur de l'effondrement du régime impérial. Durant le siège de Paris, Clément combat au sein de la Garde nationale (dans le 129è régiment de marche de Montmartre). Il participe à toutes les journées insurrectionnelles (31 octobre, 22 janvier), et se fait élire au comité de vigilance du XVIII° arrondissement. Il fréquente alors le club politique de la Boule noire. Le 18 mars 1871, Paris se soulève. Clément plonge aussitôt à corps perdu dans la révolution parisienne. Le 26, il est élu à la Commune par son arrondissement aux côtés de Blanqui, Ferré, Vermorel. Il y siège à la commission des Services publics et des Subsistances (29 mars), puis à celle de l’enseignement (21 avril). Lors de la Semaine sanglante, Clément combat l'armée versaillaise sur les barricades, jusqu'au bout. On le voit encore le 28 mai auprès de la barricade de la rue Fontaine-au-Roi. Il trouve ensuite refuge pendant 75 jours chez un marchand de bois installé quai de Bercy. A l'aide d'un faux passeport, il gagne la Belgique, puis l’Angleterre, où il apprend sa condamnation à mort par contumace. Amnistié en 1879, il rentre en 1880 et continue à militer dans les rangs socialistes. Désormais, il parcourt la province au cours d'innombrables tournées de conférences, collabore à des journaux socialistes, fonde des coopératives. En 1890, il rallie Jean Allemane, avec lequel il participe à la naissance du Parti Ouvrier socialiste révolutionnaire. Le combat se mène plus que jamais en chansons auxquelles il donne une orientation de plus en plus vigoureuse. " Je ne me sentis plus, dit-il, la patience de bâcler des couplets insignifiants, je m'appliquais à mettre la chanson au service de la cause des vaincus. Ce fut facile. Je n'avais qu'à ouvrir la huche des pauvres gens, à suivre l'ouvrier dans les mines, les chantiers et à dépeindre en langage simple les souffrances des travailleurs et les revendications prolétariennes. "

* La bluette vire au rouge. Clément débute sa carrière de poète chansonnier sous le Seconde Empire; ses compositions sont alors destinées aux café-concerts. L'une d'entre elles se nomme Le Temps des cerises, une romance amoureuse exprimant dans une veine poétique bucolique un amour déçu. Avec sa belle couleur rouge, la cerise annonce l'arrivée prochaine de l'été, mais aussi la fin du printemps et, ici, d'une histoire d'amour. 

Le répertoire des chansonniers se compose alors avant tout de chansons grivoises ou légères. Si quelques unes peuvent être qualifiées de politique, elles restent minoritaires, sauf chez Eugène Pottier. Clément propose à Antoine Renard, un ancien ténor d'opéra,  de faire de son poème une chanson. D'abord hésitant, ce dernier finit par composer une mélodie nostalgique et fluide; une musique sublime, d'une grande simplicité, et dont le balancement léger évoque un feuillage bercé par la brise légère. On sait que Renard interprète le titre en 1868 à l'Eldorado, mais les archives ne laisse pas de traces de l'accueil initial réservé au Temps des cerises. Le morceau serait peut-être tombé dans l'oubli sans le surgissement de la Commune. Dès lors, la chanson qui faisait jusque là partie du répertoire sentimental de Clément, prend une tout autre dimension. La perception du morceau n'est plus la même et sa signification se transforme profondément. Le texte mentionne une "plaie ouverte", "un souvenir que je garde au coeur", des "cerises d'amour [...] tombant [...] en gouttes de sang". Après 1871, certains y voient des métaphores poétiques permettant d'évoquer la Commune de Paris de manière allusive. Les cerises seraient alors des balles, la plaie une blessure. Cette interprétation semble renforcée par le fait que la Semaine sanglante se déroule du 21 au 28 mai, donc au temps des cerises. Il ne s'agit cependant que d'une coïncidence chronologique. Aucun doute n'est possible. Clément n'a peut consacrer le Temps des cerises à un évènement qui n'a pas encore eu lieu... La "plaie ouverte" est bien ici une peine de cœur. Le ton élégiaque d'ensemble cadre d'ailleurs mal avec la dimension révolutionnaire qu'on prétend parfois associer aux paroles. La Commune a certes inspiré une chanson à Clément, mais elle se nomme la Semaine sanglante. Écrite à chaud, en pleine répression, cette dernière livre une description sans fard des atrocités commises par les troupes versaillaises. "Sauf des mouchards et des gendarmes / On ne voit plus par les chemins / Que des vieillards tristes en larmes / Des veuves et des orphelins. / Paris suinte la misère, / Les heureux mêmes sont tremblants. / La mode est aux conseils de guerres / Et les pavés sont tout sanglants." (Wikisource)

Pierre-Ambroise Richebourg, CC0, via Wikimedia Commons

* "A la vaillante citoyenne Louise." 

C’est en fait une dédicace de Clément lui-même qui associe définitivement le Temps des cerises à l'insurrection parisienne. Dans le recueil de ses chansons publié en 1884 ou 1885, il écrit:

Le temps des cerises

à la vaillante citoyenne Louise, l'ambulancière de la rue Fontaine-au-Roi, le dimanche 28 mai 1871.

Quand nous en serons au temps des cerises, (1) / Et gai rossignol et merle moqueur/ Seront tous en fête / Les belles auront la folie en tête / Et les amoureux du soleil au cœur. / Quand nous en serons au temps des cerises, / Sifflera bien mieux le merle moqueur.

Mais il est bien court, le temps des cerises, / Où l'on s'en va deux cueillir en rêvant / Des pendants d'oreilles. / Cerises d'amour aux robes pareilles / Tombant sous la feuille en gouttes de sang. / Mais il est bien court le temps des cerises, / Pendants de corail qu'on cueille en rêvant. / Quand vous en serez au temps des cerises, / Si vous avez peur des chagrins d'amour / Évitez les belles.

Moi qui ne crains pas les peines cruelles, / Je ne vivrai pas sans souffrir un jour. Quand vous en serez au temps des cerises, / Vous aurez aussi des chagrins d'amour. / J'aimerai toujours le temps des cerises. / C'est de ce temps là que je garde au cœur / Une plaie ouverte, / Et dame Fortune, en m'étant offerte, / Ne saurait jamais calmer ma douleur. / J'aimerai toujours le temps des cerises / Et le souvenir que je garde au cœur. 

Puisque cette chanson a couru les rues, j’ai tenu à la dédier, à titre de souvenir et de sympathie, à une vaillante fille qui, elle aussi, a couru les rues une époque où il fallait un grand dévouement et un fier courage! 

Le fait suivant est de ceux qu'on n'oublie jamais: Le dimanche, 28 mai 1871, alors que tout Paris était au pouvoir de la réaction victorieuse, quelques hommes luttaient encore dans la rue Fontaine-au-Roi. Il y avait là, mal retranchés derrière une barricade, une vingtaine de combattants, parmi lesquels se trouvaient les deux frères Ferré, le citoyen Gambon, des jeunes gens de dix-huit ans, et des barbes grises qui avaient déjà échappé aux fusillades de 48 et aux massacres du coup d’État. Entre 11 heures et midi, nous vîmes venir à nous une jeune fille de 20 à 22 ans qui tenait un panier à la main. Nous lui demandâmes d'où elle venait, ce qu'elle venait faire et pourquoi elle s'exposait ainsi? Elle nous répondit avec la plus grande simplicité qu'elle était ambulancière et que la barricade de la rue Saint-Maur étant prise, elle venait voir si nous n'avions pas besoin de ses services. Un vieux de 48, qui n'a pas survécu à 71, la prit par le cou et l'embrassa. C'était en effet un admirable dévouement. Malgré notre refus motivé de la garder avec nous, elle insista et ne voulut pas nous quitter. Du reste, cinq minutes plus tard, elle nous était utile. Deux de nos camarades tombaient, frappés, l'un, d'une balle dans l'épaule, l'autre au milieu du front... J'en passe! Quand nous décidâmes de nous retirer, s'il en était temps encore, il fallut supplier la vaillante fille pour qu'elle consentît à quitter la place. Nous sûmes seulement qu'elle s'appelait Louise et qu'elle était ouvrière. Naturellement, elle devait être avec les révoltés et les las-de-vivre! Qu'est-elle devenue? A-t-elle été, avec tant d'autres filles, fusillée par les Versaillais? N'était-ce pas à cette héroïne obscure que je devais dédier la chanson la plus populaire de toutes celles que contient ce volume."
C'est donc a posteriori, que le Temps des cerises est promu comme chant de ralliement et hymne de la Commune. Dès lors, les organisations de gauche l'entonneront lors des rassemblements et manifestations. 

LouisAlain, CC BY-SA 3.0
 

* Légendes urbaines et autres curiosités. L'impact de la Commune fut si profond que tout ce qui s'y rapporte semble parfois teinté d'un halo mythique. Comme par capillarité, le Temps des cerises paraît également nimbé d'un voile mystérieux. De nombreuses erreurs et approximations courent sur son compte. Dans le plus grand dénuement, Clément aurait cédé une partie de ses droits sur la chanson à Antoine Renard contre une pelisse. En réalité, la chanson a bel et bien été déposée à la Sacem. De même, certains finissent par se convaincre que la Louise de la dédicace ne serait autre que Louise Michel. Là encore, il s'agit d'une bévue. Dans la Commune, histoire et souvenirs, "la vierge rouge" se réfère à la dédicace de Clément et s'interroge sur le destin de l'ambulancière anonyme: "Au moment où vont partir leurs derniers coups, une jeune fille venant de la barricade de la rue Saint-Maur arrive, leur offrant ses services : ils voulaient l'éloigner de cet endroit de mort, elle resta malgré eux. Quelques instants après, la barricade jetant en une formidable explosion tout ce qui lui restait de mitraille mourut dans cette décharge énorme, que nous entendîmes de Satory, ceux qui étaient prisonniers ; à l'ambulancière de la dernière barricade et de la dernière heure, J.-B. Clément dédia longtemps après la chanson des cerises. Personne ne la revit. […] La Commune était morte, ensevelissant avec elle des milliers de héros inconnus."

La chanson devient si populaire qu'elle est déclinée en une multitude de versions, pastiches ou/et relectures étonnantes. Prenons quelques exemples. En 1886, Jules Jouy propose Le Temps des crises. "Quand vous pleurerez le beau temps des crises, / Le vil renégat et l’accapareur / En verront de grises ! / Les politiciens auront des surprises ; / Les Judas, au ventre, auront la terreur... / Quand vous pleurerez le beau temps des crises, / Grondera partout la Rue en fureur !"  En 1972 Michel Fugain et son Big Bazar chante "Les cerises de Monsieur Clément" sur des paroles de Maurice Vidalin. "Tous ces pontifes des Églises  / Tous ces suiveurs de régiments  / Voudront nous manger tout vivant  / Mais ils se casseront les dents  / Sur les noyaux de ces cerises  / Du verger de Monsieur Clément ." Dans le film Porco Rosso, réalisé par Miyazaki en 1992, le héros écoute la femme qu'il aime, Gina, interpréter le Temps des cerises dans un cabaret pour aviateurs vétérans de la guerre de 1914-1918. 


Le premier enregistrement de la version originale remonterait à la toute fin du XIX° siècle. Dans Mémoire de la chanson, Martin Pénet recense 107 enregistrements du morceau (jusqu'en 1999) par des interprètes forcément très divers. Certains insistent sur la dimension sentimentale du titre, les autres sur l'aspect politique. Citons parmi beaucoup d'autres  Yves Montand, Mouloudji, Juliette Greco, Cora Vaucaire, Marc Ogeret, mais aussi Tino Rossi, André Dassary (oui, oui, celui du maréchal!), Charles Trenet, Nana Mouskouri, Patrick Bruel, Noir Désir, Opium du Peuple ou Pascal Comelade

Notes:

1. Dans les recueils publiés du vivant de Clément, on peut lire aux vers 1 et 6 "Quand nous en serons au temps des cerises" et non "Quand nous chanterons...". «Tout semble indiquer que Jean Baptiste Clément n'a jamais eu connaissance de cette variante, laquelle fut sans doute inventée, avant ou après la mort du chansonnier, par l'un des nombreux interprètes oubliés du Temps des cerises.» (source D)

 Sources:

A. "Chanson, peuple et pouvoirs au XIX° siècle" [Concordance des Temps sur France Culture]

B. Notice du Maitron consacrée à Jean-Baptiste Clément.

C. Bernard Noël: "Dictionnaire de la Commune", Mémoire du livre, 2001.

D. Wikipédia.

vendredi 21 juin 2013

Chansons du bagne 1. "A Biribi".

Après la suppression des galères sous Louis XV, les bagnes de Rochefort et Toulon sont voués à l'exécution de la peine des travaux forcés. A partir des années 1840, la peur s'insinue auprès des populations civiles qui  redoutent la présence de ces milliers de forçats regroupés dans les arsenaux. A l'instar des Anglais qui déportent des milliers de condamnés vers l'Australie, Napoléon III décide de l'exil définitif de ceux qui bafouent gravement la loi. Le choix se porte alors sur la Guyane, que l'on espère développer grâce à l'afflux de réprouvés dont le travail permet de surcroît le rachat de leurs fautes.
Au XIXè siècle, le début de la conquête coloniale fait de l'Afrique du nord une nouvelle zone de relégation. L'armée française y implante des bagnes militaires qui lui permettent de se débarrasser de ses "mauvais sujets".

 "Les fortes têtes, on les mâte mon gaillard." Illustration de Maurin dans Les Temps Nouveaux en 1910.


* Qu'est-ce que Biribi?
Biribi est le nom générique donné aux nombreuses structures disciplinaires et pénitentiaires de l'armée française installées en Afrique du Nord entre 1830 et la fin des années 1960 (1); "corps spéciaux" dans le langage militaire et "bagnes coloniaux" sous la plume des journalistes. Le terme recouvre en effet une grande diversité d'institutions et de corps punitifs de l'armée française: 
- Les compagnies disciplinaires accueillent les soldats "indisciplinés".
- Les condamnés par les conseils de guerre échouent dans les établissements pénitentiaires de l'armée. Ils se décomposent en prisons militaires, pénitenciers, "ateliers de travaux publics".
- A partir de 1889, les jeunes condamnés par les cours d'assises sont incorporés dans les "sections d'exclus".
- Enfin, les soldats délivrés des précédentes institutions, puis les jeunes conscrits ayant fait l'objet de condamnations correctionnelles avant leur incorporation, sont intégrés aux bataillons d'infanterie légère d'Afrique, ces fameux "Bat' d'Af'" qui participent dès l'origine aux opérations de conquête coloniale.

L'armée française refoule donc les mauvaises têtes dans ce vaste archipel pénitentiaire, éparpillé en chantiers ou camps itinérants intimement liés à l'avancée de la colonisation. 
Le terme Biribi vient de biribisso, du nom d'un jeu de hasard d'origine italienne. C'est Émile Gaboriau, un romancier judiciaire du XIX ème siècle, qui emploie le premier le terme pour désigner un bagne militaire. Les billes nécessaires au jeu évoquent peut-être les cailloux que les hommes cassent à longueur de journée, à moins que l'emploi du terme ne se réfère à la déveine qui conduit les guignards à Biribi.

Sur cette couverture d'une édition du Biribi de Georges Darien, le disciplinaire est soumis au supplice de la crapaudine.


 * L'impossible réforme des bagnes militaires.
Depuis l'Affaire Dreyfus et la découverte de l'île du Diable, les bagnes sont régulièrement dénoncés. Deux griefs principaux sont formulés contre ce système: l'arbitraire des décisions souvent motivées par des raisons politiques et surtout les mauvais traitements et les sévices subis par les disciplinaires.
Dès les années 1840, des journaux dénoncent la répression disciplinaire disproportionnée mise en œuvre par l'armée d'Afrique et décrivent par le menu le silo, la barre, la crapaudine, le supplice du clou.
Mais, c'est la publication en 1890 de "Biribi, discipline militaire", célèbre roman de Georges Darien, qui marque le début de la seconde grande offensive contre les bagnes d'Afrique. Avec une grande force, l'ouvrage lève le voile sur le régime de Biribi. On y découvre tout l'arsenal des peines atroces, les coups, la faim, la soif, les fers, le silo, la crapaudine, le "tombeau", la cruauté des sous-officiers, les terribles chaouchs (2) qui provoquent les hommes, les "cherchent" jusqu'à les faire "tourner" au conseil de guerre. L'antimilitarisme virulent de certains passages du texte inquiète l'éditeur de Darien. En pleine crise boulangiste et alors qu'une nouvelle loi militaire est en préparation, la question de l'armée s'avère en effet particulièrement sensible.

En écho à l'écrivain, anarchistes et socialistes révolutionnaires multiplient les attaques contre les "brutes galonnées" (jugées notamment responsables du récent massacre de Fourmies en 1891). Dans ce contexte, Biribi devient la cible principale du combat antimilitariste. (3)



Jacques Dhur est un des premiers à dénoncer les conditions de vie terrifiantes de Biribi.

Une nouvelle étape est franchie en 1902. A cette date, le magazine La Vie illustrée met en une la photo d'un disciplinaire à la crapaudine. L'épisode marque la rencontre entre Biribi et la presse moderne, qui donne à cette question un écho sans pareil.
Puis, à compter de novembre 1906, Jacques Dhur, un des journalistes les plus en vue de la presse française jette son dévolu sur Biribi dans une campagne retentissante publiée par Le Journal. L'agitation contre les bagnes suit désormais un mouvement crescendo dont l'affaire Aernoult-Rousset constitue assurément le paroxysme. Lancée par l'extrême gauche antimilitariste, elle fédère l'ensemble des milieux syndicalistes et socialistes, réussissant même à faire revivre un temps les grandes heures du dreyfusisme.

* L'affaire Aernoult/Rousset.
Un jeune ouvrier couvreur, Albert Aernoult,  est impliqué à l'automne 1905 dans une chasse aux "jaunes" lors de la grève des terrassiers de Romainville. On l'accuse en outre d'avoir commis des dégradations sur un chantier. Condamné à 10 mois de prison, il est incorporé à sa sortie de détention au 1er bataillon d'infanterie légère d'Afrique et se retrouve bientôt à la section de discipline de Djenan-El-Dar. Il y meurt le 2 juillet 1909, à 23 ans, des suites d'une "congestion cérébrale" selon les termes officiels. Or, quelques jours plus tard, Le Matin publie une lettre collective rédigée par un groupe de disciplinaires. Ces derniers y révèlent que Aernoult a en fait été la victime des sévices infligés par les chaouchs. Profitant de l'émotion soulevée, deux députés socialistes interpellent le ministre de la guerre à la Chambre qui leur oppose une fin de non recevoir.
L'affaire rebondit en 1910 à la suite de la condamnation par le conseil de guerre d'Oran à 5 ans de prison d'Emile Rousset, le disciplinaire qui a osé révélé l'assassinat d'Aernoult.
Dès lors, une vaste campagne antimilitariste le constitue en saint et martyr. Un comité de défense sociale se constitue pour "sauver Rousset" et hâter sa libération. Optant pour la provocation, il publie une affiche dans laquelle les 16 signataires  (anarchistes, syndicalistes et socialistes) fustigent l'armée. Le Parquet de la Seine porte aussitôt plainte pour "provocation au meurtre  et à la désobéissance". De nombreux dreyfusards et des députés socialistes (Jaurès, de Pressensé, Allemane) rallient le mouvement et acceptent de venir témoigner au procès. Des militants organisent conférences et débats, tandis que de nombreux articles reviennent sur l'enfer Biribi tout en réclamant la libération de Rousset et le rapatriement du corps d'Aernoult.


Dessin de Grandjouan pour le rapatriement du corps d'Aernoult: "Celle qui envoie crever en Afrique ses fils les plus pauvres et les plus déshérités n'est pas une mère, c'est une marâtre. A bas Biribi."


L'acquittement des 3 gradés accusés du meurtre d'Aernoult, la condamnation de Rousset pour un meurtre qui lui a été opportunément mis sur le dos par la hiérarchie militaire, relancent une dernière fois l'agitation. Finalement, en 1912, une ordonnance de non-lieu innocente définitivement Rousset. 
L'affaire aura duré 3 ans et mobilisé une part importante de l'opinion, outrée par le déni de justice. Les bagnes militaires sont, certes, brocardés par la presse antimilitariste, mais certainement pas supprimés. L'adoption d'une nouvelle "loi scélérate" qui alourdit la répression contre les antimilitaristes et le déclenchement de la Grande guerre contribuent même à remplir comme jamais Biribi.
Car, comme le note Vincent Duclert: "Le contexte de la remilitarisation et de la menace allemande rendait inadmissible toute réforme qui aurait pu être interprétée comme de l'antimilitarisme. [...] Le nationalisme justifiait le maintien d'un monde sans droit et sans morale dans la France civilisée, dissimulé de surcroît aux yeux des contemporains  par un refus de connaissance. "


Albert Londres dans un camp disciplinaire d'Afrique du Nord.


La dernière grande offensive contre les bagnes coloniaux est l’œuvre du plus célèbre des journalistes de l'entre-deux-guerres: Albert Londres. Dans un reportage dont il a le secret, Londres plonge une fois encore "la plume dans la plaie". La série, intitulée "A Biribi chez les pégriots", paraît dans Le Petit Parisien du 19 avril au 10 mai 1924, avant de sortir un peu plus tard en volume  sous un titre percutant, "Dante n'avait rien vu: Biribi". Son réquisitoire est sans appel, l'écho du reportage considérable. Relayés par la Ligue des droits de l'homme, les écrits de Londres contribuent à l'ouverture d'une commission d'inspection dans les établissements pénitentiaires d'Afrique du nord (1924). Le décret qui en découle ordonne la fermeture du pénitencier de Dar-Bel-Hamrit, mais il ne remet pas fondamentalement en cause ce système répressif. (4)



 
* "Biribi, c'est en Afrique".
Biribi est un non lieu, mais comme le chante Bruant: "Biribi, c'est en Afrique". Le système pénitentiaire mis en place se situe en effet en Afrique du nord et reste intimement lié à la politique coloniale de la France qui réclame une importante main d’œuvre. (5) 
Cette localisation lointaine est justifiée par "le désir d'exclusion, de relégation voire d'élimination." L'Algérie apparaît ainsi comme un moyen de se débarrasser des indésirables. L'éloignement constitue d'ailleurs en soi un châtiment.  D'aucuns considèrent que la relégation des condamnés permet de couper le fautif de son environnement traditionnel et escomptent la régénération des punis de l'armée par le travail, pensé comme un instrument d'amendement et de mise en valeur coloniale. En Algérie, les condamnés militaires, les hommes des bataillons sont astreints à des missions militaires telles que la construction de routes, de baraquements, l'extraction de pierres. Mais, un bon nombre de disciplinaires exécutent également des travaux agricoles pour le compte de colons, à moins qu'ils ne soient placés au service de petites entreprises ou de municipalités.
Les établissements pénitentiaires prescrivent 9 à 10 heures quotidiennes d'un travail collectif ingrat qui consiste bien souvent à casser des cailloux en plein soleil.
Dans un numéro de La Guerre sociale, on peut lire: "A Biribi c'est en Afrique... Ce premier vers de la lugubre et tragique chanson de Bruant résume tous nos griefs contre cet Enfer, comme il en résume toutes les horreurs et toutes les hontes. (...) [c'est] l'Afrique des chaouchs qui torturent pour se distraire, l'Afrique des territoires militaires où il n'y a pas d'opinion publique, pas de journaux, où le sabre est roi." L'isolement de certains camps permet en effet à quelques sous-officiers de perpétuer châtiments et supplices en dépit des interdictions officielles et de transformer ces lieux en zone de non-droit. L'éloignement et l'absence de tout contrôle extérieur leur permet d'agir en toute impunité comme en atteste un note du Bureau de la justice militaire datée de 1924:
"Livrés à eux-mêmes en des lieux inhospitaliers, (...) à l'abri des regards, (...) les sous-officiers surveillants se livrent malheureusement à des violences  et des abus de pouvoir regrettables vis-à-vis des détenus (privation de nourriture et de boisson, poucettes, crapaudine, tombeau, mise au silo, homme roué de coups). (...) Il faut dire que certains récit de M. Albert Londres ne sont point exagérés et que certains ateliers au fond du "bled" sont de véritables enfers."

Une des manières de résister dans cet univers de contrainte absolue passe par la pratique -interdite-, mais très répandue, des tatouages.



* "A Biribi, c'est là qu'on crève."
Des sources disparates (cf: paragraphe suivant) permettent d'entrapercevoir l'univers de Biribi. 
Violences et soumission deviennent la règle quotidienne, permettant de punir et contraindre ceux que l'armée considère comme des fautifs. Les multiples vexations et contraintes visent à humilier et briser l'individu qui ne peut arborer moustache ou barbe ni détenir d'argent. L'absence de permission, le contrôle du courrier, les privations de toute sorte, l'omniprésence des violences physiques, le travail harassant, les privations sexuelles, la situation sanitaire effroyable constituent autant de griefs exprimés par les "Biribis". 
Dans les chambrées, d'autres formes d'oppression  sont instaurées, par les détenus eux-mêmes. Ce sont les caïds qui font régner leur loi, celle du plus fort, imposant un strict partage des rôles dans les gourbis. Or, Dominique Kalifa souligne qu'à l'instar des " autres société carcérales, l'homosexualité constitue un recours et une issue. Au delà de l'assouvissement des besoins sexuels, elle est surtout un des modes d'organisation et de régulation de la société des hommes", imposant un strict partage des rôles. (6)
Au sommet de la hiérarchie sociale de Biribi règne donc les caïds, "les durs, les costauds, les fortiches, les mecs à la redresse qui force l'admiration du groupe." (D. Kalifa) 
La seconde catégorie identifiable "est constitué[e] des 'femmes' - des minots, des gironds - sexuellement dominées mais socialement protégées."
Enfin Dominique Kalifa identifie  "le monde des gonzesses, des 'goyeaux', des 'nénesses', des 'djèges' (...) violés chaque jour, victimes de la loi du muscle." Ce "troisième groupe, le plus sordide, est formé des souffre-douleur, de ceux qui ne se marient pas et qui passent de mains en mains, des prostitués aussi."



* « l’expérience sensible de Biribi ». 
Plusieurs sources permettent d'approcher l'expérience vécue par les soldats. Les rapports des médecins décrivent un état des lieux sanitaire épouvantable. Les duretés du climat, de la tâche à accomplir, les sévices subis, le manque d'alimentation brisent les corps et les esprits, quand ils ne transforment pas certains lieux en véritables mouroirs. La manque de soins aggrave encore la mortalité des bagnes.
Officiers, sous-officiers dépeignent pour leur part un univers effroyable. Mais, alors que les disciplinaires accusent l'institution de les corrompre dans ce "lazaret moral" qu'est Biribi, les gradés considèrent au contraire que la responsabilité de cette atmosphère délétère incombe aux comportements de ce "résidu des hommes tarés."
 Parmi ce rebuts irrécupérable de l'armée, d'aucuns distinguent les condamnés militaires - moins coupables à leurs yeux - des membres des compagnies coloniales.
Les conditions d'enfermement et de casernement aggravent la situation des hommes punis et placent les plus influençables sous la coupe des caïds qui font régner "l'esprit spécial de la pègre", transformant par exemple les Bataillons d'Afrique en une école du vice et de l'immoralité. La Loi de 1889 qui dirige toute une classe d'âge vers les casernes conduit vers les bagnes de nouveaux individus. Le Dr Combe constate: "Hier, ils étaient des apaches, des anarchistes, des professionnels de l'antimilitarisme et du vol, des dévoyés haineux de la société bourgeoise, des contempteurs de toute morale, des insoumis, des souteneurs, manieurs de 'surins' et faiseurs de 'merlingues'... Aujourd'hui ils sont soldats." Car dans cet "enfer militaire", ce sont de nouvelles lois - celles de la pègre - qui s'imposent.
Cette lecture s'accompagne de l'approche déterministe chère à Lombroso, inventeur du concept de "criminel-né". Plusieurs officiers considèrent ainsi les hommes de Biribi comme des dégénérés, des vicieux incorrigibles.

Les aliénistes pour leur part, décrivent  les névroses et maladies qui affectent les disciplinaires ("saharite", "névrose du sud"). Le Dr Graulle note par exemple; "Il [l'affaissement du sens moral] est dû à l'existence monotone menée dans ces bleds désertiques, où le lendemain n'est que l'éternel recommencement de la veille. Cette monotonie, augmentée d'un climat torride et débilitant, amène chez l'individu un fléchissement du tonus volontaire, un laisser-aller, aboutissant à la mélancolie et à l'aboulie."

La parole des détenus est plus rare car, comme l'explique Dominique Kalifa, "toute l'organisation de Biribi vise à ce que l'oubli recouvre à jamais l'expérience. [...]  En dépit des crâneries de quelques fiers-à-bras, c'est la soumission et la sujétion qui bornent d'emblée l'horizon quotidien à Biribi.





* Les représentations de Biribi.
Les différents discours évoqués précédemment nourrissent l'imaginaire de Biribi, puissamment relayés par les romans-feuilletons, reportages populaires et bien sûr par les chansons. 
En écho à la propagande antimilitariste et aux principaux scandales (affaire Aernoult/ Rousset), des chansons militantes voient le jour. Ainsi Gaston Couté crée Gloire à Rousset et dénonce les sévices endurés par les disciplinaires dans La chanson des silos. Montéhus, très populaire depuis la création de Gloire au 17è, compose plusieurs chansons hommages: Rêve de Rousset, La vengeance d'un camisard (7) , La tombe d'un camisard.
Dans une autre veine, les chansons "réalistes" ou "sociales", contribuent à forger une représentation très sombre de ces "bas-fonds" de l'armée. (8)
Aristide Bruant consacre ainsi plusieurs morceaux de son monumental répertoire aux hommes de Biribi (Les Joyeux, A Biribi, Aux Bat' d'Af'). Ces chansons sont caractéristiques des représentations de l'Afrique des bagnes du début du XXème siècle qui s'articulent autour de trois motifs principaux identifiés par Dominique Kalifa: 
- le chansonnier insiste d'abord sur le déchirement lié à l'exil, à l'origine d'un redoutable cafard.  Contraints de quitter leurs familles, ces hommes se languissent de leurs quartiers, des faubourgs des grandes villes françaises dont une majorité d'entre eux est originaire.
- Sous la plume de Bruant, l'Afrique de Biribi, c'est 'la terre maudite, la terre du bagne, de l'exil et des tortures' [...]. L'Afrique n'existe que par ses maux." Brisés par l'autoritarisme de sous-officiers sadiques, la morne existence des soldats ne se résume la plupart du temps qu'"à marner sans fin". 
Entre disciplinaires s'impose la loi des plus forts. Aussi, « La nuit, on entend hurler le mâle »,
Bref, le Biribi de Bruant est un lieu de perdition, dont on revient "sauvage, lâche et féroce". (9)
- Enfin, en dépit des souffrances endurées, c'est bien le fatalisme qui domine. A Biribi, la forte tête "est obligé d'poser sa chique" et pour celui  qui "veut faire ses épates, c'est peau d'zébi". 

* Conclusion.
Laissons le dernier mot à Dominique Kalifa, dont nous ne recommanderons jamais assez l'ouvrage (voir sources):  "Toutes ces figures se mêlent sans doute dans des destins obscurs et sinueux, où les responsabilités ne sont jamais univoques. Mais beaucoup de ces hommes n'ont eu d'autre issue que de s'enfoncer, de punition en punition, dans les cercles de la répression militaire, de 'tomber' de conseil de discipline en conseil de guerre. Condamnés à des peines disproportionnées et sans appel [...], ces hommes ont vécu l'arbitraire d'un travail éreintant, la suspicion permanente, la faim, les brimades, les coups et parfois les sévices infligés par des sous-officiers indignes. Beaucoup d'entre eux sont revenus de Biribi. D'autres ont été broyés par une machinerie sans merci, qui ne leur fit jamais de cadeaux."  

Notes:
1. Durant cette période, ils "accueillent" 600 à 800 000 soldats.
2.  Ce terme turc signifie "fonctionnaire", mis devient bientôt synonyme de "bourreau".
3. L'affaire Dreyfus élargit encore le cadre de la contestation car ce crime judiciaire met en cause tout le dispositif de la justice militaire, en particulier les conseils de guerre.
4. Les témoignages, les reportages indignés et les campagnes de dénonciation de peines iniques (menées notamment par la ligue des droits de l'homme) pousse les autorités à quelques réformes. Ainsi, la loi sur la transportation disparait du Code pénal par décret-loi du Front populaire en 1938.
5. Citons Dominique Kalifa: "[...] l'Afrique (...) a donné aux corps spéciaux de l'armée française toute leur identité. Elle leur a donné un sens, celui de la réhabilitation par la conquête et la mise en valeur coloniale."
6. Bruant chant: "A Biribi c'est là qu'on râle qu'on râle en rut  / La nuit on entend hurler l'mâle qu'aurait pas cru / Qu'un jour y s'rait forcé d'connaître Mamzelle Bibi [avoir des relations homosexuelles] / Car tôt ou tard il faut en être à Biribi à Biribi"
7. Le "camisard" est un disciplinaire. 
8. Dominique Kalifa écrit:"Le registre le plus prolixe est cependant celui des chansons de rue et de barrières, où des voix cassées, tailladées ou brûlées entendent rendre compte de la grande déchirure du peuple. Maître du populisme montmartrois de la fin du XIXè siècle, Aristide Bruant s'empare très tôt de cette thématique qui s'accorde parfaitement avec le dolorisme à la fois pathétique et drolatique des chansons de bas-fonds.
9. La mise en place de l' ordre intérieur informel qui s'installe dans les gourbis s'alimente, sous la plume de Bruant, aux représentations des barrières et des bas-fonds.



Aristide Bruant: "A Biribi".
Y'en a qui font la mauvaise tête au régiment
Les tires-au- cul ils font la bête inutilement
Quand ils veulent plus faire l'exercice et tout l'fourbi
On les envoie faire leur service à Biribi à Biribi

A Biribi c'est en Afrique où qu'l'plus fort
L'est obligé d'poser sa chique [se tenir tranquille]
Et de faire le mort
Où que l'plus malin désespère de faire chibi [s'évader]
Car on peut jamais s'faire la paire à Biribi à Biribi

A Biribi c'est là qu'on marche faut pas flancher
Quand l'chaouch [le sous off'] crie "en avant marche" il faut marcher
Et quand on veut faire ses épates c'est peau d'zébi [quand on veut faire le malin, c'est en vain]
On vous met les fers aux quat' pattes à Biribi à Biribi

A Biribi c'est là qu'on crève de soif et d'faim
C'est là qu'il faut marner [travailler] sans trêve jusqu'à la fin
Le soir on pense à la famille sous le gourbi
On pleure encore quand on roupille à Biribi à Biribi

A Biribi c'est là qu'on râle qu'on râle en rut
La nuit on entend hurler l'mâle qu'aurait pas cru
Qu'un jour y s'rait forcé d'connaître Mamzelle Bibi [avoir des relations homosexuelles]
Car tôt ou tard il faut en être à Biribi à Biribi

On est sauvage, lâche et féroce quand on r'vient
Si par hasard on fait un gosse on se souvient
On aimerait mieux quand on s'rappelle c'qu'on subit
Voir son enfant à la Nouvelle qu'à Biribi qu'à Biribi


 

Sources: 
* Dominique Kalifa, "Biribi. Les bagnes coloniaux de l'armée française." Compilation de critiques de l'ouvrage ici.
 * Vincent Duclert: "La République imaginée (1870-1914)", Belin, 2012.
* Criminocorpus: 
- "La vie au bagne.
- "Adieu Cayenne ou l'imaginaire du bagne."
- "Le siècle des bagnes coloniaux."
* "1910: Meure Biribi! Sauvons Rousset.


Liens: 
- Le Blog de l'atelier de création libertaire évoque Biribi dans de nombreux posts.
- Autre morceau d'anthologie consacré aux bagnes: "les enfants de Cayenne".
- "Dans la rue". Recueil de chansons de Bruant. (PDF) [Du temps des cerises aux feuilles mortes]
- Un dictionnaire d'argot familier
- Il y a un siècle: "12 novembre 1909: L'enfer des bagnes militaires."
- Genepi Rennes: "Biribi, les bagnes coloniaux de l'armée française" de Dominique Kalifa.

dimanche 16 septembre 2012

265. Slimane Azem: “Ffegh ay ajrad tamurt iw” (1955)

L'Algérie est une possession très particulière au sein de l'empire colonial français. Elle constitue par exemple l'unique colonie de peuplement. Dès l'origine, la colonisation du territoire y progresse au gré de la conquête. Aussi, à la veille de la guerre d'indépendance, la population d'origine européenne s'élève à plus d'un million d'individus. Les colons s'y procurent des terres selon deux modalités différentes: soit par appropriation étatique (colonisation officielle), soit par transactions foncières (colonisation libre). La législation adoptée s'avère particulièrement favorable au colonat qui peut mener une gigantesque entreprise de spoliation des terres indigènes. Si bien qu'en moins d'un siècle, plus de 40% de l'espace algérien a été enlevé aux populations autochtones.

Comment les colons parvinrent-ils à faire main basse sur les terres? Quelles furent les conséquences économiques et sociales de cette gigantesque entreprise d'expropriation?


****
Jusqu'au Second Empire, la mainmise sur les terres arabes s'opère de manière anarchique et reste limitée à quelques territoires (l'Algérois principalement). Ce sont d'abord des hommes d'affaire métropolitain, des fonctionnaires et des officiers qui récupèrent les terres abandonnées ou confisquées à la suite des conquêtes. 
Au cours des années 1840,  une colonisation civile et officielle est organisée par l'État et repose sur la concession aux particuliers de lots gratuits de 4 à 12 ha, à la seule condition de les mettre en valeur. Elle contribue à absorber l'immigration d'ouvriers parisiens et allemands, de paysans pauvres espagnols et italiens.
Pour être opérationnel, ce programme implique d'importantes réserves foncières à redistribuer. Une législation particulière est opportunément adoptée. L'ordonnance royale du 24 mars 1843 décrète la mainmise sur les propriétés du bey et les biens religieux habous, tandis que les terres des Arabes ayant pris les armes contre la France sont confisquées. (1)
 L'armée française ne voit pas d'un très bon œil l'arrivée massive de colons. Elle considère ces derniers comme des fauteurs de troubles dans les tribus que les militaires ont tant de peine à pacifier. Bugeaud décide alors de partager la colonie en 2 territoires, l'un civil, où sont cantonnés les colons et l'autre militaire où sont créés des bureaux de renseignements. Les officiers de ces bureaux arabes y sont chargés d'y surveiller les tribus. (2)  
Bien que critique à l'égard de la colonisation civile, l'administration militaire laisse faire. Aussi, lorsque Bugeaud quitte l'Algérie (en 1847), on y dénombre déjà 110 000 Européens dont 47 000 Français. Les colons ruraux (15 000) se sont implantés principalement dans la Mitidja.


Image d’Épinal datant de 1930 et intitulé: "Centenaire de la libération de l'Algérie".




* Cantonnements et "royaume arabe" sous le Second Empire.
A l'avènement du Second Empire, la colonisation change d'échelle. La pratique du cantonnement menée par le maréchal Radon (1852-1858) permet d'étendre considérablement les réserves foncières. Elle repose sur la sédentarisation et le confinement des tribus sur des espaces restreints. Cette politique s'avère dramatique pour de nombreuses tribus. Leur refoulement dans des zones stériles, souvent montagneuses, entraîne la paupérisation et la dissolution des liens d'assistance traditionnelle. 

En parallèle,  Napoléon III, très influencé par le progressisme saint-simonien, favorise la colonisation capitaliste au détriment de la petite colonisation.
Dans l'entourage impérial gravitent plusieurs personnalités arabophiles qui dénoncent l'exploitation et l'expropriation dont sont victimes les populations arabes. (3) Ainsi, Ismaÿl Urbain, saint-simonien à la personnalité atypique, milite pour la protection des indigènes. Persuadé que l'apport français réside avant tout dans les activités d'industrie et de commerce, il considère l'indigène comme « le vrai paysan de l'Algérie», dont les biens doivent être préservés.
Ces prises de position contribuent sans doute à infléchir l'attitude de l'empereur qui déclare en 1863 que « l'Algérie n'est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe. » Il promet même aux indigènes sa protection, dans un statut d'égalité. Au grand dam des Français d'Algérie, il reconnaît la propriété des tribus dès lors qu'il y a jouissance permanente et traditionnelle de la terre (sénatus-consulte du 22 avril 1863). Mais ce texte, mal appliqué, ne remet pas fondamentalement en cause la politique de cantonnement. Dans ces conditions, l'acquisition des terres par les grandes compagnies capitalistes se poursuit à des conditions très favorables


Certains jeunes officiers des bureaux arabes vivent et parfois se marient avec de jeunes Algériennes. Beaucoup d'entre-eux sont des adeptes du saint-simonisme. Ingénieurs ou polytechniciens, ils aspirent à transformer en profondeur la société et ses institutions. Parmi eux se trouve Thomas Urbain, jeune officier fasciné par le monde musulman, il se convertit à l'islam, épouse une musulmane et devient Ismaÿl Urbain. Très sensible au sort des populations indigènes, il devient un des plus ardents partisans d'une colonisation pacifique. Il aspire à l'établissement d'une civilisation commune, voire même d'"un peuple commun". Ses idées influencent sans doute les projets de Napoléon III sur l'Algérie. Pour autant, les saint-simoniens se trouvent dans une situation équivoque. Soucieux du respect des populations arabes, du respect de leur culture, de leurs propriétés, il n'en restent pas moins membres d'une administration conquérante au service des colons. Un dilemme se pose rapidement. Faut-il respecter les juridictions arabes ou bien instaurer les lois françaises?



 * La politique coloniale de la IIIème République.
 L'opinion publique métropolitaine se soucie alors assez peu de l'Algérie, mais les journaux d'opposition brocardent bientôt la politique coloniale impériale, relayant les critiques formulées par les colons qui se sentent bridés, empêchés de prendre les terres, de s'implanter vers le sud. Une alliance de circonstance se forge alors entre colons et républicains qui engagent une fois au pouvoir une large politique de colonisation.
L'instauration de la IIIe République poursuit donc un peu plus encore la politique de spoliation des terres. Ainsi, d'importantes mises sous séquestre et confiscations foncières ont lieu aux lendemains de l'insurrection de Mokrani et des Kabyles en 1871. La colonisation officielle reprend de plus belle, d'autant que les Républicains entendent faire de l'Algérie une "deuxième France", une authentique démocratie de petits propriétaires.  Toutes les terres militaires, hormis le Sahara, deviennent des terres civiles. Il n'y a plus désormais d'obstacle à l'appropriation des terres indigènes que récupèrent les nouveaux colons dont la venue est favorisée par le gouvernement républicain.  (4)
La loi Warnier du  26 juillet 1873 - dite « loi des colons » - permet de récupérer de nouvelles ressources foncières en soumettant la propriété indigène aux dispositions du Code civil (« Nul n'est tenu de rester dans l'indivision. »). L'adoption de cette juridiction d'exception accélère considérablement le démantèlement des terres indigènes communautaires. (5)


* Mythe de la "terra nullia". 
Pour justifier l'appropriation des terres, les colons affirment qu'avant leur arrivée, l'Algérie était une terre vierge et inculte. Il s'agit en fait d'une mystification qui justifie, aux yeux des colonialistes, la dépossession des populations arabes. Comment en arrive-t-on là?
Lors de la phase de conquête, les combats entraînent le retour à la friche des terres pour une dizaine d'années, la colonisation ne débutant véritablement qu'après 1845-1847. Certes, les colons européens qui débarquent en Algérie et auxquels on concède des lopins, découvrent des terres en friches. Mais, les défrichements qu'ils opèrent ne constituent qu'une remise en culture. Aux yeux des colonialistes, cela ne fait aucun doute: les colons ont créé l'Algérie et doivent en récupérer tous les bénéfices. Pourtant, en dépit de cette propagande coloniale, l'Algérie d'avant 1830 est un pays riche, capable de livrer par exemple du blé aux armées françaises de Napoléon.



Boufarick - Récolte des mandarines (cliché Ofalac) L'Algérie pré-coloniale est un pays riche contrairement à ce qu'affirme la propagande coloniale.
La plaine de la Mitidja en particulier est l'objet d'un mythe ("terra nullia") tenace entretenu par les colons. Pour justifier l'appropriation des terres, ils affirment qu'avant leur arrivée, l'Algérie était une terre vierge et inculte. La mise en valeur de cette plaine fertile ne débute pourtant pas avec leur entrée en scène. Certes, les colons assèchent les zones marécageuses du haut de la Mitidja, mais le reste du terroir est déjà mis en culture. Dans ses mémoires, Bugeaud raconte d'ailleurs que lors de l'attaque de la Mitidja par Abdelkader les soldats s'emploient à détruire les orangers et les citronniers qui entourent Blida . 

* Conséquences de la dépossession foncière.
 Bernard Droz note que "la dépossession foncière a donc revêtu les formes les plus variées. Aux divers types d'appropriation par la puissance publique se sont ajoutées les transactions théoriquement libres mais fondées sur une législation et une jurisprudence favorables aux intérêts coloniaux. [...] sur un siècle, on peut évaluer la déperdition foncière à plus de 40 % des terres indigènes."
Sous la pression des conquérants et des colons, la propriété indigène se réduit comme peau de chagrin. Rappelons en outre que les fellahs sont refoulées vers les zones les plus ingrates. La situation est aggravée encore par l'augmentation très rapide de la population (elle double pratiquement entre 1914 et 1954, passant de 4,5 à 9 millions). 
Germaine Tillon constate: "L'accroissement brutal, anormal, de la population, la diminution parallèle des ressources, l'effondrement de l'économie, le contact avec la supériorité décourageante des mécaniques étrangères ont pour résultat de faire chavirer les civilisations archaïques qui subissent cet assaut. (...)
Je ne puis vous décrire l'interminable enchaînement de catastrophes qui désormais, vont méthodiquement dévaster les existences de ces pauvres gens. Le pâturage? Utilisé par un trop grand nombre de bêtes, il est usé avant le renouveau - et les bêtes crèvent. La semence, espoir de l'an prochain? Mourant de faim, on l'a mangée, par petites poignées.
(Germaine Tillon: "L'Algérie en 1957", Paris, les éditions de Minuit, 1957)

Avec des terres moins nombreuses et de piètre qualité, le Algériens en plus grand nombre connaissent une paupérisation chronique. Jusqu'aux années 1920, les famines récurrentes frappent une population souffrant de graves carences. Beaucoup de paysans, anciens propriétaires, doivent se résigner au salariat agricole et au métayage, à moins qu'ils n'émigrent ou ne tentent leur chance en ville. Les réquisitions de domaines, la privatisation des terres provoquent en outre l'éclatement des structures de la société traditionnelle et le démantèlement des grandes tribus qui détenaient un pouvoir indépendant.



* Une démocratie rurale de petits propriétaires?
L'agriculture européenne  en revanche bénéficie d'un important soutien de la part des pouvoirs publics. Des barrages sont construits et permettent l'irrigation des terres. Les réseaux de communication sont améliorés. Au lendemain de la grande guerre, l'agriculture se mécanise fortement. Bientôt le pays se couvre de plantations de tabac, d'agrumes, d'un immense vignoble.

Or, l'adoption de ces cultures d'exportation nécessite des investissements énormes, que ne peuvent pas assumer une majorité de petits colons poussés à l'exode rural. (6) On assiste alors à la concentration des terres dans les mains d'un petit nombre de très gros propriétaires fonciers. Certes, la société coloniale des campagnes s'avère diverse et, comme le rappelle Bernard Droz: il y a "peu de rapport entre le petit colon de la plaine de la Mitidja, le régisseur d'une grande plantation et le propriétaire d'immenses vignobles ou oliveraies. "Il n'en reste pas moins vrai qu'en Algérie, la République, qui entendait créer une démocratie rurale de petits paysans propriétaires, échoue totalement. Quelques centaines de familles y détiennent 85 % des terres colonisées. La masse des petits colons, incapables d'assumer les investissements nécessaires à une agriculture moderne, se replient en ville. 
La crise des années 1930 creuse un peu plus encore le fossé entre les populations indigènes, dépossédées de leurs terres, fragilisées par la hausse des prix et une frange de grands propriétaires parfaitement bien intégrés dans les circuits capitalistiques.

 

Au début du XXème siècle, le régime entend fédérer la population autour d'une véritable idéologie coloniale. La France se sent investie d'une "mission civilisatrice", qui permet de légitimer la colonisation.
* "Criquet sors de ma terre. "
Slimane Azem naquit en 1918 à Agouni Gueghrane, en Grande Kabylie. Fils d'un modeste cultivateur, il  est embauché à 11 ans comme ouvrier agricole pour un colon de Staoueli, une station balnéaire près d'Alger. En 1937, il émigre en France et devient manœuvre dans une aciérie de Longwy avant d'être embauché comme aide-électricien dans le métro parisien. A ses heures perdues, Azem compose et interprète des chansons. En 1955, il écrit “Ffegh ay ajrad tamurt iw", morceau crypto-nationaliste dans laquelle il compare les colons aux criquets qui dévastent les cultures.
De retour en Algérie, il subit les pressions du FLN qui lui réclame une partie de ses recettes. Et, alors même que le pays accède à l'indépendance, une rumeur insistante accuse Azem d'avoir collaboré avec l'armée française au cours de la guerre. Devenu persona non grata dans son pays natal, le chanteur doit prendre le chemin de l'exil. Ses chansons, très souvent chantées en kabyle (comme ici), ne rentrent pas dans le moule rigide imposé par le jeune régime instauré par Ben Bella, héraut du parti unique et gardien intransigeant des valeurs arabo-musulmanes.
La chanson populaire subit alors la censure et la surveillance tatillonne de la sécurité militaire. C'est donc logiquement de France - où de nombreux artistes algériens se sont repliés - qu'émanent les premières critiques à l'encontre de l’autoritarisme du nouvel Etat algérien. Les disques d'Azem sont interdits et ne bénéficient d'aucun passage radio en Algérie. Ses compositions ne peuvent être entendues que sur la tranche horaire réservée à l'expression en kabyle sur Radio Paris. Paria en Algérie, le chanteur conserve néanmoins jusqu'à sa mort une grande popularité auprès des immigrés maghrébins installés dans l'ancienne métropole. Ces derniers apprécient en particulier les nombreux morceaux que l'auteur consacre aux souffrances de l'exil. 
Grand admirateur des fables de La Fontaine, Azem use la plupart du temps de métaphores animalières. Dans le morceau ci-dessous, le chanteur compare les colons européens aux armées de sauterelles qui dévastent parfois les récoltes, semant la misère sur leur passage. 





Notes:
1. Cette spoliation légale suscite d'ailleurs de vives résistances et attisent les insurrections arabes de 1845 et 1846.
2. Ils s'emploient en outre à parfaire leurs connaissances de la géographie et des coutumes des populations, occasion de découvrir que derrière la pseudo barbarie, il y a une civilisation.
3. Informateurs exclusifs de l'empereur, ces saint-simoniens développent la théorie d'une Méditerranée arabe sur laquelle la France aurait une sorte de domination intellectuelle, spirituelle sur le monde arabe. Ils essaient de diffuser cette nouvelle idéologie coloniale au sein de l'armée et auprès de Napoléon III.  
4. Un particulier quittant la France va demander aux bureaux chargés de la répartition des terrains une concession en Algérie. On lui présente un chapeau contenant des papiers sur lesquels sont inscrits des numéros correspondant à des lots de terre. Nanti de cette concession, il doit dès lors prendre possession de son bien en en chassant les agriculteurs indigènes.
 La décennie 1871-1882 constitue l'âge d'or de l'immigration métropolitaine (de nombreux Alsaciens et Méridionaux). On compte aussi de nombreux  Allemands pauvres, censés faire contrepoids aux Maltais, Italiens et Espagnols. 
5. Loi complétée par celle du 4 août 1926 qui entraîne la disparition de la plupart des terres arch (propriété collective).
6. L'échec du peuplement européen des campagnes est patent. Ainsi, à la veille de la guerre d'indépendance, 85% d'entre eux vivent en ville! 

 

Slimane Azem: “Ffegh ay ajrad tamurt iw”  (1955)

"Criquet sors de ma terre"

J'ai un jardin clôturé
où abondent tous fruits
de la pêche à la grenade
je le travaillais sous la canicule ardente
j'y avais même planté le basilic
Il a fleuri et apparaissait au loin.
Voilà qu'arrive le criquet en hâte
Il a mangé à satiété
dévorant jusqu'aux racines

Criquet quitte mon pays;
Les richesses que tu y trouvas jadis sont épuisées,
le caïd t'a vendu ma terre dis-tu?
Exhibe les actes, s'ils sont authentiques.
Criquet tu as mangé le pays
Je me demande pour quelle raison
Tu l'as  brouté jusqu'à la porte 
Tu as dévoré l'héritage que je tiens de mon père
Que tu deviennes perdrix
L'estime est finie entre toi et moi

Tu tombes du ciel comme neige
entre crépuscule et nuit
Tu as mangé le grain et la paille
Choisissant avec soin la pitance
A moi tu as laissé le son
Tu me prenais pour une bête

Criquet comprends de toi-même
et sache bien ce que tu vaux
tu peux apprêter tes ailes
tu retourneras d'où tu es venu
sinon tu porteras seul le poids de tes péchés
et tu paieras ce que tu auras mangé

Tu m'as éreinté criquet
en moi tu laisses un mal incurable
tu te multiplies à foison
voulant laisser enraciner une descendance
mais c'est trop tard: le scribe est déjà passé
et ma chance éveillée est guérie


Sources:
- Bernard Droz: "Main basse sur les terres", in Collections de l'histoire n°55, avril 2012. 
- Bernard Droz: "Histoire de la décolonisation, Points, Seuil, 2009.
- Bernard Droz: "La fin des colonies françaises", Découvertes Gallimard, 2009.
- Agoravox: "Slimane Azem: le poète de l'exil."
- Guillaume Chauvel: "Slimane Azem ou le chemin de l'exil. "
- Documentaire: "Les trois couleurs de l'Empire". 
- Rabah Mezouane: " Algérie, top 50", in Music n°2, mai-juin 2012.
- "Slimane Azem cesuré par la France en 1957."


Liens:
- Télérama: "Slimane AZEM, le Brassens berbère de Moissac."
- Un portrait d'Ismaÿl Urbain par la Société des études Saint-simoniennes.