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mercredi 26 octobre 2011

249. Doctor Clayton: "Pearl Harbor blues"

Tour surplombant le camp d'internement de Poston (Arizona). 17 000 Américains d'origine japonaise y furent internés entre 1942 et 1945.
Profondément isolationnistes depuis leur participation à la grande guerre, les Etats-Unis se gardent bien de s'immiscer dans les affaires européennes durant l'entre-deux-guerre. Aux yeux de beaucoup, la Société des nations ne sert à rien. La terrible crise économique qui frappe de plein fouet le pays au cours des années 1930 convainc d'ailleurs les New Dealers de l'entourage de Franklin D. Roosevelt (FDR) de sortir en priorité le pays de l'ornière économique dans laquelle il se trouve, sans être détournés de cette priorité par la montée des périls en Europe. L'armée américaine est d'ailleurs presque inexistante!
La marge de manœuvre de FDR reste de toute façon très limitée puisque le Congrès adopte une série de lois de neutralité de 1935 à 1937, préconisant le recours à l'embargo sur les armes en cas de conflit.
En octobre 1937, alors que la Japon vient d'attaquer la Chine, le président se risque timidement à proposer la mise en quarantaine de tout agresseur. Cette modeste suggestion suscite pourtant un immense tollé qui le convainc de se détourner autant que possible des affaires du vieux continent. La diplomatie américaine brille ainsi par sa discrétion lors des accords de Munich conclus entre le Royaume-Uni, la France, l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie. Or, cet isolationnisme fragilise avant tout les régimes démocratiques menacés par la poussée des dictatures d'extrême droite (la République espagnole). 
Avec la montée des périls, Roosevelt obtient difficilement quelques crédits supplémentaires pour les forces armées. 




Le pays conserve cette position avec le début de la guerre en Europe début septembre 1939. A la fin de l'année Roosevelt obtient la suppression de l'embargo total, mais les isolationnistes imposent au Congrès la clause cash and carry. (1) Rasséréné par la tournure que prennent les combats sur le front de l'ouest au cours des premiers mois du conflit ("drôle de guerre"), FDR et son administration sont en revanche traumatisés par les victoires éclairs allemandes et la déroute de l'armée française, considérée par beaucoup comme la plus forte au monde.
La guerre paraît désormais inéluctable au président qui réussit à vendre à un prix avantageux une cinquantaine de navires de guerre à l'Angleterre. L'opinion américaine reste toutefois très divisée. Le comité White, milite en faveur d'un soutien accru au Royaume uni, alors que le comité America First encourage le maintien de l'isolationnisme et ne cache pas ses sympathies pro-nazi. Pour ne pas hypothéquer ses chances de succès, Roosevelt, qui brigue alors un troisième mandat, biaise, se gardant bien de prendre clairement position pour ou contre l'intervention dans la guerre. Brillamment élu avec 55% des suffrages en décembre 1940, il renforce sa politique d'aide à l'Angleterre et affirme vouloir faire des Etats-Unis le "grand arsenal des démocraties". La loi prêt-bail (lend-lease) dont bénéficient le Royaume uni, puis l'URSS après le déclenchement de l"opération Barbarossa, est adoptée en mars 1941 en lieu et place de la loi Cash and Cary.  (2) La signature de la Charte de l'Atlantique en août confirme l'engagement clair de Roosevelt aux côté des Britanniques et constitue un pas important vers la participation du pays à la guerre 'sans toutefois que l'opinion n'en ait vraiment conscience)...


"The Big Push", caricature de Packer parue dans le Daily Mirror. Le fauve Hitler avec sur l'épaule Mussolini précipitent le tigre japonais dans le conflit mondial. Cette caricature anti-japonaise fut reproduite dans le magazine américain Life.

Reste que, si l'isolationnisme recule au sein de l'opinion publique, c'est bien l'attaque japonaise sur la base américaine de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941 qui entraîne l'entrée en guerre des Etats-Unis.
La violence de l'opération stupéfie nombre d'observateurs, mais ne surprend qu'à moitié, tant les relations américano-nippones s'étaient détériorées.


"Japonais, passez votre chemin. Ici, c'est un quartier d'hommes blancs." Photo prise en 1920. 
C'est au cours du dernier tiers du XIXème siècle qu'arrivent les premiers immigrés japonais. La plupart s'installe sur l'archipel d'Hawaï (1) et en Californie. Les Américains accueillent avec méfiance cette population accusée d'accepter des salaires de misère et de tirer ainsi les salaires vers le bas. La victoire du Japon sur la Chine accroît encore les tensions et entraîne l'adoption de mesures discriminatoires à l'encontre de ces immigrés. Néanmoins, le regroupement familial et la forte natalité de cette communauté expliquent la forte augmentation de leur nombre aux Etats-Unis (ils passent de 10 000 en 1900 à 41 000 en 1910 et 75 000 en 1920, dont 60 000 à Hawaï). Les Issei, immigrés de la première génération nés au Japon, et leurs enfants, Nissei ("deuxième génération" nés aux États-Unis), s'installent principalement en Californie, en Oregon et dans l'Etat de Washington. Une loi de 1924  interdit l'entrée des Japonais sur le territoire américain et rend très difficile leur naturalisation (dans le cadre d'une politique restrictive en matière d'immigration). Les tourments dont sont victimes les 126 947 Japonais (4) installés aux Etats-Unis aux lendemains des attaques de Pearl Harbor s'insèrent donc dans une longue histoire tourmentée.


Depuis le début des années 1930, le Japon entend se doter d'une "sphère de coprospérité" en Asie qui lui permettrait de se procurer les ressources qui lui font cruellement défauts ( fer, pétrole). Ces volontés d'expansions (conquête de la Mandchourie en 1931 et de vastes territoires en Chine à partir de 1937), la signature du pacte tripartite avec l'Allemagne et l'Italie en septembre 1940, l'immixtion japonaise en Indochine inquiètent de plus en plus à Washington qui décrète un embargo sur de nombreuses matières premières fournies jusque là aux entreprises nippones. L'occupation totale de l'Indochine en juillet 1941 décide Roosevelt à geler les fonds japonais aux Etats-Unis et à instaurer un embargo pétrolier total. D'interminables négociations s'ouvrent alors entre les deux capitales et se poursuivent encore au moment même où l'aviation japonaise déclenche l'attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, à l'aube. Le bombardement de la base navale américaine des îles Hawaï, met hors de combats 8 cuirassés, 3 croiseurs, de nombreux autres bâtiments et anéantit au sol 247 avions. Les pertes humaines s'élèvent à plus de 2400 morts. L’effet de surprise est total.  
La flotte américaine du Pacifique est paralysée ce qui permet aux Japonais de poursuivre librement leur politique d'expansion dans le Pacifique. Simultanément, l'aviation nippone attaque les autres possessions américaines de Guam et des Philippines, mais aussi l'empire britannique (à Hong-Kong et en Malaisie) et les Indes néerlandaises. Les Japonais enclenchent ici une prodigieuse série de victoires, jusqu'au coup d'arrêt de Midway en juin 1942.


 Fin décembre 1941, Life propose un article permettant de distinguer les amis Chinois des ennemis japonais. La Chine, alliée des États-Unis, est alors en guerre contre le Japon.
Dès le début de l'année 1941, l'état-major japonais envisage une offensive éclair contre la flotte américaine du Pacifique pour empêcher les États-Unis de contrer l'invasion planifiée de l'Asie du Sud-est. L'attaque surprise est aussi motivée par les sanctions économiques imposées par les Américains.
 Le 7 décembre 1941 devient un "jour d'infamie" et, dès le lendemain, les États-Unis entrent en guerre contre le Japon. Le 11 décembre, L'Allemagne et Italie, qui ont promis leur soutien indéfectible au Japon en tant que membre de l'Axe, déclarent à leur tour la guerre aux États-Unis. Dès lors, le conflit devient réellement mondial.
L'état major à Washington ne s'attendait pas à une attaque aussi rapide. L'offensive témoigne en tout cas de l'impréparation des Etats-Unis et précipite le retournement de l'opinion américaine. Grâce à ce véritable électrochoc, Roosevelt bénéficie désormais  d'une union sacrée contre l'ennemi japonais. (5)

 
Le camp de Manzanar en Californie.


A de rares exceptions près, l'attaque japonaise atténue les divisions du peuple américain, convaincu désormais de mener une guerre juste contre un adversaire cruel et fourbe.
Partout dans le pays le sentiment anti-japonais est exacerbé. (6)
A cet égard, Pearl Harbor blues, enregistré par le Docteur Clayton au lendemain de l'attaque, s'avère tout à fait représentatif d'une opinion publique américaine désormais prompte à accuser les Nippo-américains de former une "cinquième colonne", prête à se retourner contre son pays d'accueil.
Aussi, sous la pression des élus locaux, Roosevelt signe en février 1942 le décret 9066, instituant des zones militaires où doivent être neutralisés les citoyens présentant un danger pour la sécurité nationale. (7) Concrètement, il permet à l'armée d'arrêter séance tenante les Américains d'origine japonaise de la côte Ouest et de les transférer vers des camps spécialement construits pour l'occasion (relocation centers). Plus de 110 000 personnes sont ainsi acheminés en train dans 10 camps isolés, situés dans des zones désertiques disséminées sur tout le territoire. Parqués dans des baraques de fortune, les détenus y mènent une détention rude. 


 Carte des 10 camps d'internement (figurés par des triangles noirs): Tule Lake, Manzanar en Californie, Gila River, Poston (Arizona), Topaz (Utah), Granada (Colorado), Heart Moutain (Wyoming), Minidoka (Idaho), Rohwer et Jerome (Arkansas). Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

Tous les Américains d'origine japonaise ne sont pas internés. Certains parviennent à quitter d'eux-mêmes les zones militarisées pour se réfugier dans l'est du pays. Progressivement, les autorités distribuent des questionnaires à l'intérieur des camps avec la possibilité pour les détenus jugés loyaux de les quitter pour l'armée, en particulier le 442ème régiment de combat composé d'anciens internés.
Pour les autres, il faudra attendre la fin de l'année 1944 pour être libérés. La réinsertion s'avère souvent délicate dans la mesure où la plupart des détenus ont perdu tous leurs biens lors de l'internement.   De retour des camps, et de manière somme toute assez comparable à ce que vécurent nombre de déportés européens, les Américains d'origine japonaise, avant tout soucieux de se faire une place dans la société américaine, se murent dans le silence et renâclent à évoquer la sombre période de l'internement. Leurs descendants, les Sansei (la "troisième génération"), aspirent au contraire à mieux connaître cette page sombre de leur histoire. 
Pour leur part, les autorités américaines ne s'y confrontent qu'à la fin des années 1970, lorsque la Cour suprême reconnaît la violation flagrante des droits des citoyens d'origine japonaise (après avoir donné son aval à l'opération en 1942). Il faut attendre 1988 pour que des excuses officielles soient formulées. A cette occasion, chaque ancien interné encore en vie se voit attribuer 20 000 dollars en compensation du préjudice subi. Cinq ans plus tard, Bill Clinton inaugure un mémorial en hommage aux prisonniers des camps et aux 33 000 Américains d'origine japonaise ayant combattu dans l'armée américaine. A cette occasion, il annonce la préservation de plusieurs relocations centers. 


Doctor Clayton. Formé au contact des chanteurs-pianistes de Saint-Louis, le bluesman enregistre à partir de 1935 une série de blues aux textes corrosifs, souvent à double sens. Il connaît une brève gloire grâce à plusieurs compositions consacrées second conflit mondial. Très affecté par le décès de sa femme et de ses enfants dans un incendie, le "doctor" sombre dans l'alcoolisme. Il meurt d'une pneumonie en 1947, quelques jours après s'être endormi dehors par une nuit glaciale.
Notes
1. Les Américains pourront vendre des armes aux belligérants, à condition que ceux-ci paient comptant (cash) et se chargent du transport (carry). 
2. la loi permet aux Anglais de payer les armements achetés après la guerre ou de les restituer.
3.une véritable république bananière alors sous protectorat américain. Hawaï est annexé au territoire américain en 1898.
4. dont 62% possèdent la citoyenneté américaine.
5. Des historiens révisionnistes accuseront même à tort FDR d'avoir volontairement négligé la défense de Pearl Harbor afin de provoquer le choc psychologique permettant de vaincre les réticences isolationnistes.
6. Les liste d'"étrangers ennemis" dressées lors de l'entrée en guerre, comprennent des ressortissants de toutes les puissances de l'Axe. Tous doivent être évacués des côtes occidentales du pays. Dans les faits, seuls les populations d'origine japonaise sont visées. 
7. La décision d'interner la population a aussi pour motif de protéger les Nippo-américains de la violence populaire et des lynchages.



  Doctor Clayton: "Pearl Harbor blues"

December the seventh, nineteen hundred and forty one
On December the seventh, nineteen hundred and forty one
The Japanese flew over Pearl Harbor, dropping bombs by the ton

This Japanese is so ungrateful, just like a stray dog on the street
Yes the Japanese is ungrateful, just like a stray dog on the street
Well he bite the hand that feeds 'm, soon as he get enough to feed

Some say the Japanese is hard fighters, but any dummy ought to know
Some say the Japanese is hard fighters, but any dummy ought to know
Even a rattlesnake won't bite you in your back, he will warn you before he strikes his blow

I turned on my radio and I heard mister Roosevelt say
I turned on my radio and I heard mister Roosevelt say
We wanted to stay out of Europe and Asia, but now we all got a debt to pay

We even sold the Japanese brass and scrap iron, and it makes my blood boil in the vein
We sold the Japanese brass and scrap iron, and it makes my blood boil in the vein
Cause they made boms and shells out of it, and they dropped it on Pearl Harbor just like rain.

******
Le 7 décembre1941, (2X)
Les Japonais ont survolé Pearl Harbor et ont lâché des tonnes de bombes.

Le Japonais est si ingrat, tout comme un chien perdu dans la rue, (2X)
Oui, il mord la main qui l'an nourri dès qu'il a mangé à sa faim.

Certains disent que les Japonais savent se battre, mais n'importe quel imbécile devrait savoir (2X)
que même un serpent à sonnette ne mordra pas par-derrière,
il avertira avant de frapper.

J'ai mis la radio et j'ai entendu M. Roosevelt dire: (2X)
"Nous avons voulu rester à l'écart de l'Asie et de l'Europe, 
mais maintenant nous avons une dette à payer.

nous avons vendu aux Japonais du laiton et de la ferraille, cela me fait tourner les sangs (2X)
car ils en ont fait des bombes et des obus qui se sont abattus sur Pearl Harbor comme une averse.


 
1942. Derrière les barbelés de l'"assembly center" de Santa Anita en Californie, des Nippo-américains rassemblée  attendent d'être transférés vers un camp d'internement.        [Julian F. Fowlkes. © CORBIS]


Sources:
- Paul Oliver: "Le monde du blues", 10/18, 1962.
- Howard Zinn: "Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours", Agone, 2003.
- Christian Kessler: Quand l'Amérique emprisonnait ses Japonais, L'histoire n°288, juin 2004.
- André Kaspi: "Les Américains. 1. Naissance et essor des Etats-Unis 1607-1945", Point, Seuil. 
- Gérard Herzhaft: "La grande encyclopédie du blues", Fayard, 1997.

Liens:
- Life: "Comment reconnaître un Japonais d'un Chinois?"
- Un site très complet consacré au camp de Manzanar (Californie).
- L'encyclopédie canadienne: L'histoire des canadiens d'origine japonaise.
- ateliers.revue.org: Mémoire des camps américains. L'exemple japonais.
- Pearl Harbor: popular songs.

jeudi 8 septembre 2011

244. Jean-Jacques Goldman: "Comme toi" (1982)

Le second album de Jean-Jacques Goldman sort en 1982 et remporte aussitôt une franc succès grâce à des chansons telles qu' Au bout de mes rêves, Quand la musique est bonne, Comme toi.
Ce dernier titre, chanson d'un père à sa fille, évoque le destin tragique d'une enfant qui n'aura pas eu la chance, elle, de vivre sa vie, puisqu'on comprend entre les lignes qu'elle fut une des nombreuses victimes de la Shoah. (1)

A partir d'une vieille photo de famille, les premiers couplets décrivent l'existence heureuse et banale de Sarah, 8 ans. Probablement juive si l'on se fie aux prénoms égrenés dans la chanson (Ruth, Anna, Jérémie), cette petite Polonaise va à l'école, s'amuse avec ses amis aux jeux de tous les enfants de son âge. Le chanteur s'adresse dans le refrain à une fillette endormie (la sienne?) qui ressemble en tout point à Sarah ("tes yeux clairs", "elle avait ton âge"). Or, " elle n'est pas née comme toi ici et maintenant" rappelle-t-il. En effet, cette vie, faite de "douceur, / Rêves et nuages blancs" est brisée par une intervention extérieure, "d’autres gens" dont on devine qu'il s'agit des génocidaires nazis.
Au delà de la musique (en particulier l'insertion d'un air traditionnel de musique tzigane joué au violon entre le 2e et le 3e couplet), l'intérêt du morceau réside dans sa force de suggestion. Plutôt que d'évoquer frontalement la Shoah, Goldman fait appel aux sentiments les plus simples et touche sans doute ainsi l'auditeur qui s'identifie aisément aux deux petites filles.
Dans un entretien, Goldman confirme cette impression et revient sur la genèse de Comme toi. L'idée "est parti[e] d'une photo dans un album de famille de ma mère. On peut très bien écouter cette chanson sans penser du tout que cela parle de cela. Donc, c'était juste un visage de petite fille qui m'a touché. Bon, c'est peut-être ma façon à moi de parler de ces choses-là de façon - on va dire - peut-être un peu plus imagée qu'une vraie thèse sur l'extermination." [Questions à Jean-Jacques Goldman TV5, 20 novembre 1999]
 A nous sur l'histgeobox de revenir sur les étapes du génocide (1) juif au cours de la seconde guerre mondiale.

Pochette du second album de J.J. Goldman. Ses parents, juifs polonais et allemand, se réfugient en France où ils participent activement à la Résistance à Lyon. Jean-Jacques naît à Paris le 11 octobre 1951.


* Les origines de la Shoah restent discutées.
- Les historiens "intentionnalistes" considèrent qu'Adolf Hitler à l'intention d'exterminer les Juifs depuis la rédaction de Mein Kampf en 1924. Dans cette conception, la Shoah serait l'aboutissement d'un processus prémédité et enclenché dès l'accession d'Hitler au pouvoir, en 1933, avec l'adoption des premières mesures d'exclusion et de ségrégation. Ils s'appuient en particulier sur un discours (dit de la "prophétie") prononcé par le führer en janvier 1939: "Si la finance juive internationale en Europe et hors d'Europe réussit à nouveau à précipiter les peuples dans une guerre mondiale, le résultat n'en sera pas la bolchevisation de la terre et la victoire du judaïsme, mais bien l'extermination de la race juive en Europe."
Pour les historiens "fonctionnalistes", c'est le conflit qui aurait radicalisé les méthodes antisémites nazies. Jusqu'en 1941, ces derniers déportent les Juifs, parqués dans des ghettos et ce sont les aléas de la guerre à l'est qui précipitent la recherche d'une solution radicale. L'échec d'une victoire rapide contre l'URSS à l'automne 1941 aurait conduit Hitler à décider de l'extermination. Dans ce cas, la Solution finale (1) clôt un processus, largement improvisé. Reste que, quelles que soient les évolutions stratégiques, l'antisémitisme reste une composante invariable du nazisme. Les Juifs représentent pour les nazis un danger mortel de contamination de la race. Himmler les identifie à des bacilles qu'il faut éradiquer à tout prix.

Plusieurs étapes sont identifiables dans le processus qui conduit à l'extermination.
1. L'identification.
En 1935, les lois de Nuremberg sont établies pour identifier les juifs en tant que "groupe racial" distinct des "nationaux" du pays afin de les écarter de la communauté. Elles s'accompagnent de mesures de recensement des populations juives sur des fichiers, tandis que les autorités apposent la mention "juif" sur les papiers d'identité. (2)
Cette collecte  d'informations s'avère essentiel, car elle représente le préalable indispensable à toute autre forme de persécution.
2. Expropriation, exclusion et émigration. Cette phase initiale de collecte  s'accompagne de nombreuses discriminations. Dès 1933, une campagne de boycott débute en Allemagne. A partir de 1938, le régime nazi adopte les premières mesures visant à aryaniser (3) les biens juifs. Exclus de la plupart des métiers, des lieux publics, les Juifs deviennent de véritables parias, victimes de violences qui culminent lors de la nuit de cristal en 1938. Or, ce processus d'exclusion, initié en Allemagne, se reproduit dans toute l'Europe sous domination nazie.
Ces persécutions visent à faire disparaître les Juifs du territoire allemand grâce à l'émigration ou l'expulsion. La moitié des 600 000 Juifs qui vivaient en Allemagne et en Autriche en 1933, sont contraints de partir.
Dès 1938, Adolf Eichmann est chargé de trouver une solution au "problème juif". Le bureaucrate, qui fait l'admiration de Heydrich, envisage un temps de créer des "réserves" en Europe de l'est ou à Madagascar.
Mais, le début de la guerre, la conquête de la Pologne et de la Bohême-Moravie changent la donne en multipliant par 4 le nombre de Juifs sous contrôle allemand. Dès lors les nazis envisagent des solutions plus radicales encore à l'encontre des Juifs.

“Zone de résidence juive - entrée interdite.” peut-on lire sur une pancarte à l'entrée du ghetto de Lodz en Pologne, 1940-1941. (United States Holocaust Memorial Museum)

3. Concentration et enfermement.
Pour Hans Franck, Gauleiter du Gouvernement général de Pologne, "la seule manière d'administrer la Pologne consistera à exploiter ce pays sans aucun ménagement [...] à réduire l'ensemble de l'économie polonaise au minimum absolument indispensable à la simple survie de la population, à fermer toutes les institutions culturelles, (...) enfin d'empêcher la formation d'une nouvelle élite polonaise. La Pologne sera traitée comme une colonie. Les Polonais deviendront les esclaves du Grand Reich Allemand." Cette exploitation économique et humaine totale prend d'ailleurs le nom de Polonisation.
Dans le sillage de la Wehrmacht (l'armée allemande) qui balaie en quelques jours l'armée polonaise, déferlent les Einsatzgruppen (4) dont l'action se radicalise. Ces "commandos mobiles de tueries" chargés de sécuriser les territoires occupés, liquident l'élite polonaise et tous ceux considérés comme des opposants potentiels.
Pour Marie Moutier, "le territoire polonais sera en quelque sorte un laboratoire des techniques de tuerie appliquées ensuite dans tout l'est." [cf: sources]
Écrasée, la Pologne occidentale est annexée au Reich et les juifs ayant échappées aux pogroms et massacres (5), sont parqués dans différents ghettos tels ceux de Pietrkrow en septembre 1939, Lodz, Cracovie, Lublin en mars- avril 1940. A l'automne 1940, les autorités allemandes créent le ghetto de Varsovie qui accueille des juifs déportés des alentours, puis d'Allemagne et d'Autriche. Composé de zones d'immeubles-taudis surpeuplés, le ghetto constitue un véritable camp de concentration au cœur de la ville. Les conditions d'existence y sont épouvantables. Épidémies et restrictions déciment une partie importante de la population.


Famille juive exécutée par des policiers allemands à Ivangorod, dans la région de Kiev. Visée à bout portant, la mère tente de protéger son enfant.

4. L'extermination.

* La Shoah par balles. (6)
L'invasion de l'Union soviétique déclenche une guerre d'un genre nouveau, guerre d'anéantissement qui ne consiste plus seulement à conquérir, mais à détruire l'ennemi. Les nazis aspirent à favoriser le développement de la "race aryenne" en lui assurant un espace vital (lebensraum) grâce aux conquêtes territoriales faites au détriment des Untermenshen [7] à l'est.
"La lutte universelle pour la vie" doit conduire la "race des seigneurs" à l'éradication du "judéo-bolchevisme" Une partie de cette tâche échoie aux einsatzgruppen. Constituées par Reinhard Heydrich; ces unités comptent 3 000 hommes, issus principalement de la Sipo (8), la Waffen-SS et du SD. Fers de lance de l'idéologie nazie, les troupes mobiles de tuerie sont placées sous les ordres de Himmler, Reichsführer SS et de Heydrich, chef du RSHA (bureau central de sécurité du Reich).

 Exécution de Juifs en Lituanie en 1941. (Photo prise par un soldat allemand)

Immédiatement après le passage de l'armée allemande, ces derniers doivent éliminer tout ennemi potentiel (en l'occurrence les juifs et les partisans communistes) dans le souci d'assurer la sécurité préventive de l'armée. L'imprécision de cette mission confère aux commandos mobiles de tuerie une très large marge de manœuvre quant aux moyens à mettre en œuvre pour y parvenir.
L'arrière du front devient donc une véritable zone de non-droit livrée aux troupes mobiles.


Reinhard Heydrich, à la tête du RSHA qui regroupe tous les services de police, de sécurité et de répression du Reich dans une seule structure aux ramifications tentaculaires, reçoit de Göring au mois de juillet 1941 l'ordre de procéder à tous les préparatifs pour mettre en œuvre "une solution globale de la question juive à l'intérieur de la sphère d'influence de l'Allemagne en Europe." (cf: circulaire de Heydrich sur la mise en œuvre de la « solution finale de la question juive », 25 janvier 1942). Il s'agira de regrouper les juifs, de les exclure de la société, de les marquer, de les regrouper dans des ghettos et de les réduire en esclavage.


Lors dès premières jours de l'opération Barbarossa en juin 1941, les fusillades concernent les hommes en âge de porter une arme. Or, dès le mois de juillet, les exécutions concernent également les femmes et les enfants. Les tueurs n'épargnent plus personne. Ce changement de dimension marque le déclenchement d'une extermination systématique des Juifs. Les exécutions de masse débutent en Ukraine de l'ouest, à Kamenets-Podolski (du 27 au 29 août 1941) avec la fusillade de 18 0000 personnes. Un mois plus tard, du 28 au 30 septembre, dans le ravin de Babi Yar, en périphérie de Kiev, 33 000 Juifs sont exécutés. En Transnistrie, alors sous occupation roumaine, 54 000 Juifs de la région d'Odessa disparaissent dans les ravins de Bogdanovska du 21 au 31 décembre 1941.



4 Einsatzgruppen constitués en préparation de l'invasion de l'Union Soviétique, se voient attribuer des zones géographiques de compétences: pays Baltes et nord de la Russie pour l'Einsatzgruppe A, Biélorussie et Russie centrale pour le B, nord et centre de l'Ukraine pour l'Einsatzgruppe C, enfin le sud de l'Ukraine, notamment la Crimée pour le D. Affectés aux arrières d'un groupe d'armée, ils sont divisés en Einsatzkommandos et en Sonderkommandos, qui réalisent les opérations de tuerie mobiles. [Source : Institut für Zeitgeschichte, München -Berlin, 1999]

Les Einsatzgruppen procèdent avec une très grande rapidité et déferlent comme la foudre dans les villages. Les kommandos de la mort agissent partout simultanément afin de prendre les communautés juives par surprise. En dépit de l'imprécision des ordres donnés, ces hommes prennent des initiatives pour exécuter leur "mission" de la manière la plus efficace possible. Certains chefs se distinguent d'ailleurs par leur imagination pour économiser de la place dans les fosses afin d'y entasser un maximum de victimes. En conséquence, le choix des lieux d'exécution revêt une grande importance. Les cavités déjà présentes (mines, puits, ravins, carrières) s'avèrent très prisées puisqu'elle permettent d'exécuter avec plus d'efficacité.
Dans la même logique et autant que possible, les Einsatzgruppen, intègrent les populations locales dans le processus génocidaire afin de susciter des pogroms locaux. Dès la fin du mois de juin 1941, des milliers de juifs sont sauvagement assassinés à Vilnius, Riga, Kaunas, Lviv.
La faiblesse des effectifs des commandos rend indispensable la création de ces troupes auxiliaires composées principalement de policiers locaux ou de déserteurs de l'Armée rouge. Cette "sous-traitance" des massacres permet à la fois de diminuer la tâche des troupes mobiles de tuerie et de démultiplier la culpabilité dans l’anéantissement des Juifs. Le SD recourt en outre au système des réquisitions, déjà utilisé par les Soviétiques; déléguant une partie de la logistique des tueries aux villageois, contraints, par exemple, de combler les fosses remplies de cadavres.
Le recrutement de supplétifs autochtones (les Hiwi) en Ukraine, Lituanie et Lettonie s'avère d’autant plus facile qu’un fort antisémitisme y sévit depuis longtemps. Dans ces territoires, très durement exploités par l'URSS, les nazis font miroiter aux nationalistes une possible indépendance, en échange de leur collaboration. Les juifs deviennent des bouc-émissaires tout trouvés. A l'antijudaïsme chrétien, très ancré dans les pays de l'est, s'ajoute la conviction que les juifs sont les complices du pouvoir soviétique.



Des femmes du ghetto de Mizocz avant leur exécution (Ukraine 1942). Conduites dans un ravin, elles y sont exécutées par des forces de police allemande et des troupes auxiliaires ukrainiennes.


Par mimétisme, obéissance ou conviction, les soldats remplissent une besogne qui demeure éprouvante pour beaucoup d'entre eux. L'alcool s'avère alors indispensable. Aussi, plusieurs dirigeants d’Einsatzgruppen réclament l'adoption de méthodes moralement plus supportable pour les soldats.  En complément des fusillades, des camions sont désormais utilisés pour asphyxier à l'aide des gaz d'échappement. La méthode du gazage, utilisée ensuite dans des centres de mise à mort (au monoxyde de carbone, puis Zyklon B à Auschwitz-Birkenau) supplante alors les fusillades, sans toutefois les remplacer totalement. Himmler, quant à lui, préconise de faire tirer en priorité les milices locales plutôt que les Allemands.

C'est probablement à l'automne 1941 que la décision d'exterminer immédiatement tous les juifs d'Europe est prise. Les modalités de la "solution finale de la question juive" sont fixées lors de la conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942. La réunion rassemble dans la banlieue de Berlin, 15 responsables nazis à l'invitation de Heydrich. Après avoir recensé le nombre de Juifs restant en Europe (estimé à 11 millions), rappelé les mesures adoptées contre eux depuis 1941, on y expose le traitement qui leur sera réservé (l'assassinat en masse). Cette conférence systématise donc une extermination en fait déjà commencée.

Heinrich Himmler en compagnie de Rudolf Höss. Chef suprême de la SS et plus haut dirigeant nazi en charge de la Solution finale, le premier se rend à plusieurs reprises sur le front de l'est. Il y rencontre les chefs des Einsatzgruppen qu'il charge de rendre " pures de tout juif" (judenrein) les territoires dont ils ont la charge. Le second, commandant d'Auschwitz de 1941 à 1943, se distingue par son zèle et sa cruauté.

* L'extermination dans des centres de mise à mort.
A la fin octobre 1941, la conception de la "solution finale" a pris forme. La déportation des juifs d'Europe dans des camps, conçus pour perpétrer des assassinats de masse par gaz toxiques peut débuter. (cf: Browning) Après une période d'expérimentations et de préparatifs, 6 centres d'extermination sont construits sur le territoire de l'ancienne Pologne et reçoivent des déportés de toute l'Europe dans des wagons à bestiaux. Belzec, Chelmno, Sobibor et Treblinka sont des sites uniquement destinés à l'extermination par le gaz.
Auschwitz et Maidanek sont des camps mixtes combinant camp de concentration et centre de mise à mort. A l'issue de leur effroyable voyage, les survivants y subissent une sélection. Les plus solides, jugés aptes au travail sont envoyés dans un camp de concentration. Rasés, tatoués d'un matricule, ils survivent peu de temps aux conditions de survie extrêmement difficiles. Les plus faibles sont immédiatement dirigés vers les chambres à gaz.
Des commandos spéciaux de prisonniers doivent faire disparaître toute trace des victimes dans des fours crématoires ou des fosses.
Les défaites successives et le repli de la Wehmacht sous les coups de boutoir de l'Armée rouge conduisent les nazis à tenter de dissimuler les preuves du génocide (destructions des camps vidés de leurs occupants et soumis aux terribles "marches de la mort"). Dans le même esprit, les nazis emploient un langage codé pour désigner l'extermination ("traitement spécial" pour gazage, "solution finale"...).

Les camps d'extermination constituent le terminus ferroviaire de milliers de lignes en provenance de toute l'Europe occupée. Les camps d'extermination, mis en place entre 1941 et début 1943, sont au nombre de six: Chelmno (150 000 victimes), Belzec (550 000 victimes), Treblinka (750 000 victimes, dont les juifs du ghetto de Varsovie), Sobibor (200 000 victimes), Maïdanek (50 000 victimes), Auschwitz-Birkenau (en tout, 1,3 millions de vicitmes: 1,1M de juifs, 21 000 tziganes et de nombreux Polonais).


* Un bilan effroyable.
C'est avant tout la SS qui prend en charge l'extermination, fournissant l'encadrement des Einsatzgruppen, organisant la déportation et la surveillance des camps. Toutefois, contrairement à ce que l'on a longtemps dit, la Wehrmacht a prêté son concours aux opérations de tueries ou aux déportations. La machine de mort nazi s'appuie en outre sur l'administration ordinaire: la justice, l'administration ferroviaire allemande (Reichsbahn), sans parler des entreprises du bâtiment qui construisent les camps ou celles qui fournissent le gaz. Cette "industrie" de la mort s'avère en effet économiquement rentable grâce au travail des prisonniers valides et à la récupération des biens des déportés. Enfin, le génocide n'aurait pas non plus été possible sans la complicité des administrations et milices locales qui obéissent, ou parfois précèdent, les ordres de l'occupant.


Le bilan du génocide juif d'après Raoul Hilberg. Parmi les 3M de victimes juives des camps, 300 000 meurent dans les camps de concentration et 2,7M dans les camps d'extermination. Le génocide des Tziganes (Samudaripen) fait près de 240 000 morts.
C'est en Europe orientale que les chiffres des victimes sont les plus élevés. De fortes inégalités existent cependant d'un pays à l'autre. Ainsi, près de 90% de la population juive polonaise est exterminée (plus de 3M de morts sur une population estimée à 3,3 M d'individus en 1939) alors que la complicité de la population danoise et du roi permet de sauver la population juive du pays, qui se réfugie en Suède (moins de 1% de la population de 1939 est exterminée).


Si l'évaluation du nombre de victimes reste délicate en raison de la destruction d'une partie des archives nazies, le bilan humain reste de toute façon effroyable. L'historien américain Raoul Hilberg évalue à 5,1 millions le nombre de victimes de la Solution finale, soit trois cinquième de la population juive vivant en Europe avant guerre. L'Holocaust Memorial Museum (1) de Washington estime pour sa part à plus de 5,8 millions le nombre de victimes.

 Photographie prise clandestinement depuis le four crématoire V de Birkenau par un membre du Sonderkommando en charge du traitement des corps à la sortie de la chambre à gaz. (août 1944)


Notes:
1. Plusieurs termes existent pour désigner l'extermination des Juifs d'Europe. 
L'expression Solution finale fut utilisée par les nazis lors de la conférence de Wannsee organisée le 20 janvier 1942. Elle souligne le secret qui entoure l'assassinat de masse et la volonté de masquer par un langage anodin l'horreur du génocide. 
Le mot hébreu Shoah signifie catastrophe. Ce terme, popularisé dans les années 1980 par le film de Claude Lanzmann, souligne la spécificité juive du massacre. 
Un génocide est la destruction préméditée et méthodique de tout ou partie d'une population, en raison de son appartenance nationale, ethnique ou religieuse.
D'origine biblique, le terme Holocauste _ il désigne une offrande faite à Dieu_ est surtout utilisé par les historiens anglo-saxons et fut popularisé dans les années 1970 par un téléfilm américain à succès. 
2. avant que le port de l'étoile jaune ne s'impose en Allemagne et dans les pays occupés tels que la Pologne en 1939, la France en 1942.
3. Transfert d'une entreprise juive à des propriétaires "aryens", c'est-à-dire non-juifs.

4. les Einsatzgruppen (« commandos mobiles de tuerie » d'après Raoul Hilberg) furent constitués dès 1938, lors de l'Anschluss (rattachement de l'Autriche au Reich allemand) afin d'identifier (et éliminer) les opposants politiques, tout en mettant en œuvre l'expulsion des Juifs d'Autriche. 
5. Un exemple parmi d'autres: à Ostrow-Mazowiecka le 11 novembre 1939, 159 hommes et 196 femmes et enfants juifs sont massacrés.
6. L'assassinat au fusil et à la mitrailleuse des juifs d'Europe de l'est par les commandos nazis entre 1941 et 1944. Ces exécutions massives représentent un quart des juifs assassinés au cours du second conflit mondial.
7. les "sous-hommes" pour les idéologues nazis _ Slaves, Tziganes et Juifs_ dont il convient de se débarrasser, en particulier les Juifs, considérés par Hitler comme la "race inférieure" par excellence.
8. La Sipo regroupe la Gestapo et la Kripo, respectivement polices politique et police criminelle. Le SD est le service de sécurité et de police de la SS.



Jean-Jacques Goldman: "Comme toi" (1982)

Elle avait les yeux clairs
Et la robe en velours.
A côté de sa mère
Et la famille autour,
Elle pose un peu distraite au doux soleil de la fin du jour.

La photo n’est pas bonne,
Mais l’on peut y voir
Le bonheur en personne
Et la douceur d’un soir.
Elle aimait la musique, surtout Schumann, et puis Mozart.

Comme toi, comme toi,
Comme toi que je regarde Tout bas,
Comme toi qui dors En rêvant à quoi ?
Comme toi, comme toi, comme toi.

Elle allait à l’école
Au village d’en bas.
Elle apprenait les livres,
Elle apprenait les lois.
Elle chantait les grenouilles et les princesses qui dorment au bois.

Elle aimait sa poupée,
Elle aimait ses amis,
Surtout Ruth et Anna,
Et surtout Jérémy.
Et ils se marieraient, un jour peut-être, à Varsovie.

Elle s’appelait Sarah
Elle n’avait pas huit ans.
Sa vie, c’était douceur,
Rêves et nuages blancs.
Mais d’autres gens en avaient décidé autrement.

Elle avait les yeux clairs
Et elle avait ton âge.
C’était une petite fille
Sans histoires et très sage,
Mais elle n’est pas née, comme toi, ici et maintenant.

Comme toi ; comme toi,
Comme toi que je regarde Tout bas,
Comme toi qui dors En rêvant à quoi ?
Comme toi, comme toi, comme toi.

Sources:
- Raul Hilberg: "La destruction des Juifs d'Europe", folio histoire, 2006.
- Histoire(s) de la Dernière Guerre n°12: "LES EINSATZGRUPPEN ET LA SHOAH PAR BALLES DES UNITÉS MOBILES DE TUEURS" par Marie Moutier.
- Christopher R. BROWNING, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, Paris, Les Belles Lettres, Collection Histoire, 1994, 284 p.
- Documentaire réalisé par Michaël Prazan "EINSATZGRUPPEN. Les Commandos de la Mort"(2009).
- Christopher R. Browning: "Les Origines de la Solution Finale", Seuil, 2009.
- E. Melmoux et D. Mitzinmacker: “Dictionnaire d'histoire contemporaine”, Nathan, 2008.



Des œuvres de fiction:
- Jonathan Littell Les Bienveillantes, Gallimard, coll. Folio (2008), 1401 pages.
- Yannick Haenel Jan Karski, Gallimard, coll. L’Infini (2009), 186 pages.
- Laurent Binet HHhH, Grasset (janvier 2010), 440 pages.
Ce roman historique passionnant narre l'ascension et la mort du sinistre Heydrich. L'auteur se focalise sur la genèse et la mise en pratique de l'« Opération Anthropoïde » destinée à tuer la "bête blonde."

Liens:
- Entretien avec Michaël Prazan sur le site de Télérama et sur Mémoires vives.
- Les pages du site du Mémorial de la Shoah consacrées à l'exposition sur la Shoah par balles.
- De très nombreuses informations sur la chanson de JJ Goldman sur un site qui lui est consacré.

mercredi 4 mai 2011

234. Brassens: "la tondue". (1964)

Les tontes de femmes à la Libération sont longtemps restées un angle mort de la recherche historique. Jusqu'au début des années 1990, les ouvrages consacrés à la Libération évoquent les tondues, mais de manière furtive, comme un élément de décor, un passage obligé. Ceci explique la persistance de représentations simplistes sur ce phénomène. Le remarquable travail de Fabrice Virgili, "la France virile: Des femmes tondues à la Libération" (cf source 1 à la fin du billet), auquel il convient d'ajouter l'ouvrage pionnier d'Alain Brossat ("Les tondues: Un carnaval moche", 1992), ont permis d'aller bien au delà de l'image prégnante qui prévalait jusqu'alors.

Pourquoi la tonte a-t-elle représenté le châtiment des femmes par excellence ?

Femme tondue photographiée devant l'entrée principale du palais de justice de Bergerac (24), septembre 1944.

* Une pratique massive.
Le phénomène, massif, aurait touché environ 20 000 personnes dans toutes les régions de France, que ces territoires aient été libérés par les armées alliées ou par la Résistance. Des mentions de tontes se retrouvent dans 77 départements sur les 90 de l'époque. Elles se déroulent aussi bien dans les grandes villes qu'en zone rurale. L'extension du phénomène est telle que le journal La Libération de l'Aunis et de la Saintonge évoque des gamins qui, par mimétisme, " jouent au maquis (...) [et] 'tondent' trois petites filles".
En certains lieux, le nombre de victimes s'avère d'ailleurs considérable: 80 femmes à Beauvais le jour de la Libération, une trentaine à Chatou... De véritables cortèges de tondues sont attestés dans plusieurs villes françaises.
Les tontes n'ont donc rien de marginales et ne sauraient être attribuées à un mouvement spontané, une éruption de violence vite refermée une fois la libération du territoire effective. Elles s'imposent comme un événement à part entière, ayant sa propre dynamique.

Célèbre cliché de Robert Capa. Chartres vient d'être libérée ce 18 août 1944. Une femme tondue porte un nourrisson dans ses bras et marche au milieu d'une foule moqueuse qui semble la harceler. Un gendarme la précède, ce qui confère à la scène un semblant de légalité. A l'arrière plan, la rue pavoisée de drapeaux tricolores.

* Un phénomène immédiat et prolongé.
F. Virgili note que "la recherche et le châtiment des 'collaborations horizontales' sont simultanés à la prise de contrôle du territoire communal." (cf 2) Alors même que les troupes ennemies représentent toujours un danger, les tontes revêtent un caractère urgent et prioritaire. Or cette pratique est décelable dans l'ensemble du pays, pourtant très fragmenté. Rappelons en outre que la guerre se poursuit. Les tontes ont alors un rôle préventif en visant celles qui seraient susceptibles de fournir des informations en cas de retour de l'ennemi. La hantise d'une cinquième colonne joue à plein (cf 9).

Les tontes de la Libération ne surprennent personne puisqu'elles ont été largement préméditées pendant l'Occupation. Très tôt des tracts clandestins menacent celles qui se donneraient à l'ennemi. Aussi, lors de la Libération, ce châtiment s'impose comme allant de soi.
Les premières tontes se déroulent d'ailleurs dès 1943 (première mention en juin), quand la collaboration s'identifie de plus en plus à la trahison. Elles sont le fait de groupes résistants qui l'utilisent comme moyen pour faire passer la peur dans l'autre camp. Menées discrètement de nuit, ces opérations visent des collaborateurs.
Le phénomène connaît néanmoins son plein essor lors des journées de la Libération et décroît inégalement selon les lieux, sans disparaître totalement au cours de l'hiver 1944-45.
Le retour des déportés, des prisonniers de guerre, des requis du STO, mais aussi des travailleurs volontaires et des collaborateurs réfugiés en Allemagne provoque une résurgence de cette pratique en mai-juin 1945. La découverte de l'horreur des camps constitue en outre un véritable choc. La volonté d'une épuration en profondeur est relancée. Celles qui avaient échappé à l'épuration en fuyant en Allemagne, mais aussi les femmes arrêtées lors de la Libération et relâchées alors, sont l'objet de tontes. Ces dernières viennent compléter une épuration légale jugée trop clémente.
Une "épuration extra-judiciaire rampante" (cf 3) , plus clandestine, se poursuit jusqu'au début de l'année 1946. Mais aux lendemains de la seconde vague de tontes (mai-juin 1945), la réprobation semble l'emporter. En outre, les autorités, désormais bien établies, poursuivent ces exactions de manière systématique. C'est en février 1946, en Savoie, que l'on trouve la dernière mention d'une tonte.

La tondue de Chartres par Robert Capa.

* La punition des femmes.
Toutes les catégories sociales et socioprofessionnelles sont touchées. Néanmoins, si il fallait dresser le portrait type d'une tondue, elle serait plutôt jeune, célibataire, ayant une activité professionnelle la plaçant parfois en contact avec des Allemands (lingères, commerçantes, institutrices dont l'appartement de fonction jouxte souvent celui requis par les autorités militaires). D'une manière générale, la suspicion semble peser surtout sur celles qui échappent à la surveillance communautaire, familiale ou professionnelle.
La tonte apparaît comme une violence spécifique visant les femmes, indépendamment de la nature du crime reproché. Elle sanctionne toutes les formes de collaboration perpétrées par des femmes et pas seulement la « collaboration horizontale » (les relations intimes sont reprochées à 57% des femmes tondues. cf 1 p 23]. La dénonciation d'un résistant (6% des femmes), l'engagement dans une organisation de collaboration (8%), un travail pour les Allemands (15%) peuvent aussi entraîner l'ablation des cheveux. Seulement, les accusations de relation sexuelles avec l'ennemi sont uniquement reprochées aux femmes. Les quelques hommes tondus le sont pour d'autres motifs.
"La construction d'une image érotisée des 'tondues'" (cf 3) impose l'idée que la tonte est le châtiment exclusif des relations sexuelles avec l'ennemi. La rumeur publique se charge de forger la réputation de ces "femmes de mauvaise vie" qui semblent mener une "vie de débauche".

Cortège de femmes tondues, exhibées sur un char et promenées dans les rues de Cherbourg le 14 juillet. Une pancarte tenue à bout de bras signale "le char des collaboratrices".

* Un châtiment nécessaire.
Lors de la Libération, la légitimité de cette pratique se constitue simultanément aux tontes et apparaît aux yeux du plus grand nombre comme "un châtiment proportionné, juste, efficace et nécessaire" (2). Les autorités, souvent inexistantes ou encore fragiles, adoptent une attitude ambigüe. Elles n' initient pas le mouvement, mais laisse-faire. La presse, quant à elle relate (parfois avec bienveillance) les premiers cas, mais ne lance pas d'appel incitant à s'en prendre aux "filles-à-boches". Lorsque des policiers ou gendarmes sont présents, ils semblent avant tout calquer leur attitude sur celle de la majorité.
Pour comprendre la large adhésion dont bénéficie cette pratique _sinon comment comprendre son extension?_ il convient de se replacer dans le contexte des tontes et de les mettre en balance avec les exactions nazies au cours de l'occupation. Les violences subies légitiment le recours à la vengeance. On peut ainsi lire dans l'écho de la Corrèze du 14 septembre 1944: "Notre conscience de civilisé se fut autrefois révoltée contre cette formule de répression spectaculaire digne d'un autre temps. [...] Mais notre indignation fut telle au cours de ces quatre années qu'aujourd'hui notre colère explose."
Il s'agit dans cette optique de punir celles qui auraient échappé, grâce à leur fréquentation des Allemands, aux souffrances communes, aux privations. Le Département, l'organe du Comité de Libération de Châteauroux peut ainsi se réjouir: "les beaux cheveux de quelques unes sont tombés. C'est tant mieux, à chacun son tour de souffrir." Un journal de la Résistance brocarde ces femmes qui auraient pris du bon temps s'excluant des souffrances de la collectivité:"Aucune de ces femmes , dans leurs pâmoisons, n'a pensé un seul instant aux souffrances des nôtres, pas plus qu'en sablant le champagne avec les Boches elles n'ont espéré un jour la victoire de la France." (cf 10)
Dans cette période de profonde recomposition des relations entre les sexes, le corps de la femme apparaît comme un territoire ennemi à reconquérir. Les tontes permettent par le châtiment des femmes de « laver la souillure » du pays. Reprenant à leur compte la rhétorique utilisée par la Révolution nationale pour fustiger le Front populaire, beaucoup souhaitent "nettoyer" le pays, extirper les éléments gangréneux ayant entraîné sa "décadence". (l'Occupation est alors envisagée comme l'accentuation du long déclin national entamé dans les années trente). "Embochis", ceux qui ont fréquenté les Allemands ne peuvent plus être considérés comme des Français. On fustige donc l'irresponsabilité de celles qui se sont données à l'ennemi. Leur corps, objet du délit, doit être châtié et porter le châtiment. La chevelure, vecteur essentiel de la séduction féminine, est sacrifiée. La tête rasée symbolise la trahison. Ce marquage infamant devient stigmate et entraîne l'exclusion de la vie sociale, en tout cas jusqu'à la repousse des cheveux.


Femme tondue portant un écriteau sur lequel est inscrit: "a fait fusiller son mari". Photo extraite du journal le Crapouillot n°32, "la Libération sans bobards", automne 1974 (ce journal satirique est alors contrôlé par l'extrême droite). Les photos s'intègrent dans le déroulement de la tonte et donne lieu à de véritables mises en scène.

* un châtiment expiatoire.
La tonte a pour vocation première de punir, d'épurer. Elle permet à la communauté urbaine ou villageoise de participer à cet événement de proximité.
F. Virgili note que "les tontes s'intègrent dans un système d'affirmation de la collectivité et de construction d'une nouvelle identité commune". Aussi, lors de la Libération, une majorité des tontes sont pratiquées dans des lieux publics qu'on se réapproprie [les rues (dans 41,9% des cas), les places (20,8%) ou devant les mairies et préfectures (18,3%) cf 1 p 288]. Elles marquent alors la libération d'un territoire souillé par la présence allemande.

Tonte lors de la Libération dans la région de Marseille, le 23 août 1944. Une foule importante assiste à la coupe des cheveux. Juchée sur une estrade, la tondue est exposée et visible de loin. (Photographe: Carl Mydans)

La coupe des cheveux devient spectacle et se déroule souvent en présence de la foule. "Pour que la tonte joue son rôle de châtiment expiatoire et de ciment communautaire, elle doit être ostentatoire." (cf 2) La présence de la foule est indispensable pour que le châtiment existe. Cette forme de violence modérée (au moins d'un point de vue physiologique) paraît acceptable, au moins pour un temps, et permet à la communauté de se ressouder. Pour la première fois depuis le début du conflit, une fusion se réalise entre les Résistants et la population qui a alors l'occasion d'exercer une violence contre l'ennemi et ses complices. Rappelons que les violences subies antérieurement paraissent justifier les tontes aux yeux de beaucoup. Mélinée Manouchian, témoins d'un lynchage explique par exemple: "La scène était à peine supportable, mais je ne pouvais en vouloir à ces gens que la guerre avait défiguré. Par leur attitude cruelle, ils tentaient de racheter l'honneur qu'on leur avait ravi: ils avaient besoin de venger ce que le nazisme avait fait d'eux."

Femmes tondues à la Libération (1944) (Photo : Vanity Fair © Hulton-Deutsch Collection/Corbis)

* Le retour de la France virile.
Les tontes mettent aussi en évidence la question des relations hommes/femmes au cours du conflit. La déroute des armées françaises en 1940 marque la faillite des hommes incapables de remplir leur rôle traditionnel de défense de la patrie, identifiée au féminin. La rhétorique vichyssoise fustigea alors la responsabilité des femmes dans le développement d'un "esprit de jouissance" responsable de la défaite. Vouées aux gémonies par l'Etat français, la République, cette "gueuse", et la Marianne, son allégorie, "revêtent les contours du féminin". (cf 1 p302) Or, il en va de même pour Vichy et la collaboration. "Parce qu'elle renvoie aux stéréotypes de la soumission comme aux fantasmes de la domination, et bien entendu à la réalité d'une présence allemande composée d'hommes dans un pays où plus de deux millions d'entre eux (prisonniers, travailleurs volontaires, requis) sont justement absents, la collaboration est aussi perçue à travers le prisme d'une vision sexuée." (cf 1 p302)



La Libération en revanche est placée sous le sceau de la virilité. Les violences exercées contre ces "mauvaises femmes" signent le retour des hommes dans les foyers. "Les tontes participent à l'affirmation d'une domination masculine" (cf 1 p271), à une réappropriation du corps des femmes par l'ensemble de la communauté.
Aux femmes tondues, on oppose "la Française" digne, gardienne du foyer, mère et épouse attentive. On en revient donc à une répartition traditionnelle des rôles. Par un curieux paradoxe, ce retour en force d'une conception patriarcale et conservatrice des relations hommes/femmes intervient au moment même où les Françaises acquièrent enfin une pleine citoyenneté (droit de vote instauré en 1944).


Accusée d'avoir entretenu une relation avec un officier allemand, Marcelle Polge et tondue, puis exécutée. Ce drame ruine un peu plus la thèse des historiens qui considèrent que les tontes auraient canalisé la violence de la Libération et donc sauvé de nombreuses vies. Des tondues sont parfois exécutées (même si cela reste très rare). En outre, les exécutions sommaires des collaborateurs se déroulent alors même que l'on "coiffe".

* De coupables à victimes.

Les témoignages de tondues s'avèrent extrêmement rares. Ce mutisme s'explique sans doute par la difficulté d'évoquer la sexualité pour des femmes au statut incertain, perçues successivement comme coupables, puis victimes. Certes, la tonte en elle même ne constitue pas une violence extrême, mais elle s'accompagne d'injures et d'humiliations multiples. Les séquelles psychologiques ne doivent pas être négligées. "Le suicide, la fuite, la réclusion et la résignation sont les quatre marques de l'après tonte." (cf 1 p149)

Aussi les femmes tondues tentent surtout de faire oublier leur châtiment et ne se racontent pas. Le Chagrin et la pitié (1971) évoque de manière détournée (par l'entremise de la chanson de Brassens) l'une d'entre elles. Et il faudra attendre les commémorations du soixantième anniversaire de la Libération en 2004 pour recueillir quelques témoignages.

Dans ces conditions, la connaissance des tontes de la Libération est tributaire de leur représentation. Or, Julie Desmarais, auteure d'un ouvrage récent sur cet aspect ("Femmes tondues. France-Libération. Coupables, amoureuses, victimes" voir source 7) souligne à quel point "le décalage entre l'événement et sa représentation est important".
Lors du châtiment, la culpabilité de la tondue, traitresse à sa patrie, ne fait aucun doute. Très vite néanmoins, l'humiliation subie par ces femmes suscite le malaise. Certaines voix s'élèvent contre cette pratique indigne de la Résistance, qui risque même de lui porter préjudice. L'une des premières condamnations vient de Paul Eluard, avec le poème «Comprenne qui voudra», qu'il écrit en août 1944, mais publié seulement en décembre. La critique se poursuit durant l'après-guerre, percevant les tondues avant tout comme des victimes. Le film «Hiroshima mon amour» (1959), met ainsi en scène "une femme tondue à Nevers, en 1944, à vingt ans. Son premier amant était un Allemand. Tué à la Libération. Elle est restée dans une cave, (...) c’est seulement quand Hiroshima est arrivé qu’elle a été assez décente pour sortir de cette cave et se mêler à la foule en liesse des rues. » [Marguerite Duras, Synopsis, Hiroshima mon amour]
La chanson «La tondue» de Georges Brassens s'inscrit dans cette veine.
De 1970 à 2005, J. Desmarais décèle une évolution sensible puisque les œuvres littéraires et scientifiques décrivent les tondues comme des femmes amoureuses, victimes des excès du temps. L'image de la tondue aujourd'hui se situe donc aux antipodes de celle qui prévalait à l'époque.

Femme d'un collaborateur tondue lors de la Libération de Marseille, le 23 août 1944. (Photographe: Carl Mydans).

* "La tondue" de Brassens.
Brassens quitte Sète pour Paris en janvier 1940 et s'installe chez sa tante Antoinette, rue d'Alésia. Comme requis du STO, il part pour l'Allemagne au printemps 1943 et travaille dans une usine BMW, à Basdorf, près de Berlin. En mars 1944, il profite d'une "permission" pour se réfugier impasse Florimont, chez Marcel Planche et Jeanne Le Bonniec, amie couturière de sa tante, qu'il apprécie beaucoup. Considéré comme déserteur, il vit cloîtré dans sa chambre dans un grand dénuement.
A la Libération, Brassens peut enfin sortir de son antre et se trouve confronté à des scènes qu'il raconte ainsi (voir témoignage vidéo ici):
"On passait avec des hauts-parleurs disant:'Ce soir le spectacle commence à telle heure'; on exposait des femmes et c'était un truc insupportable, toutes ces femmes qu'on voulait tondre. [...] On ne reprochait à personne, par exemple, d'avoir couché avec une Allemande. On les tondait pas, les mecs qui s'étaient tapé des Allemandes. (...) c'était très mal vu de coucher avec un Allemand, mais c'était très bien vu de coucher avec une Allemande. Et c'est une des raisons pour lesquelles je ne regrette pas de ne pas avoir participé, même de très loin, à cela." (cf 11)

Cette expérience lui inspire vint ans plus tard "la tondue", morceau dans lequel il raconte une tonte. En pleine période gaulliste, et alors que le mythe résistancialiste bat son plein, la chanson choque, d'autant plus qu'elle se trouve sur le même album que "les deux oncles". A rebours du discours gaullien qui exalte la geste résistante, Brassens y chante qu'il "est fou de perdre la vie pour des idées."
La tondue s'inscrit parfaitement dans le répertoire d'un chanteur qui a toujours pris la défense des parias, des marginaux, de ceux que la société rejette (Complainte de la fille de joie, Stances à un cambrioleur, le Mauvais sujet repenti). On retrouve ici sa défiance à l'égard de la justice des hommes (qu'elle soit institutionnalisée ou sommaire).
Il accorde donc sa sympathie à celle qui a eu le tort de coucher avec un soldat allemand ("le roi de Prusse") pour des motifs sentimentaux ("ich liebe dich", "je t'aime" dans la langue de Goethe). En guise de croix de guerre, et en solidarité avec la malheureuse tondue, il arbore l'accroche-coeur perdu par cette dernière. Antimilitariste et foncièrement pacifiste, Brassens se moque au passage des breloques ridicules que s'accrochent les anciens combattants pour plastronner. Il n'éprouve que mépris pour les pseudo-patriotes qui se drapent des beaux atours de la Révolution pour leurs sordides vengeances ("Les braves sans-culott's et les bonnets phrygiens (...) ont livré sa crinière à un tondeur de chien").
En même temps, il avoue aussi son impuissance face aux "coupeurs de cheveux en quatre" ("J'aurais dû prendre un peu parti pour sa toison (...) /Mais je n'ai pas bougé du fond de ma torpeur").





Dans son ultime roman, "Les cerfs-volants", Romain Gary fait dire à son personnage qui vient de découvrir, impuissant, son amoureuse tondue: "Les gens s'écartaient: c'était fait, accompli, on avait fait payer à la 'petite' ses coucheries avec l'occupant. Plus tard, lorsque je pus penser, ce qui demeura, au-delà de l'horreur, ce fut le souvenir de tous ces visages familiers que je connaissais depuis mon enfance: ce n'étaient pas des monstres. Et c'est bien cela qui était monstrueux." (12)


Georges Brassens: "la tondue" (1964)

La belle qui couchait avec le roi de Prusse
Avec le roi de Prusse
A qui l'on a tondu le crâne rasibus
Le crâne rasibus

Son penchant prononcé pour les " ich liebe dich ",
Pour les " ich liebe dich "
Lui valut de porter quelques cheveux postich's
Quelques cheveux postich's

Les braves sans-culott's et les bonnets phrygiens
Et les bonnets phrygiens
Ont livré sa crinière à un tondeur de chiens
A un tondeur de chiens

J'aurais dû prendre un peu parti pour sa toison
Parti pour sa toison
J'aurais dû dire un mot pour sauver son chignon
Pour sauver son chignon

Mais je n'ai pas bougé du fond de ma torpeur
Du fond de ma torpeur
Les coupeurs de cheveux en quatre m'ont fait peur
En quatre m'ont fait peur

Quand, pire qu'une brosse, elle eut été tondue
Elle eut été tondue
J'ai dit : " C'est malheureux, ces accroch'-cœur perdus
Ces accroch'-cœur perdus "

Et, ramassant l'un d'eux qui traînait dans l'ornière
Qui traînait dans l'ornière
Je l'ai, comme une fleur, mis à ma boutonnière
Mis à ma boutonnière

En me voyant partir arborant mon toupet
Arborant mon toupet
Tous ces coupeurs de natt's m'ont pris pour un suspect
M'ont pris pour un suspect

Comme de la patrie je ne mérite guère
Je ne mérite guère
J'ai pas la Croix d'honneur, j'ai pas la croix de guerre
J'ai pas la croix de guerre

Et je n'en souffre pas avec trop de rigueur
Avec trop de rigueur
J'ai ma rosette à moi: c'est un accroche-cœur
C'est un accroche-cœur

Sources:
1. Fabrice Virgili "La France virile, les femmes tondues à la Libération", Payot, 2000. Remarquable travail qui a permis de renouveler notre connaissance et notre compréhension du phénomène des tontes. La démonstration de l'auteur s'avère particulièrement convaincante.


2. "Les tontes de la Libération en France" par Fabrice Virgili (IHTP).
3. Fabrice Virgili: "Les tondues à la Libération: le corps des femmes: enjeu d'une réappropriation", Clio-revue.org.
4. Compte-rendu de lecture du livre de Fabrice Virgili "La France virile, les femmes tondues à la Libération" par Patrick Parodi sur le site de La Durance.
5. Compte rendu du livre "la France virile" de Fabrice Virgili dans l'Histoire (n°250).
6. Frédéric Baillette:"Organisations pileuses et positions politiques. A propos de démêlés idéologiquo-capillaires", (p 130-134) in Revue Quasimodo.
7. Julie Desmarais: "Femmes tondues. France-Libération. Coupables, amoureuses, victimes.", Presse Université Laval, 2011.
8. Renée Larochelle:"Le silence des agnelles".
9. Intervention de Bénédicte Vergez-Chaignon et Henry Rousso dans l'émission La Fabrique de l'histoire sur France Culture le 14 octobre 2010 (en écoute sur le site).
10 Julian Jackson:"La France sous l'occupation (1940-1944)", Flammarion, 2004.
11. Chloé Radiguet: "Brassens à la lettre", Denoël, 2006.
12. Romain Gary: "Les cerfs-volants", folio, Gallimard, 1980. p356

Liens:

- Analyse Brassens.
- Schéma sur l'épuration en France (site du collège Truffaut d'Asnières sur Seine).
- Sur les tontes des femmes républicaines pendant la guerre d'Espagne, voir le très intéressant article de Yannick Ripa sur Clio revues.org