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dimanche 28 juin 2026

Les présidents en chansons : Hollande. Lui président.

Poursuivons notre exploration des présidents de la République en chansons. Après les billets/épisodes consacrés à Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy 1 et 2, il est temps de s'intéresser au mandat de François Hollande, de 2012 à 2017.

François Hollande naît à Rouen en 1954, d'une mère assistante sociale et d'un père médecin ORL. Après un cursus à l'ENA, où il fait la connaissance de Ségolène Royal, il devient magistrat à la cour des comptes et milite au sein du parti socialiste. Envoyé sur les terres corréziennes de Jacques Chirac dans les années 1980, il réussit tant bien que mal à s'y faire un nom, au point d'en devenir député en 1988. Dix ans plus tard, il est nommé premier secrétaire du Parti Socialiste par Lionel Jospin. Un poste qu'il occupera pendant 11 ans. Alors que le PS vient de remporter les municipales et les régionales, en 2005, il ne voit pas venir le non au référendum sur le traité européen. Le parti sort divisé de la séquence. En tant que premier secrétaire, Hollande doit resouder les troupes, et mettre en sourdine ses ambitions politiques. Après une séparation douloureuse avec Ségolène Royal, il rencontre Valérie Trierweiler, une journaliste de Paris Match.     

C'est finalement son ex-femme qui se présente à la présidentielle 2007, où elle échoue au second tour face à Sarkozy. Au congrès du PS, en 2008, Martine Aubry l'emporte de peu devant Royal. Hollande s'éclipse et connaît sa traversée du désert. Il se replie sur ses terres corréziennes, dont il devient le président du conseil général. Il décide alors de changer d'allure et laboure le territoire, comme Jacques Chirac avant lui. Le 31 mars 2011, il annonce sa candidature à la primaire de la gauche en vue de la campagne présidentielle 2012. Il reste encore loin derrière Dominique Strauss Khan dans les sondages. Et puis, patatras, l'inculpation de DSK pour agression sexuelle à l'encontre d'une femme de chambre d'un palace new yorkais, le met hors course. Au second tour de la primaire, Hollande l'emporte finalement face à Martine Aubry. 

EU2016 SK, CC0, via Wikimedia Commons

Le candidat a pour slogan : Le changement, c'est maintenant. Sa campagne est résolument orientée à gauche, comme le suggère sa prise de paroles lors du meeting du Bourget, au cours duquel il lance : "Je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n'a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature. Il ne sera donc pas élu, et pourtant, il gouverne. Cet adversaire, c'est le monde de la finance." A l'issue du premier tour, le candidat socialiste devance de peu Nicolas Sarkozy, et lors du débat opposant les finalistes, profitant d'un rare moment d'apathie de son adversaire, Hollande fait mouche en usant de l'anaphore : "moi président". Pendant trois minutes, ininterrompu, il déroule, traçant l'anti-portrait du président sortant.

François Hollande devient président de la République le 6 mai 2012, avec un peu plus de 51% des voix. Second président socialiste de la Cinquième République, après François Mitterrand, il se présente en président normal. Sa personnalité, ou plutôt l'idée que s'en font les observateurs, lui valent des surnoms peu flatteurs tels que fraise des bois, monsieur petite blague, flanby, le grand méchant mou. Raillé pour sa jovialité et sa bonhommie, il subit des critiques sur sa manière d'incarner la fonction présidentielle. D'aucuns reconnaissent son accessibilité, mais raille un manque d'envergure. Au fond, n'a-t-il pas été choisi par défaut, son meilleur atout restant l'aversion que Nicolas Sarkozy était parvenu à susciter après cinq années d'un mandat brutal. Sa côte de popularité s'effondre vite, jusqu'à atteindre un très bas niveau, dont il peinera à décoller.

L'ex première dame, la chanteuse Carla Bruni-Sarkozy, un brin vexée d'avoir dû déménager de l'Elysée, dresse un portrait au vitriol du nouveau président dépeint sous les traits d'un pingouin. "Il n'a pas des manières de chefs / C’est mal élevé les pingouins faut que je lui donne des cours de maintien / Eh le pingouin ! Si un jour tu recroises mon chemin / Je t’apprendrai le pingouin, je t’apprendrai à faire le baisemain / Tu ravaleras le pingouin oui tu ravaleras ton dédain / Tu m’fais pas peur le pingouin " ["le pingouin" (2013) ]

Très vite, les critiques fusent. En décembre 2012 éclate l'affaire Cahuzac. A grand coup de formule lapidaire, le ministre délégué en charge du budget du gouvernement Ayrault fait de la fraude fiscale son cheval de bataille. Or, Mediapart révèle en décembre 2012, que le Torquemada du Trésor public possède un compte en Suisse. Pendant quatre mois, Cahuzac s'enferre dans le mensonge, avant de devoir avouer. En septembre 2014, le secrétaire d'état au commerce extérieur, Thomas Thévenoud, démissionne, après la révélation de ses retards de déclaration et de paiement au fisc. Il sera condamné pour fraude fiscale. Pour sa défense, il avance souffrir de "phobie administrative". Autrement dit, quand il reçoit un courrier d'un organisme officiel, il ne l'ouvre pas... [Scred Connexion : "Monnaie, monnaie" (0'24)]

La principale mesure de ce mandat présidentiel est sans doute l'adoption de la loi sur le mariage homosexuel, en avril 2013. Le texte est défendu dans l'hémicycle par Christiane Taubira, la garde des sceaux, dont le talent rhétorique réduit au silence les sots. Il faut dire que la loi suscite une forte opposition qui se structure au sein du mouvement de La Manif pour tous, agrégat des milieux conservateurs les plus rances. De grandes manifestations, ont lieu. Dans les cortèges fournis, en dépit des consignes données par les organisateurs, affleurent l'homophobie la plus crasse. Dans les cortèges, les marcheurs entonnent des chansons de circonstance. [Pumpkin & Vin'S da Cuero : "Mauvais genre" (2'13)]

En octobre 2013, l'expulsion d'une collégienne rom vers le Kosovo, suscite une vive émotion. Elève de 3ème dans un collège de Pontarlier, Leonarda est interpellée alors qu'elle participe à une sortie scolaire. Sa famille faisait l'objet d'une obligation de quitter le territoire après avoir été déboutée de ses demandes d'asile. Comme d'habitude, le ministre de l'intérieur, Manuel Valls, gesticule et prône la fermeté. Finalement, Hollande propose publiquement à l'adolescente de poursuivre sa scolarité en France, mais Leonarda refuse, en direct sur les chaînes d'info en continue. Encore une perte d'aura pour François.

En janvier 2014, face à la stagnation économique et au chômage croissant, Hollande change de cap et adopte une politique plus favorable aux entreprises avec le pacte de responsabilité, l'allégement des cotisations et des baisses de charges pour les entreprises en échange d'hypothétiques créations d’emplois. Le social libéralisme supplante la sociale-démocratie. Trop à droite pour les électeurs de gauche, trop à gauche pour ceux de droite, le président déçoit tout le monde. Dans "La classe ouvrière s'est enfuie" de Michel Cloup Duo, le ton se fait accusatoire à l'encontre d'un pouvoir qui a lâché les plus pauvres. "Cette faillite n'est pas économique, elle est humaine."

L'annonce de ces mesures économiques passe relativement inaperçue, à la différence de la révélation des frasques présidentielles. Le magazine Closer capture en effet une photo du président, casque sur la tête, sur son scooter, en train de se rendre chez l'actrice Julie Gayet. Dans ces conditions, la parole du chef de l'Etat s'avère totalement inaudible. L'épisode inspire à Alonzo "A la Dafpunck". "François Hollande roule en scooter". Katerine, pour sa part enregistre "A l'Elysée" (2016), la description d'un pique nique dans l'atmosphère ouatée du palais présidentielle, quand, hors les murs, la colère gronde. 

Les municipales 2014 virent au fiasco, ce qui convainc le président de se débarrasser de son premier ministre, Jean-Marc Ayrault. Face à la ligne adoptée par son successeur, Manuel Valls, la grogne grandit au sein du PS où se forme un groupe de frondeurs, dont certains quittent avec fracas le gouvernement en août (Montebourg, Hamon, Filippetti). Au contraire, Emmanuel Macron prend du galon, abandonnant le secrétariat-adjoint de l'Elysée pour le ministère de l'économie. Le loup est entré dans la bergerie.

Bientôt, une dépêche AFP apprend ce que tout le monde savait déjà : la fin de la relation de François Hollande et Valérie Trierweiler. Elle en a gros, ce qui l'incite à publier un livre dévastateur pour l'image du président. Dans Merci pour ce moment, elle dresse un portrait accablant de son ex qu'elle accuse de désigner les Français les plus pauvres comme des "sans-dents". Voilà de quoi nourrir la colère. Feu Chatterton ! ["Ecran total" (1'48)] (1), Ol Zico feat. Souffrance ["Y'A R" 1'21] (2), Freeman ["Le peuple sans dents" (2017)], Jeff le Nerff ["Les sans dents"] (3), Kool Shen ["Océan de couleuvres"] (4), Axiom interpellent le président ["Est-ce que t'entends la colère des sans-dents?" "Sans dents" (2015) (2'38)]


Le 26 octobre 2014, Rémi Fraisse, un militant écologiste, est tué par une grenade tirée par un gendarme, lors d'une manifestation contre le barrage de Sivens. Une mort qui met en évidence les violences policières, encore accrues par les nouvelles méthodes de "maintien de l'ordre" défendues par le ministre de l'intérieur, Bernard Cazeneuve. "Dans la forêt, il y a des pleurs qui coulent / Dans la forêt, ils ont fait tomber le frêne [frêne = fraisse en occitan] / Ah maman n'oublions pas le nom du pauvre Rémi Fraisse / Ah maman n'oublions pas le nom d'un jeune sacrifié". "Ai mamà", une chanson écrite par le groupe occitan Uèi, raconte la lutte et la résistance sur la ZAD de Sivens et rend hommage à Rémi Fraisse. 

Hollande fait face à une crise économique persistante, marquée par une stagnation de la croissance. En mars 2015, on compte 3,5 millions de chômeurs de catégorie A. Le président a échoué à inverser la courbe, comme il s'y était engagé. Les tensions sociales grandissent. En octobre 2015, les médias s'apitoient sur le sort de deux cadres d'Air France dont les chemises ont été arrachées par des salariés, furieux à l'annonce d'un plan social dévastateur. 

La présidence Hollande est marquée par une série d'attentats jihadistes : attaques contre la rédaction de Charlie Hebdo et du magasin Hypercacher en janvier 2015, massacres du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis,  assaut meurtrier sur la promenade des Anglais de Nice le 14 juillet 2016. 239 morts au total. Ces événements conduisent Hollande à décréter l'état d'urgence, prolongé jusqu’en 2017, et à renforcer les dispositifs de sécurité intérieure. A l'extérieur, la France procède à des frappes aériennes sur les positions de Daesh en Syrie et en Irak. "Le pigeon du 11 janvier" (2015) de Manu Lods raconte le défilé qui réunit ce jour là de très nombreux Parisiens, mais aussi 44 chefs d'Etat. Alors que François Hollande retrouve les rescapés de Charlie, un pigeon choisit ce moment pour lâcher sa fiente sur le revers de sa veste.

Dans la foulée des attentats, le président envisage d'instaurer une déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux. L'annonce de la mesure suscite la consternation d'une partie de la gauche, et provoque la démission de Christiane Taubira,  garde des Sceaux. Le projet tombe finalement à l'eau. En décembre 2015, la signature de l'accord de Paris sur le climat (la COP 21) voit 195 pays s'engager à lutter contre le réchauffement. L'enthousiasme soulevé sera  malheureusement vite douchée, mais on ne pouvait alors pas le savoir. 

Début 2016, le gouvernement Valls lance la loi travail (2016), dite loi El Khomri, du nom de la ministre envoyé au front pour défendre un dossier surtout élaboré par Macron. Il s'agit pour ses promoteurs d'introduire davantage de flexibilité du travail, un concept cher aux libéraux. La loi prévoit un plafonnement des indemnités prudhommales, un assouplissement des règles de licenciement économique, une modulation du temps de travail selon les secteurs d'activité, la primauté de l'accord d'entreprise sur l'accord de branche. Au total, un chamboulement du code du travail. Le Medef applaudit, la cfdt se prépare à négocier, la cgt et fo s'y oppose fermement. Une pétition hostile à la loi franchit le million de signature. En mars, les manifestations s'organisent et font le plein, mais la loi est adoptée en force, à grands coups de 49.3. Ce faisant, Hollande s'aliène une grande partie de la gauche et des syndicats. L'1consolable dénonce le passage en force du texte et le mépris affiché à l'égard des manifestants. "49.3 (feat. François Hollande)"

La loi entraîne, par ricochet, la création d'un mouvement citoyen et militant :  Nuit debout. Son objectif est de voir converger les luttes pour contrecarrer le libéralisme, donner vie à la démocratie directe. Le groupe Danakil, très actif lors des rassemblements, célèbre cette autre façon de faire de la politique dans le morceau  "32 mars".

Pour se relancer, le président croit avoir la bonne idée de livrer des confidences pour un ouvrage intitulé "un président de devrait pas dire ça". Il s'en prend à Nicolas Sarkozy, ses ministres, tout en fustigeant les juges, "tous ces procureurs, tous ces hauts magistrats, on se planque, on joue les vertueux. On n'aime pas le politique." Il  considère aussi "qu'il y a trop d'arrivées, trop d'immigration qui ne devrait pas être là"... Il réussit ainsi à se mettre à dos ses derniers soutiens de gauche. 

Hollande semble attirer la pluie, comme lors de la descente des Champs Elysées le jour de son investiture. En visite sur l'île de Sein, en août 2014, sous des trombes d'eau, sans parapluie, les lunettes embuées, le président tente tant bien que mal de terminer son discours. Dans "François sous la pluie" (2016), le groupe Mickey 3 D immortalise ce moment, dépeignant un président largement dépassé, engoncé dans un costume un peu trop grand pour lui.

Sur le plan extérieur, Hollande continue d’inscrire la France dans une démarche pro-européenne, au moment où l'UE peine à trouver une réponse cohérente à la crise migratoire.  Hollande mène une politique étrangère active, notamment avec l'opération Serval au Mali en 2013, visant à repousser les groupes islamistes dans le nord du pays.

En juillet 2016, la côte de popularité du président est au plus bas, avec 12% d'opinion favorable. "Souffler" (2016) de Tryo prévient : « Président on s’ennuie / Un peu trop normal / Un peu trop endormi / Beaucoup trop libéral / Nous on veut changer la vie », avertissement on ne peut plus clair à Hollande : « Faut faire rêver la foule / Pour se faire réélire ». Il n’a pas fait rêver les foules.

Face à une popularité historiquement basse et aux divisions au sein de son propre camp, François Hollande prend la décision inédite, mais lucide, de ne pas se représenter à l’élection présidentielle de 2017, laissant la place à une nouvelle génération politique. Il a mis sur orbite un jeune loup, pour lequel, assurément, le monde de la finance n'est pas ennemi, mais ça c'est une autre histoire, que nous narrerons bientôt. 

Ci-dessous, une playlist de 19 titres autour de la présidence Hollande.

Notes :
1. "Le Grand président / Sanglots de reptile / S'adresse aux sans-dents, ouais"
2. "Je rappe pour les sans-dents qui ont pas l'argent pour les refaire comme Deschamps"
3. "C'est nous les cons, les « sans dents » / Est-ce qu'on nous entend ? / Fuck la condescendance, les condés / Le monde est sanglant / C'est toujours par l'épée que le bonheur se monnaye / Les tirs de LBD tu vois ça d'un bon œil ?"
4. Avec Jeff le Nerff et Furax Barbarossa, il rappe : "Fais-nous croire que tu nous appelles pas les sans-dents / Que c'est pas les élites mais bien le peuple qui créé les tendances / Fais-moi croire qu'on est tous égaux dans ce bordel / Qu'on fout la merde mais que la planète est encore belle"

 Sources:

vendredi 22 août 2025

Les présidents en chansons : Mitterrand.

Le 10 mai 1981, François Mitterrand prend sa revanche sur Valéry Giscard d'Estaing en rassemblant 51,8% des suffrages. Avec la victoire du candidat du Parti socialiste vient le temps de l'alternance. Les artistes, qui appelaient de leurs vœux une victoire de la gauche, exultent et composent des titres à la gloire du vainqueur.  C'est le cas de Lenny Escudero avec "Le poing et la rose". 

Unknown Minitel artist or copier. Own editions. Thumbnail copyrighted 1981-09-24 by Gamma Keystone France?, via Wikimedia Commons

Mitterrand fit longtemps figure d'outsider. Il naît à Jarnac, Charente, en 1916, dans une famille bourgeoise catholique et conservatrice. Etudiant proche de l'extrême droite dans les années 1930, il est mobilisé sur la ligne Maginot en 1939. Fait prisonnier par les Allemands, le 18 juin 1940, il réussit à s'échapper de son stalag après 18 mois de captivité. Il rejoint alors la zone libre et y occupe un poste dans l'administration de Vichy. Admirateur de Pétain et favorable à sa Révolution nationale, il s'en éloigne progressivement. En 1943, il s'engage ainsi dans la Résistance,  jouant double jeu. Morland, dans "l'armée des ombres", il redevient Mitterrand quand il reçoit la francisque des mains de Pétain, la plus haute décoration du régime; un modèle de vichysto-résistant en somme. En 1947, encarté à l'UDSR, un parti de centre-gauche, il devient ministre des Anciens combattants et Victimes de guerre. Dès lors, sous la IVème République, il occupe de nombreux postes ministériels, notamment celui de l'intérieur lorsqu'éclate la guerre d'Algérie. 

Dombrance : "Mitterrand"

Le retour au pouvoir de Gaulle et l'instauration la cinquième République, sont l'occasion pour Mitterrand de dénoncer la pratique personnelle et autoritaire du général. Après deux échecs, contre de Gaulle en 1965, puis Giscard en 1974, il l'emporte à la troisième tentative et devient président le 10 mai 1981. Pour y parvenir, il réussit en 1971 à prendre les rênes du parti socialiste au congrès d'Epinay. Il convainc les radicaux de gauche et les communistes de signer un programme commun, dont le PS sera le principal bénéficiaire. En 1977, le grand compositeur grec Mikis Theodorakis et Herbert Pagani s'associent pour composer l'hymne du PS. "Changer la vie" fait la part belle aux chœurs "soviétisants", une touche très seventies.  

Alors que la présidentielle 1981 se profile, le candidat Mitterrand entend se doter d'un morceau de campagne entraînant. Ce sera "Mitterrand président". Boîtes à rythme clinquantes, voix de poissonnière de l'interprète, les ingrédients du parfait attentat politico-musical sont réunis.

Pour la première fois sous la Vème République, la gauche accède au pouvoir, ce que confirme les résultats des législatives de juin. Plusieurs chansons composées aux lendemains de la victoire électorale témoignent de l'espoir soulevé par cette victoire au sein des milieux artistiques. Marcel Amont chante "Une rose à ton poing". En juillet, Jean-Roger Caussimon publie un 45 tours intitulé "Un soir de mai". "La rose a fleuri sur sa branche / Donnant son pourpre et son parfum / Au soir du deuxième dimanche / Du mois de mai 81". A l'automne, Barbara monte sur scène à Pantin et interprète "Regarde". 

Pierre Mauroy, nommé premier ministre, met en œuvre une série de réformes visant à promouvoir la justice sociale et à renforcer le rôle de l'Etat dans l'économie avec notamment une vague de nationalisation dans le secteur bancaire, les assurances, l'énergie. D'autres mesures phares marquent cette période réformiste : passage de la semaine de travail de 40 à 39 heures sans diminution de salaire, adoption de la retraite à 60 ans, de la cinquième de congés payés. Robert Badinter, ministre de la Justice, porte devant l'Assemblée une loi conduisant à l'abolition de la peine de mort. 

Barbara : "Si la photo est bonne"

Mitterrand se présente comme celui qui entend répondre aux attentes du monde de la culture. La libéralisation des ondes voit la prolifération des radios associatives. Jack Lang imagine une journée consacrée à la musique où professionnels comme amateurs pourraient descendre dans la rue pour jouer. A la fin de l'année 1983, en réaction aux violences et crimes racistes, les jeunes des Minguettes organisent une marche pour l'égalité et contre le racisme à travers toute la France. Au fil des étapes, l'événement prend de l'ampleur, au point de devenir incontournable. Dans les mois qui suivent, l'association SOS racisme, proche du PS, récupère le mouvement, en marginalisant les jeunes des Minguettes pourtant à l'initiative de la marche. Le 15 juin 1985, dans le cadre d'une grande fête organisée par SOS Racisme, des concerts se succèdent place de la Concorde. Pour l'occasion Carte de Séjour interprète "Douce France". 

L'immense espoir soulevé par la victoire mitterrandienne est rapidement douché chez les électeurs de gauche. Le choc pétrolier la crise économique mondiale entretiennent les difficultés économiques et une persistance d'un chômage de masse. La politique de relance de la consommation ne porte pas ses fruits. L'impatience grandit comme en témoigne "Le changement" de François Béranger (1982). En 1982, "Ex Robin des bois" de Téléphone revient sur les désillusions et déceptions des militants socialistes. 

Le pays connaît une forte inflation et une dégradation de la balance commerciale. Cette situation incite le président à adopter une politique de rigueur, fondée sur la réduction des déficits publics. Ce virage tient du reniement et de la trahison pour de nombreux électeurs de gauche. A droite, on se gausse. En 1984, dans une émission présentée par Michel Drucker, Thierry le Luron détourne "C'est la rose l'important", un tube de Bécaud qui devient "L'emmerdant, c'est la rose". En 1989, sur l'air du Bioman de Bernard Minet, Patrick Sebastien commet "Mitteran"... "Moitié momie, moitié robot / dans la galaxie socialo / Mitterran, Mitterran / Héros de l'univers". 

En 1986, la droite triomphe lors des législatives, ce qui crée une situation inédite sous la Vème République. Mitterrand doit nommer un premier ministre issu de l'opposition, en l'occurrence Jacques Chirac. Dans le cadre de cette première cohabitation, le président se taille des domaines réservés. Garant des institutions, chef des armées, il conserve la haute main en matière de politique étrangère, alors que le premier ministre et son gouvernement contrôlent les affaires intérieures. En l'occurrence, Chirac privatise les entreprises nationalisées sous Mauroy et accentue la libéralisation de l'économie. La loi de Devaquet, qui vise à introduire une sélection à l'université, suscite de vives réactions. La répression policière conduit à l'assassinat de Malik Oussekine, le 6 décembre, et au retrait de la loi. 

Lors des présidentielles 1988, les deux têtes de l'exécutif s'affrontent. Dans le cadre du débat d'entre-deux-tours, le président sortant prend l'avantage sur son premier ministre grâce à une petite phrase dont il a le secret. Mitterrand l'emporte finalement avec 54% des voix, mais ne dispose que d'une majorité relative à l'Assemblée, ce qui complique la vie de ses premiers ministres successifs : Michel Rocard, Edith Cresson et Pierre Bérégovoy. Sous le gouvernement du premier est créé le Revenu Minimum d'Insertion, une prestation sociale destinée à lutter contre la précarité. Quant au dernier, accusé de malversations peu après sa sortie de charge, il se suicide le 1er mai 1993. Des événements dont Alex Beaupain se fait l'écho dans son morceau "Au départ", en 2011. "Au départ, au départ, c'est toujours le mois de mai / Echarpe rouge et chapeau noir, la lettre à tous les français / Au départ au départ, des accords de Matignon / RMI, Michel Rocard, des affiches "Génération" (...) Et puis au bord du canal un premier mai sans raison / Nos amours se tirent une balle et de la cohabitation". 

En politique étrangère, Mitterrand poursuit l'engagement en faveur de la construction européenne avec l'adoption de l'Acte unique européen qui jette les bases d'un marché unique et avec la signature, puis l'approbation du traité de Maastricht en 1992. La politique africaine de l'Elysée ne connaît pas de véritable inflexion. Les dirigeants corrompus et autoritaires sont soutenus tant qu'ils acceptent de rester dans l'orbite française ou de livrer leurs richesses économiques, ce que dénonce avec humour la chanson "Pompafric" de Tryo. 


Les élections législatives de 1993 se soldent par une large victoire de la droite, ce qui impose une seconde cohabitation avec la nomination d'Edouard Balladur à Matignon. Les relations sont tendues avec un Mitterrand de plus en plus affaibli par la maladie. En 1991, Renaud enregistre "Tonton", en référence au surnom affectueux donné par les partisans du président. Il s'agit d'une ballade dépouillée, un portrait doux amer. Le chapeau, le long manteau, la chienne Baltique, le "vieux rhume qui dure", la "fragilité des roses", tout y est. Y compris la mort, qui plane tout au long du morceau. 

A l'issue de deux septennats, Mitterrand meurt, le 8 janvier 1996. L'heure est au bilan ou à l'inventaire diront certains. Les souvenirs subjectifs de Pierre & Bastien dressent un portrait quelque peu sarcastique de "Mitterrand". "8 janvier 96, je rentre du collège / papa écoute la radio, je me mets à pleurer / Mitterrand est mort (2X) / Ils ont sali ta mémoire en te traitant de collabo". "On a tous quelque chose en nous de Mitterrand / comme si nous étions ses enfants / On a tous quelque chose en nous de Mazarine / Un peu de Vichy dans nos racines / Et un peu de prostate dans nos blue jeans / Mitterrand est mort"

"Le coup de Jarnac" de Jean-Louis Murat s'intéresse aux obsèques du président et à la mémoire de celui-ci. Dans son testament, ce dernier écrivait « Une messe est possible ». En fait cet agnostique, fasciné par la question spirituelle, aura même droit à deux messes. L’une, officielle, à Notre-Dame de Paris, présidée par le cardinal Lustiger rassemble les dirigeants politiques de la planète; l'autre à Jarnac, la terre de son enfance, où sont célébrées les obsèques privées et où apparaissent, pour la première fois en… public, les « deux » familles, l'officielle et l'officieuse.

 Sources:
- Matthias Bernard : "Les années Mitterrand : du changement socialiste au tournant libéral", Belin, 2015.

Bonus: une pépite signalée par Paul Schor, merci à lui:

samedi 27 janvier 2024

"El derecho de vivir en paz" de Victor Jara, un hymne de résistance dans le Chili en lutte.

Dans le Chili des années 1960 et 1970, à l'instar des autres pays du cône sud, la musique porte une parole militante fondée sur la contestation d'un système économique profondément inégalitaire. Au cours de ces années de plomb, les artistes de la Nueva Cancion Chilena, souvent membres ou proches du parti communiste, se retrouvent autour de valeurs communes : la lutte contre l'impérialisme économique et culturel américain, la dénonciation des violences policières et des inégalités sociales profondes, enfin, corollaire de ce qui précède, les artistes cherchent à devenir les porte-voix des indigents. La "nouvelle chanson chilienne" se veut donc sociale et engagée, soucieuse de puiser dans les racines folkloriques du pays. 

Richard Espinoza, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Un des plus éminents représentants de cette nouvelle chanson chilienne se nomme Victor Jara. Né au sein d'une modeste famille de paysans du centre du Chili, il connaît le dur travail paysan. Encore adolescent, il entre au séminaire, où il se dote d'une solide technique de chant. Bientôt, il intègre la chorale de l'université du Chili de Santiago. Jara n'a pas l'âme d'un curé, de plus en plus concentré sur la création musicale, il devient auteur-compositeur-interprète. Il y est encouragé par la chanteuse Violetta Parra, qui s'était employée, au cours de la décennie précédente, à enregistrer et répertorier la diversité musicale du pays. Dans son sillage, Jara se rend dans les campagnes pour parfaire sa connaissance des musiques traditionnelles. Il s'initie à cette occasion aux instruments des peuples autochtones : quenas, zamponas, charango. Jara joue au sein de diverses formations, Cucumén d'abord, puis avec les fameux Quilapayún. Désormais, il enregistre de nombreuses chansons où affleurent de plus en plus son engagement politique. Membre du parti communiste, Jara s'investit pleinement dans la campagne de l'Unidad Popular de Salvador Allende, candidat socialiste à l'élection présidentielle de 1970. La campagne est ponctuée de nombreux chants promis à un grand avenir, tels Venceremos ou El pueblo unido jamás será vencido ("le peuple uni ne sera jamais vaincu") des Quilapayún. Une fois la victoire obtenue, le chanteur s'impose naturellement comme le meilleur ambassadeur culturel du Chili d'Allende. 

Beaucoup de ses compositions témoignent de son amour pour le Chili et son peuple. Ainsi, dans son album La Población, Jara narre la vie des laissés-pour-compte, qu'ils soient paysans ("Plegaria a un labrador"), mineurs (Cancion del minero) [1] ou ouvriers.  Il n'hésite pas à incorporer à ses morceaux des enregistrements réalisés sur le terrain (un babillage en ouverture de "Luchin", un coq qui chante dans "Marcha de los Pobladores"). Dans le sillage de Violetta Parra, Jara  accorde également une grande attention au répertoire de la musique populaire rurale, en particulier autochtone. En 1969, il compose par exemple Angelita Huenumán, en hommage à une tisserande mapuche. A l'opposé de ce petit peuple souffrant, Jara décrit l'existence dorée des enfants des fils et filles de bonnes familles dans Las Casitas del barrio alto ("les petites maisons du quartier haut") une chanson ironique et mordante. "Les gens des hauts quartiers / Se sourient et se visitent / Vont ensemble au supermarché / Et possèdent tous une télévision." Jara dénonce encore la répression policière contre les mouvements sociaux ou d'opposition (Preguntas por Puerto Montt) [2]. Dans son émouvant Te recuerdo Amanda, le chanteur raconte la disparition de Manuel, mort pour ses idéaux. "Tu avais rendez-vous avec lui, / qui partit dans les montagnes qui jamais ne fit de mal, / qui partit dans les montagnes, / et en cinq minutes fut mis en pièces. / Sonne la sirène de retour au travail, / beaucoup ne sont pas revenus, / Manuel non plus."

"Manifiesto" : "Je ne chante pas pour chanter / ni parce que j'ai une belle voix / mais parce que ma guitare a des sentiments et une raison d'être". L'engagement de Jara ne pouvait que le conduire aux côtés d'Allende, dont il partage le projet de société de réduction des inégalités sociales. Au total, ses odes aux grandes figures révolutionnaires latino-américaines (Corrido De Pancho Villa, Camilo Torres, Zamba del Che), son attachement aux plus déshérités, sa dénonciation des ravages du capitalisme ne pouvaient que susciter l'ire des militaires. En devenant le compagnon de route du nouveau président, celui que l'on prend l'habitude de désigner comme "le poète de la révolution", devient un homme à abattre. 

Entrevue entre Kissinger et Pinochet. [Ministerio de Relaciones Exteriores de Chile., CC BY 2.0 CL, via Wikimedia Commons]
 

A peine élu, le président socialiste engage une réforme agraire et nationalise les mines de cuivre, dont certaines étaient aux mains de compagnies américaines. Par ailleurs, il se rapproche de Cuba et de la Chine. Aux Etats-Unis, cette situation ne laisse pas d'inquiéter. Dans le contexte de la guerre froide, Washington apporte d'ailleurs son soutien aux régimes autoritaires, par anticommunisme bien sûr, mais aussi parce que ces dictatures préservent les intérêts économiques des grandes firmes américaines en Amérique latine.  Pour Henry Kissinger, le conseiller à la sécurité nationale, puis secrétaire d'Etat de Richard Nixon et de Gerald Ford, le communisme ne peut s'imposer que par la force. C'est pourquoi l'instauration du socialisme par les urnes, comme le tente Salvador Allende au Chili en 1970, constitue à ses yeux un très mauvais exemple pour l'Europe. Kissinger, qui ne fait pas dans la nuance, affirme : "Allende est probablement un communiste, un communiste de Moscou". Il convient donc de réagir. "Je ne vois pas pourquoi nous resterions là sans bouger à contempler un pays sombrer dans le communisme, du fait de l’irresponsabilité de son peuple". 

De fait, les difficultés s'accumulent rapidement pour Allende. Une inflation galopante perturbe profondément l'économie. Les très importantes fractures sociales chiliennes se traduisent politiquement par un très fort clivage entre les partis de gauche et de droite. Les soutiens du président, notamment les organisations ouvrières, font face à l'opposition conservatrice, ainsi qu'aux bourgeois et aux classes moyennes anticommunistes, qui organisent de gigantesques manifestations. Des pans importants de la société chilienne s'opposent également à Allende en raison d'un puissant parti pris antidémocratique. En octobre 1972, la grève des camionneurs, financée par les Etats-Unis, paralyse le pays tout en exacerbant les tensions. Des produits de première nécessité deviennent inaccessibles. Le Chili se trouve au bord de la guerre civile et semble ingouvernable. Des rumeurs de putsch bruissent désormais au sein de l'armée. Le général Carlo Prats, légaliste, est répudié par ses pairs qui le juge trop "mou" à l'égard des marxistes. Face aux tensions, Allende cherche la conciliation en nommant Augusto Pinochet à la tête des Armées, le 26 août 1973.

Le 11 septembre, la junte militaire renverse le gouvernement d'unité populaire. Acculé, sans espoir, après une dernière allocution radiodiffusée, le président se suicide dans le palais de la Moneda. Le putsch porte au pouvoir Pinochet. Une répression sanglante s'abat aussitôt sur les opposants, et sur tous ceux qui, sans être nécessairement des militants communistes, tentent de protester. Dans les heures qui suivent le coup d'Etat, Jara est raflé avec des milliers d'autres personnes, et conduit à l'Estadio National de Santiago. Il y est battu, torturé, les doigts écrasés. [3] Son corps, criblé de balles, est abandonné dans la rue. Le 18 septembre 1973, Jara est enterré en catimini. [4] L'assassinat confère au chanteur des pauvres l'aura du martyr, contribuant aussi à forger la légende des mains ou des doigts tranchés à la hache par les bourreaux. [5]

Pendant 17 ans, Pinochet règne d'une main de fer sur le Chili. Partis politiques et syndicats sont interdits, tandis que le Parlement, devenu inutile, est dissous. Les libertés fondamentales disparaissent. Pour échapper à la répression et pouvoir continuer à vivre, près d'un million de Chiliens sont contraints à l'exil, notamment les artistes. (6) Sur le plan économique, le dictateur fait siennes les théories néolibérales des Chicago boys, disciples de Milton Friedman et partisans de la fin du contrôle des prix, ainsi que de la privatisation de l'éducation, de la santé et du système de retraites. La croissance économique s'opère au prix d'une fracture sociale terrible. En 2011, un rapport a évalué à 40 000 les victimes de la dictature, dont 3065 morts. 


Si la démocratie est rétablie en 1990, les fondements du modèle Pinochet n'ont pas été abolis, tant sur le plan économique et social, que politique. Non seulement le pays reste l'un des plus inégalitaires au monde, mais il dépend toujours de la loi fondamentale, adoptée en 1980 par la dictature. Le Chili n'a pas totalement tourné la page et connaît parfois des rejeux de mémoires. Tel fut le cas en 2019, quand une partie de la société chilienne descendit dans la rue pour dénoncer l'illégitimité du système, hérité de la période Pinochet. Les manifestants réclament alors un nouveau texte pour assurer une société plus égalitaire, paritaire et la reconnaissance des peuples indigènes. En vain. Les deux projets constitutionnels soumis au référendum sont rejetés, en 2022 et 2023. Le premier texte proposait une vision sociale, écologique et féministe pour le Chili, tandis que le second, écrit par l'extrême-droite, s'inscrivait dans le sillage de la loi fondamentale de 1980. Cette dernière reste donc en vigueur, bien qu'héritée de la dictature. 

Le processus constitutionnel s'est accompagné d'une polarisation accrue. Face à la répression militaire voulue par le président Piñera, les protestataires expriment leur malaise en chantant des morceaux puisés dans le répertoire populaire (7). Or, de nouveau, les échos de la période Pinochet se font entendre avec l'utilisation des chansons de Jara au coeur des mobilisations. El derecho de vivir en paz s'impose même comme l'hymne de la résistance de tous ceux qui récusent les recettes néo-libérales de Piñera. Confrontés à la répression, les manifestants opposent les mots de Jara aux discours martiaux du président. 

 

Composé en 1969, le morceau était dédié à Ho CHi Minh et aux Vietnamiens, confrontés à des guerres sans fins, dans le cadre de la décolonisation, puis de la guerre froide. Au-delà du message anti-impérialiste, les paroles revendiquent le droit à vivre en paix, décemment. Ce message a une portée universelle, ce qui explique sans doute la reprise du titre en 2019. Tout en gardant le refrain, les manifestants ajoutent des paroles qui portent les revendications du moment: la fin des privatisations et de la misère, une nouvelle Constitution... La pandémie de Covid place un temps l'opposition sous l'éteignoir, mais, là encore, le pouvoir ne peut se débarrasser des mots du poète. En plein confinement, la soprano Ayleen Jovita Romero rompt le silence du couvre-feu en interprétant "Te recuerdo Amanda" et "El derecho de vivir en paz" depuis son logement. Comme le montre la vidéo ci-dessus, une salve d'applaudissement, provenant des immeubles alentours, salue la performance. 

C° : Les tenants de la dictature, puis du néolibéralisme, n'ont jamais pu se débarrasser de la voix et des mots de Jara. Tel le sparadrap du capitaine Haddock, ils collent aux basques des bourreaux d'un chanteur dont la mémoire continue d'être entretenue par la gauche chilienne. (8)
Le Stade National de Santiago, où fut supplicié le chanteur, a été rebaptisé en 2003 Estadio Victor Jara. Juste hommage à l'une des nombreuses victimes de Pinochet, dont le nom ne mérite d'atterrir en revanche que dans les poubelles de l'histoire.


El derecho de vivir en paz [Victor Jara]

El derecho de vivir
Poeta Ho Chi Minh
Que golpea de Vietnam
A toda la humanidad
Ningún cañón borrará
El surco de tu arrozal
El derecho de vivir en paz

[couplet 2]
Indochina es el lugar
Mas allá del ancho mar
Donde revientan la flor
Con genocidio y napalm
La luna es una explosión
Que funde todo el clamor
El derecho de vivir en paz

[Pausa Instrumental]

[Reprise du couplet 2]

[couplet 3]
Tío Ho, nuestra canción
Es fuego de puro amor
Es palomo palomar
Olivo de olivar
Es el canto universal
Cadena que hará triunfar
El derecho de vivir en paz


[Salida]
Es el canto universal
Cadena que hará triunfar
El derecho de vivir en paz

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Le droit de vivre en paix (Victor Jara)
(Traduction Floréal Melgar)

Le droit de vivre,
Poète Ho Chi Minh,
Qui atteint depuis le Vietnam
Toute l’humanité
Aucun canon n’effacera
Le sillon de ta rizière
Le droit de vivre en paix

L’Indochine est cet endroit
Au-delà de la vaste mer
Où éclate la fleur
Par le génocide et le napalm
La Lune est une explosion
Que toute une clameur fait taire
Le droit de vivre en paix

Oncle Ho, notre chanson
Est un feu de pur amour
Colombe du colombier
Olivier de l’oliveraie
C’est le chant universel
La chaîne qui fera triompher
Le droit de vivre en paix

Notes:

1. Il chante: "J'ouvre / J’extrais / Je transpire / du sang / Tout pour le patron / Rien pour la douleur / Mineur je suis / À la mine je vais / À la mort je vais / Mineur je suis"

2. Avec sa chanson "Preguntas por Puerto Montt", Jara s'en prend ouvertement à Pérez Zujovic, le ministre de l'intérieur lors de la présidence Frei (1964-1970), responsable du massacre de Puerto Montt, le 9 mars 1969. Ce jour-là, 250 policiers font irruption dans un camp de fortune habité par 90 familles qui occupent illégalement des terres laissées à l'abandon par un grand propriétaire terrien de la région. "Il est mort sans savoir pourquoi (...) / Vous devez répondre / Senor Perez Zujovic". Cette dénonciation lui vaudra d'être inquiété à de multiples reprises.

3. Jara parvient à griffonner un dernier texte intitulé "Estadio Chile". Le bout de papier sur lequel figure les mots, dissimulé dans la chaussure d'un co-détenu, permet à Isabelle Parra, fille de Violetta, d'en faire une chanson, bientôt traduite en anglais et interprétée par Pete Seeger. "Quelle terreur produit le visage du fascisme! / Ils mènent à bien leurs plans avec une précision astucieuse / sans se préoccuper de rien. / Le sang pour eux, ce sont des médailles. / La tuerie est un acte d'héroïsme. / Est-ce là le monde que tu as créé, mon Dieu?"

4. Son corps est exhumé en 2009 afin de déterminer les circonstances exactes de sa mort. Enterré dans le cimetière général de Santiago, il peut alors bénéficier d'obsèques publiques, en présence de la présidente Michelle Bachelet, dont le père, un général légaliste, avait aussi été tué par la junte.

5.  Le mythe est entretenu par des témoignages de seconde main (sans mauvais jeu de mot) ou encore par les chansons ("Lettre à Kissinger" de Julos Beaucarne, "Gwerz Victor C'hara" de Gilles Servat, "Le bruit des bottes" par Jean Ferrat, "Juan Sin Tierra"de Ska-P, "Victor Jara's hands" par Calexico, "Washington bullets" des Clash en 1980).

6. Quand survient le putsch, Quilapayun et Inti Illimani se trouvent en tournée en Europe. Ils y restent.

7. C'est le cas du morceau El baile de los que sobran ("La danse de ceux qui sont en trop"), du groupe Los Prisioneros

8. Les assassins de Jara bénéficièrent d'une impunité totale pendant près de quarante ans, aucune recherche sérieuse ne tentant de les identifier. Les tortionnaires ne seront finalement condamnés qu'en 2023, soit un demi-siècle après la commission des faits.  

Fresque à Valparaiso, novembre 2023. Merci Lucie Cabiac pour cette photo.

Sources: 
A. Baptiste Lavat : "Chanter les maux, chanter le beau : enjeux et avatars de la Nueva Canción latino-américaine", in "Chanter la lutte", Atelier de création libertaire, 2016.
B. Aurélie Prom, “La Nouvelle Chanson Chilienne : contre l’oubli de l’Histoire et des histoires ”, Les Cahiers de Framespa [Online], 26 | 2018
C. Révolution rock. Chili. La lutte au rythme du folklore.  [Continent musiques d'été sur France Culture]
D. "Ecoutons le Chili en lutte" [Le voyage immobile sur Radio Nova]
E. Patrick Boucheron : "Ce moment gris et amer. Coup d'Etat du 11 septembre 1973 au Chili", in Quand l'Histoire fait dates, Editions du Seuil, 2022

Liens:
- "Un destin lié au Chili: Victor Jara" 
- Au Chili, les magnifiques chansons de Victor Jara percent le silence du couvre-feu." [Huff Post]