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lundi 20 septembre 2010

220. Luis Gonzaga: "Asa branca". (1947)

Cet article s'insère dans une série consacrée au Brésil:
- Chico Buarque: "Funeral de um labrador": Funérailles d'un laboureur,
une mélopée lente, tragique. Le poète y décrit l'enterrement d'un pauvre hère qui n’a pour tout bien que la fosse dans laquelle il repose sur les terres du grand propriétaire terrien.
- Chico Buarque: "Construçao".
Grâce à une très belle chanson de Chico Buarque, nous nous intéressons aux candangos, qui construisirent Brasilia, promue capitale du pays en 1960.

- Luis Gonzagua: "Asa Branca". Le roi du baião décrit une de ces terribles sécheresses qui s'abattent à intervalle irrégulier sur le sertão, le "polygone des sécheresses", à l'intérieur du Nordeste (ci-dessous).

*****

Luis Gonzaga, roi du baião.

Luis Gonzaga naît en 1912 dans une famille de paysans du Pernambuco, dans le Nordeste brésilien. Enfant, il accompagne son père au tambour lors des fêtes de village.
Installé à Rio, il interprète des standards de sa région natale à l'accordéon dans les bals populaires. Héros de l'importante communauté nordestine, Gonzaga s'impose bientôt à l'échelle nationale au cours des années 1940-50. Son plus gros succès reste Asa branca, un baião (le rythme de la musique populaire du Nordeste), composé avec Humberto Teixeira en 1947. La chanson décrit une sécheresse désastreuse qui s'abat sur le sertão, le vaste territoire de l'intérieur de la région caractérisé par son aridité: "Quel brasier, quelle fournaise / Pas une seule plantation ne subsiste".

Le titre du morceau se réfère à une variété de pigeons connus comme étant les derniers êtres vivants à quitter la zone lors des pires sécheresses: "Même l'aile blanche / S'est enfuie du sertão." Cet hymne officieux de la région nous offre l'occasion de nous focaliser sur le Nordeste.



Le Nordeste compte environ quarante millions d'habitants qui vivent dans les villes littorale de Bahia, Recife et Fortaleza ou dans des fermes à l'intérieur du sertão. Les géographes identifient traditionnellement trois zones géographiques bien distinctes:
- la zona da mata, une région côtière luxuriante, favorable à la culture de la canne à sucre;
- vers l'intérieur se trouve l'agreste, une zone moins touchée par les pluies, mais qui permet tout de même les activités agricoles;
- le sertão, une étendue d'1 million et demi de km² particulièrement sèche. La végétation caractéristique du sertão se nomme la caatinga, des broussailles épineuses qui obligent les vachers et leurs montures à se couvrir de cuir.
A intervalle irrégulier, souvent une fois par décennie, les pluies habituelles de janvier à mai viennent à manquer, grillant les caatingas, asséchant les rivières, décimant le bétail et affamant les populations qui n'ont d'autres solutions que de quitter le sertão. Certains fuient vers les métropoles du Nordeste, situées sur la côte; les autres migrent vers Rio et São Paulo en quête de nourriture et d'un travail. Ils y subissent des discriminations du fait de leur fort accent et du manque d'éducation qui les fait considérer comme des populations arriérées.



A l'image du reste du pays, les inégalités sociales s'avèrent abyssales dans la région. Les Nordestins exploitent de petits lopins de terre ou travaillent pour le compte de puissants propriétaires fonciers, souvent absentéistes, qui dirigent leurs communautés de manière féodale. Les méthodes agricoles y restent très traditionnelles et la moisson s'effectue souvent à la main. Les conditions de travail s'avèrent difficiles et l'espérance de vie faible. Bref, le sertão demeure la zone la plus sinistrée où la majorité de la population est pauvre et souvent analphabète.




Au début du XXème siècle, la misère contraignit de nombreux sertanejos (les habitants du sertão) à se tourner vers le banditisme. Depuis leurs repères, ils menaient des razzias, pillant les fermes et villages alentours. Le plus illustre de ces hors-la-loi, les cangaceiros, se nommait Lampiao, sorte de bandit d'honneur réputé aussi pour ses dons de musicien. Chansons, films (et même une novela) célèbrent les exploits de cette figure mythique du sertão.

Paysage du sertão.

Elargissons la focale à l'échelle du Nordeste.
Plusieurs facteurs permettent d'expliquer la pauvreté actuelle de la région.
- D'abord les contraintes naturelles telles que la sécheresse qui rend très irrégulières les récoltes dans cette région encore largement agricole.
- Le développement économique de la région constitue un deuxième facteur, sans doute plus décisif. Le Nordeste fut la première région du Brésil mise en valeur par les colons portugais qui créèrent de vastes plantations de canne à sucre. Cette structure économique, fondée sur la grande propriété et le travail servile, engendre de grandes inégalités socio-économiques, dont on perçoit aujourd'hui encore les séquelles.

Jusqu'au milieu du XVII° siècle, le Brésil peut se targuer d'être le principal producteur de sucre. Cette culture, gourmande en main d'œuvre, se fait dans les gigantesques fazendas concédées en usufruit par la couronne portugaise à quelques familles de "capitaines". Ces derniers recourent à la main d'œuvre servile qui assure la rentabilité initiale du système. Plusieurs facteurs précipitent cependant la fin de cette période prospère:
- Les Hollandais, boutés hors du territoire brésilien en 1654, se replient sur la Barbade où ils introduisent la canne à sucre. Les exportations du nordeste baissent et le cours du sucre chute.
- la découverte d'or dans le Minas Geraïs prive la région d'une main d'œuvre indispensable, tout en faisant glisser le centre de gravité économique du pays vers le sud.
- enfin, les révoltes d'esclaves...

La culture de la canne à sucre s'est imposée partout et a relégué l'élevage à l'intérieur des terres, dans le sertao.
L'imposition de la monoculture a dévasté le Nordeste. Ainsi la frange littorale, jadis couvertes de forêts tropicales entre Bahia et Ceara, s'est transformée en savane. La monoculture extensive de canne à sucre épuisa rapidement les sols. La zone, jadis fertile, devient la zone des famines. "Là où tout poussait avec une vigueur exubérante, le latifundo sucrier au joug destructeur ne laissa que rocs stériles, sols nus et terres érodées." [José de Castro: "Géographie de la faim", 1949]
Finalement, le Nordeste, première région exploitée, ne se releva jamais totalement de la monoculture du sucre. Elle demeure la zone la plus sous-développée qui concentre les plus forts taux d'analphabétisme et les plus forts taux de mortalité infantile du pays. On y trouve plus de la moitié des familles pauvres du Brésil qui vivent avec moins de 25 Euros par foyer et par mois.

La région reste aujourd'hui dominée par les fazendas, ces grandes plantations de canne à sucre (en bleu sur la carte), de cacao (en marron), ou de coton (en blanc). 1% des propriétaires détiennent 45% des terres, dans cette région. [carte et source: le dessous des cartes] La misère rurale demeure très forte et la région est devenue un espace d’émigration massive. Les métropoles régionales, Salvador, Recife ou Fortaleza, absorbent une partie seulement de l'exode rural. Nombre de Nordestins viennent grossir les favelas (pour un temps en tout cas) des deux mégapoles du Sudeste que sont São Paulo et Rio.
[High source [CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]


Dès le XVIII° siècle, d'autres produits ou ressources supplantent le sucre au Brésil. De l'époque de la colonisation au XXe siècle, l'économie brésilienne connaît une série de cycles agricoles autour d'une production phare:
  1. L'exploitation du bois (notamment le pau brasil qui donne son nom au pays) aux débuts de la colonisation.
  2. La culture de la canne à sucre aux XVIe et XVIIe siècles. Cette période est marquée par la mise en place d'échanges commerciaux entre la colonie, la métropole (Portugal) et l'Europe.
  3. L'exploitation de minéraux (principalement l'or et les pierres précieuses) au XVIIIe siècle.
  4. La culture du café du XIXe au début du XXe siècle.
Chaque cycle concerne un espace en particulier, à une époque donnée. Mais, ces produits à valeur spéculative, très dépendante des marchés internationaux, connaissent ainsi des "pointes" d'exportation, puis des chutes importantes en liaison avec l'essor de la concurrence. La fin du cycle provoque alors le marasme économique de la région concernée. Crise aggravée par la monoculture. Les populations s'appauvrissent, fuient vers les régions touchées par un nouveau cycle. Eduardo Galeano résume la situation de la sorte: " en s'intégrant au marché mondial, chaque secteur connut un cycle dynamique; puis à cause de la concurrence d'autres produits de remplacement ou suite à l'épuisement de la terre ou à l'apparition d'autres zones présentant de meilleures conditions, survint la décadence. La culture de la pauvreté, l'économie de subsistance et la léthargie sont ce qui succède avec le temps, à l'élan originel de production."
Comme nous avons tenté de le démontrer, ce schéma s'applique parfaitement au Nordeste.


Une reprise du morceau par David Byrne et Bebel Gilberto (ci-dessus).

Luiz Gonzaga composa une suite à sa chanson, intitulée "a volta da asa branca" (le retour d'aile blanche). Il y évoque le retour des "retirantes" qui reviennent dans le sertão après la sècheresse pour y recommencer leurs vies (ci-dessous).


Luis Gonzagua: "Asa branca". (1947)
Quando olhei a terra ardendo
Qual fogueira de São João
Eu perguntei a Deus do céu, uai
Por que tamanha judiação

Que braseiro, que fornaia
Nem um pé de prantação
Por farta d'água perdi meu gado
Morreu de sede meu alazão

Inté mesmo a asa branca
Bateu asas do sertão
"Intonce" eu disse adeus Rosinha
Guarda contigo meu coração

Hoje longe muitas léguas
Numa triste solidão
Espero a chuva cair de novo
Para eu voltar pro meu sertão

Quando o verde dos teus olhos
Se espalhar na prantação
Eu te asseguro não chore não, viu
Que eu voltarei, viu
Meu coração

-----------------

Quand j'ai vu la terre ardente
Comme un feu de la Saint Jean
J'ai demandé à Dieu du ciel, hé
Pourquoi une telle trahison

Quel brasier, quelle fournaise
Pas une seule plantation ne subsiste
Par manque d'eau, j'ai perdu mon troupeau
Mon cheval est mort de soif

Même l'aile blanche
S'est enfuie du sertão
Alors j'ai dit adieu Rosinha
Garde mon cœur avec toi

Aujourd'hui, à des lieues de là
Dans une triste solitude
J'attends que la pluie tombe de nouveau
Pour retourner dans mon sertão

Quand le vert de tes yeux
Se répandra dans les plantations
Je t'assure, ne pleure pas, d'accord
Car je reviendrai, tu vois
Mon cœur

Sources:
- Le Dessous des cartes.
- Eduardo Galeano: "les veines ouvertes de l'Amérique latine", Terre humaine poche, 2001.

Liens:
- "Asa Branca, hymne du Sertao".
- Risal.info: "histoire politique de la sécheresse dans le Nord-Est du Brésil".
- Autres Brésils: "Sécheresses et déserts au Brésil: vieux dilemmes et nouveaux défis".
- "Lampiao, vies et morts d'un bandit brésilien".
- "Lampiao".

samedi 26 juin 2010

212. Chico Buarque: "Construçao". (1971)

"Nous avons fait la ville en trois ans. Quand je pense à cette époque, je me souviens de beaucoup d'inconfort et de beaucoup d'enthousiasme. Nous étions au bout du monde, avec les ingénieurs, les ouvriers: on avait tous les mêmes problèmes, on portait les mêmes vêtements, on mangeait tous dans la même cantine, mais nous avions le sentiment que la vie était en train de changer, qu'un jour elle serait meilleure pour tous... L’urgence dans laquelle la ville a été construite est responsable de beaucoup de ses imperfections. Brasilia a été victime de problèmes inévitables dans n’importe quelle ville"
Oscar Niemeyer, le principal architecte de la ville.

* * * * * *

En 1954, la difficile situation économique du Brésil, les tensions avec l'armée et son implication dans une affaire de meurtre, poussent le président Getulio Vargas au suicide. Ce drame provoque un grave traumatisme dans le pays. C'est un des partisans du président défunt, Juscelino Kubitschek, qui lui succède après sa victoire à la présidentielle de 1955.
Volontariste, il charge l'Etat d'orienter et dynamiser l'économie brésilienne et donne sa priorité à l'industrialisation (politique de substitution aux importations). Dans le domaine sociale, "le président bossa nova" fait de la lutte contre la misère sa grande priorité.



Au cours de sa campagne électorale, il relance l'idée de déplacer la capitale du pays des côtes vers l'intérieur en créant au passage de toute pièce une ville, Brasilia dont il fait le symbole d’une nouvelle ère économique et politique pour le Brésil. A ses yeux, la modernisation du pays passe par une véritable appropriation de son territoire.
Brasilia doit constituer un noeud de communications au centre du pays, le "point d’irradiation d’une véritable politique d’intégration nationale". La construction de la cité revêt donc une portée symbolique évidente. Elle doit devenir pour les Brésiliens une vitrine symbolisant la modernité du pays.
De manière plus prosaïque, la fondation de la capitale permettra la création de nouveaux marchés pour les entreprises brésiliennes, notamment dans la construction civile, grâce aux infrastructures financées par l'Etat.

Juscelino Kubitschek lors de l'inauguration de Brasilia, le 21 avril 1960.

Afin de corriger les déséquilibres du territoire, en attirant vers l'intérieur des terres la population et les activités, la ville est construite au centre-Ouest du pays. Ce choix permet en outre d'apaiser les tensions existant entre Rio de Janeiro et São Paulo, les deux autres « métropoles » du pays qui se disputaient le statut de capitale.
La ville, à la différence des autres, relève directement du District Fédéral et ne fait donc pas partie d'un Etat. Elevée au rang de capitale politique et administrative du pays, le plan de Brasilia, en forme d'avion ou d'oiseau, est confié (après concours) à l’urbaniste Lucio Costa.Brasília est construite selon un plan d’ensemble. Le "Plan-pilote" qu'il imagine constitue une sorte de forteresse séparée des villes-satellites par une ceinture verte (une frontière invisible mais bien présente).
Les quartiers résidentiels, centres commerciaux, écoles et parcs (situés dans « les ailes de cet avion ») doivent se suffire à eux-mêmes, réduisant du même coup considérablement les déplacements.

L'architecte Oscar Niemeyer se voit confier la construction des principaux bâtiments de la capitale: la cathédrale (représentant deux mains se joignant), le congrès nationale, le ministère des affaires étrangères, le tribunal ou encore le palais présidentiel.

La cathédrale "notre Dame de l'apparition" de Brasilia.

La capitale futuriste sort de terre en seulement 1000 jours entre 1957 et 1960. Le 21 avril, Kubitschek peut inaugurer sa grande œuvre.
Pour en arriver là, la construction du plan-pilote a nécessité l'embauche de plus de 100 000 ouvriers. Originaires en majorité de la région du Nordeste, ces candangos s'installent dans des baraquements de fortune pendant la durée des travaux, à la limite du plan-pilote. Aux yeux des autorités, ces habitations ne sont que provisoires. Installés sur le chantier dans des habitations facilement démontables, les ouvriers dépendent de la Novacap, la société chargée de la construction du plan-pilote, qui conserve la haute main sur l'affectation, la rémunération des candangos et la gestion des logements des chantiers.
Les constructeurs échappent désormais à la législation publique et sont astreints à des conditions de travail effroyables: 18heures de travail quotidienne en 1960, aucune représentation syndicale, l'interdiction de débrayer... En outre, le service d'ordre de Novacap n'hésite pas à user de la manière forte contre les fortes têtes ou tous ceux qui aspirent à des conditions d'existences... décentes. En 1959, il tire à bout portant, entraînant un massacre d'ouvriers.


A l'origine, les concepteurs du projets attendaient avant tout une population issue des classes moyennes ou aisées, fonctionnaires des ministères ou des ambassades étrangères; or elle doit composer avec les canudos, cette population indésirable répartie dans les villes satellites.
Leur présence n'est théoriquement que provisoire. En 1959, ils représentent près de 55 % de la population active. Le chantier attire sans cesse de nouveaux migrants en quête d'une vie meilleure. Les hommes s'y pressent, bientôt rejoints par le reste de la famille, entraînant la croissance démographique soutenue de la capitale fédérale.
A l'issue des travaux, la majorités des ouvriers refusent de quitter la ville une fois le chantier achevé. Leurs habitations sont désormais considérés comme des "bidonvilles illégaux". Mais rien n'y fait et un flot important de migrants continuent à s'installer à la périphérie de la ville, malgré les menaces d'expulsions réitérées. Cet afflux de population pousse finalement (début des années 1970) les autorités à planifier les zones d'habitats modestes que l'on dote enfin d'infrastructures. Elles redoutent plus que tout une "invasion" du plan-pilote par les habitants des villes-satellites (les banlieues comptent désormais 1,3 M d'habitants répartis dans 16 villes-satellites).
Aussi, dès l'origine, la majorité de la population réside en périphérie, parfois très loin du centre (près de 30 km pour Taguatinga). Le projet initial de Costa, qui prévoyait une ville organisée selon un plan, vole en éclat. La métropole s'étend sans plan d'ensemble sous une forme polynucléaire.

* Le renversement de l’utopie.

L’utopie de Brasília reposait sur un postulat : l’organisation de la ville devait prévenir la
discrimination sociale, or rien ne se passe comme prévu et on assiste en fait au "renversement de l'utopie". Lúcio Costa explique:
«A Brasília, il s’agissait d’établir le long de l’axe résidentiel, tous les modèles économiques, de sorte que toute la population habite la ville et non la banlieue. Juscelino Kubitschek a dit que non, que ce n’était pas possible, que la ville était pour les fonctionnaires, les commerçants, et pour la population qui n’a pas les moyens, on verrait des centres urbains dans la périphérie :
Ces gens ne devront pas s’installer dans le Plan Pilote’. a-t-il dit. Ils ont choisi alors quatre
ou cinq centres dans la périphérie, qui sont devenus les villes satellites. La thèse était que les
villes satellites devaient apparaître après. Or, il s’est passé l’inverse, la ville était encore en
construction alors que les villes satellites se développaient rapidement, dans une liberté totale,
de sorte que les problèmes se sont développés, eux, d’une manière anormale (…). Il était
prévu initialement que deux tiers des personnes de la construction rentreraient, et un tiers
resterait dans la ville, mais en fait, ce plan a échoué, parce que personne n’a voulu rentrer. Il s’est alors développé une situation anormale, à la brésilienne …»

Loin de la cité idéale rêvée, la capitale devient l'archétype des villes brésiliennes existantes, caractérisées par une ségrégation socio-spatiale implacable. Brasília, créée pour une société moderne a été construite et habitée par une autre société, entièrement différente. Les conceptions urbanistiques sur lesquelles repose Brasilia, directement héritées de la Charte d’Athènes, volent ainsi en éclat dès l'origine.

L’autre « paradoxe de l’utopie » c’est que la standardisation des modes de vie imposée à l'intérieur du plan pilote n’amène pas davantage l’égalité. L'absence de places publiques conviviales faisant office d'agora, pousse ceux qui en ont les moyens à se loger dans un cadre avenant, hors les murs. Ils gagnent ainsi les berges du lac Paranoá, des terres publiques, où ils construisent des maisons individuelles en toute illégalité... Cette tendance s'accentue encore dans la mesure où les loyers à l'intérieur du centre deviennent inaccessibles pour un grand nombre de petits fonctionnaires publics. Désormais, des "condominiums fermés" apparaissent dans les périphéries cossues de la métropoles.
Véritable capitale politique et administrative, Brasilia compte maintenant un peu plus de deux millions d'habitants, mais n'est pas parvenu pour autant à rééquilibrer véritablement le pays et à faire contrepoids au riche sudeste. Elle n'est pas non plus devenue la cité idéale fondée sur l'égalité sociale.



Le morceau Construção composé et chanté par Chico Buarque est tiré d'un album éponyme, sorti en 1971. La dictature militaire dirige alors d'une main de fer le pays, contraignant les opposants au mutisme et de nombreux artistes à l'exil. Chico Buarque vient alors juste de rentrer au pays après après avoir trouvé refuge en France (un des morceaux de l'album, samba de Orly y fait d'ailleurs référence). Pour pouvoir créer, ce grand parolier doit sans cesse déjouer la censure, usant de paroles allusives ou de métaphores bien senties.
Ici, il raconte la mort d’un ouvrier sur un chantier. On peut y voir une évocation des canudos venus construire la ville du futur. Beaucoup y ont vu aussi une allégorie de l’histoire du Brésil des années de dictature. Alors que la junte militaire n'a que les mots de modernisation et technocratie à la bouche, le chanteur s'intéresse aux forces vives du pays. Tout en donnant l'air de ne pas y toucher - censure oblige - il préfère s'intéresser à l'envers du décor: en l'occurrence les travailleurs pauvres, exclus du miracle économique brésilien.
La chanson titre constitue sans doute le point d'orgue de ce magnifique disque. La musique hypnotique atteint une intensité rare sur ce titre qui déploie une orchestration dense. L'atmosphère lourde laisse augurer du pire. Et pour le plaisir j'emprunte à la blogothèque (dont on ne vantera jamais assez les mérites) cette description très juste du morceau .

"Le début est modeste, une simple phrase sinueuse comme un filet d’eau se fraye un passage au milieu des pierres. La phrase creuse son lit, s’étoffe, s’enrichit de percussions, d’inflexions, le ruisseau finit par presque former une rivière. La voix de Chico est transformée par la tension, l’attente palpable d’un événement libérateur. Les cuivres éclatent comme un éclair perce le ciel, éclairent la rivière qui se gonfle sous l’afflux des eaux. Les abords s’enrichissent de violons majestueux, les voix harmonisent à la manière des Os Cariocas, les tambours résonnent, on est sur un fleuve assuré, gigantesque, fantastique, surpuissant.

Mais on l’abandonne bientôt pour se concentrer sur une cohorte humaine, innombrable, qui se fraye avec détermination un passage dans la forêt. Dans un environnement hostile, à la grandeur démesurée, ils avancent pleins d’espoir vers l’eldorado de pureté, le monde vierge qu’ils appellent de leurs vœux."

Construção

Amou daquela vez como se fosse a última
Beijou sua mulher como se fosse a última
E cada filho seu como se fosse o único
E atravessou a rua com seu passo tímido
Subiu a construção como se fosse máquina
Ergueu no patamar quatro paredes sólidas
Tijolo com tijolo num desenho mágico
Seus olhos embotados de cimento e lágrima
Sentou pra descansar como se fosse sábado
Comeu feijão com arroz como se fosse um príncipe
Bebeu e soluçou como se fosse um náufrago
Dançou e gargalhou como se ouvisse música
E tropeçou no céu como se fosse um bêbado
E flutuou no ar como se fosse um pássaro
E se acabou no chão feito um pacote flácido
Agonizou no meio do passeio público
Morreu na contramão atrapalhando o tráfego

Amou daquela vez como se fosse o último
Beijou sua mulher como se fosse a única
E cada filho seu como se fosse o pródigo
E atravessou a rua com seu passo bêbado
Subiu a construção como se fosse sólido
Ergueu no patamar quatro paredes mágicas
Tijolo com tijolo num desenho lógico
Seus olhos embotados de cimento e tráfego
Sentou pra descansar como se fosse um príncipe
Comeu feijão com arroz como se fosse o máximo
Bebeu e soluçou como se fosse máquina
Dançou e gargalhou como se fosse o próximo
E tropeçou no céu como se ouvisse música
E flutuou no ar como se fosse sábado
E se acabou no chão feito um pacote tímido
Agonizou no meio do passeio náufrago
Morreu na contramão atrapalhando o público

Amou daquela vez como se fosse máquina
Beijou sua mulher como se fosse lógico
Ergueu no patamar quatro paredes flácidas
Sentou pra descansar como se fosse um pássaro
E flutuou no ar como se fosse um príncipe
E se acabou no chão feito um pacote bêbado
Morreu na contramão atrapalhando o sábado

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Il aima cette fois comme si c'était la dernière
Embrassa sa femme comme si c'était la dernière
Et chacun de ses fils comme s'il était unique
Traversa la rue de son pas timide
Monta sur la construction comme une machine
Érigea sur le pallier quatre murs solides
Brique contre brique selon un dessin magique
Ses yeux aveuglés par le ciment et les larmes
S'assit pour se reposer comme si c'était samedi
Mangea ses haricots au riz comme s'il était un prince
But et sanglota comme s'il était naufragé
Dansa et ricana comme s'il entendait de la musique
Et trébucha dans le ciel comme s'il était ivre
Et flotta en l'air comme s'il fût un oiseau
Et termina au sol comme un paquet flasque
Agonisa au milieu de la voie publique
Mourut dans le sens interdit en gênant le trafic

Il aima cette fois comme s'il était le dernier
Embrassa sa femme comme si elle était l'unique
Et chacun de ses fils comme s'il fût (le) prodigue
Et traversa la rue de son pas ivre
Monta sur la construction comme si elle fût solide
Érigea sur le pallier quatre murs magiques
Brique contre brique selon un dessin logique
Ses yeux aveuglés par le ciment et le trafic
S'assit pour se reposer comme s'il fût un prince
Mangea ses haricots au riz comme s'il fût le plus grand
Bu et sanglota comme s'il fût une machine
Dansa et ricana comme s'il fût le prochain
Et trébucha dans le ciel comme s'il entendait de la musique
Et flotta en l'air comme si c'était samedi
Et termina au sol comme un paquet timide
Agonisa au milieu de la voie naufragée
Mourut dans le sens interdit en gênant le public

Il aima cette fois comme s'il fût une machine
Embrassa sa femme comme si c'était logique
Érigea sur le pallier quatre murs flasques
S'assit pour se reposer comme s'il fût un oiseau
Et flotta en l'air comme s'il fût un prince
Et termina au sol comme un paquet ivre
Mourut dans le sens interdit en gênant le samedi

Sources et liens:
- Neli Aparecida De Mello, François-Michel Le Tourneau, Hervé Théry, Laurent Vidal: "Brasilia quarante ans après" (PDF).
- Claire Heuzé: "Emergence d'une capitale, Brasilia" (PDF).
- Blogothèque: "Chico Buarque - Construçao".
- Sur le site de l'Unesco, un terrible qui fait froid dans le dos: "Les grilles de l'autre Brasilia".
- "Brasilia, ville capitale" sur le blog de Bruno Sentier.
- La boîte verte: "La construction de Brasilia par Marcel Gautherot". Quelques photos saisissantes de la construction de la nouvelle capitale.

jeudi 17 décembre 2009

196. Molotov: "frijolero".

Cette chanson du groupe de rock mexicain Molotov propose un aperçu radical des rapports et des représentations qu'ont les habitants de part et d'autre de la frontière Etats-Unis/Mexique. Comme nous l'avons vu précédemment, la frontière Etats-Unis/Mexique constitue une interface, c'est-à-dire une zone de contact entre deux espaces différenciés, en l'occurrence des territoires d'inégal développement. Les écarts de richesses engendrent des dynamiques spécifiques. Depuis les années 1960, les régions au nord du Mexique, à proximité de la frontière, accueillent des usines américaines d'électronique, de textile. Les investisseurs américains profitent ainsi des incitations fiscales et d'une main d'œuvre bon marché qui permet de réduire considérablement les coûts de production, tout en réduisant les frais de transports des marchandises, exportées majoritairement aux Etats-Unis. Les fonctions de commandement, quant à elles, restent implantées aux Etats-Unis.

Schéma sur l'espace frontalier Etats-Unis/Mexique. Réalisation d'Yves Guiet dont le site est particulièrement précieux. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.


Les maquiladoras ont donc grandement contribué à l'essor des villes-jumelles de part et d'autre de la frontière, comme San Diego-Tijuana, ou El Paso- Ciudad Juarez. Pour autant, elles n'ont pas mis un terme aux migrations. De fait, la frontière américano-mexicaine est aujourd'hui l'une des plus dynamiques au monde pour les flux de marchandises, de capitaux, mais aussi et surtout humains. On estime par exemple qu'entre 2000 et 2008, 8 millions de Mexicains ont migré aux Etats-Unis.

Cette immigration, légale ou clandestine, est cruciale pour le Mexique puisqu'elle sert de soupape de sécurité à l'économie de ce pays émergent.
Or, l'économie américaine dépend, elle aussi, de ces travailleurs clandestins. Dans le secteur du bâtiment, de la restauration notamment, nombre d'entreprises américaines dépendent et recherchent des employés clandestins afin d'économiser des charges sociales ou embaucher sans contrats de travail. L'appui de cette main d'œuvre reste donc cruciale pour les Etats du sud-ouest des Etats-Unis. Au fond, ce qui pose problème à certains Américains, c'est l'installation de ces travailleurs avec leurs familles aux Etats-Unis.


Aujourd'hui, la population hispanique représente la première minorité aux Etats-Unis. L'apport migratoire important (700 000 entrées par an) et l'accroissement naturel fort de ces populations expliquent l'essor de ce groupe. Les hispaniques se concentrent dans les Etats du sud-ouest, principalement pour des raisons de proximité géographique avec les pays de départ (en premier lieu le Mexique). Dans certains Etats tels que le Texas ou le Nouveau Mexique, ils représentent un pourcentage important de la population totale (50% au Nouveau Mexique), à tel point que l'espagnol y est devenue langue officielle et s'impose dans de nombreux médias destinés à la communauté hispanophone (journaux, chaînes de télé).

Les transferts de fonds effectués par ces immigrés en direction de leurs familles et donc de leurs régions d'origine jouent aussi un rôle capital. En 2005, le Mexique aurait ainsi reçu 20 milliards de dollars, ce qui représente la deuxième source de devises étrangères du pays après le pétrole (dont les principaux clients restent les Etats-Unis). Dans le contexte de la crise économique actuelle, ces transferts se sont considérablement réduits (cf:
"la crise: la fin de l'eldorado américain?"). En tout cas, la dépendance économique du Mexique à l'égard des Etats-Unis est bien réelle et la question de l'immigration a donc des implications économiques cruciales pour le Mexique.


L'importance de cette minorité contribue-t-elle à un métissage humain et culturel de la société américaine ou bien, comme le pense le politologue Samuel Hutintgton, menace-t-elle la domination des WASP par sa réticence à s'assimiler ou à s'insérer dans le modèle américain? (melting pot ou salad bowl). Fidèle à sa théorie du choc des civilisations, ce dernier considère comme inévitable la confrontation entre la civilisation anglo-saxonne protestante et la civilisation latine et catholique.
Or, les incompréhensions demeurent également nombreuses de part et d'autre de la frontière comme semble le prouver la chanson de Motolov.




Dans le premier couplet, la parole est aux Mexicains qui singent l'accent des Américains parlant espagnol. Ils s'adressent directement à leurs voisins du nord en récusant les stéréotypes que ces derniers colportent sur les Mexicains. Ils rejettent par exemple la parfaite panoplie du Mexicain de service, en premier lieu le sombrero, qui fait plus couleur local pour les touristes. De la même manière, ils refusent de se faire traiter de "mangeurs de haricot" (en référence à l'omniprésence de cet aliment dans la cuisine du pays) par les Américains. Ils rappellent ensuite que l'économie américaine a bien besoin des ressources mexicaines: le pétrole (le Mexique est le troisième fournisseur de pétrole des Etats-Unis) et la drogue d'origine mexicaine (cannabis) ou celle qui transite par le pays en provenance d'Amérique latine (cocaïne), avant d'être consommée par les toxicomanes du Nord (
Même si on a la réputation / d’être vendeurs / de la drogue que nous plantons, / vous, vous en êtes les consommateurs). En passant, le groupe glisse une référence implicite aux ardeurs belliqueuses des Américains dès qu'il s'agit de faire fonctionner à plein l'économie du pays (Nous ne dopons jamais notre économie, / en faisant la guerre à d’autres pays).
Quatre des plus importants cartels de drogue sont basés à proximité de la frontière avec les Etats-Unis. Les violences liées au narcotrafic auraient causé 1 000 morts en 2005.

Le refrain donne la parole aux Américains qui refusent de leur côté d'être traités de "gringos" et invitent les Mexicains à rester chez eux. Ils terminent d'ailleurs en traitant ces derniers de "mangeurs de haricots", ce qui contribue à envenimer le dialogue entre les deux parties.

De nouveau, la parole passe aux Mexicains qui dénoncent la morgue de leurs voisins du nord et la condescendance dont ils font preuve à leur égard (
Si j’avais reçu une pièce
à chaque fois / que j’ai été regardé de haut / parce que j’étais du mauvais côté de la ville. / Je serais un home riche...
). Ils dénoncent ensuite la politique anti-immigration des autorités américaines qui ferment leurs frontières et rendent particulièrement périlleuses les tentatives d'entrée sur le territoire des migrants mexicains clandestins. C'est en 1994, sous la présidence de Bill Clinton, que les premières grandes mesures sont prises, en se concentrant d'abord sur la Californie. Le relais est bientôt pris par l'administration Bush avec la promulgation, le 26 octobre 2006, de la loi du Secure Fence Act destinée à renforcer la surveillance de la frontière avec le Mexique et qui permet la construction de murs sur environs un tiers de la longueur de la "linea" (soit 1125 km). Hauts de 4,5 mètres et constitués de plaques d'aciers installées le long de la frontière, parfois sur d'assez longues distances, au niveau des points d'accès les plus aisés, notamment au niveau des agglomérations par exemple. Mais la frontière est très longue, elle fait plus de 3000 km. Elle reste donc plutôt perméable. Une majorité de la frontière reste d'ailleurs constituée d'un grillage qu'il est assez facile de franchir. En tout cas, les autorités américaines sont parvenus à rendre les choses beaucoup plus compliquées pour les immigrants.


En effet, ces installations vont de pair avec une surveillance humaine constante et croissante. Pour ceux qui parviennent à traverser la frontière et surmonter l'aridité du désert, il faut encore compter avec des citoyens américains zélés groupés en milices qui signalent à la police les immigrés qu'ils repèrent, quand ils ne se font pas justice eux-mêmes. Le groupe chante:


Si tu devais, toi aussi éviter les balles
de certains gringos propriétaires de ranchs
continuerais-tu à leur dire : «Bon à rien de wetback »?
si tu devais recommencer à partir de zéro?


Ce mur ne tente pas de contenir une force militaire, mais de séparer des populations aux niveaux de vie différents. Les tronçons de mur construits ou en construction le long de la frontière du Rio Grande, entre les Etats-Unis et le Mexique visent à contrôler les flux, les trafics, et d’assurer la sécurité économique des Etats-Unis. Une grande partie de la frontière épouse le tracé du Rio Grande ce qui explique que l'on ait surnommé les migrants les wetback, littéralement les "dos mouillés".

Enfin, le dernier couplet relativise l'arrogance américaine qui consiste à considérer le tracé de la frontière comme intangible et donc l'appartenance d'un territoire à un Etat comme définitive. La construction des Etats-Unis s'est réalisée de manière progressive par des achats, conquêtes... Les Etats du Texas, du Nouveau Mexique, de la Californie ou encore l'Arizona appartenaient au Mexique il n'y a pas si longtemps.
Maintenant, baisse les yeux
pour regarder où tu te trouves.
Ce sol nord-américain que tu prends comme allant de soi.
Si ce n'était pas grâce à Santa Ana, juste pour information,
tes pieds se trouveraient au Mexique.


Avec le partage de l'Oregon en 1846, les Etats-Unis atteignent le Pacifique. Désormais ils se tournent vers le monde hispanique. Au sud des Etats-Unis se trouve la République Indépendante du Texas, fondée en 1835 au terme de la révolte, des colons texans contre le général mexicain Santa Anna. Ce dernier, à la tête des forces mexicaines, fut vaincu lors de la bataille de San Jacinto, du 22 avril 1836 par le général Sam Houston, à la tête de l'armée texane formée majoritairement de colons américains. Par le traité de Velasco, Santa Anna, tombé aux mains des Texans, acceptait de retirer ses troupes du sol texan en échange d'un sauf-conduit, à charge pour lui de convaincre les autorités mexicaines de renoncer au Texas (déconsidéré, il échoue dans cette mission) .

Cette république du Texas demande son rattachement aux Etats-Unis. Le président américain James Polk, accepte d'annexer le Texas en 1845, ce qui provoque la guerre entre les Etats-Unis et le Mexique.
Les Américains sont vainqueurs en 1848 et, Polk peut, en position de force, négocier avec le gouvernement mexicain l'achat d'un immense territoire. Le Mexique, indépendant depuis 1821, perd ainsi 40 % de son territoire (cf: le dessous des cartes).




Un grand merci à G. Aguer qui nous a signalé cette chanson (à voir sur son blog).

Molotov - Frijolero (Dance and dense denso)

Yo ya estoy hasta la madre
De que me pongan sombrero
Escuche entonces cuando digo
No me llames frijolero
Y aunque exista algun respeto
No metamos las narices
Nunca inflamos la moneda
Haciendo Guerra a otros paises
Te pagamos con petroleo
e interes es nuestra deuda
Mientras tanto no sabemos
Quien se queda con la feria
Aunque nos hagan la fama
De que somos vendedores
De la droga que sembramos
Ustedes son consumidores
Coro:
Don't call me gringo, You fuckin beaner
stay on your side of that goddamn river
don't call me gringo, You beaner.
No me digas beaner, Mr. Puñetero
Te sacaré un susto por racista y culero.
No me llames frijolero, Pinche gringo
puñetero.——(chingao)
Now I wish I had a dime
for every single time
I've gotten stared down
For being in the wrong side of town.
And a rich man I'd be
if I had that kind of chips
lately I wanna smack the mouths
of these racists
Podras imaginarte desde afuera,
Ser un mexicano cruzando la frontera
Pensando en tu familia mientras que pasas
Dejando todo lo que tu conoces atras
Tuvieras tu que esquivar las balas
De unos cuantos gringos rancheros
Les seguiras diciendo good for nothing
wetback? y tuvieras tu que empezar de cero
Now why don't you look down
to where your feet is planted
That U.S. soil that makes you take shit for granted
If not for Santa Ana, just to let you know
That where your feet are planted would be Mexico
Correcto!
Don't call me gringo, You fuckin beaner
stay on your side of that goddamn river
don't call me gringo, You beaner.
No me digas beaner, Mr. Puñetero
Te sacaré un susto por racista y culero.
No me llames frijolero, Pinche gringo, Puñetero
Don't call me gringo, You fuckin beaner
stay on your side of that goddamn river
don't call me gringo, You beaner.
No me digas beaner, Mr. Puñetero
Te sacaré un susto por racista y culero.
No me llames frijolero, Pinche gringo,
(pinche gringo que?) Puñetero.

__________________________
J’en ai maintenant marre
Qu’on me fasse porter un sombrero
Écoute-moi alors quand je dis :
« Ne m’appelle pas mangeur de haricot »Et même s’il existe du respect
Et sans se mêler de vos affaires
Nous ne dopons jamais notre économie,
En faisant la guerre à d’autres pays.On te paie avec du pétrole
Ou avec les intérêts, notre dette.
Pendant ce temps, on ne sait pas
Qui est le gagnant de l’opération.Même si on a la réputation
D’être vendeurs
De la drogue que nous plantons
Vous, vous en êtes les consommateurs.Ne m’appelle pas gringo
toi, fichu mangeur de haricot
Reste de ton côté
de ce fichu fleuve
Ne m’appelle pas gringo,
toi, mangeur de haricot.Ne m’appelle pas mangeur de haricot
monsieur l’Enfoiré
ou tu va voir ce que je te réserve
ne m'appelle pas mangeur de haricot
sale enfoiré de gringo.
Si j’avais reçu une pièce
à chaque fois
que j’ai été regardé de haut
parce que j’étais du mauvais côté de la ville.
Je serais un homme richesi j'avais eu ce genre de salaire.
Alors, je casserais la gueule
de ces racistes.Tu pourras te faire une idée
De ce que c’est d'être un Mexicain qui passe la frontière,
en pensant à ta famille pendant que tu traverses,
et en laissant tout ce que tu connais derrière toi.
Si tu devais, toi aussi éviter les balles
de certains gringos propriétaires de ranchs
continuerais-tu à leur dire : «Bon à rien de wetback »?
si tu devais recommencer à partir de zéro?Maintenant, baisse les yeux
pour regarder où tu te trouves
.
Ce sol nord-américain que tu prends comme allant de soi.
Si ce n'était pas grâce à Santa Ana, juste pour information,
tes pieds se trouveraient au Mexique.
Correct!
Ne m’appelle pas gringo
toi, fichu mangeur de haricot
Reste de ton côté
de ce fichu fleuve
Ne m’appelle pas gringo,
toi, mangeur de haricot.Ne m’appelle pas mangeur de haricot
monsieur l’Enfoiré
ou tu va voir ce que je te réserve
ne m'appelle pas mangeur de haricot
sale enfoiré de gringo.

Sources:
* Les émissions du dessous des cartes du:
- 8 mars 2007 consacrée aux "nouveaux murs";
- 28 février 2007: "le Mexique à la charnière du Nord et du Sud".
- 14 février 2007: "les hispaniques aux Etats-Unis".
Liens:
- En complément de cet article, un riche dossier sur la frontière Mexique/Etats-Unis concocté par Etienne Augris. Sur Samarra, il consacre un article aux Marras, il y revient aussi sur l'immigration hispanique aux Etats-Unis.
- Sur le blog de J.C. Diedrich: "la frontière américano-mexicaine au cinéma".
- infographie du Monde sur "les latinos aux Etats-Unis".
- Une mise au point sur l'ALENA sur le blog de R. Tribouilloy.
- Sur RFI.fr: "ces murs qui partagent les territoires et les ennemis.." Notamment un reportage de Michèle Gayral "le long de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique".
- Sur le blog de M. Raingeard: "frontières: lieux d'échanges ou de conflits".
- La passerelle d'Emmanuel Grange propose un article intéressant: "la crise: la fin de l'eldorado américain?".
- Géographie sociale.org: "Mexique/Etats-Unis: frontière, immigration et inégalités sociales..."
- Libération.fr: Un "monde des murs".

195. Lila Downs: "El bracero fracasado".

"Les frontières délimitent les territoires des Etats et séparent les hommes. Elles constituent des discontinuités majeures dans l'organisation de l'espace et sont avant tout le produit de l'histoire. Il n'existe pas de frontières "naturelles" même si certaines suivent des limites physiques (un fleuve par exemple)"
Manuel de géographie de 2nde, Magnard, 2006


La mondialisation tend néanmoins à changer la donne. Elle renforce en effet la place des espaces transfrontaliers. Ainsi la frontière Etats-Unis/Mexique constitue une interface, c'est-à-dire une zone de contact entre deux espaces différenciés, en l'occurrence des territoires d'inégal développement
. Les écarts de richesses engendrent des dynamiques spécifiques. La Mexamérique égrène le long de la frontière les twins cities, lieu privilégié d'implantation des maquiladoras, les usines d'assemblages à capitaux nord-américains et à main d'oeuvre mexicaine installées côté mexicain sur la frontière Etats-Unis/Mexique.


Schéma sur l'espace frontalier Etats-Unis/Mexique. Réalisation d'Yves Guiet dont le site est particulièrement précieux. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.


Cette frontière est longue de 3140 km. Aujourd'hui, elle se matérialise par une clôture surmontée de barbelés. Les points de passage demeurent peu nombreux, principalement situés dans les villes jumelles à cheval sur la frontière, telles que El Paso / Ciudad Juarez ou San Diego / Tijuana. C'est pourtant entre ces deux villes que fut
ériger le premier mur en 1994, année de l'entrée en vigueur de l'Alena, l'accord de libre échange Mexique - Etats-Unis - Canada.
Outre la proximité géographique, la mise en place de l'Alena, un autre phénomène explique l'importance et la croissance des échanges de part et d'autre de la frontière. En effet, une nouvelle communauté hispanique s’est implantée aux Etst-Unis, principalement dans le sud-ouest du pays. Elle attire chaque année d'autres migrants attirés par l'espoir d'une vie meilleure.
Ce rêve américain s'avère de plus en plus difficile à atteindre compte tenu du renforcement de la sécurité sur la frontière américaine, et des lois adoptées par les Etats-Unis, de plus en plus sévères envers les étrangers qui entrent et travaillent de façon illégale dans le pays. L'afflux de migrants illégaux ne faiblit pourtant pas et l'immigration illégale est en train de supplanter l'immigration légale. 11 millions d’immigrés illégaux vivent aujourd’hui aux Etats-Unis, dont 80% sont des Latino-américains, avant tout mexicains.

Le Mexique, membre de l’OCDE, de l’OMC, a pourtant le plus fort revenu par habitant de toute l’Amérique latine. Il s'agit d'un pays émergent non dépourvu de ressources. Par ses liens avec les Etats-Unis , c’est presque un pays « du nord ». Les deux Etats font partie de l'ALENA, l'Association de Libre échange des Etats d'Amérique du Nord, par exemple. Elle a permis d'accroître les échanges économiques entre les deux pays (échanges libres de droit, encouragement aux investissements). Pour autant, les termes de ces échanges sont inégaux et le Mexique souffre d'un rapport de domination, en tout cas de dépendance, à l'égard des Etats-Unis. Par exemple, les Etats-Unis absorbent 85 % des exportations mexicaines, alors que le Mexique ne fournit qu'un cinquième des achats américains.
Le niveau de développement plutôt moyen du pays permet de classer incontestablement le Mexique dans les pays du Sud. Les écarts de revenus qui le séparent du grand voisin du Nord restent très importants et expliquent que les flux de clandestins ne risquent pas de se tarir.

Ainsi des milliers de migrants poussés par la pauvreté quittent leurs pays dans l'espoir de trouver du travail et un avenir meilleur chez le grand voisin du Nord. Ce voyage est dangereux et semé d'embuches.
La chanson ci-dessous interprétée par Lila Downs dépeint avec humour les pérégrinations mouvementées d'un migrant confronté à toutes sortes de dangers. Sans le sou, affamé, esseulé, désorienté, il ne parvient pas à échapper aux gardes frontières.
Malheureusement, dans la réalité, l'issue de ces migrations se termine souvent bien plus mal.
Les clandestins s’exposent à de nombreux dangers au cours de ces véritables odyssées. Parfois pris en main par des passeurs sans scrupules ("les coyotes"), prêts à les abandonner au moindre danger, ils doivent aussi compter avec les gangs qui sévissent dans la région. De fait, ils constituent des proies faciles, victimes de nombreux vols à mains armées, viols, voire meurtres.
La nécessité de se cacher et de se débrouiller pour se déplacer accroît aussi les risques d'accidents. Ainsi, une des hantises des migrants est de tomber sous les roues des trains qu'ils empruntent de manière clandestine.

Une fois la frontière franchie, les difficultés ne font que commencer et il faut échapper aux nombreuses patrouilles de gardes-frontières qui sillonnent le long de la "linea". En 2006, la police des frontières américaine comptait près de 18 000 hommes. Ces derniers disposent de moyens modernes tels que des hélicoptères, des quads, des caméras de surveillance pour traquer des individus à pieds. Il sont épaulés par certains citoyens américains zélés qui se regroupent en milices afin de traquer les clandestins. La police parvient à arrêter chaque année environ 1,5 million d’illégaux, pour 500 000 passages illégaux réussis.

Dans ces conditions, on comprend mieux qu'entre 1994 et 2004, plus de 3000 clandestins soient morts au cours de leurs tentatives. La plupart meurent de déshydratation, d’insolation ou d’épuisement en tentant de passer cette frontière, presque entièrement située en plein désert.
Or, ces dernières années, le passage est devenu encore plus difficile et risqué avec l'adoption d'une loi très restrictive sur l'immigration et l'érection de murs en certains points de la frontière américano-mexicaine. Qui mieux que W. Bush pour concrétiser cette brillante idée? Le 26 octobre 2006, ce dernier promulgue la loi du Secure Fence Act destinée à renforcer la surveillance de la frontière avec le Mexique et qui permet la construction de murs sur environs un tiers de la longueur de la "linea" (soit 1125 km). Hauts de 4,5 mètres et constitués de plaques d'aciers, ils sont surmontés de miradors et surveillés par des systèmes de video-surveillance.

Mais de quoi les Etats-Unis veulent-ils au juste se protéger en construisant un tel ouvrage? Cela reste très difficile à comprendre, puisque cette immigration clandestine constitue une main d'œuvre bon marché qui a représenté jusqu'à récemment une véritable soupape de sécurité pour l'économie américaine.
Le mur a été achevé l'année dernière, ce qui avouons le fait un brin désordre au moment où nous commémorons les 20 ans de la chute du mur de Berlin (les Etats-Unis furent d'ailleurs très discrets lors des cérémonies). Ce type d'ouvrage n'atteindra assurément pas son but. Des populations pauvres et désespérées continueront à tenter leurs chances, quitte à prendre tous les risques. En revanche, depuis que le mur existe, beaucoup de migrants saisonniers cessent de se rendre sur les grandes exploitations agricoles californiennes, au grand dam des fermiers américains, qui perdent du coup des sommes énormes.
Surtout, une politique migratoire digne de ce nom ne peut se résumer à la construction d'un mur. Les Etats-Unis refusent officiellement de régulariser massivement ces immigrants, mais semblent s'en accommoder une fois qu'ils semblent s'insérer dans le pays.

Au fond, l’immigration clandestine n’est envisagée que comme une menace, créatrice d'instabilité à cause des activités criminelles, notamment le trafic de drogue, qui existent dans cette zone frontière. Pourtant, elle pourrait être envisagée comme un avantage économique et démographique considérable pour les Etats américains riverains de la frontière.


Un immense merci à G. Aguer qui nous a signalé cette chanson (à voir sur son blog). Nous lui empruntons d'ailleurs sa traduction.



Lila Downs: "El bracero fracasado".
Cuando yo salí del rancho
No llevaba ni calzones
Pero si llegué a Tijuana
De puritos aventones

Quand j’ai quitté le ranch
Je n’emmenais pas même une culotte
Mais je suis bien arrivé à Tijuana
À force de faire du stop

Como no traía dinero
Me paraba en las esquinas
Para ver a quien gorreaba
Los pescuezos de gallina

Comme je n’avais pas d’argent sur moi
J’ai fais des arrêts à droite à gauche
Pour trouver à qui demander gratuitement
Des cous de poulet

Yo quería cruzar la línea
De la Unión americana
Yo quería ganar dinero
Porque ésa era mi tirada

Je voulais traverser la frontière
De l’Union américaine
Je voulais gagner de l’argent
Parce que c’était ça, mon plan

Como no traía papeles
Mucho menos pasaporte
Me aventé cruzando cerros
Yo solito y sin coyote

Comme je n’avais pas de papiers
Encore moins de passeport
Je me suis aventuré à travers les collines
Tout seul et sans passeur

Después verán cómo me fue
Llegué a Santana
Con las patas bien peladas
los huaraches que llevaba
Se acabaron de volada

Après, vous allez voir ce qui m’est arrivé
Je suis arrivé à Santana
Avec les pieds tout écorchés
Les sandales que je portais
Se sont usées rapidement

El sombrero y la camisa
los perdí en la correteada
Que me dieron unos güeros
que ya mero me alcanzaban

Mon chapeau et ma chemise
Je les ai perdus au cours de la course
poursuite
Que m’ont infligé quelques gringos
qui m’ont attrapé en deux tours trois
mouvements.

Me salí a la carretera
Muerto de hambre y desvelado
Me subí en un tren carguero
Que venía de Colorado
Y con rumbo a San Francisco

J’ai atteint la route
Mort de faim et à découvert
Je suis monté dans un train de
marchandises
Qui venait du Colorado
Et allait en direction de San Francisco

De un vagón me fui colado
Pero con tan mala suerte
Que en Salinas me agarraron

Je me suis glissé hors d’un wagon
Mais avec une telle malchance
Qu’à Salinas ils m’ont attrapé

Después verán cómo me fue
Llegó la Migra
De la mano me agarraron
Me decían no sé qué cosas
En inglés me regañaron

Après, vous allez voir ce qui m’est arrivé
[Les officiers de] l’immigration sont arrivés
Ils m’ont attrapé par la main
Ils m’ont dit je ne sais pas trop quoi
Ils m’ont crié dessus en anglais

Me dijeron los gabachos
« Te regresas pa' tu rancho! »
Pero yo sentí muy gacho
Regresar pa' mi terruño
De bracero fracasado
Sin dinero y sin hilacho

Ces gringos, ils m’ont dit
« Retourne dans ton ranch! »
Mais je me suis senti très mal
De retourner dans mon pays natal
Pauvre journalier raté
Sans vêtement et sans le sou

Ernesto Pesquera
Chanté par Lila Downs
Album “The Border” (la línea)

Sources:
* Les émissions du
dessous des cartes du:
- 8 mars 2007 consacrée aux "nouveaux murs";
- 28 février 2007: "le Mexique à la charnière du Nord et du Sud".
- 14 février 2007: "les hispaniques aux Etats-Unis".

Liens:
- En complément de cet article, un riche dossier sur la frontière Mexique/Etats-Unis concocté par Etienne Augris. Sur Samarra, il consacre un article aux Marras, il y revient aussi sur l'immigration hispanique aux Etats-Unis.
- Sur le blog de J.C. Diedrich: "la frontière américano-mexicaine au cinéma".
- Sur le blog de M. Raingeard: "frontières: lieux d'échanges ou de conflits".
- La passerelle d'Emmanuel Grange propose un article intéressant: "la crise: la fin de l'eldorado américain?".