Au crépuscule des années 1970, le Royaume Uni est en crise. Les difficultés économiques et sociales suscitent de vives tensions, bien exploitées par l'extrême droite dont le discours raciste et xénophobe infuse bien au-delà de ses rangs. Ce que nous avons vu dans le précédent épisode.
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En mai 1979, les législatives se soldent par une défaite des travaillistes, dont le programme économique austéritaire avait plongé des millions de britanniques dans la misère. Le National front subit également une déroute avec 1,3% des voix. Les conservateurs, emmenés par Maggie Thatcher, triomphent. Il s'agit d'une défaite de la lutte antiraciste, dans la mesure où le parti tory a repris à son compte la rhétorique raciste de l'extrême droite. Multipliant les clins d'œil à Enoch Powell, elle déclare ainsi que "les Britanniques ont peur d'être submergés (swamped) par des gens de culture différente".
Linton Kwesi Johnson sort cette année là son premier album. Ecrivain et journaliste reconnu, il décrypte avec acuité les relations ambivalentes des différentes communautés de l'Angleterre désormais thatchérienne. Dans ses compositions, scandées en patois jamaïcain de manière percutante, il dénonce les violences perpétrées par une police raciste. Dans le titre All wi doin' is defendin', LKJ décrit avec lucidité les injustices subies par les populations immigrées dans les quartiers pauvres de Londres. Le morceau It dread inna England - for George Lindo démonte une accusation mensongère de cambriolage portée contre un ouvrier jamaïcain (George Lindo), dont le principal tort aux yeux des enquêteurs est d'avoir la peau noire. Il compose aussi "Sonny's lettah", le récit poignant d'une interpellation qui tourne mal.
En janvier 1981, 13 jeunes Noirs, réunis à l'occasion d'un anniversaire, meurent dans un incendie à New Cross. L'enquête policière qui suit, bâclée, ne permet pas de connaître l'origine du sinistre, rendant crédible la thèse du crime raciste. Ce "New Cross massacre" suscite une très vive émotion et provoque la création du New Cross Massacre Committee (NCMAC) qui s'emploie à mener une contre-enquête pour faire la lumière sur le drame et maintenir la pression sur des autorités désireuses d'étouffer l'affaire. (1) Quelques jours après le drame, une "Journée d'action des Noirs" rassemble 20 000 personnes dans le cadre d'une marche de soutien aux victimes. Ces dernières sont honorées dans plusieurs morceaux de reggae. Johnny Osbourne martèle "13 dead and nothing said" ("13 morts et pas un mot"). Dans "13 dead" Benjamin Zephaniah martèle "Nous ne devons pas oublier / Nous ne pouvons pas oublier / 13 morts et pas un mot / Nous n'oublierons pas." LKJ, très actif au sein du NCMAC, enregistre "New Crass Massakah", il y décrit "les cris et les pleurs et les morts dans le feu." Raymond Naptali and Roy Rankin enregistrent "new cross fire". Pour UB 40, "New Cross n'était pas une bombe explosive / Il faut que justice soit rendue" ("Don't let it pass you by").
Les sound systems participent activement aux campagnes de mobilisation antiracistes auprès d'une jeunesse plus réceptive à ce type de média qu'aux formes d'actions traditionnelles (tracts, réunions, manifs). Via le toasting, les animateurs transforment les pistes de danse en agoras. L'évènement trouve un grand écho chez les musiciens de punk et de reggae, deux genres alors très en vogue. Paul Gilroy observe que les premiers se retrouvent dans la détestation des institutions portée par les rastas. Le militantisme noir devient une source d'inspiration pour un groupe comme The Clash. En 1979, le groupe compose Guns of Brixton. "Tu peux nous écraser, tu peux nous meurtrir / Mais tu devras répondre aux armes de Brixton".
Le pouvoir thatchérien, outré par cette grande manifestation au lendemain du drame de New Cross, riposte avec l'Opération Swamp 81, une appellation directement inspirée par la déclaration de Thatcher évoquée précédemment. Entre le 10 et 12 avril 1981, l'opération, menée par la Metropolitan Police conduit à l'arrestation et à la fouille de plus de 900 personnes dans le quartier de Brixton. En vertu des lois sus et du racisme profondément ancré au sein de l'institution policière britannique d'alors, les agents se concentrent en priorité sur les jeunes d'ascendance afro-caribéenne, victime d'un véritable harcèlement. Les arrestations provoquent un soulèvement. Les jeunes répondent aux insultes racistes, brimades et passages à tabac par des jets de briques et de cocktails molotov, entraînant l'arrivée de la police anti-émeute. Après des heures d'échauffourées, le bilan matériel est lourd : des centaines de blessés, des voitures et des bâtiments incendiés, des magasins pillés. Le choc est immense, inspirant presqu'aussitôt de nombreux morceaux. The Ruts enregistrent "Babylon is burning" ou "S.U.S.", Raymond Naptali and Roy Rankin "Brixton Incident" et "New Cross fire", Chrismic Youth "Brixton riot", Desmond Dekker un autre "Brixton riot", Angelic Upstarts "Flames of Brixton", Black Uhuru "Youth of Ellington".
La situation demeure toujours extrêmement tendue au début du mois de juillet 1981. Après une nouvelle explosion de violences à Brixton, la révolte gagne le quartier londonien de Southall, puis Toxteh à Liverpool, enfin les villes de Manchester, Leicester, Nottingham, Southampton, Birmingham, Sheffield, Coventry... la ville des Specialsdont le morceau Ghost Town, par une sinistre coïncidence atteint alors la première place des Charts. Les membres du groupe, blancs et noirs, arborent des costumes cintrés à la manière des mods, ainsi que des chapeaux pork pie. Le groupe propose une version britannique revigorante du ska jamaïcain. En parallèle, Jerry Dammers, l'organiste et leader du groupe, a monté son propre réseau de distribution, nommé two tone (noir et blanc). Au fil des concerts, Dammers observe avec effarement le délabrement complet de certains quartiers pauvres des grandes villes anglaises, à commencer par ceux de sa ville d'origine.Dès l'introduction de la composition, les notes lugubres qui s'échappent d'une ligne d'orgue arabisante plongent l'auditeur dans une torpeur brumeuse, empreinte de nostalgie. Le tempo, très ralenti, n'a plus rien à voir avec la frénésie des débuts du groupe. Le long solo plaintif du trombone de Rico Rodriguez accentue bientôt l'effet hypnotique de l'ensemble. Le premier couplet relate le quotidien sinistre d'une ville "où tous les clubs ont fermé", une ville plongée dans le silence depuis que "les groupes ne font plus de concerts" et que le travail disparaît. Dans la ville fantôme, le chômage affecte une jeunesse abandonnée, réduite à la violence par désœuvrement. Soudain, à l'évocation des "bons vieux jours où nous chantions et dansions", la cadence s'accélère, la chanson prend un nouveau départ.
Balayant le contexte socio-économique d'un revers de main. Thatcher affirme, péremptoire, que "le chômage n'a rien à voir avec les événements", "rien, non rien ne justifie ce qui s'est passé"? La première ministre décrit l'insurrection comme le surgissement d'une violence gratuite, dénuée de toute motivation politique. Refusant l'idée d'investir dans les quartiers sous-équipés et paupérisés, la cheffe du gouvernement lance : "l'argent ne peut acheter ni la confiance ni l'harmonie sociale." En 1982, Eddy Grant (2) enregistre "Electric avenue", qui est le nom d'une des principales artères au centre de Brixton. (3) Il chante "Nous allons descendre sur Electric Avenue / Et puis nous irons plus haut / Oh, dans la rue (...) Dehors dans la journée / Dehors dans la nuit".
En 1983, deux ans après les émeutes de Brixton, LKJ enregistre "Di great insohreckshan". Pour le dub poet, ces dévastations regrettables sont le fruit d'une colère accumulée, dont l'épanchement est le résultat des violences policières. Au fond, ces émeutes sont le corollaire des injustices subies, fondées sur un racisme institutionnel. Pour le musicien, les autorités doivent donc identifier les ferments de la révolte et imposer la fin du harcèlement des populations noires, sous peine de voir les confrontations se répéter. L'artiste scande : "ça a été l'évènement de l'année / J'aurais aimé en être / Quand ont éclaté les émeutes de Brixton / Quand ont a caillassé plein de cars de police / Quand on a brisé leur plan malfaisant / Quand on a brisé leur plan Swamp 81 / Dans quel but ? / Pour que les dirigeants comprennent / Qu'on ne supportait plus l'oppression".
Pour tenter de mieux comprendre et prévenir de nouvelles flambées de violences, une enquête menée par Lord Scarman donne lieu, en novembre 1981, à un rapport circonstancié. L'auteur y pointe du doigt les préjugés raciaux et les stéréotypes partagés par de nombreux policiers. Pour y remédier, l'auteur suggère un nouveau mode de recrutement des officiers avec notamment la nécessité d'en recruter un plus grand nombre parmi les "minorités ethniques". Pour le juge britannique, il convient également de modifier de fond en comble la formation des jeunes recrues en les sensibilisant en particulier aux problèmes rencontrés par les Antillais en Angleterre. Pour Scarman, à l'opposé des affirmations péremptoires de Maggie Thatcher, la raison profonde des violences trouve son origine dans le chômage, qui frappe particulièrement les jeunes Noirs. Les émeutes sont autant d'explosions de désespoir, de protestations contre des conditions de vie déplorables: habitat délabré, absence de perspectives professionnelles, discriminations... A ces difficultés économiques viennent s'ajouter les persécutions et bavures policières qui constituent autant de détonateurs aux explosions de violences. Sans surprise, le rapport reste lettre morte. Loin de suivre les conseils de bon sens du juge, la cheffe du gouvernement privilégie au contraire le renforcement du domaine de la "loi et de l'ordre". Au cours de son premier mandat (1979-1983), les forces de police bénéficient ainsi d'une modernisation de leur équipement et d'une augmentation substantielle (+33%) de leurs crédits de fonctionnement. Plutôt que d'encadrer de manière rigoureuse les actions des forces de l'ordre, le Police and Criminal Evidence Act de 1984 accorde un blanc seing aux policiers pour interpeller, fouiller ou encore perquisitionner.
Cette stratégie répressive à courte vue sera poursuivie. Ainsi, la politique dite de l'"environnement hostile" mise en place en 2012 par Theresa May, alors ministre de l'intérieur, vise à rendre la vie des migrants aussi difficile que possible. En 2025, sous la pression de l'extrême droite de Nigel Farage, le gouvernement travailliste de Keir Starmer se lance dans une surenchère anti-immigrationniste. Problème : en allant sur ce terrain, on ne fait pas reculer les idées xénophobes, on contribue au contraire à valider les positions de l'extrême-droite dans l'opinion.
Notes:
1. L'incendie meurtrier s'inscrit dans une succession d'attaques racistes menées par l'extrême droite dans le quartier depuis les années 1970. Quinze jours avant le drame, une député conservatrice avait lancé une campagne médiatique contre les house parties, les fêtes organisées par les Antillais dans leurs maisons.
2. Originaire de Guyane, Eddy Grant rejoint ses parents à Londres, en 1960. Il fonde The Equals, un groupe mixte aux compositions engagées. L'une d'entre elles, Police on my back, témoigne du harcèlement policier subi par les personnes à la peau noire (le morceau sera repris par les Clash). Il poursuit ensuite une carrière solo.
3. En 1999, un militant néo-nazi y place une bombe, dans l'espoir de tuer un maximum de Noirs.
F. David Bousquet, «« It Dread Inna Inglan»Une chronique des luttes des Antillais au Royaume-Uni dans les poèmes de Linton Kwesi Johnson», Hommes & migrations [En línea], 1326 | 2019
Au
sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors que la vague des décolonisations s'apprête à emporter l'Empire britannique, ce sont des dizaines de milliers de citoyens originaires
des Caraïbes qui débarquent à Londres, en quête d'une vie meilleure. Ils migrent avec peu de biens, mais un solide bagage culturel, en particulier leurs musiques, et notamment le calypso.
Le Royaume Uni a besoin de main d'œuvre pour se reconstruire, tandis que les populations antillaises sont en quête de travail. Aussi, en 1948, pour répondre à la pénurie de bras, le gouvernement travailliste de Clement Atlee accorde aux habitants des colonies
le nouveau statut de "citoyen du Royaume Uni, du Commonwealth". La liberté de circulation enfin reconnue permet de résider en métropole de manière permanente, sans devoir s'acquitter de démarches particulières. Ainsi des milliers de Caribéens franchissent le pas et émigrent. Pour inciter au départ, les
prix des billets assurant la traversée de l'Atlantique sont bradés. En juin, le paquebot Empire Windrush
transporte en métropole des centaines de Trinidadiens et Jamaïcains. Le navire donnera son nom à
cette nouvelle génération d'immigrés qui s'installent au centre de
Londres, à Notting Hill, Camden ou Brixton, des quartiers aux
immeubles décrépis, délaissés par les classes moyennes parties
s'installer dans les banlieues de la capitale. Les nouveaux venus trouvent à s'employer dans les transports publics (métro, train), les services du tout nouveau système de santé public et des postes, les industries automobiles ou le bâtiment. Une intense campagne d'affichage incite les fils et les filles de l'Empire à venir travailler.
Lord Kitchener en 1945, Public domain, via Wikimedia Commons
* Ethique sportive, culte de la monarchie et loyauté envers la "mère-patrie".
Parmi les passagers de l'Empire Windrush se trouvent deux vedettes trinidadiennes du calypso : Lord Kitchener et Lord Beginner. Selon ses dires, Kitch aurait composé son morceau : "London is the place to be"
sur le paquebot, alors même qu'il n'a pas encore mis le pied au Royaume Uni. Le musicien y propose une description très romancée de Londres. Les paroles attestent de l'inculcation et de l'appropriation
d'une culture d'Empire, véhiculée notamment par l'école, au sein de laquelle l'exaltation de l'identité
britannique insiste sur les vertus de la colonisation. En revanche, rien n'est dit de l'histoire des Caraïbes hors du contexte de
l'expansion britannique.
Dans ses
compositions, Kitchener se fait le chroniqueur de la nouvelle vie
britannique des femmes et des hommes de cette génération Windrush. Il devient le porte-parole de la diaspora caribéenne installée en Grande-Bretagne. Les calypsos enregistrés à cette période témoignent de la loyauté des sujets de l'Empire à l'égard de la "mère-patrie". "Nous ne sous sentions pas étrangers à l'Angleterre. On nous avait tout appris sur l'histoire britannique, la Reine, et nous avions le sentiment d'appartenir à ce pays." Ainsi, plusieurs morceaux rendent hommage à la famille royale, en
particulier à l'occasion du couronnement de la reine Elisabeth en 1953. C'est le cas d'"I was there (at the coronation)" par Young Tiger. Les paroles adoptent le point de vue d'un spectateur, assistant à la procession de Marble Arch. "Je les ai vus arriver au tournant / Alors j'ai perçu dans toute sa gloire / Le carrosse doré avec sa majesté". En 1951, Lord Kitchener célèbre quant à lui les réalisations du gouvernement britannique
dans "Festival of Britain", dont Le refrain se clôt par un "Britain
forever".
Les migrants sont d'abord accueillis dans des abris anti-aériens du sud-ouest de Londres. L'optimisme semble de mise, en dépit de conditions
d'accueil difficiles. Mais ne
nous y trompons pas, en accordant la liberté de circulation, les
autorités font d'une pierre deux coups. D'une part, elles entendent
contrecarrer les velléités indépendantistes au sein de leurs possessions caribéennes et, d'autre part, combler la
pénurie de bras pour les emplois difficiles, dédaignés par les Britanniques. Il
s'agit donc bien d'une politique coloniale, car pour garder l'Empire,
mieux vaut lâcher du lest.Le sport représente un vecteur important de la british way of life. Plusieurs enregistrements en attestent à l'instar du "Cricket calypso" de Lord Kitchener (1951), du "Manchester United calypso" d'Eric Connor (1957) ou encore du "Football calypso" de King Timothy. "Victory test match" (1950), une chanson interprétée par Lord Kitchener sur des paroles de Lord Beginner démontre l'adhésion aux codes victoriens de respectabilité et de fair play. La présence du roi George VI dans les tribunes suscite un intense sentiment de fierté patriotique.
Toutefois, avec la victoire d'une sélection antillaise sur l'équipe
britannique en 1950, le cricket joua aussi un rôle important dans la prise de conscience d'une communauté d'intérêt des îles de la Caraïbe anglophone face au colonisateur. "Kitch's cricket calypso" célèbre ainsi le succès obtenu par l'équipe ouest indienne à Lords, le temple du cricket mondial.
L'Atlantique traversé, les immigrés caribéens n'en continuent pas moins d'écouter les musiques de leurs îles d'origine : mento jamaïcain, calypso ou steel pan music de Trinidad. Les enregistrements de calypsos constituent des documents historiques précieux pour connaître les conditions de vie et d'accueil des migrants caribéens au Royaume Uni. Les meilleurs calypsoniens sont d'ailleurs du voyage.A Londres, Lord Kitchener s'impose comme le plus populaire et le plus prolifique. Dans la capitale britannique, il côtoie également Young Tiger, Roaring Lion ou Lord Beginner. Les productions de ces musiciens sont diffusées par Melodisc, une compagnie spécialisée dans les musiques caribéennes (calypso, puis blue beat) fondée à Londres en 1949 par Emil Shallit, un exilé juif autrichien.
* "Si tu es blanc, tout va bien".
Pour les Windrushers, la désillusion point lorsqu'ils et elles découvrent que les Anglais les considèrent comme des étrangers, en raison de leur couleur de
peau. En
effet, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, des débats sur
l'identité nationale assimilent "blancheur" et "britannicité". La ligue de défense blanche, fondée en 1957, adopte un slogan on ne peut plus clair : "Keep Britain white". Pour Paul Gilroy, il en résulte un "absolutisme ethnique", dans lequel les cultures noires et blanches sont perçues comme des "expressions fixes et imperméables". Dès
lors, les compositions des calypsoniens révèlent l'émergence
d'une conscience noire, conséquence directe des discriminations raciales
subies. Ces dernières reposent sur une série de stéréotypes éculés,
souvent forgés au temps de la croyance en une classification des races
humaines.
Kitchener, Mighty Terror ou Azzie Lawrence consacrent des morceaux au quotidien des migrants caribéens de Londres : leurs rencontres houleuses avec la police, les relations parfois conflictuelles avec les Anglais.e.s, les difficultés liées au logement... Certes, les
nouveaux venus partagent des traits culturels avec la métropole - la
langue, des sports -, mais le dépaysement est tout de
même très important. Dans "Life in Britain", Mighty Terrordéclare : « Je vais rester ici en Grande-Bretagne pour améliorer ma position». Mais les paroles satiriques dépeignent aussi la difficile adaptation à la vie
britannique, entre climat pluvieux, bas salaires, nourriture fade et peu ragoutante,
logements précaires et inconfortables.
Dans sa chanson "Mix up matrimony",
Lord Beginner loue les bienfaits des unions mixtes, dont il pense qu'ils permettront à terme de contrer le racisme
ambiant et de briser les préjugés. En 1963, Kitch enregistre "If you're not white, you're black". Le narrateur s'adresse à une jeune métisse persuadée de lui être supérieure en raison de sa peau, plus claire. Le chanteur lui rétorque : "Ta peau est peut-être un peu rose / C'est la raison pour laquelle tu penses / Que le teint de ton visage / peut duper les gens / Mais, non, tu ne peux jamais échapper au fait / Que si tu n'es pas blanche, tu es considérée comme noire". Les paroles soulignent que la couleur de peau agit comme un marqueur sociale au Royaume Uni. L'ascendance africaine de la jeune fille l'empêche de nouer une relation avec "mr B", un Anglais qui ne côtoie pas les femmes non blanches. Sous des dehors joyeux, le titre projette une réalité sinistre : la couleur de peau l'emporte sur toute autre considération pour assigner, aux uns et aux autres une place dans la société, indépendamment du mérite de chacun.
Les discriminations affectent particulièrement la recherche d'un emploi et d'un logement. L'hostilité envers les migrants en quête d'un toit est généralisée. Les annonces de logements s'accompagnent alors souvent de la mention "interdit aux personnes de couleurs" ou "réservé aux Anglais". Ceux qui parviennent enfin à obtenir un logement se voient souvent imposer une "taxe de couleur", qui les oblige à payer des loyers plus élevés. "Pas de chaise, pas de table / Les chiottes sont minables / Et de l'autre côté / Pas d'eau chaude pour prendre un bain", chante Kitchener ["My landlady" (1952)]
La recherche d'un emploi tient du parcours du combattant pour de nombreux Ouest Indiens exilés en Angleterre... Beaucoup déchantent une fois à Londres, tant il reste difficile de briser la barrière de couleur dressée par les employeurs, dont certains considéraient les Antillais comme indolents ou paresseux. D'aucuns justifient leur refus d'embaucher en arguant du fait que leur personnel refuserait de travailler avec des personnes noires. De fait, les
emplois accessibles aux migrants sont généralement les plus difficiles,
les moins rémunérateurs et recherchés. En 1959, Kitch chante "If you're brown", "J'ai
écrit pour un job dans une grande ville / Il me disent de rappliquer /
Mais quand ils voient mon visage, le contremaître se retourne et dit :
quelqu'un a eu le poste hier". Le refrain fait : "si tu es blanc, tout va bien. Si ta peau est foncée, inutile d'essayer / Tu dois souffrir jusqu'à la mort".
Pour les immigrés caribéens, qui évoluent en milieu hostile, l'espoir cède le pas au désenchantement. Les premières
tensions raciales apparaissent. A Notting Hill, à l'été 1958, la dispute qui éclate au sein d'un couple mixte met le feu aux poudres.
Le 29 août, environ 400 Blancs déferlent sur Bramley Road, brisent les
fenêtres des logements occupés par des familles Afro caribéennes. En
dépit des descentes de polices, les violences racistes se poursuivent
plusieurs jours. Révélatrices du racisme ambiant, les révoltes mettent fin aux illusions de nombreux migrants, convaincus que, quoi
qu'ils fassent, ils ne pourront jamais trouver grâce aux yeux d'une
grande partie de la population blanche. Les agressions racistes sont notamment le fait des Teddy boys. (2) Pour les empêcher de nuire, Lord Invader leur promet des coups de martinet. ["Teddy boy calypso bring back the old cat o nine"]
Les
violences atteignent un pic en mai 1959 avec l'assassinat d'un jeune
charpentier, Kelso Benjamin Cochrane. Insulté en raison de sa couleur de
peau, il meurt dans la bagarre qui éclate alors. Cette mort a un grand retentissement, même si les assassins ne seront jamais présentés à
la justice. Le gouvernement lance alors une réflexion sur les relations inter
communautaires, dont il confie la supervision à Amy Ashwood Garvey, veuve de Marcus, le charismatique leader du nationalisme noir de l'entre-deux-guerres.
Compte tenu des mauvais traitements endurés et du racisme, la nostalgie des Antilles gagne de nombreux Caribéens, contribuant aussi par ricochet à l'émergence d'une conscience noire. Désormais, beaucoup de migrants envisagent la Grande Bretagne comme le lieu de l'exil, et plus comme le pays d'accueil. D'aucuns se souviennent avec regret de la vie d'avant, aux Caraïbes, réorientant leur patriotisme. Ainsi, l'émigration attise le sentiment d'attachement au pays natal. En 1954, Mighty Terror enregistre "No carnival in Britain", une ode à la tradition trinidadienne du carnaval ("mas"). Il chante : "Il n'y a pas de carnaval en Grande-Bretagne / et le rhum y coûte plus cher que des diamants."
En 1952, Lord Kitchener chante "Sweet Jamaica" sur des paroles du Jamaïcain Lord Lebby. Le titre témoigne de la désillusion des immigrants caribéens. Kitch y regrette d'avoir quitté la "douce Jamaïque" et "la jolie plage de Montego Bay" pour "London city", une ville dans laquelle le chanteur affirme avoir "failli mourir de faim". Il conclut par des vers cinglants : "beaucoup de Caribéens sont tristes maintenant".
Une fois installés au Royaume Uni, les Antillais entrent en contact avec des populations venues des îles caribéennes voisines de la leur (Barbades, Trinidad, Jamaïque, Grenade), ce qui permet l'essor d'un sentiment d'appartenance régionale. Ainsi, "la créolisation culturelle caribéenne" se forge au sein de la diaspora installée en Grande Bretagne ou aux Etats-Unis et l'on assiste à la construction d'une culture pan caribéenne. Dans cette optique, le calypso joue un rôle important pour tous ceux qui souffraient de l'exil, car écouter un disque, c'est comme recevoir une lettre de chez soi. En 1950, avec "Food from the West Indies", Kitchener implore sa petite amie anglaise de lui donner du riz des Antilles en lieu et place de son infâme fish and chips.
Les artistes incitent à la constitution d'une fédération des Antilles britanniques, débarrassée de la férule coloniale de Londres. Réunies en Angleterre, les différentes populations des West Indies confrontent leurs expériences, leurs histoires communes de peuples colonisés, ce qui contribue, en retour, à la conscientisation et au réveil politique, avec l'espoir de créer des "Antilles unies et indépendantes". En 1958, la Fédération des Indes occidentales, tant espérée, voit le jour. En 1960, Azzie Lawrence enregistre West Indians in England.
La communauté caribéenne s'organise avec la création de journaux tels la West Indian Gazette fondée par Claudia Jones en 1958. La journaliste trinidadienne et militante marxiste parvient à faire de sa gazette la voix de la communauté. En réponse aux émeutes, elle élabore aussi l'idée de créer un carnaval, afin d'entretenir une identité culturelle spécifique. En février 1959, dans la salle des fêtes de la mairie de saint Pancrace se déroule la première manifestation. Progressivement, l'événement, organisé à la fin du mois d'août, gagne les rues de Notting Hill. Dans un premier temps, sur les chars, domine la musique de la Trinidad, avec steel band et calypso. La création du carnaval de Notting Hill en 1959 - au lendemain des violences racistes - marque un tournant décisif dans la formation d'une identité caribéenne collective en Grande Bretagne. Les calypsoniens interprètent leurs morceaux lors des premières éditions de l'événement.
Conclusion
: Au cours des années 1950, les enregistrements de calypso se firent l'écho de la vie des populations migrantes caribéennes confrontées aux réalités de la métropole. Comme le souligne Jack Millicheap dans un article intéressant, "leurs enregistrements représentent l'expression vivante des Antillais face aux défis de leur nouveau foyer, offrant un éclairage direct et indispensable sur l'expérience migratoire, qui fait défaut aux textes consacrés aux relations interraciales qui façonnent l'historiographie des migrations d'après-guerre."
La musique a ainsi contribué à l'émergence d'une identité collective
antillaise, en particulier au sein de la diaspora. L'attachement initial
pour la "mère-patrie" britannique a cédé la place à un nouvel
attrait pour les Caraïbes, conséquence directe de la migration outre-mer
qui contribua à modifier la vision que les migrants avaient d'eux-mêmes. Dès la fin des fifties, Londres n'était plus "the place to be". Lord Kitchener qui avait loué les bienfaits de la "mère patrie" à la descente du paquebot Windrush sera profondément déçu par la réalité de la vie londonienne pour un homme à la peau noire. En 1962, Trinidad accède enfin à l'indépendance, ce qui convainc Lord Kitchener, Mighty Terror et Roaring Lion de rentrer au bercail. Cette année là entre en vigueur au Royaume Uni la loi sur les immigrants du Commonwealth, qui met un terme à la libre circulation des ressortissants des anciennes colonies vers l'ancienne métropole. On assiste alors à un durcissement des lois migratoires. Les populations originaires des ex-colonies cessent d'être considérés comme des citoyens britanniques bénéficiant à ce titre d'un droit de séjour permanent. A partir de 1971, ce droit n'est plus systématique.
Notes :
1. Au Royaume-Uni, la dualité noir/blanc emporte tout, alors qu'aux Antilles existe une "pigmentocratie multicouche" qui fait que les métisses étaient mieux considérés que les personnes noires de peau.
2. Ces jeunes blancs de la classe ouvrière vêtus de blousons noirs, prennent pour cible les populations noires. Britanniques, ces dernières ont pourtant été incitées à venir pour aider à la reconstruction, or les autorités ne savent pas comment réagir ni comment les protéger.
Sources :
- Jake Millicheap : «"I'm glad to know my mother country" : Calypso Music and the Shifting Identities of Caribbean Migrants in Britain, 1948-1962 »
- Gildas Lescop, “Too much fighting on the dance floor : retour sur une époque troublée au travers du Ghost Town des Specials”, Criminocorpus [Online], 11 | 2018
Dans un précédent billet, nous avons mis en évidence le rôle fondamental du sound system comme vecteur de diffusion de la musique en Jamaïque, contribuant à l'engouement du public pour le jazz et surtout le rythm & blues. Le déclin de ce dernier, combiné à la difficulté de se procurer les disques américains, incitent les propriétaires de sound à enregistrer des artistes jamaïcains. C'est ainsi que s'affirme le ska, au moment même où l'île des Caraïbes accède à l'indépendance.
La Jamaïque avait été le paradis de l'esclavagisme pendant quatre siècle. Les colons britanniques s'enrichirent grâce au travail exécuté dans les plantations de canne à sucre par un "cheptel humain" razzié en Afrique. Faute de musiciens disponibles, les planteurs formèrent quelques uns de leurs esclaves à la pratique musicale afin qu'ils intègrent des orchestres chargés de les distraire lors des réceptions et fêtes. Dans les champs en revanche, seuls les chants de travail sont autorisés, dans la mesure où ils impriment un rythme et donne un peu de cœur à l'ouvrage. Lors des rituels religieux ou dans le cadre de pratiques vaudou clandestines, les esclaves interprètent des airs d'origine africaine, souvent accompagnés de percussions. De ces influences diverses naît le mento, un genre également très influencé par la musique calypso de l'île voisine de Trinidad (dont nous avons déjà parlé ici). Les autorités britanniques, raides et bigotes, censurent bientôt les morceaux aux paroles grivoises.
L'abolition de l'esclavage intervient en 1838. Les travailleurs affranchis se retirent à l'intérieur de l'île pour y cultiver des lopins de terre. Les discriminations persistantes nourrissent un fort mouvement de contestation qu'attise Marcus Garvey. Au cours des années 1921, ce dernier crée la Jamaïcan Political Association, une organisation de masse qui participe à l'essor d'une véritable conscience noire. Charismatique, le leader subjugue des foules toujours plus nombreuses. Il réclame une émancipation de la tutelle britannique, une suppression des classes raciales et fonde la Black Star Liner, une compagnie maritime censée permettre le retour en Afrique des Africains- Américains.
A l'aube des années 1950, les liens de la Jamaïque avec le Royaume-Uni se distendent, alors que l'influence américaine grandit avec l'afflux de nombreux touristes, l'installation sur l'île de deux bases militaires ou encore par l'écoute des radios de Floride, dont les ondes diffusent jusque dans l'île. Par ce biais, l'américanisation musicale s'accélère avec la vogue du jazz, du rythm and blues, du boogie-woogie. Grâce aux sound system, ces disques atteignent les oreilles du grand public.
* Du rythm and blues américain au shuffle jamaïcain.
Bientôt, le rythm and blues américain passe de mode à son tour, supplanté par le rock'n'roll version blanche, qui ne convainc guère les Jamaïcains. Ces derniers apprécient en revanche le doo wop, un genre vocal dans lequel le soliste ténor chante, tandis que les autres membres du groupe, aux registres différents et complémentaires, l'accompagnent par onomatopées. A leur tour, les artistes jamaïcains s'y essaient à l'instar des Jiving Juniors de Derrick Harriott ("Moonlight lover").
Avec le déclin du rythm and blues, l'approvisionnement en disques devient délicat pour les propriétaires des sono mobiles. Pour pallier la pénurie et continuer à faire fonctionner leurs discothèques ambulantes, les opérateurs de sound system (soundmen), tels Prince Buster, Clement "Coxsone" Dodd, Duke Reid se mettent à enregistrer les musiciens du cru dans des conditions techniques limitées. Ils gravent d'abord dushuffle, l'adaptation jamaïcaine du rythm and blues. Exemple avec "Easy snapping" de Theophilus Beckford.
Le 6 août 1962, la Jamaïque accède à l'indépendance après plus de trois cent ans de colonisation britannique (1655). La reine Elisabeth n'a pas fait le déplacement, remplacée par sa sœur Margaret. L'île, qui reste liée économiquement et politiquement à l'ancienne métropole dans le cadre du Commonwealth, adopte un nouveau drapeau (noir, or et vert) en lieu et place de l'Union Jack. Les gens dansent, euphoriques, au son d'une musique apparue depuis peu : le ska, un terme aux origines obscures et controversées, mais qui pourrait correspondre au son d'une guitare qu'on gratte. [Lyn Taitt "Independence ska"]
L'optimisme et la joie qui se dégagent de cette musique syncopée accompagnent à merveille l'atmosphère exaltée et euphorique de l'époque, tandis que le tempo soutenu et frénétique sied aux trépidations des danseurs des sound systems. Si le ska s'inspire de courants musicaux états-uniens (jazz, rythm and blues), il se les approprie pour créer une musique authentiquement jamaïcaine. Dès lors, le nouveau rythme balaie tous les autres genres musicaux sur son passage, remisant au placard calypso et mento. (1) La transition du shuffle au ska se fait de manière plus progressive. En 1958, dans le titre "Oh Carolina" des Folkes Brothers, on peut entendre les prémices du ska, mais aussi les réminiscences du doo wop ou les percussions nyabinghi de Count Ossie et ses rastafaris.
La Jamaïque possède des atouts : une population importante, les principaux gisements de bauxite mondiaux. A la fin des années 1950, la société jamaïcaine connaît de profondes mutations économiques, sociales et politiques. L'essor démographique et la misère des campagnes incitent des milliers de ruraux à s'installer dans les espaces urbains accessibles à leurs maigres revenus: ghettos de Kingston ou des métropoles britanniques et américaines pour les immigrés. Dans ces quartiers sordides, le salut passe souvent pour les nouveaux venus par l'économie informelle.
Le nouveau style, essentiellement instrumental, appuie sur les contretemps et accorde une place centrale aux sections de cuivres. L'île possède un vivier exceptionnel de musiciens talentueux, à l'instar des guitaristes Ernest Ranglin et Monty Alexander, du pianiste Jackie Mitoo ("El bang bang") ou du saxophoniste Roland Alphonso ("Tear up", "Cleopatra").
Yowaltekatl, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Beaucoup de ces musiciens furent formés au sein de l'Alpha Boys School qui, depuis le XIXème siècle, servait de refuge aux orphelins et gamins des rues de Kingston. Dans cet établissement catholique à la discipline stricte, la sœur Marie Ignatius prend en charge la formation musicale. Elle transforme ainsi la fanfare militaire en un orchestre jouant du jazz et du blues. Parmi les anciens pensionnaires de l'école, on compte les trombonistes Don Drummond et Rico Rodriguez, le trompettiste Johnny Moore, les saxophonistes Tommy McCook, Cedric Brooks et Lester Sterling, les chanteurs Johnny Osbourne et Yellowman. Le répertoire interprété est éclectique, du classique aux marches militaires, de la musique anglaise, en passant pas le jazz (Roland Alphonso "Ska Ra Van", une reprise de Duke Ellington).
Dans un premier temps, le ska ne bénéficie pas de passages radio, car il reste attaché à l'univers du ghetto et des mauvais garçons; D'autant que la thématique rasta gagne du terrain sous l'influence de musiciens tels Don Drummond "Alipanga" ou Count Ossie, dont les percussions nyabinghi s'imposent sur de nombreux enregistrements. (2) Dans ces conditions, le premier vecteur de diffusion du ska reste le sound system. Les rythmes acérés et abrasifs du genre tranchent avec la musique de danse mièvre jouée pour les touristes et diffusée par la radio nationale.
Bientôt, groupes et chanteurs posent leurs voix sur le rythme ska. Derrick Morgan (Housewife's choice), Jimmy Cliff (Miss Jamaica) ou Prince Buster ("Al Capone") jouissent d'une très grande popularité. Les groupes ne sont pas en reste, comme le prouve le succès rencontré parles Ethiopans (Train to skaville), les Maytals, les Wailing Wailers du tout jeune Bob Marley ou encore Justin Hinds and the Dominoes ("Rub up push up").
La création des Skatalites en 1963 constitue une étape cruciale dans la maturation du ska. Ses membres, issus du jazz, font preuve d'un talent indéniable. Ils trouvent à s'employer auprès du Studio One, le label de Coxsone Dodd. Distribués par Island Records de Chris Blackwell, un Jamaïcain d'origine britannique, leurs titres séduisent rapidement un vaste public. Les Skatalites s'illustrent dans des reprises de titres jazz ou R&B, des musiques de films (" Guns of Navarone", "From Russia with love") avant de composer leurs propres morceaux.
Conclusion :
En 1962, Chris Blackwell, via Island Records, distribue des disques de ska au Royaume Uni. Le succès est immédiat, tant auprès de la diaspora caribéennes que des mods. Cette même année, le label britannique Blue Beat se lance sur ce créneau et confie les enregistrements en Jamaïque à Prince Buster. Le terme blue beat est d'ailleurs souvent utilisé au Royaume Uni pour désigner le ska. En 1964, Millie Small obtient un succès considérable avec My boy Lollipop.
En Jamaïque, passée l'euphorie liée à l'indépendance, la situation sociale se tend. Les conditions de vie dans les ghettos de Kingston demeurent très difficiles, d'autant que l'exode rural aggrave encore les tensions. La violence se propage et les trafics en tous genres se multiplient. Le clientélisme électorale attise les rixes entre bandes rivales. Les mauvais garçon du ghetto, les rude boys sèment le désordre, notamment dans les sound systems.
Le rythme très rapide du ska - qui obligeait les danseurs à faire des pauses, notamment les personnes âgées, ou en cas de fortes chaleurs - est considérablement ralenti à partir de 1966. Un nouveau genre musical apparaît : le rocksteady. Le genre fait la part belle aux voix et à la basse électrique, au détriment des cuivres. Progressivement, le ska passe de mode en Jamaïque. Le style n'a pourtant pas dit son dernier mot, puisque un surgeon britannique éclot à la fin des années 1970, donnant naissance au ska revival. Mais ça, c'est une autre histoire, que nous raconterons bientôt.
Notes:
1. A
cette époque, Duke Reid et Coxsone n'avaient pas l'intention de vendre
les disques qu'ils produisaient. Le seul but de leur démarche était
d'obtenir de la matière musicalement similaire au rythm and blues et
suffisamment vibrante pour déchaîner les foules lors des
soirées qu'ils organisaient:" Personnellement,
je ne réalisais pas, lorsque j'ai commencé, que cette musique était
commercialisable. Je la pensais tout juste bonne à être jouée dans les
sounds. Après quelques mois, et à la demande du public, j'ai commencé à
commercialiser certains morceaux - les plus populaires -, mais en très
petite quantité. Environ 500 exemplaires de chaque. C'est seulement par
la suite que j'ai réalisé que c'était un business viable." (interview de Coxsone réalisée par Vincent Tarrière à New York en 1994).
2. Ces musiciens vivent en communauté, en marge de la société. Le mouvement rasta naît en 1930. Leonard Percival Howell, considéré comme le précurseur du mouvement, rassemble ses adeptes au Pinacle, dans les montagnes de Sainte Catherine. Tous vivent en autarcie. Certains musiciens de passage se convertissent au rastafarisme, à l'instar de Don Drummond.
Les Britanniques occupent l'Irlande depuis le XII ème siècle. En 1800, en vertu de l'Acte d'union, l'île est intégrée au Royaume-Uni, mais un conflit à la fois foncier, religieux et politique, y sévit avec virulence. Dans les années 1820, un mouvement nationaliste irlandais animé par Daniel O'Connell dénonce l'occupation coloniale. En 1845, l'immense majorité des terres se trouve entre les mains de grands propriétaires protestants, souvent d'origine anglaise. Fidèles à la couronne britannique, ils s'imposent comme les notables locaux. Sur leurs domaines triment durement des paysans misérables, généralement catholiques. Bien que majoritaires, ces derniers subissent vexations et mépris. La Grande Bretagne se sert de sa colonie comme d'une grange, dans laquelle puiser les ressources agricoles (céréales, laine, bétail).
Le titre "Famine" de Sinead O'Connor dénonce le pillage en règle de l'île, lors de la Grande famine. "Il n'y eut pas de famine / Sachez que les Irlandais ne pouvaient manger que des pommes de terre / Toutes les autres nourritures, / Viande, poisson et légumes / étaient envoyés hors du pays, / sous bonne garde, / vers l'Angleterre, pendant que les Irlandais crevaient de faim." (1)
Les inégalités sociales ne cessent de s'accuser, d'autant que la population irlandaise croît considérablement au cours de la première moitié du XIXème siècle. Sur les 7 millions d'habitants que compte l'île, près de la moitié vivent dans des taudis constitués de boue. Cette population de petits fermiers, de métayers ou d'ouvriers agricoles (spailpín) ne survit que grâce à la pomme de terre, un tubercule nourrissant et rustique. Pour faire face à la détresse des campagnes surpeuplées, des maisons de travail apparaissent dans les villes d'Irlande, mais elles ne constituent qu'un pis-aller temporaire. Les conditions d'existence y sont sinistres, ce qui pousse à l'exil tous ceux qui peinent à se procurer leur pitance. Au début du XIX° siècle, les États-Unis, dont les autorités réclament la main d'œuvre nécessaire à la mise en valeur du territoire, représentent une destination de choix. "The Green Fields of Canada", une ballade sur l'émigration irlandaise, présentent le nouveau monde comme un pays de cocagne. "Alors, faites vos bagages, ne réfléchissez plus, car dix dollars par semaine, ce n'est pas un très mauvais salaire, sans impôts ni dîmes pour engloutir votre salaire"
C'est dans ce contexte déjà difficile qu'un cataclysme s'abat sur les campagnes irlandaises, en 1845. Le mildiou (phytophthora infestans), une sorte de champignon parasite importé dans les soutes des navires de commerce venus d'Amérique, dévaste les récoltes de pommes de terre. Ces dernières sont anéanties en quelques heures. Les ravages provoqués par le petit champignon s'avèrent particulièrement dramatiques en Irlande, où le climat humide favorise la prolifération du fléau et où la patate tient lieu de monoculture. C'est ainsi que s'abat sur l'île une famine qui durera sept ans (de 1845 à 1852). En 1846 et 1847, les récoltes, totalement détruites, dévastent les vertes vallées irlandaises, ce dont témoigne "My green valleys", interprétée par le groupe Tom Wolfe. "Je traverse les sombres eaux vers l'Amérique pour ne plus jamais revoir mes vertes vallées. / Il me peine de penser à ce que je laisse derrière moi bien que la famine ait noirci le pays."
Quelques chansons folkloriques datant de la période de la Grande famine sont parvenues jusqu'à nous. Le sujet, particulièrement douloureux, a longtemps été évité, mais au cours des années 1930, les cercles universitaires s'intéressèrent à ce répertoire avec l'envoi de collecteurs dans les campagnes. On
distingue deux types de chants: le sean-nós chanté a-cappella en
gaélique et les ballades, racontant une histoire et transmises
oralement, et généralement chantées en anglais. Ex: "The Praties they grow small" (du gaélique irlandais prataí qui signifie pomme de terre).
La quête désespérée de nourriture devient l'unique préoccupation de tous. Les animaux de compagnie sont dévorés. Les paysans sans terres, ouvriers agricoles, petits fermiers, meurent les premiers. L'hécatombe est encore aggravée par le traitement colonial infligé à l'Irlande par les Britanniques. En vertu de la doctrine du laisser-faire, la Grande-Bretagne rechigne ainsi à financer un plan de sauvetage, qui se limite à la distribution de soupes populaires et à la mise sur pied de chantiers de travaux publics, mal payés. D'aucuns voient dans ce drame, une opportunité pour se débarrasser d'une population rurale misérable, considérée comme un frein au développement de l'agriculture productiviste. Élite capitaliste sans scrupules, propriétaires terriens cyniques, bourgeois avides, entendent protéger leurs intérêts, quitte à laisser mourir une population invisible. Pour ces nantis, la Famine tient du châtiment divin. Elle est envisagée comme une "chance" pour l'Irlande; une sorte de chemin de rédemption. Une chanson en gaelique, soigneusement transmise depuis le milieu du XIXe siècle, s'élève contre cette assertion. Elle s'appelle « Amhrán na bPrátaí Dubha » (« La chanson des pommes de terre noires ») et a probablement été composée pendant la Grande Famine par Máire Ní Dhroma. Au milieu d'un appel à la miséricorde de Dieu, une phrase dénonce : « Ní hé Dia a cheap riamh an obair seo, Daoine bochta a chur le fuacht is le fán » (« Ce n'était pas l'œuvre de Dieu, d'envoyer les pauvres dans le froid et l'errance »).
A la faveur de la crise de subsistance, les expulsions de tenanciers incapables de payer leurs loyers, se multiplient. On estime que 250 000 personnes furent chassées de leurs terres entre 1846 et 1853. Nombre de landlords, désireux de développer la culture intensive, profitent de la crise pour reprendre leurs terres. Plusieurs ballades évoquent cette gigantesque vague d'expulsions. La chanson traditionnelleDear Old Skibbereenévoque les conséquences sociales et politiques de la Grande famine sur cette petite ville du comté de Cork. Un père explique à son fils que la situation est aggravée par la mainmise des landlords anglais sur les terres. Non-résidents la plupart du temps, les propriétaires terriens pressurent leurs tenanciers. Pour acquitter leur fermage, ces derniers doivent vendre leurs récoltes de céréales. Le pourrissement de la pomme de terre, qui représentait alors leur seule source de subsistance, plonge la plupart d'entre eux dans la misère et entraîne leur expulsion. "Je me souviens de ce jour de décembre glacial / quand le propriétaire et l'huissier vinrent nous chasser / ils ont mis le feu à la maison avec leur maudit mauvais flegme anglais / et c'est une autre des raisons pour laquelle j'ai quitté ce bon vieux Skibbereen"
Les paroles de "Shamrock shore", une chanson d'émigration, témoigne de la cruauté des propriétaires terriens. "Tous ces tyrans maudits nous obligent à obéir / A de fiers propriétaires pour leur faire plaisir / Ils saisiront nos maisons et nos terres / Pour mettre 50 fermes en une seule et nous emmener tous / Sans tenir compte des cris de la veuve, des larmes de la mère et des soupirs de l'orphelin."
Dans la même veine, "Lough Sheelin" raconte l'expulsion massive de petits exploitants et de leurs familles. "Le propriétaire est venu exploser notre maison / Et il n'a montré aucune pitié envers nous / Alors qu'il nous chassait dans la neige aveuglante".
De nombreux expulsés, privés d'aides, incapables de quitter l'île faute de moyens, périssent affamés ou des suites du scorbut ou du typhus. Ceux qui se procurent la nourriture par des moyens détournés subissent les foudres des autorités britanniques. "The fields of Athenry", écrite en 1979 par le chanteur de ballade Danny Doyle, relate l’histoire d’un couple irlandais dont l’époux est déporté à Botany Bay, en Australie. En effet, ce dernier, pour nourrir sa famille, a dû voler des vivres."En 1848, le mouvement des Jeunes Irlandais mène une grève des rentes et des taxes. C'est un échec, qui conduit au bannissement du leader du mouvement, John Mitchell, dont l'histoire fait l'objet d'une chanson éponyme. ("Je suis un Irlandais de pure souche. Mon nom est John Mitchell . / J'ai travaillé durement, nuit et jour, pour libérer mon propre pays. / Et pour cela, j'ai été déporté à Van Diemen's land.")
L'exil est souvent le seul moyen d'échapper à la mort. Mais, pour pouvoir quitter l'Irlande, encore faut-il réunir la somme nécessaire au voyage en bateau vers l'Angleterre ou le Nouveau Monde. Ainsi, les plus pauvres périssent, abandonnés de tous. Des cimetières de la famine font leur apparition en de nombreux lieux. Le titre de la chanson "Lone Shanakyle" (écrite par Thomas Madigan vers 1860) correspond au nom d'une fosse commune. Les paroles, accusatrices, qualifient les morts d'assassinés. "Triste, triste est mon sort dans cet exil lassant / Sombre, sombre est le nuage nocturne sur la solitaire Shanakyle / Où les assassinés dorment silencieusement, empilés / Dans les tombes sans cercueil de la pauvre Eireann".
"The dunes" est une chanson composée par Shane McGowan pour Ronnie Drew des Dubliners. Il y évoque les dunes, sous lesquelles furent ensevelis les ossements des morts de la Grande famine. "J'ai marché aujourd'hui sur le rivage gris et froid / où je regardais quand j'étais beaucoup plus jeune / pendant qu'ils construisaient les dunes pour les morts de la Grande faim".
Au cours des années où sévit la grande Famine, l'émigration atteint une ampleur sans précédent. Des régions entières se vident littéralement de leurs habitants. Certains bénéficient de l'aide des membres de la famille ayant émigré au cours des décennies précédentes. La diaspora irlandaise envoie des aides financières qui rendent possible l'achat d'un billet et permettent à des familles de fuir. Leurs membres, parfois affamés, se ruent vers les ports de la côte est, points de départ pour l'Amérique, l'Angleterre ou l'Australie. En 1976, "Fools gold" de Thin Lizzy relate les espoirs et déboires des Irlandais partis pour l'Amérique pour fuir la famine et la peste noire. "L'année de la grande famine / Quand la faim et la peste noire ravageaient le pays / Beaucoup, poussés par la faim / mettaient le cap sur les Amériques / A la recherche d'une nouvelle vie et d'un nouvel espoir / Oh, mais beaucoup ne s'en sortaient pas et ont passé leur vie à la recherche de l'or des fous"
La traversée s'avère périlleuse, car l'exode de milliers d'Irlandais vers l'Amérique s'effectue sur des navires surchargés et en piteux état. Beaucoup sombrent. En outre, beaucoup de passagers, atteints de maladie et d'infections dues à la sous-alimentation, meurent au cours de la traversée. Le taux de mortalité s'élève parfois à 20% des passagers! Le manque d'eau, la promiscuité, l'entassement, la saleté contribuent à la propagation du typhus et du scorbut sur les voiliers bondés. Les dépouilles des victimes sont jetées par dessus bord. Les sinistres rafiots sont bientôt désignés comme descoffin ships, des "bateaux cercueils". Le groupe de metal Primordial leur consacre un morceau. "The coffin ships"Pour les armateurs et les spéculateurs, la grande famine est une aubaine. L'urgence de la situation entraîne le relâchement des contrôles et permet aux sociétés de courtage maritime de surcharger les navires, au détriment de la sécurité des passagers. Le titre "Thousands are sailing" est une chanson des Pogues. Les paroles mentionnent ces sinistres navires-cercueils sur lesquels les malheureux candidats à l'exil prirent place. "Des milliers sont en mer sur l'océan atlantique / vers un pays prometteur que certains ne verront jamais / Si la chance triomphe, à travers l'océan atlantique, leurs ventres pleins, leurs esprits libres / ils briseront les chaînes de la pauvreté et ils danseront".
Ceux qui survivent à la traversée doivent trouver une tâche à accomplir pour ne pas sombrer dans la misère. Aux Etats-Unis, les Irlandais occupent les emplois les plus ingrats. Les conditions d'existence s'avèrent la plupart du temps très difficiles pour les migrants, bien loin du pays de cocagne vanté par les compagnies maritimes. La version de la chanson traditionnelle "Poor Paddy on the railway" interprétée par les Pogues, évoque l'existence difficile d'un Irlandais obligé de travailler sur les lignes de chemins de fer en construction en Angleterre (Liverpool, Leeds...). Année après année, les paroles énumèrent les tâches ingrates auxquelles il est cantonné.
L'hostilité à l'encontre des nouveaux venus atteint son paroxysme. Les Irlandais sont désignés par des sobriquets dégradants tels que "Paddys" pour les hommes, "Bridgets" pour les femmes. Les natifs se gaussent de leur accent. Confinés dans des quartiers surpeuplés, ils souffrent de nombreux préjugés et sont tour à tour présentés comme paresseux, querelleurs, ivrognes, comme des délinquants en puissance, une plèbe inassimilable, des papistes, une véritable cinquième colonne. Rien
ne symbolise mieux la discrimination dont sont victimes les Irlandais à
partir des années 1840 que les affiches où les petites annonces portant
la mention No Irish need Apply ("inutile aux Irlandais de postuler"). Le mouvement nativiste, xénophobe, considère les immigrés catholiques irlandais comme une menace pour la société américaine. Ses adhérents multiplient les exactions et violences à leur encontre. Une vieille chanson du XIX° siècle, elle aussi intitulée "No Irish need apply" (1862), revient sur cette irlandophobie décomplexée. « Je suis un jeune homme convenable qui arrive juste de la ville de Ballyfad; / Je veux un travail, oui, et je le veux vraiment. / J'ai vu un poste offert, "c'est ce qu'il me faut," dis-je, / Mais le sale papillon se terminait par "Irlandais s'abstenir".
"Paddy's lament", une ballade remontant à la fin du XIX° siècle, narre l'histoire d'un immigré irlandais aux Etats-Unis. A peine débarqué, il est enrôlé de force pour "combattre pour Lincoln". Il y perd une jambe et ses illusions, incitant même l'auditoire à ne pas le suivre.
A Dublin, mémorial de la Grande Famine sculpté par Rowan Gillespie. (photo perso)
Conclusion :En dix ans, près d'un million et demi d'Irlandais meurent de faim. Deux autres millions sont contraints de quitter leur île. Au delà du bilan humain, la famine a nourri les volontés séparatistes des Irlandais et joué un rôle essentiel dans la gestation du nationalisme.
La Grande famine a aussi laissé des traces profondes dans les mémoires et la culture irlandaise. Musiciens et chanteurs ont été profondément marqués par un cataclysme qui leur a inspiré bien des chansons. La plupart des morceaux précédemment cités transmettent la mémoire des lieux dans
leurs titres ou leurs paroles. Pour un peuple contraint à l'exil, privé
de ses terres, ce choix n'a bien sûr rien d'anodin car permet de s'identifier à l'espace auquel beaucoup ont été arrachés. Il représente enfin un moyen
de se le réapproprier virtuellement.
Notes:
1.Nombre de migrants restèrent persuader que la famine aurait pu être évitée. Le nationaliste irlandais John Mitchell résumait ainsi cette conviction: « Le Tout-Puissant, c'est vrai, a envoyé le mildiou de la pomme de terre, mais ce sont les Anglais qui ont créé la famine».
Sources :
A. Erick Falc’her-Poyroux, « The Great Irish Famine in Songs », Revue française de Civilisation , XIX-2, XIX-2, 2014, 157-172.
B. Etienne Bours : "La musique irlandaise", Fayard, 2015.
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.