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vendredi 8 mai 2026

Reggae : si l'Apocalypse m'était contée.

Après nous être intéressés à Marcus Garvey, focalisons nous sur le message des rastas, dont les groupes et chanteurs reggae furent les hérauts les plus écoutés. Loin de l'imagerie cool, détendue, souvent associée au genre, le reggae annonce surtout l'apocalypse et le Jugement dernier.       

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Outre la pensée de Garvey, le rastafarisme puise à plusieurs sources, en particulier le mouvement de renaissance religieuse (Great revival) que connaît la Jamaïque à la fin du XIXe siècle. Il repose aussi sur l'exaltation d'épisodes historiques fameux comme la bataille d'Adoua, qui voit en 1896 la victoire des soldats de l'empereur éthiopien Ménélik II sur les troupes coloniales italiennes. L'événement suscite aussitôt un grand espoir en Jamaïque et confère à la monarchie éthiopienne un immense prestige auprès des populations noires du monde entier. En 1927, Garvey annonce le couronnement à venir d'un roi noir. Trois ans plus tard, l'accession au trône impérial du chef d'une tribu éthiopienne sous le titre  de Ras Tafari Makonnen constitue pour les adeptes de la nouvelle croyance la réalisation de la prophétie. Avec l'avènement du reggae, à la fin des années 1960, les musiciens truffent leurs enregistrements de référence au Ras Tafari, dont ils égrènent la titulature alambiquée dans leurs morceaux. Wayne Wade chante ainsi "King of Kings" (1975). "Jah est le Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, Le Lion conquérant de Judah / Il est la lumière du monde / Le créateur / Le lion conquérant de Judah"


Tafari prend bientôt le nom de Haile Selassie, ce qui signifie "Pouvoir de la Sainte Trinité". Il se présente comme le descendant d'une dynastie née de la rencontre du roi Salomon et de la reine de Saba. Très vite, les prédicateurs pentecôtistes de Kingston adressent leurs prières au nouvel empereur en tant que Dieu vivant et personnification de la Rédemption africaine. L'empereur n'a rien demandé, mais ses adorateurs prennent alors le nom de Rastafaris (association du titre de noblesse amharique ras et du prénom Tafari qui signifie "tu es craint"). Pour les rastamen le sacre déclenchera le jugement dernier et le retour sur terre du Christ, noir. 
Un des principaux leaders jamaïcains du mouvement rasta, Leonard Howell, s'installe avec ses disciples en 1940 au Pinnacle, une grande propriété à une trentaine de km de Kingston. La communauté, qui cherche à se démarquer du reste du corp social, adopte un certain nombre de signes distinctifs. Ainsi, Ils portent leurs cheveux longs (en vertu d'un passage de l'Ancien testament selon lequel "aucune lame ne doit toucher la tête du juste"). Dès lors, ils arborent des nattes souples inspirées de la coiffure des guerriers masaï, les fameuses dreadlocks, qu'il ne faut surtout pas couper pour le chanteur Linval Thompson ("Don't cut off your dreadlocks")

Eddie Mallin, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Du point de vue alimentaire, les adeptes préfèrent la nourriture dite naturelle (I-tal) aux produits transformés. Beaucoup de rastas sont, par ailleurs, végétariens et rejettent la consommation d'alcool. En outre, ils justifient l'usage rituel de la ganja par un recours aux Ecritures ("il s'élevait de la fumée de ses narines.", Psaumes 18,9), fumer facilitant pour les rastas la communion avec Dieu. On ne compte plus les titres reggae célébrant la consommation de ganja, sinsemilia, collie weed ou marijuana. Citons entre autres "Collie weed" de Barrington Levy, "I love marijuana" de Linval Thompson, "Joker smoker" de Triston Palmer.


Jusqu'à la fin des années 1950, les rastas restent très peu nombreux, confinés dans de petites communautés isolées. Or, en 1954, la police organise un raid sur le Pinnacle, conduisant ses habitants à se réfugier dans les ghettos de la capitale. Cette installation coïncide avec une dégradation de la situation économique et sociale, alimentant la violence.  Avec la promulgation de lois restreignant l'immigration aux Etats-Unis en 1954, puis au Royaume-Uni en 1962, la soupape de sécurité que représentait pour la Jamaïque l'émigration se bloque. Les tensions sociales atteignent un point de non retour au sein des ghettos de Kingston, dont la population explose à la faveur d'un exode rural massif. Les sordides conditions d'existence alimentent un fort sentiment de dépréciation de soi. On comprend dans ces conditions que le message rasta d'exaltation de la fierté noire et de dénonciation de l'aliénation culturelle à l'œuvre ait trouvé un écho chez de nombreux habitants du ghetto. 
Dans "Chant down babylon", Yabby You se réfère à l'Apocalypse. "Babylone est la mère des prostituées et des abominations sur Terre / Elle doit monter de l'abîme et aller à la perdition / Chante la chute de Babylone". En 1977, le groupe Culture enregistre "Two sevens clash", dont les paroles envisagent la survenue de l'apocalypse pour le 7 juillet 1977, le jour où les 7 se rencontrent. "Que restera-t-il après que les 7 ce soient heurtés?"


Comme chez Garvey, le message rasta exalte la fierté d'un militantisme noir résolument tourné vers l'Afrique, identifiée à la terre des ancêtres. De très nombreux morceaux de reggae évoquent ainsi le continent, Zion, la "Terre promise du peuple noir". Dennis Brown (Repatriation, "Africa (we want to go)") Al and The Vibrators (Going back home), Hugh Mundell ("Africa must be free"). La visite d'Haile Selassié en Jamaïque en 1966 suscite un immense espoir. Plus que jamais, aux yeux des rastas, l'empereur d'Ethiopie est Jah, une contraction de Jehovah, le Dieu vivant. 

"Jah live" pour Bob Marley. "Dieu vit! Les enfants, ouais / Que Dieu se lève / Maintenant que les ennemis sont dispersés"

Les paroles des titres de reggae roots reflètent les aspirations des rastas, en particulier la dénonciation d'un héritage culturel encore profondément imprégné d'esclavagisme et de colonialisme, mais aussi la destruction de tous les vestiges de la suprématie blanche. Le rastafarisme puise dans la Bible (notamment l'Ancien Testament) ses références et sa spiritualité, mais une Bible interprétée selon un point de vue afrocentriste, "à travers les lunettes de l'Ethiopie" comme le déclarait Garvey. De fait, dans la traduction en anglais de la King James Bible, les nombreuses références à l'Ethiopie désignent les populations noires. Dès le XVIIIe siècle, les pasteurs des Eglises méthodistes et baptistes exploitent tout particulièrement certains passages. L'esclavage des Hébreux en Egypte et leur libération par l'entremise de Moïse entrent ainsi en résonance avec le sort subi par les  esclaves, puis les d'affranchis christianisés, populations noires, pauvres et marginalisées,  arrachées à l'Afrique et déportées aux Amériques. A leur tour, les rastas s'identifient aux Hébreux du livre de l'Exode, avec une Terre promise, synonyme de rédemption, située en Afrique, généralement nommée Ethiopie. Ils exaltent le mythe d'un âge d'or, celui de l'Ethiopie / Afrique avant l'invasion européenne, proposant donc une réinterprétation des Ecritures saintes, sous la forme d'un christianisme adapté, avec un rôle central joué par des messies noirs. Ainsi, les paroles des morceaux de reggae abondent de références à l'histoire des Hébreux et au récit biblique.  C'est le cas du "Ethiopians Kings" par Rod Taylor. "Le roi David était un homme noir / le roi Salomon était un homme noir / Le roi Moïse était un homme noir / d'Afrique, oh oui! / Ils combattaient pour des droits égaux et la justice pour le peuple / montant la lumière aux gens / Mais, partout, ils crucifient / Ils les tuent, ouais! / De nombreux prophètes s'élèvent en Afrique"


Les rastas fustigent le système corrompu et oppressif occidental, identifié à  Babylone, la ville de l'exil forcé des Hébreux après la destruction du premier Temple par le roi Nabuchodonosor. Ils assimilent leur sort aux tribus perdues d'Israël. Desmond Dekker enregistre "Israelites", Horace Andy "Children of Israel". Ainsi, les références bibliques, à l'Egypte et la Palestine antique abondent dans les paroles des titres de reggae. Sugar Minott chante ainsi "River Jordan". "Rivière Jourdain, roule rivière Jourdain / Elle nous appelle à la maison / Nous devons retourner à la maison, retourner en Afrique / le Mont Sion, là où nous voulons aller / Si longtemps nous sommes restés en esclavage / Et bien, maintenant, ils ne nous restent plus qu'à être libres / Oui, nous voulons être libres." Max Romeo décrit le jugement dernier en train de se produire dans la "Valley of Josaphat". Bob Marley implore "Exode ! Envoie nous un autre frère Moïse! Depuis l'autre bout de la mer rouge".

A l'instar des Hébreux, les rastas se considèrent comme en exil, en diaspora. Ils cherchent à se libérer de l'oppression et aspirent à gagner, comme les enfants d'Israël, la Terre promise. Les Melodians reprennent ainsi des psaumes tirés de la Bible dans leur fameux "Rivers of Babylon". "Sur les bords des fleuves de Babylone, / nous étions assis et nous pleurions / En nous souvenant de Sion". Dans "Zion gate", Horace Andy chante "Je ne veux pas être dehors, quand la porte de Sion se fermera / Oui, je veux juste être à l'intérieur; / Quand la porte de Sion se fermera / Parce que le monde est dans le péché, des millions sont perdus / Certains recherchent le pouvoir mondial, / d'autres, par vanité, ne se souviennent pas de Jah / Sodome, iniquité, prostitution / Trop de méfaits aux yeux de Jah". Les Abyssinians enregistrent en 1969 "Satta Amassa Ganah" et lancent "Il y a une terre très très lointaine / Où il ne fait jamais nuit / Il fait seulement jour / Regarde dans la Bible / Et tu verras qu'il y a une terre très très lointaine (...) / Le Roi des Rois et le Seigneur des Seigneurs / S'assied sur son trône et il règne sur nous / Regarde dans la Bible / Et tu verras qu'il y a une terre".

Avec le retour de Jah, le trône de Babylone - c'est-à-dire dans le contexte de la Jamaïque post-coloniale, le pouvoir représenté par le gouvernement, la police, l'Eglise, le monde blanc en général - s'écroulera dans le feu et le sang comme le chantent, parmi beaucoup d'autres, Willie Williams et son "Armagedeon time", Johnny Clarke avec "None shall escape the judgmenent" ou Wayne Jarrett avec le menaçant "Brimstone and fire". "Jah a envoyé Moïse en Egypte pour demander au Pharaon de libérer son peuple / Celui-ci a désobéi et a eu à en payer le prix / Alors s'abattirent le soufre et le feu / Il n'avait pas foi en Dieu, oh non / Il n'avait pas confiance en Jah / Alors quand l'eau se transforma en sang / Un terrible flux déferla"


De tels propos ne pouvaient qu'avoir une très forte résonance dans un territoire comme la Jamaïque, dans lequel la population était imprégnée de millénarisme et de mysticisme. 
Le reggae a ainsi contribué à la propagation du mouvement rastafarien, lui permettant de pénétrer dans les circuits de diffusion de masse, en sortant du ghetto. De nombreux morceaux reprennent ainsi les grandes thématiques rasta, qu'il s'agisse de louanges à Jah, d'appel au rapatriement vers la Terre promise, d'une exaltation de la black pride, de la dénonciation de Babylone et des maux sociaux liés à l'exploitation économique, enfin la condamnation du racisme, en particulier du système d'apartheid sud-africain.
 
Sources:
A. Caroline Rolland Diamond: "Black America. Une histoire des luttes pour l'égalité et la justice (XIX°-XXI° siècle)", La Découverte, 2016. 
B. Eric Doumerc: "Le reggae dans le texte. (1967-1988)", Camion Blanc, 2014.
C. Bonacci, Giulia. « Repatriation dub : le retour en Éthiopie et l’Atlantique noir ». Autour de l’« Atlantique noir », édité par Carlos Agudelo et al., Éditions de l’IHEAL, 2009
D. Guillaume Blanc : "Décolonisations. Histoires situées d'Afrique et d'Asie (XIXe - XXIe siècle)", Seuil, 2022.
E. La notice que le Maitron consacre à Garvey. 
F. Martin, Denis-Constant. « Get Up, Stand Up, reggae, rastafarisme et politique en Jamaïque ». Plus que de la musique, Éditions Mélanie Seteun, 2020
G. Giulia Bonacci : "Marcus Garvey"

mercredi 1 mai 2024

#SaveToomaj !

"Nous devons éliminer la musique", proclame Khomeyni, en 1979. L'instauration de la République islamique entraîne le déclin de la musique, traditionnelle ou pop. Cette dernière est alors suspectée de corrompre la jeunesse et de diffuser les influences dissolvantes du "Grand Satan" américain. Au cours de la décennie 1970, la pop iranienne avait pourtant connu un grand essor, avec l'émergence de chanteuses talentueuses, telles Googoosh. Or, la chute du shah s'accompagne de l'interdiction des concerts et de la fermeture des salles de spectacle. Les femmes ne peuvent désormais plus se produire seules sur scène. La musique ne se perpétue qu'à la condition d'emprunter les circuits clandestins (cassettes pirates). Pour poursuivre leurs activités, beaucoup d'artistes doivent s'exiler. 

Au cours des années 1990, une timide ouverture desserre le carcan coercitif. La musique traditionnelle retrouve droit de citer, avant que l'élection du président Khatami, en 1997, ne permette à la pop de se faire de nouveau entendre. Les productions restent cependant soumises à un contrôle préalable du ministère de la Culture et de l'Orientation, qui donne le la, ou plutôt ne donne pas le la, à tous ceux dont les textes et le tempo ne correspondent pas aux canons imposés par le rigorisme religieux ambiant. Rock et rap, aux paroles "indécentes" et aux rythmes trépidants, sont donc bannis. Pourtant, en dépit de la censure et des interdits, une scène underground, dynamique et clandestine, apparaît à Téhéran. A l'abri des regards, répétant dans les caves ou les logements privés, (1) les musiciens dissidents cherchent à échapper aux forces de sécurité qui veillent, traquent et persécutent. Les progrès techniques apparus au cours des deux dernières décennies ont offert de nouvelles perspectives aux artistes libres, rendant aussi plus difficile leur censure. Le déploiement d'internet et le développement des smartphones permettent ainsi d'enregistrer des vidéos et de diffuser les chansons. Rockeurs et rappeurs deviennent les hérauts d'une jeunesse aspirant à vivre dans une société pluraliste, sécularisée, ouverte et tolérante. 

Depuis 1979, plusieurs mouvements de protestations (révolte estudiantine de l'été 1999, "révolution verte" en 2009, les manifestations des classes populaire de l'hiver 2017-2018) tentèrent d'infléchir le cours des événements. En vain. L'élection d'Ébrahim Raïssi, en 2021, fut marquée par un durcissement de la "police des mœurs". (2) C'est dans ce contexte explosif qu'éclate un soulèvement, le 16 septembre 2022. Ce jour-là, Mahsa Jina Amini, étudiante de 22 ans, meurt à l’issue de son placement en garde à vue par la police des mœurs, au prétexte qu'une mèche de cheveux sortait de son voile. (3) La révolte revêt une dimension nationale. Au premier rang des protestataires se trouvent les femmes, les étudiants, les classes populaires. Tous aspirent à chasser un régime honni, qui se lance dans une surenchère sécuritaire et sème la mort, alors même que les difficultés économiques s'accumulent, en lien avec la baisse des revenus du pétrole. Tandis que les dépenses militaires ou celles liées au programme nucléaire explosent, les dépenses sociales chutent.  

La vague de protestation qui fit suite à la mort de Mahsa Jina Amini ne pouvait laisser indifférents les musiciens, eux même durement traité par le pouvoir. Une semaine après le début le décès de la jeune kurde, une chanson vient ainsi percuter le mur du silence imposé par les gardiens de la révolution. Le morceau a pour titre Baraye , un terme persan que l'on peut traduire par "pour" ou "à cause de". Nous en avons déjà parlé sur le blog. Le 24 septembre 2022, dans une vidéo rapidement devenue virale, une jeune femme anonyme reprend en persan Bella Ciao, la chanson érigée en symbole de résistance à toutes les oppressions. L'interprétation, sublime, propose une variante aux paroles originales. "O peuple, sois uni. Nous qui sommes debout jusqu'à demain, notre droit n'est pas faible."

 

Ces initiatives musicales, critiques du régime, font courir de grands risques à leurs autrices ou auteurs, comme le prouve la récente condamnation à mort de Toomaj Salehi. Rappeur engagé et très populaire, originaire d'Ispahan, Toomaj Salehi (توماج صالحی) naît en décembre 1990, dans une famille opposée à l'intégrisme religieux des mollahs. Adolescent, il se passionne pour le hip-hop et la figure de Tupac Shakur, ce qui le place très vite en porte-à-faux dans un pays où la police des mœurs traque et prohibe toute influence culturelle occidentale. Dans ses textes, Toomaj fustige l'ordre moral rétrograde imposé par la République islamique, les injustices et inégalités qui fracturent la société iranienne, la suppression des libertés fondamentales et l'assujettissement des femmes. En 2021, il obtient un succès important avec le morceau "Soorakh mooshe" (Trou de souris), dénonciation en règle de la corruption d'un régime rapace, dont les détournements financiers s'inscrivent dans une société en proie à la pauvreté. "Si tu as vu la douleur du peuple, / mais que tu as choisi de détourner ton regard. / Si tu as aperçu la répression des opprimés, / mais que tu as passé ton chemin. / Si tu l'as fait par peur / ou pour ne pas nuire à tes intérêts personnels, / alors, tu es complice du tyran, / tu es un criminel". 


Cette prise de parole courageuse suscite l'admiration de tous ceux qui veulent en finir avec le régime, mais lui attire aussi de très graves ennuis. Arrêté en septembre 2021, il est relâché sous caution. Après la mort de Mahsa Jina Amini participe au mouvement de protestation qui gagne tout le pays. Il publie le morceau "Meydoone jang", dans lequel il diffuse des images des manifestations. "Voici le champ de bataille. / Il est temps de dépasser nos peurs et d'affronter notre ennemi." Le rappeur brave encore la censure en publiant la chanson Faal, une diatribe contre l'absence de justice d'un régime au sein duquel "danser les cheveux au vent" constitue un crime. Avec Torkamanchay, Salhehi accuse le pouvoir iranien de se vendre à la Chine. "Si tu es un pouvoir religieux, pourquoi te soumets-tu à la Chine? / Pourquoi nous voles-tu pour le donner à ton ennemi?" Après quelques semaines de tergiversations, les mollahs engagent la répression. Plus de 500 Iraniens sont tués et près de 20 000 arrêtés, dont Salehi, en septembre 2022.

Condamné à 6 ans de détention pour "corruption sur terre", Toomaj est incarcéré. Placé à l'isolement, il subit des tortures. Libéré sous caution, le 19 novembre 2023, il accorde alors une interview à la Télé canadienne, dans laquelle il ne mâche pas ses mots. "En Iran, le bonheur est un crime. Danser est un crime. Un Iran libre, ce serait un pays où la police mœurs ne pourrait pas vous enlever en pleine rue, et avoir la loi de son côté. Un Iran libre, ce serait un pays où les agents du régime n'auraient pas le droit de commettre des viols ou des agressions sexuelles, ou à jeter de l'acide au visage d'une femme." Douze jours après avoir été libéré, le rappeur retourne en prison 12 jours plus tard. Le 24 avril 2024, un tribunal révolutionnaire le condamne à la peine de mort toujours pour "corruption sur Terre". Toutefois, selon le journal conservateur Hamshahri, "en raison de l'expression de remords par l'accusé, la justice a estimé que le chanteur avait le droit à une remise de peine", et sa condamnation transformée en longue captivité.

L'annonce de ce verdict suscite une vague d'indignation dans le monde entier. Des manifestations de soutien au "rappeur le plus courageux du monde", sont organisées. En médiatisant au maximum son cas, ses soutiens espèrent lui éviter la pendaison. En France, une tribune publiée dans Le Monde par un collectif d'artistes, d'écrivains et de militants des droits demande au président de la République d'agir au plus vite pour sauver le rappeur. Armin Arefi, grand reporter, en appelle, quant à lui, aux grands noms du rap français, afin de "faire du bruit".

Le cas de Toomaj Salehi est loin d'être isolé. Le régime s'en prend à tous les artistes, qui ne se conforment à l'idéologie au pouvoir. Le rappeur kurde Saman Yasin a été condamné à 5 ans de prison pour avoir "mené une guerre contre Dieu".  La dessinatrice Atena Fargahadani, qui tentait d'afficher un de ses dessins dans la rue, en avril 2024, a été violemment prise à partie, arrêtée et poursuivie pour "propagande contre l'Etat". Elle risque, elle aussi, la peine de mort. (4)

#SaveToomaj !

Mise à jour du 15/02/2025 : 

Emprisonné pendant deux ans pour avoir soutenu le mouvement "Femme, vie, liberté", Toomaj a été libéré le 1er décembre 2024, après que la sentence de mort à son encontre ait été annulée en juin par la Cour suprême iranienne.

Notes :

1. En 2009, le film "Les Chats persans" du réalisateur Bahman Ghobadi retrace le parcours chaotique de jeunes Iraniens qui cherchent à créer leur groupe de rock.

2. Instaurée en 2005 par le sinistre Ahmadinejad, cette police est chargée de veiller "au respect des valeurs islamiques dans l'espace public.

3. La jeune femme, originaire de la ville de Saqez dans le Kurdistan iranien, était en visite à Téhéran lors de son arrestation. 

4. Les anonymes ne sont pas davantage à l'abri. En décembre 2023, Sadegh Bana Motejaded, 70 ans, marchand de poisson sur le marché de Racht, dans le nord de l'Iran, publie sur son compte instagram une vidéo dans laquelle il chante une comptine. Il y incite les spectateurs à faire de même. Le message devient viral. Le morceau est remixé et réadapté en version électro ou hip-hop. Les autorités voient rouge. Sadegh est accusé de "production de contenu criminel" et sa page bloquée. Le chanteur amateur, et ceux qui l'accompagnent, sont arrêtés, battus et poursuivis. Or, loin de l'effet attendu, la répression ravive la contestation. Dans un pays où il est prohibé de danser et chanter en public, des hommes et des femmes décident de braver l'interdit, entamant des chorégraphies dans les rues, les parcs, les écoles. La répression et la terreur mettront bientôt un terme à cette forme de résistance.

Sources:

- "Le rappeur Toomaj Salehi, voix de la révolte contre les mollahs", dans la BO du monde diffusée sur France Inter le 4 décembre 2023. 

- "Pour l'Iran : Bizaram Az Dine Shoma de the Kiffness & Saba Zameni"

- "Shahram Shabpareh, Prison song" 

- "Persian pop et rap iranien, les héros de la transgression", La série musicale du 1er janvier 2023, sur France Culture. 

- "Femme Vie Liberté : les voix de la révolution en Iran", La série musicale du 7 mai 2023, sur France Culture

- "Les artistes au coeur de la Révolution" 

- «Toomaj Salehi, "le rappeur le plus courageux du monde" condamné en Iran», vidéo de Courrier International.

mardi 27 février 2024

"Baraye" : un hymne pour la liberté et contre l'Iran corrompu des mollahs.

L’instauration de la République islamique d'Iran en 1979 renverse le régime monarchique du shah et impose un régime théocratique et obscurantiste. Très vite, l'ayatollah Khomeini, chef suprême de l’État, élimine toute opposition. Le Conseil des gardiens de la constitution, l'institution clef du régime, juge tout à l'aune de la conformité avec l'islam, tandis que le président élu, qu'il soit un modéré ou un conservateur, ne fait office que d'exécutant. Les mollahs exigent le voilement des femmes, en dépit de manifestations de protestation. Dès lors, le port obligatoire du voile constitue un des piliers fondamentaux du régime. Une loi de 1983 formalise cette obligation. Les bassidjis (brigades des mœurs en 2005) et les gardiens de la révolution se chargent de traquer les femmes "mal voilées".

Plusieurs mouvements de protestations tentent d'infléchir le cours des événements. En vain. La révolte estudiantine de l'été 1999 est écrasée dans le sang. En 2009, les classes moyennes lancent la "révolution verte", menant la fronde contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad, réclamant l'instauration de la démocratie. Les acteurs de ce mouvement urbain ne revendiquent pas la chute du régime, mais des réformes d'ampleur. En vain. À l'hiver 2017-2018, les classes populaires crient leur désespoir dans la rue. Le président Rohani, prétendument modéré, réprime pourtant durement les manifestations de protestation. 

Mohammad Reza Shajarian - Déposez Votre Arme
Mohammad Reza Shajarian - Déposez Votre Arme

L'élection d'Ébrahim Raïssi, en 2021, est marquée par un durcissement de la police des mœurs. C'est dans ce contexte explosif qu'éclate un soulèvement, le 16 septembre 2022. Ce jour-là, Mahsa Jina Amini, étudiante de 22 ans, meurt à l’issue de son placement en garde à vue par la police des mœurs, au prétexte qu'une mèche de cheveux sortait de son voile. (1) La révolte revêt une dimension nationale. Au premier rang des protestataires se trouvent les femmes, les étudiants, les classes populaires. Tous aspirent à chasser un régime honni, qui se lance dans une surenchère sécuritaire et sème la mort, alors même que les difficultés économiques s'accumulent, en lien avec la baisse des revenus du pétrole. Tandis que les dépenses militaires ou celles liées au programme nucléaire explosent, les dépenses sociales chutent.  

Matt Hrkac from Geelong / Melbourne, Australia, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Les manifestants lancent le slogan "femmes, vie, liberté". Par son ampleur, le mouvement fait vaciller le régime, au sein duquel des dissensions apparaissent. Les critiques se font entendre chez les civils, mais aussi parmi les autorités religieuses. Elles portent sur le caractère dictatorial et corrompu du régime, mais aussi la violence de la répression et des arrestations de masse. Couvertes par Ali Khamenei, le guide suprême de la Révolution islamique, les exactions commises provoquent plus de 500 assassinats. Les milices surveillent et traquent les femmes non voilées ou, d'après eux, mal voilées. (2) Les policiers filment les passantes et les conductrices en infraction. Ces dernières reçoivent des amendes ou une convocation au poste de police. Etre une femme en Iran, c'est l'obligation de porter le hijab quand on sort de chez soi, ne pouvoir ni danser, ni chanter dans l'espace public ou pratiquer un sport en extérieur. L'avortement reste interdit. Quand les hommes ont la possibilité de contracter une sorte de mariage à l'essai ou d'avoir plusieurs épouses, les adolescentes peuvent être mariées à partir de 13 ans. L'homme vaut le double de la femme, comme le prouvent les témoignages en justice. 

Cette législation rétrograde ne semble absolument pas ou plus en phase avec les transformations de pans entiers de la société iranienne. La modernisation est à l'œuvre. Les jeunes femmes, aujourd'hui instruites et alphabétisées, adoptent des comportements sociaux et démographiques en décalage complet avec ceux imposés par le régime. Aujourd'hui, les Iraniennes se marient en moyenne à l'âge de 26 ans; si le mariage de petites filles persiste au sein des franges les plus pauvres de la population, il semble en net recul. De même, le taux de polygamie n'est que de deux pour cent.

Aussi, malgré la répression, la révolte continue de couver, sous-jacente. Désormais, il ne s'agit plus de réformer le régime, mais de le renverser et de séparer la religion de l'Etat. La résistance prend des formes inédites. Les femmes refusent par exemple de porter le voile, et, chose inédite, sont enfin soutenues par des hommes, conscients que l'aspiration à la démocratie implique la fin des discriminations sexistes, ainsi qu'une véritable égalité pour les minorités religieuses et ethniques.  

Les résistances gagnent également le monde culturel, et en particulier la musique, un art que, dès l'origine, le régime prend en mauvaise part. "Nous devons éliminer la musique", proclame Khomeyni, en 1979. L'instauration de la République islamique entraîne donc le déclin de la musique, traditionnelle ou pop. Cette dernière est alors suspectée de corrompre la jeunesse et de diffuser les influences dissolvantes du "Grand Satan" américain. Au cours de la décennie 1970, la pop iranienne a connu un grand essor, avec l'émergence de chanteuses talentueuses, à l'image de Gougoush. Or, la chute du shah s'accompagne de l'interdiction des concerts et de la fermeture des salles de spectacle. Les femmes ne peuvent désormais plus se produire seules sur scène. La musique ne se perpétue qu'à la condition d'emprunter les circuits clandestins (cassettes pirates). Pour poursuivre leurs activités, beaucoup d'artistes doivent s'exiler. 

Au cours des années 1990, une timide ouverture desserre le carcan coercitif. La musique traditionnelle retrouve droit de citer, avant que l'élection du président Khatami, en 1997, ne permette à la pop de se faire entendre de nouveau. Les productions restent soumises à un contrôle préalable du ministère de la Culture et de l'Orientation, qui donne le la, ou plutôt ne donne pas le la, à tous ceux dont les textes, le tempo ne correspondent pas aux canons imposés par le rigorisme religieux ambiant. Rock et rap, aux paroles "idécentes" et aux rythmes trépidants, sont donc bannis. Pourtant, en dépit de la censure et des interdits, une scène underground, dynamique et clandestine, apparaît à Téhéran. A l'abri des regards, les musiciens répètent dans les caves ou les logements privés. (3) Ces artistes dissidents cherchent à échapper aux forces de sécurité qui veillent, traquent et persécutent. Les progrès techniques apparus au cours des deux dernières décennies offrent cependant de nouvelles perspectives aux musiciens libres, rendant aussi plus difficile leur censure. Le déploiement d'internet et le développement des smartphones permettent ainsi d'enregistrer des vidéos et de diffuser les chansons. Rockeurs et rappeurs deviennent les hérauts d'une jeunesse aspirant à vivre dans une société pluraliste, sécularisée, ouverte et tolérante. Les risques encourus restent grands pour les artistes qui vivent toujours en Iran, comme le prouvent les persécutions dont est actuellement victime le rappeur Toomaj Salehi.


La vague de protestation qui fit suite à la mort de Mahsa Jina Amini ne pouvait laisser indifférents les musiciens, eux-mêmes durement traités par le pouvoir. Une semaine après le décès de la jeune kurde, une chanson vient percuter le mur du silence imposé par les gardiens de la révolution. Le morceau a pour titre Baraye , un terme persan que l'on peut traduire par "pour" ou "à cause de". Or, en quelques heures à peine, il s'impose comme l'hymne du soulèvement. Shervin Hajipour, un jeune homme de 25 ans originaire de Babolsar au nord du pays, l'a enregistré dans sa chambre, avant d'en diffuser la vidéo sur les réseaux sociaux. Vainqueur d'un télécrochet quelques mois plus tôt, le chanteur jouit déjà d'une grande popularité. La force de son morceau réside dans sa construction malicieuse, prenant la forme d'un collage de 31 tweets comprenant le hashtag mashaamini. De la sorte, Hajipour devient l'interprète d'internautes excédés par l'absence de libertés, usés par les violences d'un régime obscurantiste et répressif. Le titre n'est pas un réquisitoire, mais un plaidoyer. Plutôt que de fustiger la cruauté du pouvoir, les paroles témoignent des aspirations de manifestants, qui rêvent de danser dans la rue, de mener une vie normale, décente, libre. Ce faisant, la chanson dresse un portrait en négatif de la République islamique d'Iran et contribue à donner un écho aux revendications de la jeunesse iranienne. Le morceau touche au cœur, car il résume en peu de mots les aspirations profondes et les revendications du peuple.  "Pour la liberté de danser dans la rue / Pour la peur au moment de s'embrasser / Pour nos pères et nos soeurs disparues / Pour changer les mentalités arriérées / Pour l'humiliation ne ne plus pouvoir nourrir sa famille / pour le désir d'une vie ordinaire"

"Pour tout les antidépresseurs qu'on consomme / Homme, patrie, prospérité / Pour celles qui auraient préféré être un homme / Femme, vie, liberté / Pour la liberté (3X)"

"Le cahier de doléances qu'est cette chanson énumère l'injustice économique, la ségrégation des femmes et des minorités («Pour les enfants-ouvriers afghans»), la corruption, l'intoxication idéologique («Pour ce paradis obligatoire»), le manque de libertés. L'écocide est également évoqué dans plusieurs vers, qui parlent de la disparition de la faune sauvage (...) ou des arbres fanés (...) dans un Téhéran devenu irrespirable sous l'effet de la pollution de l'air." (source I p 65)

Le morceau est diffusé en boucle dans les maisons et les voitures, accompagnant les manifestations comme les gestes de désobéissance… Porte-voix de la révolution en cours, Le chanteur fait sien le slogan des Iraniennes : "Femme, vie, liberté". Pour avoir écrit ce titre, Hajipour est arrêté par les Gardiens de la révolution et retenu jusqu'au début octobre 2022 par la police, qui l'oblige à effacer la chanson de ses réseaux sociaux. (4) Loin de l'objectif recherché, la censure contribue, au contraire, à populariser une chanson, qui échappe désormais totalement à son auteur. En 48 heures, la vidéo du morceau atteint les 40 millions de vues. Bien que supprimée de la page Instagram de Shervin Hajipour, Baraye devient virale, gagnant une notoriété internationale, car reprise par des Iraniens de la diaspora ou des artistes de renommée mondiale, à l'instar de Coldplay.

Début mars 2024, les autorités iranniennes condamnent Sharvin Hajipour à 3 ans et huit mois de prison pour "activités de propagande contre la République islamique" et d'"incitation à l'émeute".

Conclusion : Un an et demi après le mouvement né de la mort de Mahsa Amini, les gardiens de la révolution ne parviennent toujours pas à museler la contestation qui prend de plus en plus la forme d'une désobéissance civile. En dépit des risques encourus, les protestations perdurent et prennent une forme moins frontale, mais toujours aussi créative. Combien de temps ce régime antidémocratique, corrompu et impopulaire pourra-t-il se maintenir ? Difficile de le dire; toujours est-il que les chanteurs auront pris leur part dans la dénonciation d'un système vermoulu et rejeté par l'écrasante majorité de la population iranienne.

Notes:

1. La jeune femme, originaire de la ville de Saqez dans le Kurdistan iranien, était en visite à Téhéran lors de son arrestation. 

2. Toutefois, la police des moeurs, qui violentait littéralement les femmes, semblent avoir disparu.

3. En 2009, le film "Les Chats persans" du réalisateur Bahman Ghobadi retrace le parcours chaotique de jeunes Iraniens qui cherchent à créer leur groupe de rock. 

4. Hajipour doit publier une vidéo sur son compte Instagram, dans laquelle il s'excuse pour son irresponsabilité en précisant qu'il n'a aucune intention politique. "Cette technique intrusive nouvelle, l'autoconfession forcée publiée sur les coptes des réseaux sociaux des personnes arrêtées, sera beaucoup utilisée désormais par les forces de répression. Elle charge les opposants de la production et la diffusion de «l'aveu», les transformant temporairement en bourreaux d'eux-mêmes." (source I p 64)

 Sources:

A. "En Iran et dans le monde, un mois de contestation après la mort de Mahsa Amini." [France Info] 

B. "Iran: combien de révolutions?" [Le Dessous des Cartes sur Arte]

C. «"Baraye", l'hymne du soulèvement iranien.» [Le Monde]

D. "Spéciale Iran : les artistes au cœur de la révolution", France Culture va plus loin le samedi. 

E. "Iran : une contestation étouffée." Entretien avec Azadek Kian. Une leçon de géopolitique du Dessous des cartes.

F. Anaïs Fléchet : "La musique, dans les caves et sur les toits", in L'histoire n° 506, avril 2023.

G. Articles du Courrier international, #AuxSons, The Markaz Review.

H. "Le rappeur Toomaj Salehi, voix de la révolte contre les Mollahs", la BO du monde du lundi 4 décembre 2023.

I. Chowra Makaremi : "Femme ! Vie ! Liberté!", La Découverte, 2023.

jeudi 14 septembre 2023

Burn the witch: si la chasse aux sorcières métait chantée.

Entre 1420 et 1440 dans les marches alpines du duché de Savoie, en particulier dans le Valais, des procès en sorcellerie d'un nouveau genre sont organisés. La sorcellerie traditionnelle, qui consiste à commettre des maléfices et à jeter des sorts cède le pas devant la sorcellerie démoniaque et collective pratiquée dans le cadre du sabbat. Le sorcier ou la sorcière est érigé par ceux qui les inventent comme de nouveaux boucs émissaires de la Chrétienté, après les Juifs, les hérétiques, les lépreux. La chasse s'inscrit dans le prolongement des mouvements de répression des courants religieux dissidents. 

La version podcast du billet >

Eugène Samuel Grasset (1845-1917), Public domain, via Wikimedia Commons

Dans un contexte de vive tension religieuse et de remise en question du clergé, ce dernier s’invente de toute pièce un nouvel ennemi. Les théologiens chrétiens attribuent de plus en plus les malheurs du temps (peste, crise économique, Grand Schisme) au diable. Pour s'imposer Satan se cherche des alliés sur Terre: les Sorciers. Des traités (1), rédigés à la fin de la période médiévale, propagent l'idée de l'existence d'une société secrète, une secte qui se réunirait la nuit, en secret, pour adorer le diable, forniquer, ripailler lors du sabbat, rassemblement nocturne au cours duquel se commettraient les sacrifices les plus infâmes. Le sorcier rend hommage au diable sous la forme d'un baiser obscène sur le postérieur, scellant ainsi son alliance avec le diable. Les participants y cuisinent et mangent de la chair humaine, dansent et s'unissent charnellement au démon. Lors de ces ébats contre nature, la violence est de mise et le coït avec le diable douloureux. Les sorciers confectionnent des maléfices à base de graisse d'enfant ou de substances toxiques destinés à répandre le mal autour d'eux. Dès lors pour les autorités judiciaires, il convient donc de débusquer les agents de subversion de la chrétienté: les sorciers et sorcières. La mythologie du complot est à l’œuvre.

"la Salsa du démon", interprétée par le Grand Orchestre du Splendid, donne la parole à une sorcière plus volubile que dangereuse. Dépeinte sous les très d'une mégère, vieille et moche, elle ne se sépare pas de son balais. D'après les traités de démonologie, les sorcières se rendaient au sabbat en se déplaçant sur des sièges, puis juchés sur des balais ou des bâtons. "Horreur malheur / Oui, je suis la sorcière (horreur) / J'suis vieille, j'suis moche, j'suis une mégère (horreur, malheur) / Oui, oui, oui, sur mon balais maudit (horreur) / J'aime faire du mal au tout petit."

Un cadre juridique et théologique se met en place à la fin de la période médiévale. Désormais, magiciens et jeteurs de sorts sont soupçonnés d'invoquer les démons et de pactiser avec le diable. Qualifiés d'hérétiques, idolâtres et apostats, ils deviennent passibles d'une condamnation à mort. Lors des visites pastorales, prêtres et prédicateurs incitent les fidèles à la délation des sorciers. Les populations livrent les noms des personnes qu'elles soupçonnent d'être à l'origine de la mort d'un enfant ou du bétail, d'avoir déclenché une calamité naturelle entraînant de mauvaises récoltes ou encore de rendre les hommes impuissants. En un mot, d'avoir attaqué le capital de la communauté et stérilisé la vie. La rumeur publique, appuyée sur les dénonciations, permet d'ouvrir une procédure inquisitoire. Cette procédure d'exception élaborée au XIII° siècle par les Dominicains devient le modèle de la justice séculière et permet le recours à la torture. Tenue au secret, sans défenseur, la personne incriminée ne connaît souvent ni son accusateur, ni les motifs de son emprisonnement. Ainsi, une fois lancée, la machine judiciaire, implacable, broie les prévenus, transformés en sorciers et sorcières à brûler. 


Avec "la sorcière et l'inquisiteur", les Rita Mitsouko imaginent l'arrivée de l'inquisiteur dans une région, puis sa confrontation avec une sorcière. Lors de la séance de torture, rien ne se passe comme prévu, et en dépit de ses efforts, c'est bien le cœur du tortionnaire qui finit par céder.

En cas de présomption très forte de culpabilité, le juge sollicite un chirurgien ou un médecin afin d'identifier la « marque du diable », cette fameuse empreinte que le démon aurait laissé sur le corps des personnes s’adonnant au sabbat. (2) A l'aide d'aiguilles, il s'agit de déceler sur le corps dénudés des accusés une zone dite « d’insensibilité », témoins du passage du malin. La preuve corporelle établie, il s’agit d'obtenir des aveux. 

"La chanson du bon chasseur de sorcière" de la Compagnie l'indécente retrace toutes les étapes de la procédure contre une inculpée. En vertu d'une chaîne immuable, cette dernière est dénoncée, accusée, incriminée, soumise à la marque du diable, puis à la torture. Les aveux arrachés et répétés, elle est exécutée.

L'accusée est soumise à un interrogatoire standardisé, formé de questions fermées. Le recours à la torture est systématique. Elle subit l’estrapade, une torture qui consiste à suspendre la victime au bout d’une corde puis à la jeter dans le vide afin de lui disloquer les os. Les mêmes questions reviennent sans cesse selon un système d’interrogatoire circulaire.Épuisée, brisée, soumise au feu roulant des questions d'un magistrat expérimentée, la suppliciée finit souvent par passer à table, dénonçant à son tour de prétendus complices du complot satanique. Ainsi, en vertu d’un cercle vicieux, de nouveaux suspects sont arrêtés, torturés. Une fois sorti de la salle de torture, l'accusé doit réitérer ses aveux.

Les tribunaux condamnent alors généralement au bûcher, plus rarement à la décapitation ou encore la noyade. Le bras séculier se charge d'accomplir la sentence. Le corps est réduit en cendres, privant donc de sépulture chrétienne et empêchant la résurrection du corps. Le châtiment par le feu permet également de purifier la société chrétienne du mal qu'elle a abrité, mais aussi de dissuader par l'exemple. Il se déroule donc en public.

Ripaille, un groupe de prog rock aujourd'hui oublié, publie en 1977 un album-concept intitulé "la vieille que l'on brûla". Il y est question d'une vieille femme seule, accusée de sorcellerie par la communauté villageoise, après le meurtre non élucidé d'une voisine. "Sur la place du marché, pour des histoires de sorcières / Hier / le crucifix levé approche le curé / Embrase les fagots / Que le feu purifie"

La traque systématique des sorcières, sous la forme de véritables chasses, s'épanouit à l'époque moderne dans une Église en crise, bientôt fracturée par la Réforme. Entre 1560 et 1660, la répression sévit dans les Alpes et gagne de nouvelles régions telles que l'axe rhénan ou le saint-Empire romain germanique, un espace en crise spirituelle et politique, fracturé en des centaines d’États. Protestants et catholiques s'y déchirent en de sanglantes guerres de religions. C'est dans ce contexte anxiogène que s'épanouit la détestation des femmes, une haine déjà bien ancrée dans la vie culturelle et religieuse. Les démonologues défendent l'idée que les femmes sont à l'origine de toutes les perversions, l'incarnation du péché originel. Essentialisées, elles auraient un corps nauséabond composé d'humeurs froides et humides. Un traité de 1486 contribue à faire d'elles les principales victimes de la chasse (7 à 8 sur 10 pour l'époque moderne, avec toutefois d'importantes disparités selon les lieux). L'ouvrage du dominicain Institoris sert de référence aux chasseurs. A la faveur de l'imprimerie, il se répand dans toute l'Europe. Intitulé Le "marteau des sorcières", ce best seller identifie le maléfique au féminin, témoignant d'une peur et d'une haine obsessionnelle contre les femmes, dépeintes en séductrices, voleuses de pénis et lascives. Il insiste également sur le pouvoir nocif des règles.

Dans un de ses premiers enregistrements, le tout jeune Laurent Voulzy fait de "la sorcière" la victime expiatoire d'un ordre social chancelant. "Ils m'ont battu, cloué un hibou / Un hibou à ma porte / On juge les sorcières traînées au bûcher / Le Diable les emporte / Ils ont fait cercle et se sont mis à danser / Autour de flammes qui commençaient à monter

Jusqu'à la fin, elle n'a pas compris / N'a pas compris / Pas une fois elle n'a poussé de cri / Poussé de cri / Elle m'a regardé dans la fumée brune
"

 Chaque région a son histoire de la chasse et ses spécificités (sexe des victimes, âge, milieu social, monde rural ou citadin).  Dans certaines régions helvétiques, on ne frappe que des hommes, dans d'autres que des femmes, dans le royaume de France, ces dernières sont aussi nombreuses que leurs homologues masculins. Toutes les femmes sont susceptibles de faire l'objet de poursuites, mais certains profils sont particulièrement visés. C'est le cas des femmes seules échappant à la tutelle masculine. Les veuves concentrent les craintes, car en survivant à leur mari, elles prêtent le flanc aux accusations les plus graves. De même, les guérisseuses des campagnes ou les sage-femmes entrent progressivement dans le collimateur des chasseurs de sorcières. (3) Envisagées comme des concurrentes directes des prêtres, leur recours à des rites prétendument magiques, leur usage des plantes médicinales deviennent suspects au yeux du clergé. L’anathème contribue à marginaliser tout un pan du savoir féminin. Et, pour les médecins - des hommes - la chasse aux sorcières est aussi un moyen de s'octroyer le monopole des corps malades.  

Chez Claire Gimatt, la sorcière adopte les traits d'une guérisseuse, adepte des plantes médicinales. "Sorcières" "Au fond des forêts / j’ai trouvé la sorcière / bannie, condamnée / femme aux plantes amères / Elle guérissait les maux des hommes, des femmes, des animaux / juste avec des herbes broyées dans de l’eau / interdite d’onguent, elle n’est qu’une ombre / qui hante les bois, qui rôde avec les chats noirs"

La misogynie ambiante accuse les femmes célibataires d'avoir une sexualité débridée et d'être ainsi à l'origine des naissances adultérines. Le fait de cantonner les femmes aux tâches ménagères les rend également plus suspectes. Quoi de plus simple pour une cuisinière que de concocter un philtre maléfique, de jeter du poison dans la marmite ou dans l'eau. Ainsi, cette place stratégique, derrière les fourneaux, en fait une coupable idéale. Au fil des décennies, la chasse cible de plus en plus les femmes, surtout les plus pauvres. Rappelons que ceux qui traquent sont des hommes. Eux seuls ont la mainmise sur tout le processus de poursuite des sorcières: juges, chirurgiens, bourreaux.

Derrière la persécution se cache un imaginaire du complot, un fantasme, un schème. Cet imaginaire du complot est ancien. Il apparaît dès le début du XIV°, avec la dénonciation de différents groupes accusés de mille maux: les Templiers, les lépreux, les Juifs, les hérétiques vaudois, puis les sorcières. La croyance est très répandue comme le prouve le cas de Jean Bodin (1530-1596). Le brillant juriste, auteur de La démonomanie des sorciers (1581), considère que les sorciers sont infiltrés partout, dans la magistrature, à la Cour, dans l’Église, jusque dans l'entourage du roi de France... Cette croyance en un complot généralisé perdura longtemps. Les conspirationnistes se choisiront de nouvelles cibles, les jésuites, les francs-maçons, encore les juifs...


Dans la "Chasse aux sorcières" d'Hippocampe fou, l'accusée retourne le stigmate, insistant sur l'utilité sociale de la sorcière. Faiseuse d'ange, elle est aussi celle qui accueille les enfants mal-formés dans son antre. Au bout du compte, le mal n'est pas là où on le cherche. "Nous vous accusons de pratiquer de sombres ablutions, / De laisser cours à vos pulsions les plus démoniaques, / De danser nue sous l'orage / Mais voici venu le temps des punitions comme l'a prédit l'oracle. / Vous n'êtes qu'une sorcière, une tortionnaire hors-pair ; / Noir est le sang qui coule dans vos artères. / Nous allons vous étriper, crever vos yeux, / Purifier votre âme par le feu. Amen. " 

Au fil du XVII° siècle, les bûchers se raréfient. En 1682, un arrêt du Parlement de Paris décriminalise la sorcellerie. Les inculpations trop vagues ne conduisent plus à un procès, le recours à la torture se raréfie. Les autorités utilisent des dispositifs de freinage afin de calmer les ardeurs de petits seigneurs trop zélés. L'historien Robert Mandrou explique ce recul par la poussée du rationalisme chez les intellectuels. De plus en plus présents lors des procédures judiciaires, les médecins portent un nouveau regard. La marque n'est plus vue comme d'origine diabolique, mais comme le stigmate d'une pathologie. (4) Les coups contre la traque des sorcières sont parfois même portés depuis l'intérieur même du système. Ainsi, le jésuite Frédéric Spee, confesseur de sorcières, finit par témoigner contre le dispositif. Dans un traité publié de manière anonyme, il démonte de manière très précise les procédés utilisés par les bourreaux pour extorquer des aveux. Dans la plupart des pays d'Europe, la sorcellerie est ravalée au rang de superstition, indigne donc d'être poursuivie en justice. 

Dans certaines régions cependant, les exécutions se poursuivent longtemps. C'est le cas dans les colonies anglaises d'Amérique du Nord avec le procès des sorcières de Salem dans le Massachusetts, en 1692. Certes, en France, quelques procès retentissants défrayent la chronique dans la première moitié du siècle, comme l'affaire des possessions d'Aix-en-Provence (1609-1611), celles de Loudun (1632-1634), de Louviers (1643-1647), d'Auxonne (1658-1663). Ces affaires se distinguent cependant des précédentes car elles se déroulent au cœur des villes, dans des couvents féminins où se nouent normes religieuses plus strictes, intrigues politiques locales et troubles psychologiques. Et, chaque fois, ce sont des hommes qui finiront sur le bûcher.

"Mords toi la langue / Jure de la fermer / Invente quelque chose / Invente quelque chose de bon ... (...) Brûle la sorcière / Réduis-la en cendres et en os.", chante Queen of the Stone Age dans leur morceau "Burn the witch". Derrière la sorcellerie se cache aussi des histoires de jalousies et de paranoïa. Les perturbations météorologiques, entraînent des vagues de dénonciation et l'ouverture de procès. Les autorités cherchent ainsi à purger les mauvais éléments des sociétés villageoises. 

La représentation des sorcières ne cesse de se transformer au gré des époques et des attentes. Figure du mal absolu ou de la liberté féminine, elle offre des visages extrêmement divers. Le personnage de fiction se présente bien souvent sous deux formes contraires : la jeune sorcière séduisante incarnant l'eros, et la vieille femme monstrueuse, personnification de la mort. Elle s'impose comme une source d'inspiration dans le domaine de la peinture (pour Goya, Dürer ou Bosch) et la littérature, que l'on songe à la Célestine de Fernando de Rojas, au Macbeth de Shakespeare, aux créatures inquiétantes des contes de Perrault ou des frères Grimm ou encore à la sorcière romantique et rebelle chez Michelet. (5)

Le sabbat fournit un prétexte rêvé aux artistes peintres. Ainsi, vers 1550, la Sorcière d'Albrecht Dürer(vers 1500) prend les traits d'une vieille femme nue, juchée sur un capricorne. Chez Francisco de Goya (1746-1828), la représentation de la sorcière permet de mettre en scène la bêtise, l'esprit superstitieux et l'obscurantisme de ses contemporains.

Dans Macbeth, écrit par Shakespeare au début du XVII° siècle, les prophéties délivrées par les trois sorcières rythment l'intrigue. Elles symbolisent le chaos et la discorde, concoctant des philtres à l'attention du général régicide. 

Les musiciens se plaisent également à décrire l'intrigant ballet des sorcières dont les incantations et autres philtres magiques suscitent la fascination. L'opéra mobilise particulièrement les sorcières de la mythologie gréco-romaine: Alcina (6) chez Haendel, Didon chez Purcell, Médée pour Cherubini et Charpentier. Verdi, quant à lui,  puise l'inspiration chez Shakespeare. Terrées dans leur caverne, elles y concoctent des philtres maléfiques.

Au XX° siècle, le cinéma, la bande dessinée, la fiction achèvent la mue de la sorcière, de plus en plus souvent valorisée, voire réhabilitée. En 1926, la chorégraphe Mary Wigman propose Hexentanz, la « Danse de la sorcière ». Dans un état d'extase, l'inquiétante créature trouble et fascine. Dans La Belle au bois dormant (1959), la sorcière Maléfique possède le don d’ubiquité. Les séries comme la « Sorcière bien aimée » ou « Charmed » la valorisent, tout en la rendant assez inoffensive.

De nos jours, la figure de la sorcière s'est imposée comme une égérie pour les féministes. Dans l'Europe en ébullition de la fin des années 1960 et de la décennie suivante, la sorcière est enrôlée sous la bannière des mouvements contestataires de gauche comme l'incarnation d'un désir de transformation de la société et d'insurrection contre le patriarcat. (7) Dans les milieux lesbiens et queer, parfois organisés en Witch Bloc, la sorcière incarne un autre type de sexualité, en lutte contre l'hétéronormativité et le patriarcat. (8) Dans le Shining de Kubrick, la sorcière est une superbe jeune femme nue qui se transforme lorsque Nicholson l'étreint en un un cadavre en putréfaction. Dans La Belladone de la tristesse (1973), un film d'animation librement adapté de La Sorcière de Michelet, une très belle jeune femme, victime d'un viol collectif, se transforme en un ange de vengeance et d'extermination.

Une « sorcière comme les autres » d'Anne Sylvestre (1975) est une chanson adressée par une femme aux hommes. Après avoir rappelé à quel point elle s'est mise aux services de ces derniers, l'énonciatrice affirme sa capacité à s'émanciper. Le titre prône l'égalité.  

Dans l'imaginaire, la sorcière est désormais envisagée comme une femme forte qui décide de vivre de manière indépendante, en marge certes, mais échappant à la pesante tutelle masculine. Pour les adeptes de la Wicca, un mouvement spirituel néopaïen apparu en Grande-Bretagne dans les années 1950, la sorcière devient la détentrice de croyances ancestrales et le sabbat une réunion entre femmes et le lieu d'épanouissement de la sororité.

Alors qu'une accusation de sorcellerie pouvait vous envoyer au bûcher, de nos jours, certaines se revendiquent "sorcières". Ainsi pour Pomme et Klô Pelgag, "si tu sais être seule dans la vie / Si tu suis ton instinct dans la nuit / Si tu n'as besoin de personne pour te sauver / Si tu trouves que rien ne remplace ta liberté", "tu es sûrement une sorcière".

La figure de la sorcière est réhabilitée. Elle est désormais envisagée comme une femme savante, indépendante, artiste...

C°: Les chasses aux sorcières de l'époque moderne ont conduit aux bûchers des femmes, des hommes et même des enfants. Il est difficile d’établir un bilan des victimes. Sur les 110 000 procès identifiés entre 1580 et 1640, on dénombre de 60 à 70 000 condamnations à mort. Les suppliciés appartiennent à des groupes sociaux très divers, du notable au marginal. 

 Derrière la traque des déviants, il convient d'insister sur les motivations politiques de la chasse. Ainsi, la répression du crime a permis l'affirmation du droit de haute justice ou l'exercice d'une justice d'exception, notamment dans les zones frontières fragiles, où l'obéissance restait problématique (marges de Savoie, Pays Basque, Lorraine). D'autre part, l'incitation à la délation a constitué un exutoire, un moyen de régulation des conflits sociaux ainsi qu'une opportunité pour les autorités judiciaires d'éliminer les vengeances privées. Enfin, si la traque des sorcières émane des cercles du pouvoir politique, judiciaire et religieux, elle n'en a pas moins trouvé un écho très fort au sein de la société toute entière et ce sont bien des accusations populaires qui déclenchent la machine répressive.


En utilisant la figure de la sorcière, l'impressionnant morceau "Burn the witch" de Radiohead peut être interprété comme une dénonciation de la paranoïa et de l'intolérance de nos sociétés occidentales face à la crise migratoire. "Restez dans la pénombre / Acclamez la potence / C'est un rassemblement / C'est une lente attaque de panique qui plane (...) Brûle la sorcière / Brûle la sorcière / Nous savons où tu vis."

La chasse aux sorcières est un dispositif de terreur, un dispositif qui produit l'ennemi. Ainsi, une fois que la traque cesse, les sorcières se volatilisent. Dans ses "Lettres philosophiques", Voltaire note que "les sorcières ont cessé d'exister quand nous avons cessé d'en brûler." Rappelons pour finir que le crime de sorcellerie est imaginaire et qu'il s'agit d'un crime forgé par les élites intellectuelles, laïques et religieuses.

Notes:

1. Le plus célèbres de ces traités de lutte contre la sorcellerie se nomme le Malleus Maleficarum (« Marteau des sorcières »). Ce traité, rédigé en latin par un dominicain est imprimé vers 1486. Conçu pour les inquisiteurs et les agents de la justice ecclésiastique ou laïque, le texte fournit des cas pratiques et s'organise sous forme de questions-réponses dans lesquelles pouvaient puiser les enquêteurs. L’ouvrage, qui connaît une très grande diffusion en Europe, alimente et témoigne de la misogynie ambiante.

2. L’examen s’accompagne souvent d’une pesée car les juges sont convaincus que le corps diabolique est, par nature, plus léger que l’air. La « preuve par l’eau » constitue une autre preuve de sorcellerie. Quand on suspecte une femme d’être sorcière, on la dénude, puis on la jette à l’eau. Si elle coule, elle était normale, mais elle coule... Face, tu perds, pile, tu perds aussi. 

La marque est censée apporter une marque scientifique, irréfutable de la présence du diable. 

3. Dans le Malleus Maleficarum, la sage-femme représente le mal absolu. Les inquisiteurs les accusent de tuer les nouveau-nés afin d’utiliser leurs corps pour des rituels sacrilèges lors des sabbats. Dès lors qu’un accouchement se passe mal (ce qui était extrêmement fréquent à l’époque), les sage-femmes se retrouvent confrontées aux soupçons des parents. Beaucoup d’entre elles font l’objet de procès en sorcellerie.  

4. Les médecins ne considèrent plus les inculpées comme des ensorcelées diaboliques, mais comme des "mélancoliques". Au XVIII° et XIX° s., la sorcière  cède la place à l'hystérique, à enfermer et traite dans un asile.

5. En 1862, la Sorcière de l'historien Jules Michelet rompt avec l'image maléfique traditionnelle. Sa sorcière, jeune et belle, vit dans une humble chaumière avec son époux. Son destin bascule le jour où le seigneur la viole. Humiliée, elle devient « la sombre fiancée du diable », marginale et crainte. Pour l'historien, le savoir-faire médical des sorcières, combattu et disputé par l’Église et les médecins, devient pour Michelet une force positive. 

6. La sorcière apparaît dans la littérature gréco-latine sous le traits de Circé et Médée. La première transforme en pourceaux les compagnons d'Ulysse à l'aide d'un philtre. La seconde maîtrise l'art des onguents. Elle aide Jason dans sa quête de la Toison d'or avant de se venger de manière terrifiante de son infidélité. Le sabbat est absent des sources gréco-latines.

7. Citons le collectif féministe new-yorkais W.I.T.C.H. (Women's International Terrorist Conspiracy from Hell) pour « Conspiration terroriste internationale des femmes venues de l'enfer », les féministes italiennes et leur slogan "Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour" ou la revue française Sorcières créée par la philosophe Xavière Gauthier.  

8. Par empathie, mais au risque de l'anachronisme, certains auteurs contemporains assimilent la chasse aux sorcières à un "féminicide", plaquant sur le passé les grilles de lecture d'aujourd'hui.

Sources:

A. "Les sorcières, haïes, fascinantes" [émission Concordance des Temps du 8 février 2020 diffusée sur France culture]

B. "Présence des sorcières. Du bûcher à l'écoféminisme" [émission Signes des Temps du 3 novembre 2019 diffusée sur France culture]

C. "Les bandes originales des sorcières au cinéma." [l'émission Certains l'aiment FIP du 19 juin 2022 diffusée sur France musique]

D. Jean-Michel Sallmann: "Les sorcières, fiancées de Satan", découverte Gallimard. 

E. "La chasse aux sorcières", La série documentaire. (France Culture) La série au complet se trouve ici.

F. "Sorcières: la marque du diable", Jukebox (France Culture)

G. "Au terrible temps des sorcières", un podcast de Cyril Dépraz pour RTS, réalisé par Didier Rossat et produit par Magali Philip et Grégoire Molle. 

H. Un riche dossier de la RTS consacré à l'"histoire de la chasse aux sorcières". 

I. "La grande chasse aux sorcières - histoire d'une répression (XV°-XVIII° siècle) avec l'historien Ludovic Viallet. [Les Oreilles loin du Front]

J. "Bosch, Goya, Michel-Ange: 15 sorcières qui enchantent l'histoire de l'art" [Connaissance des Arts]