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mercredi 1 mai 2024

#SaveToomaj !

"Nous devons éliminer la musique", proclame Khomeyni, en 1979. L'instauration de la République islamique entraîne le déclin de la musique, traditionnelle ou pop. Cette dernière est alors suspectée de corrompre la jeunesse et de diffuser les influences dissolvantes du "Grand Satan" américain. Au cours de la décennie 1970, la pop iranienne avait pourtant connu un grand essor, avec l'émergence de chanteuses talentueuses, telles Googoosh. Or, la chute du shah s'accompagne de l'interdiction des concerts et de la fermeture des salles de spectacle. Les femmes ne peuvent désormais plus se produire seules sur scène. La musique ne se perpétue qu'à la condition d'emprunter les circuits clandestins (cassettes pirates). Pour poursuivre leurs activités, beaucoup d'artistes doivent s'exiler. 

Au cours des années 1990, une timide ouverture desserre le carcan coercitif. La musique traditionnelle retrouve droit de citer, avant que l'élection du président Khatami, en 1997, ne permette à la pop de se faire de nouveau entendre. Les productions restent cependant soumises à un contrôle préalable du ministère de la Culture et de l'Orientation, qui donne le la, ou plutôt ne donne pas le la, à tous ceux dont les textes et le tempo ne correspondent pas aux canons imposés par le rigorisme religieux ambiant. Rock et rap, aux paroles "indécentes" et aux rythmes trépidants, sont donc bannis. Pourtant, en dépit de la censure et des interdits, une scène underground, dynamique et clandestine, apparaît à Téhéran. A l'abri des regards, répétant dans les caves ou les logements privés, (1) les musiciens dissidents cherchent à échapper aux forces de sécurité qui veillent, traquent et persécutent. Les progrès techniques apparus au cours des deux dernières décennies ont offert de nouvelles perspectives aux artistes libres, rendant aussi plus difficile leur censure. Le déploiement d'internet et le développement des smartphones permettent ainsi d'enregistrer des vidéos et de diffuser les chansons. Rockeurs et rappeurs deviennent les hérauts d'une jeunesse aspirant à vivre dans une société pluraliste, sécularisée, ouverte et tolérante. 

Depuis 1979, plusieurs mouvements de protestations (révolte estudiantine de l'été 1999, "révolution verte" en 2009, les manifestations des classes populaire de l'hiver 2017-2018) tentèrent d'infléchir le cours des événements. En vain. L'élection d'Ébrahim Raïssi, en 2021, fut marquée par un durcissement de la "police des mœurs". (2) C'est dans ce contexte explosif qu'éclate un soulèvement, le 16 septembre 2022. Ce jour-là, Mahsa Jina Amini, étudiante de 22 ans, meurt à l’issue de son placement en garde à vue par la police des mœurs, au prétexte qu'une mèche de cheveux sortait de son voile. (3) La révolte revêt une dimension nationale. Au premier rang des protestataires se trouvent les femmes, les étudiants, les classes populaires. Tous aspirent à chasser un régime honni, qui se lance dans une surenchère sécuritaire et sème la mort, alors même que les difficultés économiques s'accumulent, en lien avec la baisse des revenus du pétrole. Tandis que les dépenses militaires ou celles liées au programme nucléaire explosent, les dépenses sociales chutent.  

La vague de protestation qui fit suite à la mort de Mahsa Jina Amini ne pouvait laisser indifférents les musiciens, eux même durement traité par le pouvoir. Une semaine après le début le décès de la jeune kurde, une chanson vient ainsi percuter le mur du silence imposé par les gardiens de la révolution. Le morceau a pour titre Baraye , un terme persan que l'on peut traduire par "pour" ou "à cause de". Nous en avons déjà parlé sur le blog. Le 24 septembre 2022, dans une vidéo rapidement devenue virale, une jeune femme anonyme reprend en persan Bella Ciao, la chanson érigée en symbole de résistance à toutes les oppressions. L'interprétation, sublime, propose une variante aux paroles originales. "O peuple, sois uni. Nous qui sommes debout jusqu'à demain, notre droit n'est pas faible."

 

Ces initiatives musicales, critiques du régime, font courir de grands risques à leurs autrices ou auteurs, comme le prouve la récente condamnation à mort de Toomaj Salehi. Rappeur engagé et très populaire, originaire d'Ispahan, Toomaj Salehi (توماج صالحی) naît en décembre 1990, dans une famille opposée à l'intégrisme religieux des mollahs. Adolescent, il se passionne pour le hip-hop et la figure de Tupac Shakur, ce qui le place très vite en porte-à-faux dans un pays où la police des mœurs traque et prohibe toute influence culturelle occidentale. Dans ses textes, Toomaj fustige l'ordre moral rétrograde imposé par la République islamique, les injustices et inégalités qui fracturent la société iranienne, la suppression des libertés fondamentales et l'assujettissement des femmes. En 2021, il obtient un succès important avec le morceau "Soorakh mooshe" (Trou de souris), dénonciation en règle de la corruption d'un régime rapace, dont les détournements financiers s'inscrivent dans une société en proie à la pauvreté. "Si tu as vu la douleur du peuple, / mais que tu as choisi de détourner ton regard. / Si tu as aperçu la répression des opprimés, / mais que tu as passé ton chemin. / Si tu l'as fait par peur / ou pour ne pas nuire à tes intérêts personnels, / alors, tu es complice du tyran, / tu es un criminel". 


Cette prise de parole courageuse suscite l'admiration de tous ceux qui veulent en finir avec le régime, mais lui attire aussi de très graves ennuis. Arrêté en septembre 2021, il est relâché sous caution. Après la mort de Mahsa Jina Amini participe au mouvement de protestation qui gagne tout le pays. Il publie le morceau "Meydoone jang", dans lequel il diffuse des images des manifestations. "Voici le champ de bataille. / Il est temps de dépasser nos peurs et d'affronter notre ennemi." Le rappeur brave encore la censure en publiant la chanson Faal, une diatribe contre l'absence de justice d'un régime au sein duquel "danser les cheveux au vent" constitue un crime. Avec Torkamanchay, Salhehi accuse le pouvoir iranien de se vendre à la Chine. "Si tu es un pouvoir religieux, pourquoi te soumets-tu à la Chine? / Pourquoi nous voles-tu pour le donner à ton ennemi?" Après quelques semaines de tergiversations, les mollahs engagent la répression. Plus de 500 Iraniens sont tués et près de 20 000 arrêtés, dont Salehi, en septembre 2022.

Condamné à 6 ans de détention pour "corruption sur terre", Toomaj est incarcéré. Placé à l'isolement, il subit des tortures. Libéré sous caution, le 19 novembre 2023, il accorde alors une interview à la Télé canadienne, dans laquelle il ne mâche pas ses mots. "En Iran, le bonheur est un crime. Danser est un crime. Un Iran libre, ce serait un pays où la police mœurs ne pourrait pas vous enlever en pleine rue, et avoir la loi de son côté. Un Iran libre, ce serait un pays où les agents du régime n'auraient pas le droit de commettre des viols ou des agressions sexuelles, ou à jeter de l'acide au visage d'une femme." Douze jours après avoir été libéré, le rappeur retourne en prison 12 jours plus tard. Le 24 avril 2024, un tribunal révolutionnaire le condamne à la peine de mort toujours pour "corruption sur Terre". Toutefois, selon le journal conservateur Hamshahri, "en raison de l'expression de remords par l'accusé, la justice a estimé que le chanteur avait le droit à une remise de peine", et sa condamnation transformée en longue captivité.

L'annonce de ce verdict suscite une vague d'indignation dans le monde entier. Des manifestations de soutien au "rappeur le plus courageux du monde", sont organisées. En médiatisant au maximum son cas, ses soutiens espèrent lui éviter la pendaison. En France, une tribune publiée dans Le Monde par un collectif d'artistes, d'écrivains et de militants des droits demande au président de la République d'agir au plus vite pour sauver le rappeur. Armin Arefi, grand reporter, en appelle, quant à lui, aux grands noms du rap français, afin de "faire du bruit".

Le cas de Toomaj Salehi est loin d'être isolé. Le régime s'en prend à tous les artistes, qui ne se conforment à l'idéologie au pouvoir. Le rappeur kurde Saman Yasin a été condamné à 5 ans de prison pour avoir "mené une guerre contre Dieu".  La dessinatrice Atena Fargahadani, qui tentait d'afficher un de ses dessins dans la rue, en avril 2024, a été violemment prise à partie, arrêtée et poursuivie pour "propagande contre l'Etat". Elle risque, elle aussi, la peine de mort. (4)

#SaveToomaj !

Mise à jour du 15/02/2025 : 

Emprisonné pendant deux ans pour avoir soutenu le mouvement "Femme, vie, liberté", Toomaj a été libéré le 1er décembre 2024, après que la sentence de mort à son encontre ait été annulée en juin par la Cour suprême iranienne.

Notes :

1. En 2009, le film "Les Chats persans" du réalisateur Bahman Ghobadi retrace le parcours chaotique de jeunes Iraniens qui cherchent à créer leur groupe de rock.

2. Instaurée en 2005 par le sinistre Ahmadinejad, cette police est chargée de veiller "au respect des valeurs islamiques dans l'espace public.

3. La jeune femme, originaire de la ville de Saqez dans le Kurdistan iranien, était en visite à Téhéran lors de son arrestation. 

4. Les anonymes ne sont pas davantage à l'abri. En décembre 2023, Sadegh Bana Motejaded, 70 ans, marchand de poisson sur le marché de Racht, dans le nord de l'Iran, publie sur son compte instagram une vidéo dans laquelle il chante une comptine. Il y incite les spectateurs à faire de même. Le message devient viral. Le morceau est remixé et réadapté en version électro ou hip-hop. Les autorités voient rouge. Sadegh est accusé de "production de contenu criminel" et sa page bloquée. Le chanteur amateur, et ceux qui l'accompagnent, sont arrêtés, battus et poursuivis. Or, loin de l'effet attendu, la répression ravive la contestation. Dans un pays où il est prohibé de danser et chanter en public, des hommes et des femmes décident de braver l'interdit, entamant des chorégraphies dans les rues, les parcs, les écoles. La répression et la terreur mettront bientôt un terme à cette forme de résistance.

Sources:

- "Le rappeur Toomaj Salehi, voix de la révolte contre les mollahs", dans la BO du monde diffusée sur France Inter le 4 décembre 2023. 

- "Pour l'Iran : Bizaram Az Dine Shoma de the Kiffness & Saba Zameni"

- "Shahram Shabpareh, Prison song

- "Persian pop et rap iranien, les héros de la transgression", La série musicale du 1er janvier 2023, sur France Culture. 

- "Femme Vie Liberté : les voix de la révolution en Iran", La série musicale du 7 mai 2023, sur France Culture

- "Les artistes au coeur de la Révolution

- «Toomaj Salehi, "le rappeur le plus courageux du monde" condamné en Iran», vidéo de Courrier International.

mardi 27 février 2024

"Baraye" : un hymne pour la liberté et contre l'Iran corrompu des mollahs.

L’instauration de la République islamique d'Iran en 1979 renverse le régime monarchique du shah et impose un régime théocratique et obscurantiste. Très vite, l'ayatollah Khomeini, chef suprême de l’État, élimine toute opposition. Le Conseil des gardiens de la constitution, l'institution clef du régime, juge tout à l'aune de la conformité avec l'islam, tandis que le président élu, qu'il soit un modéré ou un conservateur, ne fait office que d'exécutant. Les mollahs exigent le voilement des femmes, en dépit de manifestations de protestation. Dès lors, le port obligatoire du voile constitue un des piliers fondamentaux du régime. Une loi de 1983 formalise cette obligation. Les bassidjis (brigades des mœurs en 2005) et les gardiens de la révolution se chargent de traquer les femmes "mal voilées".

Plusieurs mouvements de protestations tentent d'infléchir le cours des événements. En vain. La révolte estudiantine de l'été 1999 est écrasée dans le sang. En 2009, les classes moyennes lancent la "révolution verte", menant la fronde contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad, réclamant l'instauration de la démocratie. Les acteurs de ce mouvement urbain ne revendiquent pas la chute du régime, mais des réformes d'ampleur. En vain. À l'hiver 2017-2018, les classes populaires crient leur désespoir dans la rue. Le président Rohani, prétendument modéré, réprime pourtant durement les manifestations de protestation. 

Mohammad Reza Shajarian - Déposez Votre Arme
Mohammad Reza Shajarian - Déposez Votre Arme

L'élection d'Ébrahim Raïssi, en 2021, est marquée par un durcissement de la police des mœurs. C'est dans ce contexte explosif qu'éclate un soulèvement, le 16 septembre 2022. Ce jour-là, Mahsa Jina Amini, étudiante de 22 ans, meurt à l’issue de son placement en garde à vue par la police des mœurs, au prétexte qu'une mèche de cheveux sortait de son voile. (1) La révolte revêt une dimension nationale. Au premier rang des protestataires se trouvent les femmes, les étudiants, les classes populaires. Tous aspirent à chasser un régime honni, qui se lance dans une surenchère sécuritaire et sème la mort, alors même que les difficultés économiques s'accumulent, en lien avec la baisse des revenus du pétrole. Tandis que les dépenses militaires ou celles liées au programme nucléaire explosent, les dépenses sociales chutent.  

Matt Hrkac from Geelong / Melbourne, Australia, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Les manifestants lancent le slogan "femmes, vie, liberté". Par son ampleur, le mouvement fait vaciller le régime, au sein duquel des dissensions apparaissent. Les critiques se font entendre chez les civils, mais aussi parmi les autorités religieuses. Elles portent sur le caractère dictatorial et corrompu du régime, mais aussi la violence de la répression et des arrestations de masse. Couvertes par Ali Khamenei, le guide suprême de la Révolution islamique, les exactions commises provoquent plus de 500 assassinats. Les milices surveillent et traquent les femmes non voilées ou, d'après eux, mal voilées. (2) Les policiers filment les passantes et les conductrices en infraction. Ces dernières reçoivent des amendes ou une convocation au poste de police. Etre une femme en Iran, c'est l'obligation de porter le hijab quand on sort de chez soi, ne pouvoir ni danser, ni chanter dans l'espace public ou pratiquer un sport en extérieur. L'avortement reste interdit. Quand les hommes ont la possibilité de contracter une sorte de mariage à l'essai ou d'avoir plusieurs épouses, les adolescentes peuvent être mariées à partir de 13 ans. L'homme vaut le double de la femme, comme le prouvent les témoignages en justice. 

Cette législation rétrograde ne semble absolument pas ou plus en phase avec les transformations de pans entiers de la société iranienne. La modernisation est à l'œuvre. Les jeunes femmes, aujourd'hui instruites et alphabétisées, adoptent des comportements sociaux et démographiques en décalage complet avec ceux imposés par le régime. Aujourd'hui, les Iraniennes se marient en moyenne à l'âge de 26 ans; si le mariage de petites filles persiste au sein des franges les plus pauvres de la population, il semble en net recul. De même, le taux de polygamie n'est que de deux pour cent.

Aussi, malgré la répression, la révolte continue de couver, sous-jacente. Désormais, il ne s'agit plus de réformer le régime, mais de le renverser et de séparer la religion de l'Etat. La résistance prend des formes inédites. Les femmes refusent par exemple de porter le voile, et, chose inédite, sont enfin soutenues par des hommes, conscients que l'aspiration à la démocratie implique la fin des discriminations sexistes, ainsi qu'une véritable égalité pour les minorités religieuses et ethniques.  

Les résistances gagnent également le monde culturel, et en particulier la musique, un art que, dès l'origine, le régime prend en mauvaise part. "Nous devons éliminer la musique", proclame Khomeyni, en 1979. L'instauration de la République islamique entraîne donc le déclin de la musique, traditionnelle ou pop. Cette dernière est alors suspectée de corrompre la jeunesse et de diffuser les influences dissolvantes du "Grand Satan" américain. Au cours de la décennie 1970, la pop iranienne a connu un grand essor, avec l'émergence de chanteuses talentueuses, à l'image de Gougoush. Or, la chute du shah s'accompagne de l'interdiction des concerts et de la fermeture des salles de spectacle. Les femmes ne peuvent désormais plus se produire seules sur scène. La musique ne se perpétue qu'à la condition d'emprunter les circuits clandestins (cassettes pirates). Pour poursuivre leurs activités, beaucoup d'artistes doivent s'exiler. 

Au cours des années 1990, une timide ouverture desserre le carcan coercitif. La musique traditionnelle retrouve droit de citer, avant que l'élection du président Khatami, en 1997, ne permette à la pop de se faire entendre de nouveau. Les productions restent soumises à un contrôle préalable du ministère de la Culture et de l'Orientation, qui donne le la, ou plutôt ne donne pas le la, à tous ceux dont les textes, le tempo ne correspondent pas aux canons imposés par le rigorisme religieux ambiant. Rock et rap, aux paroles "idécentes" et aux rythmes trépidants, sont donc bannis. Pourtant, en dépit de la censure et des interdits, une scène underground, dynamique et clandestine, apparaît à Téhéran. A l'abri des regards, les musiciens répètent dans les caves ou les logements privés. (3) Ces artistes dissidents cherchent à échapper aux forces de sécurité qui veillent, traquent et persécutent. Les progrès techniques apparus au cours des deux dernières décennies offrent cependant de nouvelles perspectives aux musiciens libres, rendant aussi plus difficile leur censure. Le déploiement d'internet et le développement des smartphones permettent ainsi d'enregistrer des vidéos et de diffuser les chansons. Rockeurs et rappeurs deviennent les hérauts d'une jeunesse aspirant à vivre dans une société pluraliste, sécularisée, ouverte et tolérante. Les risques encourus restent grands pour les artistes qui vivent toujours en Iran, comme le prouvent les persécutions dont est actuellement victime le rappeur Toomaj Salehi.


La vague de protestation qui fit suite à la mort de Mahsa Jina Amini ne pouvait laisser indifférents les musiciens, eux-mêmes durement traités par le pouvoir. Une semaine après le décès de la jeune kurde, une chanson vient percuter le mur du silence imposé par les gardiens de la révolution. Le morceau a pour titre Baraye , un terme persan que l'on peut traduire par "pour" ou "à cause de". Or, en quelques heures à peine, il s'impose comme l'hymne du soulèvement. Shervin Hajipour, un jeune homme de 25 ans originaire de Babolsar au nord du pays, l'a enregistré dans sa chambre, avant d'en diffuser la vidéo sur les réseaux sociaux. Vainqueur d'un télécrochet quelques mois plus tôt, le chanteur jouit déjà d'une grande popularité. La force de son morceau réside dans sa construction malicieuse, prenant la forme d'un collage de 31 tweets comprenant le hashtag mashaamini. De la sorte, Hajipour devient l'interprète d'internautes excédés par l'absence de libertés, usés par les violences d'un régime obscurantiste et répressif. Le titre n'est pas un réquisitoire, mais un plaidoyer. Plutôt que de fustiger la cruauté du pouvoir, les paroles témoignent des aspirations de manifestants, qui rêvent de danser dans la rue, de mener une vie normale, décente, libre. Ce faisant, la chanson dresse un portrait en négatif de la République islamique d'Iran et contribue à donner un écho aux revendications de la jeunesse iranienne. Le morceau touche au cœur, car il résume en peu de mots les aspirations profondes et les revendications du peuple.  "Pour la liberté de danser dans la rue / Pour la peur au moment de s'embrasser / Pour nos pères et nos soeurs disparues / Pour changer les mentalités arriérées / Pour l'humiliation ne ne plus pouvoir nourrir sa famille / pour le désir d'une vie ordinaire"

"Pour tout les antidépresseurs qu'on consomme / Homme, patrie, prospérité / Pour celles qui auraient préféré être un homme / Femme, vie, liberté / Pour la liberté (3X)"

"Le cahier de doléances qu'est cette chanson énumère l'injustice économique, la ségrégation des femmes et des minorités («Pour les enfants-ouvriers afghans»), la corruption, l'intoxication idéologique («Pour ce paradis obligatoire»), le manque de libertés. L'écocide est également évoqué dans plusieurs vers, qui parlent de la disparition de la faune sauvage (...) ou des arbres fanés (...) dans un Téhéran devenu irrespirable sous l'effet de la pollution de l'air." (source I p 65)

Le morceau est diffusé en boucle dans les maisons et les voitures, accompagnant les manifestations comme les gestes de désobéissance… Porte-voix de la révolution en cours, Le chanteur fait sien le slogan des Iraniennes : "Femme, vie, liberté". Pour avoir écrit ce titre, Hajipour est arrêté par les Gardiens de la révolution et retenu jusqu'au début octobre 2022 par la police, qui l'oblige à effacer la chanson de ses réseaux sociaux. (4) Loin de l'objectif recherché, la censure contribue, au contraire, à populariser une chanson, qui échappe désormais totalement à son auteur. En 48 heures, la vidéo du morceau atteint les 40 millions de vues. Bien que supprimée de la page Instagram de Shervin Hajipour, Baraye devient virale, gagnant une notoriété internationale, car reprise par des Iraniens de la diaspora ou des artistes de renommée mondiale, à l'instar de Coldplay.

Début mars 2024, les autorités iranniennes condamnent Sharvin Hajipour à 3 ans et huit mois de prison pour "activités de propagande contre la République islamique" et d'"incitation à l'émeute".

Conclusion : Un an et demi après le mouvement né de la mort de Mahsa Amini, les gardiens de la révolution ne parviennent toujours pas à museler la contestation qui prend de plus en plus la forme d'une désobéissance civile. En dépit des risques encourus, les protestations perdurent et prennent une forme moins frontale, mais toujours aussi créative. Combien de temps ce régime antidémocratique, corrompu et impopulaire pourra-t-il se maintenir ? Difficile de le dire; toujours est-il que les chanteurs auront pris leur part dans la dénonciation d'un système vermoulu et rejeté par l'écrasante majorité de la population iranienne.

Notes:

1. La jeune femme, originaire de la ville de Saqez dans le Kurdistan iranien, était en visite à Téhéran lors de son arrestation. 

2. Toutefois, la police des moeurs, qui violentait littéralement les femmes, semblent avoir disparu.

3. En 2009, le film "Les Chats persans" du réalisateur Bahman Ghobadi retrace le parcours chaotique de jeunes Iraniens qui cherchent à créer leur groupe de rock. 

4. Hajipour doit publier une vidéo sur son compte Instagram, dans laquelle il s'excuse pour son irresponsabilité en précisant qu'il n'a aucune intention politique. "Cette technique intrusive nouvelle, l'autoconfession forcée publiée sur les coptes des réseaux sociaux des personnes arrêtées, sera beaucoup utilisée désormais par les forces de répression. Elle charge les opposants de la production et la diffusion de «l'aveu», les transformant temporairement en bourreaux d'eux-mêmes." (source I p 64)

 Sources:

A. "En Iran et dans le monde, un mois de contestation après la mort de Mahsa Amini." [France Info] 

B. "Iran: combien de révolutions?" [Le Dessous des Cartes sur Arte]

C. «"Baraye", l'hymne du soulèvement iranien.» [Le Monde]

D. "Spéciale Iran : les artistes au cœur de la révolution", France Culture va plus loin le samedi. 

E. "Iran : une contestation étouffée." Entretien avec Azadek Kian. Une leçon de géopolitique du Dessous des cartes.

F. Anaïs Fléchet : "La musique, dans les caves et sur les toits", in L'histoire n° 506, avril 2023.

G. Articles du Courrier international, #AuxSons, The Markaz Review.

H. "Le rappeur Toomaj Salehi, voix de la révolte contre les Mollahs", la BO du monde du lundi 4 décembre 2023.

I. Chowra Makaremi : "Femme ! Vie ! Liberté!", La Découverte, 2023.