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jeudi 13 février 2025

"Code noir, crime contre l'humanité". Devoir de mémoire et abolition de l'esclavage vus par les rappeurs.

Nous avons pu constater dans un précédent billet que l'histoire est un des matériaux privilégiés du rap hexagonal, en particulier la période de l'esclavage. Les paroles des rappeurs insistent sur "la constance des stigmates nés de l'époque esclavagiste". Pour comprendre les origines d'injustices toujours à l'œuvre, ils entendent, dans leurs textes, entretenir le souvenir. Cette quête mémorielle, omniprésente dans le rap, s'oppose souvent au processus commémoratif officiel.

 

L'histoire du passé esclavagiste de la France est longtemps restée largement méconnue ou minorée. Il faut dire que depuis la Révolution un mécanisme de l'oubli est mis en place. Entre 1848, date de l'abolition, et 1946, celle de la départementalisation, la République cherche assimiler. Dès lors, il faut donner des gages d'amour à la mère patrie et ne pas revenir sur les pages sombres de l'histoire nationale. Dans ces conditions, mieux vaut ne pas évoquer la période de l'esclavage. "Je recommande à chacun l'oubli du passé", déclarait déjà le gouverneur de Martinique en 1848. Sous la IIIème République, l'école républicaine s'évertue alors à faire aimer la patrie, Marianne, le drapeau tricolore, Schoelcher. L'histoire semble alors circonscrite aux territoires ultramarins, comme si l'esclavage n'impliquait pas, de façon bien plus large, l'Europe, l'Afrique et l'Amérique. Le système de la traite, alors que la Révolution industrielle point, a pourtant permis à l'Occident d'asseoir sa domination économique et technologique sur le monde. Cette négation de l'histoire crée des dégâts considérables. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l'esclavage continue à faire l'objet d'une large occultation. 

Transmission de l’Histoire et occultation de la mémoire 

Dans le domaine scolaire, la fabrique d'un roman national au XIX° siècle permit de célébrer une colonisation "humaniste" et de passer sous silence l'histoire de la traite et de l'esclavage. Le "Petit Lavisse", bible des instituteurs de la IIIème République, dépeignait la France comme cette nation généreuse qui avait su éradiquer l'esclavage, oubliant de préciser qui l'avait pratiqué! Ainsi, cette histoire commençait en France par sa fin : le vote de l'abolition en 1848. Pour Myriam Cottias, "une institutionnalisation du silence", se mit en place, entretenue par l'Etat et les historiens de l'époque. Il faut finalement attendre la loi Taubira, en 2001, pour que l'histoire de l'esclavage fasse enfin une entrée significative à l'école. Cette situation contribuera à alimenter la méfiance à l'égard de l’histoire enseignée, accusée de passer sous silence ou de minimiser certaines épisodes. Plusieurs titres rap critiquent l'enseignement prodigué au sein de l'école française. C'est le cas du morceau "A qui l'histoire? (le système scolaire)", sorti par le groupe Assassin en 1992. "Mais l'enseignement, c'est l'Etat, c'est l'Histoire, c'est l'Etat mais quelle histoire? / Ton histoire n'est pas forcément la même que la mienne, connard! / Pourtant ton histoire fait que je me retrouve sur ton territoire / Donc j'attaque, me cultive, pour savoir pourquoi je suis là / Mais l'Etat ne m'aide pas, il ne m'enseigne pas ma culture! / Nous cacher le passé n'est pas bon pour le futur / Comme une bombe qui tombe sur une institution / Tous les jeunes à l'école doivent dire non à cette éducation!". 

La transmission de l'histoire constitue un enjeu crucial pour les rappeurs, dont certains insistent sur le fait qu'elle fut longtemps écrite par les vainqueurs ou les dominants, Blancs et Occidentaux, qui imposèrent leur version, partielle et partiale, des faits aux dominés, populations esclavagisées et colonisées. Le " savoir est une arme" de Dooz Kawa rappelle que tout récit historique est situé, souvent orienté. "Les collabos, les colonies et le code noir / Souviens-toi que c'est les vainqueurs qui rédigent les livres d'histoire".  

L'histoire des pays africains ne débute pas avec la traite négrière et l'arrivée des occidentaux sur les côtes, n'en déplaise aux ignares qui considèrent que "l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire". Lino dénonce la falsification des faits et une fâcheuse tendance, en France, à transmettre un message eurocentré. « J’chante sans les chaînes, mec, / t’entendras p’t-être mes prières / Dis aux petits frères qu’notre histoire commence pas par la traite négrière ». [« Requiem »]

On a longtemps avant tout parlé de commémoration, d'abolition, pas d'esclavage, ce qui entretint une forme d'ignorance, éludant les responsabilités et les conséquences de l'exploitation sur les populations concernées. Tout cela créa "Des problèmes de mémoire" comme le rappe Rocé. "Il y a des choses qui datent. Sur l'esclavage et son règne? / On débat pas mais on fête et la fête cache les épaves / Tout le monde dit "plus jamais ça", mais c'est de la com' malsain: / Les processus restent les mêmes à l'heure où tout le monde en parle. / Tout le monde en parle comme d'un cas, d'une exception inhumaine / ça rend les choses si lointaines, et la mémoire devient fable / La République était là, à savoir si c'est la même / Elle change de numéro, d'enseigne, d'adresse et de façade. / Mais elle n'ose pas gratter en elle / Elle refoule et elle s'enchaîne / Et tout ce qu'on nous enseigne c'est que l'époque était malade / C'est que l'époque était malade? / Mais tu parles, quand bien même la maladie viendrait d'un système / Tant qu'il pèse on s'ra malade / "Devoir de mémoire", "Plus jamais ça", hein! Et puis quoi? / Quand on garde intactes les liens que la gangrène escalade".

La Commémoration tient souvent lieu d'histoire. En se focalisant sur l'abolition, le discours anti-raciste universaliste et assimilationniste contribue, consciemment ou non, à invisibiliser les populations serviles, effacées derrières le combat des abolitionnistes issus des métropoles coloniales. Une critique récurrente dans les titres du groupe La Rumeur , que l'on perçoit dans "les écrits restent" "un trou dans mon Histoire, un flou dans ma mémoire, et dans les bouquins toujours les mêmes couverts de gloire", "le chant des casseurs" ou  365 cicatrices : "J’ai pleuré, rarement ri comme à cette connerie d’abolition et à leurs 150 ans, ils peuvent se le foutre dans le fion."

Aux Antilles, à la Réunion, les "descendants de coupeurs de cannes" comme le clame la Rumeur, s'insurgent contre la surreprésentation d'une geste européenne qui accorde, à leurs yeux, une place trop importante aux abolitionnistes, en premier lieu Schoelcher. Refusant de s'inscrire dans une mémoire uniquement victimaire, ou de commencer le récit historique par l'abolition, d'aucuns préfèrent s'intéresser au processus d'émancipation ou aux formes de résistances développées par les esclaves, dont le rôle actif dans la libération est aujourd'hui largement réévalué. Dans cette optique, les figures de révoltés, réels (Toussaint Louverture, Nat Turner, Zumbi de Palmares, Delgres) ou fictifs (Kunta Kinté) sont exaltées. "C'est le retour de Kunta Kinté contre les kouffar's / Je viens débiter tout feu tout flammes, mon vrai nom c'est Youssoupha et / Je garde mon vrai blaze car, avec lui, je me sens trop libre et / Je voulais pas que les colons d'ici finissent par m'appeler Toby". [Tiers Monde "Five minutes a slave"]

Au contraire, les personnages activement impliqués dans la traite et l'esclavage comme Colbert sont de plus en plus contestés, une tendance accentuée par le mouvement Black Lives Matter et le déboulonnage mondial de statues. "On déboulonne les statues des colons franchouillards, les Colbert et compères, au goulag au mitard". [Sidi Wacho : "Que de l'amour" remix 2022] Les rappeurs interrogent à leur tour le roman national, s'en prenant au rôle joué par Napoléon, premier consul, dans le rétablissement de l'esclavage après l'abolition de 1794. Neg Lyrical rappe : "Pourquoi on aimerait Napoléon / Puisqu'il a fait abolir la première abolition / Briser l'nez du Sphinx pour masquer la négritude des pharaons / Qui sert de chair à canon? / Les damnés de la terre de Frantz Fanon". De même, dans "Musique nègre", Kerry James imagine la revanche de Toussaint Louverture sur Napoléon. lance "Je me prends pour Toussaint Louverture bottant le cul de Bonaparte". La révolution haïtienne est un épisode traumatique de l'histoire de France, ce qui a contribué à l'effacement de toute trace mémorielle de la perte de Saint-Domingue.

Finalement, seule une confrontation avec les sources et preuves historiques permet de contrer l'oubli, l'amnésie, les simplifications et confusions. Aux Antilles et à la Réunion, faute de transmission - car le discours officielle n'y incitait pas - la mémoire de l'esclavage entre les générations fut souvent largement reconstituée ou déformée. Ce qui nous permet ici d'insister sur la distinction entre histoire, soucieuse de connaissance, et mémoire, avide de reconnaissance, mais facilement sujette à déformation ou manipulation. Certains artistes ne se privent pas pour comparer les exactions d'hier aux exclusions d'aujourd'hui, dans une logique parfois trop mécanique et quitte à verser dans une forme de concurrence victimaire. "J'arrête pas de pleurer mon peuple, la haine ça se cultive / J'ai pas le choix, tu veux que je te dise : l'esclavage, pire que la Shoah / Faire couler des larmes de plomb, moi j'y arrive" [Booba : "Le météore"]

* Avancées historiographiques.

Les avancées historiographiques ont été bien plus précoces outre-Atlantique. Sous la pression du mouvement des droits civiques, les chercheurs commencèrent véritablement à analyser l'esclavage et la traite atlantique à partir des années 1970. En France, il faudra patienter encore une trentaine d'années, en dépit d'une demande sociale très forte émanant des départements d'outre-mer. Ce décalage a sans doute pour origine le fait qu'aux Etats-Unis le territoire national recoupait en grande partie le territoire esclavagiste, tandis qu'en France, il concernait les territoire ultramarins. Cette situation contribua à considérer le sujet comme périphérique, marginal, ne méritant pas d'occuper une place centrale dans le récit de l'histoire nationale; considération d'autant plus opportune que la période de l'esclavage était devenue une page infamante du passé.  

Plusieurs éléments changent la donne. Le 23 mai 1998, quarante mille personnes participent à la manifestation parisienne commémorant le 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage. Dans la foulée, la loi Taubira de 2001 marque un tournant important avec la reconnaissance de l'esclavage comme un crime contre l'humanité. Des postes d'enseignants-chercheurs spécialisés sur le sujet sont enfin créés. Désormais, les publications francophones, nombreuses, permettent un renouvellement de l'histoire des traites, tout en proposant de nouvelles approches. Les travaux récents placent ainsi l'esclave au centre du propos, plutôt que l'institution esclavagiste. Une logique qui rejoint celles d'associations cherchant des traces généalogiques pour identifier les esclaves, suivre leurs trajectoire, afin de leur redonner une identité, une humanité, car même asservis, réifiés, les esclaves n'en restent pas moins des hommes et des femmes, exerçant leur agentivité. L'essor de l'histoire globale offre également des perspectives comparées sur les différents systèmes esclavagistes et de traites. Enfin, les historiens s'emploient à produire une histoire locale de l'esclavage. (1)  

 En 2007,  "Quitte à t'aimer" de Hocus Pocus dénonce la longue occultation du passé dans les ports négriers français, qui doivent pourtant en grande partie leur prospérité au commerce triangulaire. "Tiens, regarde, j'ai retrouvé de vieux clichés / On y voit le port de Nantes en couleur sépia / J'te reconnais pas, qui sont ces hommes enchaînés? / Au dos de l'image cette liste c'est quoi? / Petit pays, pourquoi dans ton journal intime / Avoir déchiré des pages et effacé des lignes?" D'abord timidement, puis de manière plus active, ces villes réalisent enfin un travail de mémoire digne de ce nom, avec des salles consacrées à la traite au sein du musée d'histoire de Nantes, du musée du Nouveau du monde à La Rochelle et du musée d'Aquitaine à Bordeaux. 

Les historiens et enseignants s'emploient désormais à lutter contre les simplifications, car les mondes de l'esclavage sont extrêmement divers et complexes (2), ce dont témoigne l'épineux dossier des réparations, qui pose des nombreuses difficultés. Qui est coupable? Qui est responsable? Assurément, les armateurs européens et négriers ont une responsabilité première, mais ils s'appuient aussi largement sur des royaumes africains esclavagistes qui organisaient des razzias. "Blokkk identitaire" de Médine insiste sur la complexité à l'œuvre. En réponse à Youssoupha qui dénonce les arabes esclavagistes, Médine évoque les rois africains qui s'enrichirent en capturant et s'adonnant à la traite, vendant leurs captifs aux marchands d'esclaves européens. Le but de la joute verbale étant bien sûr de dépasser les divisions face aux menaces d'une droite identitaire assimilant toute réflexion sur la période de l'esclavage à une forme de repentance.

D'un autre côté, la demande sociale et les attentes sont fortes. De nombreux morceaux de rap en témoignent. En 1998, donc trois avant la loi Taubira et la reconnaissance officielle de l'esclavage comme un crime contre l'humanité, Fabe, d'ascendance martiniquaise, martelait déjà : "Code noir, crime contre l'humanité ! Esclavage, crime contre l'humanité". En effet, il ne peut y avoir réconciliation que si il y a exposé du crime, vérité, un enjeu crucial résumé par le rappeur dans son titre Code noir. «Personne ne demande pardon, dis-moi comment tu veux qu'on excuse ? / C'est du passé, t'étais pas là ? C'est pas une excuse ! / Bouge ! Jusqu'à c'que l'O.N.U. dédommage on voit rouge... / Dommages et intérêts, y a intérêt à pas réitérer / Les plaies d'l'histoire ça cicatrise quand on les soigne»

La question des réparations entre en résonance avec la question sociale, très éruptive dans les territoires ultramarins. Le rappeur Neg Lyrical, avec "Tôt ou tard" (2007), remet en question le discours républicain lénifiant consistant à sans cesse brandir les valeurs d'égalité et de fraternité, quand les habitants de ces territoire ont le sentiment de n'être que des citoyens de seconde zone, habitant des départements encore largement considérés comme des colonies. Les structures sociales antillaises ou réunionnaises sont restées très inégalitaires. L'indemnisation des planteurs, dédommagés de la perte de leurs cheptels humains, a alimenté les profondes inégalités entre les descendants de békés et d'esclaves. Se pose ainsi la difficulté pour l'Etat d'élaborer une politique publique capable de tenir compte des ravages perpétrés par la colonisation. "Eh Marianne t'as jamais dit désolé / Pour toutes les populations déportées / Tous les biens dérobés / Pas besoin d'aller à Gorée / Pour voir que ton passé n'est pas doré" "Eh Marianne, j'te demanderai pas à ton père en mariage / A Bordeaux et à Nantes, tu devrais faire un mémorial / Tu t'marres , rien à foutre, t'as aucun respect pour ma race / Liberté, égalité, fraternité, un mirage".

Conclusion : Quel bilan dresser ? En dépit des incontestables avancées qu'a permis la loi Taubira, l'histoire de l'esclavage reste un sujet périphérique dans les programmes scolaires, contrebalancé il est vrai par l'implication des professeurs ou des projets conçus dans le cadre de concours comme "la flamme de l'Egalité". (3)

L'Etat s'est doté d'outils adaptés pour rompre le silence avec la création d'institution telles que la Fondation pour la Mémoire de l'esclavage ou l'inauguration du mémorial Acte ou Centre caribéen d'expression et de mémoire de la traite et de l'esclavage à Pointe-à-Pitre en 2015. Cela dit, il n'existe toujours pas de musée national consacré à l'esclavage dans l'hexagone, ce qui contribue encore et toujours à réduire le phénomène aux seuls territoires ultramarins. 

Ainsi, il reste aujourd'hui difficile de construire une mémoire collective de l'esclavage tant les positions paraissent polarisées entre ceux qui surévaluent le rôle des résistances des esclaves ou néglige l'importance des métissages issus des relations contraintes entre colons et esclaves, ceux qui survalorisent l'abolition comme point de départ de l'histoire et ceux qui, à droite, ne veulent même pas en entendre parler. 

"Et forcément, j'nique tous les colons du globe / qui voulaient me faire oublier tout l'or qu'ils m'ont volé avec une carte gold / Noir est le code, certaines luttes nous terrassent / La négritude, c'est une histoire de culture, pas une question de race / Et ça dérape quand l'espoir se meurt / Où est le devoir de mémoire si l'histoire souffre d'Alzheimer?" ["Noir désir" de Youssoupha]

Comme l'écrit Mylenn Zobda-Zebina (source H), "le rappel des atrocités commises durant l’esclavage et la colonisation permet pourtant de restituer une mémoire collective, mais aussi de court-circuiter le discours officiel en clamant une autre vérité"; ce à quoi s'emploie de nombreux rappeurs. Les titres consacrés à la période de l'esclavage ont ainsi pu proposer un renversement du regard en proposant des références distinctes des récits proposés par les programmes scolaires et les livres d'histoire.  

Notes :

1. Dès les années 1970, les leaders indépendantistes antillais cherchent à repenser l'histoire d'un point de vue local, afin de modifier le référentiel, non plus par rapport à la France hexagonale ou l'école.  

2. Au sein des populations serviles existent ainsi une hiérarchie. Les esclaves domestiques occupent une position moins désavantageuse que celle des esclaves s'usant sur la plantation, sans parler des "nègres à talents", détenteurs d'un savoir-faire professionnel leur permettant de jouir de quelques avantages, tout comme les mulâtres, nés des relations adultérines imposées par les maîtres blancs aux femmes esclaves de leurs habitations.

3. Le concours contribue par ailleurs à la réalisation de projets ambitieux autour de l'histoire de l'esclavage.

Sources:

A. Karim Hammou : "Le cuir usé d'une valise : fragments d'une mémoire politique", Sur un son rap, publié le 13 septembre 2023.
B. Le Mouv': "Commémorer l'esclavage à travers le rap français"

C. Karim Hammou : "Révoltes postcoloniales et mémoire dans le rap français (1992-2012), Sur un son rap, publié le 22 février 2017. 

D. Laurent Béru : « Le rap français, un produit musical postcolonial ? », Volume ! [En ligne], 6 : 1-2 | 2008, mis en ligne le 15 octobre 2011, consulté le 17 mai 2024.

E. Yérim Sar : "La question noire dans le rap francophone", Mouv', publié le 16 juin 2020 

F. Laurent Lecoeur : "Esclavage, colonisation et rap français : le temps des symboles", Le Rap en France, 2 août 2016. 

G. Laurent Béru : "Mémoire et musique rap. L'indissociabilité de l'esclavage et de la colonisation"

H. Mylenn Zobda-Zebina, « Dancehall aux Antilles, rap en France hexagonale », Volume ! [En ligne], 6 : 1-2 | 2008, mis en ligne le 15 octobre 2011

J. Le site de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage. 

K. Paroles d'histoire 89 : "L'esclavage et ses héritages, avec Aurélia Michel". 

lundi 19 février 2018

340. A la Réunion, la "crise requin" sème la discorde.

La Réunion est une île tropicale montagneuse dont les côtes escarpées possèdent un récif corallien de près de 40 km entouré de fonds qui descendent très rapidement. Autant de composantes qui font du littoral réunionnais un milieu favorable aux squales. Les attaques de requins sur le littoral réunionnais remontent à loin, (1) un des caps de l'île était d'ailleurs surnommé le "cap requin" par les anciens. Depuis février 2011, la recrudescence des attaques de requins sur les 30 km de la côte ouest très touristique, plonge l'île dans une situation de crise.  Avec plus d'une vingtaine d'attaques dont neuf mortelles en 6 ans, l'île possède un "risque requin" parmi les plus élevés du monde (avec les États-Unis, l'Australie et l'Afrique du Sud).  
Les accidents impliquant les squales plongent l'île dans une situation d'instabilité durable débouchant sur une crise à la fois économique, sociale et politique.

*****

Requin bouledogue (wikimedia Common)
 * Le requin à la Réunion: un familier devenu intrus.
Dans les années 1980, les articles de la presse quotidienne régionale évoquent la mer comme "le territoire du requin" dont les attaques répondent aux incursions humaines sur son territoire. Au cours de la décennie, on déplore cinq assauts dont un fatal. (2) Or, même au lendemain de l'attaque mortelle dont est victime un jeune surfeur en 1989, "le risque reste perçu comme marginal et acceptable, car les attaques concernent des activités risquées, pratiquées en pleine mer et résultent d'imprudences patentes." (source A: Surmont p76)
La décennie 1990 s'avère particulièrement meurtrière avec 16 attaques dont dix mortelles. Dès lors les médias locaux relaient les inquiétudes des habitants dont certains déplorent les défaillances de la sécurité publique. Au moment où la Réunion commence à s'imposer sur le marché mondial du tourisme, l'éventualité d'une attaque de squale sur les plages très fréquentées de l'ouest ne laisse pas d'inquiéter. Les perspectives économiques engendrées par la manne touristique contribuent déjà à modifier la perception du requin au large des côtes. "Une véritable demande de gestion commence à se structurer dans l'opinion publique, alors que de plus en plus de jeunes pratiquent des activités balnéaires. Désormais la présence du requin est perçue comme plus inquiétante et anormale." (source A. Surmont p76)
Au cours des années 2000, les attaques se raréfient (8 au total dont une mortelle). Les requins se font plus discrets. L'oubli du risque s'installe dans un contexte d'essor balnéaire et de développement des activités nautiques. (3) En outre, jusqu'en 2000, les attaques se concentrent sur la côte au vent et dans le Sud peu aménagé, dans des espaces identifiés comme « à risque ». Au contraire, la côte ouest très fréquentée apparaît comme "sûre".
 Le choc provoqué par l'amplitude inédite prise par les attaques au cours de la seule année 2011 n'en est que plus brutal. A sept reprises dont deux fatales, les squales frappent et presque toujours sur le littoral ouest, désormais ultra-touristique. L'année 2011 constitue donc "le moment pivot qui fait basculer le risque socialement accepté, 'ordinaire', en un risque inacceptable, 'absolu'." (Source A. Surmont p76)

Évolution des attaques de requins à la Réunion. (Wikimedia Common)

* La "crise requin".
A partir de 2011, les attaques suscitent un écho considérable. Les médias locaux puis nationaux évoquent désormais une "crise requin". "Si ces accidents restent marginaux  rapportés au nombre de personnes fréquentant de manière croissantes les bords de mer, leur traitement médiatique laisse transparaître  une peur réelle." (Source A: Surmont)
La présence du requin met en présence des acteurs dont les représentations et les intérêts divergent profondément, ce qui crée une instabilité sociale et attise les antagonismes. 
Face à la récurrence des assauts mortels, des groupes de surfeurs et d'usagers de la mer s'organisent en associations (Océan Prévention Réunion, Prévention Requin Réunion, Protégez nos enfants...).  Très présents dans les médias, ils dénoncent l'impéritie des autorités dans la gestion de crise, réfutent les arguments de leurs adversaires (écologistes, scientifiques) et se posent en "lanceurs d'alerte". (4) Ils considèrent le "risque requin" comme un problème de santé publique susceptible de concerner l'ensemble des usagers de la mer, y compris les baigneurs, et par extension l'ensemble de l'île, menacée dans son principal secteur économique: le tourisme. Selon eux, les requins sont en surnombre et anormalement agressifs. Le squale représente une "invasion biologique" du milieu, un danger global dont il faut se prémunir grâce à des mesures radicales, en l'occurrence des campagnes de pêche systématiques. Les squales seraient en surnombre et anormalement agressifs.
Au contraire, les associations écologistes réclament le respect de la zone marine protégée et s'opposent à toute forme de pêche. Réfutant à leur tour les arguments avancés par leurs adversaires, ils fustigent la prétention égoïste de certains surfeurs à éliminer un animal de son environnement naturel.
Les scientifiques, quant à eux, s'efforcent de mener à bien leurs enquêtes. Or, leurs conclusions, jugées partiales et orientées lorsqu'elles ne vont pas dans le sens des uns ou des autres, sont fréquemment remises en cause.

La crise requin a un dimension économique indéniable en ce qu'elle menace l'activité touristique. Chaque nouvel accident impliquant le requin entraîne une psychose, chaque alerte vide les plages (hors lagon), effraie les touristes potentiels, menace les activités nautiques, les commerces du bord de mer, et tous les emplois induits.

La difficile gestion de la "crise requin" souligne enfin la dimension politique de la situation. Lorsque les attaques de requins se multiplient en 2011, les autorités ne paraissent pas prendre l'ampleur du phénomène. Multipliant les réponses dilatoires, elles se voient reprocher de pratiquer la politique de l'autruche depuis de trop longues années. La succession des préfets (quatre en 6 ans) combinée à la multiplication des instances de décisions ont compliqué encore l'adoption de mesures d'ensemble cohérentes.
Enfin, les arrêtés préfectoraux ou municipaux "interdisant la mer" aux activités nautiques en dehors de quelques zones protégées, sont perçus par certains "comme une fuite et un renoncement, un moyen (...) de ne pas se confronter à la question de la gestion."(Source A: Surmont p76)
Parce qu'elle remet en cause une certaine idée du vivre ensemble, la "crise requin" met à mal la concorde et la coexistence entre les différentes populations de l'île. Le consensus explose et fait resurgir des stéréotypes tenaces: le surf et les activités nautiques seraient les loisirs des "Zoreilles" (les "métros" venus de l'hexagone) quand les Créoles se méfieraient des dangers du littoral. Les moyens financiers importants engagés dans la réduction du "risque requin" font alors grincer des dents. En concentrant toute l'attention et les moyens, la "crise requin" contribuerait à passer sous silence les difficultés sociales d'une grande partie de la population (42% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté en 2016).

Répartition des attaques (Wiki Common)
* Pourquoi? 
Des tas de raisons sont avancées par les uns et les autres pour expliquer la recrudescence des attaques de squales. 
- Depuis 2007, une réserve marine couvre 20km de récifs correspondant au zones dévolues aux loisirs balnéaires. Cette aire de 3500 ha vise à protéger plusieurs sortes de coraux, ainsi que des centaines d'espèces animales. Les activités humaines y sont autorisées, sauf dans 5 petits sanctuaires. Depuis 2011, la plupart des attaques ont eu lieu dans cet espace plus ou moins protégé. Pour les associations de surfeurs, les élus locaux et d'autres usagers, la réserve servirait de garde manger aux requins. Pour les scientifiques au contraire, la quantité de poissons au sein de cet espace demeure trop faible pour nourrir les squales.
Certains accusaient également les élevages de poissons dans des cages aquacoles installées sur la réserve marine. Cette concentration de poissons aurait attiré les requins. Pour s'en assurer, des cages furent filmées pendant un mois par des caméras. Un petit groupe de requins fut identifié sans qu'isl ne manifestent pour autant un intérêt particulier pour les poissons captifs. Le démantèlement de ces cages n'a d'ailleurs pas mis un terme aux assauts des requins.
- En contribuant à attirer les petits poissons, la pose de récifs artificiels en 2012 aurait pu contribuer à la concentration et la sédentarisation des requins côtiers. L'observation des squales par des stations d'écoute sous-marine ne montre cependant pas d'activité particulière des requins sur les récifs artificiels.
- La surpêche des requins de récifs aurait accéléré la disparition de ces espèces, laissant une niche écologique aux requins tigres et bouledogues. Ces deux espèces seraient également attirées sur les côtes en raison de la raréfaction du poisson en haute mer.
- De même l'interdiction préfectorale de la commercialisation de la viande de requins en raison de la présence de la ciguatera (une algue qui rend la viande des poissons toxiques), a mis un terme à la pêche commerciale. Ceci aurait favorisé la recrudescence des requins.
- Le rejet des eaux usées qui accompagne l’urbanisation associé au "transfert" des eaux de l'est vers l'ouest contribueraient à accroître le ruissellement de l'eau douce vers l'océan dont elle accentuerait en outre la turbidité des eaux. Opportuniste, le requin bouledogue s'épanouit justement dans une eau saumâtre très teintée. 
En l'absence d'études scientifiques poussées, les certitudes manquent. Quoi qu'il en soit, la pression humaine, la littoralisation des activités et de l'habitat sur la côte ouest de l'île multiplient les risques de rencontres entre l'Homme et le requin, donc les accidents.


Panneau de sensibilisation (Wikimedia Common)
Les différentes mesures de réduction du risque.
Plusieurs dispositifs de préventions ont vu le jour ces dernières années.  Un centre de ressources et d'appui de la réduction du risque requin est crée. Dans ce cadre, les agents des Centres Régionaux de Surveillance et de Sauvetage (CROSS) de la Réunion collectent les signalements de squales sur les côtes. Les informations recueillies permettent d'alimenter un site internet (info-requin.re) destiné au public. 
- Afin de mieux connaître le comportement des requins et de s'en protéger, le programme de « Connaissances de l’écologie et de l’HAbitat de deux espèces de Requins Côtiers » (Charc) est mené entre 2011 et 2015. Dans ce cadre, une centaine de requins (tigres et bouledogues) ont été capturés et marqués, puis suivis via des stations d'écoute sous-marine. (5) Les résultats de cette étude ont permis de mieux connaître le mode de vie des bouledogues, une espèce jusque là relativement méconnue bien qu'elle semble impliquée dans la plupart des accidents. Avec ses mâchoires puissantes, le bouledogue sectionne ses proies et leur laisse peu de chances. Capable de nager très loin en mer, il semble se rapprocher des côtes en quête de nourriture, particulièrement en fin de journée, de mars à juin.
- De son côté, la ligue de surf a mis en place des vigies requins, soit un système de surveillance des spots par des apnéistes assistés de drones et d'équipages en zodiaque. A la différence d'autres solutions très clivantes (captures), le projet "Vigie Requin" semble accepté de tous. Il reste toutefois réservé aux entraînements de la Ligue de surf.
- Sur les rivages, une signalétique spécifique se met en place. Un drapeau orange signifie qu'un requin a été observé quelques jours auparavant. Le drapeau rouge interdit la baignade.

La protection passe par la pose de filets anti-requin sur les plages les plus fréquentées. Le coût exorbitant de tels engins et le fait qu'ils emprisonnent entre leurs mailles des espèces protégées telles que les dauphins ou les tortues, suscitent la réprobation des associations écologistes. De nouveaux filets, plus petits, résistants mieux à la houle et plus sélectifs, protègent désormais la plage de Boucan Canot et le spot de surf des Roches Noires. Plus sophistiqués, des dispositifs utilisant des barrières électromagnétiques sont testés, sans que leur efficacité ne soit pour l'instant établie.
Des associations de surfers militent pour une intensification de la pêche du requin. Depuis 2013, le projet Cap Requin vise à réguler les populations de requins dans l'ouest de la Réunion avec l'installation de drumlines au large des côtes. Constituée d'une ligne verticale fixe comportant un seul hameçon et un seul appât, elles permettent la pêche sélective des requins. Les animaux capturés sont alors marqués ou prélevés. Reste que pour les associations écologistes, en appâtant ainsi, on attire les requins près des côtes.

* Vers de nouvelles pratique?
Sur les plages, une surveillance plus importante est mise en place pour rassurer les usagers.
Les arrêtés préfectoraux et municipaux interdisent les activités nautiques hors des zones surveillées. Ainsi l'arrêté préfectoral du 8 février 2017 "restreint certaines activités (la baignade et les activités nautiques utilisant la force motrice des vagues) dans la bande des 300 mètres. Ces activités peuvent toutefois se pratiquer dans : le lagon, les espaces aménagés et surveillés hors lagons."  
Baigneurs et touristes délaissent les plages ouvertes sur l'océan (Boucan Canot ou l’Étang Salé) au profit du lagon corallien dans lequel les grands requins ne s'aventurent pas. 
Pour assurer leur sécurité, les surfeurs changent leurs habitudes. Les fortes pluies qui teintent l'eau accroissent les risques, aussi beaucoup préfèrent surfer en groupes lorsque l'eau est claire, les vagues pas trop grosses, à des horaires jugées sûrs, si possible avec l'appui de vigies. 
Réclamant plus d'empathie pour un être vivant que pour un animal et considérant qu'ils n'ont pas à changer leur mode de vie, quelques irréductibles continuent néanmoins de glisser hors des zones sécurisées malgré les interdictions préfectorales. Pour Max Grall, gérant d'une entreprise de plongée, "certains surfeurs sont conscients des risques mais une minorité gueule sans arrêt. Si je fais de la moto en short et que je chute, je ne vais pas porter plainte contre la direction de l’équipement". (source E: Pierre Sorgue)
La crise résulte ainsi de profondes transformations liées à l'évolution de la perception du risque.
"The Jaws" (Wikimedia Common)
 
* Impact médiatique.
Le fort impact médiatique des attaques de requin s’explique par leur dimension spectaculaire qui fait presque toujours intervenir des images violentes et mobilise un imaginaire monstrueux. "La représentation sociale du risque requin est donc étroitement liée à l’affectif et au symbolique. Il s’agit en effet, dans le cas des attaques de requin, de gérer un « aléa » naturel très particulier, car vivant." (source B: Surmont) 
La peur primale qu'inspire souvent le requin explique sans doute qu'il soit considéré comme un des plus redoutables tueurs d'hommes. En réalité, et sans vouloir minimiser ici le traumatisme que constitue une attaque de squale, le requin fait figure de "petit tueur" d'hommes si on compare les décès liés à ses attaques aux morts provoquées par celles des crocodiles, hippopotames ou autres. Parce qu'elle transmet une maladie, la piqûre du moustique peut tuer, mais de manière indirecte et retardée quand l'assaut d'un squale entraîne une mort quasi-immédiate et brutale.
Prédateur redoutable, frappant par surprise, le requin ne laisse que peu de chances à ceux qui croisent sa route. Bien qu'invisible, la menace qu'il fait peser sur les amateurs de sports nautiques alimente une peur latente, bien réelle. La dimension spectaculaire des blessures infligées (membres arrachés, hémorragies importantes, etc.) contribue encore au choc émotionnel, laissant à chaque fois aux témoins des images bouleversantes.

 

La culture populaire contribue également à entretenir la psychose d'un requin qui hante nos imaginaires. En 1975, Steven Spielberg réalise son deuxième long métrage intitulé les "Dents de la mer". Depuis lors on ne peut s'empêcher de s'y référer lorsqu'on évoque les requins ou d'entendre dans notre tête la musique de John Williams. L'histoire se déroule dans une station balnéaire d'une petite île à l'ouverture de la saison estivale. Venu de New York, le tout nouveau shérif pense avoir trouver la planque idéale. Il se trompe. La violence surgit, elle vient de la mer. (6) Le film s'appuie sur le récit que Peter Benchley fit dans son livre éponyme (en 1974) des attaques meurtrières perpétrées par les requins sur les côtes du New Jersey en 1916. Le scénario s'inspire également du récit d'un survivant de l'USS Indianapolis coulé en 1945 par un sous-marin japonais. L'auteur y témoignait de la disparition de ses camarades d'infortune dans la gueule des requins. 
Pour effrayer le spectateur, le réalisateur fait construire trois faux animaux gigantesques, des maquettes animées de 7 mètres de long. Lors du tournage des scènes sous-marines, les vrais requins apparaissant bien plus petits que les factices, Spielberg doit remplacer ses comédiens par des doublures de petite taille (1m45 pour la doublure de Dreyfus). Autre souci, le requin mécanique enchaîne les pannes obligeant le réalisateur à limiter sa présence à l'écran. Le requin nous voit, nous ne le voyons pas et nous sommes dans son environnement, à sa merci. C'est de là que naît l'angoisse et surtout de la musique cultissime de John Williams auquel il suffit de deux notes jouées et répétées à l'envi pour susciter l'angoisse. Un véritable coup de génie. Le spectateur se raidit sur son siège dès que retentit ce Mi-Fa insidieux, "incarnation terrifiante du requin qui n'apparait pas à l'image." (source H). Ce thème angoissant vaudra à Williams un Oscar.

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Les attaques de requins à la Réunion sont, elles, bien réelles. Au fond, la présence du requin soulève un enjeu crucial. Quel  usage fait-on de la nature? Doit-on envisager avant tout la mer comme un espace de distraction ou au contraire comme une ressource à préserver coûte que coûte? Quoi qu'il en soit, à la Réunion, le traumatisme que constitue chaque attaque est encore renforcé par la petitesse du territoire et la faiblesse relative de la population (850 000 habitants). Les victimes y sont souvent des connaissances et non des statistiques anonymes. 

 Notes:
1. Déjà en 1770, le chirurgien du roi mentionnait un matelot blessé par un requin. Pendant très longtemps, les Réunionnais considérèrent l'animal comme une créature ayant " de tout temps" croisé dans les eaux côtières insulaires. Le risque, considéré comme inévitable, était alors accepté. Il est vrai que les déprédations des squales restaient sporadiques.
2. deux sur des chasseurs sous-marin, une sur un pêcheur et deux sur des surfeurs. Le système semble toutefois peu efficace car les filets, très onéreux, se dégradent vite sous l'action de la houle australe.
3. Les activités de glisse sur le littoral occidental connaissent un développement exceptionnel. La plage de Boucan Canot acquiert alors une belle réputation, entre autres pour le surf, et s'impose comme la plage la plus touristique de la Réunion avec les Roches Noires.
4. Ils constituent aussi un important groupe de pression auprès des politiques, dans la mesure où ils représentent une frange relativement aisée de la population.
5. Ce programme est financé (700 000 euros) par l'Union européenne, le Conseil Régional de la Réunion et l'Etat. 
6. L'hypothèse du requin serial killer, un seul requin semant la terreur sur les plages a été envisagée à la Réunion, les scientifiques parlant à son propos de "requin déviant" qui aurait changé son régime alimentaire pour dévorer de l'humain. Deux femelles baptisées Estelle et Fanny présentes lors des attaques furent suspectées.  

Sources:
A. Emmanuelle Surmont: "La 'crise requin' à la Réunion (2011-2017), généalogie d'une construction sociale", in Historiens et Géographes n°439, p75-77, juillet-août 2017.
B. Emmanuelle Surmont: "Peur sur les plages. Du "risque requin" à la "crise requin" à la Réunion." [Géoconfluence]
C. François Taglioni et Sébastien Guiltat: "Le risque d'attaques de requins à la Réunion" [EchoGéo]
D. Les Cafés Géo: "Comment faire cohabiter hommes et requins à l'île de la Réunion?"
E. Pierre Sorgue: "Les requins déchirent la Réunion", in M Le Monde.
F. "Psychose à la Réunion", dans l'émission Affaires sensibles de France Inter du 22 septembre 2017.
G. "Enquêtes sur les attaques de requins à la Réunion" dans l'émission de France Inter le Temps d'un bivouac du 18 août 2014.

H. "Les 5 thèmes inoubliables de John Williams pour Steven Spielberg" [Télérama] 

Liens:
- "L'île au requin", carnet de voyage d'envoyé spécial.
- "Comment la 'crise requin' à La Réunion s'est transformée en une crise identitaire?" [Slate].
- Le site www.info-requin.re développé par les services de l'Etat.
- John Williams: "les dents de la mer" (cadenceinfo.com)
- Anne Le Berre: "Organiser un jeu de rôle en classe sur 'la crise requin' à la Réunion" [Géoconfluence]

samedi 24 octobre 2009

Sur la platine: octobre 2009.




1. Willie Williams: "Jah rigtheous plan".
Reggae ultra-classique, mais très efficace tiré de la compilation Studio one Roots 2.

https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEhJcKjPlWnJ8UNXeffEf59B_GATSZ21IwW2l_GmdSad7oSkUxOvj6VGl8wC8IxrTUgVMLctUacQOOTE8_cy6VybgbXiyWwykdt3CVx9y19MZiR7TYKB8Fz19M5035WXTtfsuTCITJUOZeQj/s400/zztakemetotheriveraso_101b.jpg

2. Ann Peebles: "I'm gonna tear your playhouse down".
Une très belle chanson d'Ann Peebles lors de ses enregistrements pour Hi Records de Willie Mitchell tiré d'une compilation consacrée à la deep soul sudiste: "Take me to the river: a southern soul story (1961-1977)". Ce titre fut samplé à plusieurs reprises (The Plan - "Sunz of Man").

3. Fool's gold: "Surprise hotel".
Ce groupe de dix musiciens californiens, grands amateurs de musiques africaines, proposent un mélange savoureux (afro-pop). Pour en savoir plus, allez faire un tour sur le Mellotron.

4. Gregory Isaacs: "All I have is love".
Le cool ruler interprète ici un de ses grands succès de sa voix suave et nonchalante.

5. Howlin' Wolf: "Killing floor".
"Loup hurlant" reste un des plus grands bluesmen grâce à sa voix nasillarde et puissante, épaulée par le son saturé et sauvage de son groupe.

zoelulu:  Girl Crush Hope Sandoval of Mazzy Star  She has such unique features and how is it that she’s not still around?  She can give me the chills, make me cry, and love life all in one song.  True. There was a time when I would have dropped everything for her…
Hope Sandoval du groupe Mazzy Star.

6. Mazzy Star:" Five string serenade".
Ce groupe a disparu de la circulation, mais il fut, au cours des années 1990, à l'origine d'une pop hypnotique très originale et toujours agréable à écouter aujourd'hui.

7. Geoffrey Oryema: "Land of Anaka".
Un morceau tiré du premier album (1990) du chanteur ougandais: "Exile" (surtout célèbre pour la chanson "Ye ye ye" qui servait au générique du cercle de minuit).

8. Alain Peters: "Complainte pour D".
Une des figures de la maloya réunionnaise disparu bien trop tôt.

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51idb0S13%2BL._SS500_.jpg

Pour terminer:
- le clip montrant la rencontre au sommet du king of rock'n'soul avec les Blind boys of Alabama. Le titre est issu de l'excellent album "don't give up on me" (2002, Fat Possum).

- enfin, et surtout, une interprétation extraordinaire de Sammy Davis Jr.

Solomon Burke "None of us are free".




Sammy Davis Jr: "Vehicle".

lundi 15 juin 2009

168. Danyel Waro: "Béber" (1996)



Entre 1963 et 1982, la D.D.A.S.S. (Direction départementale des affaires sanitaires et sociales) de la Réunion transféra 1 600 enfants en métropole. Ces enfants, abandonnés ou retirés à leurs parents furent arrachés à leur milieu pour être confiés, 9 000 km plus loin, à des familles de régions rurales du Massif Central (principalement en Creuse) ainsi qu'à des orphelinats et autres centres éducatifs.

Longtemps, une chape de plomb recouvrit ce transfert. Il faut attendre les années 1990 pour que la presse s'intéresse aux "enfants noirs de la Creuse, sans creuser davantage l'enquête. En fait, l'opération bénéficie d'une forte médiatisation le 30 janvier 2002, lorsque Jean-Jacques Martial, un Réunionnais exilé en 1966, dépose plainte pour « enlèvement et séquestration de mineur, rafle et déportation ».

Comment expliquer l'oubli qui recouvre cette sombre affaire? Sur l'île, seuls les communistes dénoncèrent cette entreprise. Quant aux familles réunionnaises auxquelles on retira des enfants, elles n'avaient pas les ressources nécessaires pour s'organiser collectivement et protester. Comme le rappelle Ivan Jablonka dans son remarquable ouvrage, dont nous vous parlons ci-dessous: "la migration réunionnaise s'est développée et achevée sans que personne n'y prenne garde".



La plainte de Martial entraîna en tout cas d'autres témoignages et déchaîna les passions de médias très demandeurs. Certains n'hésitèrent d'ailleurs à à se lancer dans des comparaisons historiques douteuses avec la déportation des Juifs ou encore l'esclavage. On parlait désormais de "crime d'Etat".

C'est tout le mérite d'Ivan Jablonka que de rouvrir ce dossier de manière sereine. Son ouvrage "enfants de l'exil" permet de mieux comprendre cet épisode.

L'auteur adopte un ton sobre, distancié, en bon historien qu'il est. Pour autant, il dresse un constat général accablant. La lecture de son ouvrage n'a rien de rébarbative, dans la mesure où il se fonde dans un premier chapitre sur les témoignages des pupilles qu'il a pu retrouver dans divers fonds d'archives départementaux (notamment ceux de la Creuse, du Tarn et de la Réunion). Ses enfants souffrent du déracinement, de la solitude, du racisme. Certains sont affectés de troubles psychiques graves qui conduisent parfois jusqu'à la dépression, voire au suicide. Certes, il y eut aussi des cas réussis d'adoption, des réussites sociales, mais dans l'ensemble, l'entreprise fut un échec.


La seconde partie, intitulée "la machine d'Etat", démonte les rouages des mécanismes administratifs qui firent fonctionner ce transfert humain. Au coeur du programme se situe un homme, Michel Debré, député de la Réunion à partir de 1963. Très préoccupé par l'accroissement démographique de l'île, il imagine ce projet qu'il n'a de cesse de défendre face aux sceptiques. Pétris de bon sentiment, les employées de la D.D.A.S.S. de la Réunion sillonnent les campagnes réunionnaises surpeuplées en quête d'enfants à "secourir".

Les acteurs de cette vaste opération considéraient en effet faire oeuvre utile en envoyant vers la métropole, dans des régions rurales en voie de désertification, ces enfants, qui constituaient une charge pour leurs familles, souvent miséreuses et illettrés. Quelques promesses d'un avenir meilleur et d'une bonne éducation parvinrent parfois à convaincre les parents. Le recrutement s'avérait encore plus facile avec les enfants abandonnés ou orphelins.


Or, ce système légal et destructeur perdura jusqu'en 1982 (pour des raisons budgétaires...), sans qu'il ne soulève véritablement de débats, comme nous l'avons vu plus haut. Jablonka analyse d'ailleurs dans son livre les démarches judiciaires entamées en 2002, mais reste circonspect face à cette judiciarisation et au risque du jugement de l’Histoire.


En tout cas, avec son ouvrage Ivan Jablonka démontre de manière très convaincante que "la migration des pupilles réunionnais n'est donc pas un dérapage ; elle est une institution républicaine".

Pap NDiaye dans sa critique du livre de Jablonka (voir source) conclut:
" Par là, ce beau livre rappelle que ni la légalité d'Etat ni le sentiment de "bien agir" ne garantissent la justesse et la légitimité d'une politique. Et puis, le hasard fait qu'il tombe à point nommé, au moment où une association "humanitaire" a tenté d'organiser le transfert d'enfants tchadiens subtilisés à leurs familles. Même si, dans ce dernier cas, l'enlèvement des enfants ne relève pas d'une opération d'Etat, et si "comparaison n'est pas raison", le parallèle est troublant et renvoie à la place des anciennes colonies dans les imaginaires occidentaux : des lieux désespérants où il faut sauver l'humanité malgré elle. Vous avez dit néocolonialisme ?"

Danyel Waro.

Fils d'un planteur du Tampon, Danyel Waro découvre les chants réprimés de Firmin Viry, Granmoun Lélé, les inventeurs du maloya traditionnel, sorte de blues des champs longtemps interdit par le colon français. Meneur incontesté du renouveau du maloya, il fait le choix exclusif du créole dans ses chansons. Dans son troisième album,“Bébér” évoque sa rencontre avec l’un de ces “orphelins” réunionnais enlevés à la Réunion pour repeupler les campagnes désertées de la France.

Dans un entretien accordé au magasine Vibrations, Waro raconte: "Il faut voir la mentalité de l'époque pour comprendre. Les paysans venaient dans ces foyers dans la Creuse chercher un petit Noir, "un petit tropical tranquille" pour travailler. Dans ma chanson "Béber", je fais un petit clin d'oeil, pas pour juger, mais pour partager le ressentiment de ces gens."



"Béber" Danyel Waro (1996).

" Mais quelles souffrances traîne-t-il donc
sous l'épais joug de son chariot?
Ce gaillard d'yab, à l'air d'aplomb,
vide les pleurs de son cœur gros.

je te le promet gros Béber
même recroquevillé dans mon roulér

Frère je t'emmènerai danser le maloya
faut que tu quittes Angoulême et
retournes las-bà,
frère je t'emmènerai danser le maloya
au pays de tes sœurs et de tes frères,
baya!

Quelle est cette foutue gueuse, wé !
Qui t’exila dans la Creuse ? Wé !

L’ordonnance Debré nom de Dieu
en déporta pas mal
et pour les PTT combien d’entre eux
passèrent le Canal ?
L’ordonnance Debré nom de Dieu
en déporta pas mal
Et les ladilafé [les commérages], bondieu,
remplirent tant de malles!

Bombe éboulement de cœur entre mes bras
Bébèr bébé blotti serré tout contre moi.

Tu auras beau chercher ta chance
t'adapter sous tes nouveaux cieux,
tant de carêmes et d'abstinence
usent un homme en moins de deux.

L'ardent brasier t'attend
fuis cette neige, ce faux lait blanc

ça chauffera du tonnerre
nous danserons le séga
faut que tu quittes Grande Garenne
reviens à Matouta
ça chauffera du tonnerre
nous danserons le séga
au pays où les promesses
ont de beaux fruits déjà.

Ta vieille plaie de Fournaise
s'est changée en gâteau de neige.

tu gratteras songes et conflors [racines]
n'oublie pas de butter le maïs
tu dois prendre bien soin d'aux d'abord
bien avant qu'ils ne te nourissent.

tu as quitté la poêle
pour tomber dans le feu
maintenant t'as la dalle
et t'as le ventre creux.

non les feuilles de songes

n'encaissent pas la grêle
tu n'as que deux saisons:
la chaude et puis la fraîche
non les feuilles de songes
n'encaissent pas la grêle
sais-tu encore ce qu'est un arbre
quand une forêt tu cherches.

le printemps l'été, l'automne et l'hiver Wé!
ça c'était pour un temps, ignorance d'hier
le printemps n'est pas mon anniversaire Wé!
c'était pour un temps, colonialisme d'hier.

L'ordonnance Debré nom de Dieu

en déporta pas mal
et puis l'armée française mon vieux
par rafale!

Bombe éboulement de coeur entre mes bras
Béber bébé blotti serré tout contre moi.


Le groupe Faham a lui aussi consacré une chanson à cet exil douloureux. Le morceau s'intitule "Réunion sur Creuse". 



Sources:

- Ivan Jablonka: "Enfants en exil. Transfert de pupilles réunionnais en métropole (1963-1982)" le Seuil.
- Magazine Vibrations.
- Livret du dernier disque de Daniel Waro.
- "Récit d'un exil forcé" par Pap NDiaye.

Liens:

- le faham.
- "Enfants réunionnais en exil".
- VSD du 6 au 12 septembre 2001: "A la Réunion, sur les traces de son enfance volée" (VSD).
- Libération du 4 juillet 2001: "Enfants créoles perdus dans la Creuse".
- Nouvel Observateur du 6 au 12 juin 2002: "Les enfants volés de la Réunion".
- Le site de Jean-Jacques Martial.
- Danyel Waro sur scène (attention musique contagieuse).
- Portfolio: "les Réunionnais de la Creuse".
- "Les enfants réunionnais de la Creuse victimes une deuxième fois?".