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mardi 19 septembre 2023

Les aires urbaines en chansons

Une aire urbaine est un espace continu qui se compose d'une ville-centre, de ses banlieues immédiates et d'une couronne périurbaine. La ville se caractérise par une densité importante de l'habitat et une population nombreuse. Elle est le lieu d'échanges, de flux de personnes, de marchandises.  

Aujourd'hui en France, 85% de la population vit dans des espaces urbains, même si les villes ne recouvrent que 20% du territoire. Ce phénomène de concentration des populations dans les villes (urbanisation) profite particulièrement aux métropoles qui concentrent les populations, les activités spécialisées et les richesses. On parle ainsi de métropolisation

[Ce billet en version podcast > ]

Les métropoles sont marquées par un rythme de vie frénétique, plus ou moins supporté par ses habitants. Grand Corps Malade, qui se définit comme un "Enfant de la ville", apprécie. "Je me sens chez moi à Saint-Denis, quand y’a plein de monde sur les quais / Je me sens chez moi à Belleville ou dans le métro New-yorkais / Pourtant j’ai bien conscience qu’il faut être sacrément taré / Pour aimer dormir coincé dans 35 mètres carrés / Mais j’ai des explications, y’a tout mon passé dans ce bordel"

Les métropoles organisent le territoire qu'elles dominent. 35% des Français vivent dans l'une des dix premières aires urbaines. Ces métropoles ont un rayonnement économique important et concentrent les emplois les plus qualifiés, les sièges sociaux d'entreprises, les réseaux de transport et les activités de recherche-développement. L'accès aux services y est facile comme le concède Fabe dans "Si tu rêves de la métropole" "Si tu rêves de stress, de bourse, de course à la promotion  / De magasins tout-par, de supermarchés pour des commissions  / De superstars, de caviar et si la tour Eiffel t'appelle, prends des ailes  / Ici t'auras tout ce que tu veux et même encore plus Taxi, métro, R.E.R, bus, train, t'en rates un t'en  / as un dans les 5mn  / Un bus dans les 10mn, à l'arrivée des gens qui luttent  / Mouvement de foule, tout le monde court mais combien savent pourquoi ? "

Une métropole de rang mondial ne dort jamais totalement. "Il est cinq heures, Paris s'éveille" chantée par Jacques Dutronc et écrite par Claude Lanzmann, propose une description de la capitale à l'aube. Si les abattoirs de la Villette n'existent plus, la frénésie d'activités reste bel et bien d'actualité. "Les banlieusards sont dans les gares / À la Villette, on tranche le lard / Paris by night, regagne les cars / Les boulangers font des bâtards / Il est cinq heures / Paris s'éveille"

Les principales métropoles de l'hexagone ont fait l'objet de chansons hommages de la part de chanteurs natifs ou en tout cas attachés à une ville de cœur.  Quelques exemples. Renaud est "amoureux de Paname". Avec "Je suis Marseille", le collectif 13 organisé, représenté ici par Shurik'n, clame son amour de la cité phocéenne.> "Mars tous les coups partent, ville jugée coupable. / Ce rap, c'est la soupape (ouais), Notre-Dame nous garde. On parle pas de quota, diversité incroyable. / (...) C'est elle [Marseille] qui régit nos âmes, toile de fond de nos vies. Vas-y, traitre-nous de sauvage, une mère connaît ses petits. Plus il en viendra, plus il y en aura sur le parvis. Tu sais ce qu'on dit, blason brandi, c'est reparti."


Avec "Lyon presqu'île", Biolay nous propose une émouvante visite de sa ville d'adolescence. La tour crayon, les gares de Perrache et , la place Bellecour sont au rdv. "le point du jour, la statue d'or, la tour en stylo-bille / Lyon, presqu'île / Il y a une gare morne et l'autre fière d'aller jusqu'aux sports d'hiver / C'est comme si j'étais parti, parti hier / Et puis la statue du Roi Soleil sur la grand-place éternelle / Des belles cours gorgées, gorgées, gorgées de soleil"

Le Lyon de Benjamin Biolay.

Dans "ô Toulouse", ode à la cité gasconne, Nourago fait rouler les r, évoquant tour à tour le canal du midi, la brique rouge des Minimes, l'église saint-Sernin, le rouge et noir du stade toulousain, le Capitole, les hauts buildings et les avions qui ronflent gros. 

Parmi les métropoles importantes qui structurent l'espace, et non citées précédemment, il ne faudrait pas oublier Lille, Bordeaux, Nice, Nantes, Strasbourg, Rennes ou encore Montpellier.

Les aires urbaines sont constituées de trois types d'espaces bien spécifiques. "Dans ma ville on traîne" d'Orelsan propose une expédition à Caen. Dès l'intro du morceau, il identifie les éléments constitutifs de l'aire urbaine. "Dans ma ville on traîne, entre le béton, les plaines / Dans les rues pavées du centre où tous les magasins ferment / On passe les week-ends dans les zones industrielles / Dans les zones pavillonnaires où les baraques sont les mêmes".

Caen vue par Orelsan. Carte réalisée grâce à umap openstreetmap (version pdf)

 

 La ville-centre concentre le coeur historique avec ses monuments anciens, mais aussi les activités et services (commerces, administrations, etc...). Le prix du m² y atteint des sommets, ce qui participe à un phénomène de gentrification, chassant du cœur des villes les classes populaires. Thomas Dutronc décrit ce processus dans son titre "J'aime plus Paris"/ "Passé le périph / Les pauvres hères / N'ont pas le bon gout / D'être millionnaire / Pour ces parias / La ville lumière / C'est tout au bout / Du RER / Y a plus de titi / Mais des minets / Paris sous cloche / Ça me gavroche / Il est fini le pari d'Audiard / Mais aujourd'hui, voir celui d'Hédiard"

Bistanclaque revient pour sa part sur la métamorphose de la "Croix-Rousse" à Lyon. La spéculation foncière chasse les classes populaires du quartier historique des canuts, les ouvriers de la soie. Sous l'effet de l'embourgeoisement rapide, le quartier se transforme et perd ainsi son âme. "Et la ville bourgeoise / Te grignote les pieds (/ Cette ville te toise / Te met ans ses papiers / Te réduit au silence  / Te refait la façade (…) Bienvenu à la croix rousse  / Est-ce la dernière secousse et l’ennui à nos trousses… / Et chacun sa Croix Rousse"

Deuxième élément constitutif de l'aire urbaine, les banlieues accueillent une part importante de la population urbaine dans des pavillons ou des logements collectifs. Au cours des décennies 1950-1960, l’État aménageur a engagé une politique volontariste de grands travaux. La banlieue se hérisse de logements collectifs appelés grands ensembles. En comparaison des logements vétustes d'avant-guerre, les nouveaux logements font rêver. Bécaud nous en livre une description idyllique. "A l´escalier 6, bloc 21, / J´habite un très chouette appartement / Que mon père, si tout marche bien, / Aura payé en moins de vingt ans. / On a le confort au maximum, / Un ascenseur et un´ sall´ de bain. / On a la télé, le téléphone / Et la vue sur Paris, au lointain."  

 

La piètre qualité de construction, le délabrement rapide de quartiers mal raccordés au centre-ville font rapidement de ces zones des repoussoirs, tout juste bonnes à accueillir les activités nécessitant beaucoup d'espace : aéroports, centres commerciaux, usines, dont se déleste la ville-centre. Dans "banlieue rouge", Renaud dépeint le quotidien monotone d'une habitante de ces quartiers. "Elle habite quelque part / Dans une banlieue rouge / Mais elle vit nulle part / Y a jamais rien qui bouge / Pour elle la banlieue c'est toujours la zone / Même si au fond d'ses yeux y a un peu d'sable jaune / Elle travaille tous les jours / Elle a un super boulot / Sur l'parking de Carrefour / Elle ramasse les chariots / Le week-end c'est l'enfer / Quand tous ces parigots / Viennent remplir l'coffre arrière / D'leur 504 Peugeot"

Pour les habitants des banlieues cossues de l'ouest parisien, les problèmes sont d'une autre nature. "Auteuil-Neuilly-Passy". "Hé mec / Je me présente / Je m'appelle Charles-Henri Du Pré / J'habite à Neuilly / Dans un quartier 'et alors paumé / Je suis fils unique / Dans un hôtel particulier / C'est la croix, la bannière / Pour me sustenter. / Pas un Arabe du coin / Ni un Euromarché / Auteuil, Neuilly Passy: tel est notre ghetto". 

Troisième composante de l'aire urbaine: la couronne périurbaine. De nombreux citadins s'installent aujourd'hui à la périphérie de la métropole car les prix en centre-ville sont chers et les logements dépourvus de jardins et souvent petits. Le déplacement des citadins vers les espaces ruraux proches des villes se nomme la périurbanisation. Ce phénomène entraîne un étalement urbain, soit une extension de la ville qui progresse au détriment de l'espace rural alentour.

La périurbanisation a de nombreuses conséquences. Les Français habitent de plus en plus loin de leur lieu de travail ce qui provoque une augmentation des mobilités pendulaires. L'utilisation de la voiture est généralisée ce qui entraîne pollution et embouteillages. L'étalement urbain provoque la disparition des terres agricoles. Il implique aussi la construction d'équipements coûteux (routes, éclairages, gaz, eau) pour répondre aux besoins de nouveaux habitants. "La maison près de la fontaine" chantée par Nino Ferrer est rattrapée par la périurbanisation. "La maison près des HLM / A fait place à l'usine / Et au supermarché / Les arbres ont disparu, mais ça sent l'hydrogène sulfuré / L'essence".

La périurbanisation contribue à l'artificialisation et à la bétonisation des entrées de villes toutes plus moches les unes que les autres. Cet état de fait inspire à Dominique A le morceau "Rendez nous la lumière".  "On voit des autoroutes, des hangars, des marchés / De grandes enseignes rouges et des parkings bondés / On voit des paysages qui ne ressemblent à rien / Qui se ressemblent tous et qui n'ont pas de fin"

Ceux qui vient dans la couronne périurbaine portent un jugement plus nuancé sur ces espaces. "Chaque week-end", Diziz la Peste et Alpéacha accueillent leurs amis, font chauffer les barbecues et s'ambiancent sur de la bonne musique, en dévorant des plats  . [« Le soleil se couche sur la zone pavillonnaire / On est assis sur le toit, et y’a du bonheur dans l’air »]. Pour Liz Van Deuq, il y a une vie dans "les banlieues pavillonnaires" après dix heures du soir. "Fini le chant des tondeuses, la pelouse en est radieuse. Le vent joue à la balançoire. Il est l'heure des arroseurs, des clapotis au trottoir. Il y a une vie dans les banlieues pavillonnaires après 10 heures le soir."


En conclusion, si la population française est aujourd'hui largement citadine, la croissance urbaine s'avère inégale. Les villes du grand ouest et du sud du territoire sont les plus attractives car le cadre de vie y est perçu comme agréable et car elles profitent du développement d'activités dynamiques. Les villes du nord et de l'est de la France connaissent une croissance plus faible. Dominique A:" Je suis une ville" de Dominique donne la parole à une de ces villes rétrécissantes. (début) "Je suis une ville dont beaucoup sont partis / Enfin pas tous encore mais ça se rétrécit / Il reste celui-là qui ne se voit pas ailleurs / Celui-là qui s’y voit mais à qui ça fait peur / Et celle-là qui ne sait plus, qui est trop abrutie / Qui ne sait pas où elle est ou qui se croit partie"

 Sources:

- "Banlieues pavillonnaires: chansons d'amour, chansons de dégoût", "La France des Maisons Phénix", "La France des pavillons... et les autres France", Ces chansons qui font l'actu de Bertrand Dicale sur France Info.

- «Tentative de réhabilitation du tissu pavillonnaire par la "musique urbaine"»

samedi 2 avril 2022

"Mourir d'aimer". Le destin fracassé de Gabrielle Russier.

Le 29 avril 1937, Gabrielle Russier naît de l'union de René Russier, avocat pénaliste au barreau de Paris, et de Marjorie, une pianiste américaine passionnée d'opéra, contrainte à l'immobilisme par une sclérose en plaques. A l'issue de ses études de lettres, en 1958, Gabrielle épouse Michel Nogues, ingénieur, avec lequel elle a bientôt des jumeaux. Après quelques années passées au Maroc, la famille s'installe à Aix-en-Provence en 1961. Peu à peu, le couple se fissure, jusqu'à se séparer. Gabrielle s'installe alors avec ses enfants dans une résidence du quartier Sainte-Anne et retourne sur les bancs de la faculté d'Aix pour y préparer l'agrégation de lettres modernes. Elle y rencontre des professeurs motivants, dont les cours la passionnent. A la rentrée 1967, le concours en poche, la jeune femme de trente ans débute au lycée Nord de Marseille. Quelques rejetons de la bourgeoisie marseillaise installés à l'Estaque, au Verduron ou au Bouc-Bel-Air y côtoient les enfants d'ouvriers et d'employés habitant les barres HLM de Saint-Louis, la Cabucelle ou Saint-André. Gabrielle aime profondément son métier. Enthousiaste, elle veut transmettre l'amour de la littérature, tout en instaurant un lien de confiance avec ses élèves. La posture de la jeune femme tranche avec les habitudes du corps professoral de l'époque. Elle ne souhaite pas être un professeur "sur estrade" dont le savoir serait déversé de manière distante et surplombante. Convaincue que l'émancipation passe aussi par la culture, elle partage avec les adolescents ses goûts musicaux et cinématographiques, finance l'achat de livres pour équiper sa classe d'une bibliothèque. Professeure à plein temps et hors les murs, elle accompagne ses élèves à la plage, au ski, au bowling... Elle a comme aboli les frontières la séparant de ses élèves, auxquels elle prend l'habitude de donner des surnoms littéraires.    

 

LaHarpie, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Les talents de pédagogue de Madame Russier sont reconnus de tous, si bien que, dans un premier temps, les parents d'élèves ne trouvent rien à redire à la proximité affichée avec les classes.
Mieux, ils apprécient son investissement auprès de ses élèves. Toute menue, Gabrielle arbore une coupe à la garçonne. Au point de vue de l'apparence physique, la professeure  ressemble beaucoup à ses élèves, ce qui fait qu'on la confond parfois avec les adolescents dont elle a la charge. Parmi ces derniers figure Christian. Aîné d'une fratrie de trois, le garçon a quinze ans et demi quand il rencontre sa professeure. Il est le fils des Rossi, des universitaires de la faculté d'Aix que Gabrielle avait rencontrés au cours de ses années d'étude. Le père enseigne la philologie, la mère le français médiéval à l'université d'Aix-en-Provence. Ce sont des intellectuels engagés, proches du communisme italien, et favorables aux nouvelles aspirations de la jeunesse. Avec sa barbe épaisse, son corps déjà bâti, Christian  paraît plus âgé qu'il ne l'est en réalité. Ambitieux, charismatique, passionné de politique, l'adolescent participe volontiers aux discussions intellectuelles des adultes. Au printemps 1968, la contestation estudiantine et lycéenne déferle sur Marseille. Gabrielle Russier et ses élèves entrent dans la danse, fabriquent banderoles et slogans, puis défilent  sur la Canebière, mais en juin, de Gaulle dissout l'Assemblée et triomphe dans les urnes. "La révolution nous a posé un lapin", note alors la professeure. C'est dans ce contexte qu'une histoire d'amour débute entre l'enseignante de 31 ans et Christian, son élève de seconde, désormais âgé de 16. Dès qu'ils le peuvent, les amants prennent la clef des champs. Lors des grandes vacances 1968, ils se retrouvent en Italie, puis en Allemagne, où Christian est censé se trouver chez son correspondant.

Gabrielle déménage à Marseille, dans un F4 du onzième étage de la tour F dans la résidence Nord. Elle est heureuse, amoureuse et décide donc de rencontrer les parents de son ancien élève, convaincue qu'ils comprendront l'idylle naissante. Or, loin d'approuver l'union, les époux Rossi s'inquiètent de voir leur fils déserter le domicile parental. Entre Christian et ses parents, le torchon brule. Plutôt que de rompre avec Gabrielle comme ils l'exigent, le garçon rejoint son amoureuse dès qu'il le peut. Dans une lettre, il leur annonce qu'il ne rentrera plus dormir chez eux. Gabrielle encaisse difficilement l'évolution de la situation; son médecin doit lui prescrire un congé maladie de trois mois. Face aux absences prolongées de leur fils, à la mi-octobre 1968, les parents saisissent un juge des enfants. (1) Christian doit partir en pension dans un lycée pyrénéen. Dépité, il conserve néanmoins le secret espoir que Gabrielle pourra discrètement l'y rejoindre de temps à autre. La première tentative de rencontre est contrecarrée par l'intervention des gendarmes. Conduite au poste, la jeune femme est interrogée et sommée de rejoindre aussitôt Marseille. Quelques semaines plus tard, le 16 novembre, Christian fugue, se réfugie chez un copain et ne donne plus signe de vie à ses parents. La situation, qui devient intenable, prend un tour judiciaire: le 25 novembre 1968, Mario Rossi dépose plainte contre Gabrielle pour "enlèvement et détournement de mineur".

Placée sous surveillance policière, l'enseignante est interpellée et placée en garde à vue, le 4 décembre. Face au juge Palenque, en charge de l'instruction, la professeure refuse de révéler la cachette de Christian. Le magistrat place la jeune femme en préventive et ordonne une perquisition de son domicile. (2) Le 5 décembre 1968, Gabrielle Russier est incarcérée aux Baumettes, Cinq jours plus tard, le lycéen se présente devant le juge. La détention ne se justifie plus. Gabrielle est remise en liberté. Pour les deux psychologues qui examinent le lycéen, l'adolescent est sain et ne souffre d'aucune névrose, possédant au contraire une grande maturité intellectuelle et affective pour son âge. Transféré au lycée Thiers de Marseille, Le jeune homme refuse toujours de rentrer chez ses parents. Le juge des enfants, Besnard, propose une solution de compromis: Christian résidera dans un foyer, en échange d'une reprise de scolarité au lycée Thiers à Marseille. Le lycéen donne le change, mais revoit son amante en cachette, en dépit de la surveillance policière dont le couple fait l'objet. Aux yeux des parents Rossi, leur fils demeure sous l'emprise de son ancienne professeure. Ils prennent alors la décision radicale de le faire interner à la clinique psychiatrique de l'Émeraude. Bourré d'anxiolytiques, il y subit une cure de sommeil de trois semaines, à l'issue desquelles, las, brisé, il consent, la mort dans l'âme, à s'installer à Montpellier chez sa grand-mère.

Hilader, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

 
Gabrielle Russier, en dépression, voit son congé maladie prolongé.  Deux camps se font désormais face.
Parmi les soutiens de la professeure, d'aucuns prennent leurs distances, ne comprenant pas l'obstination de la jeune femme à se mettre en danger, alors que l'instruction de la plainte est en cours. Le couple semble s'isoler dans une logique jusqu’au-boutiste, seuls contre tous. Parmi les détracteurs de la jeune femme se trouvent également de plus en plus de parents d'élèves indignés par "l'immoralité" d'une professeure qui inciterait les élèves à la révolte ou la débauche. Des courriers furieux atterrissent sur le bureau du juge Palenque. D'autres continuent néanmoins à  soutenir Gabrielle. Ils ne comprennent pas l'acharnement des parents Rossi dont l'attitude leur paraît contradictoire. Comment peut-on, d'un côté, inciter les étudiants à mettre à bas la morale conservatrice ambiante, et d'un autre, entraver de manière brutale les choix de leur fils?

Pour autant, la situation semble progressivement se décanter. L'avocat des parents Rossi informe le juge que les relations avec Christian se sont apaisées et qu'ils n'entendent plus donner de suite judiciaire à cette affaire. Le juge songe même à rendre un non-lieu, mais le procureur, sollicité, croit savoir que le parquet général ferait appel de cette décision. L'accusée est donc renvoyée devant le tribunal correctionnel. L'avocat de Gabrielle se montre toutefois plutôt confiant. D'une part, l'affaire n'intéresse pas les médias. D'autre part, l'audience se tiendra à huis clos en raison de la minorité de Christian. Enfin, la situation plus apaisée entre les plaignants et leur fils devrait inciter le juge à la clémence. L'essentiel est de ne pas faire de vague.

Or, rien ne se passe comme prévu. Le 19 avril 1969, Christian trompe la vigilance de sa grand-mère et se rend à Marseille. Cette fugue remet de l'huile sur le feu. De nouveau inculpée pour détournement de mineur, Gabrielle est de nouveau emprisonnée aux Baumettes. Dans sa geôle, elle écrit à ses proches et soutiens des témoignages bouleversants. Un profond désespoir émane de ces lettres. "J'envie les gens qui purgent une peine, comme on dit, qui sont là pour quelque chose et trouveront, en sortant, la liberté. Au moins, eux, ont une raison d'attendre. Je n'en ai guère. Sortir d'un cauchemar pour retomber dans un autre. Être venue ici pour rien. (...) Pour guérir, il faut en avoir envie, et avoir des motifs. Il me semble que je n'en aie plus. Tout ce que j'aimais a été abîmé, sali", écrit-elle à une connaissance. Le 24 mai, sa demande de remise en liberté est rejetée. Gabrielle perd ses repères et prend peur pour ses enfants. A son ex-mari, elle écrit: "Michel, je t'envoie cette lettre comme on jette une bouteille à la mer, sans savoir si je te reverrai très bientôt ou jamais. Je suis si angoissée par rapport à l'avenir, que je n'arrive pas à me reposer, ni à écrire ni à lire. Je voudrais seulement te dire que j'ai si peur pour les enfants, que ce n'est pas de ma faute car ce procès est devenu invraisemblable (...). Je suis incapable de travailler. Je ne comprends plus rien de ce que j'entends ni de ce que je lis. Je suis toute abîmée intellectuellement et physiquement. Je voudrais tellement que les enfants survivent et échappent à tout cela. S'il m'arrivait quelque chose, et que tu aies besoin de linge, les clefs sont chez Madame R. Je compte sur toi pour les enfants. Je ne voudrais pas t'ennuyer avec toutes ces histoires, ni te faire du mal, mais ils ont besoin de toi, maintenant que je ne suis plus bonne à rien." Après huit semaines d'incarcération préventive, elle quitte enfin sa cellule, à la mi juin 1969. 

Le procès s'ouvre le 10 juillet. Bien que l'audience se déroule à huis clos, la presse locale commence à s'intéresser à l'affaire. L'enjeu est énorme. Si elle est condamnée, Gabrielle risque de ne plus pouvoir enseigner. Avant de demander la condamnation, le substitut , Jean Testut, loue la compétence professionnelle de l'enseignante. "Je reconnais que vous êtes un professeur exceptionnel, un professeur dont on se souvient. J'ai trop connu, dans ma jeunesse, des professeurs insignifiants et ennuyeux pour ne pas vous rendre hommage." Ces mots n'empêchent pas le magistrat de requérir à son encontre treize mois d'emprisonnement ferme. L'accusée écope finalement de 12 mois d'emprisonnement avec sursis, 1500 francs d'amende et un franc symbolique de dommages et intérêts à Marguerite et Mario Rossi. La peine ressemble à une victoire, car elle est amnistiable et permettrait donc à Gabrielle de continuer à enseigner. L'avocat des Rossi fait savoir que "pour nous, partie civile, l'affaire est terminée. Nous ne voulions pas plus." Bien que condamnée, l'enseignante exulte. L'horizon paraît enfin s'éclaircir. La joie éprouvée par la jeune femme à l'annonce du verdict ne sera pourtant qu'un feu de paille, car le parquet fait aussitôt appel. 

Gabrielle Russier est ici victime de l’acharnement d'institutions bousculées par le mouvement de mai 1968. Au delà du drame passionnel, elles entendent ainsi reprendre la main. L'appel réclamé par le parquet peut ainsi se lire comme un désir de vengeance. Le recteur d'Aix-Marseille, Claude Franck, avec l'appui du procureur général, ne veut plus voir une enseignante comme Gabrielle dans l’Éducation nationale. "Il n'y a plus de moralité en France, il faut que cette affaire serve d'exemple", aurait-il confié au procureur général. Au fond, la professeure a brisé deux tabous. On ne se lie pas d'amitié avec ses élèves, on reste dans une posture professionnelle, en conservant une distance.Une trop grande convivialité avec les élèves remettrait en cause la sacro-sainte autorité professorale. Surtout, on n'a pas de relation amoureuse avec un ou une élève. Aux yeux du procureur général, Marcel Caleb, Gabrielle Russier aurait, en franchissant cette ligne rouge, supplanté l'autorité paternelle. Une partie de la presse lui fait écho: l'enseignante est un dangereux symbole, celui du désordre.

L’Éducation nationale a exigé de l'enseignante le remboursement des deux mois de traitements perçus pendant son séjour en prison. La situation financière de Gabrielle devient très précaire.

A l'annonce de l'appel, Gabrielle sombre dans l'abîme. A sa sortie de prison, elle se rend dans une maison de repos près de Tarbes, afin de se requinquer. Le mal est profond; submergée par les difficultés, elle avale des barbituriques. Les médecins la plonge alors dans une cure de sommeil de neuf jours. Dans la perspective du procès en appel prévu pour le mois d'octobre, Gabrielle quitte l'établissement de soin et rentre à Marseille, le 30 août 1969. Le lendemain, un voisin, intrigué par un léger sifflement, appelle les pompiers. Ces derniers découvrent le corps sans vie de Gabrielle. Après avoir coupé l'électricité, calfeutré les issues de l'appartement, elle a ouvert le gaz, a avalé le contenu d'une boîte de médicaments, avant de s'allonger sur son lit. Tragique épilogue d'une impossible histoire d'amour. 

Les pleurs laissent très vite place à la colère. Le 5 septembre, devant une petite assemblée réunie au cimetière du Père-Lachaise, le pasteur Viot prononce un discours accusateur. "Gabrielle Russier n'a pas attendu. Elle n'a pas pu ou pas su attendre. Ainsi la justice, quand elle devient inique, se transforme en instrument de torture. Qu'elle soit frauduleuse ou, ce qui était le cas pour Gabrielle Russier, inhumaine, la justice peut détruire un être. Et il est des condamnations qui, pour paraître légères à certains, n'en sont pas moins des condamnations à mort. Que ceux qui traînent leur prochain en Justice y pensent.


Le drame est devenu fait de société, ne laissant personne indifférent, y compris au plus haut sommet de l’État. Le 22 septembre 1969, Georges Pompidou s'exprime sur l'affaire à l'occasion d'une conférence de presse. Théoriquement, un président ne réagit pas aux affaires criminelles, mais il a été lui même professeur de français à Marseille et le journaliste Michel Royer, qui l'interroge, sait que le chef de l’État a été très touché par cette histoire. (3) "Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé, d'ailleurs, sur cette affaire... ni même ce que j'ai fait. Quant à ce que j'ai ressenti, comme beaucoup, et bien, comprenne qui voudra. Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d'enfant perdue, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés. C'est de l'Eluard. Merci mesdames et messieurs". Avec pudeur, et parce qu'il ne peut remettre en cause une décision de justice, le président cite ici les vers d'un poème évoquant les femmes tondues à la Libération pour avoir eu des relations avec l'occupant. "Les mots d'un poète communiste, chantre de la résistance et de la liberté, disent la compassion que le président, élu par une majorité conservatrice encore toute imprégnée de l'effroi de Mai 68, ne peut lui-même exprimer." (source F)

L'heure est désormais aux règlements de compte. En novembre 1969, une pétition signée de personnalités éminentes, dont les prix Nobel Alfred Kastler, François Jacob et Jacques Monod, réclame au garde des Sceaux une enquête sur les responsabilités des uns et des autres dans le suicide de la professeure. Les médias cherchent des coupables. Le juge d'instruction à l'origine de l'incarcération, le procureur général qui a fait appel de la peine amnistiable, les parents de Christian sont pointés du doigt. Ce dernier, tenu dans l'ignorance des obsèques, refuse de réintégrer le domicile parental. Au micro de RTL, il s'insurge: "J'accuse toute la société: les juges, les parents bourgeois et réactionnaires." Le suicide entraîne l'explosion du cercle des anciens élèves intimes de Gabrielle. Certains acceptent de se confier à l'écrivain Michel del Castillo, dont le le livre, Les Écrous de la haine est publié en octobre 1970. Raymond Jean, ancien professeur de la disparue, préface Les lettres de prison que Gabrielle avait adressé à ses proches. La publication cherche à réhabiliter la disparue, à dresser une image plus juste de celle dont tout le monde parle sans vraiment la connaître. 


En 1971, André Cayatte installe de façon définitive le drame dans la mémoire collective avec Mourir d'aimer, dont le scénario s'inspire très largement de l'affaire Russier. L'interprétation remarquable d'Annie Girardot bouleverse cinq millions et demi de spectateurs. Le film s'impose comme le succès de l'année en dépit des procédures intentées par les Rossi pour en empêcher la diffusion. Chanteuses et chanteurs ne sont pas en restent, mettant leur révolte en rimes et en musique. En 1970, Serge Reggiani interprète "Gabrielle", dont les paroles de Gérard Bourgeois font de la professeure une victime de la cruauté ambiante. "Qui a tendu la main à Gabrielle lorsque les loups se sont jetés sur elle / Pour la punir d'avoir aimé d'amour". En 1971, Charles Aznavour écrit et compose "Mourir d'aimer". Les paroles adoptent le point de vue de Gabriel, sacrifiée par une société intolérante et hypocrite. Le premier couplet annonce le suicide, envisagé comme le seul remède face à la méchanceté.  "Tandis que le monde me juge / Je ne vois pour moi qu'un refuge / Toute issue m'étant condamnée / Mourir d'aimer (...) Puisque notre amour ne peut vivre / Mieux vaut en refermer le livre / Et plutôt que de le brûler / Mourir d'aimer." Aznavour fustige aussi l'hypocrisie d'une société prompte à punir les femmes, quand elle cautionne les "sugar daddy". "Quand j'ai écrit Mourir d'aimer, j'ai dit en substance: je ne comprends pas qu'on emmerde cette pauvre jeune femme qui était amoureuse d'un garçon de seize ans, et que quand un vieillard se promène brinquebalant avec une fille ravissante à son bras qui fait semblant d'être amoureuse, on ne dit rien", se souvient-il. Dans le même esprit, Anne Sylvestre écrit et interprète "Des fleurs pour Gabrielle". Elle y pourfend une justice aux ordres du système patriarcal ambiant, dans lequel "Monsieur pognon peut bien demain / S'offrir mademoiselle machin / Quinze ans trois mois et quelques jours / On parlera de grand amour." Toujours en 1971, le groupe de rock progressif Triangle publie "Élégie à Gabrielle" qui "a choisi de mourir un matin". (4) Enfin, en 1972, Claude François ose un parallèle entre Gabrielle Russier et Juliette Capulet avec le titre "Qu'on ne vienne pas me dire". "Qu'ils dorment sous la même pierre / A Vérone, dans la lumière, ces amants là, / Où qu'elle dorme en solitaire / Dans cette ville près de la mer, celle qu'on montrait du doigt / Un jour d'autres Juliette / Toujours d'autres Gabrielle mourront d'aimer".


Le 1er septembre 1971, désormais majeur, Christian donne une dernière interview au Nouvel Observateur. Il y résume l'histoire par ces mots: "Ce n'était pas du tout une passion. C'était de l'amour. La passion, ce n'est pas lucide. Or, c'était lucide. [...] Les deux ans de souvenirs qu'elle m'a laissés, je n'ai pas à les raconter. Je les sens. Je les ai vécus, moi seul. Pour le reste, les gens le savent... C'est une femme qui s’appelait Gabrielle Russier. On s'aimait. On l'a mise en prison. Elle s'est tuée. C'est simple."

Notes:

1. En octobre, Gabrielle se met en congés du lycée Nord pour une durée de trois mois.

2. Les policiers mettent la main sur un film où l'on découvre Christian heureux, amoureux, chez sa maîtresse. Le couple s'aime, sans aucun doute. 

3. En off, il confie au journaliste à quel point cette affaire l'a choqué. En l'espèce, l'appareil judiciaire s'est comporté "comme le plus froid des monstres froids".

4. Pour être tout à fait complet, citons encore "35 ans" par Guylaine Guy et "L'amour interdit" par Stanis. 

Sources:

A. "L'affaire Gabrielle Russier: l'amour et l'opinion." Entretien avec Pascale Robert-Diard [Un jour dans l'histoire sur la RTBF].

B. Fresque INA: "22 septembre 1969. Georges Pompidou évoque l'affaire Russier". 

C. Affaires sensibles: "Les amours interdites de Gabrielle et Christian"

D. Une histoire particulière sur France Culture: "Mourir d'aimer 1/2", "Une enseignante amoureuse 2/2".

E. "Comment chanter l'actualité criminelle?" [Ces chansons qui font l'actu de Bertrand Dicale sur France Info] 

F. Pascale Robert-Diard et Joseph Beauregard: "L'affaire Gabrielle Russier, un amour hors la loi". Remarquable série de 6 articles parus dans Le Monde au cours de l'été 2020.

jeudi 1 août 2019

368. "Un dimanche aux Goudes": l'art de vivre au cabanon dans la calanque marseillaise selon Massilia Sound System.

Dès le XVIIIème siècle, on trouve de nombreux abris de plein champ sur tout le pourtour méditerranéen. Cet habitat précaire, souvent saisonnier, sert de remise à outils, de hangar à bateaux, de refuge contre les intempéries ou/et de lieu de repos. Sur ce modèle, pêcheurs et ouvriers marseillais disposent à partir du XIX° siècle de lieux où se réfugier par grande chaleur: les cabanons. Ces bâtiments sont construits avec des matériaux de fortune face à la mer, sur les collines et dans les calanques - là où les terrains ne coûtaient pas chers

[photo perso]
* Le massif des calanques. 
Ancienne vallée fluviale taillée dans le calcaire secondaire, le massif des calanques s'étend du sud de Marseille jusqu'à la commune de Cassis. A la suite des bouleversements climatiques, ce canyon s'est creusé avant d'être partiellement envahi par la mer lors de la dernière glaciation. «Une calanque est une sorte de fjord marseillais, un endroit où la mer pénètre loin dans la terre. Il y a environ 1,5 million d'années, un mouvement des plaques tectoniques a provoqué un soulèvement du relief de plusieurs centaines de mètres. Dans le même temps, la mer est descendue très bas, laissant les torrents creuser la roche calcaire.
Puis, il y a de cela 10 000 ans, la mer est remontée, envahissant le lit du torrent.» (source H p 81)
"Calanque" dériverait du provençal calanco, au sens de "pente rapide, ruelle étroite, crique, cale". Le terme désigne aujourd'hui une petite baie entourée de rochers pouvant s'enfoncer parfois profondément dans l'ensemble du massif calcaire. Les calanques offrent une biodiversité et un patrimoine culturel matériel comme immatériel d'une grande richesse. Les reliefs karstiques sous-marins possèdent une architecture complexe (grottes, arches, canyons...), tandis que le territoire se compose d'une mosaïque de garrigues, de landes et de pelouses. Il faut dire que les calanques détiennent le record français de la plus faible pluviosité. L'aridité y est aggravée par la forte évaporation due au soleil et au vent. Les calanques abritent néanmoins une faune et une flore d'une grande richesse, adaptées à ce milieu hostile combinant sécheresse estivale, sol calcaire, embruns salés. 
Les calanques sont occupées depuis la préhistoire comme en atteste la grotte Cosquer au cap Morgiou dont les peintures rupestres remontent à 27 000 ans pour les plus vieilles. De nombreux vestiges, bien plus récents, restent visibles: forts, anciennes usines, fours à chaux, cabanons... Jusqu'à la fin du XIX° siècle, ce site si particulier n'attirait que chasseurs et pêcheurs. La colonisation des canyons sous-marins se développe véritablement au cours de l'entre-deux-guerres; elle est le fait des classes populaires qui découvrent alors les plaisirs du temps libre et n'ont pas les moyens, ni l'envie, de voyager ailleurs. 

Sormiou (flickr: Jeanne Menjoulet)
La calanque de Sormiou, une des rares à être habitée, est bordée par une centaine de cabanons. Autrefois, ces derniers étaient habités par des pêcheurs de Mazargue - le village voisin - qui souhaitaient y ranger leur matériel et y passer la nuit.
  * Un mode de vie spartiate. 
Le cabanon traditionnel est un cube de 30m² maximum équipé (ou pas) d'un escalier de meunier, d'une sous-pente (une mezzanine), d'une pergola à l'avant, d'un petit jardin et de toilettes extérieures (cagadous) à l'arrière. A l'origine, le cabanon est d'abord le domaine des hommes, jusqu'à ce que les citernes individuelles en permettent une fréquentation familiale. Les constructions, très sommaires au départ, deviennent progressivement des lieux de villégiatures nettement plus confortables même si l'eau courante et l'électricité restent souvent bannies. 
Prenons l'exemple de la calanque de Callelongue. Le tout-à-l’égout n'y est installé que très tardivement, tout comme l'électricité et l'eau. Le confort est spartiate. L'abri s'apparente à un débarras dans lequel on entrepose tout ce dont on ne souhaite pas se séparer définitivement. La vie se déroule largement dehors, en extérieur et le mode de vie est largement dicté par le climat. Pendant une longue période, aucune route carrossable ne permettait de rejoindre les cabanons. Aussi l'accès se faisait-il par de petits sentiers caillouteux et sinueux. Les gens venaient ici grâce au tram, puis terminaient à pieds avec tout leur bardas pour venir passer l'été: une véritable expédition. Des camions passaient pour vendre de la nourriture. Les locataires s'installaient là pour l'été (c'était le début des congés payés). Les Marseillais arrivaient au cabanon pour le week-end à partir de Pâques, puis l'été.
Tout au long du XX° siècle, les calanques deviennent le lieu d'accueil de nouvelles activités de loisirs ou de découvertes: escalade , exploration sous marine dans le sillage du commandant Cousteau et d'Albert Flaco
En 2012, les Calanques deviennent parc nationalSur les milliers d'hectares protégés, les mesures de sécurité sont très strictes et une charte de bonne conduite a été mise en place. Depuis 1975, les calanques de Sormiou sont un site classaé ce qui ne permet plus aucune construction. 
Callelongue. Jean-Pierre Dalbéra [Wiki C]


* Les cabanons de Callelongue.
Au début du XXème siècle, tout le littoral sud de Marseille était occupé par des usines de produits chimiques (soufre, alcaline), des usines de retraitement. A Callelongue (calanque longue), les cabanons installés furent donc occupés par des ouvriers. A la manière des corons du Nord de la France, les travailleurs étaient logés ici par les usines. A la fermeture de ces dernières, la marine racheta la concession, installa un sémaphore et loua les cabanons aux descendants des familles d'ouvriers pour des sommes modiques. Les guitounes étaient occupées par des gens d'extraction modeste et ne constituaient pas encore un lieu de villégiature pour les bourgeois. 


En 1960, le bail de la concession attribué à la marine (qui disposait d'une concession avec un bail emphytéotique), arriva à son terme. Le site fut racheté par un architecte-entrepreneur qui souhaitait faire une marina, mais en fut empêché par l'adoption des premières lois littorales. Faute de pouvoir construire sa marina, il continua à louer les cabanons aux familles qui les occupaient jusque là. Lorsqu'une famille « lâchait » un cabanon, le bouche-à-oreille faisait le reste. Par cooptation, ou à l'aide de dessous de tables (il fallait payer un pas de porte à l'ancien locataire pour pouvoir rentrer dans les lieux), le cabanon trouvait vite preneur. Le loyer en lui-même était dérisoire. L'accord avec le propriétaire pouvait se résumer ainsi : «Je vous loue peu cher, mais je ne m'occupe de rien. »  Ce qui veut dire que le locataire se comportait comme un propriétaire, effectuant tous les travaux. Le cabanon était donc la petite maison de campagne à pas cher. 

[Photo perso]
De nos jours, l'accès aux calanques est facilité, mais, fondamentalement, le mode de vie n'a guère changé. Les gens vivent dehors, s'apostrophent entre voisins, ce qui contribue à créer une vie de village qui tend à disparaître ailleurs. Dès lors, le cabanon se transforme en une maison de famille élargie, accueillant voisins et amis. Afin d'entretenir la convivialité, des fêtes ont lieu à Callelongue au cours de la période estivale, en particulier le 15 août, en l'honneur de la bonne mère, Vierge et protectrice des marins.
Les cabanons "évoquent l'hédonisme, le repos les pieds dans l'eau et la tête au soleil, de grandes bouffes en famille ou entre amis. Ils invitent à prendre son temps aussi, luxe étonnant en bordure d'une agglomération bourdonnante de près d'un million d'habitants."(source B) 



Les Goudes (photo perso)

*Un territoire sous pression. 
Les cabanons s'éparpillent autour de Marseille, dans l'anse de la Verrerie, aux Goudes, à Callelongue, à Morgiou, Sormiou, au Vallon des Auffes, où, désormais, ils sont habités à l'année. Autant de sites qui, aujourd'hui, résistent mal à une pression touristique exponentielle. Des millions de visiteurs annuels fréquentent de nos jours  le parc national des calanques. L'été, l'afflux massif de marcheurs ou visiteurs ne va pas sans poser de sérieuses difficultés: gestion des déchets, érosion, pollution...  Les calanques suscitent toutes les convoitises. Constitués  à l'origine de quatre murs et d'un toit, certains cabanons se transforment, avec ou sans permis, en résidences confortables. Avec le temps, ces constructions se sont "embourgeoisées" jusqu'à ressembler à de petites résidences secondaires avec terrasse et balcon en avancée sur la mer. A la mort du locataire d'un cabanon, le bail prend fin. Aussi, la "libération" des lieux est désormais scrutée avec attention. Posséder un cabanon devient le dernier des chics et une manne financière non négligeable pour ceux qui les louent à la semaine. 

* Mythologie des calanques.
Les artistes n'ont eu de cesse de célébrer les calanques: écrivains (Frédéric Mistral "Calendal", Gaston Rébuffat, Jean-Claude Izzo), peintres (Ponson, Braque, Derain). Les chansons célèbrent également "l'art de vivre" provençal au cabanon, toujours au contact de la nature à l'instar du " petit cabanon" d'Andrex ou de "la chanson du cabanond'Andrée de Turcy. Plus près de nous, le groupe marseillais Massilia Sound system consacre un morceau à cette culture du cabanon. Le "Dimanche aux Goudes" montre bien qu'aller aux calanques constitue une rupture avec le temps habituel, un moyen d'être en communion avec la nature, loin de l'agitation de la métropole voisine: "Je connais un endroit où tout paraît meilleur, / Un endroit au soleil sans oiseaux de malheur, / Là-bas dans la calanque tu verras c’est le cœur." Après avoir trimé dur toute l'année, les Marseillais aspirent à se ressourcer dans un cadre exceptionnel, à quelques encablures seulement du reste de la ville. Dès lors, l'été venu, "l'appel des Goudes est le plus fort". "On va passer un dimanche aux Goudes / En famille, entre amis, que l’on soit riche ou non / C’est un plaisir que personne ne boude / Le rêve marseillais, un soir d’été au cabanon."





DIMANCHE AUX GOUDES
Davant la mar,
Dessús la grava,
Lo ciele es blu e lo soleu valent.
Davant la mar,
Dessús la grava,
Per calinhar segur qu’es lo bòn moment.
Davant la mar,
Dessús la grava,
Ambé per tot vestit lo lume dei rais.
Davant la mar,
Dessús la grava,
Siás polida que non sai !

(Traduction)
Devant la mer,
Sur la grève,
Le ciel est bleu et le soleil vaillant.
Devant la mer,
Sur la grève,
Pour s’aimer c’est sûr c’est le bon moment.
Devant la mer,
Sur la grève,
Avec pour tout vêtement la lumière des rayons.
Devant la mer,
Sur la grève,
Tu es tellement jolie !

On va passer un dimanche aux Goudes
En famille, entre amis, que l’on soit riche ou non
C’est un plaisir que personne ne boude
Le rêve marseillais, un soir d’été au cabanon.

Du lundi au samedi, travailleurs et chômeurs
Tous ceux qui étudient, les honnêtes, les fraudeurs
Les papys, les mamies, les policiers, les voleurs
Veulent tous recevoir le fruit de leur dur labeur
Ils voudraient tous conserver quelques valeurs
Ces valeurs auxquelles Marseille a toujours fait honneur
La convivialité, la chaleur, et la bonne humeur
Le rythme des marseillais au gré des saisons, des couleurs
À l’automne on va passer quelques belles soirées dehors
L’hiver il faut patienter, là-dessus on est tous d’accord
Si le printemps le permet, on se promène sur le port
Mais quand arrive l’été, l’appel des Goudes est le plus fort.

Du printemps au printemps trop de mauvais délires
Résonnent dans la ville et mon esprit chavire,
C’est le chaple partout vraiment pas de quoi rire,
Ça file tous les jours, tu peux t’attendre au pire
Pas le temps de souffler c’est toujours le chantier,
Pas le temps de souffler, le monde est sans pitié,
Certains sont prêts à tout pour finir les premiers,
Dans le ciel les vautours se comptent par milliers,
Laissons là tous ces fous et partons voir ailleurs
Je connais un endroit où tout paraît meilleur,
Un endroit au soleil sans oiseaux de malheur,
Là-bas dans la calanque tu verras c’est le cœur.  

Sources:
Source A. Wiki
Source B. Le Monde M:"Cabanons hors saison"
Source C: Le cabanon, un art de vivre.
 Source D. France culture: "Maisons de famille 3/5: le cabanon dans la calanque"
Source E. Le Monde 2: "Calanques de Marseille. Le blues des cabanoniers."  
Source F. "Les calanques, parc national "à la marseillaise". ", Le Monde du 19/04/2012.
Source G: "Les calanques et leur évolution"
Source H: Anne Monnier: "Balades dans les calanques", in L’Âme des lieux n°2, septembre 2018.

- "Les calanques d'Izzo featuring Miles
- Made in Marseille: "Quel avenir pour les calanques face à la pollution industrielle du passé?
- Parc national des calanques: "Les calanques et l'art