L’Argentine connaît une succession de dictatures civiles ou
militaires, du milieu des années 1960 au début des années 1980. Dans le pays, le poids de l’armée est
considérable, perturbant fréquemment le jeu politique. En 1966, une junte
chasse du pouvoir le président Arturo Illia, élu trois ans plus tôt. Les
militaires voient des marxistes partout, et mettent au pas les étudiants dont
les organisations sont progressivement interdites. Aux antipodes des aspirations sécuritaires et nationalistes des nouveaux dirigeants, la jeunesse
urbaine s’entiche du rock, reléguant au placard la Nueva Cancion. Des groupes comme Los Gatos ("La balsa"), Almandra ("Muchacha"), Arco Iris (« Camino »), Manal ("Jugo de tomate frio") innovent
en chantant en espagnol.
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Rubén Andón, Public domain, via Wikimedia Commons
En 1973, une violente guérilla menée par des factions armées
met à mal la dictature du général Lanusse, contraignant ce dernier à organiser
des élections, remportées par l’ancien dictateur Juan Perón. Quelques mois plus
tard, le dirigeant populiste meurt. Le pouvoir tombe dans l’escarcelle de sa
femme Isabelle. Cette dernière s’appuie sur Lopez Rega, un conservateur qui
s’emploie à neutraliser les militants de gauche. Pour ce faire, il utilise une organisation paramilitaire, la triple A. Ses membres, qui voient des rouges
partout, tuent et capturent les militants d’extrême-gauche. Multipliant les
descentes, ils traquent cheveux longs, mini jupes et baisers langoureux dans
l’espace public. En dépit de la répression sociale féroce qui s’abat sur le pays,
et à condition d’éviter une confrontation brutale, la musique représente alors
une des seules formes d’expressions politiques possibles.
Le pianiste Charly Garcia s’impose alors comme une figure
centrale du rock argentin. En 1974, son groupe Sui Generis sort son
troisième album, une critique en règle, mais toujours subtile, d’un régime qui
ne cesse de se durcir. Dans « les
aventures incroyables du monsieur ciseaux », Charly Garcia décrit le
censeur, un rond de cuir installé dans son bureau tout gris. Dans un couplet
censuré, Charly Garcia chante : «Moi je déteste les gens qui ont
le pouvoir d’expliquer ce qui est bien, ce qui est mal. / Seul le peuple, mon
ami, est capable de comprendre. / Les censeurs d’idées trembleront d’horreur
devant l’homme libre à la lumière du soleil.» En référence à
la répression terrible que mènent les formations paramilitaires à l’encontre
des mouvements sociaux, des leaders de gauche et de toute forme d’opposition,
« El show de los
muertos» offre la description saisissante d’un bal macabre. « J'ai
tous les morts ici / Qui veut que je vous les montre ? / Certains assis,
d'autres debout / Tous morts à jamais. (…) » Les
morts, les disparus, dont certains n’ont plus de visages, hantent le pays,
tandis que les assassins en col blanc rentrent tranquillement chez eux une fois
leur sanglante besogne accomplie. Le narrateur l’interpelle :
« Quelque chose
ne va pas, monsieur. / c'est quoi ce rouge sur ton pantalon ?»
Le morceau « Juan
represion» esquisse le portrait d’un tortionnaire. « C’est l’histoire d’un homme / qui
voulut être surhumain / et la réalité, alors / lui échappa des mains» Dans un
couplet censuré de « Bostas
Locas » ("Botte folle"), Garcia s’en prend directement à l’armée. « On nous demande
d’aimer la patrie, mais si eux, c’est la patrie… alors je préfère être
étranger.»
En mars 1976, une junte dirigée par trois généraux
renverse Isabel Perón. Les putschistes accroissent encore la répression, imposant
un ordre moral réactionnaire. La lutte
contre la subversion et les syndicats autorise tous les abus. Le terrorisme
étatique se traduit par la multiplication des enlèvements perpétrés par des
hommes armés et par l’usage de la torture.
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La censure s’accroît : les radios sont réquisitionnées,
les disques jugés subversifs rayés au couteau, les paroles des chansons
vérifiées par un comité de censure. Malgré une pression permanente des
autorités, des concerts continuent d’être organisés. Les militaires surveillent
et les évacuations de salle sont courantes, sous prétexte d’alertes à la bombe.
Il n’empêche, le public toujours présent, fait des musiciens les hérauts du
mouvement de contestation. La musique représente un espace de respiration
collective et de résistance. Désormais, les musiciens doivent user de
métaphores pour dribbler la censure. En 1981, Serú Girán, le nouveau groupe
de Charly Garcia, sort « Alicia in el pais » ("Alice au pays"). Loin du pays des
merveilles, la jeune fille vit dans un pays sous le joug. « Les innocents sont les
coupables, dit sa seigneurie, le roi des épées / Ne dis pas
ce qu'il y a derrière ce miroir, / tu n'auras aucun pouvoir / Pas d'avocats,
pas de témoins. / Allume les lampes que les sorciers veulent éteindre / pour brouiller
notre chemin. »
La
pratique des enlèvements se généralise, semant la terreur dans les rues. Les
victimes sont emmenées dans des Ford Falcon noires sans plaque d’immatriculation. Les yeux bandés, ils sont ensuite enfermés dans des camps de
détention clandestins. Enchaînés dans des cellules non répertoriées, ils subissent les tortures. Les
« vols de la mort ». En 1984, Jean-Pierre Mader chante Disparue, un titre
inspiré par le
destin tragique du mannequin franco-argentin Marie Anne Erize, kidnappée en
1976.« Je t'ai cherchée dans les
rues, / Dans les cafés. / Même tes amis n'ont pas su / Me renseigner. / Des
voisins t'ont vue partir / Avec deux hommes / Qui t'ont poussée sans rien dire
/ Dans une Ford Falcon. / Disparu, tu as disparu. / Disparu, tu as disparu / Au
coin de ta rue. / Je t'ai jamais revue", chante Mader.
Le phénomène des disparus ne se cantonnent
malheureusement pas à l’Argentine, affectant également d’autres dictatures
latino-américaines, dans lesquelles la société dans son ensemble est classée
par degré de dangerosité et soumise à une étroite surveillance. La «lutte antisubversive» se déploie a l’échelle régionale
dans le cadre du plan Condor. Institutionnalisé lors d’une réunion secrète à Santiago
en 1975, il planifie et organise la
surveillance, la persécution et l’assassinat d’opposants en exil par l’échange d’informations et la mise en place d’opérations
conjointes. Le
Chili, l’Argentine et l’Uruguay
comptent parmi les membres les plus actifs du plan. Te recuerdo Amanda de
Victor Jara évoque ainsi l’idylle impossible entre Amanda et Manuel. Le Chilien
chante : « tu
avais rendez-vous avec lui, / avec lui ( …)qui partit dans les
montagnes / qui jamais ne fit de mal, / qui partit dans les montagnes,
/ et en cinq minutes / fut mis en pièces. Sonne la sirène / de retour au travail, / beaucoup ne sont pas
revenus, / Manuel non plus. »
Le titre « Desaparecidos» du Panaméen Ruben Blades,
star de la salsa, pourrait s’appliquer au Chili de Pinochet (1973 à 1989), au Paraguay de
Stroessner (1954-1989), à la Bolivie de Banzer (1971-1978) et bien sûr l'Argentine de Videla. Sur un rythme reggae, les paroles adoptent le point de vue de personnes
parties à la recherche de disparus. Le dernier couplet incite l’auditeur à ne
pas oublier. «Où
vont les disparus? / cherche dans l'eau et dans les buissons / et pourquoi
disparaissent-ils? / Parce
que nous ne sommes pas tous égaux / et quand reviennent-ils? / A chaque fois
que l'on pense à eux. / et comment les appelle-t-on? / lorsqu'une émotion nous
serre le cœur.»
Depuis 1977, les mères de victimes d'enlèvements organisent des rondes sur la
place de Mai, face au palais présidentiel. Leur objectif est de conserver intact le souvenir et la mémoire des disparus. Une
comptine de María Elena Walsh écrite dans les années 1960, donc bien avant le
Proceso (le nom de la dictature militaire), est censurée par les militaires. En effet, les paroles d’«El-país-de-nomeacuerdo»
("Le-pays-de-jenemesouvienspas"), symbolise le danger des politiques de l’oubli. «Au pays de
Je-ne-me-souviens-pas / Je fais trois petits pas et je me perds. / Un petit pas
par ici, / Je ne sais plus si je l’ai fait. / Un petit pas par là / J’ai
horreur de tout cela ! / Un petit pas vers l’arrière / Et je ne fais plus
rien / Parce j’ai déjà oublié / Où j’avais mis mon autre pied.»
Les portraits des disparus tenus à bout de bras par les mères de la place de Mai constituent une terrible contre-publicité pour un
régime sur la sellette. En effet, au début des années 1980, la
situation économique devient intenable : le chômage ne cesse d’augmenter,
le peso argentin s’effondre. Pour redorer leur blason, en octobre 1981, les militaires convient le groupe britannique Queen à se produire lors de cinq concerts à
Buenos Aires. Le show fait l’objet d’un encadrement strict de la part des
militaires qui croient percevoir des relents martiaux dans le tube We will
rock you. Freddy Mercury est musclé, porte des cheveux courts, la moustache, la panoplie du parfait petit soldat. Les militaires ne peuvent envisager que le chanteur
soit homosexuel, une déviance scandaleuse à leurs yeux. Le concert débute sous les meilleurs auspices. La foule acclame le groupe qui fait monter sur scène Diego Maradona, l'étoile montante de la sélection de football argentine. Puis le show prend une direction inattendue quand Freddy Mercury invite sur scène les Mères de la place de
Mai à prendre la parole. La retransmission télévisée du concert
s’interrompt aussitôt.
Cinq mois plus tard, la guerre des Malouines provoque
la déroute militaire de la junte, qui doit abandonner le pouvoir. Les musiciens peuvent enfin exulter. En 1983, Charly García compose "Dinosaurios". Il s'y félicite de la disparition d'un régime brutal et sanguinaire, dirigé par des militaires (les dinosaures) responsables de l'enlèvement et de l'assassinat de trente mille personnes. «Les
amis du quartier peuvent disparaître, / les chanteurs de radio peuvent
disparaître, / ceux qui sont dans les journaux peuvent disparaître, / la
personne que tu aimes peut disparaître. / Ceux qui sont en l'air peuvent
disparaître dans l'air, / ceux qui sont dans la rue peuvent disparaître, dans
la rue, / les amis du quartier peuvent disparaître, / mais les dinosaures vont disparaître. »
A la fin de l'année 1974, après trois années de lutte contre l'extension du camp militaire du Larzac [dont nous vous parlions dans un précédent billet], les paysans du Larzac se trouvent à la croisée des chemins. Les
observateurs sont impressionnés par la capacité du groupe des 103 à
mener le combat de manière indépendante vis-à-vis des tutelles
habituelles. Certes, les partis politiques et les syndicats agricoles
sont présents, mais seulement en arrière-plan. Sur le plateau, on éprouve de nouvelles
formes politiques. Au delà des grandes actions spectaculaires, le groupe
des 103 privilégie des actions locales qui s'inscrivent durablement sur
le territoire: création de la bergerie de La Blaquière, plantation d'arbres, ensemencement de terres... Pour autant, l'élection
de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République, ainsi que la
nomination comme ministre de la Défense de l'UDR Jacques Soufflet, un ancien colonel de l'armée, constituent de mauvaises nouvelles pour
les opposants au projet d'extension.
JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
* Un vaste maillage de comités Larzac permet de coordonner la lutte au plan national.
Fin
1974, début 1975 débute une nouvelle phase dans l'affrontement entre
militaires et paysans. En janvier, Jacques Soufflet charge le préfet de
lancer les opérations d'expropriation. A cette fin, une enquête parcellaire est
ouverte. Les paysans se dotent de structures
organisationnelles: une association (la PAL) pour la promotion de
l'agriculture sur le Larzac, un groupement foncier agricole pour
combattre le grignotage des terres par l'armée. Grâce au vaste réseau des
comités Larzac, les paysans
rachètent les terres visées par l'armée à des endroits
stratégiques. La création du journal Gardarem lo Larzac en juin
1975 permet également de relayer les actions et les avancées de cette lutte. La même année, la création du Cun (le coin en occitan) par un groupe d'objecteurs de conscience renforce le nombre de sympathisants installés sur le plateau. En mai de cette même année est créée Larzac Université, dont l'un des objectifs consiste à favoriser les échanges entre les savoirs universitaire et populaire. Des stages sur le nucléaire, le solaire, la cellule et l'ovin voient ainsi le jour. D'autres initiatives très diverses contribuent à faire connaître et à soutenir les paysans en lutte: des albums photos, des affiches, le documentaire Les Paysannes, des pièces comme "des Moutons pas des dragons" interprétée sur le plateau en août 1975 par les comédiens du Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine...
Panopteric, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons
Les
paysans mettent en pratique leurs théories. Si les militaires occupent
les terrains dans la légalité, eux les occuperont dans la légitimité. On
entre alors sur le plateau dans une véritable guerre de position. Dans la nuit
du 9 au 10 mars 1975, un attentat endommage une ferme du hameau de la
Blaquière, le centre de la contestation. Pour la première fois, la
violence s'invite dans la lutte. Face à cette dérive, des discussions
s'ouvrent entre le groupe des 103 et le préfet. Le dialogue tourne
court tant les positions paraissent inconciliables. D'un côté, on
maintient le projet d'extension, de l'autre on refuse toute
expropriation.
Pour les paysans, la fin des années 1970 est rude. Depuis 1976, le Larzac fait l'objet d'un intense contrôle administratif et judiciaire. Au fil des mois, le combat semble s'enliser et les divisions se creuser entre les habitants du plateau. Une partie
de la population, en particulier les commerçants de La Cavalerie sont favorables à
l'extension du camp. Les paysans des régions alentours accusent ceux du
Larzac de vouloir faire grimper les prix de leurs terres. Au sein même
du groupe des 103, des dissensions apparaissent. La lutte s'éternise et accapare les opposants à l'extension du camp, bouleversant la vie
familiale et le travail sur les exploitations. Dix ans après les débuts
de la lutte, la lassitude guette. L'action directe supplante le symbolique, menaçant la pratique non violente. Le
28 juin 1976, vingt-deux paysans s'introduisent dans les bureaux du camp militaire pour connaître l'avancée des acquisitions de terrains par l'armée. Les intrus sont appréhendés et rapidement jugés, ce qui témoigne de la volonté des autorités de déplacer l'affrontement sur le terrain judiciaire en éliminant les éléments les plus actifs (Guy Tarlier, José Bové, Léon Maillié...).
En remportant les législatives de 1978, la majorité présidentielle dispose d'une certaine marge de manœuvre pour accélérer les
procédures. L'étau se resserre avec l'entrée en vigueur des arrêtés de cessibilité signés par le préfet de l'Aveyron. Ainsi, à partir du 27 septembre 1978, toute vente de terres et de bâtiments situés dans la zone d'extension ne peut avoir d'acquéreur que l'armée. Dans ces conditions, les dispositifs inventés par les 103 deviennent inopérants. C'est dans ce contexte peu favorable que les paysans décident de renouer avec les modes d'actions éprouvées. Le 8 novembre, sous la houlette de Guy Tarlier, les agriculteurs entament un périple de 710 kilomètres à pieds jusqu'à Paris. Lors des vingt-cinq étapes nécessaires pour rallier la capitale, les marcheurs rencontrent les agriculteurs, les ouvriers et les comités de soutiens locaux. La marche redonne une dimension nationale à la lutte. Comme six ans
auparavant, le gouvernement annonce l'interdiction de la manifestation,
alors que les participants se trouvent aux portes de la capitale. Les
paysans passent outre et la manifestation tient de la démonstration de force. Le 2 décembre, 50 000 personnes manifestent entre les portes d'Ivry et d'Italie. En novembre 1980, quelques uns campent pendant
une semaine sur le Champ de Mars, à Paris.
LAGRIC, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
En dépit du soutien populaire massif aux paysans, le pouvoir ne désarme pas. La venue sur le plateau du juge de l'expropriation du tribunal de grande instance se fait dans un climat de grande tension, même si les affrontements violents sont évités. Le 8 novembre 1980, le ministre de la Défense a de nouveau recours aux expropriations. En février 1981, les élus de l'Aveyron ratifient, dans le bureau du ministre de la Défense, un texte pour une extension limitée du camp. Cet agrandissement a minima apparaît comme un projet de division de la communauté agricole. Pour
les paysans du Larzac, la donne est simple. Il faut tenir jusqu'aux
élections présidentielles de 1981 et espérer que François Mitterrand
l'emporte, lui qui continue d'affirmer qu'il annulera le projet
d'extension du camp en cas de victoire. L'élection du
socialiste, en mai 1981, est donc accueillie avec enthousiasme. Lors du conseil des
ministres du 3 juin, le nouveau président enterre
l'extension du Larzac. Le 7, l'armée quitte les cinq fermes qu'elle
occupait et le 23 août, les Larzaciens fêtent la victoire avec plusieurs
milliers de personnes. Dans la foulée, les paysans fondent le premier
office foncier de France qui consacre la victoire d'une autogestion
collective des terrains agricoles.
* Le Larzac comme laboratoire foncier.
L'enjeu est désormais l'avenir des terres achetées par l'armée. L'idée
de créer des offices fonciers fait partie des 110 propositions de
Mitterrand, mais il n'existe alors aucun précédent. Louis Joinet, le conseiller juridique du premier ministre, est chargé de clore le mieux possible l'"affaire du Larzac". Joinet négocie donc avec Guy Tarlier et José Bové l'avenir des terres achetées par l'armée. Le Larzac devient donc un véritable "laboratoire foncier". "Quatre ans après l'élection de François Mitterrand, le 29 avril 1985, les plus de 6000 hectares achetés par l'armée pour l'extension du camp militaire sont confiés à un office foncier, la SCTL (Société Civil des Terres du Larzac) sous la forme d'un bail emphytéotique de 99 ans. Le dispositif se veut le plus fidèle possible à l'esprit de la lutte et à son souci de penser collectivement le travail sur le causse." (Artières p 263)
*A l'articulation du global et du local. L'espace d'un autre monde possible.
Une fois la victoire acquise, les habitants du plateau continuent le combat, à différentes échelles, par le syndicalisme agricole et la lutte contre la globalisation. En 1987 est créée la Confédération paysanne, dont l'un des principaux animateurs a pour nom José Bové. L'agriculteur larzacien entend combattre les politiques injonctives européennes et mondiales imposées au monde rural par l'OMC, et les politiques libérales des gouvernements. Dans le cadre de l'altermondialisme, il dénonce la malbouffe, l'agriculture intensive, la circulation outrancière des denrées... Au cours des années 1990, la confédération paysanne multiplie les actions coup de poing. En 1999, les militants procèdent ainsi au démontage d'un McDonald en construction à Millau. L'opération se veut une réaction aux sanctions économiques américaines sur différents produits européens soumis à une surtaxe, dont le Roquefort. Cette action contre la malbouffe a lieu au cœur de l'été, en un lieu emblématique, ce qui assure une très forte médiatisation.
La mémoire du Larzac et ses usages peuvent désormais se développer, donnant naissance à des rencontres fructueuses, bien au delà du plateau. Ainsi, le Kanak Jean-Marie Djibaoui, intéressé par la maîtrise du foncier et par le développement agricole, se rend sur le plateau ("en brousse"). Les agriculteurs locaux lui offrent une parcelle, sur laquelle il plantera un arbre de la liberté. De même, la gauche japonaise, insurgée contre la construction de l'aéroport de Narita, reçoit la visite et le soutien des paysans aveyronnais lors d'une visite dans l'archipel. Pour désigner cette ouverture vers l'extérieur, les Larzaciens parlent volontiers de "retour de solidarité". En dépit de son enclavement, le plateau s'inscrit désormais dans une dynamique altermondialiste qui cherche à remettre en cause le modèle capitaliste dominant.
A l'initiative de la Confédération paysanne, un gigantesque rassemblement se tient sur le plateau du 8 au 10 août 2003, à l'occasion des trente ans du premier grand rassemblement du Rajal. Au total, 250 000 personnes participent au "Larzac 2003", à l'Hospitalet. Les participants rejettent l'uniformisation des modes de vie et de consommations portés par l'ultra libéralisme économique défendu par l'OMC, dont le sommet doit se tenir un mois plus tard à Cancún, au Mexique. Pendant les trois jours de rassemblement, une cinquantaine de concerts ont lieu, dont celui de Manu Chao.
De fait, tout au long de la lutte, les artistes ont accompagné la lutte paysanne. Les chanteurs occitans Claude Marti ou Patric, le Breton Kirjuhel, Colette Magny ou Graeme Allwright s'engagent aux côtés des paysans. Sensibilisé
à la cause des Larzaciens, ce dernier devient militant de la cause. En juillet 1973, il participe à un concert de soutien sur le chantier de la bergerie de La Blaquière. Il est encore là sur scène lors du premier grand rassemblement du Rajal del Guorp. En 1974, il accompagne sur le plateau René Dumont, le candidat écologiste à l'élection présidentielle. En 1975, il chante:"Oh oh, Valéry / Alors comme ça tu as choisi / Tu as choisi les fusils et pas les brebis / Tu as choisi la mort / Je suis vraiment très déçu / Je te croyais plus fort / Et tu sais mon vieux / Moi aussi j'aime le roquefort".
Notes:
1. L'agriculteur
breton, membre du PSU (Parti socialiste unifié), a fondé depuis
quelques années le Mouvement des Paysans Travailleurs. Il a noué des
contacts avec le groupe des 103 du Larzac au moment de leur montée en
tracteurs vers Paris. Il favorise le rapprochement entre les paysans et
les militants d'extrême-gauche.
Sources:
A. Philippe
Artières:"Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, de sorcières,
croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes
et brebis...", La Découverte, 2021.
Situé à l'extrémité sud du Massif central, entre Millau et Lodève, sur une superficie de 1000 km², le Larzac est un causse, une série sédimentaire d'une épaisseur de 1500 à 2000 mètres, constituée de calcaires, de dolomies et de marnes. Dès l'Antiquité, les Romains y tracent des routes, mais ce sont les Templiers qui développent l'activité fromagère et bâtissent les principaux villages, ensuite fortifiés par les Hospitaliers.
Les brebis constituent la principale ressource du plateau, dont elles ont aussi façonné les paysages en dévorant la forêt. Sédentaires, gardées par un chien, les brebis restent en hiver à la bergerie. L'élevage ovin et les activités qui en dépendent, organisent la vie des habitants du causse et de ses alentours. Le lait des brebis sert ainsi à la fabrication du Roquefort, dont les caves se situent en légère périphérie du causse. (1) Au XIXème siècle, les moutons assurent également l'essor de la ganterie millavoise. L'obligation de tuer les tout jeunes agneaux, afin d'utiliser le lait de leurs mères, a mis à disposition de l'industrie du gant une grande quantité de peaux. Dans les fermes du Larzac, de nombreuses femmes travaillent alors à domicile pour les mégisseries de Millau, mais, dans les années 1930, le secteur connaît une grave crise, qui entraîne la fermeture de nombreuses tanneries.
* "Le moment disciplinaire". (P. Artières)
Hormis ces activités économiques, le plateau du Larzac accueille bientôt des lieux de relégation, d'enfermement ou d'entraînement militaire. Ainsi, au milieu du XIX° siècle, une institution de redressement de l'enfance disciplinaire est installée dans la colonie agricole pénitentiaire du Luc. Les jeunes détenus y vivent dans des conditions de vie et d'hygiène déplorables. Cet établissement, puis l'installation d'un camp militaire en 1902-1903, inaugurent un "moment disciplinaire" dans le Larzac. Pour installer le camp, l’État achète des bergeries, ainsi que les terrains de trois hameaux. De la sorte, il dispose bientôt d'un vaste rectangle de 8 km de long sur 4 de large, avec pour centre La Cavalerie. L'activité se résume encore à l'accueil de réservistes lors de la période estivale. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le camp accueille la 41ème compagnie de travailleurs étrangers, composée essentiellement d'exilés espagnols, puis vient le tour des prisonniers militaires allemands après la capitulation du IIIème Reich. Entre 1959 et 1962, plus d'une dizaine de milliers d'Algériens y sont enfermés dans des conditions d'arbitraire total. A l'issue des accords d’Évian, le camp sert à parquer plusieurs milliers de harkis, les supplétifs "musulmans" de l'armée française.
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En 1962, l'indépendance de l'Algérie s'accompagne, pour l'ancienne puissance coloniale, de la perte d'immenses espaces désertiques propices aux manœuvres. L'armée se sent à l'étroit et négligée. C'est dans ce contexte que le Larzac retrouve, à partir de 1963, sa vocation militaire initiale, en accueillant de nouveau les manœuvres de l'armée de terre. Avec une superficie de 3500 hectares, le camp est un des plus petits de l'hexagone. C'est alors qu'en octobre 1970, Alain Fanton, le secrétaire d’État à la Défense nationale dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, évoque le projet d'extension du camp militaire de La Cavalerie, lors du congrès départemental du parti gaulliste (UDR). Les propos s'apparentent encore à une rumeur, mais l'annonce officielle du projet par Michel Debré à la télévision, le 28 octobre 1971, provoque la stupeur. "Il y a toujours eu un camp du Larzac. Il est devenu trop petit. On a pensé que la meilleure solution c'était de l'agrandir, pour la bonne raison que, qu'on le veuille ou non, la richesse agricole potentielle du Larzac est quand même extrêmement faible. Alors, la contrepartie, c'est qu'il y a quand même quelques paysans, pas beaucoup, qui élevaient vaguement quelques moutons, en vivant plus ou moins moyenâgeusement. Donc, il est nécessaire d'exproprier". La description du Larzac par le premier ministre s'avère partiale, pour ne pas dire mensongère. A l'entendre, le plateau se résume à un espace désertique et caillouteux, sur lequel paissent des brebis, et dont la population se résumerait à quelques vieillards cacochymes. Pour convaincre, l'argument économique est avancée. "Cette
extension du camp du Larzac, qui sera modérée (2), sera non seulement très
utile à la défense nationale, mais apportera à la région du Larzac, à la
région de Millau, un apport économique positif pour l'ensemble de la
population". Une telle déclaration, prononcée sur un plateau de télé au début de l'année 1972 (3), tient les agriculteurs du plateau pour quantité négligeable. Dans l'esprit de Debré, les expropriations nécessaires à l'agrandissement du camp ne poseront aucune difficulté. Il est vrai qu'a priori, rien ne place les agriculteurs du Larzac dans le camp de la protestation. Dans ce département conservateur et catholique, la plupart d'entre eux vote à droite et assiste à la messe dominicale.
Il n'empêche. La réalité du Larzac est bien différente de la description qu'en a fait Debré. Sous l'impulsion d'une poignée de "pionniers" venus s'installer au début des années 1960 dans la partie nord du plateau, le causse emprunte le chemin de la modernisation et connaît une révolution silencieuse. Les nouveaux venus, qui habitent dans des fermes isolées, introduisent de nouvelles pratiques. Pour cultiver, ils utilisent des engrais, des machines, s'appuient sur les Groupes d'exploitation agricole en commun (GAEC), des dispositifs permettant de collectiviser les équipements, de mutualiser les machines et d'associer les forces de travail. Or, les exploitations de ces nouveaux venus sont directement concernées par le projet d'expropriation, ce qui explique leur précoce mobilisation contre l'extension du camp.Dans la partie sud du Larzac, les fermes, regroupées en hameaux, appartiennent à de vieilles familles originaires du plateau. Au total, le causse n'est donc pas un désert stérile, comme le suggère le premier ministre. L'agriculture y est en mouvement comme en attestent l'extension des terres cultivées, les rendements céréaliers élevés et l'augmentation de la production laitière, en lien avec la mécanisation de la traite. Les brebis qui paissent dans la zone du Larzac promise aux militaires, permettent en outre de produire environ 325 tonnes de Roquefort. Une dizaine de bergeries du causse travaillent d'ailleurs pour les sociétés fromagères, pour lesquelles le Larzac représente une image commerciale forte. L'annonce de l'extension menace donc directement la perpétuation de l'activité agricole sur le plateau, ce qui ne laisse pas d'inquiéter les paysans.
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Une brochure diffusée par quelques
agriculteurs du plateau ("Quelques paysans de Larzac") permet de dresser
un premier état des lieux et conduit un collectif à fonder
l'Association pour la Sauvegarde du Larzac et de son environnement
(ASLE), en janvier 1971. Les principaux animateurs de l'ASLE ont pour
nom Guy Tarlier (4), Louis Massabiau et Jean-Claude Galtier. L'objectif est
de dresser un autoportrait de l'activité agricole, afin de riposter à la propagande gouvernementale. Cette auto-observation prend la forme en mai
1971 d'un Livre blanc qui expose les conséquences économiques et
humaines que provoquerait l'extension du camp.
Trop peu nombreux pour peser, seuls, sur les décisions de l'armée, les paysans larzaciens comprennent très vite la nécessité de se souder et de trouver des soutiens. Dans cette optique, ils trouvent
un relais important au sein des organisations agricoles comme la FDSEA
ou la JAC (jeunesse Agricole Catholique). La chambre d'agriculture de Millau apporte également son aide.Dans cette lutte du pot de terre contre le pot de fer, l'appoint de militants extérieurs au plateau apparaît également indispensable. Les agriculteurs trouvent de solides appuis auprès des militants occitans, alors en pleine renaissance. (5) Ancrés à gauche, ils seront les fers de lance des premières protestations. A la faveur de l'été, de jeunes militants maoïstes en quête de nouveaux terrains de lutte font également leur apparition sur le plateau. Ils donnent des coups de main dans les fermes, prennent part au travail d'élevage et de culture. En parallèle, les nouveaux venus lancent des attaques contre les bâtiments publics de Millau. Ces actions irritent les paysans, qui réaffirment leur désir de rester maîtres de leur combat. Un coup de main, oui, une récupération de la lutte, certainement pas.
* Une lutte locale. Les paysans prennent la direction de la lutte.
Le
6 novembre, à l'appel de la FNSEA, 6 000 agriculteurs de l'Aveyron
manifestent à Millau. Le 7, l'évêque de Rodez et une cinquantaine de
prêtres dénoncent en chaire la décision d'étendre le camp militaire. Le 6
décembre, le conseil général de l'Aveyron vote une motion pour que soit
reportée la décision de principe du ministre. Le 5 février 1972, un
Comité départemental de sauvegarde du Larzac est créé, avec à sa tête le
président du conseil général. Les soutiens affluent, les modes de protestations se diversifient, mais il manque encore un élément fondateur à la lutte du Larzac. Or, depuis quelques années, la communauté chrétienne de l'Arche, animée par Lanza del Vasto, défend le principe de la non-violence sur le plateau. A Pâques 1972, le patriarche propose aux paysans de se joindre à lui pour entamer un jeûne de dix jours. Avec le soutien des évêques de Rodez et Montpellier, il apporte la caution de l’Église, très précieuse aux yeux de beaucoup d'agriculteurs. Del Vasto insiste sur la nécessité de communiquer avec les médias, pour faire connaître ce qui se passe sur le plateau. L'action, qui tient davantage de la grève de la faim que du jeûne, contribue à souder les protestataires. A son terme, le 28 mars 1972, 103 des 109 exploitants concernés par les expropriations, s'engagent à ne pas quitter leurs terres. Ce serment solennel, connu sous le nom de "pacte des 103" affirme le choix de la non-violence et de la désobéissance civile. "Ce texte affirme un premier «nous» collectif" (Artières p207) permettant de forger une cohésion par une lutte sans base institutionnelle. Si les contestataires revendiquent leur identité paysanne forte, ils n'en forment pas moins une communauté ouverte, entretenant des liens étroits avec le monde ouvrier environnant. Une union locale des luttes se dessine ainsi au printemps 1972 avec le soutien apporté par les ouvrières de la SAMEX à Millau.
Bien conscients de la nécessité de contrer la propagande ministérielle, les paysans multiplient les actions, menant un travail pédagogique et collectif pour faire connaître leur combat. Ils offrent des méchouis (opération "Fermes ouvertes"), organisent des veillées, font découvrir leurs produits aux vacanciers ("opération sourire"). Ces moments de convivialité donnent lieu à des rencontres fructueuses avec les acteurs des milieux militants et/ou citadins. Dans plusieurs villes de France, des comités Larzac sont créés. Au total, de nombreuses actions voient le jour, avec toujours une priorité: garder la maîtrise de la lutte.
Le 14 juillet 1972, plus de quatre-vingt tracteurs quittent le plateau pour manifester à Rodez, à presque 100 km du Larzac. Sur place, plus de 20 000 personnes se sont réunies pour soutenir les paysans. L'importance du rassemblement marque les esprits et incite certains à organiser un événement à Paris. le 25 octobre, 60 brebis du Causse sont lâchées sous la Tour Eiffel. Sur leur dos, on peut lire l'inscription "Nous sauverons le Larzac". La photo des bêtes en train de paître sur le Champ de Mars est aussitôt reprise à la une de la presse.
Peinture murale à Orgosolo en Sardaigne. [photo perso]
* une guérilla foncière entre les paysans et l'armée.
L'intense mobilisation paysanne n'impressionne guère les autorités. Par l'intermédiaire d'un chargé de mission qui démarche
les agriculteurs les uns après les autres, le ministre joue la carte de
la discorde. Sans grand succès. En décembre 1972, le ministère de la Défense signe un arrêté de reconnaissance d'utilité publique du projet d'extension, dont le calendrier est précisé. "Les expropriations éventuellement nécessaires devront être réalisées dans un délai de cinq ans à compter de la date de publication du présent arrêté." Les paysans ripostent le 7 janvier 1973, en décidant de "monter" à Paris avec leurs tracteurs. Pendant plusieurs jours, le convoi sillonne la France. A chaque étape, les FNSEA locales et les populations réservent un accueil enthousiaste aux Larzaciens. Le slogan Gardarem lo Larzac fait florès. A Orléans, les agriculteurs apprennent que toute manifestation est interdite par décision préfectorale. Peu importe, les agriculteurs décident de poursuivre leur périple à pieds, pancartes à la main. Tout au long de la marche, de nouvelles alliances se créent. Ainsi, Bernard Lambert, l'animateur du mouvement des Paysans travailleurs, apporte le soutien précieux et indéfectible de son syndicat à la lutte. Au total, la marche sur Paris a un fort impact. La bataille de la médiatisation devient cruciale. Pour contrer les affirmations gouvernementales, le combat du Larzac se dote de symboles forts, le tracteur et la brebis, de slogans incisifs et drôles tels que "faites
labour, pas la guerre", "gardarem lo Larzac", "des moutons pas des
canons"...
Sur le terrain, les paysans s'emparent en décembre 1973 des Groupements fonciers agricoles (GFA) pour s'opposer en toute légalité au projet gouvernemental. Face au grignotage foncier de l'armée, la stratégie consiste à diviser les propriétés en les vendant en tout petits morceaux. Cette parcellisation des terres du Larzac rend plus complexe les expropriations, tout en permettant de créer un réseau de nouveaux propriétaires/militants, dont certains sont fameux, à l'instar de René Dumont ou Théodore Monod. Le GFA Larzac-Un est un succès. Il est le plus important de France par le nombre de souscripteurs (496). Au total, "les services de l'armée ne sont parvenues à faire signer des promesses de vente que pour 1500 hectares." Ainsi, "il apparaît de moins en moins probable qu'ils parviennent à leurs fins sans avoir recours aux expropriations." (Artières p 226)
Sur le plateau, la désobéissance s'installe et la
lutte se politise. En 1973-1974, les militants de la
résistance civile, venus en renfort, multiplient les actions aux modalités très variées. La proposition "3% Larzac" consiste à refuser, à chaque tiers provisionnel, trois pour cent des sommes dues au percepteur, et à les utiliser pour construire une bergerie. Ce "refus redistribution" aboutit à la fondation de la bergerie de La Blaquière. Cette "cathédrale des paysans" devient le symbole de leur résistance acharnée. Pendant deux ans, les volontaires édifient le bâtiment, sans permis de construire, grâce aux fonds fournis par le refus de l'impôt. La bergerie permet, au moins symboliquement, de bloquer un accès au camp. Elle constitue, enfin, une porte d'entrée dans la lutte pour de nombreux militants extérieurs au plateau, qui mettent la main à la pâte, en s'activant sur le chantier. Le 5 octobre 1974, les agriculteurs entament l'occupation de la ferme des Truels, achetée par l'armée.
Rajal del Gorp. JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
* «Tous au Larzac»
Toujours soucieux de faire connaître leur lutte, et de la mettre en récit, les paysans se dotent d'une agence, Larzac Infos, et d'un journal intitulé Gardarem lo Larzac. De grands rassemblements organisés sur le plateau au cours de la période estivalecontribuent également à inscrire la lutte dans la mémoire collective. L'idée est due à Bernard Lambert (6) dont les Paysans travailleurs prennent en charge l'organisation de l’évènement, en collaboration avec la Gauche Ouvrière et Paysanne. Le Rajal del Gorp ("la source du corbeau"), un cirque naturel, devient le point de convergence de très nombreux militants, le 25 août 1973. Près de soixante mille personnes, venues de toute la France, répondent à l'appel. Occitanistes, antimilitaristes, anticapitalistes, libertaires, se retrouvent sous le soleil aveyronnais.
C'est bien sur le plateau du Larzac que se joue l'après mai 68. La lutte des paysans entre alors en résonance avec d'autres luttes, comme celles des peuples du Sahel ou des ouvriers de la fabrique de montres LIP (7). Des
stands associatifs s'élèvent, des concerts sont organisés, les débats s'improvisent. Les
17 et 18 août 1974, 100 000 personnes se réunissent de nouveau dans le cirque naturel, sous le signe du tiers monde et de
l'antimilitarisme. (8) "Le blé fait vivre, les armes font mourir". Le rassemblement est l'occasion de discours marquants comme celui prononcé par Bernard Lambert. "Partout nous voyons la main mise grandissante de l'Etat centralisateur sur la communauté de base, sur l'individu, la montée des fascismes économiques, politiques, religieux; le progrès technique incontrôlé, celui qui nous fait accepter n'importe quoi pour assurer notre profit, notre bien-être. Le refus d'accepter l'autre comme un être différent qui peut naître, mourir, se nourrir, s'habiller, aimer, briller de manières différentes. Alors que faire? Hein ! Qu'est ce qu'on fait ? Continuons de croire que notre couleur de peau est la plus belle, notre civilisation la meilleure, notre religion la seule vraie et à la fin crevons ... Crevons ! D'être trop riche ! D'être trop gras !! D'être trop con !!!"
Un des faits les plus marquants du rassemblement de 1974 reste la venue d'un invité surprise: François Mitterrand. Le candidat malheureux de l'Union de la gauche à la présidentielle de mai 1974, débarque à l'improviste au Rajal. L'homme est pris à parti, conspué, bousculé. Les paysans sont furieux de ne pas avoir été prévenus de sa visite. Pour autant, ils dénoncent les violences commises contre l'homme politique, tout en fustigeant toute forme
d'exclusion. Cette rencontre "ratée" est paradoxalement décisive pour l'avenir de Mitterrand et des Larzaciens. Loin de tourner le dos, le socialiste développera un attachement personnel pour cette terre et ses habitants, dont il n'oubliera pas le combat une fois arrivé au pouvoir.
* "Le Larzac restera, / notre terre servira, à la vie"
En fin de soirée, les
meetings laissent la place aux bals populaires et à la musique. Les manifestants
jouent de la vielle à roue, de l'accordéon, du violon ou de la
mandoline. Enfin, des concerts festifs sont donnés par Colette Magny,
Claude Marti, Graeme Allwright... Le
plateau prend des faux airs de Woodstock. La presse
insistera beaucoup sur le curieux mariage entre hippies et paysans locaux. Les
adversaires de la lutte chercheront par ce biais à dépolitiser la lutte et à
réduire les rassemblements sur le Larzac à des kermesses.
La lutte du Larzac inspire les artistes. En 1972, le chanteur occitan Patric compose et interprète la "Cançon del Larzac". L'année suivante, Dominique Loquais (9) crée "Chanson du Larzac", le véritable hymne du mouvement. Le
titre est un bon condensé du message et du contenu politique de la
lutte, ainsi que des différentes actions mises en œuvre par les paysans
au mitan des années 1970.
Les paroles reprennent les slogans de la lutte, tout en insistant sur la détermination des manifestants et la dimension antimilitariste de la lutte. "Le
Larzac restera, / notre terre servira, à la vie, / des moutons pas des
canons, / jamais, nous ne partirons. / Debré, de force, nous garderons
le Larzac." Par ailleurs, l'adversaire est nommé et défié. "Nous sommes 103 paysans, invités à foutre le camp / Debré a dit: "j'ai décidé. Je veux la terre pour mon armée." / Mais nous avons tous refusé, pas question de se faire acheter. / Pour nous, la terre n'a pas de prix, pour nous la terre est notre vie."
A la fin de l'année 1974, le mouvement du Larzac est à la croisée des chemins.
1. En
1842, quelques propriétaires de cabanes (où l'on "fabrique" le fromage)
se regroupent sous le nom de Société des caves. La coopérative concentre bientôt
les deux tiers de la production. Les conditions de travail y sont rudes,
ce qui pousse les cabanières - qui manipulent le fromage - à se lancer
dans une grève (victorieuse) en 1907.
2. En réalité, l'extension envisagée porterait le camp à 17 000 hectares, ce qui en sextuplerait la superficie.
3.
Pro et anti extension s'affrontent sur l'argument économique. Le
gouvernement promet la création d'emplois grâce à l'agrandissement. Les commerçants de La Cavalerie soutiennent également l'agrandissement du camp. Au
contraire, les paysans, certains élus locaux et des industriels
défendent le nouveau dynamisme agricole du Larzac, que mettrait à mal,
selon eux, le projet de l'armée.
4.C'est le cas de Guy Tarlier, un ancien militaire devenu agriculteur, arrivé de Centrafrique en Aveyron, en 1965.
5. Le Larzac s'inscrit
dans une longue généalogie de révoltes du midi, celles des Cathares, Camisards, vignerons de 1907 ou mineurs de Decazeville en 1961.
6.
L'agriculteur
breton, membre du PSU (Parti socialiste unifié), a fondé depuis
quelques années le Mouvement des Paysans Travailleurs et a noué des
contacts avec le groupe des 103 du Larzac lors de leur montée en
tracteurs vers Paris. Il favorise le rapprochement entre les paysans et
les militants d'extrême-gauche de l'après 68.
7. Les LIP mènent une grève contre la fermeture de leur usine de Palente (Franche-Comté) en 1973. Ils décident alors de s'emparer du stock de montres, de reprendre la fabrication et de vendre directement leurs productions. "C'est possible: on fabrique, on vend, on se paie", clament-ils dans leur slogan.
8. Les
paysans larzaciens ne sont pas antimilitaristes, mais le projet de
redéploiement militaire se déroule dans un contexte de forte mobilisation pour la
paix. Une décennie après la fin des
guerres coloniales, le service militaire suscite une vive opposition. En
1973 se développe ainsi un vaste mouvement de contestation contre la loi
Debré, qui rend plus difficile l'obtention du sursis militaire.
9. Originaire
de Loire Atlantique, le chanteur apportera son soutien aux zadistes de
Notre-Dame des Landes, une fois la victoire du Larzac obtenue. Le lien
entre les deux mouvements existe dès le départ de la lutte. La première
association de défenses des riverains du projet aéroportuaire remonte
d'ailleurs à l'année 1972.
G. Philippe Artières:"Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, de sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis...", La Découverte, 2021.
Le 29 avril 1937, Gabrielle Russier naît de l'union de René Russier, avocat pénaliste au barreau de Paris, et de Marjorie, une pianiste américaine passionnée d'opéra, contrainte à l'immobilisme par une sclérose en plaques. A l'issue de ses études de lettres, en 1958, Gabrielle épouse Michel Nogues, ingénieur, avec lequel elle a bientôt des jumeaux. Après quelques années passées au Maroc, la famille s'installe à Aix-en-Provence en 1961. Peu à peu, le couple se fissure, jusqu'à se séparer. Gabrielle s'installe alors avec ses enfants dans une résidence du quartier Sainte-Anne et retourne sur les bancs de la faculté d'Aix pour y préparer l'agrégation de lettres modernes. Elle y rencontre des professeurs motivants, dont les cours la passionnent. A la rentrée 1967, le concours en poche, la jeune femme de trente ans débute au lycée Nord de Marseille. Quelques rejetons de la bourgeoisie marseillaise installés à l'Estaque, au Verduron ou au Bouc-Bel-Air y côtoient les enfants d'ouvriers et d'employés habitant les barres HLM de Saint-Louis, la Cabucelle ou Saint-André. Gabrielle aime profondément son métier. Enthousiaste, elle veut transmettre l'amour de la littérature, tout en instaurant un lien de confiance avec ses élèves. La posture de la jeune femme tranche avec les habitudes du corps professoral de l'époque. Elle ne souhaite pas être un professeur "sur estrade" dont le savoir serait déversé de manière distante et surplombante. Convaincue que l'émancipation passe aussi par la culture, elle partage avec les adolescents ses goûts
musicaux et cinématographiques, finance l'achat de livres pour équiper sa classe d'une bibliothèque.
Professeure à plein temps et hors les murs, elle accompagne ses élèves à la plage, au
ski, au bowling... Elle a comme aboli les frontières
la séparant de ses élèves, auxquels elle prend l'habitude de donner des surnoms littéraires.
LaHarpie, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Les talents de pédagogue de Madame Russier sont reconnus de tous, si bien que, dans un premier temps, les parents d'élèves ne trouvent rien à redire à la proximité affichée avec les classes. Mieux, ils apprécient son investissement auprès de ses élèves. Toute menue, Gabrielle arbore une coupe à la garçonne. Au point de vue de l'apparence physique, la professeure ressemble beaucoup à ses élèves, ce qui fait qu'on la confond parfois avec les adolescents dont elle a la charge. Parmi ces derniers figure Christian. Aîné d'une fratrie de trois, le garçon a quinze ans et demi quand il rencontre sa professeure. Il est le fils des Rossi, des universitaires de la faculté d'Aix que Gabrielle avait rencontrés au cours de ses années d'étude. Le père enseigne la philologie, la mère le français médiéval à l'université d'Aix-en-Provence. Ce sont des intellectuels engagés, proches du communisme italien, et favorables aux nouvelles aspirations de la jeunesse. Avec sa barbe épaisse, son corps déjà bâti, Christian paraît plus âgé qu'il ne l'est en réalité. Ambitieux, charismatique, passionné de politique, l'adolescent participe volontiers aux discussions intellectuelles des adultes. Au printemps 1968, la contestation estudiantine et lycéenne déferle sur Marseille. Gabrielle Russier et ses élèves entrent dans la danse, fabriquent banderoles et slogans, puis défilent sur la Canebière, mais en juin, de Gaulle dissout l'Assemblée et triomphe dans les urnes. "La révolution nous a posé un lapin", note alors la professeure. C'est dans ce contexte qu'une
histoire d'amour débute entre l'enseignante de 31 ans et Christian, son élève de seconde, désormais âgé de 16. Dès qu'ils le peuvent, les amants prennent la clef des
champs. Lors des grandes vacances 1968, ils se retrouvent en Italie, puis en
Allemagne, où Christian est censé se trouver chez son correspondant.
Gabrielle déménage à Marseille, dans un F4 du onzième étage de la tour F dans la résidence Nord. Elle est heureuse, amoureuse et décide donc de rencontrer les parents de son ancien élève, convaincue qu'ils comprendront l'idylle naissante. Or, loin d'approuver l'union, les époux Rossi s'inquiètent de voir leur fils déserter le domicile parental. Entre Christian et ses parents, le torchon brule. Plutôt que de rompre avec Gabrielle comme ils l'exigent, le garçon rejoint son amoureuse dès qu'il le peut. Dans une lettre, il leur annonce qu'il ne rentrera plus dormir chez eux. Gabrielle encaisse difficilement l'évolution de la situation; son médecin doit lui prescrire un congé maladie de trois mois. Face aux absences prolongées de leur fils, à la mi-octobre 1968, les parents saisissent un juge des enfants. (1) Christian doit partir en pension dans un lycée pyrénéen. Dépité, il conserve néanmoins le secret espoir que Gabrielle pourra discrètement l'y rejoindre de temps à autre. La première tentative de rencontre est contrecarrée par l'intervention des gendarmes. Conduite au poste, la jeune femme est interrogée et sommée de rejoindre aussitôt Marseille. Quelques semaines plus tard, le 16 novembre, Christian fugue, se réfugie chez un copain et ne donne plus signe de vie à ses parents. La situation, qui devient intenable, prend un tour judiciaire: le 25 novembre 1968, Mario Rossi dépose plainte contre Gabrielle pour "enlèvement et détournement de mineur".
Placée sous surveillance policière, l'enseignante est interpellée et placée en garde à vue, le 4 décembre. Face au juge Palenque, en charge de l'instruction, la professeure refuse de révéler la cachette de Christian. Le magistrat place la jeune femme en préventive et ordonne une perquisition de son domicile. (2) Le 5 décembre 1968, Gabrielle Russier est incarcérée aux Baumettes, Cinq jours plus tard, le lycéen se présente devant le juge. La détention ne se justifie plus. Gabrielle est remise en liberté. Pour les deux psychologues qui examinent le lycéen, l'adolescent est sain et ne souffre d'aucune névrose, possédant au contraire une grande maturité intellectuelle et affective pour son âge. Transféré au lycée Thiers de Marseille, Le jeune homme refuse toujours de rentrer chez ses parents. Le juge des enfants, Besnard, propose une solution de compromis: Christian résidera dans un foyer, en échange d'une reprise de scolarité au lycée Thiers à Marseille. Le lycéen donne le change, mais revoit son amante en cachette, en dépit de la surveillance policière dont le couple fait l'objet. Aux yeux des parents Rossi, leur fils demeure sous l'emprise de son ancienne professeure. Ils prennent alors la décision radicale de le faire interner à la clinique psychiatrique de l'Émeraude. Bourré d'anxiolytiques, il y subit une cure de sommeil de trois semaines, à l'issue desquelles, las, brisé, il consent, la mort dans l'âme, à s'installer à Montpellier chez sa grand-mère.
Hilader, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Gabrielle Russier, en dépression, voit son congé maladie prolongé. Deux camps se font désormais face. Parmi
les soutiens de la professeure, d'aucuns prennent leurs distances,
ne comprenant pas l'obstination de la jeune femme à se mettre en danger, alors que l'instruction de la plainte est en cours. Le couple semble s'isoler
dans une logique jusqu’au-boutiste, seuls contre tous. Parmi les
détracteurs de la jeune femme se trouvent également de plus en plus de parents
d'élèves indignés par "l'immoralité" d'une professeure qui inciterait les élèves à la révolte ou la débauche. Des courriers furieux atterrissent sur le bureau du juge Palenque. D'autres continuent néanmoins à soutenir Gabrielle. Ils ne comprennent pas l'acharnement des parents Rossi dont l'attitude leur paraît contradictoire. Comment peut-on, d'un côté, inciter les étudiants à mettre à bas la morale conservatrice ambiante, et d'un autre, entraver de manière brutale les choix de leur fils?
Pour autant, la situation semble progressivement se décanter. L'avocat des parents Rossi informe le juge que les relations avec Christian se sont apaisées et qu'ils n'entendent plus donner de suite judiciaire à cette affaire. Le juge songe même à rendre un non-lieu, mais le procureur, sollicité, croit savoir que le parquet général ferait appel de cette décision. L'accusée est donc renvoyée devant le tribunal correctionnel. L'avocat de Gabrielle se montre toutefois plutôt confiant. D'une part, l'affaire n'intéresse pas les médias. D'autre part, l'audience se tiendra à huis clos en raison de la minorité de Christian. Enfin, la situation plus apaisée entre les plaignants et leur fils devrait inciter le juge à la clémence. L'essentiel est de ne pas faire de vague.
Or, rien ne se passe comme prévu. Le 19 avril 1969, Christian trompe la vigilance de sa grand-mère et se rend à Marseille. Cette fugue remet de l'huile sur le feu. De nouveau inculpée pour détournement de mineur, Gabrielle est de nouveau emprisonnée aux Baumettes. Dans sa geôle, elle écrit à ses proches et soutiens des témoignages bouleversants. Un profond désespoir émane de ces lettres. "J'envie les gens qui purgent une peine, comme on dit, qui sont là pour quelque chose et trouveront, en sortant, la liberté. Au moins, eux, ont une raison d'attendre. Je n'en ai guère. Sortir d'un cauchemar pour retomber dans un autre. Être venue ici pour rien. (...) Pour guérir, il faut en avoir envie, et avoir des motifs. Il me semble que je n'en aie plus. Tout ce que j'aimais a été abîmé, sali", écrit-elle à une connaissance. Le 24 mai, sa demande de remise en liberté est rejetée. Gabrielle perd ses repères et prend peur pour ses enfants. A son ex-mari, elle écrit: "Michel,
je t'envoie cette lettre comme on jette une bouteille à la mer, sans
savoir si je te reverrai très bientôt ou jamais. Je suis si angoissée
par rapport à l'avenir, que je n'arrive pas à me reposer, ni à écrire ni
à lire. Je voudrais seulement te dire que j'ai si peur pour les
enfants, que ce n'est pas de ma faute car ce procès est devenu
invraisemblable (...). Je suis incapable de travailler. Je ne comprends
plus rien de ce que j'entends ni de ce que je lis. Je suis toute abîmée
intellectuellement et physiquement. Je voudrais tellement que les
enfants survivent et échappent à tout cela. S'il m'arrivait quelque
chose, et que tu aies besoin de linge, les clefs sont chez Madame R. Je
compte sur toi pour les enfants. Je ne voudrais pas t'ennuyer avec
toutes ces histoires, ni te faire du mal, mais ils ont besoin de toi,
maintenant que je ne suis plus bonne à rien." Après huit semaines d'incarcération préventive, elle quitte enfin sa cellule, à la mi juin 1969.
Le procès s'ouvre le 10 juillet. Bien que l'audience se déroule à huis clos, la presse locale commence à s'intéresser à l'affaire. L'enjeu est énorme. Si elle est condamnée, Gabrielle risque de ne plus pouvoir enseigner. Avant de demander la condamnation, le substitut , Jean Testut, loue la compétence professionnelle de l'enseignante. "Je reconnais que vous êtes un professeur exceptionnel, un professeur dont on se souvient. J'ai trop connu, dans ma jeunesse, des professeurs insignifiants et ennuyeux pour ne pas vous rendre hommage." Ces mots n'empêchent pas le magistrat de requérir à son encontre treize mois d'emprisonnement ferme. L'accusée écope finalement de 12 mois d'emprisonnement avec sursis, 1500 francs d'amende et un franc symbolique de dommages et intérêts à Marguerite et Mario Rossi. La peine ressemble à une victoire, car elle est amnistiable et permettrait donc à Gabrielle de continuer à enseigner. L'avocat des Rossi fait savoir que "pour nous, partie civile, l'affaire est terminée. Nous ne voulions pas plus." Bien que condamnée, l'enseignante exulte. L'horizon paraît enfin s'éclaircir. La joie éprouvée par la jeune femme à l'annonce du verdict ne sera pourtant qu'un feu de paille, car le parquet fait aussitôt appel.
Gabrielle Russier est ici victime de l’acharnement d'institutions bousculées par le mouvement de mai 1968. Au delà du drame passionnel, elles entendent ainsi reprendre la main. L'appel réclamé par le parquet peut
ainsi se lire comme un désir de vengeance. Le
recteur d'Aix-Marseille, Claude Franck, avec l'appui du procureur général, ne veut plus voir une enseignante comme Gabrielle dans l’Éducation nationale. "Il n'y a plus de moralité en France, il faut que cette affaire serve d'exemple", aurait-il confié au procureur général. Au
fond, la
professeure a brisé deux tabous. On ne se lie pas d'amitié
avec ses
élèves, on reste dans une posture professionnelle, en conservant une
distance.Une trop grande convivialité avec les élèves remettrait
en cause la sacro-sainte autorité professorale. Surtout, on n'a pas de
relation amoureuse avec un ou une
élève. Aux yeux du procureur général, Marcel Caleb, Gabrielle Russier aurait, en franchissant cette ligne rouge, supplanté
l'autorité paternelle. Une partie de la presse lui fait écho: l'enseignante est un dangereux symbole, celui du désordre.
L’Éducation nationale a exigé de l'enseignante le
remboursement des deux mois de traitements perçus pendant son séjour en
prison. La situation financière de Gabrielle devient très précaire.
A l'annonce de l'appel, Gabrielle sombre dans l'abîme. A sa sortie de prison, elle se rend dans une maison de repos près de Tarbes, afin de se requinquer. Le mal est profond; submergée par les difficultés, elle avale des barbituriques. Les médecins la plonge alors dans une cure de sommeil de neuf jours. Dans la perspective du procès en appel prévu pour le mois d'octobre, Gabrielle quitte l'établissement de soin et rentre à Marseille, le 30 août 1969. Le lendemain, un voisin, intrigué par un léger sifflement, appelle les pompiers. Ces derniers découvrent le corps sans vie de Gabrielle. Après avoir coupé l'électricité, calfeutré les issues de l'appartement, elle a ouvert le gaz, a avalé le contenu d'une boîte de médicaments, avant de s'allonger sur son lit. Tragique
épilogue d'une impossible histoire d'amour.
Les pleurs laissent très vite place à la colère. Le 5 septembre, devant une petite assemblée réunie au cimetière du Père-Lachaise, le pasteur Viot prononce un discours accusateur. "Gabrielle Russier n'a pas attendu. Elle n'a pas pu ou pas su attendre. Ainsi la justice, quand elle devient inique, se transforme en instrument de torture. Qu'elle soit frauduleuse ou, ce qui était le cas pour Gabrielle Russier, inhumaine, la justice peut détruire un être. Et il est des condamnations qui, pour paraître
légères à certains, n'en sont pas moins des condamnations à mort. Que
ceux qui traînent leur prochain en Justice y pensent."
Le drame est devenu fait de société, ne laissant personne indifférent, y compris au plus haut sommet de l’État. Le 22 septembre 1969, Georges Pompidou s'exprime sur l'affaire à l'occasion d'une conférence de presse. Théoriquement,
un président ne réagit pas aux affaires criminelles, mais il a été lui
même professeur de français à Marseille et le journaliste Michel Royer, qui
l'interroge, sait que le chef de l’État a été très touché par cette
histoire. (3) "Je
ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé, d'ailleurs, sur cette
affaire... ni même ce que j'ai fait. Quant à ce que j'ai ressenti, comme
beaucoup, et bien, comprenne qui voudra. Moi, mon remords, ce fut la
victime raisonnable au regard d'enfant perdue, celle qui ressemble aux
morts qui sont morts pour être aimés. C'est de l'Eluard. Merci mesdames
et messieurs". Avec pudeur, et parce qu'il ne peut remettre en cause une décision de justice, le président cite ici les vers d'un poème évoquant les femmes tondues à la Libération pour avoir eu des relations avec l'occupant. "Les mots d'un poète communiste, chantre de la résistance et de la liberté, disent la compassion que le président, élu par une majorité conservatrice encore toute imprégnée de l'effroi de Mai 68, ne peut lui-même exprimer." (source F)
L'heure est désormais aux règlements de compte. En novembre 1969, une pétition signée de personnalités éminentes, dont les prix Nobel Alfred Kastler, François Jacob et Jacques Monod, réclame au garde des Sceaux une enquête sur les responsabilités des uns et des autres dans le suicide de la professeure. Les médias cherchent des coupables. Le juge d'instruction à l'origine de l'incarcération, le procureur général qui a fait appel de la peine amnistiable, les parents de Christian sont pointés du doigt. Ce dernier, tenu dans l'ignorance des obsèques, refuse de réintégrer le domicile parental. Au micro de RTL, il s'insurge: "J'accuse toute la société: les juges, les parents bourgeois et réactionnaires." Le suicide entraîne l'explosion du cercle des anciens élèves intimes de Gabrielle. Certains acceptent de se confier à l'écrivain Michel del Castillo, dont le le livre, Les Écrous de la haine est publié en octobre 1970. Raymond Jean, ancien professeur de la disparue, préface Les lettres de prison que Gabrielle avait adressé à ses proches. La publication cherche à réhabiliter la disparue, à dresser une image plus juste de celle dont tout le monde parle sans vraiment la connaître.
En 1971,André Cayatte installe de façon définitive le drame dans la mémoire collective avec Mourir d'aimer, dont le scénario s'inspire très largement de l'affaire Russier. L'interprétation remarquable d'Annie Girardotbouleverse cinq millions et demi de spectateurs. Le film s'impose comme le succès de l'année en dépit des procédures intentées par les Rossi pour en empêcher la diffusion. Chanteuses et chanteurs ne sont pas en restent, mettant leur révolte en rimes et en musique. En 1970, Serge Reggiani interprète "Gabrielle", dont les paroles de Gérard Bourgeois font de la professeure une victime de la cruauté ambiante. "Qui a tendu la main à Gabrielle lorsque les loups se sont jetés sur elle / Pour la punir d'avoir aimé d'amour". En 1971, Charles Aznavour écrit et compose "Mourir d'aimer". Les paroles adoptent le point de vue de Gabriel, sacrifiée par une société intolérante et hypocrite. Le premier couplet annonce le suicide, envisagé comme le seul remède face à la méchanceté. "Tandis que le monde me juge / Je ne vois pour moi qu'un refuge / Toute issue m'étant condamnée / Mourir d'aimer (...) Puisque notre amour ne peut vivre / Mieux vaut en refermer le livre / Et plutôt que de le brûler / Mourir d'aimer." Aznavour fustige aussi l'hypocrisie d'une société prompte à punir les femmes, quand elle cautionne les "sugar daddy". "Quand j'ai écrit Mourir d'aimer, j'ai dit en substance: je ne comprends pas qu'on emmerde cette pauvre jeune femme qui était amoureuse d'un garçon de seize ans, et que quand un vieillard se promène brinquebalant avec une fille ravissante à son bras qui fait semblant d'être amoureuse, on ne dit rien", se souvient-il. Dans le même esprit, Anne Sylvestre écrit et interprète "Des fleurs pour Gabrielle". Elle y pourfend une justice aux ordres du système patriarcal ambiant, dans lequel "Monsieur pognon peut bien demain / S'offrir mademoiselle machin / Quinze ans trois mois et quelques jours / On parlera de grand amour." Toujours en 1971, le groupe de rock progressif Triangle publie "Élégie à Gabrielle" qui"a choisi de mourir un matin". (4) Enfin, en 1972, Claude François ose un parallèle entre Gabrielle Russier et Juliette Capulet avec le titre "Qu'on ne vienne pas me dire". "Qu'ils dorment sous la même pierre / A Vérone, dans la lumière, ces amants là, / Où qu'elle dorme en solitaire / Dans cette ville près de la mer, celle qu'on montrait du doigt / Un jour d'autres Juliette / Toujours d'autres Gabrielle mourront d'aimer".
Le 1er septembre 1971, désormais majeur, Christian donne une dernière interview au Nouvel Observateur. Il y résume l'histoire par ces mots: "Ce n'était pas du tout une passion. C'était de l'amour. La passion, ce
n'est pas lucide. Or, c'était lucide. [...] Les deux ans de souvenirs qu'elle m'a laissés, je n'ai pas à les raconter. Je les sens. Je les ai vécus, moi seul. Pour le reste, les gens le savent... C'est une femme qui s’appelait Gabrielle Russier. On s'aimait. On l'a mise en prison. Elle s'est tuée. C'est simple."
Notes:
1. En octobre, Gabrielle se met en congés du lycée Nord pour une durée de trois mois.
2. Les
policiers mettent la main sur un film où l'on découvre Christian
heureux, amoureux, chez sa maîtresse. Le couple s'aime, sans aucun
doute.
3. En off, il confie au journaliste à quel point cette affaire l'a choqué. En l'espèce, l'appareil judiciaire s'est comporté "comme le plus froid des monstres froids".
4. Pour être tout à fait complet, citons encore "35 ans" par Guylaine Guy et "L'amour interdit" par Stanis.
Sources:
A. "L'affaire Gabrielle Russier: l'amour et l'opinion." Entretien avec Pascale Robert-Diard [Un jour dans l'histoire sur la RTBF].
B. Fresque INA: "22 septembre 1969. Georges Pompidou évoque l'affaire Russier".
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.