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jeudi 3 septembre 2026

A la découverte du rock anatolien

Nous nous intéressons aujourd'hui à une musique hybride apparue en Turquie au cours des années 1960. Le rock anatolien mêle les gammes musicales et les instruments traditionnels d'Anatolie aux codes du rock occidental. Le style est porté par des artistes comme Baris Manço, Cem Karaca, Selda Bagcan, Erkin Koray. 

Ce billet existe aussi en forme podcast , pour l'écouter, il suffit de cliquer ici. 

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Sur les ruines de l'Empire ottoman disparu, au cours des années 1920-1930, la Turquie moderne se construit dans le cadre des réformes opérées par Mustafa Kamal Atatürk. Le "victorieux" comme on le surnomme réduit le poids de la religion, étend le droit de vote des femmes, ouvre le pays au reste du monde, tout en entravant le multipartisme, qui ne sera instauré qu'à sa mort en 1938. Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, les dérives autoritaires des gouvernements successifs s'accompagnent d'un très fort contrôle des médias, ainsi que de la répression des oppositions. En 1960, le premier ministre Menderes semble vouloir céder aux ultras conservateurs, partisans d'une réislamisation de la société. Cette évolution décide l'armée à perpétrer un coup d'état en 1960. Un an et demi plus tard, le général Cemal Gürsel remet le pouvoir au civil. Cette Révolution blanche s'accompagne de l'adoption d'une nouvelle constitution accordant de nouveaux droits (de grève, de se syndiquer, l'autonomie des universités). Par ailleurs, elle ouvre véritablement la culture turque au monde, tout en restant attachée aux traditions nationales. 

Dans le domaine musical, les autorités culturelles entreprennent le collectage des musiques traditionnelles et folkloriques dans le cadre de sections de conservatoire. On enregistre alors l'immense répertoire des ashiqs, sortes de poètes itinérants dont on trouve déjà des traces au XIe siècle. Tout au long de leurs périples, qui les conduisaient de village en village, ces sortes de troubadours modernes interprétaient leurs propres compositions ou des chants traditionnels appelés turküler. Ils s'accompagnent d'un bağlama (ou saz), une sorte de luth à quatre cordes doté d'un manche très long. Au XX° siècle, le plus fameux de ces musiciens se nomme l'Aşık Veysel. Ecoutons "Uzun Ince Bir Yoldayım", un titre qui signifie "J'emprunte une route longue mais étroite", une référence à la vie d'itinérance du ashiq. 

Le coup d'état militaire de 1960, puis la libéralisation qui s'ensuit, atténuent la censure. Les artistes s'engouffrent dans ces nouveaux espaces de libertés, à l'instar de Tülay German. Née en 1935, l'adolescente suit une formation de chanteuse classique. Elle prend bientôt l'habitude de quitter en douce le domicile parental pour se produire dans des clubs de jazz d'Ankara. Une nuit, son père la grille. Il s'oppose à ce que sa fille se lance dans la musique populaire et, par précaution, l'envoie à Istanbul, un choix peu judicieux tant la ville regorge d'opportunités pour les jeunes musiciens. Tülay s'intéresse alors aux poètes turcs, aux aşıks, au türküler. En 1964, elle enregistre une série de chansons traditionnelles auxquelles elle adjoint des arrangements pop. A ce titre, elle peut être considérée comme la précurseuse d'un genre promis à un grand avenir : l'Anadolu pop. Exemple avec le morceau Burçak Tarlasi, un manifeste féministe narrant la rébellion d'une jeune mariée, en guerre contre la place assignée aux femmes au sein de la famille. 

German fréquente les cercles communistes et privilégie un répertoire engagé. Dès 1966, elle doit quitter son  pays pour la France. Un destin qui entre en résonance avec un de ses enregistrements, le morceau Tombalacık Halimen ("Ma douce Halim") qui narre l'histoire d'un exilé implorant son amour (Halim) de le suivre. 

Au cours des années 1960, comme dans de nombreuses parties du monde, le rock et la pop occidentale séduisent la jeunesse. Les Beatles font des émules et incitent les jeunes Turcs à créer leurs propres groupes. L'épicentre de ce renouveau culturel se trouve sur la rive orientale du Bosphore, dans le quartier de kadiköy, qui accueillait de nombreux bars et clubs où l'on jouait de la musique, repère d'une jeunesse stambouliote en quête d'émancipation. Dans cette atmosphère bohême émerge de nouveaux sons, de nouveaux répertoires, de nouvelles modes. Les jeunes arborent pantalons à pattes d'éph', hauts talons, robes à paillettes, cheveux longs, bottes de cuir. Au sein de la maison associative du quartier de Kadiköy naît ainsi une fusion unique, même si dans un premier temps, les artistes chantent surtout en anglais. 

En 1965, le journal Hürriyet organise un concours de chansons intitulé Altın Mikrofon (le microphone d'or), dont les règles incitent à écrire ou à reprendre des chansons en turc, sur des mélodies à sonorités orientales, mais jouées avec des  arrangements et instruments occidentaux (guitare, basse, batterie). L'événement joue un rôle central dans l'affirmation du rock anatolien, permettant de révéler des artistes amateurs talentueux tels que Cem Karaka, Erkin Koray, les groupes Siluetter, Mavi Işıklar, TPAO Batman Orchestra (pour "Société anonyme du pétrole turc Batman"), un groupe originaire de la ville pétrolière de Batman, dans le sud-est du pays ( Kara Toprak).

Cem Karaca et son groupe Apaslar terminent deuxième du concours en 1967 avec l'adaptation folk d'un poème local : "Emrah" Le chanteur, très engagé, enregistre "Parka" (1976), une dénonciation des violences politiques subies par la jeunesse turque. "Ils l'ont trouvé couché, tué dans sa parka / Touché par quatre balles traîtres".

En 1968, Moğollar arrive à la troisième place. Ce collectif de musiciens, adeptes d'expérimentations sonores audacieuses, utilise les orgues Hammond, ainsi que l'effet fuzz de guitares acérées, associés à des percussions anatoliennes et des flûtes. Ils posent ainsi les jalons de l'Anadolu pop, mélangeant le rock progressif aux gammes orientales turques.  En 1971, le disque "Danses et rythmes de la Turquie d'hier à aujourd'hui", enregistré en France, remporte un grand succès critique. Ecoutons "Haliç'te Gün Batışı" ("coucher de soleil sur la Corne d'Or"), hommage à la ville d'Istanbul. Désormais, le turc supplante l'anglais chez les chanteurs. Certains s'imposent comme de véritables bêtes de scènes à l'instar de Erol Büyükburç dont nous pouvons écouter Jel Jiyar Koyuma.

Une autre immense vedette du genre a pour nom Erkin Koray. Guitariste, il introduit le rock en Turquie à l'occasion d'un concert organisé dans son lycée en 1957. Il y reprend Elvis Presley. En 1962, il enregistre Bir Eylül Aksami, savant mélange de rock et de mélodies traditionnelles. Les Rolling Stones ont sans doute apprécié le titre, tant l'intro semble avoir servi de source d'inspiration à Paint it black, sorti 4 ans plus tard. 

Koray imagine un baglama électrique, le luth traditionnel, qu'il bidouille. Son deuxième album, Elektronik Türküler, sorti en 1974, constitue un des fleurons de l'Anadolu pop. Il y combine rock progressif et psychédélique à partir d'éléments de la musique traditionnelle turque. Cemalim raconte l'histoire d'un homme qui quitte sa ville natale, car les habitants veulent le tuer. Il s'enfuit sur un cheval. Le refrain lance un appel à Cemalim lui demandant de vivre, quoi qu'il advienne. Il s'agit donc d'une ode à l'espoir et au courage. "Karlı Dağlar" offre une description poétique des montagnes enneigées.

Les nouveaux sons racontent l'histoire des paysans qui migrent vers la grande ville, les difficultés d'existence des travailleurs, ruraux comme ouvriers, le désir d'émancipation des femmes. Les artistes réinterprètent des vieux chants et poèmes de résistance issus du monde des campagnes en les adaptant au goût du jour. Ils deviennent ainsi les fers de lance d'une musique engagée, capable de mettre des mots sur des maux, prônant l'émancipation des plus faibles et des opprimés. La bande son qui se crée alors accompagne l'essor des partis de gauche à travers le pays. On assiste comme ailleurs, au cours de l'année 1968, à une radicalisation de la jeunesse et du monde ouvrier, qui se traduit par l'occupation des universités, des usines, donnant lieu à des affrontements violents avec la police, puis l'armée. En 1971, la dénonciation de l'impérialisme étatsunien s'accompagne de l'enlèvement de 4 soldats américains. L'armée crie au complot communiste. De nouveau, les militaires fomentent un putsch, le 12 mars, avec instauration de la loi martiale, interdiction des grèves, dissolutions des organisations syndicales, gel des salaires.

En 1972, Mustafa Özkent, arrangeur et musicien de studio, enregistre l'album instrumental  Gençlik ile Elele, sur lequel il mêle les influences funk et soul aux musiques traditionnelles turques. Çarşamba Esir Aldı (mercredi a été emporté par l'inondation). 

 Fils de la bourgeoisie intellectuelle d'Istanbul, Bariş Manço explore les musiques, d'où qu'elles viennent. Subjugué par le concert que donne dans son lycée Erkin Koray, il se passionne pour le twist, le rock'n'roll. En 1963, il s'installe en Belgique, y signe un contrat avec Henri Salvador, puis multiplie les voyages et les collaborations artistiques. Il écume les scènes et devient le plus populaire des chanteurs anatoliens, notamment parce qu'il n'hésite pas à jouer dans les zones très reculées de Turquie, sur de toutes petites scènes. En 1970, il enregistre Daglar daglar, ode à la montagne comme lieu de refuge et immense succès. Il s'intéresse désormais au rock psychédélique, comme le prouve ses titres phares tels "Halhal" ou "Dönence". Sur scène, le chanteur arbore une énorme moustache, une cape de soie, des bagouses à tous les doigts, tandis qu'il chante son amour de la paix et du dialogue. 

En 1975, dans son deuxième album, intitulé "2023", il se projette dans l'avenir (en 2023, une année qui correspond au centenaire de la République turque). Il y reprend Çay Elinden Öteye ("Arrache la dot de sa main"), la description du mariage imposé à une jeune femme avec un vieil homme. Les paroles invitent le spectateur à arracher la dot pour libérer la jeune femme. Le groupe qui accompagne Barış Manço sur scène, le Kurtalan Express, enregistre à son tour deux albums. On peut y entendre l'influence de groupes de rock progressif tels que Yes, Genesis ou King Crimson. 

3 Hürel, un groupe constitué par trois frères produit un acid-rock abrasif mêlé à des orchestrations typiquement turques aux percussions agressives et au saz électrifié. 

 

Au cours des années 1970, le pays connaît une grande instabilité politique. Droite et gauche s'opposent dans de violents affrontements qui poussent la Turquie au bord de la guerre civile. En 1971, un nouveau coup d'état a lieu, illustration de l'extrême polarisation de la société, avec des mouvements étudiants et ouvriers très structurés opposés aux populations rurales, aux élites urbaines et à des milices islamistes très conservatrices. Le pays connaît une très forte répression étatique, avec des interventions fréquentes des forces de police au sein des universités, des assassinats d'opposants et de syndicalistes par des milices à la solde du patronat et des autorités. 

Une chanteuse s'insurge contre cette violence politique. Elle s'appelle Selda Bağcan. Dans ses compositions, elle dénonce les dérives autoritaires du pouvoir, les injustices d'une société inégalitaire, défend la cause ouvrière. Déterminée, elle fait exploser le carcan musical qui cantonnait les jeunes femmes à leur genre pour en faire de simples objets de fantasmes. Pour conserver son autonomie, elle crée son propre label. Rebelle dans l'âme, elle fréquente des militants d'extrême gauche ou communistes, des poètes. En 1974, elle enregistre Yaz Gazeteci Yaz, ("Écris, journaliste, écris"), qui s'impose comme un hymne de résistance politique, une ode à la liberté de la presse. 

Passant du folk traditionnel au rock psychédélique, Selda possède une voix forte et mélodieuse. En collaboration avec Mogollar, elle enregistre "Ince Ince Bir Yar Yagar" (1974). Les paroles exigent d'un seigneur local qu'il prenne soin des populations pauvres, en redistribuant les terres et en ouvrant des écoles. "Une fine neige tombe sur les pauvres. / Pourquoi le destin ne croit-il pas à leur parole? / Nous avons brûlé, brûlé notre école, notre route, notre vie / Nous avons brûlé, nous sommes morts / Sans une gorgée d'eau".

Il faut dire qu'alors en Turquie, la situation ne cesse de se tendre. Les manifestations du 1er mai 1977 se soldent par la mort de 37 personnes sur la place Taksim à Istanbul. En décembre 1978, le massacre de près de 1 000 civils à Maraş, perpétré par une milice ultranationaliste, marque un tournant. Les tensions politiques atteignent des sommets et les affrontements gagnent les rues. En 1980, l'armée fomente un nouveau coup d'État, ce qui lui permet d'imposer une constitution très éloignée des principes kémalistes, actant le retour en force de l'influence religieuse en matière politique et culturelle. Dans le même temps, la junte procède à des arrestations massives. Dans ce contexte, les musiciens qui continuent d'affirmer sur scène leurs idéaux, de porter des costumes extravagants, des cheveux longs, horripilent les conservateurs. Ainsi, les paroles séditieuses de Selda Bağcan entraînent son arrestation, ainsi que la confiscation de son passeport. Libérée sous la pression d'une mobilisation internationale portée par Peter Gabriel, la chanteuse peut enfin prendre la clef des champs. De son côté, Cem Karaca doit s'exiler en RFA, tandis qu'il est dénaturalisé par les autorités turques en 1983. 

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L'Anadolu Pop connaît aujourd'hui une seconde jeunesse, notamment au sein de la diaspora turque, dont les rangs ont grossis à la faveur des crises économiques et affrontements politiques. De jeunes générations, passionnées par les groupes psychédéliques des années 1970, s'inspirent de ces influences pour créer leur propre style. C'est le cas du groupe néerlandais Altın Gün, figure de proue de ce revival du rock anatolien ("Yüce Dağ Başında"). 

Citons aussi la chanteuse et joueuse de saz germano-turque  Derya Yıldırım et son Grup Şimşek ("Bal"). En Turquie même - qu'Erdogan  dirige d'une main de fer depuis 2003 -  la censure et la répression s'accentuent sur les groupes engagés qui, faute de relais médiatiques, peinent à vivre de leur musique. Certains  groupes underground (tels Baba Zula) entretiennent néanmoins l'esprit frondeur de leurs vaillants aïeux. 

Thorsten Krienke from Detmold, Germany, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Sources :

A. "Istanbul 1965-1980 : la vague rock du Bosphore", épisode de l'émission Métronomique diffusé sur France Culture.

B. "A Istanbul, le rock anatolien chante la liberté", reportage diffusé dans l'émission l'Invitation au voyage sur Arte.

C. Musikistan : émission consacrée au rock anatolien.

D. "L'Anadolu Pop : la fusion du folk turc et de la pop des 60's", sur le site de Radio Nova.

E. "Il y a plus de 100 ans, le poète s'attaquait aux riches", sur le site Kedistan

F. "Une histoire musicale de la Turquie moderne"

G. "La génération sans frontières qui revitalise la musique turque", dans la BO du monde sur France Inter.

vendredi 31 mai 2024

Quand les mods, sapés comme jamais, donnaient un coup de fouet à la pop anglaise.

Angleterre, début des sixties, la jeunesse britannique cherche à s'émanciper de la pesante tutelle parentale, arborant de nouvelles tenues vestimentaires, se déplaçant sur des scooters customisés et carburant aux amphétamines. Ils se délectent des musiques noires américaines, avant, pour certains d'entre eux, de former leurs propres groupes. Ce sont les mods, dont Peter Meaden, manager des Who, définit l'état d'esprit comme "un mode de vie propre dans des circonstances difficiles." (source C p 1721) 


A la fin des années 1950, à une époque où le Royaume-Uni a définitivement tourné le dos aux années de disette de l'après-guerre, quelques jeunes anglais s'encanaillent dans les caves enfumées. Ils ne jurent que par le modern jazz. Ces "modernistes" (d'où l'on tirera l'abréviation "mods") se veulent élitistes, un brin snobs. Ils soignent leur apparence, cherchant à être aussi élégants que leurs modèles: Miles Davis ou Chet Baker. Il faut alors avoir de l'allure et être cool. Les premiers mods en tant que tels, apparaissent quelques années plus tard, dans les quartiers de l'Est londonien. Ces rejetons de la classe ouvrière vouent un culte aux musiques afro-américaines. Chez eux, le modern jazz est supplanté par le rythm and blues, la soul ou le bluebeat jamaïcain, des musiques au rythme binaire, propices à la danse. Un exemple avec le "Bar tender blues"de Laurel Aitken.

L'entrée dans l'air de la consommation transforme le monde de la musique avec l'essor des 45 et 33 tours. Les teenagers disposent alors d'un petit pécule qui leur permet d'acquérir disques et instruments.  

The Who en 1965. KRLA Beat/Beat Publications, Inc., Public domain, via Wikimedia Commons
 

Ces jeunes prolos attachent la plus grande attention à leur mise, écumant les boutiques de Carnaby Street pour y dégoter costumes italiens, chemises Ben Sherman, polos Fred Perry, cravates fines, jeans Levi's, desert boots effilées. Pour ne pas abimer leur tenue, ils se glissent dans des parkas militaires enveloppantes. Le tout est d'adopter une posture désinvolte, cool, de se démarquer, en refusant toute forme d'assignation sociale et surtout être vu, admiré. Leurs habits, élégants et chers, masquent leurs origines ouvrières, mais permettent de se façonner un style.  Sur le sujet, le morceau le plus marquant reste "Dedicated follower of fashion" des Kinks, satire douce amère de la folie consumériste des victimes de la mode. " On le cherche ici, on le cherche là / Ses tenues sont voyantes, mais jamais classiques / Comme sa vie en dépend, il achète ce qu'il y a de mieux / Car c'est un suiveur de mode dévoué / Et quand il fait ses petits tours / Dans les boutiques de Londres / Il poursuit avidement les dernières modes et tendances / Car c'est un suiveur de mode dévoué"

 

The face est celui qui donne le ton, le mod le plus en vue que l'on admire, qui sait dégoter les bons habits et précéder les tendances de la mode. Les détracteurs homophobes des mods raillent l'intérêt porté par les garçons mods aux fringues. Peter Meaden, le manager des Who écrit une chanson sur la mode intitulée "Zoot suit". «Je suis le mec le plus branché en ville. Et je vais te dire pourquoi. / Je suis le mieux sapé, y'a qu'à voir ma cravate effilée / Et pour vous affranchir, je vais vous expliquer / Les quelques petites règles que doit respecter le mec le plus classe.» 

Le style de vie mod est aussi un moyen de dépasser le système de classes. Profitant d'une période de plein emploi, et afin de gagner l'argent nécessaire à leur dispendieux mode de vie, les mods s'emploient dans les métiers de services qui se développent alors, comme employés de bureaux ou de banques. Le week-end, juchés sur leurs scooters chromés, Vespa ou Lambretta, largement customisés, les jeunes dandys sillonnent la ville. Le soir venu, ils se rendent dans les coffee bars et les clubs tels que le Flamingo et la Discotheque à Soho, le GoldHawk Club, The Scene à Ham Yard, le Twisted Wheel à Manchester. On n'y sert pas d'alcool aux mineurs. Peu importe, pour tenir jusqu'au bout de la nuit, les mods carburent aux amphétamines : Purple Hearts, French Blues et autres Black Bombers. "Here come the nice" des Small Faces, véritable hymne au speed, témoigne de la consommation effrénée de produits stupéfiants.

Small Faces en 1965. Press Records, Public domain, via Wikimedia Commons

Les mods vouent une sainte haine aux rockers et aux Teds. Ces derniers cultivent une attitude rebelle. Coiffés d'une banane, portant le blouson noir à la manière de leur idole Gene Vincent, ils se déplacent en bandes sur de grosses motos. Mods et rockers s'affrontent dans le cadre de batailles rangées comme à Brighton, le 18 mai 1964. L'opposition de styles entre les deux groupes est largement exagérée par le presse. (1) La médiatisation des mods fait que l'esprit originel du courant échappe rapidement à ses initiateurs, pour devenir l'étendard d'une grande partie de la jeunesse anglaise, quitte à en trahir l'identité initiale. Le mouvement se diffuse bientôt à tout le pays, attirant à Londres de nombreux jeunes provinciaux, forgeant au passage la légende du swinging London (2) et inspirant aux Kinks "Dandy", satire douce amère d'une jeunesse frivole.

Dans le sillage des Beatles, des dizaines de groupes apparaissent. Cette explosion juvénile donne à la musique populaire un regain de vitalité. Les formations se réclament alors moins du rock'n'roll que du rythm and blues. Les premiers mods ne s'intéressent d'ailleurs d'abord pas aux groupes anglais, incapables de produire, selon eux, autre chose que des reprises molles de la Motown, et incapables d'approcher le son brut d'un Junior Walker (exemple avec "roadrunner"). Certains Britanniques, tels que Georgie Fame and the Blue Flames, tentent de relever le gant. Dans son antre du Flamingo, l'organiste, encouragé par son public jamaïcain, intègre à ses sets les dernières sorties de ska diffusées en Angleterre par le label Blue Beat ("Yeh yeh").

Les mods préfèrent aller à la source, en dénichant les vinyles les plus rares (qu'ils désignent grâce aux numéros de matrice et non au titre). Néanmoins, c'est dans le sillage des mods que des groupes britanniques au son sale et électrique, influencés par les musiques afro-américaines, se constituent, contribuant à damer le pion à la domination américaine. Exemple avec le Spencer Davis Group. La voix puissante de Steve Winwood, associée au son abrasif de l'orgue Hammond, permettent d'obtenir des succès marquants, très influencés par les musiques jamaïcaines. Exemple avec "Keep on running"


Le phénomène mod témoigne de l'affirmation des teenagers, qui forment bientôt un marché prometteur. Des émissions de télé comme Ready, Steady, Go! à partir de 1963 répondent aux attentes d'une jeunesse en quête de nouveaux sons et de nouvelles danses. Le vendredi soir, les groupes à la mode viennent y jouer en direct devant un parterre d'adolescents déchaînés, tandis que la présentatrice Cathy McGowan ajoute une pointe d'enthousiasme bienvenue. La chanson du générique est un tube du moment et change donc environ tous les six mois. Un des plus fameux est le titre "Anyway, anyhow, anywhere" des Who, parfait concentré d'insolence envoyé à la face des adultes. "Rien ne peut m'arrêter, pas même les portes fermées" chante Roger Daltrey. Jusqu'en 1967, les radios pirates (Radio Caroline ou Radio London), émettant depuis des bateaux qui mouillaient en dehors des eaux territoriales anglaises, participent à leur manière à la diffusion des musiques mods.

Les Who s'imposent comme LE groupe Mod phare. Initialement connus sous le nom de High Numbers, les musiciens sentent le soufre, notamment en raison de la sauvagerie de leurs prestations scéniques. Devant un mur d'amplis, agressifs, arrogants, teigneux, généralement sous speed, ils paraissent incontrôlables. Le déhanché, l'énergie et la puissance vocale de Roger Daltrey, qui use du fil de son micro comme d'un lasso, galvanisent le public. Tiré à quatre épingles, Pete Townshend n'a d'yeux que pour sa guitare, dont il joue en dessinant de grands moulinets avec sa main droite. Après ce rituel fort en riffs, à l'issue des concerts, il n'hésite pas à fracasser son instrument sur les enceintes. À la batterie, Keith Moon déploie une virtuosité rarement atteinte, multipliant breaks et roulements. Les teenagers s'identifient aux compositions de Townshend, dont les paroles témoignent du mal-être d'une jeunesse en colère, insistant sur les frustrations adolescentes et l'incompréhension entre les générations. "J'espère mourir avant de devenir vieux" ("Hope I die before I get old"), clame-t-il sur My generation. Au fil des ans, les albums des Who deviennent de plus en plus ambitieux, contribuant à populariser l'idée de concept album tournant autour d'un thème dramatique unique. C'est le cas de l'opéra rock Tommy qui paraît en 1969. L'histoire est à dormir debout, mais les compositions terrassent l'auditeur.



Dans le sillage des Who, les Small Faces s'imposent comme le groupe culte du circuit des clubs. La formation est fondée en 1964 par le chanteur Steve Mariott et le bassiste Ronni Lane, passionnés l'un et l'autre de musique soul. Le premier est un chanteur a la voix rauque et puissante. En 1967, alors que le mouvement mod a tendance à se désagréger sous l'influence de la musique psychédélique, les composition des Faces portent témoignage de ces expérimentations sonores. Les textes se font surréalistes, introspectifs, méditatifs ou simplement burlesques, comme sur "Itchycoo Park" ou "Lazy sunday afternoon", dans lequel Mariott pousse son accent cockney au maximum.

 

Si les Kinks (les "tordus") ne se réclament pas du courant mod, ils n'en partagent pas moins avec lui de nombreuses affinités, ne serait-ce que vestimentaires. Fondés en 1963 par deux frères, Ray et Dave Davies, les Kinks s'inscrivent d'abord dans la vague du rythm and blues britannique. En 1964, un riff de guitare légendaire, associé à une progression harmonique de plus en plus soutenue font de "You really got me" un véritable hymne. Ray Davies, compositeur surdoué, passe maître dans l'art de raconter les vies ordinaires, les petits plaisirs de l'existence, glissant toujours dans ses paroles une bonne dose d'autodérision.

Kinks en 1964. Publisher: The State Register-Journal newspaper, Public domain, via Wikimedia Commons
 

Parmi les secondes lames du courant, nous pouvons citer The Action, un groupe du nord de Londres, produit George Martin, le producteur des Beatles. Les musiciens proposent une relecture des tubes de la Motown à la sauce mod comme sur "I'll keep on holding on" des Marvelettes. Reg King, le chanteur, possède une superbe voix. En quelques mois, le groupe enregistre une série de 45 tours remarquables, comme le psychédélique Shadows and Reflections. La sous-culture mod s'exporte comme le prouve The Easybeats, un groupe de Sidney. En 1966, ils décrochent la timbale avec l'extraordinaire Friday on my mind. Sur Good Times, Steve Marriott des Small Faces vient prêter main forte aux Australiens. Citons enfin la pop excentrique de The Creation ("making time"). 


A partir de 1966, alors que le courant s'essouffle, les hard mods entendent revenir aux origines du mouvement. Adeptes des musiques noires, ils s'inspirent du style des rude boys jamaïcains, arborant lunettes noires et chapeau pork pie. (3) Néanmoins, le mouvement périclite. LSD et marijuana supplantent le speed, tandis que la vague psychédélique portée par les hippies contribue également au déclin du courant mod. Cette scène survit néanmoins plus longtemps dans le nord de l'Angleterre autour des clubs soul tels le Casino à Wigan ou le Torch à Stoke. En 1979, on assiste même à un revival mod dans le sillage de The Jam, dont le troisième album s'intitule d'ailleurs All the mod cons ("tout le confort moderne"). Paul Weller, chanteur et leader du groupe, parvient à faire une synthèse entre l'urgence punk et les mélodies soul comme sur Down in the tubestation at midnight. La même année, les Who publient Quadrophenia, un opéra rock racontant l'histoire du mouvement mod au travers des aventures de Jimmy le Mod. 


Si le mouvement mod n'a guère duré, l'empreinte laissée est profonde. Ses adeptes ont cultivé une fière identité prolétarienne, profondément marquée par l'insularité britannique. Certes, le revival mod ne dure guère, mais des groupes apparus bien plus tard tels qu'Oasis, Blur ou The Coral témoignent de la persistance et du profond enracinement de ce mouvement au sein de la culture musicale britannique.

Notes:

1. Le film Quadrophenia, tiré en 1979 du concept album des Who, renforce le mythe en mélangeant fiction et réalité. 

2. Les créateurs de mode londoniens (Mary Quant) s'inspirent des innovations stylistiques des mods pour alimenter le goût du jour.

3. Peu à peu, le hard mod devient le skinhead avec rangers, jeans avec le bas retourné, chemise rayée, bretelles et cheveux ras.


Sources:
A. Neuvième épisode de la série de David Herschel "Histoire du rock" consacré aux Mod's.

B. "Génération Mods : au nom du style", émission Juke-Box sur France Culture

C. Yves Bigot et Mischka Assayas: "Mod" dans le tome II du Nouveau Dictionnaire du rock, éditions Robert Laffont, 2014.

D. Paolo Hewitt : "Mods, une anthologie : speed, vespas & rythm'n'blues", 2011, Editions Payot & Rivages.

E. Documentaire Mods vs rockers de Kamel diffusé sur Arte.

mercredi 27 mars 2024

"Ding Dong the witch is dead" : les célébrations musicales à la mort de Maggie Thatcher.

Le billet précédent était consacré à l'accession de Margaret Thatcher au pouvoir. Celui-ci revient sur la fin de son règne, à travers les réactions des musiciens populaires à sa politique, mais aussi à sa disparition.

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La victoire des conservateurs en 1983 conforte Thatcher au 10 Downing Street. La première ministre peut approfondir son entreprise de démantèlement du Welfare State. Femme d'action, sûre de ses idées, dotée d'une volonté inébranlable, Thatcher n'hésite pas à prendre et imposer des décisions difficiles. Excellente oratrice, à l'assurance tout terrain, peu soumise à l'agitation médiatique et sondagière, ou aux plans de communications, elle s'entoure d'un petit groupe de fidèles et finit par trancher. Tant qu'elle peut mener sa politique, elle s'accommode de l'impopularité. En raison de son caractère inflexible et autoritaire, les Soviétiques la désignent comme la "dame de fer" (Iron lady), un surnom infamant que Maggie s'approprie. Le groupe Dire Straits lui fait une ironique dédicace avec "Iron hand".

Thatcher aime débattre, apprécie les affrontements, ne changeant d'avis qu'après mûre réflexion. Au sein du parti, elle sait pouvoir s'appuyer sur une base fidèle, tandis que les conservateurs installés la méprisent, d'abord parce qu'elle est une femme. (1) Au fur et à mesure des mandats, elle évince les personnalités récalcitrantes pour les remplacer par de jeunes ministres dévoués. 

bixentro, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Thatcher use et abuse des formules à l'emporte-pièce. Au milieu des années 80, elle avait par exemple eu cette phrase merveilleuse : "Tout homme qui prend les transports publics après 30 ans devrait se considérer comme un raté". Les Fatima Mansions en firent une chanson : "Only losers take the bus".

Au milieu des années 1980, le monde ouvrier demeure soudé et combattif. Rompu au conflit social, il entend livrer bataille face aux agressions gouvernementales. Le secteur minier connaît néanmoins la crise. De nombreux puits non rentables ont déjà été fermés, d'autres sont condamnés. Partout, le pétrole supplante le charbon. Certes, en 1972 et 1974, le National Union of Miners (syndicat national des mineurs) est parvenu à faire plier le gouvernement conservateur (Heath), ce que la jeune ministre Thatcher a vécu comme une humiliation, mais depuis lors, la crise s'est accentuée. Devenue première ministre, Thatcher relève le gant et fourbit un plan d'attaque contre les syndicats, considérés comme un ennemi de l'intérieur, anti-démocratique. Si en 1981, prise de cours, elle semble céder au bouillant Arthur Scargill, le dirigeant des mineurs, elle ne le fait que pour mieux contrer les conflits sociaux à venir. En 1982, une loi restreint le pouvoir syndical. Les accords de closed shop, qui entraînaient l'adhésion immédiate aux syndicats lors de l'embauche par les charbonnages britanniques, sont interdits, tout comme les grèves de solidarité. De plus, dans chaque piquet de grève, un scrutin doit désormais être organisé avant le déclenchement de l'action. Début 1984, fidèle à sa méthode, elle annonce la fermeture brutale de 30 puits en 12 mois, précipitant une grève massive. Pour  l'emporter, la première ministre place un dur à la tête des charbonnages. Dès sa prise de fonction, Ian MacGregor reconstitue d'importantes réserves de charbon afin d'affronter une grève longue. Dans le même temps, il fait supprimer les aides sociales aux familles de mineurs grévistes. Enfin, Thatcher met sur pied une politique nationale de coordination afin que la police, habituellement organisée sur une base régionale, puisse être déployée n'importe où en cas de besoin. Prête à en découvre, la première ministre profite des maladresses d'Arthur Scargill, le dirigeant syndical des mineurs, qu'elle présente comme un communiste patenté, réduisant le conflit social à un simple duel de personnes. Le leader syndical prend tout le monde de cours en proclamant la grève nationale, sans vote préalable des mineurs. 

West Midlands Police from West Midlands, United Kingdom, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Débutée en mars 1984, la grève est massive et s'éternise, mais au bout de 12 mois, la répression policière pilotée par le gouvernement et les divisions internes au mouvement ont raison des mineurs. Mobiles, ces derniers organisent des piquets volants, allant d'un puits à l'autre pour en bloquer l'entrée à ceux qui veulent travailler. Les "jaunes" (scabs) sont escortés par des fourgons de police pour leur permettre d'arriver sans encombre. Face aux grévistes, on trouve aussi des policiers, nombreux et prêts à en découvre. Les bobbies bloquent les grands axes d'accès aux puits. De véritables batailles rangées opposent les mineurs aux policiers, dont le comportement se rapproche de forces paramilitaires au service des torys. C'est le cas lors de la bataille d'Orgreave, le 18 juin 1984, au cours de laquelle la police montée charge les manifestants, sans aucun ménagement.

Incapable de temporiser, refusant de négocier, Scargill s'entête et engage ses troupes dans une grève interminable. Beaucoup ne tiennent que grâce aux revenus de leurs épouses et à leurs collectes de fonds. Au fil des semaines, les divisions apparaissent entre régions, parmi les syndicats et au sein des familles. Beaucoup de jeunes hommes mariés et avec enfants repartent travailler, la mort dans l'âme, suscitant parfois l'incompréhension de leurs pères ou camarades grévistes.

Pour Thatcher, il s'agit d'une victoire politique majeure. Les syndicats sortent laminés de l'affrontement, tandis que l'industrie houillère disparaît, bientôt suivie par la métallurgie et les chantiers navals. Les communautés ouvrières du Nord et de l'Est sont anéanties. Les petits commerces, qui dépendaient de la clientèle des mines, périclitent, transformant les bourgades en villes fantômes.

Au cours des grèves, les mineurs ont pu compter sur l'appui de musiciens comme Billy Bragg, un chanteur militant dont la carrière se fonde sur l'anti-thatchérisme. Pendant le conflit social, il multiplie les concerts de soutien et reverse aux grévistes les fonds récoltés. En 1985, il enregistre "Days like this", une critique frontale du gouvernement, mais aussi de la passivité des Britanniques face à la politique antisociale menée. Sur une musique folk très traditionnelle, s'inscrivant dans la tradition du protest-song américain, Bragg reprend à son compte un discours ouvrier réclamant "la paix, du pain, du travail et la liberté". Le choix de l'austérité économique se fait toujours au détriment des plus pauvres. Face au désossage en règle opéré par Thatcher et ses successeurs, Billy Bragg compose Between the wars. Paraphrasant le rapport Beveridge de 1942 qui jetait les fondations de l'Etat-providence, il chante "Tracez-moi un chemin du berceau à la tombe / Et je donnerai mon soutien à tout gouvernement / qui ne refusera pas un salaire décent au travailleur".  Le chanteur reversera les bénéfices de ce disque aux familles de mineurs en grèves. 


Thatcher fustige une Europe trop intégrée, refusant sa monnaie commune. Elle n'hésite pas à brutaliser les codes diplomatiques. Autoritaire, combattive, elle obtient des dérogations, refuse de signer le traité de Schengen et se soustrait à la charte des droits fondamentaux. "I want my money back" assène-t-elle. Pour la première ministre, l'Europe doit rapporter à la Grande-Bretagne autant que ce qu'elle lui coûte. Lors des rencontres internationales, négligeant les conventions, elle sait se montrer cassante.

En Irlande du nord, les républicains, catholiques, réclament le rattachement de l'Ulster à la République d'Irlande, quand les protestants unionistes militent pour son maintien au sein du Royaume-Uni. Les deux communautés vivent séparées et se haïssent. A la fin des années 1960, les catholiques font figure de parias. Discriminés, bafoués, ils s'organisent d'abord au sein de groupes pacifistes et non-violents, qui réclament la reconnaissance de leurs droits civiques. Les milices paramilitaires protestantes (Forces Volontaire de l'Ulster) entendent contrer ces revendications. Les catholiques se dotent d'un parti, le Sin Fein ("nous-mêmes" en gaélique) et d'une organisation paramilitaire, l'Irish Republican Army (l'armée républicaine d'Irlande). Cette dernière se lance dans la lutte armée, multipliant les attentats dans les quartiers protestants. La guerre civile éclate. Pour tenter de rétablir l'ordre, le Royaume-Uni déploie l'armée, qui multiplie les exactions (comme lors du bloody sunday, le 30 janvier 1972, à Derry). Des milliers d'activistes catholiques sont arrêtés et emprisonnés sans procès. A partir de la fin des années 1970, ces prisonniers entament des mouvements de protestation : "blanket protest" (refus de mettre des vêtements), "dirty protest" (refus de se laver), refus de sortir de la cellule, grèves de la faim... En 1976, par un décret du gouvernement travailliste, le statut de prisonnier politique leur a été retiré. 

Dès son arrivée au pouvoir, en mai 1979, Thatcher privilégie l'approche militaire, cherchant à criminaliser la cause irlandaise. Son but est de briser les prisonniers en grève de la faim, afin d'affaiblir leur camp et de susciter le désespoir. Inflexible, incapable de la moindre concession, elle ne cède pas, provoquant le décès de Bobby Sands et de neuf de ses camarades, en 1981. Loin de l'effet escompté, leur mort fait accéder ces hommes au rang de martyrs et contribue à galvaniser la résistance. L'IRA, qui entend faire payer le prix du sang, pose désormais des bombes sur le sol anglais. Le 12 octobre 1984, au grand hôtel de Brighton, où se tient le congrès du parti conservateur, un attentat vise la première ministre. Elle en réchappe, mais cinq personnes sont tuées. Le Sinn Fein renforce ses positions, contraignant les autorités britanniques à rechercher une solution politique (accord anglo-irlandais de novembre 1985).

"Nous ne torturons pas, nous sommes une nation civilisée", chante Lesley Woods, la charismatique chanteuse des Aupairs, que nous venons d'écouter.  Avec ce titre intitulé  Armagh, le groupe britannique célèbre le courage des sympathisantes républicaines emprisonnées dans la prison du même nom. Refusant de porter l'uniforme des droits communs, ces femmes menèrent une grève de l'hygiène et barbouillèrent de merde les murs de leur prison.

L'inflexibilité et la brutalité dont Thatcher sait faire preuve lui valent une réputation exécrable au sein de pans entiers de la société britannique. D'aucuns la dépeignent comme une sorcière qui se repaît du sang de ses victimes, n'hésitant pas  à sacrifier des communautés et des régions entières, surtout si elles votent travaillistes. Pour les musiciens, Thatcher devient une intarissable source d'inspiration, voire de repolitisation. En 1985, Billy Bragg, Paul Weller (leader de The Jam), Jimmy Sommerville (chanteur du Bronski Beat), les Fine Young Cannibals se rassemblent dans le Red Wedge (le coin rouge). Le but est de faire battre les conservateurs, et de ramener les travaillistes au pouvoir. La déroute du Labour aux élections de 1987 témoigne de l'échec de l'entreprise.  

Durant le premier mandat de la « Dame de Fer », The Jam multiplie les charges contre le thatchérisme et ses conséquences sociales dévastatrices. En 1982, Paul Weller chante dans "Town called Malice" : "Lutte après lutte, année après année / L’atmosphère se couvre d’une fine pellicule de glace / Je suis pratiquement gelé à mort / Dans cette ville surnommée cruauté". 


En 1986, Heartland par The The propose une description au vitriol du Royaume-Uni sous Thatcher, décrit comme le "51ème Etat des Etats-Unis". "C'est le pays où rien ne change / Le pays des bus rouges et des bébés au sang bleu / C'est l'endroit où les retraités sont violés / Et les coeurs sont coupés de l'Etat providence. / Que les pauvres boivent le lait pendant que les riches mangent le miel / Laisse les clochards compter les bénédicités pendant qu'ils comptent l'argent".

A partir du second mandat, de manière plus frontale, les musiciens multiplient les charges infamantes et les attaques personnelles. Les paroles se réduisent parfois à l'insulte, ce qui, à défaut d'être très constructif, permet de soulager ceux qui les profèrent. The Exploited voit en Maggie "une connasse", comme ils le clament dans "Maggie, You cunt". De manière plus subtile, les activistes techno samplent les discours de Thatcher, les détournent, pour mieux souligner son conservatisme. Ainsi, "Maggie's last party", du quatuor V.I.M., utilise la voix de la première ministre pour faire l'apologie des rave party. (voir aussi Gary Clail & Tackhead avec "Hard Left".) En 1988, Boy George sort "No Clause 28", en réaction à une loi interdisant toute promotion (mais en réalité toute évocation) de l'homosexualité dans les institutions publiques. A l'heure où les trithérapies n'existent pas, la clause 28 est une catastrophe pour les associations de lutte contre le sida. Le chanteur renvoie ici  Maggie à son homophobie primaire.

En 1990, après 11 ans de pouvoir, la lassitude se fait ressentir. Les méthodes cassantes et vexatoires de la première ministre lui aliènent de nombreux soutiens, y compris dans son propre camp. Beaucoup de Britanniques rejettent également la poll tax, qui consistait en l'abolition des taxes d'habitation qui variaient selon les lieux, et de la remplacer par une charge communautaire fixée localement, mais perçue à taux unique sur chaque adulte résidant. Elle n'était pas progressive, indexée sur le revenu, mais fixe et simplement diminuée pour les étudiants, les retraités et les chômeurs.  Il s'agissait donc d'un impôt forfaitaire et fondamentalement injuste, frappant sans distinction de revenus. Des émeutes éclatent, mais Thatcher refuse de faire marche arrière. The Exploited appellent aussitôt à la grève de l'impôt avec "dont pays the poll tax" (1990). 

 La première ministre est finalement poussée vers la sortie par son propre gouvernement. Lors du scrutin sur la direction du parti conservateur, ses collègues du cabinet, de plus en plus critiques à l'égard de la politique suivie (poll tax, relations conflictuelles avec l'Europe) et lassés d'être sans cesse rabroués, se mutinent et mettent la première ministre en ballottage. Thatcher, scandalisée, mais incapable de voir que sa chute est le fruit de son entêtement, de son arrogance et de sa cruauté, fustige les félons qui lui ont planté des couteaux dans le dos. L'ubris venait de faire une nouvelle victime. En larmes, Thatcher décide de se retirer. 

Nombreux sont ceux qui se réjouissent de ce départ tant espéré. En 1980, The Beat, un groupe de ska britannique, appelait déjà Maggie à la démission dans "Stand down Margaret" (Démissionne Margareth) "Je ne vois aucune joie, / Je ne vois que du chagrin, / Je ne vois aucune chance d'avoir un nouveau lendemain qui chante, / Alors démissionne Margaret, s'il te plaît." "She'll have to go" implore Simply Red.

Certains vont plus loin, allant jusqu'à souhaiter la mort de Thatcher, à laquelle ils consacrent des chansons. En 1988, Morrissey, ancien chanteur des Smiths, réclame la tête de la première ministre dans "Margaret on the guillotine". La mélodie et la voie sont douces, mais le propos tranchant comme la lame de la guillotine qui s'abat à la toute fin du morceau. Les paroles vaudront au chanteur une visite de la police. "Les gens bons ont un rêve merveilleux / Margaret à la guillotine, parce que les gens comme toi me fatiguent tellement, quand mourras-tu? / Quand mourras-tu? /Quand mourras-tu? " Le gentil Elton John y va de son "Merry Christmas Maggie Thatcher". "Joyeux Noël Maggie Thatcher / Nous le célébrons tous aujourd’hui / Car c'est un jour de plus qui nous rapproche de ta mort." Dans "Tramp the dirt down", Elvis Costello émet le souhait de ne pas mourir trop tôt, car,  "j'aimerais vivre assez longtemps pour savourer ce moment où on te mettra en terre. / Je me tiendrai devant ta tombe et je tasserai la terre. / Quand l'Angleterre est devenue la putain du monde, Margaret était sa mère maquerelle".  


Les paroles de "Maggie Maggie Maggie Out Out Out" des Larks U.K. évoluèrent au gré des circonstances et des manifestations. Après avoir réclamé la démission de Thatcher, les mots célèbrent son départ ("Maggie est partie"), puis sa mort ("Maggie est morte"). En 2000, soit plus de dix ans après le départ de Thatcher du 10 Downing Street, le groupe Heffner enregistre "The day that  Thatcher dies". "Nous rirons le jour où Thatcher mourra, / même si nous savons que c'est mal / nous danserons et chanterons toute la nuit / En 1979, j'étais aveugle / En 1982, j'avais des indices / En 1986, j'étais fou de rage".

Ce qui devait arriver arriva. Thatcher meurt le 8 avril 2013, à l'âge de 87 ans, après avoir souffert de démence sénile à la fin de sa vie.  Alors que les hommages officiels se multiplient, que Big Ben est mis en sourdine, dans les rues, beaucoup célèbrent ce décès, parfois même en musique. L'innocent "Ding dong the witch is dead" ("Ding dong la sorcière est morte / Ding dong la méchante sorcière est morte") tirée du magicien d'Oz devient un tube au lendemain de la disparition de Maggie. La BBC doit se résoudre à en diffuser un extrait dans le cadre de son hit parade (le titre atteint la 3 ème place).

 

L'impact de toutes ces chansons reste difficilement quantifiable. Elles ont sans doute contribué à politiser une frange de la jeunesse britannique qui ne se serait pas intéressée à l'actualité politique sans les titres et concerts de leurs artistes favoris. D'ailleurs, Une fois Thatcher partie, en revanche, la démobilisation gagne les musiciens et leurs publics.

Conclusion : Thatcher a profondément changé le pays. Celle qui prétendait libérer les individus de la tutelle et du carcan de l'Etat, a, sur le plan politique, contribué à renforcer son autorité, en gouvernant d'une main de fer. Sur le plan économique, la déréglementation financière permit aux traders d'assouvir leur avidité sur des marchés devenus souverains. Les ménages britanniques les plus pauvres subirent en revanche de plein fouet le démantèlement des services sociaux, aggravant davantage encore la précarité des plus modestes.

Notes:

1. Thatcher n'essaie jamais de promouvoir l'égalité entre les sexes. Elle n'essaie jamais d'encourager des mesures en faveur d'un semblant de parité. Pire, conséquences de sa politique de réglémentation, les femmes les moins payées et les plus précaires ont vu leurs conditions de vie se dégrader.

 
Sources:
A."Margaret Thatcher, la chute", la Grande traversée sur France Culture.

B.  Cultures Monde: "This is England: Margaret on the guillotine"
C. Jean-Marie Pottier : "Margaret Thatcher, la meilleure amie du rock anglais", Slate

D. "Merci Maggie : la bande-son des funérailles de Thatcher", L'Obs

E. "Une playlist pour Miss Maggie." [pointculture.be] 

F. Yasmine Carlet : "Stand down Margaret. L'engagement de la musique populaire britannique contre le gouvernement Thatcher", Editions Mélanie Séteun, 2004