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mercredi 11 novembre 2020

Fayrouz - 'Al Qouds Al Atiqa' فيروز القدس العتيقة (La vieille ville de Jérusalem) (1967)

 


 L'histgeobox a invité Coline Houssais, spécialiste des cultures du monde arabe et auteure d'une très précieuse anthologie des musiques du monde arabe (Le mot et le reste, 2020), à nous faire découvrir une chanson permettant de comprendre l'histoire du conflit israélo-palestinien. Dans l'entretien qu'elle nous a également accordé, elle revient sur cette anthologie et nous propose une playlist pour (re)découvrir la diversité et la richesse des musiques du monde arabe.


Qui est Fayrouz ?

 Fayrouz est une chanteuse libanaise née en 1934. C’est peut-être la chanteuse libanaise la plus connue du XXe siècle. Elle est associée à des chansons qui louent la vie simple et idéalisée de la montagne d’antan, ainsi qu’à un très grand nombre de pièces de théâtre musicales (appelées opérettes) composées par son mari et son beau-frère Assi et Mansour Rahbani. Ces deux derniers font partie des piliers de la chanson libanaise qui se développe dans les années 1950, après l’indépendance accordée difficilement par la France en 1943 (depuis la chute de l’Empire ottoman, le Liban était en effet un mandat français). Il s’agit à cette époque de remettre au goût du jour et de moderniser une musique identifiée comme libanaise et non plus largement proche-orientale, ou qui ressemblerait trop à la musique égyptienne qui inonde le marché de la musique dans la région. Plus tard, c’est le fils de Fayrouz, Ziad Rahbani, qui lui compose des chansons. Le répertoire de Fayrouz est connu dans tout le monde arabe et continue d’être apprécié par différentes générations.

 

Dans quel contexte chante-t-elle cette chanson ?

 « La vieille ville de Jérusalem » fait partie d’un album sorti en 1967 intitulé « Al Quds Fi Bali » (Jérusalem dans mon esprit) et composé de chansons sur la Palestine. En effet, depuis la chute de l’Empire ottoman, la Société des Nations (ancêtre des Nations Unies) avait confié aux Britanniques un mandat sur la Palestine. A la proclamation de l’État d’Israël en Palestine en 1948, qui met fin au mandat britannique, des millions de Palestiniens sont précipité sur les routes
de l’exil tandis que les armées des pays voisins venus contenir l’expansion de l’armée israélienne sont défaits par cette dernière. Cet épisode est appelé en arabe la Nakba (« la catastrophe »). Ils tentent néanmoins de libérer la Palestine de l’occupation israélienne en 1967, sans succès lors de la guerre des Six-jours. L’armée israélienne en a alors profité pour prendre Jérusalem et la Cisjordanie (qui demeurait sous contrôle jordanien depuis 1948) ainsi que le Golan et une partie de la bande de Gaza, causant davantage de réfugiés palestiniens.

 La pochette de l'album « Al Quds Fi Bali » (Jérusalem dans mon esprit) [source


Comment réagissent les artistes ?

 Pour les artistes arabes (comme pour une grande partie de l’opinion publique des pays arabes), l’échec de 1967, ou Naksa (« le revers ») est catastrophique et est vécu comme une profonde blessure, y compris donc par les non-Palestiniens. En effet, l’idéologie en vogue à l’époque est le nationalisme arabe, qui attribue une communauté de destin à tous les peuples arabes (et non arabes vivants dans des pays arabes) sur la base d’une langue, d’une culture -y compris religieuse même si le nationalisme arabe est plutôt laïque- et d’une histoire communes. Cette idéologie est portée entre autres par le président de la république égyptienne Gamal Abdel Nasser. La libération de la Palestine (et la fin de la colonisation en général) est l’un des objectifs principaux du nationalisme arabe à l’international, bien qu’il serve également parfois à unifier au-delà des différents entre les pays, voire à galvaniser les citoyens envers un ennemi commun -Israël- afin de les empêcher de se retourner contre des gouvernements pas toujours très démocratiques. Beaucoup d’artistes composent des chansons tristes qui témoignent du choc et expriment les sentiments du grand public. Ils espèrent également que leurs chansons sauront réussir là où la diplomatie et la guerre ont échoué.

 




La voix claire de Fayrouz est triste. On entend des violons, très présents dans la musique arabe classique en général. On distingue également un ou des violoncelles au fond et clavier qui imite l’accordéon et l’orgue. Le ton de Fayrouz est solennel sur les deux premiers couplets.

Jai marché dans les rues

Les rues de la vieille ville de Jérusalem

Devant les magasins

Qui sont ce qui restent de la Palestine

Nous en avons discuté ensemble

Et ils mont donné un vase

En me disant quil sagit dun cadeau

De la part du peuple de lattente

1) Lors de la proclamation de l’Etat d’Israël une partie des Palestiniens ont été chassés par les milices israéliennes ou se sont réfugiés ailleurs pour fuir les combats.

 

2) Depuis 1948 et la Nakba les Palestiniens attendent d’avoir à nouveau un Etat ou de pouvoir retourner dans ce dernier (pour ceux qui se sont réfugiés dans d’autres pays et qui n’ont pas pu avoir une autre nationalité)

Et jai marché dans les rues

Les rues de la vieille ville de Jérusalem

Je me suis arrêtée devant les portes

Qui sont devenues mes amies

Et leurs yeux tristes comme la ville

Memportent et menvoient vers lexil de la misère

 

 

 

 

 

 

Référence aux millions de réfugiés palestiniens qui ont fui dans les pays voisins (Jordanie, Liban, Syrie, Irak) ainsi qu’en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza.

Fayrouz change ici de rythme et de mélodies : elle raconte une histoire, se rappelle de ce à quoi la vieille ville de Jérusalem ressemblait avant 1948. Elle évoque monde perdu d’un ton léger puis plus grave.

Il y avait une terre, il y avaient des mains

Des mains qui bâtissaient sous le soleil et le vent

Il y avait des maisons et des fenêtres

Qui fleurissaient, et des enfants des livres à la main

E une nuit la colère sest engouffrée dans les maisons

Et les mains noires ont sorti les portes de leurs gonds

Et les maisons ont perdu leurs propriétaires

Entre ces derniers et leurs maisons se trouve (maintenant) du fil barbelé

Du feu et les mains noires

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Référence aux milices qui ont fait fuir les habitants de Jérusalem

 

 

 

 

 

Le fil barbelé des frontières

D’autres instruments arrivent, comme si la chanteuse était rejointe par d’autres personnes, qu’elle incarnait un groupe. On entend des cymbales qui donnent de l’ampleur à la chanson. De manière générale les paroles sont très poétiques. Elles riment en arabe. Parfois Fayrouz répète certains mots pour souligner l’importance de ce qu’elle dit.

Je crie dans les rues

Les rues de la vieille ville de Jérusalem

Laissons les chansons tempêter et gronder

Que ma voix continue d’être louragan de ces consciences

Je sais maintenant ce qui leur est arrivé

Peut-être ma conscience s’éveillera.

 

 

 

 

Elle espère que ses chansons permettront aux gens de prendre conscience de la situation, et permettra aux Palestiniens de retrouver leur pays.

 

Quelle est la situation aujourd'hui ?

 Les Palestiniens qui se sont réfugiés dans les pays voisins n’ont pas été naturalisés et demeurent donc des étrangers : ils ne possèdent pas de nationalité mais des documents et un statut juridique spécial octroyé par les Nations Unies ou le pays d’accueil, ce qui signifie qu’ils ne sont pas apatrides. Les seules exceptions sont la Jordanie où un certain nombre de réfugiés ont été naturalisés et le Liban où beaucoup de réfugiés chrétiens se sont vus accorder la nationalité libanaise dans les années 1950. Les accords d’Oslo en 1993 ont esquissé la possibilité de création d’un véritable État palestinien moderne en deux parties (bande de Gaza et Cisjordanie) mais de nombreux points restés en suspens depuis (le tracé des frontières, le retour des réfugiés, la question du partage des ressources en eau, le statut de la ville de Jérusalem, l’arrêt de la colonisation…) ont empêché cette réalisation. Ces dernières années, l’intensification de la colonisation ainsi que la récente reconnaissance de l’État d’Israël par Bahreïn et les Émirats Arabes Unis non seulement mettent à bas toute éventualité d’un État palestinien, mais montre également que le sujet ne mobilise plus les autres pays arabes. Privés d’un soutien historique qui n’a au final pas fait ses preuves, les Palestiniens sont plus isolés que jamais. A défaut d’un État certains espèrent désormais que les Palestiniens puissent accéder à une pleine citoyenneté dans leurs pays de résidence respectifs, y compris dans ce qui est aujourd’hui une Palestine morcelée et contrôlée aux frontières par les Israéliens.

 

Coline Houssais

 


 Un très grand merci à Coline Houssais!

Liens:Episode 1 : Abdessadek Chekara, l’innovateur marocain
Episode 2 : Cheikha Remitti, l’audacieuse algérienne
Episode 3 : Leila Morad, la lumineuse égyptienne
Episode 4 : Sabah, la diva libanaise
Episode 5 : Farid El Atrache, le virtuose syrien 



 

 

 

dimanche 2 juillet 2017

329. Big Brother and the Holding Company: "Ball an Chain" (1967)

 La Californie est devenue un centre d’attraction essentiel pour des milliers de jeunes Américains en rupture avec les valeurs de leurs parents, celles d'une société consumériste en proie à de multiples tensions. Guidés par la nouvelle littérature de la Beat generation (1), ces jeunes aspirent à transformer le modèle américain, à s'émanciper d'une société ségrégationniste et injuste. Ils cherchent à se différencier du reste de la population par leurs vêtements, leurs coupes de cheveux, une sexualité sans tabous (2), le rejet de la réussite matérielle. Fustigeant l'escalade militaire au Vietnam, ils dénoncent également l’impérialisme américain et s’ils ne parviennent pas à changer la société environnante, ils souhaitent en tout cas s’en échapper pour bâtir un monde nouveau fondé sur les valeurs d’amour, de paix et de partage. Pour  découvrir ces nouveaux horizons Par les périples au long cours (3), les voyages intérieurs (4) ou encore les trip sonores, ils cherchent à découvrir de nouveaux horizons

* California Dreamin'
Ils sont alors des milliers à regarder vers la West Coast et à rallier la Californie avec l'envie de partager des idéaux fraternels. C'est le cas de la jeune Janis Joplin. Celle qui se revendique comme anticonformiste, bisexuelle et antiraciste ne récolte que la haine et les insultes de ses condisciples texans. Incomprise et rejetée, elle dévore Kerouac et les autres losers magnifiques de la Beat Generation. En 1963, elle s'installe à San Francisco, joue dans les clubs, troque la bouteille pour d'autres drogues, fréquente les communautés hippies de Frisco. Elle y est repérée par le producteur du Big Brother and the Holding Company, groupe qu'elle finit par intégrer.

Robert Crumb:"Stoned agin".
* "Everybody must get stoned"
L'essor de la contre-culture est indissociablement liée aux drogues hallucinogènes. En 1938, Albert Hofmann synthétise l'acide lysergique à partir de l'ergot de seigle. Par inadvertance, il fait tomber une goutte de diéthylamide de l'acide lysergique (LSD 25) sur sa main, "il est alors troublé par d'étonnantes sensations: angoisse, vertiges, visions surnaturelles, objets se mouvant dans l'espace, sentiment de bonheur et de gratitude." Au milieu de ses éprouvettes, le chimistes des laboratoires Sandoz, vient de prendre un trip. Enthousiaste, Hofmann partage sa découverte auprès de ses connaissances: Aldous Huxley, Alan Watts, Ernst Jünger. A partir des années 1950, le LSD est testé dans divers laboratoires américains. Au sein du Harvard Drug Research Program, le professeur Timothy Leary, assisté par Richard Alpert, se convainc des vertus du LSD qui "peut conduire à des changements profonds de la personnalité, conduisant à une paix, une santé mentale et un bonheur jusque-là inconnus." La tournure mystico-prophétique de ses recherches finissent par inquiéter la direction de Harvard qui lui retire sa chaire, mais Leary n'en a cure. Entourés d'amis comme le poète Alan Ginsberg, Jack Kerouac, William Burroughs ou Aldous Huxley, Leary prône un nouveau mode de vie dont la devise "Turn on, tune in, drop out" (5) résume parfaitement les attentes d'une partie de la jeunesse d'alors. 
Le LSD devient un incontournable des fêtes californiennes d'autant que Dilué dans de la mayonnaise, il produit des milliers de doses, les "loving spoonful". La nouvelle drogue se répand dans les Acid Test organisés depuis 1965 à San Francisco par l'écrivain Ken Kesey et ses Merry Pranksters (Joyeux Farceurs). Pour faciliter l'exploration des espaces intérieurs, le dealer en chef Augustus Owsley III distribue généreusement la nouvelle drogue. Un important matériel de projection visuelle et une sono puissante  sollicitent également les sens des participants. Le Grateful Dead, une nouvelle formation musicale de la baie, est de toutes les soirées. Jerry Garcia, son leader, se souvient: "Des milliers de gens complètement défoncés, tous entassés dans une pièce pleine à craquer, aucun d'entre eux n'ayant peur du voisin. C'était magique, hors de tout, d'une beauté magique."

* "San Francisco"
Depuis 1965, sur les hauteurs de San Francisco, les maisons colorées du quartier de Haight Ashbury abritent ceux qu'on prend l'habitude d'appeler hippies. Construit à partir de hip, qui désignait auparavant les Blancs férus de culture noire, le terme apparaît en septembre 1965 dans la presse de San Francisco. Le mouvement hippie est avant tout un style de vie, "il exprime un moment de rupture générationnelle qui ne touche finalement qu'une minorité d'acteurs véritables, mais influence une génération entière." [Y. Delmas; C. Gancel p193]
Dans le quartier de Haight Ashbury, des agitateurs socio-culturels, les Diggers, "inventent une authentique société alternative à coups de gigantesques repas gratuits, de magasins gratuits (free exchange market), de clinique gratuite (free clinic) [...]. " (Laurent Chollet p 85) Parades diverses et happening théâtraux animent les rues, tandis que les concerts se tiennent dans d'anciennes salles de bal ou de concert tels que le Fillmore Auditorium, l'Avalon, le Carousel ou le Matrix.

En parallèle, une opposition étudiante prend des formes plus radicales sur le campus voisin de Berkeley. Depuis 1964, dans un contexte d'hostilité croissante envers la guerre du Vietnam, le campus  est devenu un foyer majeur de contestation. Entre ces étudiants, qui veulent renverser les institutions bourgeoises et les hippies, des dissensions existent. Toutefois, le 14 janvier 1967, un Human Be-in géant rassemble des milliers d'individus dans le Golden Gate Park. Des convergences s'opèrent alors entre les différentes tendances. Les vétérans de la scène beat fraternisent avec les activistes de Berkeley et les hippies de Haight Ashbury. On y croise des poètes (Allen Ginsberg et Gary Snyder), des apôtres de l'utopie lysergique (Timothy Leary et Augustus Owsley Stanley III), des Hell's Angels au service d'ordre... Les protestataires dénoncent l'interdiction de l'usage du LSD par le gouverneur de Californie, Ronald Reagan, le 6 octobre 1966. Le rassemblement festif se déroule en musique, aux accords des formations du cru: Big Brother Company, Grateful Dead, Quicksilver Messenger Service, Jefferson Airplane, Coutnry Joe McDonald.
San Francisco constitue alors le foyer d'un courant musical rassemblé sous l'appellation fumeuse d'acid rock. Grâce à leurs titres à rallonge, les musiciens de la baie cherchent à faire planer l'auditoire grâce aux possibilités offertes par l’électrification des instruments, associée à des jeux d’ombres et de lumières sur scène (light show). Grâce à la pédale wah wah ou au fuzz, la saturation des instruments permet l'altération des sons, la distorsion. La perception des notes est modifiée comme la conscience lors d’un trip. Cette musique psychédélique (6) en pleine effervescence accompagne toutes les manifestations de revendication de l'époque.

Mantra rock dance à l'Avalon ballroom.

 

Or, en dépit de sa popularité auprès du jeune public, la pop music reste un genre déconsidéré, à la différence du jazz ou de la folk. Il n'existe alors aucun festival dédié à cette musique. Aussi, l'idée d'organiser un tel évènement germe dans l'esprit  du producteur Alan Pariser et du promoteur Ben Shapiro, en juin 1967. L'évènement est finalement mis sur pied par le producteur Lou Adler et John Phillips, des Mama's and the Papas. Originaires de Los Angeles, les deux hommes sont considérés avec défiance par les musiciens de la baie. A l'époque Los Angeles incarne la flambe et l'artifice aux yeux de nombreux San Franciscains dont les groupes restent encore communautaires, proches de leur public, en relative autarcie et à l'écart du show-biz. Bon an mal an, un festival pop est mis sur pied à la mi-juin 1967 à Monterey, charmant petit port de pêche situé à 150 km au sud-est de San Francisco. Sur le vaste champ de foire dominant la mer, tout est à faire. Les artisans locaux créent une arène de 7500 places assises. (7) La sono fait l'objet d'un soin particulier avec l'installation d'un studio de 8 pistes. Des orchidées sont importées de Hawaï afin de fleurir les chaises des spectateurs et la scène. Sur le site, on trouve enfin des allées de stands de bijoux, fripes, nourriture macrobiotique. Les hippies arrivent en voitures ou en bus le premier jour du festival, par grappe, arborant des vêtements amples, cheveux longs parfois ornés de fleurs, lunettes rondes et nonchalance de rigueur. Une banderole annonce: Love, Flowers and Music. Pendant trois jours, le festival propose une affiche particulièrement éclectique rassemblant sous l'appellation pop 32 groupes ou artistes solos venus de tous les horizons musicaux: rock, folk, jazz, soul... Un concert a priori non commercial où les groupes se produisent gratuitement. L'affiche réunit les Mama’s and the Papa’s, les Byrds, Simon and Garfunkel, le sitariste indien Ravi Shankar, les Who, Canned Heat, Jimmy Hendrix Experience, Otis Redding... Surtout le festival consacre le triomphe du Frisco sound, la scène rock psychédélique de San Francisco en plein essor avec la présence de Country Joe and the Fish, Grateful Dead, Jefferson Airplane, Big Brother and the Holding Company, Moby Grape, Quicksilver  Messenger Service.

Jefferson Airplane en 1967. [By RCA Records/photographer: Herb Greene (eBay item photo front photo back) [Public domain], via Wikimedia Commons]

*"White rabbit"
Le passage à Monterey donne aux groupes de la baie une notoriété nationale. 
Programmé en soirée le samedi 17 juin, le Jefferson Airplane propose une interprétation hallucinée du monde imaginaire de Lewis Carol dans un White Rabbit dont les carottes sont assurément aromatisées au LSD. "Rien qu'une pilule est tu grandis / Rien qu'une est te voilà petit / Celles que te donne ta mère n'ont aucun effet / Va, demande à Alice lorsqu'elle mesure dix pieds de haut."
Lorsqu'elle monte sur la scène du Monterey Pop Festival, Janis Joplin est une quasi-inconnue, mais son interprétation du Ball and Chain de Big Mama Thornton lui permet d'intégrer d'office le panthéon des dieux du rock. Sensuelle, magnétique, la jeune chanteuse écorchée vive hurle le blues et entre en communion avec le public. Euphorique, Joplin quitte la scène les bras déployés tel un papillon de lumière sous les projecteurs. 



Deux autres quasi-inconnus (en tout cas du public blanc californien) sont consacrés à Monterey: Jimi Hendrix et Otis Redding. 
C'est Paul McCartney qui a convaincu les organisateurs d'inscrire le jeune guitariste prodige à la programmation du festival. Maître ès distorsions et larsens, Hendrix tire de sa guitare des sons inconnus jusqu'alors. Il joue au dessus de sa tête, dans le dos, avec les dents et termine son show en embrasant sa guitare stratocaster avant de la fracasser. Le public, médusé, se souviendra longtemps de ce concert inouï.  
Solidement épaulé par un section de cuivre époustouflante, Otis Redding livre un concert remarquable. L'énergie déployée par le soulman se communique à un public déchaîné, peu habitué aux sonorités chaudes de la soul sudiste. Fort de cette prestation, le chanteur pense avoir conquis le public blanc qui jusque là le boudait. 

Jimi Hendrix experience en 1968.
 
Au bout du compte, le festival est une grande réussite en plein Summer of love. Succès commercial, artistique, le festival ouvre une longue série d'autres rassemblements musicaux. Les images de Pennebaker, qui filme le festival témoignent d'une atmosphère bon enfant avec des spectateurs détendus et souvent sous acide.  

* "Sympathy for the devil"
Portant, très vite, la fête vire à l'aigre. "Au moment où le 'Summer of Love' commençait à devenir une réalité, le monde extérieur s'est approché pour la curée." (B. Hoskyns, p 92)  Time et Life consacrent des articles au phénomène. "Monterey reste un moment clé, celui de la naissance de l'industrie du rock telle que nous la connaissons aujourd'hui." (B. Hoskyns, p101) Or, l'essor du music business contribue à démanteler la scène atypique de San Francisco. Déboussolés par des contrats juteux, certaines formations jusque là accessibles et proches de leur public se comportent désormais en superstars hautaines. Selon Robert Hunter, parolier de Grateful Dead, "dès que les caméras de télé se sont vissées là-dessus, la vampirisation a commencé. Seuls ceux dont les circuits sanguins étaient bien isolés s'en sont tirés intacts."
Avec l'afflux continu de nouveaux venus, le Haight Ashbury se transforme profondément. Pour Nik Cohn, "des touristes accouraient, appareils photos à la main, pour immortaliser ces drôles d'oiseaux excentriques. Il ne fallut pas plus de quelques mois avant que toute l'affaire ressemble à un cirque. Les hippies du début avaient mis les voiles. Ce qu'il restait? Un cauchemar d'acide sur fond de hamburger. Des rues pleines de mendiants, de revendeurs et de jeunes pré-pubères qui faisaient la manche. Tout était crasseux, décadent, infesté de rats. Des gens s'improvisaient freaks du jour au lendemain, on les trouvait assis sur le trottoir en train de mâcher des sandwiches au hash, et les touristes mitraillaient les hippies." [N. Cohn, p291]
La récupération ne tarde pas. Le 6 octobre 1967, les Diggers enterrent un hippie symbolique  pour protester contre la récupération du mouvement. La répression policière accrue, l'infestation du quartier par l'héroïne incitent de nombreux habitants de la première heure à quitter le Haight Ashbury pour des communautés installées dans les campagnes californiennes. Mais l'insouciance des débuts n'est plus. Quelques faits divers sordides habilement exploités contribuent à jeter l'opprobre sur l'ensemble de la jeunesse contestataire. C'est le cas  de l'épouvantable massacre perpétré sur les hauteurs hollywoodiennes par la "Mansion family" manipulée par Charles Manson en août 1969, ou encore l'ultra-violence des Hell's Angels en marge du concert des Stones à Altamont en décembre. Richard Nixon saura parfaitement exploiter ces drames pour imposer sa révolution conservatrice. Flairant le changement d'état d'esprit de nombreux Américains, le nouveau président s'adresse à "la majorité silencieuse de [s]es frères américains". Phil Ochs résume parfaitement cette stratégie payante: "Nixon a modelé son image:'C'est nous contre eux. Qu'importe ce que vous pensez de moi, je suis un Américain normal, conventionnel. Si ce n'est pas moi, vous aurez un freak chevelu, la drogue dans les rues et la destruction du pays. Alors, faites votre choix.' C'est le jeu qu'il a joué, et il l'a très bien joué." [Dorian Lynskey, p 200] 
L'Amérique profonde et réactionnaire fustige alors la métamorphose des mœurs, brocardant pêle-mêle les drogues, la liberté sexuelle, la musique rock. Dans Okie from Muskogee (1969), Merle Haggard fustige violemment les contestataires et leur oppose les vertus séculaires de son village de l'Oklahoma: "On ne fume pas de marijuana à Muskogee / On ne pend pas de trips au LSD / On ne brûle pas nos livrets militaires sur Main Street [...] On ne porte pas de longs cheveux broussailleux / Comme le font les hippies de San Francisco".
 Le dernier clou du cercueil du mouvement hippie est enfoncé par notre Johnny national qui réalise un combo dénonciation/récupération de haute volée. Après avoir chanté "Cheveux longs et idées courtes", il tente de se raccrocher au wagon en reprenant à son compte "San Francisco". "Si vous allez à San Francisco / Vous y verrez des gens que j'aime bien / Tous les hippies de San Francisco / Vous donneront ce qu'ils ont pour rien." Désormais, Jojo voit des hippies partout au point que "Jésus, Jésus-Christ, Jésus-Christ est un hippie (...) / il aime les filles aux seins nus / il est né à San Francisco". La messe est dite.

Notes: 
1. Le livre de Jack Kerouac « Sur la route » devient le livre culte pour toute une génération en rupture avec l’idéologie dominante. La jeunesse s’identifie alors à la vie de bohème et prend la route. Les hippies doivent ainsi beaucoup à ces beatniks.  
2. La sexualité doit s’affranchir de la morale puritaine. La notion de péché est mise au placard. Le sexe, débarrassé de ses entraves, devient un mode de communication, d’expression. De fait, on assiste à une vraie libération sexuelle (permise aussi par la diffusion de la pilule), les corps se dénudent. La notion de partage vaut aussi en matière sexuelle (Love-in). Cette quête d’une « révolution sexuelle » s’inspire des ouvrages du psychanalyste W. Reich, mais aussi d’H. Marcuse, autre grande figure hédoniste et contestataire, auteur d’ « Eros et civilisation ». Pour eux, seule une sexualité épanouie, jouissive, permet d’échapper aux névroses et au malheur.
3. En particulier vers l'Asie (Inde, Népal) dont les civilisations et les valeurs spirituelles ancestrales fascinent.  En Inde, en 1968, les Beatles apprennent la méditation transcendantale auprès du Maharishi Mahesh Yogi.  
4. La consommation de substances hallucinogènes capables d’altérer la conscience et les sensations, notamment le LSD, offrent autant de voyages intérieurs permettant d'ouvrir les portes de la perception.
5. « Branche toi (aux événements), Accorde-toi (aux vibrations ambiantes), Laisse tout tomber ».  
6. Étymologiquement, le terme psychédélisme signifie « révélateur d’âme ». Le terme psychédélique désigne un état psychique altéré par des hallucinogènes (le LSD par exemple), comportant des hallucinations et une exacerbation des sensations. 
7. Au total, les organisateurs vendront plus de 20 000 billets. Si l'on tient compte de la resquille, ce sont plus de 40 000 spectateurs qui assisteront finalement au festival. 
 


Sources: 
- Télérama: "drogues, orchidées et rock'n'roll au festival de Monterey".
- Nik Cohn: "Awopbopaloobop Alopbamboom. L'âge d'or du rock", 10/18 musiques & Cie, 2007.
Barney Hoskyns: "San Francisco. 1965-1970 les années psychédéliques", Castor music, Le Castor Astral, 2006.
- Laurent Cholet: "Le LSD, les hippies et la Californie", in "68 une histoire collective [1962-1981]" (dir) Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel.
- La série Summer of love dans les archives du Monde 2, notamment le troisième épisode consacré au festival de Monterey (le Monde daté du 14 juillet 2007). 
- Jean-Yves Reuzeau:"Janis Joplin", Folio biographies, 2007.
- Yves Delmas et Charles Gancel: "Protest song_ la chanson protestataire dans l'Amérique des Sixties", éditions Textuel, 2005. 
- Dorian Lynskey: "33 Révolutions par minute. Une histoire de la contestation en 33 chansons." (vol. 1), éditions Payot et Rivages, 2012.
- Métronomique (france culture): "Monterey, 1967: un été pour rêver".

Liens:
- Dans l'histgeobox: "Woodstock" de Joni Mitchell; "I-feel-like-I'm-fixin'-to-die-rag" par Country Joe and the Fish.
- "Entre les Oreilles" revient sur la truculente "Big Mama Thornton".

- Le devoir:  "L'infini pouvoir des fleurs a 50 ans"
- Quelques une des prestations marquantes du festival. 
- Des chansons anti-hippies dont l'éloquent "hippie in a blunder".