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jeudi 29 février 2024

Commémorations musicales du massacre du 17 octobre 1961.

Le 8 janvier 1961, les Français approuvent par référendum l'autodétermination des populations algériennes, ce qui laisse entrevoir la sortie d'un conflit qui dure depuis 7 ans déjà. Cependant, les obstacles restent nombreux. Les partisans de l'Algérie française se radicalisent et fondent l'Organisation de l'Armée Secrète, dont la stratégie jusqu'au-boutiste déclenche une violence aveugle. Le 22 avril, la tentative de putsch des généraux à Alger provoque la stupeur. En mai s'ouvrent à Évian les négociations officielles entre la France et le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne. Dans le même temps, la guerre se poursuit et les discussions achoppent le mois suivant sur le statut du Sahara, entraînant une recrudescence des violences sur le territoire métropolitain.     

Ce billet de blog existe aussi en version podcast, disponible à l'écoute en cliquant sur ce lien.

Algeria-SP, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
 

C'est dans ce contexte que le Front de Libération Nationale (FLN) et son comité fédérale en région parisienne, qui cherchent à s'appuyer sur les centaines de milliers d'Algériens qui vivent alors en métropole, organisent des attentats contre les appareils de production et les policiers. Face à cette situation, Maurice Papon, préfet de police de Paris depuis 1958, met sur pied un système coercitif pour traquer les Algériens proches du FLN. Pour ce faire, il importe les méthodes de la contre-insurrection éprouvées en Algérie contre les nationalistes, lorsqu'il était en poste à Constantine. Dès lors, la violence policière s'abat sur ceux que l'on désigne comme les "Français musulmans d'Algérie". Dans le contexte d’État d'urgence créé par la guerre, l'idée qu'il faut combattre le terrorisme aboutit au recul des libertés et à une acceptation d'une hausse du degré de violence.  

La Tordue s'incrit dans la mouvance du courant néo-réaliste qui gagne la chanson française au cours des années 1990. En 1995, avec « Paris, oct. 81 », le groupe est le premier en France, à consacrer une chanson au massacre du 17 octobre. Les paroles insistent sur le déferlement des violences policières, mais aussi sur l'occultation des crimes pendant plus de vingt ans. ["Les ordres sont les ordres / C'est Paris qui régale / Braves policières hordes / De coups et de sang ivres / Qui eurent carte et nuit blanche / Pour leur apprendre à vivre / À ces rats d'souche pas franche / Qu'un sang impur et noir / Abreuve nos caniveaux / Et on leur fit la peau / Avant d'perdre la mémoire"]

Sur le terrain, la répression est exercée avec une violence débridée par une police gangrenée par le racisme et par les harkis de la force de police auxiliaire. Les rafles et arrestations au faciès sont le lot quotidien des Algériens. En octobre, lors des obsèques d'un brigadier abattu par le FLN, Papon lance :"Pour un coup donné, nous en porterons dix!" Le 5 de ce mois, le préfet impose le couvre-feu aux seuls Algériens du département de la Seine, de 20h30 à 5h00 du matin. Dès lors, la police parisienne procède à des contrôles au faciès d'une grande brutalité.

 Pour riposter à cette mesure discriminatoire, qui gêne l'action du FLN et en particulier la collecte de fonds, la Fédération de France du mouvement décide d'organiser une manifestation dans les rues de Paris, le 17 octobre. La tenue de l'événement, dissimulée jusque-là, est éventée le matin même. Le préfet organise le quadrillage de la ville et donne la consigne aux forces de l'ordre d'empêcher ces manifestations. Les 1600 policiers mobilisés pour l'occasion, s'installent aux entrées de Paris, au niveau des ponts, ainsi qu'aux sorties des bouches de métro.

Dans "Manifestation pacifique", la Compagnie Joli Môme décrit les motivations des marcheurs pacifiques qui se rendent à Paris le 17 octobre au soir. ["Ils se dirigent vers la ville / Ils sont venus des bidonvilles / St-Denis, Gennevilliers, Nanterre / Enfants, vieillards, familles entières / Et par centaines et par milliers / Ils sont venus manifester / C'est au couvre feu de Papon / Que sans violence ils disent non"]

Le soir venu, aux alentours de 18h, environ 30 000 Algériens se dirigent vers les beaux quartiers parisiens depuis les banlieues industrielles où la plupart d'entre eux habitent. Ils marchent en soutien à l'indépendance de l'Algérie et pour protester contre le couvre-feu. Il s'agit d'une démonstration de masse pacifique rassemblant hommes, femmes et enfants. 

Dès l'arrivée des manifestants, les forces de l'ordre procèdent à des arrestation (11 500 personnes au total). Les Algériens sont embarqués dans des camions de police, puis dans des bus de la RATP, pour être conduits dans des lieux de détention (centre d'identification de Vincennes, parc des expositions de la porte de Versailles, gymnase Coubertin). Sur place, les coups pleuvent sur les Algériens. Le cortège venu de l'ouest doit prendre la direction des Champs Élysées. Mais au moment de traverser le pont de Neuilly, les manifestants tombent sur des cordons policiers qui entendent empêcher l'accès à Paris. La police, armée de fusils, de pistolets mitrailleurs, de matraques (les bidules) frappe, tire sur la foule et jette dans la Seine les corps de victimes assommées ou les cadavres. La violence dure tout au long de la nuit, semblant répondre à un mot d'ordre général.

Le morceau « 17 octobre 1961 » (2006) de Médine propose une description au scalpel des événements.  Le rappeur y retrace le parcours d'un "autochtone" qui quitte l'Algérie française pour mourir sous les coups d'un policier. "Marchons en direction du pont Saint-Michel / Nous verrons bien quelle sera l'issue de cette querelle / Une fois sur la berge j'aperçois le comité d'accueil / Qui souhaite faire de ce pont notre cercueil / Les camps s'observent etse dévisagent / un silence de mort s'installe entre les deux deux rivages / Puis une voix se lève, scande «A bas le couvre-feu» / Et ouvre le feu / La première ligne s'écroule et commence la chasse à l'homme".


Le black out sur les événements de la nuit est total. Une version officielle s'installe: les Algériens ont été contraints par le FLN à manifester. Certains ont tiré des coups de feu et la police a été obligée de riposter. Mensonges! Un communiqué de presse diffusé au cours de la nuit reconnaît trois morts. Mensonge encore. Ce sont en réalité des dizaines de victimes qui sont à déplorer.

C'est d'abord l'incertitude qui plane autour des événements. La censure exerce un contrôle puissant sur la presse,  même si les premiers témoignages surgissent (des médecins en poste dans les hôpitaux de la capitale, le 17 au soir, mais aussi des policiers). Au fil des jours, c'est la Seine qui témoigne, on y retrouve des corps d'Algériens pieds et poings liés. Les actions en justice tournent court, en raison notamment des lois d'amnistie adoptées lors des accords d'Evian. De la sorte, l'événement est invisibilisé, et ne survit qu'à l'état de rumeur.

Moins d'un an après les faits, Kateb Yacine écrit un poème intitulé «Dans la gueule du loup ». En 18 vers libres adressés au peuple français, l'auteur rappelle qu'en dépit des efforts des autorités françaises pour invisibiliser l'événément, il a été "vu" (et même photographié par Elie Kagan). On ne peut l'occulter. Le titre du poème résonne aussi comme un reproche adressé aux responsables de la fédération de France du FLN et aux organisateurs qui auraient jeté les manifestants dans la gueule du loup. En 1998, les Têtes Raides donnent aux mots forts du poète l'écrin musical qu'ils méritaient. [« Peuple français tu as tout vu / Oui tout vu de tes propres yeux / Tu as vu notre sang couler / Tu as vu la police assommer les manifestants / Et les jeter dans la Seine / La Seine rougissante n’a pas cessé / Les jours suivants / De vomir / De vomir à la face du peuple de la commune / Les corps martyrisés / Qui rappelaient aux parisiens / Leur propre révolution / Leur propre résistance / Peuple français tu as tout vu / Oui tout vu de tes propres yeux / Et maintenant vas-tu parler / Et maintenant vas-tu te taire » ]


Dans « 17.10.61» (2020), la chanteuse Yelli Yelli revient sur la difficulté à témoigner, à parler, qu'on soit empêché par la censure ou que l'on préfère détourner le regard ["17.10.61 algérien tu marches, fort comme un peuple qui va renaître dans un instant / Ils disent que pour un coup reçu ils en porteront dix / Peuple français tu as tout vu de tes propres yeux
17.10.61 depuis tant de temps  / Une guerre qui ne dit pas son nom fait couler le sang / Peuple français tu as tout vu et maintenant ?  / Et maintenant vas-tu parler, vas-tu te taire ? "]

Le 8 février 1962, une manifestation de protestation contre les attentats de l'OAS, organisée par le parti communiste et la CGT, est violemment réprimée par la police, provoquant la mort de huit personnes au métro Charonne. La mémoire de cette tragédie sera entretenue par les partis de gauche, à la différence de la nuit du 17 octobre, largement occultée une fois la paix revenue. L"Hexagone" de Renaud, en 1975, n'évoque ainsi que Charonne. ["Ils sont pas lourds, en février / À se souvenir de Charonne / Des matraqueurs assermentés / Qui fignolèrent leur besogne / La France est un pays de flics / À tous les coins d'rue y'en a 100 / Pour faire règner l'ordre public / Ils assassinent impunément".]

 Au cours des années 1970 le souvenir du massacre n'est plus guère entretenu que par les familles des victimes et les militants d'extrême-gauche. (1) Ce qui explique que les rares reportages et articles consacrés au drame au début de la décennie suivante, soulèvent avant tout l'incrédulité. Cependant, l'essor du mouvement anti-raciste, la dénonciation des crimes xénophobes contribuent à la "redécouverte" timide" du 17 octobre. Lentement, la chape de plomb se fissure. En 1983, Didier Daeninckx consacre à la nuit sanglante un roman intitulé Meurtres pour mémoire. En 1991, Jean-Luc Einaudi, un militant issu de l'extrême-gauche, publie La bataille de Paris, le premier récit historique crédible sur le drame. Des associations, comme Au nom de la mémoire, s'emploient également à exhumer et à faire connaître l'événement.

Aujourd'hui, les ratonnades perpétrées le 17 octobre 1961 sont connus du plus grand nombre grâce à la multiplication des travaux d'historiens (ceux de J.L. Einaudi, de Jim House et Neil MacMaster, d'Emmanuel Blanchard ou de Fabrice Riceputi) mais aussi grâce à des films, des romans ou des chansons consacrés à l'événement.  Ainsi de nombreux morceaux de rap commémorent la nuit du massacre. Dans "La Marseillaise" (2012), Lino considère ces crimes policiers comme une trahison des valeurs de la République. ["J'ai cherché L'Egalité, y'en avait pas sur le terrain
/ La Fraternité dort dans la Seine depuis octobre 61
"]. Du même Lino, "Mille et une vie" (2007) est un martyrologue des victimes, noires et arabes, des violences policières. Il rend ainsi hommage à Zyed et Bouna, mais aussi aux noyés du 17 octobre. ["Et j'suis mort ce putain d'jour d'octobre noyé dans la Seine / J'ai mis du temps à l'comprendre / Où pousse la mauvaise graine / On coupe la tête pour soigner la migraine".] "Dans mes veines" (2016) de JP Manova n'oublie pas de mentionner le traumatisme ressenti par les proches de victimes des ratonnades. ["Paris, c'est aussi la peine d'un bonhomme parlant des siens Parti noyé dans la Seine en octobre 61".] "Frère, le pardon s'est noyé une nuit d'octobre 61" chante Fianso sur "Bois d'argent" (2017). Le titre "17 octobre 61" (2009) des Fils du béton insiste sur la responsabilité des autorités dans la perpétuation du massacre. ["17 octobre 61, l'Etat français assassine / Sur les quais de Seine, Marianne sourit et reste assise / 17 octobre 61, un jour de plus où le sang a coulé / Un jour où la police de Paris accourait pour tuer / 17 octobre 61, rappelle toi bien / Il n'y a pas si longtemps dans ce pays / On noyait l'Algérien". ] Hugo TSR  dénonce le racisme dans « Eldorado » (2012), insistant notamment sur la difficile transmission de la mémoire. ["Entre la merde et les rats morts, les darons s'en rappellent / Souvent c'était la morgue, c'était la mode des arabes dans la Seine / Les immigrés qu'on mettait à part ont eu des gosses"]. "Nom, prénom, identité" de La Rumeur dresse un parallèle entre les crimes du 17 octobre et la perpétuation des pratiques policières racistes, qu'il s'agisse du délit de faciès ou des bavures. Le groupe pointe également l'hypocrisie de commémorations officielles, alors que les autorités françaises s'accommodent de pratiques discriminatoires persistantes. ["Comment rester sobre ? / Je suis sombre comme un soir du 17 octobre / Triste événement sanglant déjà quarantenaire / Gardez vos plaques et vos bougies d'anniversaire / Et oui, on brûle la vie et qui nous pousse à le faire ?"]

Le punk n'est pas en reste avec deux morceaux consacrés au massacre. En 1994, ce sont d'abord les Stiff Little Fingers, un groupe de punk rock irlandais qui dépeignent avec force les événements, insistant sur la préméditation des crimes et la difficulté à témoigner dans "When the stars fall from the sky" : "A la mi-octobre  61 / La police française cherchaient à s'amuser /  abattant les Algériens / Cassant des têtes à travers toute la ville / Pourtant, personne n'a vu, personne ne sait / Personne n'a osé dire la vérité / 200 morts devinrent 2 victimes / balancés dans la rivière / Les témoins jetés à terre " Brigada Flores Magon, un groupe de street punk, consacre également un morceau au massacre sous le titre "Octobre 61" (2000), reliant les victimes de la nuit du 17 aux morts du métro Charonne. ["Je me souviens, il pleuvait sur Paris. / Des visages durcis marchaient pour l'Algérie. / Qui a vu les corps flotter dans la Seine ? / Nuit des longs couteaux, vive le FLN !  / Ils ont lâché leurs chiens, charognes ! / Martyrs algériens, Charonne !"]

 Le plus ancien morceau évoquant le 17 octobre utilisé ici est le morceau des Stiff Little Singers. Il remonte à 1994. Cette date tardive tend à confirmer à quel point le 17 octobre 1961 avait sombré dans l'oubli. Pour la Rumeur, avec « On m’a demandé d’oublier » (1998), cette amnésie n'a rien de fortuite, mais a été créée, puis entretenue par les autorités politiques et policières. "On m'a demandé d'oublier les noyades occultées d'une dignité et sa mémoire / Les chapes de plomb, les écrans noirs /  Plaqués sur toute l'étendue des brûlures d'une histoire / Et le prix des soulèvements, les trop pleins / De martyrs étouffés, de lourds silences au lendemain / De pogroms en plein Paris, de rafles à la benne / Et ce 17 octobre 61 qui croupit au fond de la Seine /  On m'a demandé d'oublier "

En 2012, le président Hollande publie un communiqué de quelques lignes  dans lequel est écrit que "la République reconnaît avec lucidité la répression sanglante du 17 octobre 1961." C'est un pas, mais l'événement n'est toujours pas reconnu pour ce qu'il est : un crime d'Etat. Il est pourtant tout à fait symptomatique du racisme institutionnel et policier qui sévissait alors dans l'hexagone. La perpétuation du contrôle au faciès, l'impunité dont continuent de bénéficier de nombreux auteurs d'actes ou propos racistes, sont aussi le fruit des non-dits et des silences d'un pouvoir politique à la mémoire sélective et aseptisée.

Notes :

1. En Algérie, l'événement n'est guère célébré. Le FLN au pouvoir - en bisbille avec la fédération de France du FLN depuis 1962 - n'a jusque là pas porter le souvenir du 17 octobre, consacré depuis 1968 comme la journée de l'immigration en Algérie.

Sources :

A. Guillaume Blanc:"Décolonisations. Histoires situées d'Afrique et d'Asie (XIX-XXI° siècle)", Éditions du Seuil, 2022. 

B. Article de Linda Amiri consacré au 17 octobre 1961 tiré du "Dictionnaire de la guerre d'Algérie" sous la direction de Tramor Quemeneur, Ouanassa Siari Tengour et Sylvie Thénault, 2023.

C. Chloé Leprince: "Massacre du 17 octobre 1961: la fabrique d'un long silence"

D. "17 octobre 1961: une nuit pour mémoire". Affaires sensibles avec l'historienne Sylvie Thénault.

E. "Histoires et mémoires de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris", sur le site du musée de l'histoire de l'immigration. 

F. Meryem Belkaïd : "Kateb Yacine et le 17 octobre 1961 : richesse évocatrice d'un poème"

Liens: 

Les morceaux utilisés ici sont rassemblés dans la playlist ci-dessous:


De nombreuses ressources sur le 17 octobre 1961 rassemblées ici.

dimanche 14 janvier 2024

Traces et mémoires musicales de la guerre d'Algérie dans la chanson francophone.

Débutée en 1830, la conquête de l'Algérie par la France se caractérise par un déferlement de violences inouïes. Le poème "La gloire" écrit par Pierre Seghers en 1952 et chanté par Bernard Lavilliers en 2017, témoigne de la brutalité alors à l’œuvre. "Mon beau dragon, mon lance-flammes / Mon tueur, mon bel assassin / Joli brute pour ces dames / Mon amour, mon trancheur de seins / Mon pointeur, mon incendiaire / En auras-tu assez brûlé? / Des hommes torches et violés / Des jeunes filles impubères".

[ce billet en version podcast : ]


Le 1er novembre 1954, les nationalistes algériens du Front de Libération nationale (FLN) commettent une série d'attentats. Cette "Toussaint rouge" marque le début d'une guerre de sept ans. Entretenu par les spolitations et les violences de la période coloniale, le feu de la révolte nationaliste couvait. Ce dont témoigne le morceau "Premier matin de novembre" du groupe la Rumeur. "Les semences du feu ont accouché l'antithèse / De 130 obscures années d'esclavage / Du haut des massifs jusqu'aux plaines pillées / Des cités suppliciées aux villages craquelés / Voilà l'histoire prise au cou par vos visages couleur d'ambre / Quand enfin retentit ce premier matin de novembre".

L'Algérie est alors une colonie très particulière aux yeux des autorités françaises. Son territoire, très proche de l'hexagone, est alors divisé en départements, directement rattachés à la métropole. Cas unique dans l'empire, l'Algérie est aussi une colonie de peuplement où sont venus s'installer des colons européens désignés sous le terme de "pieds noirs". Pour comprendre le déferlement de violences, il faut rappeler les fondements profondément inégalitaires du projet colonial, basé sur une gigantesque entreprise de spoliation et de pillage. Les colons font main basse sur les meilleures terres et les ressources, tandis que les populations indigènes endurent la plus grande misère. Sur le plan politique, après avoir été soumis au code de l'indigénat, Arabes et Kabyles deviennent citoyens en 1946. Mais la persistance d'un double collège électoral fait que la voix d'un "Français d'Algérie" vaut celle de huit "Français musulmans d'Algérie", comme on désigne désormais les population indigènes. Ainsi, en 1954, un véritable fossé sépare le million de pieds noirs des huit millions d'autochtones. 


Pierre Tisserand, ancien appelé en Algérie, compose "Nous aussi nous marchions", chanson qui figure au générique du film de René Vautier "Avoir 20 ans dans les Aurès", sorti en 1972. L'auteur y fustige la chape de plomb qui s'abat, empêchant les protestations de se faire entendre. En métropole, d'ailleurs, la guerre ne dit pas son nom, les autorités évoquant du bout des lèvres les "événements d'Algérie".

La censure veille, empêchant toute expression dissidente. Alors que la guerre d'Indochine vient de s'achever, Boris Vian écrit en février 1954, "Le déserteur", une lettre ouverte au président dans laquelle il proclame le refus individuel d'un appelé d'aller à la guerre. Quelques mois plus tard, alors que débute la guerre d'Algérie et que le gouvernement décrète la conscription, les paroles du morceau prennent un tour particulièrement sulfureux. La chanson est interdite et ne trouve qu'un interprète Mouloudji. D'origine Kabyle, ce dernier modifie à la marge le dernier couplet. Vian avait écrit : "Si vous me poursuivez / Prévenez vos gendarmes / Que je possède une arme / Et que je sais tirer". Mouloudji chante : "... Que je n'aurai pas d'arme / Et qu'ils pourront tirer."

Facebook Group, Public domain, via Wikimedia Commons

En novembre 1954, 50 000 jeunes soldats effectuent leur service militaire en Algérie. L’année suivante, la durée du service passe de 18 mois à 30 mois. Le quotidien est rude, marqué par l’ennui ou les horreurs du conflit. De nombreux morceaux témoignent de ces difficultés ou du refus de la guerre. 

Prenons quelques exemples: Jean Yanne a 24 ans lorsqu'il enregistre "Du pain aux oiseaux" en 1957. Les paroles décrivent la répression subie par un jeune appelé du contingent qui refuse "le droit de tuer sans châtiment". "Pour avoir refusé l'uniforme à mon dos / A vingt ans dépassés, j'ai passé le falot / Des hommes médaillés du bas-ventre au képi / Pour ce fait, ont jugé que j'avais mal agi". Il passe en conseil de guerre et est emprisonné. Alors que la France s'engage toujours plus loin dans la guerre et la répression, un tel morceau risquerait de susciter les foudres de la censure, raison pour laquelle Philips se garde bien de le commercialiser. 

En 1959, Hugues Aufray interprète"Y' avait Fanny qui chantait", un morceau consacré au morne quotidien du soldat, que seul le souvenir de l'être aimé parvient d'atténuer fugacement. Il s'adresse ici aux appelés. "Dans ce bled il faisait chaud, / l’ennui nous trouait la peau, / on vivait sans savoir si, on reviendrait au pays, / à la caserne le soir, on avait souvent le cafard, / heureusement il y avait Fanny, j’y pense encore aujourd’hui".

En 1957, Billy Nencioni chante "On lui a donné" (2'30). Il y décrit le départ d'un appelé pour le front. Nanti des différents objets composant son barda, le troufion part, pour ne jamais revenir. "On lui a donné / Ce qu'il n'attendait pas / A son heure décidée / la chaleur du trépas / Sans avoir souffert / il s'est senti partir pour un autre univers/... Puis il a dit: merci". 

En 1962, Serge Lama est appelé en Algérie. Une expérience difficile qui lui inspire deux chansons: "L'Algérie" et "la guerre à 20 ans". La première, sortie en 1975 raconte le destin de jeunes appelés français durant la guerre. Il chante "Dans ce port nous étions des milliers de garçons / Nous n'avions pas le cœur à chanter des chansons  / L'aurore était légère, il faisait presque beau / C'était la première fois que je prenais le bateau
L'Algérie / Écrasée par l'azur / C'était une aventure / Dont on ne voulait pas / L'Algérie / Du désert à Blida / C'est là qu'on est parti jouer les p'tits soldats".

Lors d'une visite en Algérie en 1954, Jacques Brel est approché par des nationalistes algériens qui lui exposent leurs positions. Cinq ans plus tard, il écrit "la Colombe" en réaction à la guerre d'Algérie. Antimilitariste convaincu, il y interroge la légitimité des guerres.

Le conflit exacerbe les tensions et conduit à une radicalisation des positions respectives. Au sein des "Français d'Algérie", la vie politique continue d'être confisquée par les "activistes" hostiles à la moindre concession. Au terrorisme du FLN répondent "ratonnades", arrestations arbitraires et tortures. Des pratiques dénoncées frontalement en 1961 par Léo Ferré dans les "Les temps difficiles". « Quand l’Indochine c’est terminé, / où c’est-t-y qu’on pourrait s’tailler… /  Fil’moi ta part mon p’tit Youssef, / sinon j’te branche sur l’EDF… / Réponds, dis moi où est ton pote, sinon tu vas être chatouillé… / Quand on questionne y’a qu’à causer… »

Après la fin de la guerre, en 1972, avec Parachutiste", Maxime Le Forestier fustige le recours systématique à la torture par l'armée française, en particulier dans le cadre de la bataille d'Alger.

Toujours en 1972, "Fleur d'oranger" d'Hugues Aufray dénonce les viols, érigés en véritable arme de guerre. "Ils ont surgi soudain tous trois par la porte de sa maison / L'un d'eux lui attacha les bras, un autre arracha son jupon / On l'a trouvée dans son lit bleu, pâle et vidée de tout son sang / Les larmes collaient ses cheveux, le soleil baignait le couchant".

Le retour au pouvoir de de Gaulle en mai 1958 repose sur un malentendu. Pour les pieds noirs, le choix de l'autodétermination par le général, l'année suivante, est perçu comme une trahison. Désemparés et craignant de tout perdre, de nombreux Français d'Algérie se tournent alors vers l'Organisation de l'Armée secrète. L'OAS mène alors la politique de la "terre brûlée", multipliant les attentats, incendies volontaires et assassinats. Ces actions, de plus en plus violentes, exposent les Français d'Algérie à la répression de l'armée et aux représailles du FLN, qui multiplie les enlèvements. Ce "terrorisme silencieux" crée une insécurité générale et déclenche l'exode massif des Français d'Algérie.

"Commando Delta" est une chanson de Lo Cicero, enregistrée depuis la prison de Fresne, où il est incarcéré. Il y rend hommage à Roger Degueldre, chef des commandos Delta de l'OAS et ordonnateur de nombreux attentats. Condamné à mort par la justice militaire, il est fusillé en 1962. 


 La guerre a des répercussions en métropoles où vivent de nombreux "Français musulmans d'Algérie", comme les autorités les désignent. Relégués dans des quartiers sordides en périphérie de la capitale, ils sont l'objet d'un harcèlement policier constants et de mesures discriminatoires. Maurice Papon, préfet de police de Paris, couvre les violences racistes. Dans le même temps, le FLN prend pour cible les policiers et multiplie les assassinats. La tension est à son comble. Le 17 octobre 1961, à l'appel du FLN, des milliers d'individus manifestent en direction des arrondissements centraux de la capitale afin de protester contre le couvre-feu imposé à eux seuls. Sur ordre, les policiers chargent, frappent, blessent, mutilent et tuent. Des dizaines d'Algériens sont jetés, inconscients dans la Seine. Leurs cadavres seront découverts les jours suivants. Des milliers de manifestants sont arrêtés brutalement et conduits dans des centres de détention. Longtemps nié, puis minimisé, ce crime d'Etat ressurgit au grand jour à partir des années 1980. La mémoire du massacre, jusque là occultée, devient obsédante. En 1998, les Têtes Raides  interprètent "Dans la gueule du loup", un poème de Kateb Yacine. "Peuple français tu as tout vu / Oui tout vu de tes propres yeux / Tu as vu notre sang couler / Tu as vu la police assommer les manifestants / Et les jeter dans la Seine/ La Seine rougissante n’a pas cessé / Les jours suivants  / De vomir / De vomir à la face du peuple de la commune
Les corps martyrisés / Qui rappelaient aux parisiens / Leur propre révolution / Leur propre résistance / Peuple français tu as tout vu / Oui tout vu de tes propres yeux / Et maintenant vas-tu parler / Et maintenant vas-tu te taire
"

De nombreuses autres chansons et titres de rap se réfèrent à l'événement. "17 octobre", le rappeur Médine replace la soirée du massacre dans le temps long des relations tendues de la France et de sa colonie. "Paris, oct.61" de la Tordue décrit les ratonnades policières pour mieux dénoncer leur perpétuation et leur mise sous le boisseau. "Que la Seine est jolie / Ne s’raient ces moribonds / Qui déshonorent son lit / Mais qu’elle traîne par le fond / Inhumant dans l’oubli / Une saine tuerie / C’est paraît-il légal".

Les accords d'Evian, signés le 18 mars 1962, mettent un terme au conflit. L'Algérie accède à l'indépendance le 5 juillet. La persistance des violences provoque la fuite des harkis et des pieds-noirs pour la France. Né à Constantine en 1938, dans une famille juive, Enrico Macias enregistre "Adieu mon pays", sa première chanson. Elle lui permet de s'imposer comme LE chanteur pied noir dont les titres sont empreints de la nostalgie du pays perdu. Le narrateur du morceau quitte  son pays sans que les causes de son départ ne soient explicitées. Ceci explique que la chanson ait pu être reprise à leur compte par  des pieds-noirs, des harkis ou des immigrés algériens. Le départ d'Algérie est ressenti comme un terrible déchirement puisqu'il est question d’«adieu», d'une "chaîne dans l'eau qui a claqué comme un fou". 

Des chanteurs nostalgériques tels Jean-Pax Méfret se spécialisent dans l'entretien d'une contre culture pied noir avec des morceaux fustigeant la trahison gaulliste et l'abandon de l'Algérie française par la République. D'autres, tel François Valery, se remémorent leur jeunesse algérienne en chanson ("oran juin 1962 ").

Comme le rappelle Paul-Max Morin, en France, différents groupes sont affectivement reliés à la guerre d'Algérie qu'il s'agisse des appelés du contingent ou de soldats de métier (2 millions d'individus) (1), des pieds noirs "rapatriés" (1M), des harkis (120 000), des Juifs d'Algérie, sans oublier l'importante immigration algérienne en France. Cette part algérienne de la France est donc loin d'être négligeable.


Or, en 1962, au nom de la réconciliation nationale, les autorités et la société française cherchent à mettre sous le tapis cette guerre. Les appelés du contingents reviennent souvent traumatisés par ce qu'ils ont vu ou fait, et ne cherchent alors pas à témoigner. Cette politique de l'oubli passe par de nombreuses lois d'amnistie, ainsi que par l'absence de commémorations et de moment public de mise en récit. Le morceau "On m'a demandé d'oublier" du groupe La Rumeur témoigne de cette amnésie collective. "On m'a demandé d'oublier les noyades occultées d'une dignité et sa mémoire / Les chapes de plomb, les écrans noirs / Plaqués sur toute l'étendue des brûlures d'une histoire / Et le prix des soulèvements, les trop pleins / De martyrs étouffés, de lourds silences au lendemain / De pogroms en plein Paris, de rafles à la benne / Et ce 17 octobre 61 qui croupit au fond de la Seine / On m'a demandé d'oublier".

 Si l'histoire de la guerre d'Algérie est enseignée à partir des années 1980, le manque de temps et les contraintes du programme laissent peu de place à cet enseignement. Le projet colonial est pourtant constitutif de ce qu'est la France aujourd'hui. Rappelons que si la conquête coloniale débute sous la monarchie, elle se poursuit sous le Second Empire, puis s'achève sous la République. Or, le discours universaliste républicain, qui entendait répandre les libertés fondamentales et ses valeurs de par le monde, n'a pas été appliqué dans les colonies. Il semble donc essentiel que la parole officielle de l'Etat reconnaisse l'injustice coloniale, tout comme est fondamentale la transmission des mémoires plurielles de la guerre d'Algérie, aussi délicate soit-elle. Le titre Alger pleure du rappeur Médine revient sur cette indispensable transmission, dont sont particulièrement demandeurs les enfants et petits-enfants d'immigrés algériens, né en France et donc français, et pourtant trop souvent essentialisés, ramenés à l'origine de leurs parents et donc considérés comme des étrangers. Il rappe: "J’ai l’sang mêlé : un peu colon, un peu colonisé / Un peu colombe sombre ou corbeau décolorisé / Médine est métissé : Algérien-Français / Double identité : je suis un schizophrène de l’humanité / De vieux ennemis cohabitent dans mon code génétique / À moi seul j’incarne une histoire sans générique".

Notes: 

1. Alors que le rock'n'roll est porté sur les fonds baptismaux, que la jeunesse française affirme ses goûts et aspire à profiter des fruits de la croissance, Eddy Mitchell rappelle dans "Soixante-soixante-deux" (1987) que cette période est aussi celle de la mobilisation des appelés du contingent pour aller combattre en Algérie. "L'Algérie c'est beau, Oui mais vue du Sacré-Coeur / Soixante, soixante-deux, / Quelque part ça m'fait peur / Soixante, soixante-deux, Y avait pas que des rockers / Terrorisme et O.A.S., Infos d'époque, R.A.S / La vérité sur ces années est encore tabou [...] "

 Sources:

A. "La guerre d'Algérie en musiques" [PAM] 

B. "Trou de mémoire", émission LSD sur France Culture consacrée à La marche de 1983.

C. Article "chanson française" d'Alain Ruscio,  in "Dictionnaire de la guerre d'Algérie", Bouquins éditions, Paris, 2023. 

D. "France-Algérie: une histoire en chansons" Episode1 (1954-1980) et 2 (1980-2021), émission Pop'n'Co sur France Inter.

E. "Les chanteurs français et la guerre d'Algérie". [RFI musique]

F. Bertrand Dicale: "Jean Yanne à rebrousse-poil", First, 2012.

G. "Pendant la guerre d'Algérie, la chanson face à la censure", Ces chansons qui font l'actu sur France Info.

mardi 20 juin 2023

Les chansons du hirak.

A partir du 22 février 2019, chaque vendredi, des milliers d'Algériens descendent dans les rues des grandes villes du pays pour rejeter le système en place. A l'origine, les manifestants s'opposent à la volonté d'Abdelaziz Bouteflika, le président sortant, de briguer un cinquième mandat consécutif. Devant l'ampleur du mouvement populaire, au mois de mars, le chef des armées est contraint de réclamer le départ de celui que l'on désigne comme la "momie".  

Akechii, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons

En 2009, déjà, le rappeur Rabah Donquishoot décrivait le désarroi d'une population spoliée par ses dirigeants/prédateurs dans le morceau « Ya serraqin » ("Vous les voleurs !"). Boutef et sa clique s'engraissent des revenus du pétrole, dont les habitants ne voient jamais la couleur. 

Pendant plus d'un an, inlassablement, dans tout le pays, des centaines de milliers d'individus défilent, toujours pacifiquement. Le président sortant écarté, la protestation porte désormais sur la nature même du régime. Les manifestants critiquent notamment le poids disproportionné de l'armée dans la vie politique algérienne depuis l'indépendance. "Un Etat civil et pas militaire", scandent-ils. En 2016, le rappeur Diaz semble leur faire écho avec son titre #Civil fi bled el 3askar ("Un civil au pays des militaires"). Diaz y mélange rap et musique traditionnelle chaâbi, dont les sonorités sont dominées par la derbouka et la mandole.

Les manifestations du "vendredire" soulignent la forte politisation d'une partie de la jeunesse algérienne. Les marcheurs s'insurgent contre le détournement des ressources du pays (1) par un clan corrompu et autoritaire, dont la perpétuation au sommet de l’État ruine toute perspective d'avenir. Les manifestants expriment leur désespoir face à la "mal-vie", cette existence sans horizon. La détermination est forte. "On ne s'arrêtera pas" scande-t-on dans les cortèges. "Il faut qu'ils dégagent tous." Hauts avant-poste de la contestation se trouvent les supporters de foot dont le bras de fer avec le pouvoir remonte à loin. 


Les manifestations étant interdite à Alger depuis 2001, les stades de foot constituent le seul lieu de contestation du pouvoir. Les chants composés par les supporters sont les seuls exutoires pour crier le ras le bol et envoyer des messages forts aux gouvernants. Les membres des virages, issus des quartiers populaires, connaissent parfaitement les difficultés que doivent affronter les jeunes des quartiers déshérités: le chômage endémique, le système D, la consommation de drogue dans laquelle se consume certains et l'émigration clandestine avec l'espoir d'une vie meilleure loin de l'Algérie... Les chants permettent aussi de dénoncer l’autoritarisme de l’État, l'oppression, l'injustice, le mépris des puissants (la hogra), le clientélisme, la corruption, en un mot le Système. 

> Version podcast de cet épisode:



Le plus fameux chant de supporter, largement repris par les manifestants du hirak. La Casa del Mouradia, c'est son nom, a été composée en 2018 par Ouled El Bahdja, "les enfants de la Radieuse", un groupe de supporters de l'USMA (Union Sportive de la Medina d'Alger), l'un des deux grands clubs de foot d'Alger. Le titre se réfère à la Casa de papel, la série au succès planétaire racontant les aventures d'une bande de braqueurs de banques. Ici, Ouled El Bahdja assimile El Mouradia, le nom de la résidence officielle du président algérien, situé sur les hauteurs de la ville, à une "maison de voleurs". Dans le morceau, le palais présidentiel algérien fait l'objet d'un braquage, mené par Bouteflika le kleptocrate, le zombie, le fantôme, le portrait et sa clique de mafieux. Le chant est beau, profond, harmonieux. Les paroles percutantes et ironiques, chantées en arabe dialectal, fustigent l'incurie d'un clan, dont la seule motivation reste sa perpétuation aux sommets de l’État et l'enrichissement personnel, toujours au détriment des Algériens.   


Toujours en 2018, Ouled El Bahdja compose Babour Ellouh ("Barque de bois"), une évocation des tentatives désespérées pour traverser la Méditerranée sur des embarcations de fortune. Quatre jours avant le soulèvement du 22 février 2019, le groupe de supporters diffuse Ultima Verba, clin d’œil au titre d'un poème de Victor Hugo fustigeant Napoléon III. "Nous sommes votre malédiction / O gouvernement / et ce feu ne s'éteindra pas". Le rappeur Soolking adaptera ce morceau sous le titre de "Liberté".

Le Mouloudia Club d'Alger, le grand rival de l'USMA, a aussi ses formations de chants à l'instar du groupe Torino qui a remporté en début d'année 2019 un grand succès avec 3am Said, une critique ouverte de la corruption rampante du régime dont Saïd Bouteflika, frère et conseiller spécial du président déchu, est une des incarnations. Dans le pamphlet Chkoun sbabna ? (« Qui est coupable [de nos malheurs ?] »), l’Union sportive de madinet El-Harrach (USMH), club de la périphérie d’Alger, tient l’État pour responsable de la misère des jeunes Algériens. «L’Algérie, vous l’avez vendue et partagée, vous avez tous acheté des villas à Paris (…) Qui est responsable de nos malheurs ?» (...) «El Dawla» (l’Etat). (…) Laisse-moi fuir, même si je dois risquer ma vie. Les criminels, ce sont eux, mon ami !»

 

Le titre « Louhet el mout » des supporters de l'USM Annaba peut se traduire par « la planche de la mort ». Il fait référence aux embarcations de fortune des harragas, candidats à l’émigration clandestine qui s’embarquent sur des petites barques souvent en mauvais état et dont un grand nombre finissent au fond de leau. « On a travaillé dur, on n’a jamais eu ce qu'on voulait. / Les années passent et rien ne change. / Si notre pays nous avait donné nos droits nous n’aurions jamais goûté la résine (de cannabis) »

A partir de l'été 2019, le haut commandement militaire, qui s'est senti menacé, reprend en main la situation. Progressivement, la répression s'installe. En septembre, le général Salah impose la tenue d'élections. La plupart des manifestants boudent les urnes. Abdelmadjid Tebboune, ancien premier ministre de Bouteflika et cacique du système, l'emporte. Les manifestations se poursuivent néanmoins, jusqu'à ce que l'accélération de l'épidémie de Covid 19 ne serve à justifier l'interdiction des rassemblements au nom de la sécurité sanitaire. Les confinements permettent de multiplier les arrestations des militants les plus en vue, accusés tout à la fois de mettre en péril la survie de la patrie, d'alimenter le séparatisme kabyle ou de faire le jeu des islamistes, autant d'épouvantails permettant de discréditer l'adversaire et de le réduire au silence. La réforme du code pénal, en juin 2021, contribue à accélérer les poursuites judiciaires contre tous ceux qui menacent la pérennité du système. La situation est d'autant plus périlleuse que les Algériens ne peuvent compter sur aucun soutien extérieur. En outre, les manifestants , qui ont fait le pari de l'horizontalité, se retrouve sans chef ou représentation politique derrière laquelle se rassembler.

Timoh : «Y en a marre de ce système / Le régime détruit ce que celui qui vit de peu construit. / La vérité surgira / Nous sommes patients / Transmettez au parlement que celui qui vit de peu n’est pas à vendre »

Le succès retentissant du titre « Liberté » du rappeur Soolking, en duo avec l’Ouled-El-Bahdja repose sur un texte simple, fédérateur, vrai. Le beat répétitif, les violons en toile de fond, la voix légèrement auto-tunée, les chœurs de supporters parachèvent l'ensemble. Les paroles critiquent la corruption et l’hypocrisie du pouvoir, face à une société algérienne unifiée et inspirée des grandes figures de l’anticolonialisme. Arrivé en France en situation irrégulière, Soolking raconte sa vie de harraga dans "Sans visa" Dans la chanson Ya Ibahri, le rappeur incite les harragas, "ceux qui brûlent" les frontières; à ne pas risquer leur vie sur de petits bateaux de fortune pour quitter le pays et gagner l'Europe.


Les manifestants du hirak se réapproprient les symboles de la guerre d'indépendance, comme le montrent dans les cortèges les nombreux portraits d'Abane Ramdane, Ali la Pointe. Pilier du FLN tué par les siens, il avait fait adopter le principe de la "primauté" de l'autorité civile sur l'aile militaire. Sa mort symbolise le détournement de la révolution algérienne. En 2017, Rabah Donqishoot et son acolyte Diaz lui rendaient hommage dans un rap multipliant les emprunts à "la bataille d'Alger", le film de Pontecorvo. Les rappeurs montrent que, depuis l'indépendance, les dirigeants successifs n'ont rien fait pour éradiquer les inégalités datant de la période coloniale.

Quatre ans après le déclenchement du hirak, la vie politique semble totalement verrouillée. Tout se décide au niveau de la présidence de la république, par décret. Le parlement n'est plus qu'une coquille vide et les électeurs n'ont d'autre alternative que de bouder les scrutins. Ainsi, la participation lors du référendum sur la révision constitutionnelle de 2020 n'a atteint que 23% de participation! Depuis lors, le régime a engagé une répression implacable à l’encontre de toute voie dissidente. Associations et médias (Liberté, El Watan, Radio M) sont pris pour cibles, quand les journalistes sont arrêtés sous des prétextes fallacieux. Les prisonniers d'opinion se comptent aujourd'hui par centaines. Les réseaux sociaux sont surveillés de très près. La peur gagne la société civile. Les opposants se résignent à quitter le pays pour échapper à la prison. Alger tente d'endiguer cette vague de départ, en multipliant les interdictions de sortie du territoire.


Vu plus de 40 millions de fois sur Youtube, le titre "Allo le Système" de la chanteuse Raja Meziane est devenu l'un des hymnes du Hirak. La jeune artiste passe un coup de téléphone au « Système » qui ne répond pas. Les paroles fustigent un pouvoir autoritaire et corrompu, déconnecté des problèmes rencontrés par la population, tel que l’absence d’infrastructures publiques et d’éducation. « Le pays est à l’arrêt / rongé jusqu’à l’os / ça perdure / vous avez détruit l’éducation / et c’est la débandade. Société handicapée / la culture absente / le peuple qui saute dans les embarcations ». Le texte, incisif et percutant, appelle à une démocratisation véritable. Avocate de formation, Meziane a dû se résoudre à l'exil, après son refus de participer à un concert de soutien au président Bouteflika en 2015. Elle vit désormais à Prague.

La situation paraît dans l'impasse pour une jeunesse sans perspective et qui ne voit de salut que dans l'obtention d'un visa ou dans le secteur informel. La rupture de confiance est totale entre une majorité de la population et un pouvoir frappé d'infamie, mais qui n'entend pas abdiquer. Le hirak a été chassé des rues, certes, mais il reste bien vivant dans les esprits. 



Sources:
A. Cahiers du football: "
L'USMA, le chant de l'Algérie"
B. Fahim Djebara: «
Algérie: les supporters de foot, fer de lance de la contestation», in Le Monde du 9 mars 2019. 
C. Aux Sons: "
En Algérie, paysage sonore d'une révolution populaire".
D. Le Dessous des cartes du 5 octobre 2019: «
Algérie: le grand gâchis?»

E. Akram Belkaid: "Les mots du Hirak", Orient XXI. 

F. Araborama 2: "il était une fois... les révolutions arabes", Seuil, 2021.

G. "Algérie, comment le régime étouffe la société civile?" avec Madjid Zerrouky et Frédéric Bobin [Podcast L'Heure du monde]

H. Leïla Beratto: "
Algérie, les chants des stades résonnent désormais partout" [Grand Angle sur RFI]

Conseil de lecture: "les petits de décembre" de Kaouter Adimi raconte de quelle manière les gradés mangent le pays et comment une poignée d'enfants, soucieux de conserver leur terrain de foot, introduisent un grain de sable dans les rouages du système.