jeudi 17 septembre 2026

Les présidents en chansons : Macron 1. Parce que c'est son projet.

Suite de notre série consacrée aux présidents en chansons. Après de Gaulle, Pompidou, VGE, Mitterrand, Chirac, Sarkozy 1 et 2, Hollande, voici le tour venu de Macron.

Kremlin.ru, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

Emmanuel Macron naît à Amiens en 1977. Après une terminale au lycée Henri IV, il est admis en prépa littéraire, puis échoue à trois reprises à intégrer l'Ecole normale supérieure. Il se rabat sur Science-Po et un master de philosophie, avant de réussir l'ENA et d'intégrer l'inspection générale des finances, puis la commission Attali, voulue par Nicolas Sarkozy, pour "libérer la croissance française". Ce faisant, il s'ouvre les portes du capitalisme français et noircit les pages de son carnet d'adresses. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de la présidence de la République, repère le jeune énarque et glisse son nom à Hollande, qui le nomme secrétaire général adjoint de l'Elysée. 

Pour se relancer après un début de mandat poussif, le président Hollande compose un nouveau gouvernement à la fin de l'été 2014. Il se débarrasse alors des représentants de l'aile gauche du PS, tandis qu'il propulse Emmanuel Macron au ministère de l'économie, de l'industrie et du numérique. Inconnu du grand public, ce dernier devient, à 36 ans, le plus jeune ministre de la cinquième République. Avec cette nomination, le "président normal", qui se disait l'"ennemi de la finance", donne un coup de barre à droite et prend un virage libéral. Dès lors, les médias dépeignent avec gourmandise l'ascension fulgurante du copilote qu'il a choisi, un surdoué, un "Mozart de la finance", ancien banquier d'affaires de la banque Rothschild, assistant du philosophe Paul Ricoeur, à qui rien ne semble devoir résister. 

 

En poste depuis seulement trois semaines, l'impétrant fustige déjà les "ouvrières illettrées" de Gad. Lui, ce qui l'intéresse, c'est de transformer la France en "start-up nation". Pour y parvenir, en 2015, il élabore la loi pour la croissance, l'activité et l'égalité des chances économiques, dite loi Macron. Il s'agit d'une réforme fourre-tout concernant différents secteurs : les transports en autocar, le permis de conduire, la justice prud'hommale, les professions du droit, le travail dominical. Problème, au sein du gouvernement, des ministres "frondeurs" regimbent et il faut dégainer le 49'3.

En avril 2016, en sa bonne ville d'Amiens, Emmanuel Macron lance son mouvement politique, En Marche, qui reprend, en toute humilité, ses initiales; un mouvement présenté comme transpartisan, "ni de droite ni de gauche", "ouvert", censé dépasser des clivages considérés comme désormais obsolètes. Le 20 août, au Puy du Fou, chez Philippe de Villiers, le souverainiste d'extrême droite, Macron déclare : "l'honnêteté m'oblige à vous dire que je ne suis pas socialiste." On avait remarqué... Le 31 août, il franchit enfin le Rubicon et démissionne. Hollande ne peut que constater : "il m'a trahi avec méthode." Le 16 novembre 2016, à Bobigny, Macron se lance officiellement dans la course à l'Elysée. Cette stratégie divise. Pour les uns, il est un nouveau Judas, pour les autres, un fin tacticien.

Dans les sondages, il est encore très loin derrière François Fillon et Marine Le Pen. Or, Macron bénéficie d'un concours de circonstance très favorable: Hollande, trop impopulaire renonce à se présenter, tandis que le Penelope gate plombe la candidature Fillon. Ainsi, le candidat, qui s'est lancé dans la course électorale sans parti politique, sans jamais avoir été élu, semble en passe de remporter son pari. Tout au long de la campagne, il profite du soutien tacite des grands médias, qui le dédouanent de toute responsabilité dans le piteux bilan de la présidence Hollande, alors même qu'il avait été la cheville ouvrière de sa politique économique. Le 10 décembre, porte de Versailles, Macron éructe et cela inspire Khaled Freak, le remixeur de talent des saillies politiques. (1)

 

Au soir du premier tour, le 23 avril 2017, Macron se qualifie pour le duel final avec 23,7% des suffrages, devançant de peu Marine Le Pen. Lors du débat d'entre-deux tours, les Français mesurent aisément la nullité argumentative de la candidate. Approximative, agressive, elle se torpille toute seule, sans que son adversaire n'ait particulièrement brillé. 

Le 3 mai, Macron l'emporte sans gloire, rassemblant 65% de voix, alors que douze millions de Français se sont abstenus, 3 ayant voté blancs et un nul. Quoi qu'il en soit, la victoire est célébrée au Louvres le 7 mai 2017. La cérémonie tient du sacre. Alors que l'ode à la joie retentit, le nouveau président de 39 ans traverse seul la cour pour se hisser sur une estrade située devant la pyramide. Difficile de faire plus pompeux et compassé; le ton est donné. En conclusion de son discours, il lance : "Je respecterai chacune et chacun, dans ce qu'il pense et dans ce qu'il défend. Je rassemblerai et je réconcilierai, car je veux l'unité de notre peuple et de notre pays. Et enfin, mes amis, je vous servirai avec humilité, je vous servirai avec amour." Un discours qui a, il faut bien le dire, plutôt mal vieilli. 

Aux législatives 2017, le nouveau président obtient une large majorité avec l'élection de 308 députés de La République En Marche. Pour la plupart, il s'agit de leur premier mandat politique. Un renouvellement en trompe l'œil, dans la mesure où trois quarts d'entre eux occupaient des fonctions de cadre dans le monde de l'entreprise. Lors de ce scrutin, l'abstention atteint des records. Ainsi, 57,36% des inscrits ne se sont pas rendus aux urnes. 

Le nouveau président nomme un premier ministre de droite Edouard Philippe, et place aux postes ministériels clefs d'anciens du parti socialiste (Christophe Castaner, Richard Ferrand) ou de nouvelles têtes fraîchement élues. Il n'y a pas de temps à perdre, le président se veut réformateur. En complément de la loi El Khomri, il décide de réformer le code du travail qui accorde notamment la primauté des accords d'entreprise sur ceux de branches. Le gouvernement légifère par ordonnances, afin de contourner le Parlement. La suppression de l'Impôt sur la fortune, remplacé par un Impôt sur la Fortune Immobilière, beaucoup plus avantageux pour les plus riches, transforme Macron en "président des riches". Pour justifier ses choix, ce dernier invoque sa "théorie du ruissellement", selon laquelle les revenus des plus riches seraient réinjectés dans l'économie, créant ainsi de la croissance et de l'emploi, ce qui au bout du compte bénéficierait à tous, y compris au dernier de cordée. Un des premiers textes adoptés porte sur la moralisation de la vie politique. A posteriori et à l'issue de dix années de présidence, le moins que l'on puisse dire et qu'il n'a pas eu d'effets significatifs sur la corruption de notre personnel politique. Le président engage ensuite une réforme de la SNCF qui prévoit l'ouverture à la concurrence, la fin du statut de cheminot pour les futures embauches et le changement de statut de l'entreprise. Malgré la forte résistance syndicale, la réforme est adoptée en juin 2018. 

Plusieurs propos distillés par Macron lors de ses mandats dressent de lui le portrait d'un individu orgueilleux, méprisant, incapable de reconnaître ses torts. Pour ses détracteurs,  il devient Jupiter, isolés dans sa tour d'ivoire, où plutôt en son palais, faubourg saint Honoré. 

Revenons sur quelques unes des ces petites phrases. Dans les jardins de l'Elysée, à l'occasion des journées du patrimoine 2018, Macron tance un jeune visiteur en recherche d'emploi, qui faisait part au président  de sa difficulté à se faire embaucher. Pour toute réponse, le chef d'Etat lui assène : "Je traverse la rue, et je vous trouve [un emploi]. Ils veulent simplement des gens qui sont prêts à travailler". Ces propos passent mal. Cette saillie inspire : "Traverser la rue" à L'1consolable.

Lors de l'inauguration de la Station F, un incubateur de start-up, le président lance : "Une gare, c'est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien." La formule, qui suinte le mépris de classe, ne passe pas.  Avec "ça va Manu?", Agnès Bilh interpelle le chef de l'Etat. 

A l'Elysée, dans le cadre d'une discussion avec ses conseillers, Macron prononce la phrase suivante : "On met un pognon de dingue dans des minimas sociaux, les gens ils sont quand même pauvres". Mis bout à bout, ces propos dressent le portrait d'un dirigeant condescendant et brutal. Le Bhale Bacce Crew en propose un condensé dans "La République en miettes".

L'annonce de l'augmentation de la taxe carbone sur les hydrocarbures, dont les prix atteignent déjà des sommets, met le feu aux cuves. Des chauffeurs routiers appellent à des blocages sur les réseaux sociaux. A partir du 17 novembre 2018, chaque week-end, les "gilets jaunes" bloquent les ronds-points. Le mouvement prend une très grande ampleur, mettant en évidence la déconnexion entre les élites dirigeantes et des populations précaires, victimes collatérales de la politique fiscale menée depuis un an. Le pouvoir, dépassé, mobilise les forces de l'ordre. Les manifestations se soldent par de nombreuses violences. Les blessés se comptent par centaines. Le nouvel attirail policier provoque des mutilations. La crise met ainsi à jour un tournant sécuritaire (qui aboutira bientôt à des lois sur la Sécurité globale et contre le séparatisme). Mais, qu'on se rassure, en vertu de la logique du "en même temps", les macronistes proclament leur attachement aux libertés publiques. 

Le mouvement des Gilets jaunes finit par s'essouffler, sans dissiper la défiance. La taxe initialement prévue ne sera finalement pas appliquée. Le pouvoir a eu peur, ce qui contraint l'exécutif à mettre en pause ses ambitions réformatrices. Pour donner l'illusion du dialogue social en feignant de tisser un lien avec les citoyens, Macron lance le Grand débat, invitant ceux qui le souhaitent à rédiger des cahiers de doléances. Ils prendront bientôt la poussière sur les étagères des archives départementales. 

Pendant 27 jours, à compter de Noël 2019, les syndicats de la RATP et la SNCF mènent une grève pour protester contre la réforme des retraites portée par le gouvernement qui entend en finir avec les régimes spéciaux. Au début de l'année 2020, dans les cortèges contre le projet de réforme des retraites porté par Edouard Philippe, des groupes de femmes arborant bleu de travail, fichu rouge et gants ménagers en latex jaune en hommage à Rosie la Riveteuse - allégorie des femmes travaillant pour l'industrie de guerre étatsunienne au cours de la Seconde guerre mondiale - reprennent à gorge déployé "A cause de Macron, c'est la chute des pensions pour Fatou et Marion" (une adaptation du tube A cause des garçons). Regroupée sous la bannière d'Attac, elle conteste l'affirmation ministérielle selon laquelle les femmes seraient les grandes gagnantes de la réforme. 

En mars 2020, la pandémie de Covid-19 touche l'hexagone. L'exécutif tarde à mesurer la gravité de la situation sanitaire. L'ampleur des décès et des admissions en réanimation convainquent les autorités de limiter les déplacements, de fermer les établissements scolaires, bref de confiner. Pour le président, "nous sommes en guerre". L'absence de masques et les débuts poussifs de la vaccination suscitent de vives tensions. La persistance et le retour du covid conduisent à l'instauration d'un pass sanitaire en 2021, puis du pass vaccinal en 2022 dans les lieux de publics. Des manifestations anti-vaccins ont lieu ponctuellement. La pandémie révèle les difficultés d'un système de santé largement éprouvé par les purges austéritaires successives. En mettant le pays à l'arrêt, la maladie oblige l'exécutif à placer l'économie sous perfusion avec des dispositifs comme le "quoi qu'il en coûte". De même, le Covid enterre pour un temps les projets de réforme des retraites et de l'assurance-chômage. "Danser encore" (2020) de HK et les Saltimbanks s'imposent alors comme un tube anti confinement, fustigeant la posture monarchique du président.  

Sur le front social, le président ne désarme pas. En décembre 2021, avec la réforme de l'assurance-chômage, on assiste à un durcissement dans l'accès aux indemnisations. Il faut désormais avoir travaillé 6 mois, et non 4 comme auparavant, pour percevoir une indemnité. 

Le projet initial défendu par Macron promettait un équilibre politique entre des mesures de gauche et de droite. Dans les faits, seules ces dernières ont vu le jour. 

  

Notes :

1. Le 2 décembre 2016, conscient de son impopularité et après avoir conduit son parti dans le mur, Hollande annonce qu'il ne briguera pas un second mandat. Le 2 février 2017, le Pénélope gate coule la candidature Fillon. Encore une aubaine pour Macron, d'autant que le centriste Bayrou le rallie. 

2. En juillet de cette année éclate l'affaire Benalla. Ce chargé de mission à l'Elysée est surpris dans les cortèges de manifestants du 1er mai en train de tabasser un manifestant avec une matraque. Reconnu, il est suspendu seulement deux semaines, tout en gardant son rond de serviette au palais. Il sera finalement condamné par la justice en 2019. 

Sources : 

Affaires sensibles : "Le traître méthodique" "le chaos de l'Elysée", "L'Elysée K.O."

Les tubes de Rosies en kit vol. 1.

jeudi 3 septembre 2026

A la découverte du rock anatolien

Nous nous intéressons aujourd'hui à une musique hybride apparue en Turquie au cours des années 1960. Le rock anatolien mêle les gammes musicales et les instruments traditionnels d'Anatolie aux codes du rock occidental. Le style est porté par des artistes comme Baris Manço, Cem Karaca, Selda Bagcan, Erkin Koray. 

Ce billet existe aussi en forme podcast , pour l'écouter, il suffit de cliquer ici. 

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Sur les ruines de l'Empire ottoman disparu, au cours des années 1920-1930, la Turquie moderne se construit dans le cadre des réformes opérées par Mustafa Kamal Atatürk. Le "victorieux" comme on le surnomme réduit le poids de la religion, étend le droit de vote des femmes, ouvre le pays au reste du monde, tout en entravant le multipartisme, qui ne sera instauré qu'à sa mort en 1938. Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, les dérives autoritaires des gouvernements successifs s'accompagnent d'un très fort contrôle des médias, ainsi que de la répression des oppositions. En 1960, le premier ministre Menderes semble vouloir céder aux ultras conservateurs, partisans d'une réislamisation de la société. Cette évolution décide l'armée à perpétrer un coup d'état en 1960. Un an et demi plus tard, le général Cemal Gürsel remet le pouvoir au civil. Cette Révolution blanche s'accompagne de l'adoption d'une nouvelle constitution accordant de nouveaux droits (de grève, de se syndiquer, l'autonomie des universités). Par ailleurs, elle ouvre véritablement la culture turque au monde, tout en restant attachée aux traditions nationales. 

Dans le domaine musical, les autorités culturelles entreprennent le collectage des musiques traditionnelles et folkloriques dans le cadre de sections de conservatoire. On enregistre alors l'immense répertoire des ashiqs, sortes de poètes itinérants dont on trouve déjà des traces au XIe siècle. Tout au long de leurs périples, qui les conduisaient de village en village, ces sortes de troubadours modernes interprétaient leurs propres compositions ou des chants traditionnels appelés turküler. Ils s'accompagnent d'un bağlama (ou saz), une sorte de luth à quatre cordes doté d'un manche très long. Au XX° siècle, le plus fameux de ces musiciens se nomme l'Aşık Veysel. Ecoutons "Uzun Ince Bir Yoldayım", un titre qui signifie "J'emprunte une route longue mais étroite", une référence à la vie d'itinérance du ashiq. 

Le coup d'état militaire de 1960, puis la libéralisation qui s'ensuit, atténuent la censure. Les artistes s'engouffrent dans ces nouveaux espaces de libertés, à l'instar de Tülay German. Née en 1935, l'adolescente suit une formation de chanteuse classique. Elle prend bientôt l'habitude de quitter en douce le domicile parental pour se produire dans des clubs de jazz d'Ankara. Une nuit, son père la grille. Il s'oppose à ce que sa fille se lance dans la musique populaire et, par précaution, l'envoie à Istanbul, un choix peu judicieux tant la ville regorge d'opportunités pour les jeunes musiciens. Tülay s'intéresse alors aux poètes turcs, aux aşıks, au türküler. En 1964, elle enregistre une série de chansons traditionnelles auxquelles elle adjoint des arrangements pop. A ce titre, elle peut être considérée comme la précurseuse d'un genre promis à un grand avenir : l'Anadolu pop. Exemple avec le morceau Burçak Tarlasi, un manifeste féministe narrant la rébellion d'une jeune mariée, en guerre contre la place assignée aux femmes au sein de la famille. 

German fréquente les cercles communistes et privilégie un répertoire engagé. Dès 1966, elle doit quitter son  pays pour la France. Un destin qui entre en résonance avec un de ses enregistrements, le morceau Tombalacık Halimen ("Ma douce Halim") qui narre l'histoire d'un exilé implorant son amour (Halim) de le suivre. 

Au cours des années 1960, comme dans de nombreuses parties du monde, le rock et la pop occidentale séduisent la jeunesse. Les Beatles font des émules et incitent les jeunes Turcs à créer leurs propres groupes. L'épicentre de ce renouveau culturel se trouve sur la rive orientale du Bosphore, dans le quartier de kadiköy, qui accueillait de nombreux bars et clubs où l'on jouait de la musique, repère d'une jeunesse stambouliote en quête d'émancipation. Dans cette atmosphère bohême émerge de nouveaux sons, de nouveaux répertoires, de nouvelles modes. Les jeunes arborent pantalons à pattes d'éph', hauts talons, robes à paillettes, cheveux longs, bottes de cuir. Au sein de la maison associative du quartier de Kadiköy naît ainsi une fusion unique, même si dans un premier temps, les artistes chantent surtout en anglais. 

En 1965, le journal Hürriyet organise un concours de chansons intitulé Altın Mikrofon (le microphone d'or), dont les règles incitent à écrire ou à reprendre des chansons en turc, sur des mélodies à sonorités orientales, mais jouées avec des  arrangements et instruments occidentaux (guitare, basse, batterie). L'événement joue un rôle central dans l'affirmation du rock anatolien, permettant de révéler des artistes amateurs talentueux tels que Cem Karaka, Erkin Koray, les groupes Siluetter, Mavi Işıklar, TPAO Batman Orchestra (pour "Société anonyme du pétrole turc Batman"), un groupe originaire de la ville pétrolière de Batman, dans le sud-est du pays ( Kara Toprak).

Cem Karaca et son groupe Apaslar terminent deuxième du concours en 1967 avec l'adaptation folk d'un poème local : "Emrah" Le chanteur, très engagé, enregistre "Parka" (1976), une dénonciation des violences politiques subies par la jeunesse turque. "Ils l'ont trouvé couché, tué dans sa parka / Touché par quatre balles traîtres".

En 1968, Moğollar arrive à la troisième place. Ce collectif de musiciens, adeptes d'expérimentations sonores audacieuses, utilise les orgues Hammond, ainsi que l'effet fuzz de guitares acérées, associés à des percussions anatoliennes et des flûtes. Ils posent ainsi les jalons de l'Anadolu pop, mélangeant le rock progressif aux gammes orientales turques.  En 1971, le disque "Danses et rythmes de la Turquie d'hier à aujourd'hui", enregistré en France, remporte un grand succès critique. Ecoutons "Haliç'te Gün Batışı" ("coucher de soleil sur la Corne d'Or"), hommage à la ville d'Istanbul. Désormais, le turc supplante l'anglais chez les chanteurs. Certains s'imposent comme de véritables bêtes de scènes à l'instar de Erol Büyükburç dont nous pouvons écouter Jel Jiyar Koyuma.

Une autre immense vedette du genre a pour nom Erkin Koray. Guitariste, il introduit le rock en Turquie à l'occasion d'un concert organisé dans son lycée en 1957. Il y reprend Elvis Presley. En 1962, il enregistre Bir Eylül Aksami, savant mélange de rock et de mélodies traditionnelles. Les Rolling Stones ont sans doute apprécié le titre, tant l'intro semble avoir servi de source d'inspiration à Paint it black, sorti 4 ans plus tard. 

Koray imagine un baglama électrique, le luth traditionnel, qu'il bidouille. Son deuxième album, Elektronik Türküler, sorti en 1974, constitue un des fleurons de l'Anadolu pop. Il y combine rock progressif et psychédélique à partir d'éléments de la musique traditionnelle turque. Cemalim raconte l'histoire d'un homme qui quitte sa ville natale, car les habitants veulent le tuer. Il s'enfuit sur un cheval. Le refrain lance un appel à Cemalim lui demandant de vivre, quoi qu'il advienne. Il s'agit donc d'une ode à l'espoir et au courage. "Karlı Dağlar" offre une description poétique des montagnes enneigées.

Les nouveaux sons racontent l'histoire des paysans qui migrent vers la grande ville, les difficultés d'existence des travailleurs, ruraux comme ouvriers, le désir d'émancipation des femmes. Les artistes réinterprètent des vieux chants et poèmes de résistance issus du monde des campagnes en les adaptant au goût du jour. Ils deviennent ainsi les fers de lance d'une musique engagée, capable de mettre des mots sur des maux, prônant l'émancipation des plus faibles et des opprimés. La bande son qui se crée alors accompagne l'essor des partis de gauche à travers le pays. On assiste comme ailleurs, au cours de l'année 1968, à une radicalisation de la jeunesse et du monde ouvrier, qui se traduit par l'occupation des universités, des usines, donnant lieu à des affrontements violents avec la police, puis l'armée. En 1971, la dénonciation de l'impérialisme étatsunien s'accompagne de l'enlèvement de 4 soldats américains. L'armée crie au complot communiste. De nouveau, les militaires fomentent un putsch, le 12 mars, avec instauration de la loi martiale, interdiction des grèves, dissolutions des organisations syndicales, gel des salaires.

En 1972, Mustafa Özkent, arrangeur et musicien de studio, enregistre l'album instrumental  Gençlik ile Elele, sur lequel il mêle les influences funk et soul aux musiques traditionnelles turques. Çarşamba Esir Aldı (mercredi a été emporté par l'inondation). 

 Fils de la bourgeoisie intellectuelle d'Istanbul, Bariş Manço explore les musiques, d'où qu'elles viennent. Subjugué par le concert que donne dans son lycée Erkin Koray, il se passionne pour le twist, le rock'n'roll. En 1963, il s'installe en Belgique, y signe un contrat avec Henri Salvador, puis multiplie les voyages et les collaborations artistiques. Il écume les scènes et devient le plus populaire des chanteurs anatoliens, notamment parce qu'il n'hésite pas à jouer dans les zones très reculées de Turquie, sur de toutes petites scènes. En 1970, il enregistre Daglar daglar, ode à la montagne comme lieu de refuge et immense succès. Il s'intéresse désormais au rock psychédélique, comme le prouve ses titres phares tels "Halhal" ou "Dönence". Sur scène, le chanteur arbore une énorme moustache, une cape de soie, des bagouses à tous les doigts, tandis qu'il chante son amour de la paix et du dialogue. 

En 1975, dans son deuxième album, intitulé "2023", il se projette dans l'avenir (en 2023, une année qui correspond au centenaire de la République turque). Il y reprend Çay Elinden Öteye ("Arrache la dot de sa main"), la description du mariage imposé à une jeune femme avec un vieil homme. Les paroles invitent le spectateur à arracher la dot pour libérer la jeune femme. Le groupe qui accompagne Barış Manço sur scène, le Kurtalan Express, enregistre à son tour deux albums. On peut y entendre l'influence de groupes de rock progressif tels que Yes, Genesis ou King Crimson. 

3 Hürel, un groupe constitué par trois frères produit un acid-rock abrasif mêlé à des orchestrations typiquement turques aux percussions agressives et au saz électrifié. 

 

Au cours des années 1970, le pays connaît une grande instabilité politique. Droite et gauche s'opposent dans de violents affrontements qui poussent la Turquie au bord de la guerre civile. En 1971, un nouveau coup d'état a lieu, illustration de l'extrême polarisation de la société, avec des mouvements étudiants et ouvriers très structurés opposés aux populations rurales, aux élites urbaines et à des milices islamistes très conservatrices. Le pays connaît une très forte répression étatique, avec des interventions fréquentes des forces de police au sein des universités, des assassinats d'opposants et de syndicalistes par des milices à la solde du patronat et des autorités. 

Une chanteuse s'insurge contre cette violence politique. Elle s'appelle Selda Bağcan. Dans ses compositions, elle dénonce les dérives autoritaires du pouvoir, les injustices d'une société inégalitaire, défend la cause ouvrière. Déterminée, elle fait exploser le carcan musical qui cantonnait les jeunes femmes à leur genre pour en faire de simples objets de fantasmes. Pour conserver son autonomie, elle crée son propre label. Rebelle dans l'âme, elle fréquente des militants d'extrême gauche ou communistes, des poètes. En 1974, elle enregistre Yaz Gazeteci Yaz, ("Écris, journaliste, écris"), qui s'impose comme un hymne de résistance politique, une ode à la liberté de la presse. 

Passant du folk traditionnel au rock psychédélique, Selda possède une voix forte et mélodieuse. En collaboration avec Mogollar, elle enregistre "Ince Ince Bir Yar Yagar" (1974). Les paroles exigent d'un seigneur local qu'il prenne soin des populations pauvres, en redistribuant les terres et en ouvrant des écoles. "Une fine neige tombe sur les pauvres. / Pourquoi le destin ne croit-il pas à leur parole? / Nous avons brûlé, brûlé notre école, notre route, notre vie / Nous avons brûlé, nous sommes morts / Sans une gorgée d'eau".

Il faut dire qu'alors en Turquie, la situation ne cesse de se tendre. Les manifestations du 1er mai 1977 se soldent par la mort de 37 personnes sur la place Taksim à Istanbul. En décembre 1978, le massacre de près de 1 000 civils à Maraş, perpétré par une milice ultranationaliste, marque un tournant. Les tensions politiques atteignent des sommets et les affrontements gagnent les rues. En 1980, l'armée fomente un nouveau coup d'État, ce qui lui permet d'imposer une constitution très éloignée des principes kémalistes, actant le retour en force de l'influence religieuse en matière politique et culturelle. Dans le même temps, la junte procède à des arrestations massives. Dans ce contexte, les musiciens qui continuent d'affirmer sur scène leurs idéaux, de porter des costumes extravagants, des cheveux longs, horripilent les conservateurs. Ainsi, les paroles séditieuses de Selda Bağcan entraînent son arrestation, ainsi que la confiscation de son passeport. Libérée sous la pression d'une mobilisation internationale portée par Peter Gabriel, la chanteuse peut enfin prendre la clef des champs. De son côté, Cem Karaca doit s'exiler en RFA, tandis qu'il est dénaturalisé par les autorités turques en 1983. 

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L'Anadolu Pop connaît aujourd'hui une seconde jeunesse, notamment au sein de la diaspora turque, dont les rangs ont grossis à la faveur des crises économiques et affrontements politiques. De jeunes générations, passionnées par les groupes psychédéliques des années 1970, s'inspirent de ces influences pour créer leur propre style. C'est le cas du groupe néerlandais Altın Gün, figure de proue de ce revival du rock anatolien ("Yüce Dağ Başında"). 

Citons aussi la chanteuse et joueuse de saz germano-turque  Derya Yıldırım et son Grup Şimşek ("Bal"). En Turquie même - qu'Erdogan  dirige d'une main de fer depuis 2003 -  la censure et la répression s'accentuent sur les groupes engagés qui, faute de relais médiatiques, peinent à vivre de leur musique. Certains  groupes underground (tels Baba Zula) entretiennent néanmoins l'esprit frondeur de leurs vaillants aïeux. 

Thorsten Krienke from Detmold, Germany, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Sources :

A. "Istanbul 1965-1980 : la vague rock du Bosphore", épisode de l'émission Métronomique diffusé sur France Culture.

B. "A Istanbul, le rock anatolien chante la liberté", reportage diffusé dans l'émission l'Invitation au voyage sur Arte.

C. Musikistan : émission consacrée au rock anatolien.

D. "L'Anadolu Pop : la fusion du folk turc et de la pop des 60's", sur le site de Radio Nova.

E. "Il y a plus de 100 ans, le poète s'attaquait aux riches", sur le site Kedistan

F. "Une histoire musicale de la Turquie moderne"

G. "La génération sans frontières qui revitalise la musique turque", dans la BO du monde sur France Inter.