jeudi 17 septembre 2026

Les présidents en chansons : Macron 1. Parce que c'est son projet.

Suite de notre série consacrée aux présidents en chansons. Après de Gaulle, Pompidou, VGE, Mitterrand, Chirac, Sarkozy 1 et 2, Hollande, voici le tour venu de Macron.

Kremlin.ru, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

Emmanuel Macron naît à Amiens en 1977. Après une terminale au lycée Henri IV, il est admis en prépa littéraire, puis échoue à trois reprises à intégrer l'Ecole normale supérieure. Il se rabat sur Science-Po et un master de philosophie, avant de réussir l'ENA et d'intégrer l'inspection générale des finances, puis la commission Attali, voulue par Nicolas Sarkozy, pour "libérer la croissance française". Ce faisant, il s'ouvre les portes du capitalisme français et noircit les pages de son carnet d'adresses. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de la présidence de la République, repère le jeune énarque et glisse son nom à Hollande, qui le nomme secrétaire général adjoint de l'Elysée. 

Pour se relancer après un début de mandat poussif, le président Hollande compose un nouveau gouvernement à la fin de l'été 2014. Il se débarrasse alors des représentants de l'aile gauche du PS, tandis qu'il propulse Emmanuel Macron au ministère de l'économie, de l'industrie et du numérique. Inconnu du grand public, ce dernier devient, à 36 ans, le plus jeune ministre de la cinquième République. Avec cette nomination, le "président normal", qui se disait l'"ennemi de la finance", donne un coup de barre à droite et prend un virage libéral. Dès lors, les médias dépeignent avec gourmandise l'ascension fulgurante du copilote qu'il a choisi, un surdoué, un "Mozart de la finance", ancien banquier d'affaires de la banque Rothschild, assistant du philosophe Paul Ricoeur, à qui rien ne semble devoir résister. 

 

En poste depuis seulement trois semaines, l'impétrant fustige déjà les "ouvrières illettrées" de Gad. Lui, ce qui l'intéresse, c'est de transformer la France en "start-up nation". Pour y parvenir, en 2015, il élabore la loi pour la croissance, l'activité et l'égalité des chances économiques, dite loi Macron. Il s'agit d'une réforme fourre-tout concernant différents secteurs : les transports en autocar, le permis de conduire, la justice prud'hommale, les professions du droit, le travail dominical. Problème, au sein du gouvernement, des ministres "frondeurs" regimbent et il faut dégainer le 49'3.

En avril 2016, en sa bonne ville d'Amiens, Emmanuel Macron lance son mouvement politique, En Marche, qui reprend, en toute humilité, ses initiales; un mouvement présenté comme transpartisan, "ni de droite ni de gauche", "ouvert", censé dépasser des clivages considérés comme désormais obsolètes. Le 20 août, au Puy du Fou, chez Philippe de Villiers, le souverainiste d'extrême droite, Macron déclare : "l'honnêteté m'oblige à vous dire que je ne suis pas socialiste." On avait remarqué... Le 31 août, il franchit enfin le Rubicon et démissionne. Hollande ne peut que constater : "il m'a trahi avec méthode.Le 16 novembre 2016, à Bobigny, Macron se lance officiellement dans la course à l'Elysée. Cette stratégie divise. Pour les uns, il est un nouveau Judas, pour les autres, un fin tacticien.

Dans les sondages, il est encore très loin derrière François Fillon et Marine Le Pen. Or, Macron bénéficie d'un concours de circonstance très favorable: Hollande, trop impopulaire renonce à se présenter, tandis que le Penelope gate plombe la candidature Fillon. Ainsi, le candidat, qui s'est lancé dans la course électorale sans parti politique, sans jamais avoir été élu, semble en passe de remporter son pari. Tout au long de la campagne, il profite du soutien tacite des grands médias, qui le dédouanent de toute responsabilité dans le piteux bilan de la présidence Hollande, alors même qu'il avait été la cheville ouvrière de sa politique économique. Le 10 décembre, porte de Versailles, Macron éructe et cela inspire Khaled Freak, le remixeur de talent des saillies politiques. (1)

 

Au soir du premier tour, le 23 avril 2017, Macron se qualifie pour le duel final avec 23,7% des suffrages, devançant de peu Marine Le Pen. Lors du débat d'entre-deux tours, les Français mesurent aisément la nullité argumentative de la candidate. Approximative, agressive, elle se torpille toute seule, sans que son adversaire n'ait particulièrement brillé. 

Le 3 mai, Macron l'emporte sans gloire, rassemblant 65% de voix, alors que douze millions de Français se sont abstenus, 3 ayant voté blancs et un nul. Quoi qu'il en soit, la victoire est célébrée au Louvres le 7 mai 2017. La cérémonie tient du sacre. Alors que l'ode à la joie retentit, le nouveau président de 39 ans traverse seul la cour pour se hisser sur une estrade située devant la pyramide. Difficile de faire plus pompeux et compassé; le ton est donné. En conclusion de son discours, il lance : "Je respecterai chacune et chacun, dans ce qu'il pense et dans ce qu'il défend. Je rassemblerai et je réconcilierai, car je veux l'unité de notre peuple et de notre pays. Et enfin, mes amis, je vous servirai avec humilité, je vous servirai avec amour." Un discours qui a, il faut bien le dire, plutôt mal vieilli. 

Aux législatives 2017, le nouveau président obtient une large majorité avec l'élection de 308 députés de La République En Marche. Pour la plupart, il s'agit de leur premier mandat politique. Un renouvellement en trompe l'œil, dans la mesure où trois quarts d'entre eux occupaient des fonctions de cadre dans le monde de l'entreprise. Lors de ce scrutin, l'abstention atteint des records. Ainsi, 57,36% des inscrits ne se sont pas rendus aux urnes. 

Le nouveau président nomme un premier ministre de droite Edouard Philippe, et place aux postes ministériels clefs d'anciens du parti socialiste (Christophe Castaner, Richard Ferrand) ou de nouvelles têtes fraîchement élues. Il n'y a pas de temps à perdre, le président se veut réformateur. En complément de la loi El Khomri, il décide de réformer le code du travail qui accorde notamment la primauté des accords d'entreprise sur ceux de branches. Le gouvernement légifère par ordonnances, afin de contourner le Parlement. La suppression de l'Impôt sur la fortune, remplacé par un Impôt sur la Fortune Immobilière, beaucoup plus avantageux pour les plus riches, transforme Macron en "président des riches". Pour justifier ses choix, ce dernier invoque sa "théorie du ruissellement", selon laquelle les revenus des plus riches seraient réinjectés dans l'économie, créant ainsi de la croissance et de l'emploi, ce qui au bout du compte bénéficierait à tous, y compris au dernier de cordée. Un des premiers textes adoptés porte sur la moralisation de la vie politique. A posteriori et à l'issue de dix années de présidence, le moins que l'on puisse dire et qu'il n'a pas eu d'effets significatifs sur la corruption de notre personnel politique. Le président engage ensuite une réforme de la SNCF qui prévoit l'ouverture à la concurrence, la fin du statut de cheminot pour les futures embauches et le changement de statut de l'entreprise. Malgré la forte résistance syndicale, la réforme est adoptée en juin 2018. 

Plusieurs propos distillés par Macron lors de ses mandats dressent de lui le portrait d'un individu orgueilleux, méprisant, incapable de reconnaître ses torts. Pour ses détracteurs,  il devient Jupiter, isolés dans sa tour d'ivoire, où plutôt en son palais, faubourg saint Honoré. 

Revenons sur quelques unes des ces petites phrases. Dans les jardins de l'Elysée, à l'occasion des journées du patrimoine 2018, Macron tance un jeune visiteur en recherche d'emploi, qui faisait part au président  de sa difficulté à se faire embaucher. Pour toute réponse, le chef d'Etat lui assène : "Je traverse la rue, et je vous trouve [un emploi]. Ils veulent simplement des gens qui sont prêts à travailler". Ces propos passent mal. Cette saillie inspire : "Traverser la rue" à L'1consolable.

Lors de l'inauguration de la Station F, un incubateur de start-up, le président lance : "Une gare, c'est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien." La formule, qui suinte le mépris de classe, ne passe pas.  Avec "ça va Manu?", Agnès Bilh interpelle le chef de l'Etat. 

A l'Elysée, dans le cadre d'une discussion avec ses conseillers, Macron prononce la phrase suivante : "On met un pognon de dingue dans des minimas sociaux, les gens ils sont quand même pauvres". Mis bout à bout, ces propos dressent le portrait d'un dirigeant condescendant et brutal. Le Bhale Bacce Crew en propose un condensé dans "La République en miettes".

L'annonce de l'augmentation de la taxe carbone sur les hydrocarbures, dont les prix atteignent déjà des sommets, met le feu aux cuves. Des chauffeurs routiers appellent à des blocages sur les réseaux sociaux. A partir du 17 novembre 2018, chaque week-end, les "gilets jaunes" bloquent les ronds-points. Le mouvement prend une très grande ampleur, mettant en évidence la déconnexion entre les élites dirigeantes et des populations précaires, victimes collatérales de la politique fiscale menée depuis un an. Le pouvoir, dépassé, mobilise les forces de l'ordre. Les manifestations se soldent par de nombreuses violences. Les blessés se comptent par centaines. Le nouvel attirail policier provoque des mutilations. La crise met ainsi à jour un tournant sécuritaire (qui aboutira bientôt à des lois sur la Sécurité globale et contre le séparatisme). Mais, qu'on se rassure, en vertu de la logique du "en même temps", les macronistes proclament leur attachement aux libertés publiques. 

Le mouvement des Gilets jaunes finit par s'essouffler, sans dissiper la défiance. La taxe initialement prévue ne sera finalement pas appliquée. Le pouvoir a eu peur, ce qui contraint l'exécutif à mettre en pause ses ambitions réformatrices. Pour donner l'illusion du dialogue social en feignant de tisser un lien avec les citoyens, Macron lance le Grand débat, invitant ceux qui le souhaitent à rédiger des cahiers de doléances. Ils prendront bientôt la poussière sur les étagères des archives départementales. 

Pendant 27 jours, à compter de Noël 2019, les syndicats de la RATP et la SNCF mènent une grève pour protester contre la réforme des retraites portée par le gouvernement qui entend en finir avec les régimes spéciaux. Au début de l'année 2020, dans les cortèges contre le projet de réforme des retraites porté par Edouard Philippe, des groupes de femmes arborant bleu de travail, fichu rouge et gants ménagers en latex jaune en hommage à Rosie la Riveteuse - allégorie des femmes travaillant pour l'industrie de guerre étatsunienne au cours de la Seconde guerre mondiale - reprennent à gorge déployé "A cause de Macron, c'est la chute des pensions pour Fatou et Marion" (une adaptation du tube A cause des garçons). Regroupée sous la bannière d'Attac, elle conteste l'affirmation ministérielle selon laquelle les femmes seraient les grandes gagnantes de la réforme. 

En mars 2020, la pandémie de Covid-19 touche l'hexagone. L'exécutif tarde à mesurer la gravité de la situation sanitaire. L'ampleur des décès et des admissions en réanimation convainquent les autorités de limiter les déplacements, de fermer les établissements scolaires, bref de confiner. Pour le président, "nous sommes en guerre". L'absence de masques et les débuts poussifs de la vaccination suscitent de vives tensions. La persistance et le retour du covid conduisent à l'instauration d'un pass sanitaire en 2021, puis du pass vaccinal en 2022 dans les lieux de publics. Des manifestations anti-vaccins ont lieu ponctuellement. La pandémie révèle les difficultés d'un système de santé largement éprouvé par les purges austéritaires successives. En mettant le pays à l'arrêt, la maladie oblige l'exécutif à placer l'économie sous perfusion avec des dispositifs comme le "quoi qu'il en coûte". De même, le Covid enterre pour un temps les projets de réforme des retraites et de l'assurance-chômage. "Danser encore" (2020) de HK et les Saltimbanks s'imposent alors comme un tube anti confinement, fustigeant la posture monarchique du président.  

Sur le front social, le président ne désarme pas. En décembre 2021, avec la réforme de l'assurance-chômage, on assiste à un durcissement dans l'accès aux indemnisations. Il faut désormais avoir travaillé 6 mois, et non 4 comme auparavant, pour percevoir une indemnité. 

Le projet initial défendu par Macron promettait un équilibre politique entre des mesures de gauche et de droite. Dans les faits, seules ces dernières ont vu le jour. 

  

Notes :

1Le 2 décembre 2016, conscient de son impopularité et après avoir conduit son parti dans le mur, Hollande annonce qu'il ne briguera pas un second mandat. Le 2 février 2017, le Pénélope gate coule la candidature Fillon. Encore une aubaine pour Macron, d'autant que le centriste Bayrou le rallie. 

2En juillet de cette année éclate l'affaire Benalla. Ce chargé de mission à l'Elysée est surpris dans les cortèges de manifestants du 1er mai en train de tabasser un manifestant avec une matraque. Reconnu, il est suspendu seulement deux semaines, tout en gardant son rond de serviette au palais. Il sera finalement condamné par la justice en 2019. 

Sources : 

Affaires sensibles : "Le traître méthodique" "le chaos de l'Elysée", "L'Elysée K.O."

Les tubes de Rosies en kit vol. 1.

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