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samedi 3 février 2024

La lutte des FTP-MOI, l'affiche rouge et la panthéonisation des époux Manouchian. De l'histoire au mythe.

La Main-d'œuvre étrangère, puis Main d'œuvre immigrée (MOI) à patir de 1932, est une des structures créées par le PCF en 1926, pour organiser par groupes de langues les ouvriers immigrés, appelés en nombre pour la reconstruction de la France de l'entre-deux-guerres. On y compte des groupes italiens, espagnols, polonais, tchèques, russes, yiddish, arméniens. Chaque groupe se dote de publications en langues maternelles, mais aussi d'associations culturelles, sportives ou de jeunesse. La MOI s'impose donc comme un instrument d'intégration sociale essentielle pour de nombreux travailleurs d'origine étrangère. Suivons l'un d'entre eux...

Missak Manouchian naît en 1906 à Adyaman, dans le sud de la Turquie ottomane,  est un rescapé du génocide des Arméniens perpétré par le gouvernement jeune turc, à partir de 1915. Ses parents massacrés, le jeune garçon est recueilli avec son frère dans un orphelinat en Syrie, dans une zone placée sous protectorat français. C'est ainsi qu'il débarque à Marseille en 1924. Après un bref séjour dans la cité phocéenne, Manouchian travaille comme ouvrier tourneur aux usines Citroën. Au début des années 1930, la crise économique frappe durement et le jeune homme perd son emploi. Il fréquente les "universités ouvrières" développées par la CGT. Avec un camarade, il fonde la revue littéraire Tchank ("l'Effort") et écrit des poèmes. En 1934, il adhère au PCF et intègre le groupe communiste arménien rattaché à la MOI. Il y rencontre Mélinée Assadourian, une jeune militante communiste de Belleville.
  
Unknown photographer, Public domain, via Wikimedia Commons. En 1939, Missak Manouchian demande à être mobilisé dans l'armée française. Cliché pris en 1940 lors d'une permission.

La signature du pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939, provoque la stupeur des militants. Manouchian s'engage dans les rangs de l'armée française, peu après l'entrée en guerre, comme 100 000 autres étrangers. Après le traumatisme de la débâcle et l'armistice, puis l'invasion de l'URSS, de nombreux étrangers présents sur le sol français s'engagent dans la Résistance. Cette participation fut longtemps minorée, alors même que ces individus étaient plutôt surreprésentés dans "l'armée des ombres". (1) Qu'il s'agisse d'anciens des Brigades internationales (Joseph Boczor, Joseph Epstein, Celestino Alfonso, Szlama Grzywacz, Jonas Geduldig, Stanislas Kubacki), d'exilés antinazis allemands et autrichiens, d'Italiens antifascistes, de réfugiés républicains espagnols, de juifs fuyant les persécutions antisémites, l'engagement actif des étrangers et immigrés dans la Résistance doit être réévalué. 
Pour beaucoup, la lutte armée s'impose comme une nécessité, autant qu'un choix, et prolonge les combats entamés avant guerre au sein des Brigades internationales ou pendant la Bataille de de France. On compte parmi ces résistants de nombreux juifs, étrangers mais aussi français, rapidement convaincus de la nécessité de la lutte contre un régime antisémite qui épaule avec zèle l'Occupant dans sa politique de persécution. Il en va de même pour les Arméniens, hantés par le souvenir du génocide perpétré par les autorités ottomanes au cours de la grande guerre. 
Les résistants s'organisent au sein de formations propres, à l'instar des Polonais du Nord de la France (POWN : l'Organisation polonaise de lutte pour l'indépendance ) ou des Espagnols dans le Sud Ouest (l'Union Nationale Espagnole), parfois aussi au sein d'organisations résistantes françaises, en particulier les Francs-tireurs et partisans de la Main-d'Oeuvre Immigrée (FTP-MOI), communistes. (2)

L'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie, le 22 juin 1941, marque l'entrée officielle en résistance du PCF. Dans la bouche de Staline, la guerre cesse d'être "impérialiste", pour devenir "antifasciste et patriotique". Jacques Duclos, à la tête du PCF, est sommé d'engager la lutte armée. En réponse aux premiers attentats contre des militaires allemands, les forces d'occupation lancent des vagues d'arrestations. Au début de l'année 1942, afin de riposter aux exécutions d'otages, le PCF se dote d'une organisation structurée et élargie. Les Bataillons de la jeunesse et de l'Organisation spéciale fusionnent pour former les Francs Tireurs et Partisans (FTP). Placés sous la direction de Charles Tillon, ils unifient les différents groupes d’action initiés par le parti. En région parisienne, Joseph Epstein dirige l'ensemble des FTP.

En avril 1942, la MOI, qui avait été dissoute durant la drôle de guerre, puis reconstituée dans la clandestinité, intègre les FTP. Si certains membres possèdent l'expérience de la lutte armée - en tant qu'anciens volontaires des brigades internationales ou parce qu'ils ont eu à subir les persécutions des régimes autoritaires et antisémites - la plupart, très jeunes, n'en ont aucune. Les motivations sont diverses. L'instauration du Service du Travail Obligatoire (STO), le 21 février 1943, précipite certains jeunes Français dans la clandestinité et la lutte armée. C'est le cas de Rino Della Negra, footballeur vedette du Red Star, de Roger Rouxel, de Robert Witchitz et de Georges Cloarec. Réfractaires au STO, ils participent à plusieurs attaques ou commandos de harcèlement des nazis et des collaborationnistes. Marcel Rajman a assisté à l'arrestation de son père, lors d'une rafle en août 1941. Dès lors, il voue une haine inextinguible aux Allemands. Moska Fingercwajg, Léon Goldberg, Wolf Wajsbrot, assistent également, impuissants, à l'arrestation de leurs proches, lors de rafles. Révulsé par l'antisémitisme ambiant, Thomas Elek, né dans une famille juive non pratiquante de Budapest, imprégnée de communisme, n'a que 18 ans quand il intègre le FTP-MOI. Les Italiens Spartaco Fontanot, Antoine Salvadori, Cesare Luccarini, communistes et antifascistes, qui redoutent d'être mobilisés en Italie, viennent à leur tour grossir les rangs de la Résistance. Tous décident de se lancer dans la lutte armée, bien conscients des risques encourus.

Boris Holban, alias "Olivier", devient le chef militaire des FTP-MOI de Paris jusqu'à son remplacement par Manouchian en juillet 1943.

La direction militaire FTP-MOI est placée sous les ordres de Boris Holban, un partisan des attaques foudroyantes, impliquant un minimum de combattants (3 au maximum). Il met en place différentes unités de combats, structurées en quatre détachements, reflétant l'organisation de la MOI par groupe de langues. Le 1er comprend Arméniens, Bulgares, Roumains et de nombreux juifs non yiddishophones, le 2ème les juif polonais, le 3ème les Italiens. Le 4ème, celui des "dérailleurs", rassemble des militants d'origines très diverses. Enfin, une équipe spéciale, composée de 5 à 6 personnes (3) mène les actions les plus spectaculaires.
Les femmes agissent comme agents de liaison, à l'instar de Mélinée Manouchian ou d'Olga Bancic. Cristina Boïco dirige le service de renseignements.

Avec la bataille de Stalingrad, la guerre semble basculer et la résistance passe à l'offensive. Les FTP-MOI s'enhardissent et se livrent à une véritable guérilla urbaine. A l'été 1943, les actions prennent une ampleur nouvelle avec la recrudescence des sabotages, déraillements et exécutions. En août, en région parisienne, la FTP-MOI ne rassemble qu'une soixantaine d'individus. Cet effectif modeste n'empêche pas de mener des actions d'éclats, dont la plus spectaculaire reste sans doute l'exécution, le 28 septembre 1943, du général SS Julius Ritter, responsable du STO en France. (4) Les troupes d'occupation évoluent désormais dans un climat de tension permanente, les attaques contribuant en outre à mobiliser l'opinion contre l'occupant.

Pour contrer la montée en puissance des FTP-MOI, la Gestapo et la police française engagent de conserve la traque des "terroristes". La collaboration entre nazis et policiers français est totale, comme l'atteste la signature d'un accord, le 8 août 1942, entre René Bousquet, secrétaire général de la Police française, et Karl Oberg, chef supérieur de la SS et de la police allemande en France. Ainsi la BS2, brigade spéciale de la préfecture de police de Paris, se spécialise dans la chasse aux FTP-MOI, grâce à un système de filature très élaboré. Après l'identification des personnes suivies, les policiers doivent les "loger", c'est-à-dire repérer leurs planques. Après l'arrestation des partisans, les interrogatoires doivent fournir des renseignements sur les membres de l'organisation clandestine et son fonctionnement. Grâce aux renseignements arrachés sous la torture, les policiers cherchent à établir un schéma des contacts, permettant d'orienter la surveillance et d'étendre le champ de la filature. 
 

Henri Krasucki lors de son arrestation en mars 1943. Militant à la CGTU, il poursuit son action pendant le conflit et dirige l'organisation des jeunes de la section juive de la MOI. Arrêté en mars 1943, il est déporté à Auschwitz et Buchenwald. En 1982, il accède à la tête de la CGT.

 
La BS2 lance trois grandes vagues d'arrestations au cours de l'année 1943.
La première débute en janvier et vise l'organisation politique de la jeunesse juive qui compte alors près de deux cents membres en région parisienne. (5)
La deuxième filature court du 22 avril à la fin juin et conduit à 71 arrestations, notamment des combattants du 2e détachement "juif" de la FTP-MOI. Ces derniers sont remis aux Allemands. Mayer List, chef militaire du détachement est condamné à mort et fusillé le 2 octobre. 
La situation des rescapés des deux premières filatures devient vite intenable, tant les BS2 traquent leurs faits et gestes. Conscient que la capitale est devenue une souricière, Boris Holban demande à la direction du PCF à transférer le groupe en province, le temps de "couper les filatures". Henri Rol-Tanguy, responsable des FTP en région parisienne, lui demande, au contraire, d'intensifier l'action militaire. Soucieux de la vie de ses hommes, Holban refuse de prendre des risques inconsidérés. Il est donc remplacé en tant que commissaire militaire par Missak Manouchian en août 1943.

La BS 2 poursuit sa traque et frappe un grand coup avec la capture de Joseph Davidovitch, le 26 octobre 1943. (6) Alors que ses tortionnaires menacent de torturer sa femme, le commissaire politique de la FTP-MOI en région parisienne, passe à table. Ses révélations permettent aux policiers de compléter l'organigramme de l'organisation de résistance et d'apprendre que Manouchian rencontre tous les mardis son supérieur hiérarchique, Joseph Epstein. Les deux hommes sont arrêtés le 16 novembre 1943 à Evry-Petit-Bourg.
68 personnes au total sont appréhendées entre la fin octobre et la mi-novembre. C'est l'ensemble du réseau FTP-MOI de région parisienne qui est démantelé. Les interrogatoires ont lieu dans les locaux des Brigades spéciales de la préfecture de police. Les tortures s'enchaînent: nerfs de boeuf, coups de poing. Les individus arrêtés sont remis par les policiers français aux autorités d'occupation, qui décident de déporter 45 d'entre eux, et d'organiser un procès pour les 23 personnes restantes. Ces derniers sont incarcérés à la prison de Fresnes, de novembre 1943 à février 1944, dans l'attente de leur jugement.
 
A l'heure où l'issue du conflit leur semble de moins en moins favorable, les services de propagande allemande souhaitent organiser un procès à grand spectacle. Les nazis veulent reprendre l'offensive contre les résistants, assimilés à des criminels étrangers, à la solde des ennemis de la France. Il se déroule du 15 au 19 février 1944, dans les murs de l'hôtel Continental, devant une cour martiale allemande. Les accusés, qui comparaissent sans défense et sans possibilité de faire appel, sont condamnés à mort. Le matin même de leur exécution, le 21 février 1944, plusieurs d'entre eux écrivent une dernière lettre à leurs proches, puis sont fusillés au Mont Valérien. Conformément au manuel du droit criminel de la Wehrmacht qui interdit de fusiller les femmes, Olga Bancic est transférée en Allemagne, avant d'être décapitée à la prison de Stuttgart, le 10 mai 1944.

Les forces d'occupation placardent l’affiche, de grand format (120 x 80 cm), sur les murs des villes françaises. Éditée à près de 15 000 exemplaires, elle coûte très cher à réaliser compte tenu de l'insertion des photos.

Si les débats se déroulent à huis clos, l'occupant et l'Etat français mobilisent tous les médias afin de donner l'écho le plus large possible à ce simulacre de justice. Presse écrite, radio, actualités cinématographiques couvrent les à-côtés du procès. Dans ce cadre, le Centre d'études antibolcheviques, paravent de la Propaganda Abteilung, édite une affiche. Placardée sur les murs des villes de France au lendemain de l'exécution des membres du groupe Manouchian, elle donne à voir les boucs émissaires traditionnels de Vichy et de l'Occupant: "les "Juifs", les "étrangers" et les "communistes".

De grand format, cette affiche est conçue selon une mise en page agressive qui veut faire peur et souligne l’aspect criminel des résistants arrêtés. La couleur dominante est le rouge, celle du sang et du communisme. L'affiche se conçoit comme une démonstration et se lit de haut en bas. Au sommet du document, deux mots, écrits en lettres d'imprimerie blanches, prennent à partie le spectateur :"Des libérateurs?" Au-dessous, dix portraits photographiques, insérés dans des médaillons, donnent à voir 10 des 23 condamnés à mort. Sous chaque portrait se trouve le nom de famille, l'origine, la religion pour les seuls juifs et/ou l'appartenance politique, s’il s’agit d’un communiste, enfin un nombre fantaisiste d’ « attentats » attribué à chacun d'entre eux. Les visages s'insèrent dans un large triangle, qui forme une flèche pointant les atrocités imputées à ces hommes : un corps criblé de balles, des trains déraillés, un arsenal clandestin... Enfin, dans la partie inférieure de l'affiche, les propagandistes placent la réponse à leur interrogation initiale: « la Libération! Par l’armée du crime ».
Le message est limpide: étrangers, juifs et communistes se livrent, en France, à des activités criminelles, en prétendant agir pour la libération du pays.  Il s’agit de démontrer que les résistants sont des terroristes et des assassins. Le propos est tout entier centré sur la dénonciation du "complot de l'anti-France". Plutôt que la caricature ou le dessin traditionnellement utilisés, c'est ici la photographie qui sert à stigmatiser l'adversaire. Les portraits ont été réalisés alors que les résistants étaient détenus à Fresnes, après avoir subi des tortures atroces, ce qui explique la mine patibulaire de la plupart d'entre eux. Enfin, les concepteurs de l'affiche détournent les symboles (le V de la victoire) et la rhétorique ("libérateurs", "libération") chers à la Résistance, pour mieux la discréditer.
 
En complément de l'affiche, les services de propagande éditent également une brochure et un tract, au verso duquel figure un texte violemment xénophobe et antisémite: " Voici la Preuve. Si des Français pillent volent, sabotent et tuent... Ce sont toujours des étrangers qui les commandent. Ce sont toujours des chômeurs et des criminels professionnels qui exécutent. Ce sont toujours des Juifs qui les inspirent. C'EST L'ARMÉE DU CRIME CONTRE LA FRANCE." Là encore, il s'agit de manipuler l'opinion, en jouant sur la peur, en laissant croire aux Français que les soi-disant « résistants » sont, en fait, tous des étrangers à la solde des ennemis de la France (l'URSS notamment). La dimension particulièrement antisémite de cette propagande doit être relevée, comme le prouve le choix de mettre 7 "inspirateurs juifs" sur les 10 résistants retenus sur l'affiche, «alors qu'ils n'étaient "que 12 sur les 23 condamnés à mort.» (source B p 15)
Marcel Rajman.

Il reste très difficile de connaître l'impact véritable de cette affiche sur l'opinion publique française. Mais, en permettant de mettre un visage sur des membres de "l'armée des ombres", elle contribue à les faire connaître et, bien involontairement, à les humaniser. En mars 1944, Les Lettres françaises, une des publications clandestines du PCF, prêtent cette réaction à une femme devant l'affiche: "ils ne sont pas parvenus à leur faire de sales gueules." Simone de Beauvoir se souvient dans ses Mémoires que, "malgré la grossièreté des clichés, tous les visages qu'ont proposait à notre haine étaient émouvants et beaux." Dans ses souvenirs intitulés La Belle Age (1984), Lionel Rochman, ancien résistant juif communiste à Guéret, évoque un sentiment de honte : "Se fussent-ils appelés Martin ou Durand, j'aurais communié dans leur mort et dans leur martyre. Mais ils s'appelaient Grzywacz et Wajsbrot et Fingercweig et c'était imprononçable. Oui les propagandistes firent bien leur besogne en imprimant l'Affiche rouge. Oui, après des années de martèlement antijuif, même les résistants se devaient d'être de bons Français de souche, bien de chez nous. […] Le pieux mensonge d'une France communiant secrètement dans la douleur au moment où fut apposée l'Affiche rouge, mensonge entretenu par notre "bonne conscience nationale", a trop longtemps masqué que la propagande (on dirait aujourd'hui la désinformation) a le pouvoir de créer de toutes pièces une vérité seconde qui peu à peu supplante la vérité tout court".

"J'en suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la liberté sauront honorer notre mémoire dignement", écrivait Missak Manouchian à sa femme dans sa dernière lettre. (7) Après l'exécution, les fusillés furent inhumés au cimetière parisien d'Ivry. Familles et associations d'anciens résistants entretinrent la mémoire de ces hommes et de leurs luttes, à partir de 1945. En raison du très lourd tribut payé par la résistance communiste, le parti se targue à la Libération d'être celui "des 75000 fusillés". En accord avec les gaullistes, ils contribuent à forger le mythe résitantialiste, exagérant le poids véritable des résistants dans la France occupée. Le PCF exalte également le patriotisme, dont ont fait preuve les "combattants de l'ombre. Dans ce contexte, le rôle des étrangers dans la lutte clandestine des communistes est tu, ou en tout cas minimisé.  Il faut d'ailleurs attendre 1978 pour qu'un buste de Manouchian, portant le nom des fusillés du 21 février 1944, ne soit inauguré au cimetière d'Ivry. (8)
Ce sont finalement les poètes proches du parti communiste, Paul Eluard et Aragon,  qui, les premiers, rendirent hommage aux fusillés du Mont Valérien. Avant d'être emporté par une crise cardiaque, en 1952, le premier écrit Légion. Il y insiste sur l'extranéité de victimes prêtes à mourir pour leurs idées. "Ces étrangers d'ici qui choisirent le feu / Leurs portraits sur les murs sont vivants pour toujours / Un soleil de mémoire éclaire leur beauté / Ils ont tué pour vivre ils ont crié vengeance."
En 1955, à l'occasion de l'inauguration d'une rue de Paris (XXème) portant le nom du « Groupe Manouchian », Louis Aragon rédige un poème en hommage aux résistants de « l'affiche rouge » : Strophes pour se souvenir. Inspiré de la dernière lettre écrite par Missak Manouchian à sa femme Mélinée, le poème est publié dans Le roman inachevé en 1956. Il a ici une fonction mémorielle, cherchant à rappeler le sacrifice de héros à ne pas oublier.

La propagande de Vichy cherchait à faire de ces résistants des terroristes. Au contraire Aragon insiste sur l'héroïsme d'hommes qui n'avaient pourtant réclamé ni "la gloire ni les larmes". En utilisant la "lettre à Mélinée", le poète joue sur l'émotion et contribue à redonner vie au résistant, qui meurt "sans haine (...) pour le peuple allemand". Sans esprit de vengeance, "la justice viendra sur nos pas triomphants". Les images de noirceur et de mort laissent place à l'espoir, "un grand soleil d'hiver" balaie "la couleur uniforme du givre". La deuxième strophe dénonce les procédés grossiers de la propagande, qui met au pilori les 23, jouant sur la peur ("L'affiche qui semblait une tache de sang"), alimentant la xénophobie à l'encontre d'individus aux noms "imprononçables" ("Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles") et à l'aspect rebutant ("Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants"). Après avoir emprunté les mots de Missak à  Mélinée, Aragon déconstruit le discours xénophobe des nazis dans les derniers vers du poème. "Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant / Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir / Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant."
En 1959, Léo Ferré met le poème en musique sous le titre de "l'affiche rouge" dont il livre une interprétation poignante. Il remporte alors un grand succès, contribuant à  rappeler le rôle crucial des étrangers et des communistes dans la Résistance. Plus que les livres d'histoire, la poésie et la chanson contribuèrent à ancrer les hommes de l'affiche rouge dans la mémoire collective. 


 
Les commémorations, les créations artistiques inspirées par le drame, participent à l'élaboration du mythe de "l'affiche rouge". Ferré contribue à lui donner son nom, en accolant la couleur au document de la propagande allemande. De même, l'appellation de "groupe Manouchian" est forgé lors de l'inauguration de la rue parisienne, alors même que ce "groupe" n'a jamais existé. De même, Aragon choisit de célébrer l'esprit universaliste de la résistance, sans mentionner l'engagement communiste des fusillés, ni le rôle de l'antisémitisme dans leur traque.
 
L'histoire des FTP-MOI ne commence véritablement à être écrite que dans les années 1980, en réponse à la sortie "des terroristes à la retraite". Dans ce film polémique de 1985, les survivants accusaient le PCF d'avoir "lâché" les combattants de l'affiche rouge. En 1986, Annette Wievorka retrace l'histoire des FTP-Moi dans "Ils étaient juifs, résistants, communistes". Trois ans plus tard, "Le sang de l'étranger" de Stéphane Courtois, Denis Peschanski et Adam Rayski, contribue à rappeler le rôle essentiel joué par les étrangers dans la Résistance.
 

C° : Au fil du temps, l'affiche rouge, xénophobe, antisémite et anticommuniste, s'impose comme l'image iconique de la propagande nazie. Or, paradoxalement, elle devient également la preuve de la place éminente prise par des étrangers dans la Résistance, contribuant, par ricochet, à la glorification d'individus que les concepteurs de l'affiche cherchaient à stigmatiser.

80 ans après l'exécution des hommes de l'affiche rouge, le président Macron décide de panthéoniser Missak et Mélinée Manouchian. Certes, avec le couple, c'est symboliquement tout le cortège de combattants étrangers, communistes, qui,va entrer en ce lieu. Le choix de célébrer l'esprit universaliste de la résistance ne doit pas transformer Manouchian en un héros de "roman national", au service d'un récit patriotique. A moins que le discours lénifiant du politique, cherchant à faire oublier le récent vote de la loi immigration, ne fasse du résistant un modèle "d'intégration à la française". Ce serait oublier un peu vite que les hommes du FTP-MOI étaient, pour la plupart d'entre eux, communistes, donc internationalistes. De même, le choix de panthéoniser Manouchian plutôt qu'Epstein - son supérieur hiérarchique, lui aussi exécuté par les Allemands - peut-être interrogé. Pour Annette Wievorka, «ne panthéoniser que lui, c’est coller à la propagande allemande qui en a fait un chef de bande, alors que choisir les vingt-trois permettrait de rétablir le récit historique qui a évacué les autres, républicains espagnols, juifs polonais ou communistes italiens. » Pour Dimitri Manessis et Jean Vigreux, "la loi sur l'immigration (...) invite à être circonspect devant la panthéonisation des FTP-MOI de la région parisienne, comme si la patrimonialisation fixiste gommait l'un des principes fondamentaux de la République française, de son universalisme issu de la Révolution, rappelé avec force et conviction par Louis-Antoine de Saint-Just : «La patrie d'un peuple libre est ouverte à tous les hommes libres de la terre.»



Strophes pour se souvenir

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui va demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant


Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

Louis Aragon, Le roman inachevé
Editions Gallimard, 1956.
Les strophes en italique sont directement inspirées de la lettre de Manouchian à sa femme Mélinée.
 
Notes :
1. Plusieurs éléments expliquent cette situation: dans le contexte troublé de 1939, les étrangers fixés en France ont tendance à taire leurs origines. En outre, de nombreux réfugiés politiques, ayant participé à la Résistance dans le cadre de la lutte antifasciste, regagnent leurs pays à la Libération. Enfin, la Résistance tente de faire vibrer avant tout la fibre patriotique et craint de prêter le flanc à la propagande vichyssoise, prompte à dénoncer l'influence pernicieuse des étrangers au sein des organisations clandestines. 
2Les républicains espagnols par exemple comptent parmi les premières victimes du régime de Vichy qui les considère comme des "rouges", à neutraliser, grâce aux internements dans des camps de main d'œuvre immigrée ou en les envoyant travailler en Allemagne, voire en les déportant (8000 à Mauthausen). 
3. Citons Celestino Alfonso, Spartaco Fontanot, Léo Kneler, Raymond Koytski, Marcel Rajman.
4. Celestino Alfonso, Spartaco Fontano, Marcel Rajman exécutent Julius Ritter,
5. Le 17 mars, les policiers interpellent 57 membres de la sous-section de langue yiddish des jeunes juifs de la MOI, dont Henri Krasucki, responsable de l'organisation des jeunes. Tous sont déportés.
6Arrêté le 26 octobre 1943, Joseph Davidovitch est relâché par la police début décembre, jugé et exécuté pour trahison par les FTP-MOI fin décembre. 
7. Mélinée s'installe après la guerre en Arménie et rédige un livre intitulé "Manouchian". Revenue en France en 1986, elle meurt trois ans plus tard.
8. Missak Manouchian (Arménien), Joseph Boczov (Hongrois), Marcel Rajman (Polonais), Celestino Alfonso (Espagnol), Olga Bancic (Roumaine), Georges Cloarec (Français), Roger Rouxel (Français), Robert Witchitz (Français), Rino Della Negra (Français), Spartaco Fontanot (Italien), Césare Luccarini (Italien), Antoine Salvadori (Italien), Amédéo Usséglio (Italien), Thomas Elek (Hongrois), Emeric Glasz (Hongrois), Maurice Fingercwajg (Polonais), Jonas Geduldig (Polonais), Léon Goldberg (Polonais), Szlama Grzywacz (Polonais), Stanislas Kubacki (Polonais), Willy Szapiro (Polonais), Wolf Wajsbrot (Polonais), Arpen Lavitian/Tavitian (Arménien).

Sources:
A.  "Les Résistants de l'Affiche rouge", Documentaire d'Elisabeth Van Zijll Langhout, 52 min, Thematics Prod, Toute L'Histoire.
B. Annette Wieviorla : "Missak Manouchian. Enquête sur l'Affiche rouge", in L'Histoire n° 514, décembre 2023.
C. Sébastien Albertelli, Julien Blanc, Laurent Douzou : "La lutte clandestine en France. Une histoire de la Résistance (1940-1944", : "La Résistance. Une morale en action", Seuil, 2019.
D. "Missak Manouchian, au nom des autres", émission Autant en emporte l'Histoire diffusée sur France Inter avec Annette Wieviorka. 
E. "Panthéonisation du résistant arménien Missak Manouchian : de quoi est-elle le symbole?", par Romain Jeanticou, in Télérama, 27 février 2018.
F. Nous renvoyons pour les biographies des 23 fusillés du Mont Valérien à l'inestimable Maitron.
G. Dimitri Manessis et Jean Vigreux : "Avec tous tes frères étrangers. De la MOE aux FTP-MOI", Libertalia, 2024.

mercredi 3 janvier 2024

Elle a un stock: la chanson dans la Seconde Guerre mondiale.

De 1940 à 1944, les conditions d'existence dans la France défaite et occupée sont difficiles. Pour autant la vie artistique et culturelle conserve une grande vitalité tout au long des "années noires". La création musicale connaît alors un grand dynamisme et une réelle diversité. Les chansons de variété peuvent évoquer les tristes réalités de l'époque, servir de support de propagande à la "Révolution nationale" ou encore inciter à la résistance.

Musée de l'Armée, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

* Les ritournelles d'un  pays plongé dans l'abyme. 

A la fin des années 1930, la situation se tend en Europe. Hitler multiplie les provocations. En 1936, il s'allie avec le dictateur italien Mussolini, réarme son pays, annexe l'Autriche (Anschluss) et envahit la Tchécoslovaquie en 1939. Face à ces violations du traité de Versailles, les démocraties, qui redoutent par dessus tout une nouvelle guerre, restent passives. En France, l'état-major croit pouvoir compter sur la ligne Maginot, un système de fortification censé rendre la France impénétrable. Plusieurs chansons entonnent ce même refrain. Pour Ray Ventura et ses collégiens "on ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried". 

[version podcast du billet: ]

Au cours des huit mois de la "drôle de guerre", les soldats s'ennuient ferme au front. Les grands noms de la variété comme Joséphine Baker ou Maurice Chevalier s'emploient à soutenir le moral des troupes en se produisant devant les soldats. Momo pouvait y chanter "ça fait d'excellents Français", une exaltation de l'union des Français face aux périls.

La fulgurante attaque allemande de la France par les Ardennes en mai 1940 oblige à en rabattre. L'armée française, prétendument invincible subit la plus terrible défaite militaire de son histoire: c’est une débâcle. Devant l’avancée des troupes allemandes, des millions de civils fuient en désordre vers le Sud : c’est l’exode. Sans aller jusqu'à évoquer l'occupant, "Le Petit réfugié" ou "Quand tu reverras ton village" par Tino Rossi témoignent de la douleur ressentie par ceux qui doivent tout laisser derrière eux. 1,6 million de soldats français sont emprisonnés dans des stalags en Allemagne. Les chansons reviennent sur l'absence des pères de familles et la solitude des épouses. C'est le cas de "Seule ce soir", interprétée en 1941 par Léo Marjane. De même, "J'attendrai", chantée par Rina Ketty en 1937, prend une nouvelle signification et redevient une chanson d'actualité après la débâcle.

Le 16 juin 1940, le maréchal Pétain, ancien héros militaire de la première guerre mondiale, devient le chef du gouvernement. Il s'empresse de signer l’armistice, le 22 juin. Les combats prennent fin. La partie nord et ouest de la France est occupée par l'armée allemande quand une zone sud ("dite libre")passe sous le contrôle théorique du régime de Vichy. Les prisonniers de guerre français restent en captivité. Enfin, la France doit entretenir les troupes d'occupation. Le pays passe à l'heure allemande, tandis que les uniformes vert-de-gris paradent dans les rues de la capitale. Serge Reggiani use d'une métaphore animalière pour évoquer cette épisode traumatique dans sa chanson "les loups sont entrés dans Paris". 

Les Français doivent endurer rationnements, pénuries, absence de libertés. Plusieurs morceaux composés alors reviennent sur les difficultés matérielles de ces années noires. Georgius dénonce, d'un ton badin, l'essor du marché noir avec "Elle a un stock". A défaut de se remplir le ventre et d'acheter de coûteuses denrées sous le manteau, Jacques Pills se félicite de sa fortune au "Marché rose". Le système D s'impose comme le suggère, ironique Georgius avec "La campagne chez moi". L'heure est aux ersatz comme s'en amuse Maurice Chevalier dans "La symphonie des semelles de bois". En 1941, Fernandel chante quant à lui "Les jours sans". On notera que la tonalité de tous ces morceaux reste avant tout humoristique. Peut-être pour passer la censure, mais aussi car la chanson se doit de divertir. Ainsi, il n'est pas question d'évoquer la politique de collaboration mise en œuvre par Vichy, l'arrestation des opposants ou la mise en place d'une législation antisémite.

* Vichy et la collaboration.
Le régime de Vichy est un État autoritaire, fondé sur le culte de la
personnalité du maréchal Pétain et sur des valeurs réactionnaires. La devise «Travail, Famille, Patrie» remplace celle de la République («Liberté, Égalité,
Fraternité»).
Les valeurs de l’État français se décline en chansons avec des mots exaltant les piliers de la France rance du Maréchal. Par conviction ou opportunisme, les paroliers s'inspirent des thèmes de la Révolution nationale et louent l'Ordre nouveau prôné par les idéologues de Vichy. Les femmes sont cantonnées dans leur rôle de fécondatrices et de ménagères. En 1941, Eliane Célis chante ainsi d'une voix langoureuse "Etre maman": "Quand on berce tendrement / Sa poupée qu'on aime tant / On est déjà maman / Être maman c'est être plus jolie / C'est garder la jeunesse au coeur / C'est le bonheur le plus grand dans la vie / De s'entendre dire: Maman."

D'autres chansons militent pour le retour à la terre voulu par Pétain. Semons le grain et la lumière propose André Dassary dans un morceau qui s'inscrit parfaitement dans le carcan vichyste de promotion de la ruralité: "Au travail, Au travail, Au travail, Au travail / Semons le grain de la lumière / Semons la graine de la beauté / De la terre nourricière / Jailliront les fleurs de liberté / Gaiement pour la France éternelle / Donnons nos cœurs donnons nos bras ". "Ah! Que la France est belle" de Marcelle Bordas reprend à son compte les images d’Épinal vichyste d'une France exclusivement rurale, avec "ses champs, ses bois, ses vallons ses clochers !" En 1941, pour Chevalier, "ça sent si bon la France". Montagard et Courtioux, les "auteurs" de Maréchal nous voilà, imagine une marche intitulée la France de demain, qui bénéficie comme la précédente d'une intense diffusion. Le succès escompté n'est pourtant pas au rendez-vous malgré l'inévitable André Dassary qui chante: "Bientôt notre terre chérie / S'enrichira d'un pur froment / Et notre France enfin guérie / Resplendira plus fièrement / Si "Travail, Famille, Patrie" / Sont nos seuls cris de ralliement ! " 

Les libertés fondamentales sont bafouées, les partis politiques et
les syndicats interdits. Pétain est le chef de l'Etat français et dispose de tous les pouvoirs.
Dès son installation, le régime développe une propagande massive autour de la figure du Maréchal. Tous les médias sont sollicités pour louer les mérites du chef, en particulier le chant, paré de nombreuses vertus dont celle d’unir et de discipliner ses exécutants. Aux yeux des autorités, le chant choral devient une école de virilité, favorisant l’unité derrière le "sauveur de Verdun". La pratique du chant s'impose enfin comme moyen d’encadrement, en particulier de la jeunesse, objet de toutes les attentions.

En juillet 1941 est publié "Maréchal nous voilà". Ce chant, véritable hymne officiel du régime, illustre l'extrême personnalisation du pouvoir. La musique attribuée à Charles Courtioux est en fait un plagiat d'un morceau de Casimir Oberfeld, un compositeur juif qui mourra à Auschwitz en 1943. Massivement radiodiffusée, cette marche entraînante, est interprétée lors des cérémonies officielles. La popularité du morceau tient aussi à ses interprètes - André Dassary ou Andrex -, de grandes vedettes de l'époque. L'hymne vichyste loue jusqu'à l’écœurement les mérites du chef . Les jeunes auxquels s'adressent la chanson (« nous voilà ! ») se prosternent devant l'ancêtre dont ils "vénèrent [les] ans" (il a 85 ans en 1941!). Omniscient, Pétain y est à la fois dépeint comme le"sauveur de la France", comme un martyr n'hésitant pas à se sacrifier pour le pays En nous donnant ta vie » fait référence au discours du 17 juin 1940: « Je fais à la France le don de ma personne ») et enfin comme le guide qui assurera le redressement national: " Français levons la tête, Regardons l'avenir ! ", «Exaltons le travail ».

Prétendant "alléger le poids des souffrances du pays, améliorer le sort des prisonniers, atténuer la charge des frais d'occupation", Pétain engage le pays dans la voie de la collaboration. Dès lors, Vichy participe à l'effort de guerre en envoyant de jeunes Français travailler dans les usines en Allemagne, soit de façon volontaire dans le cadre de la relève, soit de force avec l'instauration en 1943 du Service du Travail Obligatoire (STO). Après avoir promulgué un statut des Juifs transformant ces derniers en parias, Vichy mène une active politique de collaboration policière, mettant la police de l’État français au service de l'occupant, comme lors de la grande rafle du Vel d'Hiv, des 16 et 17 juillet 1942. La milice pourchasse non seulement les Juifs, mais aussi tous ceux qui s'opposent à la politique de collaboration. Les persécutions reposent largement sur les dénonciations, que les autorités encouragent. "Le corbeau" de Svinkels donne la parole à un abject délateur. "lettre numéro 67, sale insecte, tes agissements au sein d’la communauté m’débecte / je m’demande si les gens savent que t’es juif à moitié tchèque / et si ils apprenaient ça, ce serait mauvais pour ton compte chèque / en sortant l’info c’est ton champ d’action que j’limite / vu qu’la moitié du bled est antisémite


* La résistance en chansons.

Refusant la défaite, le général de Gaulle lance un appel à la résistance le 18 juin 1940. Au fil des mois, il parvient à se faire reconnaître par les Alliés comme une figure crédible et crée les Forces Françaises Libres (FFL). A l'intérieur du pays, des Français organisés en mouvements et réseaux luttent contre l'occupation allemande et la politique de collaboration de Vichy, menant des actions de sabotage, de propagande (journaux clandestins), de renseignements ou de combats. Dès 1942, Jean Moulin est l'envoyé spécial du général de Gaulle chargé d'unifier la résistance française derrière ce dernier dans la cadre d'un Conseil National de la Résistance. A partir de 1943, les maquis rassemblent des jeunes qui refusent le Service du Travail Obligatoire et prennent les armes. Les résistants sont soumis aux dangers de la clandestinité et de la répression.

La lutte contre Vichy et l'occupant passe par la lutte armée, mais aussi par la propagande. Tout au long du conflit, les principaux protagonistes se livrent à une véritable guerre des ondes. En zone occupée, Radio-Paris est sous contrôle allemand. En zone libre, la Radiodiffusion nationale sert d'instrument politique à Vichy. La radio anglaise de la BBC met à disposition de la France libre des créneaux afin d'y diffuser des émissions en français. La plus efficace et incisive se nomme "les Français parlent aux Français". L'objectif est de divertir tout en discréditant la propagande servile de Vichy, à l'aide sketchs, de saynètes et de chansonnettes bien senties. L'équipe trouve le ton juste. Sur des airs traditionnels ou des succès, Maurice von Moppès imagine une vingtaine de chansons parodiques dans lesquelles il raille l'occupant et ses suppôts vichystes. Dans le cadre de la campagne des V, qui consiste à tracer sur les murs la première lettre du mot victoire, von Moppès imagine "la chanson des V". Pierre Dac chante "les gars de la vermine", les "fils de Pétain" ou encore "la complaintes des nazis" interprétée ici par Mouloudji.

Fin 1942, à Londres, Anna Marly adapte un air russe et rédige un texte louant la bravoure des troupes irrégulières russes confrontées à la furie meurtrière des nazis. Joseph Kessel et Maurice Druon s'attellent à une version française du morceau, intitulé le "Chant des partisans". Violentes, dures, sanglantes, tout à la gloire des combattants clandestins, les paroles sont ancrées dans la sombre réalité d'un pays en guerre. L'anaphore "ami, entends-tu?" incite l'auditeur à s'engager, à "faire payer le prix du sang et des larmes" à l'ennemi assimilé à la figure du corbeau.

La "Complainte du partisan" est l'autre chant emblématique de la Résistance. D'une plume agile, sur une mélodie, nostalgique et prenante d'Anna Marly, le grand résistant Emmanuel d’Astier de la Vigerie évoque les valeurs, ainsi que les conditions d’existence et de combat des « partisans ». D’inspiration nettement moins guerrière et démonstrative que sa cousine, « La complainte » incite plutôt à  l’introspection. Bien que diffusée par la BBC, elle reste peu connue à l’issue du conflit. En 1969, Leonard Cohen en propose une adaptation sublime.


C° : Les débarquements de Normandie (le 6 juin 1944) et de Provence (15 août 1945) permettent aux troupes alliées, aidées par les FFL et les Forces Françaises de l’Intérieur (FFI), de libérer la France de l’occupant allemand et du régime de Vichy. Pour les collabos, l'heure des comptes a sonné.

Notes:

1. Interdite cependant en zone nord, car l'occupant redoute qu'il prenne les accents de la rébellion.

Sources:

A. Nathalie Dompnier: « Entre La Marseillaise et Maréchal, nous voilà ! Quel hymne pour le régime de Vichy ? », in Myriam Chimènes (dir.), La vie musicale sous Vichy, Paris, Editions Complexe, coll. Histoire du temps présent, 2001, p. 69-88
B.« Chanter sous l’occupation : un acte politique ? », contribution à la journée d’étude de la Bibliothèque nationale et du Hall de la chanson, Chansons en politique, le 29 novembre 2002.
C. "Variétés, musique et chansons en guerre", article de Thomas Rabino paru dans Histoire(s) de la Seconde Guerre mondiale n°11, mai-juin 2011.
 

D. Pierre Dac:"Tout ça, ça fait...", André Dassary:"Maréchal nous voilà" sur l'histgeobox. 

samedi 19 juin 2021

Quand la bataille des ondes se menait en musique: la chanson des V.

Le 17 juin 1940, dans un discours radiodiffusé, le maréchal Pétain annonce sa demande d'armistice aux Allemands. Le lendemain, le général de Gaulle lance son appel à la résistance depuis les studios de la BBC, à Londres. Dans une France divisée en deux zones, l'une occupée par les Allemands, l'autre sous l'autorité du gouvernement de Vichy, les nouvelles autorités placent toutes les sources d'information sous contrôle. De chaque côté de la Manche, la maîtrise des ondes devient un enjeu crucial pour la France libre comme pour Vichy et les Allemands. Une guerre des ondes franco-française s'engage alors. 

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Franchot / Public domain (1)
 Dès l'accession au pouvoir de Hitler en 1933, les nazis considèrent la radio comme un puissant outil de propagande. Joseph Goebbels devient le grand ordonnateur de la radiodiffusion allemande, un pays où l'on compte alors 13,7 millions de postes. Le parc français est certes plus modeste, mais avec plus de 5 millions de postes, la radio peut être considérée comme un média de masse. En France, la plupart des émetteurs tombent aux mains des Allemands, en particulier celui d'Allouis, en grandes ondes. Sous la coupe de l'occupant, Radio Paris diffuse la propagande des nazis et met l'accent sur la nécessité d'une active collaboration avec l'Allemagne pour occuper une place de choix au sein de l'Europe nouvelle. Pour attirer les auditeurs et distiller sa propagande, elle mise sur le divertissement et la musique.  En zone dite libre, Radio Vichy célèbre le maréchal Pétain et son régime à longueur d'émissions. Les ondes autorisées proposent des programmes divers (informations, causeries, émissions musicales...) teintés d'une propagande antisémite et anti-alliée omniprésente... Face à ces sources d'informations officielles et contrôlées, de nombreux auditeurs cherchent à capter les ondes interdites (la BBC, radio Sottens, radio Brazzaville, radio Moscou, la voix de l'Amérique).
Pour contrer la censure qui règne sur l'Europe occupée, les Anglais ont très tôt l'idée de diffuser des émissions à destination des populations européennes occupées, dont les Français. En plus des six bulletins d'informations quotidiens à destination de l'hexagone, la BBC propose à partir du 19 juin 1940 une émission intitulée "Ici la France". Deux programmes voient le jour dans les semaines suivantes: "les Français parlent aux Français" placée sous l'autorité du gouvernement britannique et "Honneur et patrie" sous la responsabilité de la France libre du général de Gaulle, et dont le porte-parole est Maurice Schumann. (2)
Avec la rupture des relations diplomatiques entre les Britanniques et les Français au lendemain de Mers-El-Kébir (3 juillet 1940), la radio reste le seul fil disponible avec le continent. Les autorités britanniques sont parfaitement conscientes de l'enjeu. “L’audience européenne peut facilement être perdue en quelques semaines, laissant le champ libre à la propagande allemande dont l’efficacité n’est plus à démontrer. Si on ne s’y emploie pas, Goebbels gagnera la guerre de propagande en Europe, le poids de la propagande anti-anglaise va être énorme, il faudra maîtrise et résolution dans l’usage de toutes les ressources britanniques de propagande pour créer une cinquième colonne efficace en France”, peut-on lire dans un rapport de la BBC. 

* "Les Français parlent aux Français"
L'équipe des "Français parlent aux Français" se compose de Jacques Duchesne, Pierre Bourdan, Jean Marin, Pierre Lefèvre, Jean Oberlé, Maurice van Moppès, puis de Franck Bauer, Jacques Brunius, Pierre Dac... (3) Jeunes, animés par la foi d'une mission à accomplir, tous les intervenants  s'inspirent des radios privées (4) pour faire une sorte de théâtre, de revue, faisant alterner dialogues, sketchs, slogans, chansons, commentaires des événements, messages personnels (5)...
Diffusé de 20h30 à 21 heures, le programme a pour objectifs de combler le manque d’informations disponibles en France, de contrer la propagande de Vichy tout en soutenant le moral des Français. Il s'agit d'offrir une source d'informations "libres", d'entretenir l'espoir, au nom de la liberté. Comme le rappelle l'ancien résistant et historien Jean-Louis Crémieux-Brilhac, "les voix de la BBC ont apporté aux Français l’espoir dans les heures les plus sombres. Elles leur ont révélé ce qu’une propagande de mensonge leur cachait.» Au fil des mois, elles ont contribué à entretenir l'idée de résistance. 
L'équipe trouve le ton juste. Tout en diffusant des informations capitales, le programme séduit par son inventivité, par le sens de la formule des membres de l'équipe. Les slogans, généralement imaginés par Jean Oberlé, font mouche. En août 1940, il lance: "J'aime mieux voir les Anglais chez eux que les Allemands chez nous." Le mois suivant, il déclame la célèbre ritournelle "Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand" sur l'air de la Quintonine. Soucieux d'informer, mais aussi de divertir sans jamais ennuyer, "Les Français parlent aux Français" accordent une place centrale à la musique.

Caricature de Maurice van Moppès par Jean Oberlé.
* Les chansons de la BBC.
Maurice Van Moppès est l'auteur des premières "chansons de la BBC". Diplômé de l'école du Louvre, "Momo" est tout à la fois peintre, illustrateur, décorateur de théâtre et chansonnier. Caporal infirmier au cours de la "drôle de guerre", il rejoint bientôt de Gaulle à Londres et devient un des intervenants réguliers de l'émission "Les français parlent aux français". Dans ce cadre, il compose entre 1940 et 1943 une vingtaine de chansons parodiques, dans lesquelles il raille l'occupant allemand et ses suppôts vichystes. Écrites sur des airs populaires et traditionnels, les paroles originales des chansons détournent de grands succès. C'est le cas de "Boum!", inspiré du tube de Charles Trenet en 1938.  Ainsi, au lendemain d'un terrible bombardement sur Londres,  van Moppès écrit: “Boum ! Tout sur Londres fait Boum ! Boum ! Boum !
Avec humour et un sens de la formule aiguisé, au fil des événements, les chansons donnent les éléments nécessaires au décryptage de l'information dont les Français sont privés ou des arguments pour s'engager dans les combats aux côtés de la Résistance. De nombreux thèmes sont abordés: les privations et le rationnement (Il n'y a plus d'tabac), la collaboration (Il court, il court le Laval), les défaites militaires espérées (Hitler Yop la boum), les appels à la désobéissance (Ne va pas en Allemagne). En 1944, van Moppès rassemble 25 de ses chansons dans un recueil illustré par ses soins et intitulé Chansons de la BBC. Il porte en quatrième de couverture l'inscription suivante : « Les Chansons que vous avez entendues à la radio (de Londres) vous sont apportées par vos amis de la R.A.F. »


* Campagne des V. 
A partir de 1941, radio Londres incite les Français à suivre des mots d'ordre et à manifester leur refus de la situation. On espère ainsi mobiliser la population, la tenir prête à agir le moment venu aux côtés des alliés. Ainsi, le 1er janvier 1941, les Français sont invités à faire le vide dans les rues des villes et villages de France de 15 à 16 heures. La radio lance également des appels réguliers à manifester les 1er mai, 14 juillet et 11 novembre. 
 En janvier 1941, sur les ondes de la BBC où il est speaker, l'ancien ministre belge Victor Laveleye suggère à ses compatriotes d'utiliser la lettre V en signe de lutte contre l'occupant allemand. «Je vous propose comme signe de ralliement, la lettre V, parce que V c'est la première lettre de "Victoire" en français, et de Vrijheid (liberté) en flamand: deux choses qui vont ensemble comme Wallons et Flamands marchent en ce moment la main dans la main, deux choses qui sont la conséquence l'une de l'autre, la victoire qui nous rendra la Liberté. La victoire de nos grands amis anglais. Et "Victoire" en anglais se dit Victory. Le mot commence aussi par V. Vous voyez que cela "clope" de tous les côtés. La lettre V est donc le signe parfait de l'entente anglo-belge.» (source K p 128) Très vite, les V fleurissent sur les murs de Belgique, des Pays-Bas et du Nord de la France. La simplicité graphique du V contribue sans doute aussi au succès de l'opération. 
Séduite, l'équipe française de la BBC reprend à son compte l'idée pour le territoire français. Le mot d'ordre est lancé le 22 mars 1941, en l'honneur du roi Pierre de Yougoslavie qui a refusé de capituler devant les Allemands. Jacques Duchesne lance au micro: "Songez donc, un V, ça se trace tout seul. On marche sur le trottoir le long des murs en rentrant chez soi avec un bout de craie ou un bout de fusain dans la main et on laisse derrière soi une traînée de V et personne ne vous a vu les tracer. (...) Il n'y a pas de doute, l'idée est bonne, nous vous la signalons, nous ne l'avons pas inventée, c'est vous qui l'avez inventée." (source K p 129)
De nouveau, les «V», souvent accompagnés de la croix de Lorraine, surgissent sur les murs des villes et villages de France. 
Dans le cadre de cette campagne, la musique permet de mobiliser comme le prouve "la chanson des V" imaginée par Maurice van Moppès.
Le titre incite à ne pas baisser les bras, à résister à l'oppression nazie. Les paroles assimilent l'occupant au doryphore. Comme l'insecte parasite de la pomme de terre, les Allemands vivent sur le pays qu'ils pillent sans vergogne. Pourtant, "il ne faut pas / Désespérer / on les aura". Les Français doivent garder à l'esprit que la victoire ne peut échapper aux Alliés et à ceux qui résistent comme le souligne l'omniprésence de la lettre «V» et son anaphore (v / pavés / pouvez / endêver). Pour manifester son refus de la situation, "n'oubliez pas la lettre V / Écrivez la / Chantonnez la / V,V,V,V". Pour faire enrager ("endêver") l'ennemi, "sans remords /et sans danger / Vous sifflerez / Vous chanterez / V,V,V,V". 
En morse, il faut trois brèves et une longue pour obtenir un V: po-po-po-pom. Ces 4 notes correspondent parfaitement aux premières mesures de la Cinquième Symphonie de Beethoven. En toute logique, elles s'imposent comme le thème principal de la chanson des V. En plus d'être un symbole visuel, le V devient ainsi un référent sonore. Le 28 juin 1940, les quatre notes empruntées à la Cinquième Symphonie deviennent l'indicatif radiophonique  des « Français parlent aux Français». 

* L'occupant s'empare du symbole. 
Pour contrer l'opération, la presse et la radio nationale sont mises à contribution. Radio Paris menace de sanctions les responsables. Les Nouveaux Temps stigmatise "les lâches qui causent tant d'ennuis à leurs compatriotes." Le 18 avril, Darlan envoie une circulaire aux préfets leur demandant de ne pas négliger la répression de ce mouvement. Les sanctions vont de l'obligation de nettoyer les inscriptions à des peines d'emprisonnement, en passant par des amendes à verser par les municipalités. Cette répression ne parvient pas à arrêter l'épidémie de V. Les Allemands ripostent en récupérant l'opération. Le 7 juillet, Goebbels donne l'ordre de reprendre pour le compte de l'Allemagne la lettre V comme symbole du mot Victoria. Le 21 juillet, il note: "Il faut faire passer les Anglais pour les plagiaires." A l'automne 1941, les nouvelles inscriptions diminuent

Dessin de Maurice van Moppès publié dans "France" le 28 octobre 1940.
Quelle audience? 
Encore rare au moment de la débâcle, l'écoute de la radio anglaise croît au fil des mois. Plusieurs facteurs expliquent ce succès grandissant. Les Allemands imposent le couvre feu dans la zone occupée. Pour empêcher le guidage des avions anglais, les émissions de Radio Paris cessent à 20 heures. Ce vide radiophonique profite à radio Londres. En outre, la radio de Vichy est difficilement audible d'une grande partie de la France du Nord. A l'inverse, Londres dispose d'un poste émetteur très puissant. Certes, les tentatives de brouillages allemandes en gênent l'écoute, mais sans l'empêcher totalement. 

Le soutien d'une partie de l'opinion aux opérations de propagande lancées par Londres trouble l'occupant comme Vichy. La riposte s'organise en particulier avec l'arrivée de Paul Marion à la tête du secteur de la propagande du gouvernement français, en février 1941. Dès lors, la campagne anti-BBC s'intensifie. Le Matin met ses lecteurs en garde contre une redoutable épidémie. "Le dingaullisme s'attrape, surtout, par les organes auditifs. (...) Certains malades ne peuvent plus se passer de leur drogue habituelle, et se relèvent, la nuit, pour boire à Radio Londres, une coupe de messages «stupéfiants».
 Pour contrer l'influence grandissante de la BBC au sein de l'opinion, l'occupant et Vichy décident de prendre des mesures fermes contre les auditeurs de la radio anglaise: saisie des postes radio, condamnations à des amendes ou de la prison. Le 31 octobre 1941, un décret publié par les Allemands stipule l'interdiction de capter et d'écouter "les émissions de postes britanniques, étrangers ou non, se livrant à une propagande antinationale, dans tous les lieux publics et privés", sous peine d'emprisonnement.
Pour mieux contrer l'influence de Radio Londres, la radiodiffusion nationale diffuse à partir de février 1942 l'éditorial hebdomadaire de Philippe Henriot. Avec éloquence, le polémiste multiplie les invectives contre "radio bobard", affrontant par micro interposé Maurice Schumann, puis Pierre Dac.

Il est délicat de connaître la véritable audience de la BBC dans la France occupée. Les réactions fébriles de l'occupant et de Vichy témoignent néanmoins de l'influence croissante de la radio anglaise dans l'opinion. Dans un rapport du 22 juillet 1942, le préfet de Marseille constate amer: "Les appels de la radio anglaise se multiplient; ils diffusent de plus en plus de mots d'ordre précis exécutables en quelques heures et qui, dans ces conditions, touchent l'opinion à coup sûr." [source K p 207] C'est le cas de la campagne des V en 1941. Les rapports des Renseignements généraux, de la police, des préfets ou des services de l'occupant attestent en effet de la floraison de V sur les murs. De même, les slogans ou les chansons de la BBC semblent avoir eu une certaine influence au sein d'une partie de l'opinion.
"Les chansons de la BBC, parachutées par la RAF". Recueil de chansons
 
Il ne faut pas
Désespérer,
On les aura!
Il ne faut pas
Vous arrêter
De résister!
N'oubliez pas la lettre V
Écrivez là,
Chantonnez là
V,V,V,V...


Sur le muret
Sur les pavés
Faites des V!
Mais vous pouvez
Faire endêver
Les doryphores
Et sans remords,
Et sans danger,
Vous sifflerez,
Vous chanterez
V, V, V, V!

Notes:
1. Affiche antisémite réalisée par Franchot et éditée par l'Institut d'études des questions juives en 1941.
2. Au lendemain de Mers-el-Kébir, Churchill décide d'appuyer de Gaulle. Il décide “de lui donner chaque semaine des périodes d’émission vers la France qu’il puisse considérer et utiliser comme les siennes propres”. A partir du 13 juillet, le général dispose de 5 minutes par jour sur les antennes de la BBC. De Gaulle n'intervient au micro que dans les grandes occasions (à 67 reprises).
Maurice Schumann, journaliste politique de l'agence Havas, devient le porte-parole de la France libre pendant quatre ans. Grand orateur, il est imprégné d'une sorte de foi mystique en le général de Gaulle.  
3. Au moment où il rallie Londres, Michel St-Denis, dit Jacques Duchesne dans la résistance, est un comédien et metteur en scène de théâtre. Pierre Bourdan et Jean Marin sont journalistes, Jean Oberlé et Maurice van Moppès dessinateurs. Pierre Lefèvre est comédien, tout comme Jacques Brunius. Titulaire de l’École des Beaux-Arts et grand amateur de musique, Franck Bauer anime une émission de jazz le samedi soir. Humoriste et comédien, Pierre Dac, le "roi des loufoques", rejoint radio Londres en octobre 1943.
4. La Radiodiffusion nationale propose une programmation culturelle et élitiste, souvent austère et ennuyeuse. "Les postes privés ont adopté un ton plus vif, plus spontané et plus imaginatif." (source K p 22)
5. Sous la forme d'une phrase a priori incongrue, les messages personnels diffusent de façon codée des informations essentielles à destination de la Résistance intérieure.

Sources:
A. Le livret les Chansons de la BBC, publié en 1944.
B. Dossier pédagogique sur les chansons de la BBC.
C. "La liberté au bout des ondes" (dans l'émission de France culture "Sur les Docks")
D. «Le quatrième pouvoir: "Radio Londres, des Français parlent aux Français» (Les nuits de France culture) 
E. Guy Krivopissko: "Les chansons de la BBC"
G. Cécile Dormoy: "la chanson française sous l'occupation." (rapport de recherche bibliographique)
H. Jean Oberlé dresse le portrait de son ami Momo.
I. "Archives de l'équipe française de la BBC" (INA) 
J. "Pierre Dac chante la défense élastique"
K. Aurélie Luneau: "Radio Londres, collection Tempus, Perrin, 2010.
L. Aurélie Luneau: "V et croix de Lorraine dessinés sous une affiche du secours national.