La
Main-d'œuvre étrangère, puis Main d'œuvre immigrée (MOI) à patir de 1932, est une des
structures créées par le PCF en 1926, pour organiser par groupes de
langues les ouvriers immigrés, appelés en nombre pour la reconstruction
de la France de l'entre-deux-guerres. On y compte des groupes italiens,
espagnols, polonais, tchèques, russes, yiddish, arméniens. Chaque
groupe se dote de publications en langues maternelles, mais aussi
d'associations culturelles, sportives ou de jeunesse. La MOI s'impose
donc comme un instrument d'intégration sociale essentielle pour de
nombreux travailleurs d'origine étrangère. Suivons l'un d'entre eux...
Missak Manouchiannaît en 1906 à Adyaman, dans le sud de la Turquie ottomane, est un rescapé du génocide des Arméniens perpétré par le gouvernement jeune turc, à partir de 1915. Ses parents massacrés, le jeune garçon est recueilli avec son frère dans un orphelinat en Syrie, dans une zone placée sous protectorat français. C'est ainsi qu'il débarque à Marseille en 1924. Après un bref séjour dans la cité phocéenne, Manouchian travaille comme ouvrier tourneur aux usines Citroën.Au début des années 1930, la crise économique frappe durement et le jeune homme perd son emploi. Il fréquente les "universités ouvrières" développées par la CGT. Avec un camarade,il fonde la revue littéraire Tchank ("l'Effort") et écrit des poèmes. En 1934, il adhère au PCF et intègre le groupe communiste arménien rattaché à la MOI. Il y rencontre Mélinée Assadourian, une jeune militante communiste de Belleville.
Unknown photographer, Public domain, via Wikimedia Commons. En 1939, Missak Manouchian demande à être mobilisé dans l'armée française. Cliché pris en 1940 lors d'une permission.
La signature du pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939, provoque la stupeur des militants. Manouchian s'engage dans les rangs de l'armée française, peu après l'entrée en guerre, comme 100 000 autres étrangers.Après le traumatisme de la débâcle et l'armistice, puis l'invasion de l'URSS, de nombreux étrangers présents sur le sol français s'engagent dans la Résistance. Cette participation fut longtemps minorée, alors même que ces individus étaient plutôt surreprésentés dans "l'armée des ombres". (1) Qu'il s'agisse d'anciens des Brigades internationales (Joseph Boczor, Joseph Epstein, Celestino Alfonso, Szlama Grzywacz, Jonas Geduldig, Stanislas Kubacki), d'exilés antinazis allemands et autrichiens, d'Italiens antifascistes, de réfugiés républicains espagnols, de juifs fuyant les persécutions antisémites, l'engagement actif des étrangers et immigrés dans la Résistance doit être réévalué.
Pour beaucoup, la lutte armée s'impose comme une nécessité, autant qu'un choix, et prolonge les combats entamés avant guerre au sein des Brigades internationales ou pendant la Bataille de de France. On compte parmi ces résistants de nombreux juifs, étrangers mais aussi français, rapidement convaincus de la nécessité de la lutte contre un régime antisémite qui épaule avec zèle l'Occupant dans sa politique de persécution. Il en va de même pour les Arméniens, hantés par le souvenir du génocide perpétré par les autorités ottomanes au cours de la grande guerre.
Les résistants s'organisent au sein de formations propres, à l'instar des Polonais du Nord de la
France (POWN : l'Organisation polonaise de lutte pour l'indépendance )
ou des Espagnols dans le Sud Ouest (l'Union Nationale Espagnole),
parfois aussi au sein d'organisations résistantes françaises, en particulier les Francs-tireurs et partisans de la Main-d'Oeuvre Immigrée
(FTP-MOI), communistes.(2)
L'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie, le 22 juin 1941, marque l'entrée officielle en résistance du PCF. Dans la bouche de Staline, la guerre cesse d'être "impérialiste", pour
devenir "antifasciste et patriotique". Jacques Duclos, à la tête du PCF, est sommé d'engager la lutte
armée. En réponse aux premiers attentats contre des militaires allemands, les forces d'occupation lancent des vagues d'arrestations. Au début de l'année 1942, afin de riposter aux exécutions d'otages, le PCF se dote d'une organisation structurée et élargie. Les Bataillons de la jeunesse et de l'Organisation spéciale fusionnent pour former les Francs Tireurs et Partisans (FTP). Placés sous la direction de Charles Tillon, ils unifient les différents groupes d’action initiés par le parti. En région parisienne, Joseph Epstein dirige l'ensemble des FTP.
En avril 1942, la MOI, qui avait été dissoute durant la drôle de guerre, puis reconstituée dans la clandestinité, intègre les FTP. Si certains membres possèdent l'expérience de la lutte armée - en tant qu'anciens volontaires des brigades internationales ou parce qu'ils ont eu à subir les persécutions des régimes autoritaires et antisémites -
la plupart, très jeunes, n'en ont aucune. Les motivations sont diverses. L'instauration du Service du Travail Obligatoire (STO), le 21 février 1943, précipite certains jeunes Français
dans la clandestinité et la lutte armée. C'est le cas de Rino Della Negra, footballeur vedette du Red Star, de Roger Rouxel, de Robert Witchitz et de Georges Cloarec. Réfractaires au STO, ils
participent à plusieurs attaques ou commandos de harcèlement des nazis et
des collaborationnistes. Marcel Rajman a assisté à l'arrestation de son père, lors d'une rafle en août 1941. Dès lors, il voue une haine inextinguible aux
Allemands. Moska Fingercwajg, Léon Goldberg, Wolf Wajsbrot, assistent également, impuissants, à l'arrestation de leurs proches, lors de rafles. Révulsé par l'antisémitisme ambiant, Thomas Elek, né dans une famille juive non pratiquante de Budapest, imprégnée de communisme, n'a que 18 ans quand il intègre le FTP-MOI. Les Italiens Spartaco Fontanot, Antoine Salvadori, Cesare Luccarini, communistes et antifascistes, qui redoutent d'être mobilisés en Italie, viennent à leur tour grossir les rangs de la Résistance. Tous décident de se lancer dans la lutte armée, bien conscients des risques encourus.
Boris
Holban, alias "Olivier", devient le chef militaire des FTP-MOI de Paris
jusqu'à son remplacement par Manouchian en juillet 1943.
La
direction militaire FTP-MOI est placée sous les ordres de Boris Holban, un partisan des
attaques foudroyantes, impliquant un minimum de combattants (3 au
maximum). Il
met en place différentes unités de combats, structurées en quatre
détachements, reflétant l'organisation de la MOI par groupe de langues.
Le 1er
comprend Arméniens, Bulgares, Roumains et de nombreux juifs non
yiddishophones, le 2ème les juif polonais, le 3ème les Italiens. Le
4ème, celui des "dérailleurs", rassemble des militants d'origines très
diverses. Enfin, une équipe spéciale, composée de
5 à 6 personnes (3) mène les actions les plus
spectaculaires.
Les
femmes
agissent comme agents de liaison, à l'instar de Mélinée Manouchian ou
d'Olga Bancic. Cristina Boïco dirige le service de renseignements.
Avec la bataille de Stalingrad, la guerre semble basculer et la résistance passe à
l'offensive. Les FTP-MOI s'enhardissent et se livrent à une véritable guérilla urbaine. A l'été 1943, les actions prennent une ampleur nouvelle avec la recrudescence des sabotages, déraillements et exécutions. En
août, en région parisienne, la FTP-MOI ne rassemble qu'une soixantaine
d'individus. Cet effectif modeste n'empêche pas de mener des actions d'éclats, dont la plus spectaculaire reste sans doute
l'exécution, le 28 septembre 1943, du général SS Julius Ritter, responsable du STO en France. (4) Les troupes
d'occupation évoluent désormais dans un climat de tension permanente, les attaques contribuant en outre à mobiliser l'opinion contre l'occupant.
Pour contrer la montée en puissance des FTP-MOI, la Gestapo et la police française engagent de conserve la traque des "terroristes". La
collaboration entre nazis et policiers français est totale, comme
l'atteste la signature d'un accord, le 8 août 1942, entre René Bousquet,
secrétaire général de la Police française, et Karl Oberg, chef supérieur
de la SS et de la police allemande en France. Ainsi la BS2, brigade
spéciale de la préfecture de police de Paris, se spécialise dans la
chasse aux FTP-MOI, grâce à un système de filature très élaboré. Après
l'identification des personnes suivies, les policiers doivent les
"loger", c'est-à-dire repérer leurs planques. Après l'arrestation des
partisans, les interrogatoires doivent fournir des
renseignements sur les membres de l'organisation clandestine et son
fonctionnement. Grâce aux renseignements arrachés sous la torture, les policiers cherchent à établir un schéma des contacts, permettant d'orienter la surveillance
et d'étendre le champ de la filature.
Henri
Krasucki lors de son arrestation en mars 1943. Militant à la CGTU, il
poursuit son action pendant le conflit et dirige l'organisation des
jeunes de la section juive de la MOI. Arrêté en mars 1943, il est
déporté à Auschwitz et Buchenwald. En 1982, il accède à la tête de la
CGT.
La BS2 lance trois grandes vagues d'arrestations au cours de l'année 1943. La première débute en janvier et vise l'organisation politique de la jeunesse juive qui compte alors près de deux cents membres en région parisienne. (5) La deuxième filature court du 22 avril à la fin juin et conduit à 71 arrestations, notamment des combattants du 2e détachement "juif" de la FTP-MOI. Ces derniers sont remis aux Allemands. Mayer List, chef militaire du détachement est condamné à mort et fusillé le 2 octobre.
La
situation des rescapés des deux premières filatures devient vite
intenable, tant les BS2 traquent leurs faits et gestes. Conscient que la
capitale est devenue une souricière, Boris Holban demande à la direction du PCF à
transférer le groupe en province, le temps de "couper les filatures". Henri Rol-Tanguy, responsable des FTP en région parisienne,
lui demande, au contraire, d'intensifier l'action militaire. Soucieux de la vie de
ses hommes, Holban refuse de prendre des risques inconsidérés. Il
est donc remplacé en tant que commissaire militaire par Missak Manouchian en août 1943.
La BS 2 poursuit sa traque et frappe un grand coup avec la capture de Joseph Davidovitch, le 26 octobre 1943. (6) Alors que ses tortionnaires menacent de torturer sa femme, le commissaire politique de la FTP-MOI en région parisienne, passe à table. Ses révélations permettent aux policiers de compléter l'organigramme
de l'organisation de résistance et d'apprendre que Manouchian rencontre
tous les mardis son supérieur hiérarchique, Joseph Epstein. Les deux
hommes sont arrêtés le 16 novembre 1943 à Evry-Petit-Bourg.
68 personnes au
total sont appréhendées entre la fin octobre et la mi-novembre. C'est
l'ensemble du réseau FTP-MOI de région parisienne qui est démantelé. Les
interrogatoires ont lieu dans les locaux des Brigades spéciales de la préfecture de
police. Les tortures s'enchaînent: nerfs de boeuf, coups de poing. Les
individus arrêtés sont remis par les policiers français aux autorités
d'occupation, qui décident de déporter 45 d'entre eux, et d'organiser un
procès pour les 23 personnes restantes. Ces derniers
sont incarcérés à la prison de Fresnes, de novembre 1943 à février 1944, dans
l'attente de leur jugement.
A l'heure où l'issue du conflit leur
semble de moins en moins favorable, les services de propagande
allemande souhaitent organiser un procès à grand spectacle. Les nazis veulent reprendre l'offensive contre les résistants, assimilés à
des criminels étrangers, à la solde des ennemis de la France. Il se déroule du 15 au 19 février 1944, dans
les murs de l'hôtel Continental, devant une cour martiale allemande. Les accusés, qui comparaissent sans défense et sans possibilité de faire appel, sont condamnés à mort. Le
matin même de leur exécution, le 21 février 1944, plusieurs d'entre eux écrivent une
dernière lettre à leurs proches, puis sont fusillés au Mont Valérien. Conformément au manuel du droit criminel de la Wehrmacht qui interdit de fusiller les femmes, Olga Bancic est transférée en Allemagne, avant d'être décapitée à la prison de Stuttgart, le 10 mai 1944.
Les
forces d'occupation placardent l’affiche, de grand format (120 x 80
cm), sur les murs des villes françaises. Éditée à près de 15 000
exemplaires, elle coûte très cher à réaliser compte tenu de l'insertion
des photos.
Si les
débats se déroulent à huis clos, l'occupant et l'Etat français
mobilisent tous les médias afin de donner l'écho le plus large possible à
ce simulacre de justice. Presse écrite, radio, actualités
cinématographiques couvrent les à-côtés du procès. Dans ce cadre, le Centre d'études antibolcheviques, paravent de la Propaganda Abteilung, édite une affiche. Placardée sur les murs des villes de France au lendemain de l'exécution des membres du groupe Manouchian, elle donne à voir les boucs émissaires traditionnels de Vichy et de l'Occupant: "les "Juifs", les "étrangers" et les "communistes". De grand format, cette affiche est conçue selon une mise en page agressive qui veut faire peur et souligne l’aspect criminel des résistants arrêtés. La couleur dominante est le rouge, celle du sang et du communisme. L'affiche se conçoit comme une démonstration et se lit de haut en bas. Au sommet du document, deux mots, écrits en lettres d'imprimerie blanches, prennent à partie le spectateur :"Des libérateurs?" Au-dessous, dix portraits photographiques, insérés dans des médaillons, donnent à voir 10 des 23 condamnés à mort. Sous
chaque portrait se trouve le nom de famille, l'origine, la religion pour
les seuls juifs et/ou l'appartenance politique, s’il s’agit d’un
communiste, enfin un nombre fantaisiste d’ « attentats » attribué à chacun d'entre eux. Les visages s'insèrent dans un large triangle, qui forme une flèche pointant les atrocités imputées à ces hommes : un corps criblé de balles, des trains déraillés, un arsenal clandestin... Enfin, dans la partie inférieure de l'affiche, les propagandistes placent la réponse à leur interrogation initiale: « la Libération! Par l’armée du crime ». Le message est limpide: étrangers, juifs et communistes se livrent, en France, à des activités criminelles, en prétendant agir pour la libération du pays. Il s’agit de démontrer que les résistants sont des terroristes et des assassins. Le propos est tout entier centré sur la dénonciation du "complot de l'anti-France".Plutôt que la caricature
ou le dessin traditionnellement utilisés, c'est ici la photographie qui sert à stigmatiser l'adversaire. Les portraits ont été réalisés alors que les résistants étaient détenus à Fresnes, après avoir subi des tortures atroces, ce qui explique la mine patibulaire de la plupart d'entre eux. Enfin, les concepteurs de l'affiche détournent les symboles (le V de la
victoire) et la rhétorique ("libérateurs", "libération") chers à la
Résistance, pour mieux la discréditer.
En complément de l'affiche, les services de propagande éditent également une brochure et un tract, au verso duquel figure un texte violemment xénophobe et antisémite: " Voici la Preuve. Si des Français pillent volent, sabotent et tuent... Ce sont toujours des étrangers qui les commandent. Ce sont toujours des chômeurs et des criminels professionnels qui exécutent. Ce sont toujours des Juifs qui les inspirent. C'EST L'ARMÉE DU CRIME CONTRE LA FRANCE." Là encore, il s'agit de manipuler l'opinion, en jouant sur la peur, en laissant croire aux Français que les soi-disant « résistants » sont, en fait, tous des étrangers à la solde des ennemis de la France (l'URSS notamment). La dimension particulièrement antisémite de cette propagande doit être relevée, comme le prouve le choix de mettre 7 "inspirateurs juifs" sur les 10 résistants retenus sur l'affiche, «alors qu'ils n'étaient "que 12 sur les 23 condamnés à mort.» (source B p 15)
Marcel Rajman.
Il
reste très difficile de connaître l'impact véritable de cette affiche
sur l'opinion publique française. Mais, en permettant de mettre un visage
sur des membres de "l'armée des ombres", elle contribue à les faire connaître et, bien involontairement, à les humaniser. En mars 1944, Les Lettres françaises, une des publications clandestines du PCF, prêtent cette réaction à une femme devant l'affiche: "ils ne sont pas parvenus à leur faire de sales gueules." Simone de Beauvoir se souvient dans ses Mémoires que, "malgré la grossièreté des clichés, tous les visages qu'ont proposait à notre haine étaient émouvants et beaux."Dans ses souvenirs intitulés La Belle Age (1984), Lionel Rochman,
ancien résistant juif communiste à Guéret, évoque un sentiment de honte : "Se fussent-ils appelés
Martin ou Durand, j'aurais communié dans leur mort et dans leur
martyre. Mais ils s'appelaient Grzywacz et Wajsbrot et Fingercweig et
c'était imprononçable. Oui les propagandistes firent bien leur besogne
en imprimant l'Affiche rouge. Oui, après des années de martèlement
antijuif, même les résistants se devaient d'être de bons Français de
souche, bien de chez nous. […] Le pieux mensonge d'une France communiant
secrètement dans la douleur au moment où fut apposée l'Affiche rouge,
mensonge entretenu par notre "bonne conscience nationale", a trop
longtemps masqué que la propagande (on dirait aujourd'hui la
désinformation) a le pouvoir de créer de toutes pièces une vérité
seconde qui peu à peu supplante la vérité tout court".
"J'en suis sûr que le peuple français
et tous les combattants de la liberté sauront honorer notre mémoire
dignement", écrivait Missak Manouchian à sa femme dans sa dernière lettre. (7) Après
l'exécution, les fusillés furent inhumés au cimetière parisien d'Ivry. Familles et associations
d'anciens résistants entretinrent la mémoire de ces hommes et de leurs
luttes, à partir de 1945. En raison du très lourd tribut payé par la résistance communiste, le parti se targue à la Libération d'être celui "des 75000 fusillés". En accord avec les gaullistes, ils contribuent à forger le mythe résitantialiste, exagérant le poids véritable des résistants dans la France occupée. Le PCF exalte également le patriotisme, dont ont fait preuve les "combattants de l'ombre. Dans ce contexte, le rôle des étrangers dans la lutte clandestine des communistes est tu, ou en tout cas minimisé. Il faut d'ailleurs attendre 1978 pour qu'un buste de Manouchian, portant le nom des fusillés du 21 février 1944, ne soit inauguré au cimetière d'Ivry. (8)
Ce sont finalement les poètes proches du parti communiste, Paul Eluard et Aragon, qui, les premiers, rendirent hommage aux fusillés du Mont Valérien. Avant d'être emporté par une crise cardiaque, en 1952, le premier écritLégion. Il y insiste sur l'extranéité de victimes prêtes à mourir pour leurs idées. "Ces
étrangers d'ici qui choisirent le feu / Leurs portraits sur les murs
sont vivants pour toujours / Un soleil de mémoire éclaire leur beauté /
Ils ont tué pour vivre ils ont crié vengeance." En 1955, à l'occasion de l'inauguration d'une rue de Paris (XXème) portant le nom du « Groupe Manouchian », Louis Aragon rédige un poème en hommage aux résistants de « l'affiche rouge » : Strophes pour se souvenir. Inspiré de la dernière lettre écrite par Missak Manouchian à sa femme Mélinée, le poème est publié dans Le roman inachevé en 1956. Il a ici une fonction mémorielle, cherchant à rappeler le sacrifice de héros à ne pas oublier. La propagande de Vichy cherchait à faire de ces résistants des terroristes. Au contraire Aragon insiste sur l'héroïsme d'hommes qui n'avaient pourtant réclamé ni "la gloire ni les larmes". En utilisant la "lettre à Mélinée", le poète joue sur l'émotion et contribue à redonner vie au résistant, qui meurt "sans haine (...) pour le peuple allemand". Sans esprit de vengeance, "la justice viendra sur nos pas triomphants". Les images de noirceur et de mort laissent place à l'espoir, "un grand soleil d'hiver" balaie "la couleur uniforme du givre". La deuxième strophe dénonce les procédés grossiers de la propagande, qui met au pilori les 23, jouant sur la peur ("L'affiche qui semblait une tache de sang"), alimentant la xénophobie à l'encontre d'individus aux noms "imprononçables" ("Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles") et à l'aspect rebutant ("Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants"). Après avoir emprunté les mots de Missak à Mélinée, Aragon déconstruit le discours xénophobe des nazis dans les derniers vers du poème."Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant / Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir / Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant."
En 1959, Léo Ferré met le poème en musique sous le titre de "l'affiche rouge" dont il livre une interprétation poignante. Il
remporte alors un grand succès, contribuant à rappeler le rôle
crucial des étrangers et des communistes dans la Résistance. Plus que les livres d'histoire, la poésie et la chanson contribuèrent à ancrer les hommes de l'affiche rouge dans la mémoire collective.
Les
commémorations, les créations artistiques inspirées par le drame,
participent à l'élaboration du mythe de "l'affiche rouge". Ferré contribue à lui donner son nom, en accolant
la couleur au document de la propagande allemande. De même, l'appellation de
"groupe Manouchian" est forgé lors de l'inauguration de la rue parisienne, alors même que ce "groupe" n'a jamais existé. De même, Aragon choisit de célébrer l'esprit universaliste de la résistance, sans mentionner l'engagement communiste des fusillés, ni le rôle de l'antisémitisme dans leur traque.
L'histoire des FTP-MOI ne commence véritablement à être écrite que dans les années 1980, en réponse à la sortie "des terroristes à la retraite". Dans ce film polémique de 1985, les survivants accusaient le PCF d'avoir "lâché" les combattants de l'affiche rouge. En 1986, Annette Wievorka retrace l'histoire des FTP-Moi dans "Ils étaient juifs, résistants, communistes". Trois ans plus tard, "Le sang de l'étranger" de Stéphane Courtois, Denis Peschanski et Adam Rayski, contribue à rappeler le rôle essentiel joué par les étrangers dans la Résistance.
C° : Au fil du temps, l'affiche
rouge, xénophobe, antisémite et anticommuniste, s'impose comme l'image
iconique de la propagande nazie. Or, paradoxalement, elle devient
également la preuve de la place éminente prise par
des étrangers dans la Résistance, contribuant, par ricochet, à la
glorification d'individus que les concepteurs de l'affiche cherchaient à
stigmatiser.
80 ans après l'exécution des hommes de l'affiche rouge, le président Macron décide de panthéoniser Missak et Mélinée Manouchian. Certes, avec le couple, c'est symboliquement tout le cortège de combattants étrangers, communistes, qui,va entrer en ce lieu. Le choix de célébrer l'esprit universaliste de la résistance ne doit pas transformer Manouchian en un héros de "roman national", au service d'un récit patriotique. A moins que le discours lénifiant du politique, cherchant à faire oublier le récent vote de la loi immigration, ne fasse du résistant un modèle "d'intégration à la française". Ce serait oublier un peu vite que les hommes du FTP-MOI étaient, pour la plupart d'entre eux, communistes, donc internationalistes. De même, le choix de panthéoniser Manouchian plutôt qu'Epstein - son supérieur hiérarchique, lui aussi exécuté par les Allemands - peut-être interrogé. Pour Annette Wievorka, «ne panthéoniser que lui, c’est coller à la propagande allemande qui en a fait un chef de bande,alors
que choisir les vingt-trois permettrait de rétablir le récit historique
qui a évacué les autres, républicains espagnols, juifs polonais ou
communistes italiens. » Pour Dimitri Manessis et Jean Vigreux, "la loi sur l'immigration (...) invite à être circonspect devant la panthéonisation des FTP-MOI de la région parisienne, comme si la patrimonialisation fixiste gommait l'un des principes fondamentaux de la République française, de son universalisme issu de la Révolution, rappelé avec force et conviction par Louis-Antoine de Saint-Just : «La patrie d'un peuple libre est ouverte à tous les hommes libres de la terre.»
Strophes pour se souvenir Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes Ni l’orgue ni la prière aux agonisants Onze ans déjà que cela passe vite onze ans Vous vous étiez servi simplement de vos armes La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants L’affiche qui semblait une tache de sang Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles Y cherchait un effet de peur sur les passants Nul ne semblait vous voir Français de préférence Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE Et les mornes matins en étaient différents Tout avait la couleur uniforme du givre À la fin février pour vos derniers moments Et c’est alors que l’un de vous dit calmement Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand Adieu la peine et le plaisir adieu les roses Adieu la vie adieu la lumière et le vent Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent Toi qui va demeurer dans la beauté des choses Quand tout sera fini plus tard en Erivan
Un grand soleil d’hiver éclaire la colline Que la nature est belle et que le coeur me fend La justice viendra sur nos pas triomphants Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent Vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.
Louis Aragon, Le roman inachevé Editions Gallimard, 1956.
Les strophes en italique sont directement inspirées de la lettre de Manouchian à sa femme Mélinée.
Notes :
1.
Plusieurs éléments expliquent cette situation: dans le contexte
troublé de 1939, les étrangers fixés en France ont tendance à taire
leurs origines. En outre, de nombreux réfugiés politiques, ayant
participé à la Résistance dans le cadre de la lutte antifasciste,
regagnent leurs pays à la Libération. Enfin, la Résistance tente de
faire vibrer avant tout la fibre patriotique et craint de prêter le
flanc à la propagande vichyssoise, prompte à dénoncer l'influence
pernicieuse des étrangers au sein des organisations clandestines.
2. Les
républicains espagnols par exemple comptent parmi les premières
victimes du régime de Vichy qui les considère comme des "rouges", à
neutraliser, grâce aux internements dans des camps de main d'œuvre
immigrée ou en les envoyant travailler en Allemagne, voire en les
déportant (8000 à Mauthausen).
4. Celestino Alfonso, Spartaco Fontano, Marcel Rajman exécutent Julius Ritter,
5. Le 17 mars, les policiers interpellent 57 membres de la sous-section de langue yiddish des jeunes juifs de la MOI, dont Henri Krasucki, responsable de l'organisation des jeunes. Tous sont déportés.
6. Arrêté
le 26 octobre 1943, Joseph Davidovitch est relâché par la police début
décembre, jugé et exécuté pour trahison par les FTP-MOI fin décembre.
7. Mélinée
s'installe après la guerre en Arménie et rédige un livre intitulé
"Manouchian". Revenue en France en 1986, elle meurt trois ans plus tard.
8. Missak Manouchian (Arménien), Joseph Boczov (Hongrois), Marcel
Rajman (Polonais), Celestino Alfonso (Espagnol), Olga Bancic
(Roumaine), Georges Cloarec (Français), Roger Rouxel (Français), Robert
Witchitz (Français), Rino Della Negra (Français), Spartaco Fontanot
(Italien), Césare Luccarini (Italien), Antoine Salvadori (Italien),
Amédéo Usséglio (Italien), Thomas Elek (Hongrois), Emeric Glasz
(Hongrois), Maurice Fingercwajg (Polonais), Jonas Geduldig (Polonais),
Léon Goldberg (Polonais), Szlama Grzywacz (Polonais), Stanislas Kubacki
(Polonais), Willy Szapiro (Polonais), Wolf Wajsbrot (Polonais), Arpen Lavitian/Tavitian (Arménien). Sources: A. "Les Résistants de l'Affiche rouge", Documentaire d'Elisabeth Van Zijll Langhout, 52 min, Thematics Prod, Toute L'Histoire.
B. Annette Wieviorla : "Missak Manouchian. Enquête sur l'Affiche rouge", in L'Histoire n° 514, décembre 2023.
C. Sébastien Albertelli, Julien Blanc, Laurent Douzou : "La lutte clandestine en France. Une histoire de la Résistance (1940-1944", : "La Résistance. Une morale en action", Seuil, 2019.
La question des prisonniers de guerre se pose avec une acuité dramatique au sortir de la grande guerre. Ce sont près de 600 000 prisonniers qui doivent être rapatriés à l'issue des combats. L'effondrement
des empires et l'extension du modèle de l’État-nation précipitent également sur
les chemins de l'exil des milliers d'individus en quête d'un refuge. De 1919 à 1923, alors que les conférences internationales tentent de remettre un semblant d'ordre en Europe, on assiste à des échanges forcés de populations, avec l'interdiction pour les individus concernés de rester/rentrer dans leur pays d'origine. Les
pratiques de déchéances forcées et automatiques de la nationalité -
pour des motifs d'appartenance à des partis, des classes sociales, des
religions - transforment des milliers de femmes et d'hommes en
apatrides, privés d’État et de nationalité.
Enfants grecs et arméniens, réfugiés d'Asie Mineure, près d'Athènes en 1923. [Wikimedia Commons]
La
situation chaotique des ex-empires russe et ottoman constitue un
contexte propice à la multiplication de ces migrations forcées. - Dès les lendemains de la révolution d'octobre 1917, des milliers de Russes tentent d'échapper aux persécutions. Déchus de leur nationalité, ils se voient interdire de retour. Leurs biens sont spoliés. La
victoire des bolcheviques sur les armées blanches dans le cadre de la
guerre civile en Russie en 1920, provoque de nouvelles évacuations. Des centaines de milliers de civils
russes fuient alors par bateau depuis la Crimée à travers la mer Noire, vers le Sud et Constantinople. Plus de 140 000 personnes s'y entassent dans des camps de fortune. Au total, un million de réfugiés russes environ arrivent dans les pays limitrophes du nouvel empire soviétique. D'autres - environ 70 000 - optent pour la France. (1) - 1923 marque la fin de la guerre en Orient. (2)L'incendie
des quartiers grecs et arméniens de Smyrne par les Kémalistes provoque
un mouvement de panique et précipite sur les chemins de l'exil des
milliers d'individus (environ 850 000 Grecs fuient alors la Turquie). L’État grec est incapable de gérer correctement cet afflux considérable
de réfugiés. En outre, le nouveau régime qui se met en place en Turquie à
partir de 1921-1922 est un régime nationaliste qui n'entend pas faire
de place aux minorités et aux anciennes nationalités de l'empire. Par conséquent, le gouvernement
kémaliste expulseles Grecs orthodoxes qui vivaient dans le
Pont-Euxin ou en Asie Mineure depuis des temps immémoriaux. En janvier 1923, une convention "d'échange
forcé"est trouvée entre les gouvernements grec et turc;
prélude au traité de Lausanne qui met un terme à la guerre en Orient. Cette convention " admet (...) le principe de
l'échange forcé des populations grecque et turque et organise le
déplacement de milliers d'individus censés rejoindre leur "patrie":
Turquie pour les musulmans des Balkans(3), Grèce pour les populations
grecques-orthodoxes de l'Empire ottoman." Pour
rentrer dans la logique des États-nations, ce sont bien là des
assignations identitaires qui sont plaquées sur des individus contraints d'abandonner leurs villages, leurs maisons, les tombes de leurs aïeux. - En même temps qu'il entérine la victoire du kémalisme en Tuquie, le traité de Lausanne marque la fin de la reconnaissance du génocide des Arméniens et le début d'un négationnisme d’État. Le traité enterre également les espoirs arméniens de voir se constituer un État autonome à l'est de l'Asie Mineure comme cela avait été promis par le traité de Sèvres, en août 1920. En interdisant tout retour aux rescapés arméniens, la Turquie kémaliste parachève la spoliation de leurs terres, de leurs biens, de leurs avoirs bancaires. Dans le même temps, ils subissent des procédures de dénationalisations, conduisant à l'extrême le principe d'homogénéité nationale ou idéologique. Les Arméniens qui arrivent en France au début des années 1920 sont donc les rescapés du génocide des Arméniens ottomans perpétré par le gouvernement Jeune Turc en 1915-1916.
Dans le même temps, la guerre consacre une nouvelle forme de contrôle de l'Etat sur les individus par la généralisation du système des passeports et des visas. Il est décidément bien loin le temps où l'on pouvait circuler librement d'un pays à l'autre. Dans "Le Monde d'hier", Stefan Zweig note ainsi: "Avant 1914, la terre avait appartenu à tous les hommes. Chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps qu'il lui plaisait, il n'y avait point de permissions, point d'autorisations, et je m'amuse toujours de l'étonnement des jeunes gens, quand je leur raconte qu'avant 1914 j'avais voyagé dans l'Inde et en Amérique sans passeport, sans même en avoir jamais vu un. [...] Ces mêmes frontières qui , avec leurs douaniers, leur police, leurs postes de gendarmerie, sont transformées en systèmes d'obstacles, ne représentaient rien que des lignes symboliques qu'on traversait avec autant d'insouciance que le méridien de Greenwich." Le statut d'apatride apparaît alors. Est apatride celui ou celle qui ne bénéficie pas de la protection de son État. Cette situation est concomitante de l'émergence des États-nations modernes et de la disparition des empires russe, ottoman, austro-hongrois dans lesquels n'existaient que des sujets. Après leur prise de pouvoir, les Soviétiques proclament ainsi la déchéance de nationalité et de citoyenneté des Russes hors du pays, des Russes qui ne reconnaissent pas l'Union soviétique. Ces Russes sont donc sans protection étatique. (4) La pratique de la déchéance de nationalité sera reprise ensuite ailleurs, de l'Italie fasciste à la Turquie kémaliste, faisant de l'apatridie un problème international. En excluant de la nationalité, on prive les populations de leurs droits politiques et civiques, car comme l'écrivait Anna Harendt: "la nationalité, c'est le droit d'avoir des droits." Sans papiers, des milliers d'individus se retrouvent incapables d'attester leur identité, de se déplacer, de trouver un travail, d'ester en justice, de se marier, d'acheter un bien... La question des papiers devient donc une des préoccupations internationales majeures au lendemain de la grande guerre. Compte tenu de l'urgence
humanitaire engendrée par l'afflux massif de réfugiés, les organisations de bienfaisance russes et le Comité
international de la Croix-Rouge, saisissent la Société Des Nations (SDN). Le 27 juin
1921, le Conseil de la SDN crée le Haut-Commissariat pour les réfugiés
russes et nomme Nansen à sa tête. (5) Le Haut commissariat ne bénéficie que de très peu de moyens, mais il a une mission très importante qui consiste à organiser une concertation inter-étatique pour réfléchir à une position commune sur le sort des réfugiés et créer un statut pour ceux qui ne bénéficient d'aucune protection étatique. Avec le soutien des juristes russes en exil, Nansen élabore un passeport d'abord destiné aux Russes, puis étendu aux populations du Proche-Orient, en particulier les Arméniens. Le "passeport Nansen" se présente comme un document collectif, permettant à celui qui a perdu sa nationalité d'avoir un papier attestant de son statut de réfugié. Le passeport peut se déplier comme un accordéon et permet de suivre le trajet des réfugiés puisqu'on y colle les visas en fonction des parcours suivis. Pour les pays d'accueil, l'afflux
de réfugiés pose la question de la concurrence sur le marché du
travail. Aussi pour compléter l'effort collectif de prise en charge des réfugiés, le Bureau International du Travail (BIT) - d'abord
présidé par le socialiste Albert Thomas - se propose de devenir une sorte
de chambre de compensation entre les espaces qui sont saturés de
réfugiés et les pays demandeurs de main d’œuvre. Le BIT se charge par exemple de
"placer" professionnellement environ 50 000 réfugiés russes. Dans
un premier temps, ces réfugiés sont plutôt les bienvenus en France.
Compte tenu des pertes démographiques considérables de la guerre, "on
attend de la main-d’œuvre étrangère qu'elle supplée les bras manquants ,
tout particulièrement dans les secteurs ingrats de l'industrie lourde
que les Français tendent à délaisser au profit d'emplois plus qualifiés."[Kunth p 598] Des milliers de Russes trouvent par
exemple à s'employer dans les usines Renault de Boulogne-Billancourt, au
point qu'un quartier de la ville sera appelé Billankoursk. A
partir de 1924, l’État confie l'embauche étrangère à un organisme patronal - la Société
générale d'immigration - en coopération avec le
Bureau international du travail. A l'échelle locale cependant, l'arrivée des réfugiés provoquent parfois des crispations. (6) Après ces considérations d'ordre général, intéressons-nous à une famille confrontée à l'exil forcé: les Aznavourian.
Un exemple de passeport Nansen [Wikimedia commons]
* Un parcours individuel: les Aznavourian. Le couple Aznavourian débarque à Marseille en octobre 1923. Knar Baghdassarian a grandi dans la ville ottomane d'Izmit. Mamigon - surnommé "Misha" - est lui originaire d'une bourgade située sur les marges caucasienne de l'empire russe, dans l'actuelle Géorgie. Au sein d'une troupe, ce dernier chante l'opérette. Lors d'une tournée à Constantinople, il rencontre Knar qui y termine ses études. Ils s'y marient. Alors sous contrôle interallié, Constantinople abrite des milliers de réfugiés: des Arméniens, originaires de l'est de l'empire et rescapés du génocide, des sujets russes ayant fuit l'avancée des soldats de l'Armée rouge... Suspendus
aux négociations de paix, ils attendent dans l'espoir de regagner leurs
pénates une fois une résolution politique trouvée. En vain. Les
victoires des forces kémalistes contraignent les minorités chrétiennes à
partir. Dotés
de documents d'identité très hétéroclites, ce sont alors des dizaines
de milliers d'Arméniens et de Russes qui sont contraints à l'exil. Parmi eux, les époux Aznavourian ont été durement éprouvés par les violences cataclysmique engendrées par la grande guerre. La famille de Knar (à l'exception de sa mère) vient de périr au cours du génocide, quant à Misha, il ne peut rentrer chez lui après la Révolution de 1917. En janvier 1923, Mamigon se trouve en Grèce, à Salonique, où sa troupe se produit. Knar y donne naissance à Aïda. En catastrophe, il faut partir. En tant que "réfugiés russes" (Misha était un ancien sujet du tsar), les trois Aznavourian et la grand-mère de Knar débarquent de l'Andros à Marseille à l'automne 1923. Mamigon s'est vu délivrer par le ministère de l'Intérieur grec un titre de voyage spécifique par le ministère de l'Intérieur grec (le certificat Nansen).Le
législateur pare alors au plus pressé puisque le droit international
n'a pas encore défini le statut juridique de "réfugié apatride"
(seulement en octobre 1923 à l'issue de la première convention de
Genève). En remontant la vallée du Rhône, les réfugiés arméniens s'installent dans les grandes villes industrielles de l'hexagone (Marseille, Lyon...), Paris s'impose toutefois comme la destination privilégiée des nouveaux arrivants. Le couple Aznavourian y trouve un local rue de la Huchette et ouvre un restaurant: le "Caucase". En 1924, le second enfant naît, il s'appelle Charles. Avec sa sœur Aïda, les deux enfants de la balle courent les radio-crochets. Roland Avellis, chanteur masqué dans l'entre-deux-guerres, se souvient des débuts ingrats du petit Charles: "Je présidais de nombreux crochets radiophoniques, auxquels participait régulièrement un petit bonhomme avec une énorme valise qu'il portait avec difficulté. Dans sa valise, il y avait son habit avec un chapeau claque, qu'il revêtait pour interpréter 'Pétronille, elle dansait la java'. Il me faisait tellement rire que je m'arrangeais pour lui faire gagner très souvent le premier prix, soit 50 francs. Ce petit bonhomme, qui est maintenant immense pour le talent, c'était Charles Aznavour." En 1940, ce dernier ne s'imagine certainement pas encore en haut de l'affiche. Missak Manouchian(7), qui a trouvé refuge chez ses parents, croit pourtant déjà très fort en lui. Il affirme ainsi dans une lettre adressée à Knar: "Charles sera l'honneur du peuple arménien et une gloire pour la France!"Bien vu. En 1954, Aznavour interprète l’Émigrant dont il écrit les paroles aux résonances contemporaines troublantes. Il reviendra sur le thème de l'émigration dans deux autres chansons: "les aventuriers" (1963) et "les émigrants" (1986).
Dans la cohue de l'existence / Se trouve toujours un passant / Qui n'a pas eu de ligne de chance / Et qui devint un émigrant
Au
cours des années 1930, l'horizon s'obscurcit pour les réfugiés avec la
crise économique internationale et la montée du fascisme, puis du
nazisme. Cette décennie est celle de la crise de l'asile. La préoccupation du passeport devient de plus en plus lourde Les
autorités gouvernementales ne mesurent pas les dangers à venir et ne
conçoivent pas l'afflux de réfugiés comme un véritable problème.
Jusqu'à l'Anschluss et la nuit de cristal en 1938, il n'existe pas
de mobilisation aussi forte que celle qui a pu exister au début des
années 1920. Émerge alors la figure de l'homme impuissant face à
l'omnipotence étatique (cf: "dialogue d'exilés" de Bertolt Brecht en 1940). L'individu n'est plus jugé que sur
la foi d'un document et perd son humanité. A cet égard, le cas d'Anna
Harendt est tout à fait révélateur. La philosophe explique dans un texte fameux qu'elle a été chassée d'Allemagne
en 1933 parce qu'elle était juive, mais taxée de "boche" par les Français à peine la frontière passée. En 1939, elle est internée au
camp de Gurs en tant qu'Allemande et donc d'ennemie potentielle,
puis en tant que Juive par le régime de Vichy à partir de 1940. Le raidissement xénophobe conduit la plupart des pays à travers le monde à fermer leurs frontières. L'antisémitisme virulent contraint les Juifs du Reich et d'Europe centrale à émigrer. La situation engendre la "crise des réfugiés". En juillet 1938, la conférence d'Evian, réunie à l'initiative du président américain Roosevelt, se solde par un échec. Aucun pays n'accepte d'ouvrir davantage ses frontière. De nombreux Juifs du Reich candidat à l'émigration se trouvent bloqués. En avril 1939, alors qu'il est l'invité d'honneur du IXème congrès de la
LICA, Léon Blum revient sur le drame en train de se nouer. L'ancien président du conseil
réclame que les "réfugiés du racisme" soient assimilés à des réfugiés
politiques et puissent à ce titre bénéficier du droit d'asile. "Je ne
verrai rien au monde de si douloureux et de si déshonorant que de voir
des Juifs français s'appliquer aujourd'hui à fermer les portes de la
France aux réfugiés juifs des autres pays. Qu'ils ne s'imaginent pas
qu'ils préserveraient ainsi leur tranquillité. Il n'y a pas d'exemple
dans l'histoire qu'on ait acquis la sécurité par la lâcheté, et cela ni
pour les peuples, ni pour les groupements humains, ni pour les hommes." "Vous
êtes chez vous, la nuit, à la campagne. A quelques kilomètres de là
éclate un cataclysme naturel, une catastrophe naturelle quelle qu'elle
soit, incendie ou inondation, des hommes sont là, des femmes sont là,
des enfants qui fuient à travers champs, demi-nus, tremblant déjà de
froid, menacés par la faim. Votre maison est peut-être déjà pleine,
c'est possible, mais quand on frappe à votre porte, vous l'ouvrez et
vous ne leur demandez pour cela ni leur pièce d'état-civil ni leur
casier judiciaire (...). Il n'y a là qu'humanité élémentaire, je dirais
presque si les mots n'avaient pas l'air de jurer ensemble, d'humanité
animale. Naturellement ils ne pourront pas rester toujours là,
naturellement il faudra trouver des solutions ayant un caractère de
stabilité et de durée. Mais enfin, pour l'instant, trouver un gîte plus
sûr et plus durable, comment allez-vous leur refuser?" Ici,
le réfugié n'est pas celui qui doit justifier d'une cause politique, de son exil; qu'importe
les raisons pour lesquelles il a fui, il est là aujourd'hui.
En tant qu'humain j'ai une responsabilité personnelle, je dois l'accueillir.
Charles Aznavour: "L'émigrant" (1954)
Toutes les gares se ressemblent
Et tous les ports crèvent d'ennui
Toutes les routes se rassemblent
Pour mener vers l'infini
Dans la cohue de l'existence
Se trouve toujours un passant
Qui n'a pas eu de ligne de chance
Et qui devint un émigrant
Regarde-le comme il promène
Son cœur au-delà des saisons
Il traverse des murs de haine
Des gouffres d'incompréhension
A chaque nouvelle frontière
Espérant enfin se fixer
Il fait une courte prière
Vers ce ciel qui l'a oublié
Regarde-le, il déambule
Sans jamais savoir ou il va
Il marche comme un somnambule
Et les gens le montrent du doigt
Le monde entier file la haine
Le ciel là-haut n'y comprend rien
Les heureux forment une chaîne
En se tenant par la main
Pas moyen d'enter dans la danse
Le calendrier a son clan
Si tu n'a pas de ligne de chance
Tu resteras un émigrant
Regarde-le comme il promène
Son cœur au-delà des saisons
Il traverse des murs de haine
Des gouffres d'incompréhension
A chaque nouvelle frontière
Espérant enfin se fixer
Il fait une courte prière
Vers ce ciel qui l'a oublié
Regarde-le, il déambule
Sans jamais savoir ou il va
Il marche comme un somnambule
Et les gens le montrent du doigt
Mais pour écouter sa misère
Le ciel un jour le fait tomber Les bras en croix face contre terre Pour embrasser la liberté.
Notes: 1. Même si de
nombreux réfugiés ne sont ni nobles ni riches, cette émigration russe se résume souvent dans les mémoires aux
aristocrates déchus ou aux riches élites culturelles (Nicolas de
Staël, Stravinski ou Rachmaninov trouvent asile à Paris).Ces
élites russes jouent un rôle considérable dans l'assistance à
leurs réfugiés par le biais des moyens dont ils disposent. 2. En
1919, profitant de la faiblesse des autorités ottomanes, les Grecs tentèrent de "recréer" une hypothétique
"Grande Grèce" en installant des populations en Asie Mineure. Dès 1922,
l'entreprise vire au fiasco. 3.Les musulmans des Balkans "dits Turcs" se retrouvent expulsés de leurs terres. 4.Aujourd'hui, il y aurait dans le monde environ 12 millions d'individus concernés par l'apatridie. 5.Le Norvégien Nansen fut un des pionniers de la recherche en milieu
glaciaire comme de l'océanographie. Au lendemain de la première guerre
mondiale, il s'enthousiasme pour la diplomatie wilsonienne. Tenant de la
sécurité collective, il devient un fervent partisan de la Société des
Nations. Il devient d'ailleurs le délégué norvégien de l'organisation en 1920. Fin connaisseur
de la Russie où il avait voyagé avant guerre, représentant d'un pays
neutre, Nansen devient haut-commissaire de la SDN pour le rapatriement
des prisonniers de guerre russes. En 1922, cette action de
coordination lui vaut le prix Nobel de la paix et la somme de 122 000
couronnes qu'il décide de consacrer aux réfugiés. Désormais et jusqu'à sa mort en 1930, ce dernier s'emploie à coordonner
l'action humanitaire, à rechercher des fonds et des pays d'accueil pour
permettre la réinstallation des réfugiés. 6.Le 21 octobre 1923, dans une lettre adressée au préfet des Bouches-du-Rhône, le maire de Marseille Siméon Flaissières, pourtant socialiste et médecin des pauvres, écrit:" Depuis quelque temps se produit vers la France, par Marseille, un
redoutable courant d’immigration des peuples d’Orient, notamment des
Arméniens. Ces malheureux assurent qu’ils ont tout à redouter des Turcs.
Au bénéfice de cette affirmation, hommes, femmes, enfants, au nombre de
plus de 3 000, se sont déjà abattus sur les quais de notre grand port.
Après l’Albano et le Caucase, d’autres navires vont suivre et l’on
annonce que 40 000 de ces hôtes sont en route vers nous, ce qui revient à
dire que la variole, le typhus et la peste se dirigent vers nous, s’ils
n’y sont pas déjà en germes pullulants depuis l’arrivée des premiers de
ces immigrants, dénués de tout, réfractaires aux mœurs occidentales,
rebelles à toute mesure d’hygiène, immobilisés dans leur indolence
résignée, passive, ancestrale. Des mesures exceptionnelles s'imposent et elles ne dépendant pas des pouvoirs locaux. La population de Marseille réclame du gouvernement qu’il interdise
vigoureusement l’entrée des ports français à ces immigrés et qu’il
rapatrie sans délai ces lamentables troupeaux humains, gros danger
public pour le pays tout entier." Ce témoignage est
très caractéristique d'une représentation où la xénophobie le dispute
aux préoccupations hygiénistes. Les peuples y sont associés à des
tempéraments (ici "l'indolence orientale"). Là
où certains ne voient que dangers d'autres accueillent avec humanité
les réfugiés, en qui ils retrouvent une part d'eux-mêmes. 7. Manouchian naît en 1906 à Adiyaman, dans l'empire ottoman. Sa famille est décimée par le génocide. Recueilli dans un orphelinat français en Syrie, il débarque à Marseille en 1925 avant de s'installer en région parisienne. Sources: - Dzovinar Kévonian: "Un passeport pour les apatrides", in Les Collections de l'Histoire n°73, octobre 2016. - Anouche Kunth: "1923, à la croisée des exils", in "Histoire mondiale de la France" (dir.) Patrick Boucheron, pp 596-600, Seuil, janvier 2017. - Dzovinar Kévonian:"Exilés, déplacés et migrants forcés: les réfugiés de la guerre-monde", pp 2253-2294, in "1937-1947. La guerre-monde, II" (dir. Alya Aglan et Robert Frank, Folio histoire, Gallimard, 2015. - Concordance des temps sur France Culture avec Dzovinar Kévonian: "1919-1939: réfugiés et apatrides", 12 novembre 2016. - Deux chansons de migrants par Aznavour et Areski. [Entre les oreilles]. - Schnocks n° consacré à Charles Aznavour. - LSD "Cent ans après la révolution russe, hériter de 1917. (3/4) De l'exode à l'exil, parcours d'émigration", série documentaire avec Catherine Gousseff. - "Les réfugiés devraient être l'incarnation même des droits de l'homme", tribune de Dzovinar Kévonian dans Le Monde. - L'excellente revue Schnock dont le n°23 était consacré à Charles Aznavour. Pour aller plus loin: - R. Wan: "le papier d'Arménie". - "Le vaisseau des morts" a été écrit par un mystérieux B. Traven. Il s'agit en fait d'Otto Feige ou Traven Torsman ou Fred Maruth, un Allemand qui, refusant l'assignation identitaire qu'on lui impose, adopte une multiples identités. Ce socialiste allemand, homme de théâtre s'installe au Mexique une grande partie de sa vie et y prend la défense des indiens du Chiapas. En 1926, il fait paraître "le vaisseau des morts", dans lequel il s'intéresse aux individus privés de passeports dans l'Europe des années 1920, pour n'avoir pas choisi à temps - lorsque chacun était sommé de le faire - "sa" nation au moment des conférences internationales du lendemain de la guerre. Ces apatrides se retrouvent comme soutiers sur ces bateaux, vaisseaux fantômes sur lesquels on travaille pour une bouchée de pain. Bateau que le capitaine saborde un jour pour toucher l'argent de l'assurance. "Tu ne peux pas te figurer la circulation qu'il y a chaque nuit sur toutes les frontières du monde. Ils me l'ont bien fait à moi et à toutes ces bandes de vagabonds que j'ai croisé un peu partout. Qu'y faire, on ne peut tout de même pas les tuer? Ils n'ont commis aucun crime. Leur seule faute est de n'avoir pas de passeport, de n'être pas nés, de n'avoir pas opté."
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.