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mercredi 15 novembre 2017

334. Charles Aznavour: "L'émigrant" (1954)

La question des prisonniers de guerre se pose avec une acuité dramatique au sortir de la grande guerre. Ce sont près de 600 000 prisonniers qui doivent être rapatriés à l'issue des combats. L'effondrement des empires et l'extension du modèle de l’État-nation précipitent également  sur les chemins de l'exil des milliers d'individus en quête d'un refuge. De 1919 à 1923, alors que les conférences internationales tentent de remettre un semblant d'ordre en Europe, on assiste à des échanges forcés de populations, avec l'interdiction pour les individus concernés de rester/rentrer dans leur pays d'origine. Les pratiques de déchéances forcées et automatiques de la nationalité - pour des motifs  d'appartenance à des partis, des classes sociales, des religions - transforment des milliers de femmes et d'hommes en apatrides, privés d’État et de nationalité.

Enfants grecs et arméniens, réfugiés d'Asie Mineure, près d'Athènes en 1923. [Wikimedia Commons]
La situation chaotique des ex-empires russe et ottoman constitue un contexte propice à la multiplication de ces migrations forcées.
- Dès les lendemains de la révolution d'octobre 1917, des milliers de Russes tentent d'échapper aux persécutions. Déchus de leur nationalité, ils se voient interdire de retour. Leurs biens sont spoliés. La victoire des bolcheviques sur les armées blanches dans le cadre de la guerre civile en Russie en 1920, provoque de nouvelles évacuations. Des centaines de milliers de civils russes fuient alors par bateau depuis la Crimée à travers la mer Noire, vers le Sud et Constantinople. Plus de 140 000 personnes s'y entassent dans des camps de fortune.
Au total, un million de réfugiés russes environ arrivent dans les pays limitrophes du nouvel empire soviétique. D'autres - environ 70 000 - optent pour la France. (1)
- 1923 marque la fin de la guerre en Orient. (2) L'incendie des quartiers grecs et arméniens de Smyrne par les Kémalistes provoque un mouvement de panique et précipite sur les chemins de l'exil des milliers d'individus (environ 850 000 Grecs fuient alors la Turquie). L’État grec est incapable de gérer correctement cet afflux considérable de réfugiés. 
 En outre, le nouveau régime qui se met en place en Turquie à partir de 1921-1922 est un régime nationaliste qui n'entend pas faire de place aux minorités et aux anciennes nationalités de l'empire. Par conséquent, le gouvernement kémaliste expulse les Grecs orthodoxes qui vivaient dans le Pont-Euxin ou en Asie Mineure depuis des temps immémoriaux.  En janvier 1923, une convention "d'échange forcé"est trouvée entre les gouvernements grec et turc; prélude au traité de Lausanne qui met un terme à la guerre en Orient. Cette convention " admet (...) le principe de l'échange forcé des populations grecque et turque et organise le déplacement de milliers d'individus censés rejoindre leur "patrie": Turquie pour les musulmans des Balkans (3), Grèce pour les populations grecques-orthodoxes de l'Empire ottoman." Pour rentrer dans la logique des États-nations, ce sont bien là des assignations identitaires qui sont plaquées sur des individus contraints d'abandonner leurs villages, leurs maisons, les tombes de leurs aïeux.
- En même temps qu'il entérine la victoire du kémalisme en Tuquie, le traité de Lausanne marque la fin de la reconnaissance du génocide des Arméniens et le début d'un négationnisme d’État.  Le traité enterre également les espoirs arméniens de voir se constituer un État autonome à l'est de l'Asie Mineure comme cela avait été promis par le traité de Sèvres, en août 1920. En interdisant tout retour aux rescapés arméniens, la Turquie kémaliste parachève la spoliation de leurs terres, de leurs biens, de leurs avoirs bancaires. Dans le même temps, ils subissent des procédures de dénationalisations, conduisant à l'extrême le principe d'homogénéité nationale ou idéologique. 
Les Arméniens qui arrivent en France au début des années 1920 sont donc les rescapés du génocide des Arméniens ottomans perpétré par le gouvernement Jeune Turc en 1915-1916.


Timbre bleu pour les Russes [Wikimedia commons]


Dans le même temps, la guerre consacre une nouvelle forme de contrôle de l'Etat sur les individus par la généralisation du système des passeports et des visas. Il est décidément bien loin le temps où l'on pouvait circuler librement d'un pays à l'autre. Dans "Le Monde d'hier", Stefan Zweig note ainsi: "Avant 1914, la terre avait appartenu à tous les hommes. Chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps qu'il lui plaisait, il n'y avait point de permissions, point d'autorisations, et je m'amuse toujours de l'étonnement des jeunes gens, quand je leur raconte qu'avant 1914 j'avais voyagé dans l'Inde et en Amérique sans passeport, sans même en avoir jamais vu un. [...] Ces mêmes frontières qui , avec leurs douaniers, leur police, leurs postes de gendarmerie, sont transformées en systèmes d'obstacles, ne représentaient rien que des lignes symboliques qu'on traversait avec autant d'insouciance que le méridien de Greenwich."
Le statut d'apatride apparaît alors. Est apatride celui ou celle qui ne bénéficie pas de la protection de son État. Cette situation est concomitante de l'émergence des États-nations modernes et de la disparition des empires russe, ottoman, austro-hongrois dans lesquels n'existaient que des sujets. Après leur prise de pouvoir, les Soviétiques proclament ainsi la déchéance de nationalité et de citoyenneté des Russes hors du pays, des Russes qui ne reconnaissent pas l'Union soviétique. Ces Russes sont donc sans protection étatique. (4)  
La pratique de la déchéance de nationalité sera reprise ensuite ailleurs, de l'Italie fasciste à la Turquie kémaliste, faisant de l'apatridie un problème international. En excluant de la nationalité, on prive les populations de leurs droits politiques et civiques, car comme l'écrivait Anna Harendt: "la nationalité, c'est le droit d'avoir des droits." Sans papiers, des milliers d'individus se retrouvent incapables d'attester leur identité, de se déplacer, de trouver un travail, d'ester en justice, de se marier, d'acheter un bien...
La question des papiers devient donc une des préoccupations internationales majeures au lendemain de la grande guerre. Compte tenu de l'urgence humanitaire engendrée par l'afflux massif de réfugiés, les organisations de bienfaisance russes et le Comité international de la Croix-Rouge, saisissent la Société Des Nations (SDN). Le 27 juin 1921, le Conseil de la SDN crée le Haut-Commissariat pour les réfugiés russes et nomme Nansen à sa tête. (5) Le Haut commissariat ne bénéficie que de très peu de moyens, mais il a une mission très importante qui consiste à organiser une concertation inter-étatique pour réfléchir à une position commune sur le sort des réfugiés et créer un statut pour ceux qui ne bénéficient d'aucune protection étatique. Avec le soutien des juristes russes en exil, Nansen élabore un passeport d'abord destiné aux Russes, puis étendu aux populations du Proche-Orient, en particulier les Arméniens. Le "passeport Nansen" se présente comme un document collectif, permettant à celui qui a perdu sa nationalité d'avoir un papier attestant de son statut de réfugié. Le passeport peut se déplier comme un accordéon et permet de suivre le trajet des réfugiés puisqu'on y colle les visas en fonction des parcours suivis.
Pour les pays d'accueil, l'afflux de réfugiés pose la question de la concurrence sur le marché du travail. Aussi pour compléter l'effort collectif de prise en charge des réfugiés, le Bureau International du Travail (BIT) - d'abord présidé par le socialiste Albert Thomas - se propose de devenir une sorte de chambre de compensation entre les espaces qui sont saturés de réfugiés et les pays demandeurs de main d’œuvre. Le BIT se charge par exemple de "placer" professionnellement environ 50 000 réfugiés russes.
Dans un premier temps, ces réfugiés sont plutôt les bienvenus en France. Compte tenu des pertes démographiques considérables de la guerre, "on attend de la main-d’œuvre étrangère qu'elle supplée les bras manquants , tout particulièrement dans les secteurs ingrats de l'industrie lourde que les Français tendent à délaisser au profit d'emplois plus qualifiés."[Kunth p 598] Des milliers de Russes trouvent par exemple à s'employer dans les usines Renault de Boulogne-Billancourt, au point qu'un quartier de la ville sera appelé Billankoursk
 A partir de 1924, l’État confie l'embauche étrangère à un organisme patronal - la Société générale d'immigration - en coopération avec le Bureau international du travail.
A l'échelle locale cependant, l'arrivée des réfugiés provoquent parfois des crispations. (6)

Après ces considérations d'ordre général, intéressons-nous à une famille confrontée à l'exil forcé: les Aznavourian. 
Un exemple de passeport Nansen [Wikimedia commons]


 

 * Un parcours individuel: les Aznavourian.
Le couple Aznavourian débarque à Marseille en octobre 1923. Knar Baghdassarian a grandi dans la ville ottomane d'Izmit. Mamigon - surnommé "Misha" - est lui originaire d'une bourgade située sur les marges caucasienne de l'empire russe, dans l'actuelle Géorgie. Au sein d'une troupe, ce dernier chante l'opérette. Lors d'une tournée à Constantinople, il rencontre Knar qui y termine ses études. Ils s'y marient.
Alors sous contrôle interallié, Constantinople abrite des milliers de réfugiés: des Arméniens, originaires de l'est de l'empire et rescapés du génocide, des sujets russes ayant fuit l'avancée des soldats de l'Armée rouge... Suspendus aux négociations de paix, ils attendent dans l'espoir de regagner leurs pénates une fois une résolution politique trouvée. En vain. Les victoires des forces kémalistes contraignent les minorités chrétiennes à partir. Dotés de documents d'identité très hétéroclites, ce sont alors des dizaines de milliers d'Arméniens et de Russes qui sont contraints à l'exil.
Parmi eux, les époux Aznavourian ont été durement éprouvés par les violences cataclysmique engendrées par la grande guerre. La famille de Knar (à l'exception de sa mère) vient de périr au cours du génocide, quant à Misha, il ne peut rentrer chez lui après la Révolution de 1917. En janvier 1923, Mamigon se trouve en Grèce, à Salonique, où sa troupe se produit. Knar y donne naissance à Aïda. En catastrophe, il faut partir.  En tant que "réfugiés russes" (Misha était un ancien sujet du tsar), les trois Aznavourian et la grand-mère de Knar débarquent de l'Andros à Marseille à l'automne 1923.  Mamigon s'est vu délivrer par le ministère de l'Intérieur grec un titre de voyage spécifique par le ministère de l'Intérieur grec (le certificat Nansen). Le législateur pare alors au plus pressé puisque le droit international n'a pas encore défini le statut juridique de "réfugié apatride" (seulement en octobre 1923 à l'issue de la première convention de Genève).

En remontant la vallée du Rhône, les réfugiés arméniens s'installent dans les grandes villes industrielles de l'hexagone (Marseille, Lyon...), Paris s'impose toutefois comme la destination privilégiée des nouveaux arrivants. Le couple Aznavourian y trouve un local rue de la Huchette et ouvre un restaurant: le "Caucase". En 1924, le second enfant naît, il s'appelle Charles. Avec sa sœur Aïda, les deux enfants de la balle courent les radio-crochets. Roland Avellis, chanteur masqué dans l'entre-deux-guerres, se souvient des débuts ingrats du petit Charles: "Je présidais de nombreux crochets radiophoniques, auxquels participait régulièrement un petit bonhomme avec une énorme valise  qu'il portait avec difficulté. Dans sa valise, il y avait son habit avec un chapeau claque, qu'il revêtait pour interpréter 'Pétronille, elle dansait la java'. Il me faisait tellement rire que je m'arrangeais pour lui faire gagner très souvent  le premier prix, soit 50 francs. Ce petit bonhomme, qui est maintenant immense pour le talent, c'était Charles Aznavour."
En 1940, ce dernier ne s'imagine certainement pas encore en haut de l'affiche. Missak Manouchian (7), qui a trouvé refuge chez ses parents, croit pourtant déjà très fort en lui. Il affirme ainsi dans une lettre adressée à Knar: "Charles sera l'honneur du peuple arménien et une gloire pour la France!"Bien vu.
En 1954, Aznavour interprète l’Émigrant dont il écrit les paroles aux résonances contemporaines troublantes. Il reviendra sur le thème de l'émigration dans deux autres chansons: "les aventuriers" (1963) et "les émigrants" (1986). 

Dans la cohue de l'existence / Se trouve toujours un passant / Qui n'a pas eu de ligne de chance / Et qui devint un émigrant



Au cours des années 1930, l'horizon s'obscurcit pour les réfugiés avec la crise économique internationale et la montée du fascisme, puis du nazisme. Cette décennie est celle de la crise de l'asile. La préoccupation du passeport devient de plus en plus lourde
Les autorités gouvernementales ne mesurent pas les dangers à venir et ne conçoivent pas l'afflux de réfugiés comme un véritable problème. Jusqu'à l'Anschluss et la nuit de cristal en 1938, il n'existe pas de mobilisation aussi forte que celle qui a pu exister au début des années 1920. Émerge alors la figure de l'homme impuissant face à l'omnipotence étatique (cf: "dialogue d'exilés" de Bertolt Brecht en 1940). L'individu n'est plus jugé que sur la foi d'un document et perd son humanité. 
A cet égard, le cas d'Anna Harendt est tout à fait révélateur. La philosophe explique dans un texte fameux qu'elle a été chassée d'Allemagne en 1933 parce qu'elle était juive, mais taxée de "boche" par les Français à peine la frontière passée. En 1939, elle est internée au camp de Gurs en tant qu'Allemande et donc d'ennemie potentielle, puis en tant que Juive par le régime de Vichy à partir de 1940.

Le raidissement xénophobe conduit la plupart des pays à travers le monde à fermer leurs frontières. L'antisémitisme virulent contraint les Juifs du Reich et d'Europe centrale à émigrer. La situation engendre la "crise des réfugiés". En juillet 1938, la conférence d'Evian, réunie à l'initiative du président américain Roosevelt, se solde par un échec. Aucun pays n'accepte d'ouvrir davantage ses frontière. De nombreux Juifs du Reich candidat à l'émigration se trouvent bloqués.
En avril 1939, alors qu'il est l'invité d'honneur du IXème congrès de la LICA, Léon Blum revient sur le drame en train de se nouer. L'ancien président du conseil réclame que les "réfugiés du racisme" soient assimilés à des réfugiés politiques et puissent à ce titre bénéficier du droit d'asile. "Je ne verrai rien au monde de si douloureux et de si déshonorant que de voir des Juifs français s'appliquer aujourd'hui à fermer les portes de la France aux réfugiés juifs des autres pays. Qu'ils ne s'imaginent pas qu'ils préserveraient ainsi leur tranquillité. Il n'y a  pas d'exemple dans l'histoire qu'on ait acquis la sécurité par la lâcheté, et cela ni pour les peuples, ni pour les groupements humains, ni pour les hommes."
"Vous êtes chez vous, la nuit, à la campagne. A quelques kilomètres de là éclate un cataclysme naturel, une catastrophe naturelle quelle qu'elle soit, incendie ou inondation, des hommes sont là, des femmes sont là, des enfants qui fuient à travers champs, demi-nus, tremblant déjà de froid, menacés par la faim. Votre maison est peut-être déjà pleine, c'est possible, mais quand on frappe à votre porte, vous l'ouvrez et vous ne leur demandez pour cela ni leur pièce d'état-civil ni leur casier judiciaire (...). Il n'y a là qu'humanité élémentaire, je dirais presque si les mots n'avaient pas l'air de jurer ensemble, d'humanité animale. Naturellement ils ne pourront pas rester toujours là, naturellement il faudra trouver des solutions ayant un caractère de stabilité et de durée. Mais enfin, pour l'instant, trouver un gîte plus sûr et plus durable, comment allez-vous leur refuser?"
Ici, le réfugié n'est pas celui qui doit justifier d'une cause politique, de son exil; qu'importe les raisons pour lesquelles il a fui, il est là aujourd'hui. En tant qu'humain j'ai une responsabilité personnelle,  je dois l'accueillir.

Charles Aznavour: "L'émigrant" (1954)
Toutes les gares se ressemblent
Et tous les ports crèvent d'ennui
Toutes les routes se rassemblent
Pour mener vers l'infini
Dans la cohue de l'existence
Se trouve toujours un passant
Qui n'a pas eu de ligne de chance
Et qui devint un émigrant

Regarde-le comme il promène
Son cœur au-delà des saisons
Il traverse des murs de haine
Des gouffres d'incompréhension
A chaque nouvelle frontière
Espérant enfin se fixer
Il fait une courte prière
Vers ce ciel qui l'a oublié

Regarde-le, il déambule
Sans jamais savoir ou il va
Il marche comme un somnambule
Et les gens le montrent du doigt
Le monde entier file la haine
Le ciel là-haut n'y comprend rien
Les heureux forment une chaîne
En se tenant par la main
Pas moyen d'enter dans la danse
Le calendrier a son clan
Si tu n'a pas de ligne de chance
Tu resteras un émigrant

Regarde-le comme il promène
Son cœur au-delà des saisons
Il traverse des murs de haine
Des gouffres d'incompréhension
A chaque nouvelle frontière
Espérant enfin se fixer
Il fait une courte prière
Vers ce ciel qui l'a oublié

Regarde-le, il déambule
Sans jamais savoir ou il va
Il marche comme un somnambule
Et les gens le montrent du doigt
Mais pour écouter sa misère
Le ciel un jour le fait tomber
Les bras en croix face contre terre
Pour embrasser la liberté.

Notes:
1. Même si de nombreux réfugiés ne sont ni nobles ni riches, cette émigration russe se résume souvent dans les mémoires aux aristocrates déchus ou aux riches élites culturelles (Nicolas de Staël, Stravinski ou Rachmaninov trouvent asile à Paris). Ces élites russes jouent un rôle considérable dans l'assistance à leurs réfugiés par le biais des moyens dont ils disposent.
2. En 1919, profitant de la faiblesse des autorités ottomanes, les Grecs tentèrent de "recréer" une hypothétique  "Grande Grèce" en installant des populations en Asie Mineure. Dès 1922, l'entreprise vire au fiasco
3. Les musulmans des Balkans "dits Turcs" se retrouvent expulsés de leurs terres.
4. Aujourd'hui, il y aurait dans le monde environ 12 millions d'individus concernés par l'apatridie. 
5. Le Norvégien Nansen fut un des pionniers de la recherche en milieu glaciaire comme de l'océanographie. Au lendemain de la première guerre mondiale, il s'enthousiasme pour la diplomatie wilsonienne. Tenant de la sécurité collective, il devient un fervent partisan de la Société des Nations. Il devient d'ailleurs le délégué norvégien de l'organisation en 1920.
Fin connaisseur de la Russie où il avait voyagé avant guerre, représentant d'un pays neutre, Nansen devient haut-commissaire de la SDN pour le rapatriement des prisonniers de guerre russes. En 1922, cette action de coordination lui vaut le prix Nobel de la paix et la somme de 122 000 couronnes qu'il décide de consacrer aux réfugiés. Désormais et jusqu'à sa mort en 1930, ce dernier s'emploie à coordonner l'action humanitaire, à rechercher des fonds et des pays d'accueil pour permettre la réinstallation des réfugiés.
6. Le 21 octobre 1923, dans une lettre adressée au préfet des Bouches-du-Rhône, le maire de Marseille Siméon Flaissières, pourtant socialiste et médecin des pauvres, écrit:" Depuis quelque temps se produit vers la France, par Marseille, un redoutable courant d’immigration des peuples d’Orient, notamment des Arméniens. Ces malheureux assurent qu’ils ont tout à redouter des Turcs. Au bénéfice de cette affirmation, hommes, femmes, enfants, au nombre de plus de 3 000, se sont déjà abattus sur les quais de notre grand port. Après l’Albano et le Caucase, d’autres navires vont suivre et l’on annonce que 40 000 de ces hôtes sont en route vers nous, ce qui revient à dire que la variole, le typhus et la peste se dirigent vers nous, s’ils n’y sont pas déjà en germes pullulants depuis l’arrivée des premiers de ces immigrants, dénués de tout, réfractaires aux mœurs occidentales, rebelles à toute mesure d’hygiène, immobilisés dans leur indolence résignée, passive, ancestrale. Des mesures exceptionnelles s'imposent et elles ne dépendant pas des pouvoirs locaux. La population de Marseille réclame du gouvernement qu’il interdise vigoureusement l’entrée des ports français à ces immigrés et qu’il rapatrie sans délai ces lamentables troupeaux humains, gros danger public pour le pays tout entier."
Ce témoignage est très caractéristique d'une représentation où la xénophobie le dispute aux préoccupations hygiénistes. Les peuples y sont associés à des tempéraments (ici "l'indolence orientale"). Là où certains ne voient que dangers d'autres accueillent avec humanité les réfugiés, en qui ils retrouvent une part d'eux-mêmes.
7. Manouchian naît en 1906 à Adiyaman, dans l'empire ottoman. Sa famille est décimée par le génocide. Recueilli dans un orphelinat français en Syrie, il débarque à Marseille en 1925 avant de s'installer en région parisienne.

Sources:
- Dzovinar Kévonian: "Un passeport pour les apatrides", in Les Collections de l'Histoire n°73, octobre 2016.
- Anouche Kunth: "1923, à la croisée des exils", in "Histoire mondiale de la France" (dir.) Patrick Boucheron, pp 596-600, Seuil, janvier 2017. 
- Dzovinar Kévonian:"Exilés, déplacés et migrants forcés: les réfugiés de la guerre-monde", pp 2253-2294, in "1937-1947. La guerre-monde, II" (dir. Alya Aglan et Robert Frank, Folio histoire, Gallimard, 2015.
- Concordance des temps sur France Culture avec Dzovinar Kévonian: "1919-1939: réfugiés et apatrides", 12 novembre 2016.
- Deux chansons de migrants par Aznavour et Areski. [Entre les oreilles]. 
- Schnocks n° consacré à Charles Aznavour.
- LSD "Cent ans après la révolution russe, hériter de 1917. (3/4) De l'exode à l'exil, parcours d'émigration",  série documentaire avec Catherine Gousseff.
- "Les réfugiés devraient être l'incarnation même des droits de l'homme", tribune de Dzovinar Kévonian dans Le Monde.  
- L'excellente revue Schnock dont le n°23 était consacré à Charles Aznavour.

Pour aller plus loin:
- R. Wan: "le papier d'Arménie".
- "Le vaisseau des morts" a été écrit par un mystérieux B. Traven. Il s'agit en fait d'Otto Feige ou Traven Torsman ou Fred Maruth, un Allemand qui, refusant l'assignation identitaire qu'on lui impose, adopte une multiples identités. Ce socialiste allemand, homme de théâtre s'installe au Mexique une grande partie de sa vie et y prend la défense des indiens du Chiapas.
En 1926, il fait paraître "le vaisseau des morts", dans lequel il s'intéresse aux individus privés de passeports dans l'Europe des années 1920, pour n'avoir pas choisi à temps - lorsque chacun était sommé de le faire - "sa" nation au moment des conférences internationales du lendemain de la guerre.
Ces apatrides se retrouvent comme soutiers sur ces bateaux, vaisseaux fantômes sur lesquels on travaille pour une bouchée de pain. Bateau que le capitaine saborde un jour pour toucher l'argent de l'assurance. 
"Tu ne peux pas te figurer la circulation qu'il y a chaque nuit sur toutes les frontières du monde. Ils me l'ont bien fait à moi et à toutes ces bandes de vagabonds que j'ai croisé un peu partout. Qu'y faire, on ne peut tout de même pas les tuer? Ils n'ont commis aucun crime. Leur seule faute est de n'avoir pas de passeport, de n'être pas nés, de n'avoir pas opté."

mercredi 30 mai 2012

262. R.Wan: "Le papier d'Arménie" (2012)

Le dernier album de R.Wan réserve de belles surprises, au premier rang desquelles figure le  troublant « papier d’Arménie », évocation sensible du génocide arménien. L'impeccable orchestration plonge l'auditeur dans une atmosphère ouateuse et onirique; quant au texte, il insiste sur la fragilité de la mémoire. L'éloignement dans le temps rend d'autant plus ténu les souvenirs d'un drame que les autorités turques s'emploient à nier ("une fumée de martyrs que l'armée nie en bloc"). La chanson constitue un bel hommage à une génération perdue d'Arméniens, derniers représentants d'une population présente depuis des lustres sur cette terre âprement disputée par les puissances régionales successives (le chanteur évoque tour à tour Byzance, Constantinople, Istanbul).

En quoi les massacres de 1915 se distinguent-ils des pogroms précédents? Pourquoi constituent-ils toujours une pierre d'achoppement dans les relations entre la Turquie et les communautés arméniennes de la planète?


 

***********

Entre mer Noire et mer Caspienne, Caucase et Mésopotamie, situé au carrefour des grands Empires perse, romain, byzantin, puis arabe, mongol, ottoman et russe, le royaume chrétien d'Arménie est âprement disputé depuis sa fondation au VIème siècle avant JC.
Au XVIè siècle, partagé entre l'empire ottoman et persan, il est aussi l'objet de la convoitise des Russes. Par le traité de Türkmençay de 1828, la Perse cède à la Russie toute l'Arménie orientale. Les provinces de l'ouest restent quant à elles soumises à l'Empire ottoman.
Ce dernier, en plein reflux dans la seconde moitié du XIXème siècle, perd progressivement la plupart de ses territoires européens.
Ce dépeçage constitue un véritable traumatisme pour les autorités turques contraintes de se recentrer sur l'Anatolie. Or, même dans son repli anatolien, l'Empire reste fragile puisque la question arménienne devient un des motifs d'ingérence des puissances européennes. Intéressées au partage des dépouilles de l'empire, ces dernières imposent par exemple lors du congrès de Berlin de 1878, l'octroi de mesures garantissant la sécurité des populations arméniennes. On prévoit ainsi que "les améliorations et les réformes nécessaires seront effectuées sans retard dans les provinces habitées par les Arméniens."

Dessin de Michael en couverture de  l'Assiette au beurre du 16 août 1902. Le journal anarchiste impute la responsabilité des massacres d'Arméniens au sultan Abdülhamid II (1876-1909), le "grand saigneur". En France, un puissant courant arménophile rassemble de nombreux intellectuels et hommes politiques tels que la journaliste Séverine, Anatole France, Jaurès ou Clemenceau.


 Le traité reste toutefois lettre morte, car les autorités turques redoutent que la population arménienne, qui constitue une majorité absolue ou relative dans les provinces (vilayet) de l'est, ne revendique à son tour un statut d'autonomie qui pourrait constituer un premier pas vers l'indépendance.
Dès lors, pour contrecarrer un éventuel séparatisme, les gouvernements successifs engagent une politique de redécoupage administratif et d'installation de réfugiés musulmans des Balkans et du Caucase dans les provinces arméniennes. Face à cette pression démographique, les Arméniens se dotent de partis politiques: Armenakan créé à Van en 1885, parti Hintchak (social-démocrate) fondé à Genève en 1887 et parti Dachnak à Tiflis côté russe en 1890. Ce dernier prône l'autodéfense et l'émancipation des Arméniens de l'empire ottoman. Les affrontements se multiplient dans les campagnes du Sassoun (à l'ouest du lac de Van). En 1894, pressé d'appliquer les réformes promises au congrès de Berlin, le sultan attise au contraire les haines en colportant des rumeurs de complot qui débuchent sur le massacre des Arméniens.
Les manifestations de protestation organisées par le parti Hintchak à Constantinople le 30 septembre 1895 entraînent de nouvelles exécutions. Les violences se poursuivent dans les provinces jusqu'en 1896 et se soldent par plus de 200 000 victimes. La cruauté exceptionnelle dans la mise à mort caractérise ces massacres qui contribuent par ailleurs à marginaliser un peu plus les Arméniens survivants.

Erzéroum, octobre 1895. Enterrement d'Arméniens dans une fosse commune, au lendemain des massacres.


Le mouvement des Jeunes-Turcs s'empare du pouvoir en 1908. Ses fondateurs ont créé quelques années plus tôt à Salonique le Comité union et progrès (CPU) dont le programme de 1902 prétend "établir, entre les différentes nations de l'empire, une entente qui assurerait à tous la pleine jouissance de leurs droits." Or, à l'idéal révolutionnaire initial succède rapidement un nationalisme exacerbé par la perte des derniers territoires européens de l'Empire (guerres balkaniques  de 1912-1913).
Réfugiés des Balkans pour une majorité d'entre eux, les Jeunes-Turcs  sont plus que jamais déterminés à sauver ce qui reste de l'Empire. Ils militent pour la turquification du territoire et aspirent à créer une « grande Turquie » ethniquement homogène. Pour ce faire, ils organisent de vastes déplacements des populations visant à installer des musulmans provenant du Caucase et des Balkans en Anatolie pour en renforcer le caractère musulman et turc. (1)
Or, la réalisation de ce projet risque d'être entravé par la question des minorités. Les Arméniens constituent un obstacle à la réalisation du grand ensemble "pantouranien" (de la Turquie à la Sibérie). (2)

Cette politique d'"ingénierie démographique" (cf Fuat Dündar) a de lourdes conséquences. Les tensions s'aggravent dans les vilayets orientaux en raison des expropriations menées par des réfugiés de Macédoine et de Thrace, mais aussi à cause des actes de brigandage opérés par les nomades kurdes encouragés par les autorités.
C'est alors qu'une seconde vague de massacres d'Arméniens débute à Adana aux lendemains des fêtes de Pâques. Du 14 au 16 avril 1909, les quartiers arméniens sont pris d'assaut. Les troupes régulières envoyées de Constantinople, loin de mettre un terme aux violences, y participent. Les assassinats se multiplient dans toute la Cilicie. Au total, on dénombre 30 000 victimes. Même si beaucoup attribuent la responsabilité des exactions à l'ancien régime agonisant - le sultan Abdülhamid abdique peu après -, la responsabilité des Jeunes-Turcs semble pourtant bien engagée.
En 1913, à l'issue des guerres balkaniques, le pouvoir est accaparé par le CPU qui instaure une dictature militaire dirigée par Enver, Djémal et Talaat, respectivement en charge de la Guerre, de la Marine et de l'Intérieur.

A la veille de la Première Guerre mondiale, on dénombre entre 1,5 (d'après les autorités turques) et 2 millions (selon le patriarcat de Constantinople) d'Arméniens dans l'Empire, principalement installés dans les vilayets (provinces) de Van, Bitlis, Erzurum, Sivas, ainsi qu'à Istanbul. Cliquez sur la carte pour l'agrandir.


 En février 1914, sous la pression des puissances occidentales, les autorités ottomanes signent la « réforme de l’Arménie ». Inspiré par la Russie, ce plan de réformes en faveur des Arméniens de l’Anatolie orientale, est rapidement considéré par le CUP comme un premier pas vers l’indépendance pour ces régions. Rendu caduque par l'entrée en guerre, il marque aux yeux des Jeunes-Turcs l’intrusion inacceptable des Russes dans ce qu'ils considèrent comme le « foyer turc ». Son effet sera déterminant dans la politique anti-arménienne menée en 1915.

Admiratifs de la puissance militaire allemande et convaincus de sa victoire finale, les Jeunes-Turcs (Enver Pacha, Djemal Pacha) entrent en guerre aux côtés de la Triplice à la fin octobre 1914. Ils espèrent de cet engagement des gains de territoire. Mais, très vite, la situation s'avère catastrophique pour les armées ottomanes qui subissent un très grave revers lors de l’attaque de Sarikamich (en décembre 1914-janvier 1915) contre la Russie. Cette déroute ouvre l’Anatolie aux armées du tsar. La défaite de Suez (janvier-février 1915) contre les Britanniques, et la bataille des Dardanelles aggravent encore la situation. Dans ces conditions, comme le disait Enver Pacha au consul américain, « on ne peut pas se permettre une attaque [des Arméniens] dans le dos », c’est-à-dire en Anatolie orientale.


* Origines et principales étapes des massacres:

Lors de l'offensive russe de l'hiver 1914, les territoires turco-arméniens sont envahis. La contre-offensive menée par Enver Pacha dans le Caucase se solde par un cuisant échec pour la Turquie qui perd 90 000 hommes en quelques semaines. Pour le gouvernement jeune-turc, la faute en incombe à une conspiration russo-arménienne, d'autant mieux établie selon lui que des soldats arméniens combattent dans les deux armées. Ces derniers deviennent alors des boucs émissaires pratiques dans le contexte chaotique de l'Empire en guerre.

Il semble possible de distinguer trois phases principales du génocide.
1 Première étape, policière :
 Aux lendemains de la bataille de Sarikamich en décembre 1914, l’armée identifie une poignée d'agitateurs nationalistes arméniens (comitadji) au sein de l’armée russe  et constate la désertion de quelques Arméniens des troupes ottomanes. Des rumeurs véhiculées par les Jeunes Turcs accréditent alors l'idée que les soldats arméniens désertent en masse pour s'enrôler dans les forces russes.  Dès le mois de février 1915, ces allégations servent au désarmement des soldats arméniens de l'armée turque. Affectés à des bataillons de travail, la plupart sont ensuite exécutés.

Cadavres décapités de travailleurs. Le rapport Bernau constate: "(...) les hommes d'un âge moyen et les jeunes hommes qui n'ont pas encore été égorgés, sont répandus sur les routes de l'Empire où ils cassent des pierres pour faire face aux réquisitions de l'armée, ou bien sont occupés à d'autres travaux pour le compte de l’État."


2. Dans un second temps (février 1915), le commandant Djemal Pacha décide de déporter les Arméniens de Dörtyol (point de débarquement potentiel pour les alliés) et de Zeytoun (zone de ralliement des jeunes Arméniens fuyant le service militaire) vers la province de Konya.
 Le 24 inaugure une nouvelle phase marquée par la destitution des fonctionnaires et l'arrestation des élites  d’Istanbul (avocats, médecins, journalistes, députés) déportées en Anatolie avant d'être éliminées.
La nouvelle de ces déportations provoque une véritable panique chez les Arméniens des régions orientales qui redoutent une extermination systématique. A Van, ces derniers s'empressent de dresser des barricades.
C'est alors qu'est décidée l'évacuation, d'abord limitée (9 mai 1915), puis totale (le 23) des Arméniens des provinces d’Erzéroum, Bitlis et Van. Les Russes s'emparent de cette dernière au cours du mois de mai ce qui offre un répit aux Arméniens dont certains se réfugient en Russie. Pour les autorités turques, ces départs confirment la "duplicité arménienne".

Convoi d'Arménien lors des déportations en direction de la Syrie. [photo d'Armin Wegner] (3) Selon un employé allemand du chemin de fer de Bagdad: "Pendant le transport, on volait d'abord aux déportés leur argent comptant, puis tous leurs biens. Les 4/5 des déportés sont des femmes et des enfants. Les 3/5 d'entre eux vont nu-pieds. Les déportés étaient particulièrement affligés de n'avoir pu ensevelir leurs morts. Les cadavres restent sur la route, n'importe où. Des femmes portent encore sur leur dos, pendant des journées entières, les cadavres de leurs enfants."


3. En plein repli devant l'avancée russe, les unités turques perpétuent des massacres de masse (de fin mai à août 1915). Pour l'occasion, les troupes régulières sont épaulées par les régiments kurdes de cavalerie. (4)
Sous prétexte  de déplacer de manière provisoire les populations arméniennes loin des zones de front, Talaat Pacha ordonne dans un télégramme codé (21 juin 1915),  l’évacuation de « tous les Arméniens sans exception » des provinces d'Anatolie orientale. Mais les déportations affectent bientôt (hiver 1915-1916) les provinces de l'ouest pourtant très éloignées du front.
Les rares hommes valides non mobilisés sont séparés de leurs familles et assassinés. Femmes, enfants et vieillards sont astreints aux terribles "marches de la mort", à l'issue desquelles les survivants sont regroupés dans des camps de concentration installés dans les déserts de Syrie et de Mésopotamie.
Quant ils ne sont pas massacrés dans des zones désertiques (charnier de Deir ez Zor), les orphelins arméniens sont dispersés par le gouvernement dans des foyers musulmans ou des orphelinats; les rescapées arméniennes sont quant à elles mariées à des musulmans pour leur « assimilation et instruction ».

Enfants photographiés par Amin Wegner dans le camp de Ras ul-Aïn. Un témoin oculaire évoque ces camps de concentration des déportés dans le rapport Bernau: "Il est impossible de donner une idée de l'impression que m'a causée mon voyage à travers ces campements arméniens disséminés le long de l'Euphrate (...). C'est à peine si on peut les appeler campements, car de fait la plus grande partie de ces malheureux brutalement arrachés à leurs foyers (...) sont parqués comme du bétail en plein air, sans le moindre abri, (...), très irrégulièrement nourris et toujours d'une façon plus qu'insuffisante."
 

* Combien de victimes?
Le bilan des victimes des massacres, de la déportation ou des camps  demeure un sujet très controversé et les chiffres varient considérablement selon les sources: 800 000 victimes selon les autorités turques en 1919, 1 500 000 selon certaines associations arméniennes, entre 650 000 et 1M2 de victimes pour la plupart des historiens. Des chiffres énormes puisqu'ils représentent la moitié ou les deux tiers de la population arménienne de l'Empire en 1914! 

Carte du génocide arménien (tirée du manuel d'histoire 1ère Bordas).  Des massacres sont perpétrés à l'est de Anatolie, dans les six provinces d'Erzeroum, Bitlis, Diyarbakir, Sivas, Kharpout, Trébizonde, mais aussi dans l'ouest et le centre, ainsi qu'en Cilicie. 
Les rescapés du génocide sont les Arméniens délivrés par l'offensive russe, ainsi que  la majorité de ceux vivant à Istanbul et Smyrne, en raison de la présence d'observateurs étrangers, témoins potentiels des exactions commises. (5)


* Acteurs et responsabilités.

L’acteur principal des massacres de masse est une organisation secrète paramilitaire créée par le CUP probablement en 1914: l’Organisation spéciale Teshkilat-i Mahsusa (OS). Composée en partie de prisonniers de droit commun libérés, l'organisation mène d'abord des missions sur le front russe. La débâcle militaire entraîne son repli vers l'intérieur où elle se livre à des massacres de grande ampleur.
L’armée ottomane a également déporté les Arméniens. Par la loi du 27 mai 1915, elle était en
effet autorisée, sans accord préalable du pouvoir central, à « transférer » et « à mettre un
terme, immédiatement, avec la plus grande rigueur, et en utilisant la force armée, à toute
agression ( sic) et résistance » .
Enfin, les dirigeants jeunes-turcs dont beaucoup d'entre-eux avaient été contraints d'émigrer des Balkans, ne pouvaient pas ignorer le caractère meurtrier et les conséquences des déportations sur les populations.

Il convient également de préciser que, sans pouvoir enrayer l'engrenage fatal, des familles turques ont cherché à protéger des Arméniens ou à apporter une aide matérielle aux colonnes de déportés; de même certains fonctionnaires (le vali gouverneur de la province d’Aydin, Rahmi Bey) se sont opposés ou ont résisté aux ordres du CUP.

Vers Der es Zor. Un convoi d'Arméniens lors d'une halte (photo d'Armin Wegner). Témoin oculaire des déportations, Harry Stuermer, correspondant de la Kölner gazette, raconte: "(...) il n'est pas moins certain que de toutes ces masses de personnes qui n'avaient échappé aux premiers massacres que pour être transportées ensuite, la famine, les épidémies de typhus exanthématique, les attaques fréquentes des Kurdes, les longues étapes à travers la montagne inhospitalière jusque dans les steppes et déserts de Mésopotamie et de Syrie du nord, et l'abandon là-bas à leur sort, n'ont laissé qu'un très petit nombre de vivants."


La déportation de masse des Arméniens vers des déserts où il n’y avait rien pour survivre se déroule dans des conditions terribles. Les attaques des convois,   organisées (par l’OS, l’armée ou la gendarmerie), ou spontanées de la part des populations locales, aboutissent à la mort de milliers d'individus.
Au cours d'une entrevue avec l'ambassadeur américain Henry Morgenthau, Talaat Pacha justifie ainsi la déportation des Arméniens: "Je vous ai demandé de venir aujourd'hui, commença-t-il, désirant vous expliquer notre attitude à l'égard des Arméniens; elle est basée sur trois points distincts: en premier lieu, les Arméniens se sont enrichis aux dépens des Turcs; secondement, ils ont décidé de se soustraire à notre domination et de créer un état indépendant; enfin, ils ont ouvertement aidé nos ennemis, secouru les Russes dans le Caucase et par là causé nos revers. Nous avons pris la décision irrévocable de les rendre impuissants avant la fin de la guerre. (...) Nous ne voulons plus voir d'Arméniens en Anatolie, ils peuvent vivre dans le désert (sic), mais nulle part ailleurs... [...]"

Enfin, rappelons que le contexte de guerre s'avère propice aux massacres. La guerre totale empêche toute intervention étrangère puisque, à l'exception des Etats-Unis, les grandes puissances ennemies, accaparées par les opérations de guerre, n'ont plus d'influence sur le sol turc et ne peuvent plus protéger les minorités. L'allié allemand pour sa part tend à fermer les yeux sur les massacres (au grand dam de certains ressortissants allemands présents sur place).

Corrs d'Arméniens dérivant sur l'Euphrate. Photo d'Armin Wegner. La sœur Möhring, une infirmière allemande raconte: "Pendant tout un mois, on vit des corps charriés par l'Euphrate presque tous les jours, et souvent 2 à 6 corps liés ensemble. Souvent les corps des hommes sont hideusement mutilés (les organes sexuels coupés ou d'autres mutilations de ce genre). Les corps des femmes sont éventrés. (...) Les corps échoués sur les rives sont dévorés par les chiens et les vautours.

 Qu'ils émanent de rescapés arméniens, de diplomates des puissances occidentales, de missionnaires, de ressortissants étrangers ou encore de la presse des pays neutres et des pays de l'entente, les témoignages, nombreux et convergents, rendent compte presque en direct des déportations et des massacres. Tous attestent de l'intention d'éradication de la population arménienne.


* Le classement de la question arménienne après guerre.

Après la chute du gouvernement jeune-turc (fin octobre 1918), quelques-uns des principaux dignitaires du CUP sont traduits en cour martiale à Istanbul en 1919-1920. Au cours du procès des unionistes, les quatre principaux responsables, Enver, Djemal, Talaat et Nazim sont condamnés à mort par contumace en tant que membres d'une association secrète coupable de conspiration (et non comme ministres). (6) On leurs reproche des "déportations conçues et décidées par le comité central de l'Ittihad" [CUP] et "l'extermination d'un peuple constituant une communauté distincte." L'acte d'accusation poursuit: "le point essentiel qui ressort de l'enquête ouverte est que les crimes commis lors de la déportation des Arméniens en différents endroits et époques ne sont pas des faits isolés et locaux. Une force centrale organisée, composée des personnes sus-mentionnées, les a prémédités et fait exécuter, soit par des ordres secrets, soit par des instructions verbales." A l'issue du procès, même les partisans les plus convaincus de la Turquie tiennent pour acquise la déportation, l'extermination des Arméniens et la responsabilité de l'Organisation spéciale dans ce crime.
Rapidement cependant on s'efforce d'oublier ce procès dérangeant ainsi que les crimes perpétrés par le CUP. Le contexte géopolitique de la région explique en grande partie ce revirement.  

En fuite au moment du procès, Talaat Pacha, considéré comme le principal responsable des massacres, échappe à sa condamnation à mort. Mais, le 15 mars 1921, un rescapé arménien l'assassine à Berlin. Jugé la même année dans cette ville, Soghomon Tehlirian est acquitté, sans doute en raison de l'émotion provoquée par le génocide et en raison de la nécessité pour l'Allemagne de se désolidariser de ce crime dont l'opinion internationale la juge complice. 
D'autres "vengeurs" arméniens traquent et tuent les principaux chefs de l'Ittihad, responsables des massacres (Enver et Djémal en 1922). 

 A l'issue de la guerre, le traité de Sèvres (août 1920) prévoit une Grande Arménie indépendante (7), tandis que la Turquie ottomane admet la réalité des massacres et des déportations. Elle s'engage alors à procéder à des "réparations".
Cependant, la République arménienne est dépecée avant même d'avoir vraiment vue le jour. Les vilayets de Kars et d'Ardahan sont reconquis par les forces kémalistes qui viennent de s'imposer en Turquie (traité d'Alexandropole), alors que l'Armée rouge occupe le reste du territoire en novembre 1920.
Les alliés, qui  redoutent désormais une alliance turco-bolchévique de circonstances, abandonnent alors la cause arménienne. La victoire des forces kémalistes entraîne donc l'annulation du traité de Sèvres et son remplacement par celui de Lausanne en 1923. Il n'est plus fait mention de l'Arménie ni des droits des Arméniens.
 Pour la nouvelle République turque, il n’est donc plus question de "réparations". (8) Le traité lui permet en outre d'interdire le retour des réfugiés arméniens, créant ainsi 600 000 à 800 000 apatrides contraints de s'exiler. (9)  Cette dispersion les porte vers un grand nombre de pays; les principales communautés se fixant en Amérique du Nord, en France, en Syrie, au Liban.
 Mustapha Kémal, initialement très sévère envers les responsables de la défaite et du génocide évolue. Il entend désormais s'appuyer sur les notables enrichis par la spoliation des biens arméniens pour contrer les prétentions territoriales des Alliés. Surtout, pour procéder à sa politique de "turcification" nécessaire à l'installation de l'Etat-nation, Kémal a plus que jamais besoin d'une Anatolie vidée de ses minorités ou en tout cas très encadrées.
L'objectif de juger les responsables du génocide n'est plus d'actualité. Les crimes commis entre le déclenchement de la première guerre mondiale et le 20 novembre 1922 sont amnistiés.



* Mémoires du génocide.
Dès 1915, on assiste au déni des massacres par les Jeunes-Turcs. La responsabilité des crimes avérés est rejetée sur d'autres (tribus arabes et kurdes). Les déportations sont, elles, justifiées au nom de la sécurité militaire à l'égard d'une population suspecte. Finalement, ces pratiques sont justifiées comme un mal nécessaire dans la situation périlleuse de l'Empire en guerre.
Par ailleurs, les représailles commises par les Arméniens contre les Turcs sur le front russe sont montées en épingle et servent de point de départ de la thèse des négationnistes dont certains vont jusqu'à prétendre qu'il s'agit d'un génocide des Turcs perpétré par les Arméniens... 


 Côté arménien dans l'entre-deux-guerre, les rescapés du génocide doivent vivre avec leur traumatisme. Les familles ne cessent d'évoquer les massacres qui font partie intégrante de la mémoire collective. Mais hors de la communauté, les membres de la diaspora cherchent d'abord à s'intégrer dans leurs pays d'accueil.  Les bouleversements engendrés par la seconde guerre mondiale, la perpétuation des génocides juifs et tziganes conduisent à la définition du crime contre l'humanité et à l'apparition du terme de génocide. Or, comme le rappelle Vincent Duclert, "au milieu des violences de l'entre-deux-guerres, la tragédie de 1915 n'est pas perçue dans sa singularité génocidaire. C'est la définition du crime contre l'humanité, à Nuremberg, en 1945, qui va rétroactivement questionner le passé arménien."
Une question se pose: peut-on appliquer le terme de génocide - inventé par le juriste américain Raphael Lemkin pour désigner l'extermination des juifs au cours de la seconde guerre mondiale - aux massacres de 1915? Peut-on utiliser cette qualification juridique? N'y a-t-il pas rétroactivité de ce concept?
Au delà des différences de méthode et de contexte, le massacre des Arméniens peut-être considéré comme un prototype des génocides du XXème siècle par la similitude et la simultanéité des mesures adoptées d'un bout à l'autre de l'empire, l'utilisation de moyens modernes (large utilisation du télégraphe), l'ampleur des crimes, perpétrés de façon méthodique et planifiée au nom d'une idéologie mortifère.
Par ailleurs, rappelons que la réflexion de Lemkin trouve sa source dans l'étude du procès à Berlin en 1921 de Soghomon Tehlirian, meurtrier de Talaat.
Enfin, si la notion de génocide n'existe pas en 1915, le concept est néanmoins formulé dans une déclaration des trois puissances alliées de l'Entente le 24 mai 1915 qui tiennent les autorités ottomanes et leurs agents pour responsables de "crimes contre l'humanité et la civilisation".





Un autre tournant important dans la reconnaissance du génocide intervient en 1965 lors des célébrations du cinquantenaire avec "les premières manifestations de rue en Arménie [soviétique] et dans les pays d'accueil de la diaspora, (...) dans un contexte où les crimes du passé, la Shoah notamment, commencent à intégrer la conscience collective." (cf Mouradian dans un entretien accordé au Monde)
La publication de travaux d'historiens ( en particulier "Un génocide exemplaire" de Jean-Marie Carzou) au cours des années 1970 contribue également à révéler à l'opinion publique un ensemble de faits oubliés ou occultés.
Enfin, les attentats commis entre 1975 et 1983 par certains groupes arméniens contre des diplomates turcs ou des membres de leurs familles, choquent l'opinion, mais contribuent à briser le silence entourant les massacres de 1915-1916. (10)

L’indépendance de l’Arménie en 1991, la reconnaissance du génocide arménien par la sous-commission des droits de l’homme de l’ONU en 1985, puis par le Parlement européen en 1987, une qualification identique reconnue aux massacres de Bosniaques à Srebrenica encouragent les Arméniens à réclamer avec insistance la reconnaissance du génocide par Ankara.
 Or, si les autorités turques ne contestent pas l'existence de massacres, elles n'en  sous-estiment pas moins le nombre de victimes qu'elles persistent à attribuer avant tout aux violences inhérentes au conflit mondial. Pour le ministère turc de l'intérieur de 1919, le nombre de victimes arméniennes s'élève à 800 000. Or aujourd'hui, l’État turc évalue le nombre des morts à moins de 500 000 et récuse la qualification de "génocide" à propos des massacres de 1915, niant toute intention d'extermination.
Outre le nationalisme, l'une des principales raisons du déni  se fonde sur l'opposition à toute idée d'indemnisation et de réparations pour les victimes du génocide, crime déclaré imprescriptible en 1968 par la Convention votée par l'Assemblée générale de l'ONU en 1948.

Notables arméniens de la ville de Kharpout (Anatolie orientale) arrêtés et conduits en prison en mai 1915.


La position officielle d'Ankara reste ancrée dans un récit national exempt de toute "tâche sombre" et déconnecté des recherches novatrices. Cette conception de l'histoire comme vérité officielle fonctionne comme un instrument de contrôle social et idéologique. Enseignée à l'école, elle impose une vulgate fondée sur quelques points simples:
- En collaborant avec l'ennemi russe, les Arméniens ont trahi l'empire ottoman.
- Ils seraient en outre responsables d'un nombre de victimes musulmanes supérieur à celui des victimes du génocide.
- Enfin, les revendications de reconnaissance du génocide seraient fomentées par des puissances étrangères soucieuses de dépecer la Turquie.

Au bout du compte, c'est la politique de négation d'Ankara qui incite les communautés arméniennes à réclamer la reconnaissance du génocide auprès des organisations internationales ou des États tiers afin d'exercer une pression externe sur les autorités. Aussi, de un certain nombre de pays tels que  l'Argentine, le Canada, la France, la Russie adoptent des textes reconnaissant le génocide arménien.

Ces lois mémorielles soulèvent cependant de nombreuses critiques émanant de divers horizons:
a. une majorité d'intellectuels turcs considèrent ces initiatives étrangères avec suspicion, surtout lorsqu'elles émanent d’États ayant tardé à reconnaître leurs propres responsabilités historiques (torture lors de la guerre d'Algérie en particulier).
b. le gouvernement actuel turc brandit la menace du boycott et affirme sa volonté de laisser les historiens débattre entre eux (tout en marginalisant les tenants d'une histoire dissidente).
c. enfin, de nombreux historiens considèrent que de telles lois amènent un encadrement de la recherche, contribuant donc paradoxalement à son affaiblissement.
De même, pour de nombreux démocrates turcs, par leur caractère exclusivement répressif, les lois aboutissant à la pénalisation de la négation du génocide s'avèrent contre-productives.
Pour autant, la situation n'est pas figée et on assiste à une lente évolution des mentalités en Turquie comme le prouve:
1. l'émotion inédite provoquée en Turquie par l'assassinat du journaliste Hrant Dink en janvier 2007. Ce crime fut perpétré en plein jour dans le centre d'Istanbul par un jeune nationaliste fanatisé de 17 ans. Arménien d'Anatolie, Hrant était l'un des intellectuels les plus engagés sur le front de la démocratisation de la Turquie et un partisan de la réconciliation entre Turcs et Arméniens. A la tête d'Agos (le sillon), un journal hebdomadaire bilingue (turc et arménien), il publiait des historiens turcs tels que Taner Akçam tout en critiquant l'absence de dialogue d'une partie de la diaspora arménienne avec les démocrates turcs de bonne volonté. En insistant d'autre part sur la complexité d'une société turque mélangée, Dink met à mal la double fiction sur laquelle repose la Turquie post-kémaliste: celle de n'avoir pas procédé au génocide et celle d'être un État ethniquement homogène (sans minorités kurdes, grecques, ou arméniennes). C'est aussi pour cela qu'il a été visé.
Ses funérailles rassemblèrent 100 000 personnes dont de nombreux Turcs sincèrement affectés par sa disparition.
En avril 2008, la campagne de demande de pardon initiée par 4 intellectuels turcs permet de faire de la question arménienne un sujet de débat de la politique turque.
2. la victoire des islamistes modérés en 2002 apporte une relative démocratisation avec un progrès sur la plan de la liberté d'expression, permettant l'édition et la traduction d'ouvrages, l'organisation de projets artistiques et de colloques sur les événements génocidaire", autant d'événements invitant les Turcs au dialogue et à l'introspection historique. Depuis 2009 cependant, on assiste à un raidissement du pouvoir qui fait peser des menaces de procès et d'emprisonnement sur les chercheurs et historiens.
3. Attitude particulièrement dommageable compte tenu de l'intense renouvellement historiographique sur la question du génocide de la part d'historiens turcs soucieux d'aborder en face la réalité. Leurs travaux mettent à mal l'argumentaire ressassé des autorités qui accusaient jusqu'alors les études orientées d'historiens étrangers mal intentionnés. Par conséquent, elles s'emploient à discréditer ces chercheurs tout en donnant le plus de visibilité possible aux historiens "officiels".


Notes:
1. Cette politique démographique est un projet global qui concerne une dizaine de peuples différents. Bulgares de Thrace et Roums Grecs orthodoxes de l'Empire sont forcés à émigrer, à l'inverse des milliers de musulmans des Balkans incités à s'installer dans les villages non musulmans d'Anatolie (muhadjir). La déportation générale des Arméniens au cours de la guerre s'inscrit dans ce projet de vaste programme de recomposition ethnique de l'Empire.
2. Vincent Duclerc rappelle ainsi que "le sentiment d'un Empire assiégé, menacé en Europe et dans le Caucase, nourrit une rhétorique sur l'ennemi intérieur. Au final, les Arméniens, qui passaient pour la minorité la plus fidèle, deviennent désignés comme des traîtres en puissance parce qu'ils constituent la minorité la plus nombreuse."
3. Malgré la censure exercée par les autorités, cet officier du corps sanitaire allemand, prend des dizaines de clichés au cours des déportations.
 4. Musulmans non turcs organisés en tribus, les Kurdes vivent dans les zones frontalières souvent rétives au pouvoir central. Au cours des massacres, ils sont utilisés par les jeunes-Turcs comme bras armé dans le génocide.
5. C'est dans des télégrammes codés récemment mis à jour, que Talat Pacha établit pour chaque province des « seuils » que la population arménienne ne doit pas dépasser à des dates données (12 juillet 1915, 5 août, 27 octobre...). Dans les provinces orientales concernées par la "réforme de 1914" et dont on redoute la sécession, plus un seul Arménien ne doit rester. Ailleurs, on prévoit des pourcentages de 2 % pour Alep, 5 % pour les autres régions d’Anatolie et 10 % dans les régions désertiques de Deir ez-Zor, Damas et Mossoul.
6. Dans la nuit du 1er au 2 novembre 1918, Enver, Talaat se sont enfuis à bord d'un navire allemand à Odessa, d'où ils ont gagné Berlin.
7. les provinces d'Anatolie de l'Est, majoritairement peuplées d'Arméniens avant le génocide, sont attribuées à la première république d'Arménie, née dans le Caucase russe le 28 mai 1918 après l'éclatement de l'empire tsariste.
8. En 1923, une mesure d'amnistie générale est proclamée et les minutes du procès des unionistes détruites.
9. les communautés d'Iran et de Transcaucasie (Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan), en revanche, restent stables.
10. L'attentat contre le comptoir de la Turkish Airlines à Orly en 1983 (8 morts et 55 blessés), unanimement condamné, conduit à la fin de ces actions

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les paroles ci-dessous sont une transcription, il y a donc peut-être des erreurs. Merci de nous les signaler. 


Le papier d'Arménie
Le papier d'Arménie, le passeport d'Aznavour
brûle mon ennui dans des roulis étranges.
Il brûle le souvenir d'une liste en boule
une fumée de martyrs que l'armée nie en bloc

Le papier d'Arménie assainit l'air
embrume mes nuits d'un infini mystère.
Les lambeaux s'envolent
et de liste en boule ne reste que l'auréole de Constantinople

Brûle, brûle, consume les souvenirs
que la brume de Sevan libère les martyrs.
Brûle le mystère et la fumée s'enroule
aux flammes de l'enfer des lames d'Istanbul

Le papier d'Arménie parfume tous les airs
d'une mélancolie jaillie d'une autre ère.
Il brûle mes hivers, pèse ma souffrance
souvenirs d'une terre où c'était Byzance

Brûle, brûle, consume les souvenirs
que la brume d'Erevan libère les martyrs.
Brûle les mystères et la fumée s'enroule
aux flammes de l'enfer des lames d'Istanbul

Brûle, brûle, consume les souvenirs
que le Caucase embaume, réveille les fantômes.
Brûle le mystère et la fumée s'enroule
aux flammes de l'enfer des lames d'Istanbul

Sources:
-  "Génocide arménien : le scénario". Entretien avec Fuat Dündar dans L'Histoire n°341.
- "Génocide arménien : ce que l'on sait vraiment" par Julien Gautier dans L'Histoire n°315.
- Annie et Jean-Pierre Mahé: "L'Arménie à l'épreuve des siècles", Découvertes Gallimard, 2005.
-  Anne Dastakian et Claire Mouradian: "100 réponses sur le génocide des Arméniens", Tournon, 2005. Consultable en ligne.
- Gérard Chalian et Yves Tournon: "le génocide des Arméniens", éditions Complexe, 2006.
- "Les Turcs retrouvent la mémoire", entretien avec Ahmet Insel in les collections de l'Histoire n°45, octobre2009.
- "Le génocide arménien" entretien accordé au Monde par Vincent Duclert.
- "Le génocide des Arméniens", les archives du monde, Le Monde 2, 16 avril 2005. 
- Hamit Bozarslan: "Les assassins de la mémoire arménienne", Le Nouvel Observateur hors-série "L'histoire en procès".


Liens:
- Critique de l'album "peau rouge" de R Wan, son site My Space et Facebook.

- "Le tabou du génocide arménien hante la société turque" entretien accordé par Taner Akçam au Monde diplomatique. 
- Sur Samarra, Died nous présente la BD "Medz yeghern" ("le grand mal" en arménien) de Paolo Cossi.
- Imprescriptible, site de référence sur le génocide arménien, propose une sélection de liens très précieuse.
site web conçu à l’occasion de l’année de l’Arménie en 2006-2007.
- Pearltrees sur le génocide arménien (merci Emmanuel Grange).
- Institut français de l'éducation: "le génocide arménien à l'école"
- LDH Toulon: "le génocide arménien".
- Le Monde 2: "Turcs-Arméniens, le temps du dialogue".
- " Les Petits-Enfants: paidoyer pour la Turquie de demain". Un conseil de lecture de Vservat sur son Histgeoblog.
- Autre chanson consacrée au génocide arménien: "ils sont tombés" par Charles Aznavour. Si vous connaissez d'autres titres consacrés au sujet, n'hésitez pas à nous les signaler en commentaire.
- Carte du génocide.