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dimanche 10 octobre 2010

Loca virosque cano (4), "Where the streets have no name" U2 redessine Belfast (1987).



Couverture de l'album
"The Joshua Tree"




Un titre dédié à l'Irlande en ouverture d'un album consacré à l'Amérique.

Formé en 1976 à Dublin, le groupe U2 s'est s'imposé progressivement sur la scène irlandaise durant ses 4 premières années d'existence. C'est avec "War" sorti en 1983 et particulièrement avec deux titres "New Year's day" et "Sunday Bloody Sunday", extraits de cet album, que le groupe assoit sa notoriété. Les célèbres producteurs D. Lanois, et Brian Eno se mettent aux manettes de leur album suivant "The Unforgettable fire" d'où sortiront encore des singles aux textes engagés comme "Pride"ou "Bad".



"The Joshua Tree" dont "Where the streets have no name" sera le 3ème single, est l'album de la consécration. Produit par le même duo, il confirme aussi bien la stature mondiale de la bande à Bono, qui s'est affirmée sur toutes les télés du monde lors du Live Aid de l'été 1985 (1) , et la nouvelle inspiration américaine du groupe.

L'album est encore une fois parsemé de titres très engagés qui suffiraient à faire vivre.... l'histgeobox durant plusieurs mois : "Bullet in the blue sky" dénonce l'impérialisme américain en Amérique centrale, "Red hill mining town" parle des mineurs, "Mothers of the disappeared" évoque les folles de mai en Argentine.

Livré dans un habillage noir et blanc accompagné de magnifiques photos signées Anton Corbjin (2), "The Joshua Tree" est un objet musical et artistique de très belle facture.


Couverture du single
"Where the streets have no name"
L’Irlande et son histoire politique, marquée par la partition du pays en 1921 (3), a inspiré au groupe irlandais la chanson qui les a rendus maîtres du monde du rock, des stades et les a affublés de l'image de groupe engagé. C'est en effet, avec l'évocation du Bloody Sunday de Derry qui eut lieu en 1972 dans un titre éponyme sorti en 1983 que la notoriété du groupe explosa. Avec "Where the streets have no name", U2 reprend l'étendard qui porte son identité irlandaise, en ouverture d'un album pourtant placé sous influence américaine. Techniquement, le morceau est un acte de bravoure qui le singularise au milieu des autres titres puisqu'il fallut lui consacrer 40% du temps d'enregistrement de "The Joshua Tree".(4)


Belfast : lecture d'un conflit en territoire urbain.


"I want to tear down the walls that hold me inside" : peacelines et développement séparé.

Certains diront qu'elle parle du paradis, de New York, des rues de l'Ethiopie, où Bono se rendit quelques temps avant d'écrire le texte (semble-t-il sur un sac vomitif d'Air India (5)), mais, en fait, c'est l'auteur lui même qui identifiera le territoire qui lui a inspiré la chanson d'ouverture de l'album "The Joshua Tree" : Belfast.

Dans une interview donnée au magazine "Propaganda" (le magazine du groupe (6)) la même année, le chanteur-auteur de U2, Paul Hewson, plus connu sous le nom de Bono, raconte la naissance de sa chanson. L'idée maitresse lui en est venue du sentiment de claustrophbie que l'on peut éprouver en milieu urbain, en particulier lorsque les villes vous enferment dans une image dont vous ne pouvez vous défaire, que cette dernière s'adosse à une identité socio-économique ou religieuse.


Justement à Belfast, il semble très facile de savoir si vous êtes (riche/pauvre, catholique/protestant, républicain/unioniste) en fonction de la rue dans laquelle vous vivez. C'est pourquoi Bono imagine une ville sans marquage socio-spatial dans laquelle les rues n'ont pas de noms de façon à libérer leurs habitants des carcans, des clichés et des préjugés qui entretiennent les tensions. On constate que sa réflexion n'est pas totalement dénuée de pertinence avec ces cartes de la capitale nord-irlandaise.


En rouge les quartiers à majorité protestante et vert ceux à majorité catholique.
Les unités territoriales de découpage sont des wards, des quartiers.

Certains sont séparés par des peacelines visibles en légende.

Le taux de chômage affectant les Wards. Il est souvent plus élevé en zone
catholique. On note toutefois que le bastion protestant de Shankill fait
exception.


Lorsque Bono écrit "Where the streets have no name", l'Irlande du Nord est un pays en proie à la guerre civile, bien que Londres n'ait jamais réellement qualifié les évènements qui secouent cette partie du Royaume-Uni ainsi, se limitant au terme générique de "troubles". L'opposition entre les loyalistes protestants (aussi qualifiés d'unionistes puisque fidèles à la couronne britannique), et les nationalistes catholiques (qu'on dénomme aussi républicains puisqu'ils souhaitent rejoindre la partie indépendante de l'Ile : la république d'Irlande) s'est radicalisée depuis la fin des années 60.


Les villes, Belfast, Derry, Portadown aussi bien que les bourgades sont non seulement des zones de contact entre les deux communautés mais aussi des territoires de discriminations. Le mouvement pour les droits civiques lancé à la fin des années 60 qui sera durement réprimé à Derry lors du Bloody Sunday, tirait sa légitimité et sa popularité de la revendication de l'égal accès aux emplois, logements, et droits politiques pour les catholiques.

Le bogside catholique de Derry
"vu"de la vieille ville protestante.
(Photo vservat)
Dans les territoires urbains d'Irlande du Nord, les quartiers forment des villages communautaires. Le Bogside est le quartier catholique de Derry, Sandy Row est un des quartiers protestants de Belfast. La mixité n'est pas de mise, la zone de contact entre les communautés est le territoire de tous les dangers : c'est le cas par exemple, à Belfast, entre Falls (catholique) et Shankill (protestant). Les deux "villages" sont fortement touchés par le chômage (+ de 20% de la population en 2001). Adossées l'une à l'autre, il a fallu séparer physiquement les deux entités pour limiter les violences quotidiennes et circonvenir les affrontements entre les communautés qui connaissent annuellement un pic lors des marches orangistes du mois de juillet. Edifiés pour être temporaires, d'abord simplement matérialisés par des barbelés et des chevaux de frise, d'immenses murs désignés sous le nom de "peacelines" s'élèvent à partir des années 80 à Belfast, entre autres. Ils sont souvent entourés d'un no man's land. Toujours présentes aujourd'hui, les "peacelines" consacrent l'ère du développement séparé. Certaines ont même fait l'objet d'investissements importants pour être rénovées en 2002 (7). Les murs que Bono veut abattre et qui le retiennent prisonnier (8) n'ont pas que la force des images portées par les paroles d'une chanson, ils balafrent le paysage de la ville.

La peaceline à Belfast.
(photo vservat)
Belfast : les dispositifs de
sécurité de la peaceline
(photo vservat)
Belfast : peacegate entre
Skankhill et Falls.
(photo vservat)
Belfast : Le no man's land
avant la peaceline à Shankill.
(photo vservat)

"Where the streets have no name" : L'appropriation des territoires par les communautés.


En 1987, quand sort le single "Where the streets have no name", les irlandais du nord ont encore fraîchement en mémoire les grands mouvements protestataires des prisonniers irlandais du pénitencier de Maze en 1981. Margaret Thatcher, la dame de fer, leur refuse le statut de prisonniers politiques : il se lancent alors dans un mouvement de protestation, restant nus dans leur cellule enroulés dans une couverture et faisant la grève de l'hygiène (Blanket and no wash protest). Ce mouvement se durcit en une grève de la faim dont le meneur sera le député Bobby Sands (hunger strike). Lui même et 5 de ses compatriotes y perdront la vie.


Dans l'appropriation du territoire urbain par les deux communautés, les mémoriaux, les figures des martyrs reproduites sur les murals (grandes fresques murales) transforment le paysage des rues et en constituent un marquage récurrent. On en trouve à foison dans les différents villages communautaires de Belfast, saturant parfois des pans entiers du paysage. Dans les lieux de sociabilité également, l'appartenance à une communauté s'affiche très largement et on ne les fréquente qu'en fonction de son identité politico-religieuse. Certains de ces lieux, les pubs, par exemple, furent choisis pour cible par les mouvements paramilitaires des deux camps. Il est alors évident que briser l'ensemble de ces dispositifs d'identification qui enserrent les gens dans une identité immuable et sans cesse présente au quotidien devient quasi impossible.


L'ensemble de ces dispositifs de marquage crée de véritables frontières intérieures qui entérinent et renforcent les antagonismes. La rénovation du centre ville de Belfast et sa population plus mixte irrigue finalement peu le reste de la ville. Même l'accord de paix de 1998 s'appelle de façon différente d'un côté ou de l'autre (accord de Belfast pour les unionistes, accord du vendredi saint- good Friday- pour les républicains).
Les enquêtes montrent que les contacts entre les communautés sont de plus en plus réduits (9). Aujourd'hui, la municipalité en est même réduite à proposer de plus en plus de services en doublons (postes par exemple) à la population, ultime signe que l'enfermement communautaire est resté d'actualité.






I want to run Je veux m'enfuir
I want to hide Je veux me cacher
I want to tear down the walls Je veux abattre les murs
That hold me inside Qui me retiennent prisonnier
I want to reach out Je veux tendre la main
And touch the flame Et toucher la flamme
Where the streets have no name Là où les rues n'ont pas de nom

I want to feel, sunlight on my face Je veux sentir le soleil sur mon visage

See that dust cloud disappear without a trace Voir ce nuage de poussière disparaître sans laisser de trace
I want to take shelter from the poison rain Je veux m'abriter de la pluie empoisonnée
Where the streets have no name Là où les rues n'ont pas de nom
Where the streets have no name Là où les rues n'ont pas de nom



Where the streets have no name Là où les rues n'ont pas de nom
We're still building Nous continuons à construire
Then burning down love, burning down love Puis à réduire l'amour en cendres, réduire l'amour en cendre
And when i go there Et quand j'irai là bas,
I go there with you... J’irai avec toi
(It's all i can do) (c'est tout ce que je peux faire)

The cities a flood Les villes sont submergées

And our love turns to rust Et notre amour s’oxyde
We're beaten and blown by the wind Nous sommes battus par le vent qui nous emporte
Trampled in dust Changés en poussière
I'll show you a place Je te montrerais un endroit
High on a desert plain Sur une plaine déserte
Where the streets have no name Là où les rues n'ont pas de nom
Where the streets have no name Là où les rues n'ont pas de nom



Where the streets have no name Là où les rues n'ont pas de nom
Still building Nous continuons à construire
Then burning down love Puis à réduire l'amour en cendres
Burning down love Réduire l'amour en cendres
And when i go there Et quand j'irai là bas,
I go there with you J’irai avec toi
(It's all i can do).(c'est tout ce que je peux faire)





Bibliographie / sitographie :


Sur le groupe :
http://www.u2.com
http://www.u2.com/discography/index/album/albumId/4031/tagName/Singles
http://www.u2france.com/actu/
http://www.u2achtung.com/
N° spécial du magazine "Vibrations" octobre 2010


Sur le maintien du communautarisme en Irlande :
http://www.ceri-sciencespo.com/publica/critique/article/ci16p24-30.pdf
http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=197
un article du monde diplomatique de juillet 2006


Sur les peacelines :
http://www.lab-urba.fr/articles/ballif_cultures_et_conflits.pdf


Notes :

(1) Organisé en juillet 1985, le Live Aid est un double concert à Londres et Philadelphie retransmis dans le monde entier. On est alors en pleine explosion du "charity businees" : des artistes parmi les plus connus ont déjà enregistré un disque intitulé "Do they know it's christmas?" dont les ventes sont destinées à lutter contre la famine en Afrique. Le Live Aid procède de la même logique puisque pendant la retransmission des concerts les spectateurs sont appelés à envoyer des dons. 150 millions de livres auraient été ainsi collectées suite au spectacle (le pays le plus généreux par habitant fut ... la république d'Irlande).

(2) Anton Corbjin est un des photographes les plus prisés des stars du rock. De Joy Division, à U2 en passant par Depeche Mode, de nombreux groupes ont fait appel à ses services. Sa notoriété a pris une nouvelle ampleur depuis qu'il a réalisé "Control", son biopic sur Ian Curtis, chanteur de Joy Division distingué par une caméra d'or à cannes en 2007.

(3) Le 6 décembre 1921, les principaux responsables du mouvement pour l'indépendance de l’Irlande Eamon de Valera, Michael Collins, Arthur Griffith signent le traité de Londres. Ce accord fait de l'Irlande du Sud (26 comtés catholiques) un état libre qui a la statut de dominion britannique. Au Nord, 6 comtés d'Irlande à majorité protestants restent dans le Royaume-Uni.

(4)-(5)-(6) source : wikipedia article sur la chanson (en anglais) et http://www.u2.com/discography/index/album/albumId/4031/tagName/Singles article qui met à disposition l'interview de Bono sur "Propaganda" dans laquelle il fait de Belfast la ville "où les rues n'ont pas de nom"


(8) Se référer à la 3° phrase du texte de la chanson.

(9) voir l'article du monde diplomatique juillet 2006.





jeudi 27 août 2009

178. U2 : "Sunday Bloody Sunday" (1983)

[Les membres du groupe U2 à leurs débuts; photo : Lex Van Rossen]

Il y a au moins deux sortes de chansons dont nous vous parlons sur l'histgeobox : Celles qui ne sont pas très connues mais qui nous permettent d'étudier un évènement connu et celle qui sont très connues, sans pour autant que le sujet qu'elles abordent soit connu. "Sunday Bloody Sunday" appartient bien sûr à la deuxième catégorie. Nous allons tenter de vous éclairer un peu sur ce "Dimanche sanglant" et ses origines.

D'abord quelques mots sur le groupe U2. Depuis plus de 30 ans, les 4 gars de Dublin (le chanteur Bono, le guitariste The Edge, le batteur Larry Mullen et le bassiste Adam Clayton) n'ont pas quitté le devant de la scène, n'hésitant pas à évoluer pour rester l'un des groupes les plus populaires de la fin du XXème siècle et du début du XXIème siècle. Formé en 1976, le groupe sort ses premiers singles puis deux albums au début des années 1980.
Avec l'album War, sorti en 1983, le discours de U2 se fait plus politique, plus engagé. L'album est en tête des ventes au Royaume-Uni. Parmi les chansons, "Sunday Bloody Sunday" tient particulièrement à cœur au groupe car elle évoque la situation en Irlande du Nord. Elle est écrite par Bono, leader charismatique, et The Edge, l'un des meilleurs guitaristes de sa génération. Elle sort à un moment où le conflit semble sans issue. La dénonciation reste assez vague et très poétique. Contrairement à une chanson sur le même thème de John Lennon, les tenants et aboutissants du conflit ne sont pas réellement expliqués. C'est avant tout la violence qui est dénoncée. Dans des versions plus récentes (comme celle de Slane Castle mentionnée par Bricotice en commentaire), Bono ajoute même une dénonciation de l'IRA.
Côté musique, une batterie très présente et très sèche, des allures de marche militaire. Peut être une source d'inspiration ? Le début d'un morceau d'un groupe Punk d'Ulster, Stiff Little Fingers. En 1979, ils reprennent une chanson de Bob Marley dans laquelle ils évoquent un jeune tué par un tireur à Belfast. Ça s'appelle "Johnny Was".

Libre à vous de lire toute cette histoire en détail ou de la survoler... Cliquez sur Afficher pour la faire dérouler.


Les origines du conflit nord-irlandais

Je ne vais pas remonter jusqu'au IXème siècle et au livre de Kells, protégé de la fureur des Vikings.... Mais tout de même, faisons un petit retour en arrière.
La verte Eirin a vu passer les Vikings, qui ont fondé Dublin et se sont mélangés à la population celte. Dès le XIIème siècle, des rois locaux font appel au souverain anglais Henri II Plantagenêt pour les aider contre d'autres rois. C'est le début de la pénétration anglaise sur l'île. Quelques Normands commencent à s'implanter dans l'Est de l'île. Malgré les statuts de Kilkenny (1366), ils sont progressivement assimilés à la culture gaélique. A partir de 1541, avec Henry VIII Tudor, les rois d'Angleterre prennent le titre de Roi d'Irlande et développent la colonisation. La nouvelle religion protestante créée par ce dernier suite à son conflit avec le Pape est rejetée par les catholiques au même titre que la domination anglaise. Plusieurs révoltes échouent à rejeter les Anglais. Des comtes s'enfuient même en 1607 pour cesser la lutte, privant les Irlandais de leurs chefs. La colonisation progresse, notamment en Ulster (nord).
Pendant la révolution anglaise de 1641, les Irlandais se révoltent mais sont réprimés par Cromwell. De nombreuses personnes sont massacrées et remplacées par des colons protestants, souvent originaires d'Ecosse.

[Des protestants de l'Ordre d'Orange défilent dans les rues de Belfast le 12 juillet en souvenir de la bataille de la Boyne. Ils traversent également des quartiers catholiques, ravivant des tensions entre les communautés; source]

Lorsque Jacques II, roi catholique d'Angleterre et donc d'Irlande, tente de reconquérir son pouvoir au détriment du roi choisi par le Parlement après la Glorieuse Révolution de 1688, c'est en Irlande qu'il combat. Les armées de Guillaume III d'Orange battent celles de Jacques à la fameuse bataille de la Boyne en 1690, aujourd'hui encore célébrée lors de marches par les protestants orangistes tous les 12 juillet.
En réponse à la révolte de 1798 (ayant inspiré la chanson "The Wind That Shake The Barley" qui a donné son titre au film de Ken Loach), que les révolutionnaires français ne parviennent pas à aider suffisamment malgré la tentative éphémère du général Humbert, les Anglais proclament en 1800 l'Acte d'Union entre le Royaume d'Irlande et celui d'Angleterre.
Au XIXème siècle, de nombreux Irlandais fuient la misère et la Grande Famine de 1846, notamment vers les États-Unis. L'île perd quasiment la moitié de sa population. Mais le siècle voit également la montée des revendications d'indépendance qui aboutissent à la création du Sinn Fein ("nous-mêmes") en 1905. En 1914, les Irlandais obtiennent le Home Rule, qui prévoit une certaine autonomie, mais en raison de la guerre et de l'opposition de la Chambre des Lords, il n'est pas appliqué.
A Pâques 1916, les membres du Sinn Fein et les partisans de James Connolly s'allient pour mener une insurrection au cœur de Dublin. L'insurrection échoue mais le Sinn Fein gagne en popularité et parvient à remporter les élections de 1918. Il réunit un Parlement irlandais qui proclame l'indépendance. Ce Parlement n'est pas reconnu par Londres ce qui entraine une nouvelle révolte. C'est à ce moment que nait l'Irish Republican Army ou IRA.
Après des négociations, le Traité de Londres reconnait à un État libre d'Irlande le statut de dominion au sein du Commonwealth. Mais le nord de l'île reste britannique. Une guerre civile entre Irlandais éclate jusqu'en 1923 entre ceux qui acceptent la partition (Michael Collins) et ceux qui la refusent (Eamon De Valera). Les vaincus de la guerre civile fondent le Fianna Fail qui arrive au pouvoir par la suite et rompt les derniers liens avec le Royaume-Uni jusqu'à l'indépendance complète en 1949.
Jusqu'au années 1960 et, malgré quelques attentats de l'IRA, le conflit s'apaise. Mais les discriminations dont sont victimes les catholiques vont le relancer.

Quelle est la situation à la fin des années 1960 ?


D'un côté, une forte minorité de catholiques dits "nationalistes" qui souhaitent le rattachement de l'Ulster à la République d'Irlande. De l'autre, une majorité de protestants dits "loyalistes" ou "unionistes" qui souhaitent le maintien de l'Ulster dans le Royaume-Uni. Ces derniers sont pour la plupart des descendants des colons anglais ou écossais qui ont repeuplé le Nord de l'Irlande après les massacres commis par Cromwell. Grâce à des manipulations sur les contours des circonscriptions électorales (le fameux gerrymandering qui a plutôt, aux États-Unis, pour but de permettre aux minorités d'être représentées dans les assemblées élues), le parlement nord-irlandais de Stormont est contrôlé par les Unionistes. Il en est de même pour la police, la tristement célèbre Royal Ulster Constabulary (RUC), essentiellement composée de protestants et peu soucieuse des droits des catholiques.

Est-ce une guerre de religions ? Non, plutôt un affrontement dans lequel la religion sert de marqueur d'identité. Depuis le berceau, chaque individu vit séparé de l'autre communauté qu'il apprend consciencieusement à haïr. Des murs séparent les quartiers de chaque communauté, les quartiers mixtes étant plutôt rares.

[Le 14 août 1969, des soldats britanniques interviennent pour calmer les émeutes lors de la "bataille du Bogside". C'est le début des 38 ans de l'Opération Bannière; source]

A la fin des années 1960, les "troubles" démarrent en Ulster, des affrontements opposent les deux communautés au travers de groupes paramilitaires ou de milices. En août 1969, une IRA "provisoire" se sépare de l'IRA "officielle" (qui a renoncé à la violence) pour prendre les armes. Une nouvelle génération est à l'origine de ce tournant que l'on constate dans l'IRA comme dans sa "vitrine politique", le Sinn Fein. Ils ont pour objectif la réunification avec le Sud et sont prêts à tout pour y arriver. Parallèlement, le Mouvement pour les droits civiques, d'orientation pacifiste, réclame la fin des discriminations contre les Catholiques pour le logement, le travail, dans les rapports avec la police. En 1968, une de leur manifestation à Derry, menée par Bernadette Devlin, est sévèrement réprimée par la RUC. Des attentats éclatent, perpétrés par des milices paramilitaires protestantes comme l'UVF. Les catholiques sont persécutés par des protestants peu soucieux d'égalité. Aussi, lorsque l'armée britannique intervient en 1969, c'est plus comme une force d'interposition entre deux communautés, voire une force de protection pour les catholiques. La suite est bien différente.


[L'Irlande et ses villes divisées; Cartographie : Monde Diplomatique]

1972 : Un tournant dans le conflit

Si Belfast est la capitale de l'Irlande du Nord, Londonderry est l'une des villes où la tension est la plus forte. La ville est située dans un comté de l'ouest de la province à majorité catholique. Son nom même est une insulte aux nationalistes catholiques qui préfèrent l'appeler Derry. La ville est divisée entre quartiers catholiques et quartiers protestants. Le quartier catholique, c'est le Bogside où commence pour les nationalistes le "Free Derry".
Pour protester contre les discriminations dont sont victimes les catholiques, une marche est organisée le 30 janvier 1972 (photo ci-contre; source). Elle est organisée par Ivan Cooper, leader non-violent et protestant de la NICRA. L'association des droits civiques s'inspire de Gandhi et de Martin Luther King. Créée en 1966, elle a d'ailleurs pour hymne le fameux "We Shall Overcome" chanté notamment lors de la marche de 1963 à Washington.
La protestation porte en particulier sur l'internement administratif (instauré par l'armée britannique en 1971), qui permet d'enfermer des activistes catholiques sans procès. Elle doit se dérouler à Londonderry que les catholiques appellent Derry. Les autorités l'interdisent. Le dimanche 30 janvier 1972, les parchutistes britanniques ouvrent le feu sur les manifestants prétextant des tirs de l'IRA. 14 personnes vont mourir (13 le jour-même et un des suites de ses blessures). Malgré l'enquête qui blanchit l'armée en confirmant la thèse de tirs de miliciens de l'IRA, de nombreux témoignages, y compris de militaires britanniques, sont venus mettre en doute la vérité officielle.

[L'une des victimes, Patrick Doherty, âgé de 36 ans et père de 6 enfants, photo Gilles Perres; source]

Quoi qu'il en soit, le Bloody Sunday marque un tournant. L'IRA, qui riposte quelques jours plus tard par de nombreux attentats, voit ses rangs se gonfler en même temps que les pacifistes peinent à faire entendre leur voix. A partir de ce jour, l'armée britannique n'est plus du tout perçue comme force d'interposition. Cette année 1972 est l'année la plus meurtière du conflit avec près de 500 morts dont une majorité de civils. Le gouvernement britannique dissout le parlement nord-irlandais et reprend l'administration directe de la province. L'armé britannique compte alors plus de 25 000 hommes dans le cadre de l'opération "Bannière" entamée en 1969 (c'est la plus longue opération de l'armée puisqu'elle ne cesse qu'en 2007, mais c'est une autre histoire).
Il faut attendre la fin des années 1990 pour que le débat reprenne sur les responsabilités du massacre. Une enquête officielle a été menée à l'instigation du Premier Ministre Tony Blair en 1998. La commission n'a toujours pas livré ses conclusions qui sont attendues pour l'automne 2009. Ses auditions se sont d'abord déroulées dans la ville-même de Derry puis à Londres pour que les soldats témoignent avec plus de sérénité. Consultez le site de la Commission d'enquête (in english).

Post Scriptum : En juin 2010, la commission d'enquête conduite par Lord Saville a rendu ses conclusions après 12 ans de travaux. Le rapport établit la responsabilité des parachutistes qui ont tiré sur des civils qui fuyaient. Elle blanchit les victimes des accusations portées par les militaires et entérinées par une première commission qui avait couvert les agissements des paras. Les victimes n'avaient pas de grenades ni d'armes. La commission qualifie les faits de meurtres illégaux ouvrant la possibilité à des poursuites, notamment contre le fameux "soldat F" ayant tué au moins quatre personnes ce jour-là. Le Premier Ministre David Cameron a qualifié le massacre d'"injustifié" et "injustifiable". Voyez ci-dessous sa déclaration et retrouvez de nombreuses informations sur le site du Guardian.

[photo ci-contre : monument aux victimes du Bloody Sunday dans le Bogside; source]

Et maintenant place à la musique !




Découvrez la playlist Bloody sunday avec U2


...This song is not a rebel song
This song is Sunday Bloody Sunday

I can't believe the news today Je ne peux pas croire les infos aujourd'hui
I can't close my eyes and make it go away. Je ne peux pas fermer les yeux et les oublier
How long, how long must we sing this song? Combien de temps, combien de temps devrons nous chanter cette chanson ?
How long, how long? Combien de temps ? Combien de temps ?
'Cos tonight Parc'que ce soir
We can be as one, tonight. Nous pouvons ne faire qu'un, ce soir

Broken bottles under children's feet Des bouteilles cassées sous les pieds des enfants
Bodies strewn across the dead-end street. Des corps jonchant les impasses
But I won't heed the battle call Mais je ne tiendrais pas compte des appels à la guerre
It puts my back up, puts my back up against the wall. Je dois m'appuyer le dos contre le mur

Sunday, bloody Sunday. Dimanche, dimanche sanglant
Sunday, bloody Sunday.
Sunday, bloody Sunday.
Sunday, bloody Sunday.
Oh, let's go.

And the battle's just begun Et la bataille vient juste de commencer
There's many lost, but tell me who has won? Beaucoup ont péri, mais dis-moi qui a gagné ?
The trenches dug within our hearts Les tranchées sont creusées dans nos coeurs
And mothers, children, brothers, sisters Et des mères, des enfants, des frères, des soeurs
Torn apart. Séparés

Sunday, bloody Sunday.
Sunday, bloody Sunday.

How long, how long must we sing this song?
How long, how long?
'Cos tonight
We can be as one, tonight.
Sunday, bloody Sunday.
Sunday, bloody Sunday.

Wipe the tears from your eyes Essuie les larmes de tes yeux
Wipe your tears away. Essuie tes larmes
I'll wipe your tears away. J'essuierai tes larmes
I'll wipe your tears away.
I'll wipe your bloodshot eyes. J'essuierai tes yeux injectés de sang
Sunday, bloody Sunday.
Sunday, bloody Sunday.

And it's true we are immune Et il est vrai que nous sommes immunisés
When fact is fiction and TV reality. Quand les faits sont de la fiction et la télé la réalité
And today the millions cry Et aujourd'hui des millions pleurent
We eat and drink while tomorrow they die. Nous mangeons et buvons alors qu'ils mourront demain

The real battle just begun La vraie bataille vient juste de commencer
To claim the victory Jesus won Pour revendiquer la victoire que Jésus a gagné
On...

Sunday, bloody Sunday
Sunday, bloody Sunday..

[Traduction E.A.]

Dès février 1972, Paul et Linda McCartney sortent une chanson avec leur groupe, les Wings. La chanson s'appelle "Give Ireland Back To The Irish". Elle est logiquement interdite par la BBC...
La même année, un autre ex-Beatles (ayant comme McCartney une lointaine ascendance irlandaise), John Lennon, a également écrit une chanson portant le titre "Sunday Bloody Sunday" dont les paroles sont plus explicites sur le drame et son origine. Lennon est sans nuance et on pourrait l'accuser de racisme ("Remettez les Anglais à la mer !). Sur le même album intitulé Some Time in New York City, la chanson "The Luck Of The Irish" est aussi consacrée au conflit.

Well it was sunday bloody sunday C'était un dimanche sanglant
When they shot the people there Lorsqu'ils ont tué des gens là-bas
The cries of thirteen martyrs
Les pleurs de 13 martyrs
Filled the free derry air Emplissaient l'air du Derry libre
Is there any one amongst you Y a-t-il quelqu'un parmi vous
Dare to blame it on the kids ? Qui ose rendre responsable des enfants ?
Not a soldier boy was bleeding Pas un soldat ne saignait
When they nailed the coffin lids! Quand ils clouèrent les couvercles des cercueils

Sunday bloody sunday
Bloody sundays the day!

You claim to be majority Vous affirmez être la majorité
Well you know that its a lie Vous savez bien que c'est un mensonge
You're really a minority Vous êtes vraiment une minorité
On this sweet emerald isle Sur cette douce île d'émeraude
When stormont bans our marches Quand Stormont interdit les marches [Le gouvernement provincial dominé par les protestants]
They've got a lot to learn Ils ont beaucoup à apprendre
Internment is no answer L'internement n'est pas la solution [L'internement administratif mis en place depuis 1971]
It's those mothers turn to burn! Ce sont ces mères qui se consumment

Sunday bloody sunday
Bloody sundays the day!
Sunday bloody sunday
Bloody sundays the day!

You anglo pigs and scotties Vous cochons d'Anglais et d'Ecossais
Sent to colonize the north Envoyés pour coloniser le Nord
You wave your bloody union jack Vous avez agîté votre putain d'Union Jack [le drapeau britannique]
And you know what it's worth! Et vous savez ce qu'il vaut
How dare you hold to ransom Comment osez-vous faire du chantage
A people proud and free A un peuple fier et libre
Keep ireland for the irish Garder l'Irlande pour les Irlandais
Put the english back to sea! Remettez les Anglais à la mer !

Sunday bloody sunday
Bloody sundays the day!

Well, its always bloody sunday C'est toujours ce putain de dimanche sanglant [bloody peut vouloir dire à la fois sanglant et putain]
In the concentration camps Dans les camps de concentration
Keep Falls Road free forever Garder Falls Road libre pour toujours [Rue principale du quartier catholique de Belfast]
From the bloody english hands De ces mains britanniques ensanglantées
Repatriate to britain Rapatriez vers la Grande-Bretagne
All of you who call it home Tous ceux d'entre vous qui l'appellent maison
Leave Ireland to the Irish Laissez l'Irlande aux Irlandais
Not for London or for Rome ! Pas à Londres ou à Rome ! [Peut être une manière de renvoyer dos à dos les extrémistes protestants et catholiques ?]

Sunday bloody sunday
Bloody sundays the day!

[Traduction E.A.]

Le rappeur-slammeur new-yorkais Saul Williams a sorti une version très réussie du morceau de U2 en 2007.
  • Le meilleur moyen de comprendre ce dimanche sanglant est de regarder le remarquable et bouleversant film Bloody Sunday de Paul Greengrass sorti en 2002. C'est une fiction, mais les évènements sont minutieusement reconstitués presque minute par minute. On suit notamment Ivan Cooper qui organise la marche. Voici un extrait.