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samedi 15 juin 2024

"Dos courbé" de Chiens de paille : un titre de rap sur l'immigration italienne en France et l'italophobie.

Originaire de Cannes, le groupe de hip-hop Chiens de paille, composé par du rappeur Sako (Rodolphe Gagetta) et du producteur Al (Sébastien Alfonsi), officia de 1992 à 2010. Publié en 2001, le deuxième album du groupe, intitulé Mille et un fantômes, comprend le morceau "Dos courbé", dont les paroles narrent l'émigration d'une famille italienne qui trouve refuge en France dans les années 1920. Les rappeurs se sont sans doute inspirés de l'histoire des aïeux de Sako, qui quittèrent Schigano, près du lac de Côme, pour la Provence. (1) Ces "quelques lignes pour se souvenir" nous donnent l'occasion de nous intéresser à l'histoire de l'immigration italienne en France. 

Le courant migratoire des Italiens à destination de la France débute à partir des années 1860, pour se maintenir pendant pratiquement un siècle. À partir de 1901, ils forment la colonie d'étrangers la plus importante en France, devant les Belges. Plusieurs vagues migratoires transalpines se succèdent ensuite, alimentées par chaque nouvelle crise.

"Ça commence dans les années trente
L'Italie fasciste affiche ses litanies racistes
Qui n'est pas pour est contre. Soit on s'aligne, soit ils alignent
"

De nombreux Italiens fuient avec l'arrivée au pouvoir de Mussolini, qu'il s'agisse d'adversaires déclarés (les "fuorusciti") ou de populations persécutées, durement frappées par la réaction fasciste et patronale après le "bienno rosso", les deux années (1919-1920) d'agitation sociale profonde. Militants des organisations de gauche (anarchistes, socialistes, communistes), syndicalistes, opposants politiques fuient la répression qui s'abat alors. A côté de ces réfugiés politiques, une majorité d'émigrants fuient la misère et la pauvreté. Dans un premier temps, ce sont surtout des paysans et ouvriers des régions du nord (Piémontais, Lombards, Vénétiens) et du centre de l’Italie (Toscans, Emiliens) qui partent.

Le choix de la France s'explique par la proximité géographique et culturelle, mais aussi par les opportunités d'emplois à pourvoir. Enfin, la présence d'une importante colonie italienne laisse espérer un accueil plus facile. Pour beaucoup de réfugiés politiques, la France représente la patrie de la Révolution, de la Commune et des droits de l'homme. De nombreux militants bannis par les fascistes, privés de leur travail, trouvent asile en France, tout autant pour trouver un emploi que pour échapper aux persécutions. Les motivations politique et économique des départs se superposent donc très souvent.

"Des familles assistent à l'exil massif puis, prises de panique, s'avisent
Chacun quitte sa ville, jette les reliques de sa vie dans une trop petite valise
À pied, on se risque sur les pistes de montagne via Modane depuis Varese
Puis, la peur aux tripes, on passe à l'Ouest, entre pics et falaises
"

La saignée démographique que représente la Grande guerre en France pose d'importants problèmes de main-d’œuvre alors qu'il faut reconstruire le pays. Dans ces conditions, un traité de Travail entre l'Italie et la France, conclu par le gouvernement Nitti en 1919, facilite l'émigration italienne. L'article 1 autorise les travailleurs et leurs familles à "entrer librement dans le pays de destination qui n'exigera à cet effet aucune autorisation spéciale". Par ailleurs, le patronat tente de pallier à la pénurie de travailleurs en s'appuyant sur la Société Générale d'Immigration, chargée du recrutement grâce à des antennes installées en Italie. La majorité des émigrés entrent cependant en France, de manière autonome; une tendance qui s'accroît après l'accession au pouvoir de Mussolini. L'émigration coûte chère. Pour les plus pauvres, il faut se débrouiller et tenter de franchir les Alpes, à pieds, dans des conditions difficiles et dangereuses.

Émigration italienne par régions 1876-1915.jpg: PramzanItalie par régions sans noms.svg

Il s'agit bien d'un "exil massif", déjà ancien, puisqu'on estime qu'un million huit-cent mille individus franchissent les Alpes entre 1873 et 1914. Lors du recensement de 1911, ils sont 420 000. La baisse du nombre d'actifs au lendemain de la guerre, l'arrivée des fascistes au pouvoir, les besoins de main d’œuvre en France au lendemain de la guerre, tout concourt à donner des dimensions gigantesques au phénomène. (2) Avec l'instauration de quotas d'entrées sur le sol américain, la France devient le principal pays d'accueil de l'émigration italienne. En 1931, les immigrés transalpins sont 808 000 en France, voire un million en incluant les saisonniers et clandestins, soit 7% de la population hexagonale. (3)

"Pour que les petits s'apaisent, on s'applique au rêve de revenir au bled, mais ni les mômes, ni leurs mères ne s'y prennent"

Si au début, des immigrés envisagent une installation provisoire, un exil temporaire, caressant l'espoir d'un retour au pays, quand la situation politique et économique le permettrait, beaucoup ne se font guère d'illusion comme le suggère la fin du premier couplet. Pour les immigrés "économiques", le retour reste envisageable, mais il est impossible pour les Fuorusciti, car synonyme de prison ou de relégation. Ces derniers se raccrochent à l'effondrement rapide du fascisme. Or, non seulement le régime dure, mais il se renforce au fil des années, à coup de propagande et de violences.

Certes, le régime fasciste incite au retour à partir de 1938, tandis que les tensions grandissantes placent les Italiens de France dans une situation délicate, avec l'entrée en guerre probable de leur pays natal contre leur pays d'accueil. Le second conflit mondial interrompt même l'émigration transalpine. Pour autant, la tendance générale n'est pas remise en cause et les départs l'emportent généralement sur les retours. 

"Ils savent l'avenir en d'autres terres dans la nuit qu'ils observent, les hommes s'en obsèdent
N'aspirent en eux-mêmes qu'à retrouver un bout de sol fertile et ouvert - quête de vie nouvelle
De quoi tirer un peu de force pour que les petits poussent. Un peu de confort pour leurs épouses
"

La misère ne laisse guère de choix et pousse les candidats au départ sur les routes. Les besoins de main d’œuvre en France sont importants tout au long des années 1920. Les Italiens occupent d'abord les métiers pénibles et mal payés que refusent les nationaux. Ils travaillent en tant que saisonniers agricoles, égoutiers, paludiers, mineurs, maçons, manœuvres sur les chantiers d'aménagement (routes, barrages, chemins de fer...). Les femmes travaillent dans la couture, l'entretien, le ménage. Pour des raisons de proximité géographique et d'offres d'emplois, deux tiers d'entre eux s'installent d'abord dans le Sud-Est de la France, en Provence (Alpes-Maritime, Var, Bouches-du-Rhône), dans les régions lyonnaise et stéphanoise, dans les Alpes. En 1911, ils représentent par exemple le quart de la population marseillaise. Au fil du temps, les industries de l'agglomération parisienne, les mines du Nord et de la Lorraine attirent de plus en plus, tandis que dans le Sud-Ouest, beaucoup s'emploient dans des tâches agricoles.

"Les nôtres sont de braves gens" se disent-ils, "les nôtres ont bon cœur"
Prions le Seigneur pour un monde meilleur, que les braves gens ne soient pas tous pauvres – prions le Seigneur
"Prions le Seigneur pour que nos mômes connaissent l'ailleurs, qu'ils mangent comme les autres, prions le Seigneur"
Et les gens d'ici se doutaient que les vents tourneraient
Qu'un jour se trouverait où les prières stopperaient
Qu'un jour tout près sonnerait la fin de ces gens au dos courbé
"

Tous aspirent à une vie décente, "un monde meilleur", pour leur famille, leurs enfants. Pour "que les braves gens ne soient pas tous pauvres", il ne semble pas y avoir d'autre issue que de quitter l'Italie. La foi permet de ne pas désespérer, d'endurer la douleur de l'exil et du saut dans l'inconnu, jusqu'à ce qu'un jour les prières soient exaucées et qu'il ne soit plus nécessaire de quitter sa patrie. Il faudra  tout de même attendre les années 1950 et le "miracle italien" pour que l'émigration régresse, avant de se tarir au cours des décennies suivantes.

"Entre ironie réac’ et a priori, leur présence terrorise
Ça passe, en théorie, tant qu'on ignore que leur nom rime avec Cannelloni
Terre de "on dit". Là où ils n'espèrent qu'un toit, leurs mœurs n'inspirent que froideur
Leur Christ fait peur, esprits railleurs, on les nomme Christos parce que trop prient
Ils n'ont rien d'autre sauf la rage des affamés
Cette flamme qu'il faut soigner de peur de voir l'espoir venir à faner
"

Le problème de l'accueil et de l'intégration des Italiens à la société française se pose très vite. Réfugiés politiques ou immigrés "économiques" ne jouissent d'aucune protection particulière de la part des autorités françaises. Ils dépendent donc du bon vouloir des gouvernements, qui peuvent les expulser à tout moment.

L'arrivée des immigrés italiens nourrit des représentations condescendantes de ces populations, désormais souvent désignées sous les termes méprisants de "macaroni" ("Cannelloni" dans le morceau) ou "ritals". Des stéréotypes tenaces se forgent alors. L'image de l'Italien manieur de couteau se répand, alimentant la chronique des faits-divers, contribuant à ce que "leur présence terrorise". L'Italien est envisagé comme fondamentalement différent. Buveur, bavard, parlant avec les mains, exubérant, l'Italien est accusé de tous les maux. Trop frugal, il se contente de pattes, une habitude alimentaire bien saugrenue pour les palais français. La religiosité de nombreux immigrés italiens déroute. Leur piété, démonstrative et caractérisée par les processions publiques, irrite et passe pour superficielle aux yeux des catholiques français. Au moment où la société française connaît une rapide sécularisation, ils ne trouvent pas davantage grâce auprès des laïcs, qui les désignent à Marseille sous le terme méprisant de "Christos". (4)

L'animosité à l'encontre des immigrés italiens s'accuse en période de crise économique. D'aucuns leur reprochent d'accepter des salaires de misère et de représenter une concurrence déloyale sur le marché du travail. La "concurrence" italienne se limite pourtant aux travaux les plus durs, largement délaissés par les nationaux, sauf lors des périodes de crise. Ainsi, lors de la Grande dépression, ces tâches ingrates et difficiles constituent une sorte de refuge pour les ouvriers français, privés de leur emploi. Dans ce contexte, les secteurs ordinairement abandonnés à la main d'œuvre étrangère sont de nouveau convoités. Les tensions atteignent leur paroxysme lors du massacre des salines d'Aigues-Mortes, en 1893. Considérés comme des étrangers inassimilables, ils subissent alors quolibets et insultes.

"Les propriétaires les haïssent. Aussi gras et aigri qu'eux sont las et faiblissent
Savaient-ils ce dont on est capable lorsqu'on a faim soi-même face à un fat assez riche ?
Si les vœux des uns sont confus, ceux des autres ne font pas de doute
Pensant que chaque friche est un crime, un péché contre des gens affamés
Ils se voient déjà à bêcher, à retourner le sol le dos courbé
"

Avant de quitter l'Italie, de nombreux émigrants travaillaient la terre, mais l'archaïsme structurel du monde rural et la mauvaise intégration aux circuits marchands, plongent les campagnes dans une crise profonde. La misère ne laisse guère d'autre alternative que de "voler ou émigrer", selon la formule de Mgr Scalabrini, évêque de Plaisance. Une fois arrivés en France, les paysans cherchent à retrouver un métier agricole. Le travail est mal payé, physique, d'autant plus pénible que les saisonniers, les métayers, les fermiers se trouvent sous la coupe d'un propriétaire terrien cruel.

"Là-bas, au pays, la misère grandissait, jetait quantité de familles aux vents de l'hiver, aux langues de vipères
Malgré ce que les gens disaient, les champs d'ici valaient leurs champs viciés mais, maintenant exilés
Ils y avaient tant misé qu'ils y avaient leurs jambes vissées
"

Le mythe du retour s'estompe vite. Une fois installés dans le pays d'accueil, la plupart des immigrés décident de rester et de retrouver un métier en lien avec ceux qu'ils pratiquaient de l'autre côté des Alpes. C'est notamment le cas de ceux qui  pratiquaient les activités agropastorales et forestières.

"Le soir, les chants renaissaient. Leurs langues ne visaient que les landes laissées
C'est ainsi qu'ils ont reconstruit un peu de là-bas, ici, comme un banc d'essai
Leurs paumes se creusaient comme les mômes naissaient
Des mômes élevés dans l'amour de ce pays, frère du leur, blessé

Confrontés au déracinement et au mal du pays, les Italiens de France s'emploient dans les premiers temps à entretenir le souvenir de leur région d'origine. "C'est ainsi qu'ils ont reconstruit un peu de là-bas, ici". Pour faciliter leur installation en France, beaucoup s'appuient sur leurs compatriotes déjà installés et sur le réseau associatif qu’ils ont créé. Grâce à cette aide, les réfugiés peuvent trouver plus facilement un domicile, un travail, de l'aide, des lieux de sociabilité (cafés et restaurants), un minimum de solidarité. A l'école, les enfants apprennent le français. L'acculturation va bon train. Leurs parents cherchent à les élever "dans l'amour de ce pays, frère du leur", car la proximité culturelle des deux "sœurs latines" facilite l'intégration des jeunes générations. Face à l'adversité et l'hostilité d'une partie des Français, il devient essentiel de se créer des appuis. Aussi, les nouveaux venus poursuivent-ils leurs activités militantes au sein d'organisations politiques françaises, en particulier le PCF, ou dans le cadre de la lutte syndicale, notamment au sein de la CGT. Dans les milieux ouvriers, ces structures contribuent à faciliter l'installation dans le pays d'accueil, même si une conjoncture économique défavorable peut briser ces solidarités ouvrières.  

Ainsi, la crise économique des années 1930 alimente un regain d'Italophobie et s'accompagne de mesures protectionnistes sur le marché du travail. En 1932, des dispositions sont prises pour restreindre l'emploi de la main-d’œuvre étrangère, avec l'instauration de quotas. Au même moment, le régime fasciste cherche à empêcher l'émigration. Des milices sont installées aux frontières. Mussolini émet des protestations contre l'accueil que les autorités françaises offrent aux opposants au régime (en réalité, contrôle et répression vont bon train). Il s'emploie à soustraire l'importante colonie italienne en France à l'influence des fuorusciti, en plaçant les associations communautaires sous son contrôle. De leur côté, les autorités françaises reprochent au régime fasciste de préserver "l'italianité" de la communauté italienne en France et d'empêcher son absorption dans la société française. Dans le contexte anxiogène de la marche à la guerre, "l'importance de l'implantation italienne dans le pays est considérée comme une menace pour la cohésion nationale; campagnes de presse, brochures agitent le danger de la colonisation par l'intérieur." (source E) Le 12 novembre 1938, un décret-loi impose une carte de travail pour les étrangers et autorise l'assignation à résidence ou l'internement des individus susceptibles de porter atteinte à la sécurité.

Puis le temps a passé, que reste t-il de ces temps harassés ?
Comme la terre s'est tassée, s'est effacée l'ombre avancée de leur sombre odyssée
Dans la traîne des années se perdent les valeurs nées de carrières de labeurs
Et nous, on se croit propriétaires de ce qu'offre l’Éther
Dans nos cœurs, les pleurs des Christos s'éteignent; soixante dix ans s'achèvent

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l'émigration italienne reprend. Dans le cadre de la reconstruction, elle est d'ailleurs encouragée par l'accord de main d'œuvre franco-italien de 1947. Au fil des ans, les arrivées ralentissent au point de se tarir au début des années 1960. Désormais, les Français d'origine italienne sont devenus "invisibles" ou bénéficient de représentations positives. Plusieurs facteurs expliquent cette tendance. Avec l'essor du tourisme, l'Italie est devenue une destination recherchée, ce qui, indirectement, a modifié le regard porté sur ceux qui en émigrèrent. Aujourd’hui, les plats de la péninsule ont été largement adoptés, au point que macaroni et pizza figurent sur des tables hexagonales. Le sport, le cinéma (la Dolce Vita), la mode (avec le dynamisme d'une culture couturière qui permit l'essor de Prada ou Dolce Gabana), la musique (festival de San Remo) ont sans doute eu leur part dans cet attrait nouveau pour la péninsule, quitte parfois à créer un imaginaire un brin fantasmé.

Je fais la prière que ma grand-mère ignore ce que les siens deviennent
De là-haut, qu'elle ignore qu'on accueille nos pairs comme on l'a accueillie hier
Et s'il n'en retient qu'un, qu'il retienne ce texte, mon petit frère
J'ai honte parce que je suis fier quand, pliant sous le poids de mes affaires certains soirs
Je revois ces gens aux dos courbés couvrir les champs de notre histoire..
"

Dans le dernier couplet, Sako en appelle à ses aïeux, mais aussi à son petit frère, comme pour signifier la nécessité de transmettre et perpétuer l'histoire familiale, afin de savoir d'où l'on vient. Le narrateur se love dans l'ombre portée par ses aïeux, "ces gens aux dos courbés". Tout au long du texte, le travail de la terre a servi de métaphore filée. Ici, il est question des "champs de notre histoire". La graine semée dans le sillon pousse, si on s'en occupe. La mémoire enfouie se conserve, à condition d'être transmise et exhumée.

{Refrain}
Nous aussi, on a dû parvenir à partir, soif de future
Pleins de sutures, nos cœurs suppurent tant de haine, pères de tumultes
Quelques lignes pour se souvenir parce que l'insulte dure

Arrivés en France pour travailler et/ou fuir le fascisme, les Italiens, au même titre que les autres populations étrangères, subirent le racisme et la xénophobie. Les discriminations dont ils furent victimes perdurent encore aujourd'hui, mais à l'encontre d'autres populations étrangères. ("On accueille nos pairs comme on l'a [la grand-mère] accueillie hier"). Depuis les années 1970, avec l'arrivée d'autres migrants, originaires d'autres continents, les Italiens sont présentés par l'extrême-droite française comme des immigrés exemplaires, qui travaillent "dur et bien", sous-entendu pas comme les nouveaux venus... Depuis le milieu des années 2010, la crise des migrants nourrit le discours xénophobe de l'extrême-droite populiste en France, comme en Italie. L'immigration, clandestine ou légale, est présentée comme une menace, une invasion, tandis que les migrants sont considérés comme des parias par les gouvernements européens. Le mythe du grand remplacement s'installe. L'arrivée au pouvoir de l'extrême-droite en Italie témoigne d'une forme d'amnésie. Dans le pays qui a inventé le fascisme, nombreux sont ceux qui feignent d'ignorer l'importance qu'eut l'émigration. "De la manière la plus banale qui soit : en oubliant qu’ils ont été des immigrés quelques décennies plus tôt. Ils ont passé l’éponge sur le passé, comme le font tous ceux qui ont amélioré leur situation économique et sociale", déplore Erri de Luca. 

Seul l'engagement sincère des associations et des bénévoles pour l'accueil, l'éducation des demandeurs d'asile, permet de sauver l'honneur d'un continent oublieux de son histoire, et pourtant durement affecté par des guerres et des crises qui jetèrent sur les routes des dizaines de millions d'Européens soucieux d'échapper à la misère et la mort. 


Notes :

1. Dans une interview accordée à l'Abcdrduson, Sako explique : "La raison de cet exode, nous ne le connaissons pas vraiment. Nous pensons qu'ils fuyaient les chemises brunes." (...) "Je pense que mon père fait partie de ces gens qui croyaient que pour être acceptés des français, il fallait presque devenir plus français que les français eux-mêmes. Il ne parlait jamais de l’Italie, ni des raisons qui ont poussé mon grand-père à venir ici, puis à s’éloigner de la famille. Ils sont allés jusqu’à franciser leurs prénoms, renoncer à parler italien à la maison, tout ça."

Italien par son père, Sako doit son blase à l'ouvrier anarchiste italien Sacco, condamné à mort avec Vanzetti dans les années 1920, alors que les États-Unis sombrent dans la red scare, une vague d'anticommunisme primaire. 

2. « Sur la période 1921-1926, on compta 760 110 Italiens qui émigrèrent en France, dont une population active de 438 200 personnes » (source G), pour travailler principalement dans le bâtiment (90 000), l'agriculture (65 000), la métallurgie lourde (30 000) et les mines (28 000).

3. Avec la crise économique des années 1930 et par le jeu des naturalisations, ce chiffre baisse, puisque l'on dénombre 720 000 Italiens en 1936.

4. L'Italophobie est aussi alimentée par la conjoncture politique et les relations officielles entre les la France et l'Italie. Prenons quelques exemples:

- La course aux colonies et la fièvre nationaliste nourrissent la xénophobie. En 1881, avec le traité du Bardo, la Tunisie passe de la tutelle italienne à celle de la France. Alors que des soldats français entrent dans le Vieux-Port de Marseille pour célébrer le nouveau protectorat, des sifflets provenant du siège d'une société italienne déclenchent de violentes échauffourées, connues sous le nom de "Vêpres marseillaises". Elles se soldent par trois morts et une vingtaine de blessés. 

- De même, l'alliance de l'Italie avec les Empires centraux, l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, à partir des années 1880, transforme les immigrés transalpins en ennemis potentiels. Le 25 juin 1894, l'assassinat du président de la République Sadi Carnot par Caserio, un apprenti boulanger anarchiste italien, attise la haine.  Plus que jamais, les Italiens sont vus comme des envahisseurs, pris à partie, violentés. Cette "France hostile" (Laurent Dornel) convainc des migrants à rentrer au pays. 

5. Giorgia Meloni, la première ministre italienne, assimile l'immigration à l'insécurité et la criminalité. Un discours raciste se banalise dans la péninsule. L'Italie est devenue une des principales portes d'entrée de l'Europe pour des migrants qui accostent sur les côtes dans des conditions souvent dramatiques.

Sources :

 A. "Sako :«Nous sommes parfois spectateurs de nous-mêmes»", interview de Sako par l'abcduson, 6 février 2006.

B. "Comme un Italien en France" [Jukebox]

C. "«Macaronis», «Ritals» : quand les migrants italiens étaient, eux aussi, victimes de racisme.", The Conversation, 24 janvier 2023.

D. "Les Italiens en France : jalons d'une migration" [Musée de l'histoire de l'immigration]

E. Guillen Pierre. "Le rôle politique de l'immmigration italienne en France dans l'entre-deux-guerres. In: Les Italiens en France de 1914 à 1940." Sous la direction de Pierre Milza. Rome : École Française de Rome, 1986. pp. 323-341. (Publications de l'École française de Rome, 94) 

F. "Comme des Italiens en Suisse : L'Italianita", Histoire vivante sur la RSR. 

G. Nicolas Coursault : "Les Fuorusciti, mais qu'est-ce donc?"

H. La chanson traditionnelle par thème : la grande guerre (italie-infos.fr)

lundi 15 avril 2024

Les mutations de la société française en chansons, des années 1950 aux années 1980.

Un épisode consacré aux transformations de la société française des années 1950 aux années 1980. Pour fil conducteur, utilisons la chanson populaire qui peut être parfois l'observatoire privilégié de la société. Art du quotidien, elle parle de la vie, des tâches domestiques, du travail, des familles, des amours, de la sexualité, des rapports de genres, des discriminations, d'à peu près tous les sujets de préoccupation de l'humanité... Les paroliers cherchent généralement à être en prise avec leur temps. Ils offrent alors une entrée originale et pertinente pour aborder nos sociétés contemporaines, leurs mutations constantes, tout en variant les points de vue. 

La France sort exsangue de la Seconde guerre mondiale. Les bombardements ont provoqué de nombreuses destructions d'infrastructures, d'usines et de logements. En 1961, Bourvil interprète "C'était bien (le petit bal perdu)", une remémoration nostalgique de ces temps difficiles où tout était à reconstruire. "C'était tout juste après la guerre, / Dans un petit bal qu'avait souffert. / Sur une piste de misère, / Y'en avait deux, à découvert. / Parmi les gravats ils dansaient / Dans ce petit bal qui s'appelait / Qui s'appelait (3X). / Non je ne me souviens plus / Du nom du bal perdu."

Les problèmes de ravitaillement sont nombreux ce qui vaut au ministre Paul Ramadier, le surnom peu charitable de "ramasse-miettes". Le rationnement ne prend fin qu'en 1949. L'immense effort de reconstruction, accéléré par l'aide américaine du plan Marshall, permet de sortir de cette période de vache maigre pour entrer de plain-pied dans ce que Jean Fourastié nomme les Trente Glorieuses, presque trois décennies de forte croissance économique et de plein-emploi. Le nombre de paysans diminue et l'exode rural bat son plein. L'urbanisation s'accélère. De grands ensembles apparaissent dans les banlieues des grandes villes pour accueillir de nouveaux habitants. La France s'industrialise et le nombre d'ouvriers augmente. Le manque de main d’œuvre pousse les autorités à faire appel à l'immigration étrangère. Pour les nouveaux venus, les conditions de vie sont précaires. La chanson "le bruit et l'odeur" rappelle avec justesse le rôle fondamental joué par les travailleurs immigrés dans la reconstruction de la France, ainsi que l'accueil teinté de xénophobie de la part des populations autochtones. "Qui a construit cette route? / Qui a bâti cette ville? / Et qui l'habite pas ? / A ceux qui se plaignent du bruit / A ceux qui condamnent l'odeur / Je me présente / Je m'appelle Larbi, Mamadou / Juan et faites place / Guido, Henri, Chino Ali je ne suis pas de glace".

L'augmentation du niveau de vie permet aux Français d'entrée dans la société de consommation.  Les ménages s'équipent et se dotent de toute une panoplie d'objets plus ou moins utiles, ce dont se moque Boris Vian dans sa "Complainte du progrès" en 1956. "Viens m'embrasser / Et je te donnerai / Un frigidaire / Un joli scooter / un atomixer / Et du Dunlopillo / Une cuisinière avec un four en verre / Des tas de couverts et des pell'à gâteaux".


Avec la baisse du temps de travail, les Français peuvent également désormais pratiquer des loisirs et partir en vacances, pourquoi pas au bord de la mer, comme la famille Jonasz. Si l'on se fie à la date de naissance du chanteur, on peut estimer que ces vacances se déroulent à la fin des années 1950 ou au tout début de la décennie suivante, à une époque où la croissance économique permet aux familles modestes d'accéder à leur tour au tourisme de masse et aux "vacances au bord de la mer", à condition de ne pas faire d'écarts.

De 1945 jusqu'à la fin des années 1960, une femme a en moyenne 2,5 enfants contre 1,5 avant la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs facteurs l'expliquent. Les couples se retrouvent après des mois de séparations. La perspective d'un monde en paix et prospère incite également à procréer, même si toutes les naissances ne sont pas désirées. Avec la "La loi de 1920" (1966), Antoine revient sur les grossesses subies et la détresse de familles trop nombreuses. Une situation qui s'explique par l'impossibilité d'accéder aux moyens de contraception ou d'avorter. "Elle habite avec ses 9 enfants / De biais ce n'est pas même un appartement / Le mari on ne le voit pas souvent / Et pourtant / On leur a appris à fonder une famille / Faire autrement leur serait difficile / Au mariage c'était le seul but dans la vie / Et pourtant / Chaque année un autre enfant naissait / Comment auraient-ils pu l'éviter / Il y a 365 nuits dans une année / Et pourtant".

Le baby-boom entraîne un rajeunissement de la société française. Le nombre de lycéens et d'étudiants s'accroît énormément. A partir des années 1960, la jeunesse s'autonomise et développe sa propre culture avec ses codes, ses vêtements (mini-jupe, jeans), sa manière de parler, sa musique (rock). Le grand concert organisé place de la Nation à Paris le 22 juin 1963 par Europe 1 voit triompher la génération yéyé et "L'idole des Jeunes": Johnny Hallyday. L'affirmation de cette culture jeune suscite l'incompréhension des "croulants" et des commentaires d'une rare nullité. Dans le Figaro, Philippe Bouvard s'interroge:" Quelle différence entre le twist de Vincennes et les discours d’Hitler au Reichstag si ce n’est un certain parti-pris de musicalité ?" En 1964,Pierre Gilbert, chansonnier aujourd'hui oublié, raille "Les yéyés". "C'est Johnny qui a commencé / Mais lui s'contente pas de hurler / Dans sa douleurou sa colère / Il s'roule, il s'tape les fesses par terre / Comme un cocker qui des vers".

Une nouvelle tranche d'âge semble faire son apparition: l'adolescence dont les représentants entendent remettre en cause le carcan scolaire, professionnel et parental, ne supportant plus de s'entendre dire "Fais pas ci, fais pas ça" (1968). "Viens ici, mets toi là / Attention prends pas froid / Ou sinon gare à toi / Mange ta soupe, allez, brosse toi les dents / Touche pas ça, fais dodo / Dis papa, dis maman / Fais pas ci fais pas ça".

Cette jeunesse est aussi parfois plus contestatrice. Lors du mouvement étudiant de mai 1968, lycéens et étudiants réclament davantage de libertés et de reconnaissance. Evariste s'en fait l'écho dans sa chanson "La faute à Nanterre" (1969) "Y'en a marre du capitalisme / Y'en a marre du paternalisme / Y'en a marre du foutu gâtisme / Ce n'est qu'un début continuons le combat / Y'en a marre du bureaucratisme / Y'en a marre du conservatisme / Y'en a marre du foutu gaullisme / Ce n'est qu'un début continuons le combat". Avec retard, la loi tente de s'adapter à ce coup de jeune. En 1974, le droit de vote et la majorité sont abaissés à 18 ans. En 1975, la mixité scolaire devient obligatoire dans les établissements scolaires publics.

Au cours de la période, les femmes partent à l'assaut de la société patriarcale environnante. Avec l'augmentation du travail salarié féminin à partir de la fin des années 1960, elles revendiquent et obtiennent des droits nouveaux, conduisant à une plus grande émancipation à l'égard des hommes. Une loi de 1965 reconnaît la possibilité pour les femmes de travailler et d'avoir un compte bancaire sans l'autorisation de leur mari. En 1970, l'autorité paternelle est remplacée par l'autorité parentale conjointe. Cette même année, le MLF multiplie les actions visant à atteindre une véritable égalité homme-femme. "L'Hymne des femmes" entonné lors des manifestations est un appel à se tenir debout. De haute lutte, elles arrachent à l'Etat le droit de disposer de leur corps par la légalisation de la contraception en 1967 et la possibilité d'avorter par la loi Veil de 1975. Avec "la pilule d'or", Sœur sourire compose une ode au petit comprimé qui change la vie des femmes. "Face au problème de la démographie / Des nations surpeuplées, des affamés d'Asie / La pilule peut enfin / Lutter contre le destin / Gens comblés, gens saturés / Puisse-t-elle nous inquiéter? / La pilule d'or / Est passée par là / La biologie a fait un nouveau pas / Seigneur, je rends grâce à toi". 

Malgré la persistance des inégalités, notamment professionnelles, les femmes accèdent à des métiers, dont elles étaient jusque là écartées. En 1983, une loi sur l'égalité professionnelle interdit la discrimination en raison du sexe. Avec Michel Sardou, la caricature a en revanche de beaux jours devant elle. "Femme des années 80, mais femme jusqu'au bout des seins / Ayant réussi l'amalgame de l'autorité et du charme / Femme des années 80, moins Colombine qu'Arlequin / Sachant pianoter sur la gamme qui va du grand sourire aux larmes / Être un PDG en bas noir, sexy comme autrefois les stars / Être un général d'infanterie, rouler des patins aux conscrits / Enceinte jusqu'au fond des yeux qu'on a envie d'appeler monsieur / Être un flic ou pompier d'service et donner le sein à mon fils". ("Être une femme")

Les modèles familiaux se transforment. La famille traditionnelle composée d'un couple avec enfants coexiste désormais avec les familles monoparentales ou recomposées. Le nombre de naissances hors mariage et de séparations explose. En 1973, La chanson "les divorcés" de Michel Delpech perçoit les mutations à l’œuvre en décrivant une séparation apaisée entre deux anciens époux. Deux ans plus tard, la loi de 1975 autorise le divorce par consentement mutuel. "On pourra dans les premiers temps  / Donner la gosse à tes parents / Le temps de faire le nécessaire / Il faut quand même se retourner / Ça me fait drôle de divorcer / Mais ça fait rien, je vais m'y faire".


Les taux de natalité et l'indice de fécondité des femmes françaises baissent. Le baby boom de l'après-guerre, suivi d'une chute du nombre de naissances, s'est transformé en papy boom. Les Nonnes Troppo le constatent dans le "quadrille du troisième âge". "Tous les dimanches après l'office / On va faire un tour à l'hospice / On y retrouve tous les p'tits vieux / C'est vrai qu'ils y sont tellement mieux / Ils préféreraient voir leurs enfants, / Arrières petits déjà bien grands / Qui pensent à eux affectueusement / Vissés devant l'école des fans".

Sur le front économique et social, la situation se dégrade très fortement. Les Trente glorieuses cèdent le pas aux Vingt piteuses. Le ralentissement de la consommation, le choc pétrolier provoquent un processus de désindustrialisation. L'emploi ouvrier entame une hémorragie qui dure encore. Le chômage, marginal jusqu'alors, s'installe durablement. En 1978, "Il ne rentre pas ce soir" d'Eddy Mitchell narre le licenciement d'un employé et les conséquences sur sa vie familiale. "Le grand chef du personnel / L'a convoqué à midi. / J'ai une mauvaise nouvelle / Vous finissez vendredi / Une multinationale / S'est offert notre société / Vous êtes dépassé

Et, du fait, vous êtes remercié / Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir / Il ne rentre pas ce soir, oh / Il s'en va de bar en bar / Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir / Il ne rentre pas ce soir".

Une frange très importante de la société tire le diable par la queue et ne survit que grâce au Revenu Minimum d'Insertion, créé par une loi de 1988, ou grâce aux associations caritatives. En 1985, Coluche fonde les Restos du cœur. Son complice Jean-Jacques Goldman lui compose "la chanson des restos", dans laquelle il s'adresse à ceux qui n'ont rien. "Moi, je file un rencard à ceux qui n'ont plus rien. Sans idéologie, discours ou baratin / On vous promettra pas les toujours du grand soir / Mais juste pour l'hiver à manger et à boire / A tous les recalés de l'âge et du chômage / Les privés du gâteau, des exclus du partage." 

Jusque là courtisés et indispensables à la reconstruction du pays, les travailleurs immigrés deviennent des parias avec le retournement de la conjoncture économique. A partir de 1974, les autorités décident de fermer les entrées à l'immigration de travail. Dans "Lily", Pierre Perret insiste sur le fait que les immigrés sont cantonnés dans des emplois durs et pénibles. "Elle a déchargé des cageots, Lily / Elle s'est tapée les sales boulots, Lily / Elle crie pour vendre des choux-fleurs / Dans la rue, ses frères de couleur / L'accompagnent au marteau-piqueur". Désormais, les immigrés sont contraints de choisir entre le retour au pays ou l'installation définitive en France. Pour faciliter leur intégration, le droit au regroupement familial est reconnu en 1976. 

 A l'aube des années 1990, les difficultés sociales suscitent des tensions et aggravent le racisme dont sont victimes les populations immigrées. Le discours xénophobe décomplexé du Front national de Jean-Marie Le Pen séduira bientôt une part croissante des électeurs.

lundi 26 septembre 2022

Quand Woody Guthrie empêchait la poussière de retomber sur les sinistrés des Grandes Plaines.

Woodrow Wilson Guthrie – qui doit ses prénoms au futur président démocrate, naît le 14 juillet 1912 à Okemah, Oklahoma, dans une famille plutôt aisée.  Très vite, le malheur s’acharne sur les Guthrie. En 1919, Clara, la sœur aînée de Woody, meurt brûlée par l’explosion d’une citerne à carburant. Peu après, sa mère Nora, présente des signes de faiblesse mentale (elle est atteinte d’une maladie nerveuse dégénérescente : la chorée de Huntington), dont elle mourra après de longues années d’internement. Les affaires du père, Charles, agent immobilier, périclitent rapidement. En 1927, la maison familiale est ravagée par le feu, ce qui oblige les Guthrie à se réfugier à Pampa, au Texas (en pleine pampa).  

 

Au cours de ces années de formation, Woody apprend l’harmonica, puis la guitare. Il se produit dans les rodéos et les fêtes locales. Comme tant d’autre, il entame une vie de hobo, de vagabond, se déplaçant à travers le pays sur des trains de marchandises. Cette vie d’errance et de danger lui inspire « Hard travelin’ ». « J’ai emprunté les trains trépidants, vous savez bien, / J’ai emprunté les voies de garage, le long des routes / C’te vieux salaud de juge, y m’a foutu en cage : 90 jours pour vagabondage / J’ai parcouru un rude chemin, vous savez bien… » 


Pour se nourrir, il vend des journaux à la criée, cueille des fruits, travaille sur les chantiers… En complément, il joue et chante partout où il passe : dans les rues, les foires, les cafés, les bals… Lors de ses pérégrinations, Guthrie fait connaissance avec le monde ouvrier et syndical américain. Le chanteur s’épanouit au sein de cette camaraderie militante et s’engage définitivement en faveur des couches les plus populaires de la population, s’imposant au fil des années comme le chantre de l’Amérique des laissés pour compte.

A la fin des années 1920, les Grandes Plaines connaissent de profondes transformations. L’herbe à bison, qui permettait de conserver une certaine humidité dans le sol, disparaît au profit de grands labours. Des pluies conséquentes permettent d’obtenir de bonnes récoltes céréalières, au prix d’une très forte érosion des sols. En 1929, le krach de Wall Street sème chômage, misère et désolation. A la grande dépression qui s’abat sur tout le pays s’ajoute dans les Grandes Plaines une succession de calamités naturelles terribles. La sécheresse frappe pendant quatre années, puis des vents violents arrachent la terre arable de sols si érodés qu’ils deviennent poussière. Le 14 avril 1935, le "grand orage de poussière" s’abat sur Pampa. Guthrie décrit avec une précision journaliste l’évènement dans une de ses chansons justement intitulée The great dust storm.  « Le quatorzième jour d’avril 1935 / La plus violente tempête de poussière de l’histoire a rempli le ciel. On pouvait voir cette tempête de poussière arriver. Les nuages étaient noirs comme la mort et, d’un bout à l’autre de notre puissante nation, elle a laissé une trace indélébile. » De 1935 à 1938, une succession de tempêtes de poussière ravage le Dust Bowl (« bol de poussière »), une vaste région s’étendant au Texas, à l’Oklahoma, au Kansas, au Tennessee et à la Géorgie. 


Des familles entières, privées de la moindre récolte, ruinées, n’ont d’autres choix que de partir vers la prospère Californie, dont les migrants espèrent cueillir les fruits. Or, le chemin vers ce « pays de cocagne » est semé d’embûches. Le drame des Okies, contraints de fuir les plaines arides inspire à Guthrie - qui a lui-même quitté le Texas pour Los Angeles - un recueil de chansons intitulé « Dust-Bowl Ballads ». Les dix ballades qui le composent, constituent autant de témoignages poignants sur les tempêtes et leurs conséquences dramatiques.

 Talking dust bowl blues adopte le point de vue du migrant désargenté; contraint de fuir les orages de poussière. Ici, il troque sa misérable ferme contre une Ford en direction la côte ouest. Dans Blowin’ down the Road, Woody chante : « Je m’en vais là où la poussière ne souffle jamais (…) Je m’en vais là où la tempête de poussière jamais ne souffle, souffle, souffle / Et je ne vais pas me laisser maltraiter comme cela ! » « Dust can’t kill me » insiste également sur la volonté farouche de résister aux éléments. La tempête a tué le reste de la famille, les enfants, la récolte, mais pas le narrateur, dont on comprend qu’il s’agit d’un Okie.

Arthur Rothstein, Public domain, via Wikimedia Commons

Le titre le plus marquant du recueil est sans doute Tom Joad, inspiré des « Raisins de la colère » de Steinbeck. Après avoir écouté le morceau l'écrivain aurait lancé: "L'espèce de petit salaud! En dix sept couplets, il a résumé toute l'histoire d'une œuvre qui m'a pris deux ans à écrire." Les paroles résonnent comme un testament. "Partout où un nouveau né pleure et crie, / partout où les gens ne sont pas libres. / Partout où les hommes se battent pour leurs droits, / c'est là où je serai maman,  / C'est là."

Ecrites à la première personne, « I’m a dust bowl refugee », « I ain’t got no home in this world anymore », « Dust pneumonia blues » mettent l’accent sur la souffrance individuelle du déporté. Dans cette dernière, Guthrie précise: " Je suis allé voir le médecin et il m’a dit : « Mon fils, tu as la pneumonie de la poussière et tu n’en as plus pour longtemps. »" Le groupe Mongo Jerry en a fait une reprise plutôt réussie.

Avant de pénétrer en Californie, les Okies se trouvent bloqués dans une sorte de poste-frontière : le Port of Entry. Les policiers y vérifient les identités et refoulent tous ceux qui n’ont pas un contrat de travail. Guthrie composent en leur honneur « Do-ré-mi ». Il chante. « La Californie est un jardin d’Eden, / un paradis à habiter ou à regarder, / mais croyez-moi ou pas, / Vous ne la trouverez pas si chaude que ça / Si vous n’avez pas le do-ré-mi. » (l’argent en argot)

Conteur né. Dans « So long, it’s been good to know you », un prêtre et ses ouailles sont surpris par la poussière en plein office. « Le pasteur ne pouvait plus lire un mot de son texte. / Il referma ses lunettes, prit la collecte et dit : Adieu, ravi de vous avoir connus.»

 

On l’aura constaté Guthrie est un conteur né, dont l’œuvre est d’autant plus précieuse qu’elle porte un regard plein d’empathie sur des populations maltraitées. Elle constitue un complément idéal à l’œuvre de Steinbeck ou aux clichés si émouvant de Dorothea Lange.

Sources:

-Jacques Vassal: "Folksong", Albin Michel, 1984.

- Dorian Lynskey:"33 révolutions par minute. Une histoire de la contestation en 33 chansons", vol. 1, Editions Payot, 2012.

- "Woody Guthrie" [émission "Pop, etc", sur France Inter].

- "De la poussière et des hommes", série documentaire de Ken Burns consacrée au Great Dust Storm (disponible en streaming sur Arte.fr jusqu'au 29/8/2023).

lundi 14 mai 2018

345. Les années Thatcher en chansons 2: la ville fantôme.

Lors des élections nationales de 1979, le National Front et le British Movement subissent une déroute. La défaite incite alors les deux formations britanniques d'extrême-droite à changer de stratégie en se tournant vers la rue et les cultures populaires. La musique est particulièrement affectée par l'essor de la xénophobie, en particulier le mouvement skinhead qui connait alors de profondes transformations.


Le premier volet de la série est à lire ici.

The Specials (via Wikimedia Commons).
* Skinheads.
Dans le sillage du courant mod's, un premier mouvement skinhead  émerge à la toute fin des années 1960. Ces premiers skins arborent des cheveux courts - mais pas intégralement rasés - des chemises immaculées, des pantalons  tenus par des bretelles, enfin des "doc Marten's" impeccablement cirées. "Ce style ouvriériste marquait une appartenance revendiquée au monde du travail tout en voulant susciter, par son aspect soigné, une certaine forme de respect." (source D: Gildas Lescop)
 "Dépositaires d'une partie de la culture des rude boys jamaïcains", ces skinheads vouent un amour sans borne aux musiques noires afro-américaines (rythm'n'blues, soul) ou caribéennes (ska, rocksteady, early-reggae), donnant naissance à des danses chaloupées. Traditionnellement hostiles aux autorités ou forces de l'ordre, les skinheads se rassemblent en groupes excentriques et métissés. Après quelques mois d'existence, le mouvement finit toutefois par péricliter. (1)

Une seconde génération de "skinheads" émerge une dizaine d'années plus tard, à la fin des seventies. Ces skins, dont les crânes sont désormais rasés à blanc, adoptent une panoplie vestimentaire inédite: t-shirt aux couleurs de l'Union jack, jean's délavé sur lequel viennent battre des bretelles pendant le long des jambes, enfin de hautes paires de « paraboots » coquées. Les "nouveaux" skinheads, qui affectionnent les sons bruts et directs du street punk ou de la musique oi!, prennent l'habitude de se percuter sur  des pogos endiablés.
Britanniques, ouvriers et fiers de l'être comme leurs prédécesseurs, ces "nouveaux" skins ne partagent en revanche pas les goûts musicaux, esthétiques ou "politiques" de leurs prédécesseurs. Pour Gildas Lescop (source D), "la « révolte skinhead » exprimée par la oi ! restera alors moins une lutte de classe qu’une lutte de déclassés, une simple contestation, une crispation issue des angoisses et des réflexes de défense des rejetons d’une classe laborieuse en crise et désorientée assistant, sans pouvoir s’y résoudre, à l’effacement de leurs repères identitaires traditionnels." 
Au grand dam de la plupart des groupes de oi!, l'emprise de l'extrême droite sur une partie de ce second mouvement skinhead se concrétise à partir de 1979. Défait électoralement, le National Front engage une intense campagne de séduction par l'intermédiaire de sa section de jeunesse qui investit stades de foot et salles de spectacle. Certains concerts de punk comme ceux de Sham 69 deviennent des démonstrations de force pour les skins d'extrême droite. En dépit de ces manifestations spectaculaires, les tentatives de récupération des groupes de street punk ou de oi! échouent. Le National Front appuie alors la création de groupes issues de ses propres réseaux tels Screwdriver dont les chansons véhiculent un message ouvertement raciste. En réponse aux concerts organisés par Rock Against Racism, les groupes "pro-NF" se produisent dans le cadre de festivals estampillés Rock Against Communism. En marge de ces rassemblements, le "paki bashing", l'agression des immigrés pakistanais, fait rage. Les déprédations des bandes de skins conduisent bientôt les grands médias à assimiler l'intégralité du mouvement skinhead et de la oi! aux groupuscules xénophobes. 

 * 2 Tone et revival ska.
Dans ces conditions, les skinheads "canal historique", consternés par l'infiltration de l'extrême-droite, n'ont que mépris pour ceux qu'ils nomment boneheads, "les têtes d'os".  Pour Jerry Dammers, organiste et leader des Specials (2), une réaction s'impose. "Il s'agissait de déclencher la révolution. J'ai eu le sentiment qu'il fallait participer à la scène [skinhead] et la transformer, pour qu'elle ne soit pas associée à l'extrême-droite."
La riposte est d'abord musicale."En 1976, il y avait peu de musiciens noirs et blancs qui jouaient ensemble sur scène. Tout à coup, il y a eu les Specials", se souvient Red Saunders, l'homme à l'initiative de Rock against Racism. (cf: source A p 58)
Habillés de costumes cintrés à la mod, arborant les chapeaux pork pie des premiers chanteurs de ska jamaïcains, the Specials proposent une version britannique revigorante du ska jamaïcain. Dans leur sillage, plusieurs formations originaires des Midlands ou de l'east-end londonien telles The Beat (de Birmingham), The Selecter (Coventry) ou Madness participent au revival ska. Terriblement excitante, cette musique possède l'urgence du punk, tout en étant dansante (moonstomp).

Wiki C
"Les Specials (...) ont beau ne pas rater une occasion de mettre en exergue leur haine du racisme (et de Margaret Thatcher), leurs concerts dégénèrent souvent en émeute, en raison de la présence des membres du British National Party (...) et de francs-tireurs fascisants." (source C: P. Auclair p 2606) Lors d'un concert à la Brunel University, une bande de skinheads se met à hurler  "sieg heil". Des membres du groupe se ruent alors dans la salle pour évincer les fauteurs de troubles. De retour sur scène, le groupe entonne Doesn't make it alright, une chanson antiraciste. De la sorte, les Specials se débarrassent des skins encombrants.
En 1978, après une tournée calamiteuse en première partie de Clash, Dammers décide de fonder son propre réseau de distribution de disques et de concerts qu'il nomme Two-Tone, pour bien signifier qu'il se réclame d'un mouvement aux origines mixtes. Pour logo, l'ancien étudiant en art imagine un damier blanc et noir accompagné d'un personnage hybride, fruit de la fusion entre un skinhead et un rude boy jamaïcain: Walt Jabsco. En juillet 1979, The Specials obtiennent un tube avec Gangsters, un titre calqué sur Al Capone de Prince Buster. Grâce à ce succès, le label 2 Tone peut signer Madness, the Beat, Bad Manners, Rico Rodriguez, the Selecter.
Produit par Elvis Costello, le premier album éponyme des Specials sort en octobre 1979. Les chansons reflètent parfaitement l'état d'esprit des habitants  d'un pays gangréné par le racisme et d'une île au bord de l'explosion.  A l'aube de la révolution conservatrice, les grandes villes anglaises connaissent de très fortes tensions sociales que Magaret Thatcher ne tardent pas à exploiter.

* Ghost town
Lorsqu'elle accède à la tête du gouvernement, le 4 mai 1979, Margaret Thatcher est déjà très expérimentée. A 54 ans, elle a déjà occupé des postes politiques importants. Ministre de l’Éducation de 1970 à 1974 dans le gouvernement d'Edward Heath, Thatcher a ensuite succédé à ce dernier à la tête du parti conservateur en 1975. La fermeté de son caractère lui vaut très tôt le surnom d'"Iron lady". Dès son entrée au 10 Downing Street, la "dame de fer" s'emploie à mettre en œuvre un programme en rupture avec le post war consensus. (3)
   
Au fil des concerts, Dammers observe avec effarement le délabrement complet de certains quartiers pauvres des grandes villes anglaises, à commencer par Coventry, sa ville d'origine. Dans cette ville martyre de la seconde guerre mondiale au tissu industriel déprimé, le chômage touche de très nombreux des habitants, en particulier l'importante population d'origine antillaise. "A Liverpool, tous les magasins étaient condamnés, tout fermait. On pouvait sentir la frustration et la colère du public... Il était évident que quelque chose allait très mal." (source A: Lynksey p64)

Andrew Walker (walker44) CC BY-SA 2.5 , via Wikimedia Commons
La grave récession que connait le Royaume-Uni est aggravée par les conséquences des mesures d'austérité adoptées par Thatcher. Pour cette dernière, les Anglais doivent abandonner leurs habitudes "d'assistés" et prendre leur destin en main. Dans son esprit, il s'agit de favoriser systématiquement l'initiative privée, la dérégulation, tout en réduisant la place occupée par l’État dans l'économie britannique comme y invitent les théoriciens de l'école de Chicago. Dans cette conception, "l’État minimal" doit prélever le moins d'impôts possible et réduire ses interventions à quelques domaines de première importance telles que la police ou la défense nationale. Dès son accession au pouvoir, Thatcher supprime toutes les mesures de contrôle des prix et des salaires, dérégulant les mouvements de capitaux et engageant une première vague de privatisation dans le domaine des transports. Les résultats de cette politique ne se font pas attendre. Le chômage concerne désormais deux millions huit cent mille personnes, en particulier les jeunes.


En 1981, la situation des Specials n'est guère plus engageante que celle de l'Angleterre. Les musiciens surmenés cherchent à s'affranchir de la tutelle tyrannique de Dammers. La formation est au bord de l'implosion lorsqu'elle entre en studio pour l'enregistrement d'un 45 tours intitulé Ghost Town. Chant du cygne du groupe, le titre en constitue aussi le sommet. Dans un entretien accordé à Dorian Lynskey, Dammers revient sur la genèse du morceau: "'Ghost Town' parlait de mon état d'âme et de la séparation des Specials. Mais je ne voulais pas seulement écrire sur moi, alors j'ai essayé de relier la situation à celle du pays."
Dès l'introduction, les notes lugubres qui s'échappent d'une ligne d'orgue arabisante plongent l'auditeur dans une torpeur brumeuse empreinte de nostalgie. Le tempo, très ralenti, n'a plus rien à voir avec la frénésie des débuts du groupe. Le long solo plaintif du trombone de Rico Rodriguez accentue bientôt l'effet hypnotique de l'ensemble. Le premier couplet relate le quotidien sinistre d'une ville "où tous les clubs ont fermé", une ville plongée dans le silence depuis que "les groupes ne font plus de concerts" et que le travail disparaît. Dans la ville fantôme, le chômage affecte une jeunesse abandonnée, réduite à la violence par désœuvrement. Soudain, à l'évocation des "bons vieux jours où nous chantions et dansions", la cadence s'accélère, la chanson prend un nouveau départ.
"Comme tous les grands disques sur l'effondrement social, la chanson paraissait  à la fois craindre la catastrophe et s'en délecter", souligne Dorian Lynskey. (source A: p65)

Brixton, avril 191. Kim Aldis [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons

* "There's a riot goin on"
Dès sa sortie, le titre reçoit un accueil enthousiaste, sans doute parce qu'il compose la bande son idéale d'un pays dans lequel le climat social ne cesse d'empirer.

En avril 1981, à Brixton, la Metropolitan Police lance une gigantesque campagne de stop and search visant tout particulièrement la communauté antillaise. L'opération "Swamp 81" (4) aboutit à l'interpellation de plus de 900 personnes jugées suspectes. Les habitants du quartier sud de Londres se soulèvent alors contre ce qu'ils considèrent comme une  provocation policière. L'affrontement dure une semaine, causant plus de 300 blessés, des destructions et des pillages. 


En juillet 1981, une dizaine de villes anglaises sont la proie des flamme. Après une nouvelle explosion de violences à Brixton, la révolte gagne le quartier londonien de Southall, puis Toxteh à Liverpool, enfin les villes de Manchester, Leicester, Nottingham, Southampton, Birmingham, Sheffield, Coventry... la ville des Specials dont le morceau Ghost Town, par une sinistre coïncidence atteint alors la première place des Charts. "C'était effrayant. On annonçait la nouvelle à l'instant où ça se passait", constate Terry Hall. "Bien sûr, Ghost Town ne portait pas sur les émeutes. Mais son règne de trois semaines dans les charts ressemblait à l'accomplissement d'une prémonition: comme un fantôme, la chanson attendait en coulisses que les gens soient prêts à jouer ce qu'elle semblait prophétiser." (Source A: p66-67)

Pour tenter de mieux comprendre et prévenir de nouvelles flambées de violences, une enquête menée par Lord Scarman donne lieu à un rapport circonstancié (novembre 1981). L'auteur y pointe du doigt les préjugés raciaux et les stéréotypes partagés par de nombreux policiers. Pour y remédier, l'auteur suggère un nouveau mode de recrutement des officiers de police avec notamment la nécessité d'en recruter un plus grand nombre parmi les "minorités ethniques". Pour le juge britannique, il convient également de modifier de fond en comble la formation des jeunes recrues en les sensibilisant en particulier aux problèmes rencontrés par les Antillais en Angleterre. Pour Scarman, la raison profonde des violences trouve son origine dans le chômage, qui frappe particulièrement les jeunes Noirs. Les émeutes sont autant d'explosions de désespoir, de protestations contre des conditions de vie déplorables: habitat délabré, chômage, absence de perspectives professionnelles, discriminations... A ces difficultés économiques viennent s'ajouter les persécutions et bavures policières qui constituent autant de détonateurs aux explosions de violences.
Le rapport Scarman reste lettre morte. Au lendemain des émeutes, Thatcher affirme, péremptoire, que "le chômage n'a rien à voir avec les événements", "rien, non rien ne justifie ce qui s'est passé"? Loin de suivre les conseils de bon sens du juge, la cheffe du gouvernement privilégie au contraire le renforcement du domaine de la "loi et de l'ordre" (law and order). Au cours de son premier mandat (1979-1983), les forces de police bénéficient d'une modernisation de leur équipement et d'une augmentation substantielle (+33%) de leurs crédits de fonctionnement. Plutôt que d'encadrer de manière rigoureuse les actions des forces de l'ordre, le Police and Criminal Evidence Act de 1984 accorde un blanc seing aux policiers pour interpeller, fouiller ou encore perquisitionner.

A suivre...


"Ghost town"
This town, is coming like a ghost
All the clubs have been closed down
This place, is coming like a ghost town 
Bands won't play no more
Too much fighting on the dance floor

Do you remember the good old days before the ghost town?
We danced and sang, and the music played in a de boomtown

This town, is coming like a ghost town
why must the youth fight against themselves?
Government leaving the youth on the shelf
This place, is coming like a ghost town
No job to be found in this country
Can't go on no more
the people getting angry

This town, is coming like a ghost town (4X)

****

Cette ville est en train de devenir une ville fantôme
Tous les clubs ont fermé
Cet endroit, on dirait une ville fantôme
Les groupes ne font plus de concerts
Trop de bagarres sur la piste
Tu te rappelles le bon vieux temps,
Avant la ville fantôme?
On dansait, on chantait,
Il y avait de la musique partout
Dans cette ville champignon
Cette ville est en train de devenir une ville fantôme
Pourquoi les jeunes se battent entre eux?
Parce que le gouvernement les laisse sur une étagère
Cet endroit, c’est une ville fantôme
On ne trouve plus de travail dans ce pays
Ça ne peut plus continuer
Les gens sont en colère
Cette ville devient une ville fantôme X4


1. Deux facteurs ont souvent été avancés pour expliquer le déclin de la culture skinhead. D'une part, les valeurs traditionnelles associées à la classe ouvrière blanche d'avant guerre dont se réclamaient les skins se sont lentement érodées. D'autre part, la négritude toujours plus affirmée dans le reggae, avec l'essor de la culture rastafari, était "de moins en moins attirante pour les skinheads, qui se sentaient de plus en plus étrangers à cette mouvance musicale." (Source E: Hebdige p 63)
2. Outre Jerry Dammers, organiste et leader, le groupe comprend les guitaristes Lynval Golding et Roddy Byers, Stephen Panter à la basse, Terry Hall et Neville Staple au chant.
3. Consensus caractérisé par la recherche du plein emploi, la reconnaissance du rôle des syndicats, l'instauration d'une économie mixte. Dans ce système inspiré de Keynes, l'Etat se veut interventionniste et régulateur de l'économie. Il s'attache enfin à réduire les inégalités  en instaurant une protection sociale (Welfare State). Ce modèle vole en éclat dans la seconde moitié des seventies.
4. En référence au discours de Thatcher sur le risque d'être "submergé" par les immigrés!!!  Une telle désignation constituait en soi une forme de provocation.

Sources:
Source A. Dorian Lynskey: "33 Révolutions par minutes", Rivages, 2012.
Source B. Eric Doumerc: "Le reggae en Angleterre 1967-1997", Camion Blanc, 2016. 
Source C. Philippe Auclair: "The Specials", in Le Nouveau Dictionnaire du Rock, vol.II, 2014, Robert Laffont.
Source D. Gildas Lescop: « « Honnie soit la Oi ! » Naissance, émergence et déliquescence d’une forme de protestation sociale et musicale », Volume ! [En ligne], 2 : 1 | 2003. 
Source E. Dick Hebdige: "Sous-culture. Le sens du style", Zones, La Découverte, 2008.

Liens:
- "Punk et reggae: la musique raconte les émeutes"
- Les disques rayés de François Gorin: "The Specials (2)" 
- L'émission "Pop, etc." consacrée aux Specials. 
- Cours de rattrapage sur l'histoire des skinheads. 
- Conférence sur la subculture skinhead.
- "Un skinhead n'est pas forcément un nazi [...]."