Un épisode consacré aux transformations de la société française des années 1950 aux années 1980. Pour fil conducteur, utilisons la chanson populaire qui peut être parfois l'observatoire privilégié de la société. Art du quotidien, elle parle de la vie, des tâches domestiques, du travail, des
familles, des amours, de la sexualité, des rapports de genres, des
discriminations, d'à peu près tous les sujets de préoccupation de
l'humanité... Les paroliers cherchent généralement à être en prise avec
leur temps. Ils offrent alors une entrée originale et pertinente pour
aborder nos sociétés contemporaines, leurs mutations constantes, tout en
variant les points de vue.
La France sort exsangue de la Seconde guerre mondiale. Les bombardements ont provoqué de nombreuses destructions d'infrastructures, d'usines et de logements. En 1961, Bourvil interprète "C'était bien (le petit bal perdu)", une remémoration nostalgique de ces temps difficiles où tout était à reconstruire. "C'était tout juste après la guerre, / Dans un petit bal qu'avait souffert. / Sur une piste de misère, / Y'en avait deux, à découvert. / Parmi les gravats ils dansaient / Dans ce petit bal qui s'appelait / Qui s'appelait (3X). / Non je ne me souviens plus / Du nom du bal perdu."
Les problèmes de ravitaillement sont nombreux ce qui vaut au ministre Paul Ramadier, le surnom peu charitable de "ramasse-miettes". Le rationnement ne prend fin qu'en 1949. L'immense effort de reconstruction, accéléré par l'aide américaine du plan Marshall, permet de sortir de cette période de vache maigre pour entrer de plain-pied dans ce que Jean Fourastié nomme les Trente Glorieuses, presque trois décennies de forte croissance économique et de plein-emploi. Le nombre de paysans diminue et l'exode rural bat son plein. L'urbanisation s'accélère. De grands ensembles apparaissent dans les banlieues des grandes villes pour accueillir de nouveaux habitants. La France s'industrialise et le nombre d'ouvriers augmente. Le manque de main d’œuvre pousse les autorités à faire appel à l'immigration étrangère. Pour les nouveaux venus, les conditions de vie sont précaires. La chanson "le bruit
et l'odeur" rappelle avec justesse le rôle fondamental joué par les
travailleurs immigrés dans la reconstruction de la France, ainsi que l'accueil teinté de xénophobie de la part des populations autochtones. "Qui a construit cette route? / Qui a bâti cette ville? / Et qui l'habite pas ? / A ceux qui se plaignent du bruit / A ceux qui condamnent l'odeur / Je me présente / Je m'appelle Larbi, Mamadou / Juan et faites place / Guido, Henri, Chino Ali je ne suis pas de glace".
L'augmentation du niveau de vie permet aux Français d'entrée dans la société de consommation. Les ménages s'équipent et se dotent de toute une panoplie d'objets plus ou moins utiles, ce dont se moque Boris Vian dans sa "Complainte du progrès" en 1956. "Viens m'embrasser / Et je te donnerai / Un frigidaire / Un joli scooter / un atomixer / Et du Dunlopillo / Une cuisinière avec un four en verre / Des tas de couverts et des pell'à gâteaux".
Avec la baisse du temps de travail, les Français peuvent également désormais pratiquer des loisirs et partir en vacances, pourquoi pas au bord de la mer, comme la famille Jonasz. Si
l'on se fie à la date de naissance du chanteur, on peut estimer que ces
vacances se déroulent à la fin des années 1950 ou au tout début de la
décennie suivante, à une époque où la croissance économique permet aux familles modestes d'accéder à leur tour au
tourisme de masse et aux "vacances au bord de la mer", à condition de ne pas faire d'écarts.
De 1945 jusqu'à la fin des années 1960, une femme a en moyenne 2,5 enfants contre 1,5 avant la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs facteurs l'expliquent. Les couples se retrouvent après des mois de séparations. La perspective d'un monde en paix et prospère incite également à procréer, même si toutes les naissances ne sont pas désirées. Avec la "La loi de 1920"
(1966), Antoine revient sur les grossesses subies et la détresse de
familles trop nombreuses. Une situation qui s'explique par
l'impossibilité d'accéder aux moyens de contraception ou d'avorter. "Elle habite avec ses 9 enfants / De biais ce n'est pas même un appartement / Le mari on ne le voit pas souvent / Et pourtant
/ On leur a appris à fonder une famille / Faire autrement leur serait
difficile / Au mariage c'était le seul but dans la vie / Et pourtant / Chaque année un autre enfant naissait / Comment auraient-ils pu l'éviter / Il y a 365 nuits dans une année / Et pourtant".
Le baby-boom entraîne un rajeunissement de la société française. Le nombre de lycéens et d'étudiants s'accroît énormément. A partir des années 1960, la jeunesse s'autonomise et développe sa propre culture avec ses codes, ses vêtements (mini-jupe, jeans), sa manière de parler, sa musique (rock). Le grand concert organisé place de la Nation à Paris le 22 juin 1963 par Europe 1 voit triompher la génération yéyé et "L'idole des Jeunes": Johnny Hallyday. L'affirmation de cette culture jeune suscite l'incompréhension des "croulants" et des commentaires d'une rare nullité. Dans le Figaro, Philippe Bouvard s'interroge:"Quelle différence entre le twist de Vincennes et les discours d’Hitler
au Reichstag si ce n’est un certain parti-pris de musicalité ?" En 1964,Pierre Gilbert, chansonnier aujourd'hui oublié, raille "Les yéyés". "C'est Johnny qui a commencé / Mais lui s'contente pas de hurler / Dans sa douleurou sa colère / Il s'roule, il s'tape les fesses par terre / Comme un cocker qui des vers".
Une nouvelle tranche d'âge semble faire son apparition: l'adolescence
dont les représentants entendent remettre en cause le carcan
scolaire, professionnel et parental, ne supportant plus de s'entendre dire "Fais pas ci, fais pas ça" (1968). "Viens ici, mets toi là / Attention prends pas froid / Ou sinon gare à toi / Mange ta soupe, allez, brosse toi les dents / Touche pas ça, fais dodo / Dis papa, dis maman / Fais pas ci fais pas ça".
Cette jeunesse est aussi parfois plus contestatrice. Lors du mouvement étudiant de mai 1968, lycéens et étudiants réclament davantage de libertés et de reconnaissance. Evariste s'en fait l'écho dans sa chanson "La faute à Nanterre" (1969) "Y'en
a marre du capitalisme / Y'en a marre du paternalisme / Y'en a marre du
foutu gâtisme / Ce n'est qu'un début continuons le combat / Y'en a
marre du bureaucratisme / Y'en a marre du conservatisme / Y'en a marre
du foutu gaullisme / Ce n'est qu'un début continuons le combat". Avec retard, la loi tente de s'adapter à ce coup de jeune. En 1974, le droit de vote et la majorité sont abaissés à 18 ans. En 1975, la mixité scolaire devient obligatoire dans les établissements scolaires publics.
Au cours de la période, les femmes partent à l'assaut de la société patriarcale environnante. Avec l'augmentation du travail salarié féminin à partir de la fin des années 1960, elles revendiquent et obtiennent des droits nouveaux, conduisant à une plus grande émancipation à l'égard des hommes. Une
loi de 1965 reconnaît la possibilité pour les femmes de travailler et
d'avoir un compte bancaire sans l'autorisation de leur mari. En 1970, l'autorité paternelle est remplacée par l'autorité parentale conjointe. Cette même année, le MLF multiplie les actions visant à atteindre une véritable égalité homme-femme. "L'Hymne des femmes" entonné lors des manifestations est un appel à se tenir debout. De haute lutte, elles arrachent à l'Etat le droit de disposer de leur corps par la légalisation de la contraception en 1967 et la possibilité d'avorter par la loi Veil de 1975. Avec "la pilule d'or", Sœur sourire compose une ode au petit comprimé qui change la vie des femmes. "Face au problème de la démographie / Des nations surpeuplées, des affamés d'Asie / La pilule peut enfin / Lutter contre le destin / Gens comblés, gens saturés / Puisse-t-elle nous inquiéter? / La pilule d'or / Est passée par là / La biologie a fait un nouveau pas / Seigneur, je rends grâce à toi".
Malgré la persistance des inégalités, notamment professionnelles, les femmes accèdent à des métiers, dont elles étaient jusque là écartées. En 1983, une loi sur l'égalité professionnelle interdit la discrimination en raison du sexe. Avec Michel Sardou, la caricature a en revanche de beaux jours devant elle. "Femme des années 80, mais femme jusqu'au bout des seins / Ayant réussi l'amalgame de l'autorité et du charme / Femme des années 80, moins Colombine qu'Arlequin / Sachant pianoter sur la gamme qui va du grand sourire aux larmes / Être un PDG en bas noir, sexy comme autrefois les stars / Être un général d'infanterie, rouler des patins aux conscrits / Enceinte jusqu'au fond des yeux qu'on a envie d'appeler monsieur / Être un flic ou pompier d'service et donner le sein à mon fils". ("Être une femme")
Les modèles familiaux se transforment. La famille traditionnelle composée d'un couple avec enfants coexiste désormais avec les familles monoparentales ou recomposées. Le nombre de naissances hors mariage et de séparations explose. En 1973, La chanson "les divorcés" de Michel Delpech perçoit les mutations à l’œuvre en décrivant une séparation apaisée entre deux anciens époux. Deux ans plus tard, la loi de 1975 autorise le divorce par consentement mutuel. "On pourra dans les premiers temps / Donner la gosse à tes parents / Le temps de faire le nécessaire / Il faut quand même se retourner / Ça me fait drôle de divorcer / Mais ça fait rien, je vais m'y faire".
Les taux de natalité et l'indice de fécondité des femmes françaises baissent. Le baby boom de l'après-guerre, suivi d'une chute du nombre de naissances, s'est transformé en papy boom. Les Nonnes Troppo le constatent dans le "quadrille du troisième âge". "Tous les dimanches après l'office
/ On va faire un tour à l'hospice
/ On y retrouve tous les p'tits vieux
/ C'est vrai qu'ils y sont tellement mieux /
Ils préféreraient voir leurs enfants,
/ Arrières petits déjà bien grands /
Qui pensent à eux affectueusement
/ Vissés devant l'école des fans".
Sur le front économique et social, la situation se dégrade très fortement. Les Trente glorieuses cèdent le pas aux Vingt piteuses. Le ralentissement de la consommation, le choc pétrolier provoquent un processus de désindustrialisation. L'emploi ouvrier entame une hémorragie qui dure encore. Le chômage, marginal jusqu'alors, s'installe durablement. En 1978, "Il ne rentre pas ce soir" d'Eddy Mitchell narre le licenciement d'un employé et les conséquences sur sa vie familiale. "Le grand chef du personnel / L'a convoqué à midi. / J'ai une mauvaise nouvelle / Vous finissez vendredi / Une multinationale / S'est offert notre société / Vous êtes dépassé
Et, du fait, vous êtes remercié / Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir / Il ne rentre pas ce soir, oh / Il s'en va de bar en bar / Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir / Il ne rentre pas ce soir".
Une frange très importante de la société tire le diable par la queue et ne survit que grâce au Revenu Minimum d'Insertion, créé par une loi de 1988, ou grâce aux associations caritatives. En 1985, Coluche fonde les Restos du cœur. Son complice Jean-Jacques Goldman lui compose "la chanson des restos", dans laquelle il s'adresse à ceux qui n'ont rien. "Moi, je file un rencard à ceux qui n'ont plus rien. Sans idéologie, discours ou baratin / On vous promettra pas les toujours du grand soir / Mais juste pour l'hiver à manger et à boire / A tous les recalés de l'âge et du chômage / Les privés du gâteau, des exclus du partage."
Jusque là courtisés et indispensables à la reconstruction du pays, les travailleurs immigrés deviennent des parias avec le retournement de la conjoncture économique. A partir de 1974, les autorités décident de fermer les entrées à l'immigration de travail. Dans "Lily", Pierre Perret insiste sur le fait que les immigrés sont cantonnés dans des emplois durs et pénibles. "Elle a déchargé des cageots, Lily / Elle s'est tapée les sales boulots, Lily / Elle crie pour vendre des choux-fleurs / Dans la rue, ses frères de couleur / L'accompagnent au marteau-piqueur". Désormais, les immigrés sont contraints de choisir entre le retour au pays ou l'installation définitive en France. Pour faciliter leur intégration, le droit au regroupement familial est reconnu en 1976.
A l'aube des années 1990, les
difficultés sociales suscitent des tensions et aggravent le racisme
dont sont victimes les populations immigrées. Le discours xénophobe décomplexé du
Front national de Jean-Marie Le Pen séduira bientôt une part croissante
des électeurs.
Le 19 décembre 1967, l’Assemblée nationale adoptait un texte de loi relatif à
la vente et à la publicité des produits contraceptifs. L’autorisation de
mise sur le marché de la « pilule » reste, dans la mémoire collective,
un événement décisif pour la condition féminine. Cette conquête emblématique des évolutions de la société contemporaine ne fut cependant obtenue que de haute lutte.
Béria L. Rodríguez, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons
* La loi de 1920. Dans le domaine de la contraception, la France accusait un sérieux retard sur les pays anglo-saxons comme nous l'avons vu dans un précédent article. La loi de 1920 interdisait non seulement d'avoir recours à une contraception "non naturelle", mais aussi d'en faire la promotion. Adoptée au lendemain de la saignée de la grande guerre, elle témoignait de la hantise d'une chute irréversible de la
population. La loi assimilait la contraception à l'avortement. Les contraceptifs disponibles jusque là (pessaires, "éponges de sûreté", préservatifs) disparurent des pharmacies. Bien qu'illégale, la contraception était pourtant déjà répandue comme l'indiquait la baisse de l'indice de fécondité des Françaises (de 2,7 à 2,1 enfants par femme entre 1920 et 1935). Au lendemain de la seconde guerre mondiale, pour pouvoir faire l'amour sans faire d'enfants, les Français utilisaient différentes techniques: remèdes de grand-mère, méthode Oginofondée sur le cycle menstruel, coitus interruptus (1), autant de procédés peu fiables que les médecins conseillaient pourtant à leurs patients. La contraception ne faisait alors pas partie des enseignements reçus en fac de médecine. Elle ne faisait pas non plus l'objet de travaux de recherche dans les labos français. Avec la perte de plus d'un demi-millions de Français au cours de la seconde guerre mondiale, l'heure était au repeuplement, non à la promotion de la contraception. Dans
ces conditions, de centaines de milliers de femmes se trouvaient
contraintes à l'avortement, alors considéré comme un "crime" passible de
la cour d'assises. Face à cette hypocrisie, des voix s'élevèrent. En 1955, France Observateur s'interrogeait: "600 000 avortements par an valent-ils mieux que le contrôle des naissances?" Près de 300 femmes mouraient chaque année des suites de curetages violents, sans anesthésie. Il n'était alors pas rare qu'une femme subisse un grand nombre d'avortements au cours sa vie. Face à ces chiffres alarmants, des médecins commencèrent à s'engager en faveur du contrôle des naissance, en s'inspirant des modèles anglo-saxons.
* Le planning familial. Dans les années 1930, Marie-Andrée Lagroua assista au curetage sans anesthésie infligé à une avortée clandestine par un interne, afin de lui "ôter l'envie de recommencer". Dans La Cause des femmes, elle évoquait les brancards "où s'entassent, le samedi soir, les fausses couches qui ont mal tourné, avec leurs conséquences: hémorragies, péritonites et le reste; un de ces brancards essentiellement réservés à celles que l'on considère comme la plaie d'un service de chirurgie, et qui souffrent de la réprobation générale". En 1947, Lagroua assista à New York à une consultation de Margaret Sanger, puis rencontra Abraham Stone qui initiait ses patientes à l'usage du diaphragme. Le 8 mars 1956, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé (2) déposait avec la sociologue Évelyne Sullerot les statuts de la Maternité heureuse dont les objectifs étaient de "lutter contre les avortements clandestins, assurer l'équilibre psychologique et améliorer la santé des mères et des enfants". L'association, très attachée aux valeurs traditionnelles, bénéficiait du soutien de juristes, de médecins, de professeurs, de francs-maçons, de protestants... Elle rassemblait des bénévoles, des femmes surtout, appartenant aux couches diplômées des classes moyennes: avocat(e)s, médecins (3), enseignant(e)s. En 1960, Maternité heureuse devient le Mouvement français pour le planning familial dont les deux premiers centres ouvrirent en 1961. "Les femmes faisaient la queue pour obtenir les diaphragmes et les spermicides que nous rapportions illégalement de Suisse ou d'Angleterre", se souvient Simone Iff, la première présidente de l'association. Vingt-six centres du planning virent le jour en 1962, tandis que le nombre d'adhésion explosait passant de 6 000 en 1962 à 95 000 cinq plus tard. Le but du Planning familial restait le droit à la contraception, beaucoup plus que le droit à l'avortement car pour ses fondatrices, la contraception devait venir en grande partie à bout des avortements.
* "Des enfants malgré nous". La loi de 1920 interdisait la
"propagande" sur les moyens de contraception, mais les informations
données par une association à ses adhérents n'étaient pas assimilables au
délit de propagande... En donnant une large audience à l'association, les médias commencèrent à nourrir les débats à propos de l'abrogation de la loi. En 1955, Jacques Derogy, journaliste communiste
de Libération,
publiait une vaste enquête intitulée "les femmes sont-elles coupables?"
Ses articles furent ensuite rassemblés et publiés l'année suivante aux éditions de Minuit sous
un titre évocateur: Des enfants malgré nous. Dans un style sobre
et percutant, Derogy décrivait le drame des grossesses subies, mais aussi l'ampleur
des avortements clandestins. L'objectif était de créer un
courant d'opinion
favorable à la révision de la loi de 1920; pourtant la réception du livre fut très mauvaise. Les
catholiques refusaient toute évolution considérant que la contraception
signifierait le vieillissement de la population et l'adoption de mœurs débridés... La
droite endossait le même discours, et le Conseil de l'ordre des médecins
restait hostile. La vieille génération féministe - les suffragistes de
l'entre-deux-guerres - se montrait ouvertement critique. Il n'empêche, dès la fin des années 1950, la "pilule américaine" était devenue un sujet de société en France. Le contexte général semblait pourtant propice au changement. Ainsi, la hausse quasi générale de la fécondité au cours des Trente
glorieuses apaisait les Cassandre natalistes. En outre, le pays connaissait de profondes mutations sociales avec l'augmentation du taux d'activité féminine et le recul du modèle de la femme au foyer. * Hypocrisie. Les relais politiques manquaient toujours à droite, mais aussi dans une partie de la gauche. Le parti communiste s'éleva alors contre le "néomalthusianisme
réactionnaire". Pour le PCF, le contrôle des naissances représentait un "suicide la classe ouvrière". La sénatrice Jeannette Vermeesch déclarait ainsi en 1956 à l'Assemblée nationale: «Le Birth control,
la maternité volontaire, est un leurre pour les masses populaires, mais
c'est une arme entre les mains de la bourgeoisie contre les lois
sociales». Dans l'hebdomadaire communiste "France nouvelle", elle déclarait: "Mais depuis quand les femmes travailleuses réclameraient le droit d'accéder aux vices de la bourgeoisie? Jamais." Le parti ne changera de
position qu'en 1965. Comme
pour tout ce qui touche au corps des femmes, les débats furent d'une rare
violence, dérapant constamment sur le terrain de la morale. La
désinformation allait bon train. On attribuait alors tous les maux à la pilule:
tantôt elle faisait pousser la barbe, tantôt elle rendait chauve ou donnait
le cancer... Les médecins, quand ils ne se montraient pas hostiles, se heurtaient à l'impossibilité de prescrire des hormones hors protocoles thérapeutiques. En
1965, la pilule faisait néanmoins une timide apparition en France. Pour
contourner la loi, il n'était pas fait mention de ses
propriétés contraceptives. Officiellement, il s'agissait d'un médicament pour
"régulariser les règles"...
* Lucien Neuwirth. Au sein de la classe politique, certains voulurent mettre un terme à cette hypocrisie qui ne retombait, encore et toujours, que sur les femmes. Ce fut le cas de Lucien Neuwirth. En juin 1944 à Londres, alors qu'il avait rejoint les Forces françaises libres, il découvrit l'existence de la Gynomine, un spermicide effervescent vendu dans les pharmacies britanniques, une sorte de "pilule" à introduire dans le vagin. Neuwirth en
rapporta des échantillons à Saint-Etienne dont il devient conseiller municipal en 1947, avant d'être élu député du département en 1958. "Un jour, une femme arrive à ma permanence. Elle était enceinte jusqu'aux dents. Elle se frappait le ventre en criant: «Je le mets où? Dans le tiroir de la commode?» (...) J'ai mesuré l'absurdité de nos lois. Il fallait autoriser la contraception. C'était une certitude."
Les
premières démarches de Neuwirth
pour promouvoir la contraception ne recueillirent qu'indifférence ou
hostilité. Certes, le député de la Loire recevait le soutien de quelques médecins (notamment Pierre Simon), de femmes surtout (en particulier les fondatrices de la maternité heureuse), mais il restait esseulé du côté politique. Les députés de gauche n'osaient pas exprimer leur soutien publiquement, tandis que la droite conservatrice demeurait farouchement opposée à tout changement.
* "Commission pilule" En intégrant à son programme le combat pour la contraception lors de la campagne présidentielle de 1965, François Mitterrand fit entrer le débat sur la contraception dans le monde politique. Le candidat prévoyait dans son programme l'abolition de la loi de 1920. Désormais, le sujet ne pouvait plus être éludé. Réélu, de Gaulle, qui restait opposé à toute modification de la législation, comprit néanmoins la nécessité de lâcher du lest. Sous
la pression de l'opinion publique, Raymond Marcellin, le ministre de la
Santé, nomma en 1965 une commission chargée d'étudier les conséquences
éventuelles sur la santé "de l'absorption de produits anticonceptionnels",
aussi appelée "commission pilule". 13 sages (professeurs de médecine et
députés) se penchèrent sur le sujet. Parmi eux, on ne comptait aucune
femme! A l'issue des travaux, la commission remit un rapport plutôt favorable à la
contraception. En
1965, un rapport de l'INED sur la régulation des naissances montra aussi
que les Français avaient depuis longtemps
adopté des procédés anticonceptionnels pour limiter leur descendance.
La fécondité des femmes françaises restait pourtant à un niveau élevé. L'introduction
de la pilule n'empêcherait donc en rien le
remplacement des générations. Là était l'essentiel aux yeux des
politiques, hantés par le spectre de la dépopulation.
* "Continuez" Neuwirth déposa son projet de loi en mai 1966. Pour le député de la Loire, "l'heure est désormais venue de passer de la maternité accidentelle, et due souvent au hasard, à la maternité consciente et pleinement responsable." pour arriver à ses fins, le député comprit qu'il devait avant tout convaincre le chef de l’État. Il y parvint enfin à l'issue d'une audience: "Pendant
quarante minutes, alors que je m'efforçais d'argumenter sur l'enfant
désiré et l'enfant non désiré, il n'a pas dit un mot. Puis, après avoir
longuement réfléchi, il me dit: «C'est vrai, transmettre la vie,
c'est important, il faut que ce soit un acte lucide. Continuez.»." Une semaine après l'entrevue, le général demandait à Georges Pompidou de faire inscrire la proposition de loi Neuwirth à l'ordre du jour de l'Assemblée.
* "L'amour stérile des drogués" Les réactions ne se firent pas attendre. Neuwirth suscita la haine de tous les opposants à l'avortement. Les tentatives de pressions à son encontre se multiplièrent: renvoi de sa fille de 13 ans de don collège privé, inscriptions insultantes sur les murs de son domicile ("assassin d'enfants", "fossoyeur de la France"), réception d'un colis contenant un fœtus accompagné d'un mot: "Salop! Voilà ce que tu as fait."... En juin 1966, une commission parlementaire spéciale réunit experts, médecins, biologistes, démographes, politiques, représentants du monde religieux et associations familiales. Les représentants juifs et protestants se déclarèrent favorables à la contraception médicale, à la différence de l’Église catholique. Par l'encyclique Humanae vitae, le pape Paul VI affirmait que "tout acte matrimonial doit rester ouvert à la transmission de la vie."De nombreux Français considéraient également que la contraception était contraire à la loi
naturelle. D'aucuns allèrent jusqu'à affirmer qu'elle poussait les honnêtes
femmes à l'adultère ou la prostitution.L'ordre des médecins restait hostile à la contraception médicale et donc à la pilule. Le
Dr Chauchard, fervent adversaire des "petites dames du planning
familial" écrivait: "la femme bouchée ou pilulée ne connaîtra que l'amour
stérile des drogués." D'autres
praticiens, en revanche, s’engageaient en faveur du recours à la pilule. Le directeur du collège médical du Planning
familial, Pierre Simon, formait depuis de nombreuses années les médecins à la
contraception. C'était aussi le cas d'Etienne-Emile Beaulieu, le futur inventeur de la pilule du
lendemain ou d'André Berger, médecin du Planning.Le Dr Weill-Halllé, quant à elle envisageait la contraception comme un moyen de favoriser l'harmonie et du couple. Elle parlait de la "grande peur d'aimer", c'est-à-dire de tomber enceinte en faisant l'amour, une peur qui paralysait bien des couples.
Au delà du clivage entre pro et anti pilule, les revendications des militantes évoluaient. La bataille pour la pilule correspondit ainsi aux balbutiements d'un féminisme plus radical que celui du Planning familial. Il ne s'agissait plus seulement de sexualité, mais du droit des femmes à disposer de leur corps et de leur liberté sexuelle. Parce qu'elle se prenait en amont du rapport, la pilule permettait à ces dernières de prendre le contrôle de leur sexualité, de s'émanciper.
* "Les femmes ne seront plus qu'un objet de volupté stérile." Le 12 avril 1967, Lucien Neuwirth déposait une deuxième version de sa proposition de loi. Le 1er juillet, lors de la lecture du texte devant les députés, l'atmosphère était tendue. En
dépit des nombreuses précautions prises par le rapporteur sur son
propre texte, les débats parlementaires furent houleux et les oppositions fortes. Le député mosellan Jean
Coumaros lança à la tribune: "les maris ont-ils songé que désormais c'est la femme
qui détiendra le pouvoir absolu d'avoir ou de ne pas avoir d'enfants en
absorbant la pilule, même à leur insu? Les hommes perdront alors la
fière conscience de leur virilité féconde et les femmes ne seront plus
qu'un objet de volupté stérile." A droite, Neuwirth avait tout de même quelques soutiens comme Simone Veil, Georges Pompidou, Jacques Chaban-Delmas, Jean-Marcel Jeanneney, mais la plupart des Gaullistes et des membres du gouvernement restaient hostiles à l'abrogation de la loi de 1920 et opposés la contraception médicale. Certains exigaient des amendements, réclamant de réserver la contraception aux mères d'au moins trois enfants ou en conditionnant l'accès à l'accord du mari. D'aucuns fustigèrent le laxisme, le "pourrissement des mœurs". Le vote à main levée intervint le 19 décembre 1967, lors de la dernière session de l'année. Les opposants n'abdiquaient pas. Pour le ministre de la Santé Jean Foyer «la contraception, c'est de la fornication rationalisée!» "Il m'avait surnommé «l'Immaculé Contraception»!", rappelait Neuwirth. La loi fut finalement adoptée par les députés à main levée par 271 voix pour et 201 voix contre. Au Sénat, la loi pilule fut entérinée par 175 voix contre 34. Sans grand enthousiasme, une partie de la majorité gaulliste approuva finalement l'abrogation de la loi de 1920." (...) Il faut dire qu'il y avait quand
même beaucoup d'absents à droite. C'est la gauche qui a voté massivement
en faveur de la loi!", constatait Lucien Neuwirth.
Le 28 décembre, le président de la République
signa le décret de promulgation. La loi demeurait restrictive. Un consentement parental était nécessaire pour obtenir des contraceptifs entre 18 et 21 ans. Les femmes adultes devaient également se munir d'une ordonnance du médecin. La loi instaurait encore l'utilisation d'un carnet à souche pour contrôler les achats dans les pharmacies, comme pour les stupéfiants. Toute propagande anticonceptionnelle restait interdite. Enfin, il ne s'agissait encore que d'une liberté en demi-teinte car les décrets d’application furent bloqués pendant plusieurs années. Il fallut ainsi attendre 1972 avant que les derniers décrets de la loi soient publiés, ouvrant la décennie de lutte pour la légalisation de l’avortement.
Dépité, Neuwirth affirmera que "sa loi avait été sabotée". « Nous nous sommes heurtés à un état d’esprit conservateur,
rétrograde et à un manque de clairvoyance, de discernement et peut-être
de générosité, expliquait le député gaulliste. On a placé les
femmes, les hommes devant l’alternative accouchement ou avortement, sans
leur expliquer qu’il y avait autre chose. ». Zancarini-Fournel et Christian Delacroix (source p 342) insistent néanmoins sur l'importance de cette loi: "malgré son peu d'effet immédiat pour les femmes, la loi Neuwirth est très importante sur le plan symbolique: elle reste une borne mémorielle forte dans la mesure où elle marque un tournant dans la politique nataliste constante des gouvernements français depuis le début du XX° siècle. (...) C'est surtout, en politique, un déplacement de la frontière entre privé et public, cette frontière devenant de plus en plus instable au fil des ans." En outre, la loi bouleversait la vie de couple,
permettant aux femmes de dissocier conception et sexualité, de planifier
leur vie de famille et professionnelle.
Compte tenu des limites de la loi, les mouvements féministes exigeaient une nouvelle loi aménageant celle de 1967. La loi du 4 décembre 1974, fut votée avec le soutien de la gauche et d'une partie de la droite. Simone Veil, nouvelle ministre de la Santé, expliquait ainsi les enjeux de la nouvelle loi: "On
planifie sa famille. Un jeune couple sait le nombre d'enfants qu'il
veut avoir et la femme doit pouvoir faire appel à la contraception comme
un acte médical, n'importe lequel, elle peut aussi bien aller voir son
médecin qu'aller dans un centre de PMI. (...) La contraception n'est pas
un acte à part. On estime qu'au fond, un certain nombre de femmes se
méfie de la contraception, pensent que ce n'est pas une chose normale.
La pilule notamment a fait l'objet d'une certaine méfiance de la part
des femmes et le fait que ce ne soit pas remboursé, renforçait cette
méfiance." La nouvelle loi entendait donc corriger les défauts de celle de 1967. Désormais, les mineurs pouvaient accéder à la contraception sans autorisation parentale avec remboursement de la sécurité sociale pour toutes les femmes. L'information sur les contraceptifs et leur promotion étaient enfin autorisées.
* "Ni tabou, ni parti pris mais l'amour premier servi." La pilule suscita l'intérêt précoce des chanteurs. Dans ses Elucubrations, Antoine proposait de mettre la pilule en vente dans les Monoprix. Sœur Sourire consacra une chanson à la pilule dont elle vantait les mérites avec ferveur. Avec l'apparition du petit comprimé contraceptif, "la biologie a fait un nouveau pas". Le temps ou l'épouse devait être "soumise à son mari" est bel et bien révolu. L'enfantement relève d'un choix amoureux réfléchi. En somme, "la progéniture doit être le fruit d'amour et non d'aventure." Au yeux de la religieuse, la pilule permettrait également de conjurer le spectre de la bombe humaine. "Face au problème de la démographie / Aux nations surpeuplées, aux affamés d'Asie / La pilule peut enfin lutter contre le destin." Pour Soeur Dominique, le choix mérite réflexion et peut être pris à la légère. "Le problème contraception attend notre réflexion / Ni tabou, ni parti pris, mais l'amour premier servi."
Jeanine Deckers naît à Bruxelles le 17
octobre 1933. Elle entre chez les Dominicaines du couvent de Fichermont en 1959 et prend le voile sous le
nom de Sœur Luc-Gabriel. Férue de musique, elle compose des chants à la gloire de Dieu grâce à "soeur Adèle", sa guitare. Ses talents la font remarquer par la mère supérieure qui l'incite à enregistrer le morceau "Dominique", écrit en l'honneur du saint patron de la congrégation. Liée par ses vœux d'obéissance et de pauvreté, la sœur accepte un contrat léonin avec Philips. Le couvent perçoit les droits d'auteur et les bénéfices des ventes des disques de Sœur Sourire, son nom de scène. Commercialisé en Belgique en 1961, le morceau connaît un succès considérable, se classant numéro un des ventes en 1963 aux Etats-Unis! "Dominique, nique, nique / S'en allait tout simplement / Routier pauvre et chantant". Le refrain de ce tube fait aujourd'hui sourire, mais à l'époque, le terme niquer, dérivé de l'arabe, ne signifiait rien en France et en Belgique. Personne n'y voyait alors d'allusion sexuelle. Forte de ce succès, la religieuse enregistre de nouvelles chansons. Dans le même temps, elle commence des études théologiques à l'Université catholique de Louvain, dans le but d'entamer une carrière de missionnaire. Seulement voilà, fin 1964, elle a un coup de foudre pour une jeune femme, nommée Annie Pécher. Aux yeux de l’Église, c'est pécher. Sœur Sourire quitte donc bientôt le couvent pour s'installer avec Annie. Les paroles de ses nouvelles chansons revêtent désormais une veine militante ou contestatrice. "La pilule d'or" (1967) constitue une ode à la pilule contraceptive. "Le temps des femmes" (1967) pourfend la société patriarcale. "Les façades" fustige les hypocrites qui se drapent dans le respect des conventions pour justifier leur conservatisme. Au sein d'une société belge lesbophone et réactionnaire, cette déclaration d'indépendance a forcément un coût. A partir de 1966, son ancien couvent lui interdit d'utiliser le nom de Sœur Sourire pour promouvoir ses albums. Désormais, le succès la fuit, mais pas les ennuis. Au faîte de sa gloire, la chanteuse avait abandonné tous ses droits à son
couvent, oubliant que les impôts resteraient à sa charge. En 1974, les services fiscaux belges lui réclament les arriérés jamais versés. Ruinée, alcoolique, Jeanine Deckers se
suicide avec sa compagne, le 29 mars 1985 à
Wavre.
Conclusion: La pilule reste aujourd'hui la méthode de contraception la plus utilisée, devant le stérilet, l'implant, le patch, l'anneau, le diaphragme, le spermicide ou le préservatif féminin. Dans les années 2000, une femme sur deux avait recours à la pilule. La polémique sur les risques liés aux pilules de 3ème et 4ème générations entraîne une désaffection pour ce moyen de contraception. Les femmes redoutent les effets secondaires (migraines) liés à sa prise ou refusent d'assumer seules la contraception du couple. Dans un contexte de défiance à l'égard des médicaments, cette tendance se renforce chez les plus jeunes. Ce désamour ne doit pas faire oublier à quel point l'adoption de la loi légalisant la pilule a pu être vécue comme une libération pour les femmes, à une époque où la hantise d'une grossesse non désirée faisait peser un poids énorme sur les femmes... Pour s'en convaincre, nous terminons avec le témoignage terrible d'une femme, lue par Ménie Grégoire dans son émission radiophonique sur RTL. [source B. Une transcription de cette lettre est consultable ici.]
La pilule d'or
Quand nos grands-mères se mettaient en ménage
On leur disait "Ma fille, sois bien sage. Sois soumise à ton mari, mets au monde une grande famille Les enfants que Dieu t'envoie, accueille-les dans la joie."
La pilule d'or est passée par là, la biologie a fait un nouveau pas. Seigneur, je rends grâce à toi.
Il est dépassé, le triste enfantillage Car l'humanité toujours grandit en âge. La pilule, c'est épatant, même si elle a deux tranchants Elle souligne la victoire des amoureux sur l'histoire.
La pilule d'or est passée par là, la biologie a fait un nouveau pas. Seigneur, je rends grâce à toi.
On a compris que la progéniture Doit être fruit d'amour et non d'aventure Et qu'dans la vie en commun, l'essentiel, c'est d'être un De bâtir son unité avant que d'enfanter.
La pilule d'or est passée par là, la biologie a fait un nouveau pas. Seigneur, je rends grâce à toi.
Face au problème de la démographie Des nations surpeuplées, des affamés d'Asie La pilule peut enfin lutter contre le destin. Gens comblés, gens saturés, puisse-t-elle nous inquiéter?
La pilule d'or est passée par là, la biologie a fait un nouveau pas. Seigneur, je rends grâce à toi.
Apothicaires, ne criez pas victoire Et vous, ne dites pas "Bravo, faisons la foire!" Le problème contraception attend notre réflexion Ni tabou, ni parti pris mais l'amour premier servi.
La pilule d'or est passée par là, la biologie a fait un nouveau pas. Seigneur, je rends grâce à toi.
Science et connaissance éclairent la foi Puisse l'humanité grandir dans la joie. Seigneur, que l'amour soit roi, Seigneur, que l'amour soit roi.
Notes: 1. Les préservatifs existants, très épais et inconfortables, sont tolérés contre les maladies vénériennes.
2. Devenue gynécologue, elle épouse son ancien directeur de thèse, Benjamin Weill-Hallé, un célèbre médecin soucieux de diffuser le BCG dans l'hexagone.
3. Défiant la loi, des praticien(ne)s posent diaphragmes et stérilets.
4. Pour les militantes, la liberté de
contraception allait de pair avec le droit d'avorter. Les
très nombreux avortements clandestins continuaient de faire mourir des
femmes. La pilule, contrairement aux espoirs de certain(e)s, ne suffisait pas. La légalisation de l'interruption
volontaire de grossesse, portée par Simone Veil, interviendra le 18 janvier 1975.
"C'est des pays anglo-saxons qu'est parti le mouvement et c'est chez eux que le birth control est entré dans la voie de la réalisation,"peut-on lire dans un numéro des cahiers des droits de l'homme de 1932. [source C] C'est en effet aux États-Unis dans les années 1910, que sont posés les premiers jalons de la lutte pour le contrôle des naissances, dans le sillage d'une pionnière: Margaret Sanger. "Sanger, qui a grandi dans une famille irlandaise et
catholique, est frappée dès son plus jeune âge par la pauvreté. Sa mère a
11 enfants et fait de nombreuses fausses-couches, mourant prématurément
à l’âge de 50 ans. La jeune Margaret comprend alors que les grossesses à
répétition de sa mère ont eu raison de sa santé et que l’impossibilité
pour une femme de choisir quand et combien d’enfants elle souhaite avoir
est contraire aux droits humains fondamentaux." (source C) En 1914, la jeune femme travaille comme infirmière et sage-femme dans le Lower East-Side, un des quartiers les plus misérables de New-York. Elle y intervient auprès de femmes confrontées à des grossesses à répétition et aux avortements clandestins. Désarmée dans un premier temps face à la détresse de ces femmes, Sanger milite bientôt pour le contrôle des naissances
et l’accès à la contraception. Elle invente alors l'expression de "birth control". En 1916, elle fonde sa première clinique de planification familiale à Brooklyn.
Une de la BCR (1919) [Public domain]
Dans son ouvrage What every girl should know, elle préconise une diffusion organisée, médicale, de l'information et des moyens contraceptifs. Elle rencontre bientôt Marie Stopes, une botaniste et géologue, auteure de Married love, sorte de premier manuel de contraception. En 1921, les deux femmes fondent l'American Birth Control League et créent des cliniques où les femmes sont soignées, accueillies et informées des moyens de contrôler les naissances. Ces actions, en infraction avec la loi Comstock de 1873, provoquent l'arrestation et parfois l'emprisonnement des militantes. (1) Sanger n'en a cure et poursuit son activisme. Militant en faveur d'une sexualité libre, elle aspire à mettre au point un contraceptif idéal, peu onéreux, accessible à tous, pratique d'utilisation, infaillible et qui permettrait aux femmes d'avoir des relations sexuelles aussi souvent qu'elles le souhaitent, sans tomber enceinte. Elle rêve d'un comprimé que les femmes pourraient avaler, sans avoir à demander l'accord de leur partenaire sexuel. Or, au
cours de ces années, la science développe de nouveaux moyens de
contraception. Dans les années 1940, le chimiste Russell Marker est parvenu à
synthétiser de la progestérone à partir d'une patate douce mexicaine.
En 1950, alors âgée de 71 ans, Sanger rencontre Gregory Pincus, un biologiste à la réputation sulfureuse en tentant de faire naître au monde des lapins dans des boîtes de Petri... Ses travaux sur les hormones sexuelles et la fécondation in vitro le font passer pour un apprenti sorcier aux yeux du plus grand nombre, mais pour un candidat idéal à ceux de Sanger. On vient alors de découvrir les stéroïdes, ce qui change totalement le statut de la cortisone, fabriquée à partir de la progestérone. Les firmes américaines lancent alors des recherches tous azimuts sur les stéroïdes qui aboutissent à la mise au point de toute une série de molécules modifiées (en 1951 pour celle que l'on va retrouver dans la composition de la pilule).
Pincus lance le projet pilule grâce au
soutien financier de Katherine Dexter McCormick. Âgée de 76 ans, cette dernière fut une des
premières femmes diplômées du MIT, avant de devenir l'épouse du grand magnat des machines agricoles, puis la protectrice fortunée de la cause
féministe. La riche philanthrope met toute sa fortune à la disposition de Sanger et Pincus. Dans sa quête de la pilule magique, le biologiste doit non seulement trouver les bonnes molécules, mais aussi un dosage et un mode d'administration
appropriés, vérifier l'effet contraceptif et évaluer les
effets secondaires. Avec la collaboration d'une poignée de médecins
(John Rock et Celso-Ramon Garcia), de chimistes (Russell Marker et Carl
Djerassi), Pincus décide d'expérimenter les effets contraceptifs des hormones de synthèse sur des lapines. En 1956, son équipe met au point une combinaison de progestérone et d’œstrogène de synthèse, qui permettent d'éviter l'ovulation pendant la gestation. Il teste alors le produit de ses recherches sur plus de 200 femmes portoricaines et haïtiennes. La pilule, appelée Enovid, se révèle parfaitement efficace.
(2) Margaret Sanger peut alors annoncer à la télévision la création du petit comprimé contraceptif. En 1957, la Food and Drug Administration (FDA) autorise sa mise sur le marché pour le "traitement des troubles gynécologiques". En 1960, la FDA approuve l'utilisation contraceptive de la pilule, dont les premières plaquettes sont vendues aux États-Unis, puis en Grande-Bretagne. Quatre cent mille femmes prennent la pilule aux États-Unis en 1961. Elles seront six fois plus en 1963.
The U.S. Food and Drug Administration [Public domain]
* Un objet de libération sexuelle. La pilule constitue une véritable révolution car elle donne aux femmes la possibilité de maîtriser leur corps procréateur. On en termine avec une conception de l'existence féminine indissolublement associée à leur capacité maternelle. A partir du moment où elles peuvent programmer leur grossesse, les femmes envisagent différemment l'avenir. Il est désormais tout à fait possible de se projeter dans une vie de couple sans enfant. Avec la pilule apparaît un droit à défendre pour les femmes: celui de devenir mère quand et si on le souhaite. Plus personne, et surtout pas les hommes, ne décideront à leur place. Dans ces conditions, la contraception suscite d'emblée de nombreuses réticences parmi les tenants de la société patriarcale. L'accès à la pilule relève longtemps du parcours du combattant, car les médecins rechignent à la prescrire aux célibataires. Pourtant, pour toutes les femmes, en particulier celles qui sont mariées ou en couple, le recours à la contraception hormonale change la vie. Elles peuvent désormais planifier les naissances, sans plus dépendre du bon vouloir de monsieur. La facilité d'utilisation du petit comprimé offre en effet la possibilité de s'affranchir du consentement du partenaire, tout en permettant d'espacer les accouchements. Dès lors, la poursuite d'une carrière professionnelle devient envisageable. Autant d'éléments dont parle à merveille The Pill, un formidable titre de Loretta Lynn.
Née dans les années 1930 dans le Kentucky, cette chanteuse de country très populaire compose dans un premier temps des morceaux qui s'inscrivent dans la veine conservatrice du genre musical de Nashville. Elle défend la virginité prénuptiale dans What kind of a girl (do you think I am) (1967) ou assigne les femmes aux tâches ménagères. DansTo make a man (feel like a man). The Other Woman, elle paraît même justifier les violences conjugales: "Votre mari vous bat chaque soir à la maison, mais vous lui en avez donné le droit." Mais bientôt, le ton change. En 1971, Lynn assimile la bague des mariés à une entrave, une chaîne. "Je vais retirer cette chaîne de mon doigt / Et la jeter aussi loin que possible / Parce que je veux être libre". Quatre ans plus tard, avec The Pill, Lynn vante les vertus de la pilule dont l'usage révolutionne la vie des femmes. La chanteuse y donne la parole à une mère au foyer américaine lambda, qui rembobine le fil de sa vie conjugale; une femme qui n'en peut plus de se faire "engrosser" à intervalle trop rapproché. Chaque année, elle tombe enceinte, ce qui permet à son mari de l'enchaîner à la maison. "Tu
m'as fait promettre que si je devenais ta femme, / tu me montrerais le
monde, / mais tout ce que j'ai vu de ce vieux monde / c'est un lit et une
facture de médecin". Pendant ce temps là, le conjoint batifole hors du foyer. ["Toutes ces années, je les ai passées à la maison / Quand toi tu t'éclatais"] Avec la pilule, les rapports au sein du couple se transforment. [C'est la dernière fois où tu m'as prise pour une poule pondeuse / Car maintenant j'ai la pilule"] La peur d'enfanter à chaque relation sexuelle s'estompe ce qui libère la libido. ["Je
me rattrape pour toutes ces années, depuis que j'ai la pilule. / La
pénombre gagne, c'est le moment de s'envoyer en l'air / (...) Oh, papa, ne t'inquiète pas, car maman a la
pilule"] Le récit semble bien avoir une base autobiographique dans la mesure où Loretta Lynn a eu six enfants, dont quatre avant l'âge de 20 ans. «Ça arrivait à tout le monde, mais personne n'écrivait dessus. Ils ne voulaient insulter personne. Moi, je n'ai pas pensé à ça. Quand The Pill est sortie, tout le monde disait:"encore une chanson grivoise."», se souvient Lynn.
Loretta Lynn en 1975. Gene Pugh, CC BY-SA 2.0
La chanteuse enregistre The Pill en 1972, mais la maison de disque refuse de la sortir. Finalement publiée en 1975, la chanson suscite d'emblée le scandale dans un pays où le puritanisme oblige à taire le sujet du contrôle des naissances. Les radios country bloquent la diffusion du titre. Comme souvent, la censure du morceau suscite un certain battage médiatique qui contribue par ricochet à faire connaître la chanson hors du cercle des amateurs de musique country. Le titre atteint la 70ème place du Billboard 100 et accède au sommet du classement canadien. Plus important, le morceau aura un grand impact sur le public féminin comme en attestent les témoignages des médecins des comtés ruraux américains. Pour ces derniers, la chanson a permis de faire connaître et populariser le thème du contrôle des naissances et de la contraception avec beaucoup plus d'efficacité que toute la littérature médicale de l'époque.
You wined me and dined me / When I was your girl / Promised if I'd be your wife / You'd show me the world / But all I've seen of this old world / Is a bed and a doctor bill / I'm tearin' down your brooder house / 'Cause now I've got the pill
Tu as gagné / Quand j'étais ta nana / tu m'as fait promettre que si je devenais ta femme / Tu me montrerais le monde / Mais tout ce que j'ai vu de ce vieux monde / c'est un lit et une facture de médecin/ Je suis en train de démolir ton poulailler / Parce que maintenant j'ai la pilule
All these years I've stayed at home / While you had all your fun / And every year that's gone by Another baby's come / There's a gonna be some changes made / Right here on nursery hill / You've set this chicken your last time / 'Cause now I've got the pill
Toutes ces années, je les ai passées à la maison / Quand toi tu t'éclatais / Et chaque année écoulée voyait l'arrivée d'un autre bébé / Il y a eu quelques changements à faire / Ici dans la pouponnière / C'est la dernière fois où tu m'as prise pour une poule pondeuse / Car maintenant j'ai la pilule
This old maternity dress I've got / Is goin' in the garbage / The clothes I'm wearin' from now on / Won't take up so much yardage / Miniskirts, hot pants and a few little fancy frills / Yeah I'm makin' up for all those years / Since I've got the pill
Cette vieille robe que j'avais pour l'accouchement / est partie à la poubelle / Les fringues que je porte maintenant / Ne seront plus aussi longues / Mini-jupes / Pantalons sexy et quelques petits accessoires / Ouais, je suis faite pour ces années / Depuis que j'ai la pilule
I'm tired of all your crowin' / How you and your hens play / While holdin' a couple in my arms / Another's on the way / This chicken's done tore up her nest / And I'm ready to make a deal / And ya can't afford to turn it down / 'Cause you know I've got the pill
Je suis fatiguée de ta rengaine / Quand toi et tes poules vous amusez / Pendant que je tiens notre couple à bout de bras / Un autre est en route / Cette poulette a percé son nid / Et je suis prête à faire un compromis / Et tu ne peux plus te permettre de faire demi tour / Parce que tu sais que j'ai la pilule
This incubator is overused / Because you've kept it filled / The feelin' good comes easy now Since I've got the pill / It's gettin' dark it's roostin' time / Tonight's too good to be real / Oh, but daddy don't you worry none / 'Cause mama's got the pill / Oh, daddy don't you worry none / 'Cause mama's got the pill
Cet incubateur est surexploité. / Car tu l'as trop rempli / Je me rattrape pour toutes ces années, depuis que j'ai la pilule. / La pénombre gagne, c'est le moment de s'envoyer en l'air / Ce soir, c'est trop beau pour être vrai/ Oh, papa, ne t'inquiète pas, car maman a la pilule (2X)
Notes: 1. A cette époque, la
loi Comstock de 1873 interdit la distribution d'informations en lien
avec la contraception et l'avortement, en vertu de la lutte contre
"l'obscénité". 2. Le terme pilule est inspiré du "Meilleur des mondes", le roman d'anticipation qu'écrit Aldous Huxley en 1932. Le romancier britannique avait imaginé un produit capable de maîtriser la fécondité: la pilule.
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.