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mardi 8 septembre 2020

Fritz Haarmann: l'homme qui débita ses victimes, fit vaciller la République de Weimar et inspira les artistes.

A Hanovre, au printemps 1924, des enfants qui s'ébrouent dans les eaux de la Leine, découvrent des ossements. Informée, la police drague la rivière et exhume plus de 500 os humains. Les restes appartiennent à au moins 22 individus, des garçons ou des hommes âgés de quatorze à vingt ans, dont les têtes ont été détachées de la colonne vertébrale grâce à un couteau de boucher. Les morts les plus anciennes remonteraient à 6 ans.
Unknown author / Public domain
Les soupçons convergent rapidement vers Fritz Haarmann. L'homme de 45 ans vend des vêtements usagés et de la viande dans le quartier de la gare. L'individu est connu des services de police, car il a déjà été interpellé à 15 reprises pour des affaires d'abus sexuel ou d'agressions sur mineur. Emprisonné au cours de la grande guerre, il est mêlé lors de sa libération en 1918, à deux affaires de disparitions d'adolescents. Faute de preuves, il est laissé libre. A l'été 1924, la police l’interpelle à la suite d'une altercation avec un adolescent fugueur. 
A son domicile, la police retrouve des traces de sang séché. Le suspect explique qu'il a découpé la viande dont il fait la contrebande auprès de ses voisins. Aux enquêteurs qui s'étonnent également de trouver des habits masculins de toutes tailles dans ses placards, il affirme s'adonner à la vente de vêtements d'occasion. Ces explications semblent crédibles dans le contexte de crise économique que connaît l'Allemagne de l'après-guerre.  Néanmoins, des témoins ont vu Haarmann se débarrasser de sacs dans la Leine au petit matin. Confronté aux familles des victimes, qui identifient des objets appartenant à leurs proches, le suspect passe à table, reconnaissant l'assassinat de plusieurs dizaines de victimes. Haarmann est mis derrière les barreaux.

* La presse s'empare aussitôt de l'affaire qu'elle contribue à faire connaître à Hanovre et dans le reste de l'Allemagne. Un vent de panique s'empare dès lors de la ville. Si les découvertes macabres suscitent l'horreur, elles fascinent également une partie des citadins. Le dimanche, des badauds se promènent le long de la Leine en quête de restes humains. Les journaux voient tout le profit qu'ils peuvent tirer de l'exploitation putassière de l'évènement.  Alors que dans la presse impériale, les faits divers prenaient surtout la forme d'arides chroniques judiciaires, ils sont désormais abordés par le biais du reportage, dont les titres se doivent d'être accrocheurs. Les articles évoquent tour à tour un "vampire", un "loup-garou", un "boucher" qui ferait commerce des chairs de ses victimes. Les investigations des journalistes dévoilent les pratiques sidérantes du suspect. 
Haarmann gagne sa vie en vendant des vêtements et de la viande qu'il prélève sur ses victimes. 
La gare est alors le point de convergence de toutes les misères. Elle devient un refuge pour les vagabonds, mendiants, orphelins, mais aussi le terrain de chasse favori du tueur. Contre la promesse d'un gîte ou d'un peu de nourriture, ce dernier attire ses proies chez lui, au 8 Rote Reihe. Là, il abuse d'elles avant de les tuer. En parfait boucher, il débite ses victimes en morceaux, puis se débarrasse des os. Pour amadouer les voisins qui se plaignent du bruit, le "boucher" offre sa spécialité: le fromage de tête. Il cuisine également des terrines, découpe des steaks et des côtelettes, puis écoule l'ensemble au marché noir sous l'appellation de porc mariné ou de viande de cheval. Les tarifs sont attractifs, les clients ne manquent pas. Haarmann tient son étal à quelques pas de chez lui. De la découpe à l'assiette, il n'y a donc que quelques pas, un circuit court en somme.

* Indicateur pour la police.
La presse avance une autre découverte stupéfiante. Si les crimes de Haarmann remonte à 1918 sans qu'il n'ait jamais été inquiété, c'est simplement qu'il travaillait pour la police en tant qu'indicateur. Dès lors, le dossier criminel devient une affaire d’État. (1)
Pour l'opinion, les forces de l'ordre couvrent Haarmann et cherchent à étouffer l'affaire.  Le scandale conduit à l'ouverture d'une enquête à l'encontre de la police de Hanovre et de son organisation. Pour tenter de se racheter, obtenir des témoignages et identifier les victimes, l'institution policière réalise alors un film dans lequel figure le lieu des crimes: la sordide mansarde qu'occupe Haarmann. Le film provoque un débordement de témoignages, mais aussi un certain malaise. Les ennemis du régime, trop heureux de déstabiliser la jeune République de Weimar, sautent sur l'occasion. Au nom du respect des victimes, la droite nationaliste crie au scandale. L'affaire est portée devant le parlement et le film policier interdit. 

* Diktat et coup de poignard dans le dos. 
Fritz Haarmann cristallise les tensions politiques d'un pays qui garde de profondes séquelles de la grande guerre et dont le nouveau régime peine à asseoir sa légitimité. La République de Weimar est proclamée le 9 novembre 1918, deux jours avant la fin des hostilités. Dès sa naissance, elle est contestée, tant par les communistes que par les corps francs et autres milices d'extrême-droite. Les combats de rue et assassinats politiques deviennent le lot quotidien de populations habituées aux violences par la guerre et ses massacres. La dénonciation de la dureté du traité de Versailles et du "coup de poignard dans le dos" font prospérer les mouvements nationalistes, en particulier le jeune parti national socialiste dont Adolf Hitler prend le contrôle en 1921. Deux ans plus tard, ce dernier tente même de renverser le gouvernement de Bavière lors du "putsch de la brasserie". Les communistes, quant à eux, s'en prennent aux sociaux-démocrates et à l'extrême droite.

* Une brouette de billets.
L'instabilité politique doit également beaucoup à la crise économique qui frappe le pays. L'Allemagne, considérée comme seule responsable de la guerre, doit verser de très lourdes réparations aux vainqueurs. Son secteur agricole est détruit. Une grande partie de la population souffre de la faim, en particulier en ville. Désorientée, affamée, les Allemands doivent aussi affronter une inflation délirante. En février 1924, la Reichsbank est obligée de faire imprimer des billets de cent mille milliards de marks!
A Hanovre, dont la population sextuple en 40 ans sous l'effet de l'essor industriel, les citadins tentent par tous les moyens de remplir leurs assiettes. Dans les quartiers ouvriers de la vieille ville, la misère est partout. La gare ressemble à une vaste cour des miracles. Au sein de ce chaos social, un individu aussi dénué de scrupules que Haarmann, n'a aucun mal à faire prospérer son petit commerce de vêtements usagés et de viande bon marché. Chacun étant occupé à sa propre survie, il peut exploiter en toute impunité la détresse des habitants, auxquels il refourgue les rogatons de ses victimes.

* Symptôme d'un régime honni. 
Libéral et progressiste, le régime a pour ambition de modifier le code pénal qui datait de l'empire germanique. Le projet de réforme de 1922 n'envisage plus le recours à la peine de mort. Voilà qui n'a rien d’anodin à la vieille de l'ouverture du procès d'un individu accusé de plusieurs dizaines d'assassinats. Dès lors, les abolitionnistes sont réduits au silence et la peine de mort apparaît comme la seule sanction possible pour ce genre de criminels.
La République aspire également à dépénaliser l'homosexualité. Or, Haarmann a un amant (Grans), qui est aussi un de ses complices. Le débat, déjà tendu, doit donc intégrer l'embarrassante affaire. La presse bourgeoise n'évoque pas l'homosexualité, considérant qu'il s'agit d'un sujet tabou. Les journaux libéraux de gauche, socialiste ou communiste, refusent de stigmatiser les homosexuels sur la base de cette seule affaire. La presse nationaliste et conservatrice, en revanche, établit, un lien de causalité entre criminalité et homosexualité. 
Abolition de la peine de mort et dépénalisation de l'homosexualité devront attendre. L'élan progressiste de Weimar se brise sur le fait divers. Au sein d'une partie de l'opinion, l'affaire Haarmann s'impose comme le symptôme d'un régime honni. Le personnage est considéré comme une espèce d'entité métaphorique de tous les problèmes sociaux qui se posent à la jeune république. Aux yeux de ses détracteurs, seul un régime aussi pourri que celui de Weimar pouvait engendrer un tel monstre.



* Le procès. 
En août 1924, Haarmann est examiné par des psychiatriques de Göttingen, qui le déclarent responsable de ses actes. Le procès s'ouvre le 4 décembre 1924. L'écho médiatique est considérable. Pour le psychologue Theodor Lessing, la recrudescence des violences psychopathiques en Allemagne serait la conséquence du traumatisme des massacres de masse de la grande guerre. Il plaide donc pour une atténuation de la responsabilité de Haarmann, mais n'est pas entendu. L'accusé a beau affirmer ne se souvenir de rien, il est condamné à mort, puis exécuté le 15 avril 1925. 
La culpabilité ne faisant aucun doute, le véritable enjeu des audiences est ailleurs. Par journaux interposés, les formations politiques instrumentalisent l'affaire et orientent les débats autour d'une question: "qui a crée un monstre pareil?" Selon le prisme adopté, chacun donne de Haarmann sa propre vision stylisée. Pour les journaux libéraux de gauche, le milieu social débilitant dans lequel Haarmann a vécu expliquerait en partie son passage à l'acte. Die rote fanhe, le journal du parti communiste, voit en Haarmann un "fasciste". Der Stürmer, l'organe de propagande nazi, interprète l'affaire comme une allégorie de la corruption de la république de Weimar. L'accusé y est présenté comme un dégénéré, une arriération culturelle contraire à l'Allemagne. Au fond, chacun trouve dans cette affaire ce qu'il vient y chercher. 
George Grosz: "John, der Frauenmörder" (1918). [Domaine public]

  * Essor du romantisme noir.
Depuis les débuts du romantisme au XVIII° siècle, l'Allemagne a cultivé un très grand intérêt pour le fantastique et ses personnages maléfiques. Le fait divers nous entraîne au plus profond de l'imaginaire de l'Allemagne des années 1920 et son étrange fascination pour le mal."L'étrange étrangeté" de Haarmann le transforme en un personnage légendaire qui  vient compléter toute une galerie d'abjects meurtriers en série. 
En effet, Haarmann est loin d'être un cas isolé. (1) Entre 1918 et 1921, à Berlin, Carl Großmann tue des femmes dont il vend la chair dans le quartier de la gare, avant de se débarrasser de leurs effets dans le fleuve... En 1929 et 1930, Peter Kürten tue au moins 9 jeunes femmes. Son goût pour le sang lui vaut le surnom de "vampire de Dusseldörf". Tous ces crimes ont un lien avec la sexualité et s'accompagnent d'un déchaînement irrationnel de pulsions instinctives. 
Au cours des années 1920, le meurtre sexuel épouvante non seulement la société allemande, mais obsède aussi les écrivains et peintres. Otto Dix, George Grosz montrent le chaos de cette société de Weimar en train de se construire. Ils peignent des sadiques et meurtriers sexuels en train de commettre leurs forfaits. Cette fascination s'enracine dans une tradition artistique de la confrontation avec la brutalité, le refoulement, l'archaïsme, cette part présente en chacun de nous, mais qui ne s'exprime pas en temps normal. Ce "romantisme noir" nourrit également le cinéma allemand des années 1920 avec des films comme le cabinet du docteur Caligari (1920) de Robert Wiene, Nosferatu (1922) de F. W. Murnau, Dr Mabuse (1922) de Fritz Lang. Lorsque ce dernier réalise  M le maudit en 1931, il s'inspire directement des crimes commis par Kürten, Großmann et Haarmann. Le film dépeint l'épouvante qui s'empare des habitants d'une ville allemande confrontée à une série de meurtres commis par un tueur d'enfants. La musique occupe une place centrale dans le film. Le meurtrier, interprété par Peter Lorre, siffle toujours le même thème quand il va tuer une fillette: Dans l'antre du roi de la montagne de la suite pour orchestre Peer Gynt de Grieg. "L'univers répétitif et obsessionnel de la pulsion est figuré par le sifflotement mécanique et frénétique de l'assassin, qui se déclenche dès qu'il entre en chasse." (source E)
Le film s'ouvre avec des enfants qui jouent dans une cour d'immeuble. Les bambins forment une ronde autour d'une fillette qui désigne ses camarades du doigt. La petite chante une comptine consacrée à un tueur qui débite ses victimes en pièces de boucherie. Or, le meurtrier de la chanson n'est autre que Fritz Haarmann...



* "Il va te découper en steak haché."
Les crimes de Haarmann restent dans les mémoires par leur sauvagerie et parce qu'ils furent le sujet d'une chanson à très grand succès.
En 1924, Walter Kollo compose Warte, warte nur ein Weilchen. Les paroles simples, chantées sur une mélodie accrocheuse, assurent le succès du morceau. "Attends attends, juste un moment, le bonheur va venir à toi", promet le chanteur. 
Une nouvelle version du morceau, détournée et sarcastique, circule bientôt. Ce n'est plus le bonheur qui vient à l'auditeur, mais Haarmann. "Attends, attends encore un peu / Haarmann va venir s'occuper de toi / Avec sa petite hachette / Il va te découper en steak haché".
Dès lors, on prendra l'habitude de chanter ce morceau à la manière des comptines enfantines. Cela n'a en soi rien d'étonnant si l'on songe aux nombreux airs que nous chantaient nos parents et qui parlaient pourtant de prêtes niqueurs ("il court, il court le furet"), de prostitution ("au clair de lune") et de cannibalisme ("il était un petit navire"). Haarmann devient dès lors une sorte de croque-mitaine que les parents menacent d'appeler lorsque l'enfant n'est pas sage.


* Conclusion 

Le "boucher de Hanovre" continue à hanter la mémoire collective allemande. Docteurs et psychiatres étudièrent son cerveau afin de mettre à jour une forme de dégénérescence à l'origine de sa psychopathie. Son crâne est resté sur les étagères de l'université jusqu'en 2015, date à laquelle on décida de détruire l'étrange relique. Entre temps, le mal a pris en Allemagne un autre visage: celui de Hitler et des crimes du troisième Reich. Or, là encore le personnage de Haarmann peut être convoqué. Klaus Mann insiste dans ses mémoires sur  la troublante ressemblance physique entre Haarmann et Hitler...

Notes:
1. En une du journal Simplicissimus, une caricature met en scène un commissaire installé à un bureau, sur lequel repose un crâne. Gêné, le policier s'adresse à Haarmann, qui occupe une chaise de l'autre côté du meuble: "Je vous en prie, ne me tutoyait plus." 


In Hannover an der Leine,
Rote Reihe Nummer 8,
wohnt der Massenmörder Haarmann,
der schon manchen umgebracht.
Haarmann hat auch ein’ Gehilfen,
Grans hieß dieser junge Mann.
Dieser lockte mit Behagen
alle kleinen Jungen an.
https://lyricstranslate.com
In Hannover an der Leine,
Rote Reihe Nummer 8,
wohnt der Massenmörder Haarmann,
der schon manchen umgebracht.
Haarmann hat auch ein’ Gehilfen,
Grans hieß dieser junge Mann.
Dieser lockte mit Behagen
alle kleinen Jungen an.
„

Warte, warte nur ein Weilchen,
bald kommt Haarmann auch zu dir,
mit dem kleinen Hackebeilchen,
macht er Schabefleisch aus dir.
Aus den Augen macht er Sülze,
aus dem Hintern macht er Speck,
aus den Därmen macht er Würste
und den Rest, den schmeißt er weg.“

*****
A Hanovre le long de la Leine,
 au numéro 8 de la Rote Reihe
vit Haarmann le tueur de masse,
qui a déjà pas mal tué,
Haarmann avait aussi un complice,
Grans était le nom de ce jeune homme
Il attirait avec des ruses 
tous les petits garçons

Attends, attends juste un petit peu
Haarmann va venir s'occuper de toi
avec sa petite hachette
il va te découper en steak haché
des yeux, il fait du fromage de tête
des fesses il fait du bacon
des intestins il fait des saucisses 
et des restes, il s'en débarrasse

 Sources:
A. Retronews: «1925: "Le boucher de Hanovre", tueur de garçons»
B. Faits divers, l'histoire à la une: "Fritz Haarmann, un vampire dans la République de Weimar" (Arte)
C. Arte: "Le boucher de Hanovre".
D. Lycéens et apprentis au cinéma: «"M le Maudit" de Fritz Lang» (pdf).
E. Olivier Agard:"M le maudit ou la crise de la démocratie"

mardi 28 avril 2020

1978. Gisèle Halimi dénonce le viol dans ses plaidoiries, Anne Sylvestre dans ses chansons.

La société française des années soixante-dix se montre très indulgente à l'égard des violences masculines faites aux femmes, réduites au silence par une terrible pression sociale. Au cours de la décennie, les féministes font du viol une question politique. "Les différents groupes féministes souhaitent (...) faire le procès d'une société qui engendre les violeurs, dénoncer ces violeurs qui sont dans la grande majorité des cas des "monsieur tout le monde" et une justice faite pour les hommes et par les hommes." (source I)

* Un crime considéré comme un délit. 
La législation du XIX° siècle cherchait moins à protéger les femmes violées, qu'à défendre  l'honneur de leurs familles. La loi de 1810 du Code Pénal identifie le viol à une pénétration vaginale avec éjaculation perpétrée hors mariage et avec violence, excluant donc de sa définition la sodomie et la fellation forcées. La plupart des affaires sont alors requalifiées en simples "attentats à la pudeur". Cette déqualification du viol revient à nier la réalité du crime.
 Jusqu'au milieu des années 1970, les médias n'évoquent pas le viol, sauf pour le relativiser. Les propos de maître René Florian, un des ténors du barreau de l'époque, résume bien cet état d'esprit: "Souvent, devant les tribunaux ou devant les cours d'assises, comparaissent des jeunes gens condamnés à de lourdes peines qui brisent leur carrière, qui commettent des sottises dont ils ne voient pas la gravité. Il y a un certain nombre de filles qui, parce que c'est la mode, qu'elles sont dans le vent, considèrent qu'il est de bon ton de se montrer libres avec les garçons." Ce point de vue, assez représentatif des mentalités de l'époque, présente les femmes comme des tentatrices, en grande partie responsables de ce qui leur arrive en cas d'agression. (1) Au fond, le viol n'apparaît comme pas très grave, pas suffisamment en tout cas pour gâcher la vie d'un homme... Dans ces conditions, les victimes hésitent à porter plainte, car l'attitude des policiers et des gendarmes, comme celle des magistrats et des médecins, reste souvent empreinte de suspicion. Alors qu'elle est la victime, la femme violée doit toujours prouver son non consentement, démontrer qu'elle n'a pas provoqué son agresseur. A l'issue de l'enquête de moralité, si la jeune femme violée est considérée comme de mœurs légères, sa plainte n'aboutira pas.


Jean-Honoré Fragonard: "le verrou" / Public domain

* "Déshonorée mais si contente"
La culture populaire est alors pleine de viols, généralement présentés de manière désinvolte. C'est particulièrement le cas dans un média aussi populaire que la chanson. En 1965, Mireille Darc chante "Déshonorée": "Il n'a pas demandé ma main / Il s'est contenté de me prendre (...) / c'est vrai je suis déshonorée / Déshonorée mais si contente / Bien sûr il m'est venu des larmes / Et du refus et du dégoût / Mais très doucement tout à coup / Je me mis à rendre les armes (...) Il faudrait bien qu'on le punisse / Mais allez donc le rattraper /C'est un merveilleux cavalier". La femme est ici vue comme un gibier. "Contente" d'être violée, elle ne veut surtout pas que l'on conduise son agresseur en prison. L'auteur masculin (Maurice Vidalin) de la chanson place ses paroles dans la bouche d'une femme pour légitimer la situation, ce qui ne fait qu'accroître le malaise. En 1964, France Gall a 16 ans. Pierre Cour lui fait chanter: "Moi je vous le dis / Qui connaît les filles / Quand elles disent non / Plus elles disent non / Plus ça veut dire oui / Ho oui". Un autre stéréotype apparaît ici: la minoration de la parole des femmes dont le non consentement est systématiquement remis en cause. Au fond, les femmes aimeraient être malmenées et leur protestation ne sont que de pure forme. 
En 1973, dans "les villes de solitude", Michel Sardou chante: "j'ai envie de violer des femmes, de les forcer à m'admirer, / Envie de boire toutes leurs larmes et de disparaître en fumée". Pour sa défense, le chanteur prétend vouloir ici dénoncer les pulsions criminelles libérées par l'alcool. Il accrédite ici l'idée d'une présumée "loi de la nature" qui voudrait que la sexualité masculine soit avant tout pulsionnelle, dominatrice et violente. En 1962, Charles Aznavour chante "Trousse Chemise". Les paroles de Jacques Mareuil  font le récit euphémisé d'un viol. L'agresseur conduit sa victime dans la zone la plus reculée de l'île de Ré et la saoule pour mieux l'abuser: "Et j'ai renversé à Trousse-Chemise / Malgré tes prières / À corps défendant / Et j'ai renversé le vin de nos verres / Ta robe légère / Et tes 17 ans". Le violeur minimise les faits, et donc ses responsabilités: "Quand la mer est grise et qu'on l'est un peu (...) On fait des bêtises, souviens-toi nous deux".(2)

* Une oppression spécifique des femmes. 
Ce rapide tour d'horizon témoigne de l'imprégnation dans les mentalités de ce que l'on n'appelle pas encore la culture du viol. Dès l'origine du Mouvement de Libération de la Femme, en 1970, le viol se trouve au cœur des combats d'un mouvement qui entend saper le système patriarcal. (3) Cette même année, Emmanuel de Lesseps dresse le récit de son viol dans la revue Partisans pour mieux s'en libérer par l'écriture. En 1972, plusieurs organisations féministes tels que le Mouvement pour la liberté de l'avortement (MLA), Choisir, les Féministes révolutionnaires ou encore des adhérentes du Planning familial organisent des journées de dénonciation des crimes contre les femmes à la Mutualité. Pour la première fois, des femmes violées partagent en public leur souffrance. En 1974, des féministes se rassemblent boulevard Sébastopol afin de dénoncer les entraves à leur droit de circuler la nuit sans être importunées. (source K) Jusqu'en 1975 cependant, la question du viol n'a pas encore fait l'objet d'une campagne spécifique. C'est alors que la sordide affaire Tonglet Castello est portée à la connaissance de la justice.


Titien: "Tarquin et Lucrèce" / Public domain

* L'affaire Tonglet Castellano.
Le 21 août 1974, Anne Tonglet et Araceli Castellano font du camping sauvage dans la Calanque de Morgiou. Au cours de la journée, un jeune homme accoste de manière agressive les deux femmes. Elles le rabrouent, il quitte les lieux. L'incident semble clôt; les campeuses installent leur tente pour la nuit. A une heure du matin, elles sont réveillées en sursaut par trois hommes qui pénètrent dans leur tente, parmi eux se trouve l'individu menaçant croisé la veille. Le deux femmes sont violées pendant quatre heures. Au petit matin, elles se réfugient dans une gendarmerie située à la sortie des calanques. En état de choc, elles sont conduites à l'hôpital, tandis que les forces de l'ordre procèdent à l'arrestation de leurs agresseurs.

* Des démarches éprouvantes pour les victimes. 
Les deux femmes décident de porter plainte. L'instruction commence par une enquête de moralité des victimes, au cours de laquelle les enquêteurs se montrent très suspicieux. Les policiers posent des questions équivoques, sur la vie privée, les relations amoureuses (sexuelles) entre les deux femmes. Les victimes doivent ensuite convaincre les médecins. "Nous avons été examinées par un professeur de la fac de médecine qui est arrivé avec ses étudiants (...). Il n'y avait pas de femmes. Donc on a dû écarter les jambes, chacune à notre tour, et il a introduit son doigt dans le vagin «pour voir si l'hymen acceptait le doigt ou pas». J'entends encore les termes", se souvient Anne Tonglet. Le calvaire continue. Les accusés nient les faits, assurent que les vacancières étaient consentantes. 
Pour une partie de la presse locale, l'orientation sexuelle des deux touristes, la pratique du naturisme et du camping sauvage, ont crée une situation de pousse-au-crime. Tout est bon pour minimiser la gravité des faits et discréditer les victimes. On en oublierait presque qu'elles viennent de subir un crime odieux, d'autant qu'Araceli Castellano est tombée enceinte d'un de ses violeurs. Elle doit subir un avortement (encore criminalisé à l'époque).

* Le viol doit relever des assises.
La juge Ilda di Marino mène d'emblée une instruction à charge. Suspicieuse, elle s'interroge sur les motivations des plaignantes, tout en assimilant l'attitude des violeurs à une erreur d'interprétation. De viol, l'affaire est requalifiée en  simples "coups et blessures n'ayant pas entraînés une interruption de travail de plus de 8 jours". Les accusés rentrent libres chez eux, dans l'attente d'une comparution en correctionnelle. Les plaignantes ne trouvent pas non plus de réconfort auprès de leurs avocates. Ces dernières considèrent en effet que le viol ne relève pas des assises. Consternées, les plaignantes s'adressent à Gisèle Halimi. Depuis plusieurs années, l'avocate mène une bataille judiciaire pour faire avancer la cause des femmes. A l'automne 1972, elle est parvenue à transformer le procès de Bobigny en un réquisitoire pour le droit à l'avortement. Elle voit dans le procès à venir une opportunité pour enfin faire le procès du viol. Elle accepte donc d'assurer la défense aux côtés de ses collègues Anne-Marie Krywin et Marie-Thérèse Cuvelier. A l'automne 1975, les avocates obtiennent du tribunal correctionnel de Marseille qu'il se déclare incompétent en raison de la nature criminelle des faits. La décision marque une première victoire importante pour les mouvements féministes qui se battaient depuis plusieurs années pour faire "monter en assises" les affaires de viol. 

* Libérer la parole.
La décision lance véritablement la campagne contre le viol. Le 26 juin 1976, à l'initiative du MLF, trois mille femmes se réunissent au Palais de la Mutualité à Paris autour du slogan "Ras le viol!" La même année, un manifeste en fait "l'expression de la violence permanente faite aux femmes par une société patriarcale", rappelant que "Quand une femme dit non, ce n'est pas oui, c'est non!" La situation semble enfin changer dans le pays qui considérait jusque là le viol comme un simple délit, au même titre qu'un vol ou une conduite en état d'ivresse. 
Le silence se fissure: des femmes prennent la parole dans les journaux, à la télévision. En octobre 1975, pour la première fois, une femme violée témoigne à visage découvert à la télévision. "Je voudrais qu'on me reconnaisse, qu'on me regarde telle que je suis et je voudrais que l'on arrive à me dire que je ne suis pas responsable du malheur qui m'est arrivé. J'ai été traitée comme on ne traite même pas un animal", déclare-t-elle. En octobre 1977, les "Dossiers de l'écran" consacrent une émission au  thème du viol. Le standard reçoit un nombre considérable d'appels de femmes qui osent prendre la parole face aux téléspectateurs.

* "Viol de nuit, terre des hommes"
Dans le même temps, de vifs débats apparaissent parmi les féministes ainsi qu'avec certains militants d'extrême gauche qui dénoncent le recours à la justice d’État, la criminalisation de la sexualité ou encore la stigmatisation des hommes des classes populaires dans les procès pour viol. Les féministes répliquent en se demandant pourquoi le problème de la répression n'est soulevé qu'à propos du viol, non pour les autres crimes.
Le 1er mai 1976, le service d'ordre de la CGT bousculent des féministes dont les banderoles sont jugées provocantes. Sur l'une d'entre elles, on peut lire: "Viol de nuit, terre des hommes." Comme le souligne Séverine Liatard: "les féministes doivent donc se battre sur deux fronts: contre une société qui ne mesure pas la gravité du viol et contre une partie de l'extrême gauche qui, opposée à toute forme de répression, considère cette campagne, comme une revendication réactionnaire." (source K)

* Le procès. 
Le procès en tant que tel n'en finit pas d'être différé. Il s'ouvre finalement 3 ans et neuf mois après la commission des faits. Dans ce laps de temps, Gisèle Halimi a peaufiné sa stratégie. Elle entend "dénoncer la discrétion, voire la complaisance, avec laquelle les tribunaux jugeaient jusque là les affaires de viols: correctionnalisation, huis clos prononcé à la demande des accusés, suspicion de consentement vis-à-vis des victimes."(cf. F. Virgili, source C) Ainsi, l'avocate récuse le huis clos réclamé par les accusés car, selon elle, il entretient la honte que la société fait peser sur les victimes. Or pour les féministes, le déshonneur se trouve du côté des violeurs, non l'inverse.
L'enjeu dépasse de loin la condamnation des trois violeurs. Pour Gisèle Halimi, le procès doit permettre de changer les rapports entre les hommes et les femmes. "Il ne peut pas y avoir de société où le couple, au plan de l'amour, soit basé sur la force physique. C'est quasiment du fascisme", déclare-t-elle. L'attitude des agresseurs à l'égard des victimes n'est pas totalement indépendante de la manière dont fonctionne une société qui donne trop d'avantages à l'homme, une société trop asymétrique dans la relation entre les sexes. Au fond, les agresseurs sont le résultat d'une société qui tolère ce type d'agression. (source A: Vigarello)
Comme elle était parvenue à transformer le procès de Bobigny en tribune pour la légalisation de l'avortement (4), l'avocate cherche à faire de celui d'Aix le procès politique du viol, à mener bataille au nom de la cause des femmes, pour l'égalité, le respect de leur dignité, de leur corps, de leur indépendance.
La veille de l'ouverture du procès, le 2 mai 1978, le président du tribunal reçoit des dizaines de lettres de soutien aux jeunes femmes. Des centaines de militantes sont présentes, notamment les féministes de l'association Choisir de Gisèle Halimi.  L'attente est immense. Pour la première fois, le procès d'un viol bénéficie d'une couverture médiatique importante. Les journalistes décrivent avec délectation l'opposition entre le jeune avocat de la défense  Gilbert Collard et Gisèle Halimi, l'affrontement entre le local et la parisienne, le jeune ambitieux et la "diva du barreau"...

Comme à Bobigny, l'avocate convoque à la barre de "grands témoins" tels que le poète et académicien Pierre Emmanuel, l'écrivaine Françoise Mallet-Joris, des politiques (Florence d'Harcout, Arlette Laguillier). Le président du tribunal, qui ne veut surtout pas que le procès devienne une tribune, s'oppose à leur comparution et suspend l'audience. A l'extérieur du tribunal règne une atmosphère délétère. Les familles et amis des accusés crachent, insultent, frappent. Les plaignantes et leurs avocates ne peuvent sortir du palais de justice que sous escorte policière. "Dans cette région de Méditerranée, il y a une espèce de consensus sur le fait qu'on "perce" les femmes et, finalement, cette complicité masculine est une insulte pour les hommes et pour la conception que nous avons de l'amour" , se désole le professeur Alexandre Monkovski, témoin de la partie civile. Pour Maître Collard, ses clients, "des braves gens, avec la culture rudimentaire, le psychisme de leur environnement (...) n'avait pas eu le sentiment de violer(...)." Les féministes rassemblées à l'extérieur du tribunal lancent des slogans pour couvrir la plaidoirie de la défense. A l'issue de deux jours de procès, le verdict tombe: 6 ans et deux fois 4 ans de réclusion criminelle pour les violeurs. A l'annonce du verdict, il y a dans la salle un soulèvement de cris et d'insultes très violentes. Malgré les efforts du président de la cour d'assises, la médiatisation a fait du procès d'Aix celui du viol, regardé comme un crime et plus un délit.  

* Une nouvelle définition du viol.
Pour que cette victoire ne reste pas isolée, l'objectif est désormais de faire changer la loi. Le texte de 1832 mettait sur le même plan le viol et l'attentat à la pudeur. Au nom de l'exigence d'un devoir conjugal, le viol entre époux n'était pas reconnu. Enfin, en définissant le viol comme une pénétration vaginale forcée, la loi niait l'existence d'hommes violés par d'autres hommes. Le 4 mai 1978, au lendemain du verdict, la sénatrice Brigitte Gros propose de réformer la législation. "Une femme qu'on viole est une femme qu'on torture, une femme violée est une femme blessée, meurtrie, abaissée, humiliée, parfois sa vie entière. Le viol, c'est vrai, est un crime intolérable, sa répression mais aussi sa prévention sont devenues une nouvelle exigence de civilisation", assène-t-elle à la tribune le 28 juin 1978. A sa suite, les groupes de gauche déposent à leur tour des propositions de loi. Les débats parlementaires se déroulent au printemps 1980 devant une vingtaine de députés présents... Avec le vote de cette loi, un pan de l'oppression des femmes cède. La loi promulguée le 23 décembre 1980 définit en des termes clairs ce qu'est un viol: "tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui (...) par violence, menace ou surprise est un viol." [article 222-23 du Code Pénal] 
La loi réprime le viol par quinze ans de réclusion criminelle contre 5 auparavant. La peine peut aller jusqu'à 20 ans en cas de circonstances aggravantes (viol en réunion, par surprise, sur une personne vulnérable ou un(e) mineur(e) de moins de 15 ans). (5) De même, le huis clos n'est plus obligatoire, les associations peuvent se porter parties civiles et le nom des victimes de doit pas apparaître sans leur accord. L'adoption de la loi encourage les femmes à porter plainte. (6) 
Dans "L'amour violée", la réalisatrice Yannick Bellon filme le viol dans toute sa violence. Sorti en 1978, il suscite le scandale, mais obtient également un grand succès.
Conclusion: Le problème du viol est loin d'être résolu. Les femmes violées qui décident de porter plainte doivent encore subir des violences symboliques. Les faits sont toujours minimisés et le non-consentement remis en cause. Le viol reste la seule infraction criminelle dans laquelle la victime se sent systématiquement coupable. Aujourd'hui, il n'y a encore que 10% des femmes violées qui portent plainte: soit elles n'osent pas, soit elles ne veulent pas en parler, soit elles ont peur de ce qui va se passer, soit elles n'y croient pas trop. Les délais d'instruction restent longs, en moyenne quatre ans. En outre, une plainte sur dix seulement finit aux assises.
Pour autant, le procès d'Aix a permis de faire du viol un problème de société. Il permet notamment de souligner que les victimes sont atteintes, non seulement d'une façon morale et sociale, mais aussi d'une façon psychologique. Elles sont soumises à un trauma. Leur vie est atteinte dans la manière même dont elles existeront ensuite. "Nous sommes des mortes vivantes", déclarent publiquement Araceli Castellano et Anne Tonglet. Pour la première fois, une correspondance est mise entre l'agression sexuelle en tant que telle et la façon dont on brise l'intégrité de quelqu'un pour une durée indéterminée. Aussi, en dépit des insuffisances et atermoiements, un important travail juridique a été accompli, même si d'un point de vue militant on peut légitimement considérer qu'il reste incomplet.

Pour ne pas terminer sur une chanson présentant le viol avec complaisance, écoutons la grande Anne Sylvestre. L'année même du procès du viol, elle compose et interprète Douce maison. Avec une grande subtilité et justesse, la chanteuse utilise une métaphore filée pour évoquer un viol, ainsi que la manière dont sont alors souvent perçues les victimes.


L'auditeur croit d'abord avoir affaire à  une histoire d'effraction et de dégradation de bien. Au fil des couplets cependant, il comprend que la "douce maison" est en fait une jeune femme victime d'un viol en réunion.   

 C'était une maison douce, une maison de bon aloi.
Juste ce qu'il faut de mousse répartie aux bons endroits,
Assez de murs pour connaître une chaleur bien à soi
Et ce qu'il faut de fenêtres pour regarder sans effroi.


 La "mousse répartie aux bons endroits" de la maison évoque une jeune fille dotée de jolies formes. Les murs représentent les vêtements qui préservent l'intimité, couvrent le corps et préservent la chaleur. Les fenêtres correspondent aux parties non couvertes du corps (décolleté, jambes, bras). Le texte précise bien qu'il s'agit d'une femme décente ("assez de murs") et séduisante (" ce qu'il faut de fenêtres"). 

Refrain: Non, non, je n'invente pas,
Mais je raconte tout droit

Elle ouvrait parfois sa porte à ceux qu'elle choisissait.
La serrure n'est pas forte, maison, tu n'as pas de clé,
Mais avec sa confiance jamais elle ne pensa
Qu'on pût user de violence pour pénétrer sous son toit.
 

 
La porte donne accès (amical, sexuel) à l'intimité de la jeune femme, décrite comme une femme libre et indépendante, qui choisit ses partenaires. "La serrure n'est pas forte", il semble donc facile de s'introduire dans la "douce maison". Pour Anne Sylvestre, une femme doit vivre sa sexualité comme elle l'entend, aussi librement que peuvent le faire les hommes, sans faire pour autant l'objet de violences sexuelles. Parce qu'elle fait confiance, et ne se voit pas comme une victime potentielle, la jeune femme ne se méfie pas. 

Advint qu'un jour de malchance une bande s'approcha.
On sonne à la porte, on lance des coups de pieds ça et là.
A plusieurs, on s'encourage, on prétend qu'elle ouvrira,
Et commence le saccage, la porte on l'enfoncera.

 
La sonnerie intempestive, les coups évoquent le harcèlement sexuel, des attouchements ou gestes déplacés (mains au fesses, palpations)perpétrés par les membres de la bande. 
Dans le cadre d'un viol en réunion, la dynamique de groupe dilue la responsabilité de l'individu qui commet l'irréparable et s'apprête à saccager. La porte enfoncée correspond à l'arrachage des vêtements ou au début de l'acte de pénétration non consentie.

 Sauvagement ils pénètrent, dévastant tout devant eux.
Ils obligent les fenêtres à s'ouvrir devant le feu.
Avec leurs couteaux ils gravent des insultes sur les murs,
Et s'en vont faisant les braves quand tout n'est plus que blessure.
Dans le quatrième couplet, le terme "pénétrer" montre que le crime est en train d'être commis. Au delà de la douleur physique, le viol laisse des séquelles ("insultes sur les murs"), parfois indélébiles à la victime. Il marque la chair, l'esprit, durablement, provoque fréquemment un trauma et ne s'oublie pas (Fatals Picards "Oublie"), sauf quand, justement, les troubles dissociatifs sont tels qu'ils entraînent une amnésie traumatique. 
Le crime ne dure généralement que quelques minutes, mais les conséquences pour la victime sont dramatiques. Une femme violée est une femme dévastée, meurtrie. Après un viol "tout n'est plus que blessure".

La maison, depuis ce crime, n'a plus d'âme ni de nom,
Mais elle n'est pas victime, c'est de sa faute, dit-on.
Il paraît qu'elle a fait preuve d'un peu de coquetterie
Avec sa toiture neuve et son jardin bien fleuri.
La chanteuse utilise une démonstration par l'absurde. On ne reprocherait pas à une maison d'être coquette pour minimiser la responsabilité des cambrioleurs. A fortiori, dans le cas d'un viol, on ne peut imputer la responsabilité du crime à la victime, sous prétexte qu'elle est maquillée, séduisante, souriante...

D'ailleurs, une maison sage ne reste pas isolée:
Celles qui sont au village se font toujours respecter.
Quand on n'a pas de serrure, il faut avoir un gardien.
C'est chercher les aventures que de fleurir son jardin.

 
De nouveau, les reproches pleuvent sur la victime. Une maison isolée est facile à cambrioler. Une jeune femme indépendante, libre, qui sort seule la nuit, s'expose aux agressions, surtout si elle s'habille de manière "provocante" ("c'est chercher les aventures que de fleurir son jardin"). Dans cette logique, le seul moyen de se protéger consiste à "avoir un gardien", un homme auquel on confie la clef de sa serrure. C'est encore une fois à la jeune femme de modifier son comportement pour ne pas risquer le viol, et non au violeur de craindre la justice pour ses crimes.  

 Si vous passez par la route et si vous avez du cœur,
Vous en pleurerez sans doute, c'est l'image du malheur.
Mais rien, pas même vos larmes, ne lui portera secours.
Elle est loin de ses alarmes, elle est fermée pour toujours.
La narratrice s'adresse à l'auditeur, considéré ici comme un observateur objectif. Les viols provoquent des troubles psychotraumatiques en nombre (difficulté à se laisser approcher par des hommes, retrouver une vie sexuelle), aggravés lorsque la victime est mise en accusation ou l'agresseur déresponsabilisé. 

Si j'ai raconté l'histoire de la maison violentée,
C'est pas pour qu'on puisse croire qu'il suffit de s'indigner.
Il faut que cela s'arrête, on doit pouvoir vivre en paix,
Même en ouvrant sa fenêtre, même en n'ayant pas de clé.

 
Une conclusion logique. On doit pouvoir vivre en sécurité, même en cherchant à plaire et à séduire, même en ayant une vie sexuelle épanouie

 Non, non, je n'invente pas. Moi, je dis ce que je dois.
La dernière phrase de la chanson modifie celle qui ponctue les refrains. En utilisant le verbe "devoir" la chanteuse incite les femmes à parler et porter plainte. 

  Notes:
1. Gisèle Halimi constate: "Quand une femme est violée, on dit: «Elle n'avait qu'à pas porter un jean collant, elle n'avait qu'à pas sourire, elle n'avait qu'à pas sortir, elle n'avait qu'à pas... elle n'avait qu'à pas...» A la limite, elle n'avait qu'à pas exister en tant que femme."
2. "Elle n'a pas crié au viol, mais s'est mise à ronronner! / Et maintenant, du fond de ma geôle, / j'aimerais que l'on m'expliqua d'où me vient cette accusation de viol qui mène ici-bas" interprète un chanteur en 1969. Il apparaît dans le documentaire de Cédric Condon (source B). Nous n'avons pu l'identifier.
3. Au delà du viol, les femmes entendent mettre à bas le rapport de domination sexiste qui permet la perpétuation des violences quotidiennes et contraint les victimes au silence. Elles revendiquent leur droit à exister, s'exprimer, jouir d'une sexualité libre et non contrainte.
4. En 1972, lors du procès de Bobigny, l'avocate avait défendu une lycéenne de 16 ans poursuivie pour s'être débarrassée de sa grossesse issue d'un viol. Halimi obtient non seulement l'acquittement de l'accusé, mais parvient surtout à transformer le procès de la jeune fille en celui de la loi de 1920, le prétoire en tribune pour la légalisation de l'avortement.
5. Réforme du Code pénal. En 1992, le viol est puni de quinze à vingt ans de réclusion criminelle. Le viol conjugal fait son entrée dans la loi. La réforme Schiappa de 2018 multiplie les raisons d'aggravation de la peine (dont le viol conjugal).
6. En 1974, seules 1500 femmes osaient porter plainte pour viol, contre plus de 10 000 en 2019.

Sources:
A. "Le viol: histoire d'un crime", émission Concordance des temps avec Georges Vigarello, 12/01/2013. 
B. Le Procès du viol, documentaire de Cédric Condon, 52 minutes, 2014
C. Fabrice Virgili. Viol ( Histoire du viol). Michela Marzano. Dictionnaire de la violence, PUF, pp.1423-1429,2011.
D. «Culture du viol, la chanson coupable?», «des viols "sympas" dans la chanson française», Ces chansons qui font l'actu (France Info)
E. "Une culture du viol à la française" avec Valérie Rey-Robert, Le Média, 
F. «"Culture du viol": derrière l'expression, une arme militante plutôt qu'un concept » par Chloé Leprince.
G. Kreatur:"la culture du viol, c'est quoi?" (Arte)
H. ONU Femmes: "16 façons de lutter contre la culture du viol."
I. "Viol de nuit, terre des hommes", un documentaire de Séverine Liatard et Séverine Cassar, la Fabrique de l'Histoire du 31 octobre 2011. 
J. Catherine Valenti:"Gisèle Halimi" dans le Dictionnaire des féministes (dir.) Sylvie Chaperon et Christine Bard, Puf, 2018.   
K. Séverine Liatard:"Comment le viol est devenu un crime", L'Histoire, n°470, Avril 2020. 
L. Les détricoteuses. Violences sexuelles: affaires de femmes ou politiques?