dimanche 7 février 2021

Les bayous de la Louisiane, conservatoire de la musique cajun et zydeco.

Le pays des bayous est un monde amphibie, une vaste zone où s'entremêlent les bras morts du Mississippi. La végétation étrange se compose de cyprès, de palétuviers recouverts de rideaux de mousse espagnole. En langue amérindienne, "bayou" signifie serpent, sinuosité. C'est bien ce que semblent dessiner les méandres des bras de rivières glissant lentement vers la mer. 
Les bayous constituent un réservoir de biodiversité d'une grande richesse; un véritable paradis pour les oiseaux, les poissons, les tortues, les alligators ou les écrevisses; un garde manger indispensable à la survie des habitants des marais.
Avant même que la Louisiane ne devienne américaine, en 1803, ces terres inhospitalières servirent d'ultime refuge à des peuples dont personne ne voulait. Dans son ouvrage In the Creole Twilight, l'écrivain Josh Caffery décrit cet espace comme une "sorte de zone frontière entre les USA et la Caraïbe, entre le «Deep South» et le «Wild West», entre les langues française et anglaise, entre la terre et l'eau..." Rejetés dans ces terres hostiles, les Hommes s'unirent pour survivre. Les souffrances communes permirent, sinon de se comprendre, tout au moins d'échanger et se mélanger.
Pierre5018 [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]
Les premiers occupants des bayous furent des tribus amérindiennes. Profitant du riche écosystème et de chaque élément des marais, ces populations vécurent de la chasse, de la pêche et du trafic de peaux de bêtes pendant près de deux siècles. Pour faire face aux crues, les premiers occupants créèrent de petites buttes surélevées. Pour les construire, ils remplirent de terre des paniers faits de feuilles de latanier qu'ils déversèrent ensuite en un point, jusqu'à atteindre la hauteur souhaitée. 
La population louisianaise fut ensuite le fruit d'une succession de flux migratoires. En 1682, le Français Cavelier de La Salle prit possession de tout le bassin du Mississippi et nomma ce territoire Louisiane, en l'honneur du roi Louis XIV. Les Lemoyne, une famille canadienne d'origine normande, mirent alors en valeur le delta du fleuve dans la première moitié du XVIII° siècle. En France, les candidats au départ se firent rares, aussi Louis XV et le régent déportèrent des indigents, extraits des prisons et "hôpitaux". L'exploitation du territoire reposa sur une économie de plantation fondée sur l'esclavage. Au départ, ce sont surtout des Indiens puis, rapidement, les noirs déportés d'Afrique sont les plus nombreux. Ainsi, entre 1719 et 1731, 6000 esclaves originaires d'Afrique de l'ouest y furent amenés de force. Le Code noir s'appliqua en Louisiane à partir de 1724.
Un autre peuple, les Acadiens, arrivèrent dans cette région de marais au XVIII° siècle. Accent du Sud aidant, le Acadiens devinrent les Cadiens, puis les cajuns. Au XVII° siècle, les Acadiens étaient des colons français (1) installés sur les rives du Saint-Laurent, en Nouvelle-Ecosse, dans l'actuel Canada. Par le traité d'Utrecht de 1713, une grande partie de l'Acadie passa sous domination anglaise. Pendant une quarantaine d'années, ses habitants, d'origine française, cohabitèrent avec les nouveaux propriétaires des terres. Avec le déclenchement de la guerre de 7 ans, les Anglais exigèrent des Acadiens qu'ils prêtent serment au roi d'Angleterre, Georges II. Face à leur refus, le gouverneur décida de les chasser sans ménagement, en 1755. Les Acadiens subirent alors le "grand dérangement", soit la déportation de près de 10 000 d'entre eux vers les treize colonies britanniques de la côte atlantique. En 1763, le traité de Paris permit à ces apatrides de quitter ces territoires. Environ 800 d'entre eux décidèrent alors de s'implanter dans les bayous du sud-ouest louisianais. Près de 3000 Acadiens rapatriés de force en France à la suite du grand dérangement s'installèrent à leur tour dans le bayou Lafourche, au milieu d'une nature rude et, jusque là, répulsive.  Le climat, les inondations, les sécheresses, les morsures d'insectes, de serpents, les dangers étaient partout. Avec le temps, les Acadiens s'adaptèrent aux marécages jusqu'à considérer qu'ils étaient désormais ici chez eux. 



* Acadiana. 
A la fin du XVIII° siècle, les bayous accueillirent une autre vague de migrants en quête d'asile. Cette population fuyait Saint-Domingue, une autre colonie française dont la prospérité reposait sur la culture de la canne à sucre et le travail servile. Une révolte d'esclaves éclata, précipitant la fuite d'environ 15 000 personnes. Entre 1790 et 1810, d'anciens propriétaires de plantations parfois accompagnés de leurs esclaves, mais aussi des Libres de couleurs trouvèrent refuge en Louisiane, principalement à la Nouvelle-Orléans. Ces nouveaux venus composèrent la population créole de Louisiane.

En pays cajun, des liens complexes se tissèrent  à travers les siècles entre les différentes composantes de la population, qu'elles soient d'origine amérindienne, cadienne, créole ou descendants d'esclaves. 
Les Amérindiens, premiers habitants de la Louisiane aux XVII et XVIII° siècles, entretenaient, dans l'ensemble, des relations pacifiques avec les colons français ou acadiens. Certaines tribus en adoptèrent d'ailleurs la langue: un vieux français très particulier. (2) Repartant de zéro, les familles acadiennes nouèrent avec les différentes tribus amérindiennes des liens d'échange et d'entraide. Les Amérindiens leur montrèrent comment chasser et pêcher. De la sorte, ils les sauvèrent de sérieuses difficultés car il s'agissait d'un milieu particulièrement hostile. Lors de leur installation dans les bayous, les cajuns fabriquèrent des cabanes identiques à celles des Amérindiens, puis, à partir de 1800, construisirent les premières maisons. Pour les isoler, on utilisait le bousillage, mélange de boue et de mousse, l'équivalent local du torchis. 
Dans l'imaginaire collectif, le terme créole renvoie à la notion de métissage. Ainsi, au début du XIXe siècle les Créoles de Louisiane sont indifféremment blancs, métis ou noirs. Or, progressivement, la ségrégation s'imposa, les Créoles blancs se rapprochèrent des Blancs anglophones, renonçant bientôt à se dire créoles. La distinction entre les Créoles métis et noirs tendit également à disparaître. Au bout du compte ne restèrent plus que deux catégories de populations strictement séparées, les Blancs et les Noirs. L'adoption de ce système binaire conduisit à la quasi-disparition des mariages mixtes et à la transformation du sens du mot créole. Le terme en vint ainsi  à désigner «une population rurale, longtemps francophone et catholique, communément appelée "créole noire". Un groupe peu sûr de son statut, "trop français pour être noir et trop noir pour être français", mis à l'écart par ses voisins-cousins cajuns blancs (chez lesquels prédominaient les "valeurs" du Sud profond) aussi bien que par la communauté afro-américaine "mainstream" qui se moquait de ses particularismes et de son langage, guère différent du parlé cajun mais considéré comme un patois de seconde zone.» (source F, p32)
Après la guerre de sécession, les Cajuns se trouvèrent en compétition avec les Noirs pour accéder aux emplois, pourtant les plus méprisés. Au delà de ces tensions multiples, les différentes migrations multiplièrent les interactions entre ces différentes populations dont l'identité reposait également sur un profond métissage culturel. Au fond, le trait d'union entre ces groupes - qui n'eurent longtemps pour unique richesse que leur culture - fut la langue française. (3)

Louisiane francophone. Carte issue du site Le Cartographe.
Le pays cajun se situe dans la partie sud de la Louisiane. Ce territoire est délimité à l'ouest par le Texas, les côtes du Golfe du Mexique au sud, le delta du Mississippi à l'est, la paroisse des Avoyelles au nord. La Rivière Rouge marque la démarcation entre la Louisiane anglophone au Nord et la Louisiane francophone au Sud. Les principales villes sont Lafayette et Alexandrie. Le nom des lacs est celui des Acadiens venus se réfugier ici.
 * Une langue sans avenir.
Les francophones (Créoles et Cadiens) furent marginalisés très peu de temps après la prise de possession de la Louisiane par les jeunes États-Unis, en 1803. En 1812, la constitution de l’État de Louisiane fut rédigée entièrement en anglais et n’accorda aucun droit spécifique aux francophones. La langue anglaise prit alors, doucement mais surement, le pas sur le français
Sous l'ère Roosevelt, en pleine récession économique, un slogan fit florès: « Une seule Amérique, un seul américain ». Il s'agissait dans l'esprit de ses promoteurs de raboter toutes les différences, en particulier culturelles. Dès lors, aux yeux des anglophones de Louisiane, le voisin cajun apparaissait comme le survivant d’une époque révolue, comme le dépositaire d’une culture sans avenir. Les Acadiens étaient alors rejetés par le reste de la population américaine, considérés comme la couche la plus basse de la société, des ploucs des marais, des analphabètes, moqués dès lors qu'ils tentaient de parler anglais avec leur fort accent.
Ce contexte hostile fit du français un facteur de sous-emploi, d’ignorance, de « non-américanisme ». Aussi, durant les années 1930, pour une grande partie des francophones de Louisiane, abandonner le français au profit de l'anglais fut l’occasion de recoller au reste de l’Amérique.  Avec la découverte de gisement de pétrole, de nombreux Acadiens se mirent ainsi à l'anglais afin de faciliter leurs affaires et profiter de la manne. (4)
En 1921, une loi interdit de parler une autre langue que l'anglais à l'école, un souvenir douloureux pour les jeunes enfants de l'époque, punis lorsqu'ils s'exprimaient dans leur langue maternelle. L'interdiction fut levée en 1968, mais le mal était fait... Conscient des vexations que risquaient de subir leurs enfants, de nombreux Louisianais francophones refusèrent de leur transmettre leur langue. C'est ainsi que les jeunes générations perdirent le français que l'on n'enseignait plus non plus à l'école. Aujourd'hui, le problème qui se pose est bien celui de la transmission, puisque les locuteurs, généralement plutôt âgés, disparaissent progressivement. En 1968, il y avait presque 1 demi million de francophones, ils sont six fois moins aujourd'hui.
Pierre5018 [CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]
* Renaissance cadienne et promotion du français.
A partir de la fin des années 1960, une renaissance culturelle cajun se manifesta de façon spectaculaire. En 1968, la création du Codofil (agence gouvernementale de promotion du français en Louisiane) coïncida avec la fin de l'interdiction du français à l'école et le sursaut identitaire et linguistique acadien. Dès lors, les élèves volontaires pouvaient de nouveau suivre des cours de français. Or, ces cours privilégiaient, pour des raisons pratiques, un français "standard" et non régional. Dans ces conditions, le français scolaire était vu comme une langue étrangère. Pour y remédier, des écoles d'immersion se développèrent et des éléments linguistiques régionaux furent insérés dans l'enseignement du français.
Aujourd'hui, le Codofil organise des programmes d'échanges et de recrutement d'enseignants francophones et s'occupe de l'enseignement de la langue française pour près de 70 000 élèves et étudiants francophones. Pour assurer la survie du français en Louisiane, l'objectif des associations de promotion du français est aussi de développer une main d’œuvre francophone pour répondre aux besoins dans le tourisme, la santé, les finances. En parallèle à cette défense linguistique, on assiste à la redécouverte de la culture cajun. Les carnavals et autres festivals (en particulier le festival international de Lafayette) sont les moments privilégiés de promotion, diffusion et d'expression de cette culture menacée.

* Langue et musique, vestiges de l'identité francophone. 
La chaleur des fêtes au cours desquelles on laissait "le bon temps rouler", avec la joie de se retrouver entre membres d'une communauté riche d'histoires et d'expériences communes, constitua le creuset de l'identité cajun, indissociable de la musique qui en fut à la fois le miroir et le reflet. Les fais do-do (5) - les bals du samedi soir - "sont l’occasion d’une véritable « messe » profane, une mise en commun de tous les problèmes de la semaine, une évacuation cathartique de l’isolement et des brimades de l’« autre » société — l’américaine, c’est-à-dire l’anglaise - une manière de résumer ce qui fait qu’on est Cajun." (source E)
Cléoma Breaux et Joe Falcon (public domain)
Lors du "grand dérangement", les Acadiens emportèrent dans leurs bagages les instruments traditionnels tels que le violon, le triangle, mais aussi le riche répertoire de leur région d'origine. De nouveaux instruments apparurent au fil du temps comme l'accordéon diatonique venu d'Allemagne ou la guitare. Les pionniers de cette évolution furent Joseph et Cleoma Falcon, Amédée Breaux, Amédée Ardoin, Iry Lejeune. La musique cajun était le résultat de l’agglomérat de nombreuses influences: des formes traditionnelles (anciennes chansons françaises, musiques irlandaises et écossaises, valses, ballades venues du vaudeville), auxquelles s'ajoutèrent une forte influence du blues et des sonorités venues du jazz. Enfin, elle incorpora  des éléments locaux tels que  le Rhythm & blues de La Nouvelle Orléans ou encore des influences afro-caraïbes. (6) Pratiquée par les Cajuns comme les Créoles, la French music était le fruit d'un mélange d'influences musicales diverses. Jusqu'au renouveau francophone, elle souffrit d'une stigmatisation comparable à celle de ceux qui la jouaient.

* Les mutations de la musique cajun.
Le répertoire de base de la musique cajun se constitua au cours du XIX° siècle, dans le cadre des fais do-do. Allons à Lafayette, Jole Blonde, Lâche pas la patate, Le vieux saoûlard et sa femme furent quelques-uns des titres phares enregistrés dans l'entre-deux-guerres par les compagnies de disques, alors en pleine découverte du potentiel des musiques ethniques sudistes (blues, country...). L'essor du disque, mais aussi l'afflux de migrants venus des autres États du Sud pour travailler dans le secteur pétrolier, contribuèrent alors à multiplier  les emprunts musicaux à d'autres genres, en particulier la country music. Les musiciens cajuns virent là une belle opportunité de gagner de nouveaux auditeurs, hors des frontières étroites de la Louisiane francophone. Dans ces conditions, la musique traditionnelle cajun céda le pas aux productions hybrides (Country Cajun, Cajun Swing, Swamp Pop). Les jeunes générations reprirent le flambeau des aînés, dans une veine acoustique comme le groupe Beausoleil ou dans un registre influencé par le rock et la country chez Zachary Richard, Steve Riley, Wayne Toups.
Au cours des années soixante, le folk boom conduisit de nombreux diggers nordistes dans le Sud en quête de musiciens oubliés. Ce revival fit prendre conscience aux Cajuns de la richesse de leur musique. Soudain, les disques traditionnels furent à la mode et se vendirent de nouveau. Les vétérans du style cajun, cantonnés depuis des années  aux fais do-do retrouvèrent le chemin des studios (Balfa Brothers, D.-L. Ménard, Nathan Abshire). Le retour à la tradition tendit parfois à construire l'image d’un monde cajun rural idéalisé, figé dans une période et une façon d’être déjà révolues.  

Les frères Chenier. Bozotexino [CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0)]

*Zydeco.
A la suite de la valorisation de la culture cadienne, les Créoles recouvrirent également leur culture, une Créolité faite de syncrétismes. Ségrégation oblige, la musique des Noirs francophones reçut une appellation différent de celle des cajuns. Pour autant, leur musique ne diffère guère, si ce n'est une influence plus marquée du blues et de la syncope dans la musique dite créole »... (7) Au bout du compte, les influences réciproques l'emportent largement. Il faut insister sur ce point afin de ne pas tomber dans une forme de racialisation des genres musicaux qui ferait fi, en outre, de l'importance des métissages culturels.
Lors de leur tournée de collectage des musiques populaires en Louisiane en 1934, Alan et John Lomax enregistrèrent Wilfred Charles à New Iberia. Ce dernier leur chanta: "Pas mis de la viande / Pas mis à rien, juste des(z) haricots dans la chaudière, les(z) haricots sont pas salés". Si ils ne le sont pas, c'est qu'on n'a pas l'argent pour y ajouter de la viande. Ces zaricos, synonymes de misère, donneront leur nom à la musique des créoles de la région. Le terme sera ensuite déformé en zydeco. Le genre est relativement récent puisqu'il vient de l'électrification de la musique créole traditionnelle.
Le zydeco se joue avec un accordéon, un piano, une basse électrique, une planche à laver. La grande vedette du genre était Clifton Chenier, mais on peut encore citer Boozoo Chavis, Buckweat Zydeco, Geno Delafose, Beau Jocque, Chris Ardoin, Keith Frank.
C'est au Texas que le zydeco émergea comme un genre à part entière, dans le sillage des migrants louisianais partis tenter leur chance dans l'industrie pétrolière. Le Zydeco a su se renouveler sans cesse, collant aux évolutions musicales. A la vieille musique créole ou au blues des origines, il incorpore une bonne dose de funk voire de rap. Si l’accordéon dominant et un certain accent témoignent que cette musique vient des bayous, elle est désormais essentiellement anglophone

 




Une sélection de quelques titres de musique cajun et zydeco à écouter ici.

Conclusion:  
Deux siècles et demi après la grande déportation, 150 000 individus parlent toujours le français, un vieux français qui roule grassement les r, mâtiné d'expressions américaines. Ces populations  portent encore aujourd'hui fièrement leur culture festive.
Terminons en musique avec Dedans le Sud de la Louisiane, un two step composé par Alex Broussard. Les paroles évoquent la dureté de l'exil ("on a flotté sur la grande mer / on a marché dedans le sable"...), puis énumèrent les animaux emblématiques du bayou: alligator (les "cocrodis de Louisiane"), ouaouarons (grenouille-taureau), écrevisses, poissons...
Les paroles célèbrent la gastronomie louisianaise pratiquée par les "meilleures cuiseuses du pays", les coutumes ("ça bat le linge dans le bayou Tèche", "ça brûle du bois pour la cheminée") d'une communauté festive ("ça boit du moonshine tout l'hiver /ça danse les polkas du vieux temps") pour laquelle la musique tient une place omniprésente ( "ça chante les chansons de la Louisiane").
Les cajuns, "meilleurs citoyens du monde", clament leur amour d'un territoire hostile, considéré comme un nouveau pays de cocagne. "On a trouvé notre paradis / Dedans le sud de la Louisiane."
Dedans le Sud de la Louisiane
On a flotté sur la grande mer / On a marché dedans le sable / On a passé dans les montagnes / Dans les cailloux de la Virginie, / On a trouvé les cocodris /Les cocodris de la Louisiane / On donnerait pas nos cocodris / Pour tout le reste du pays.
www.cajunlyrics.com
Ici dans le sud de la Louisiane / Les poissons flottent dans le bayou Tèche / Les canards volent dedans les mèches / Les ouaouarons dans les platains, / Les écrevisses dans les clos de riz / Les écureuils dans les grands bois / On a trouvé notre paradis / Dedans le sud de la Louisiane.
www.cajunlyrics.com
Les petites Cadjines de la Louisiane / Les meilleures cuiseuses du pays, / Les sauces piquantes, les écrevisses, / Les patates douces dans la cheminée, / Ça chante les chansons de la Louisiane / Ça bat le linge dans le bayou Tèche, / On a trouvé les petites Cadjines / Dedans le sud de la Louisiane.
www.cajunlyrics.com
Les vieux Cadjins de la Louisiane / Les meilleurs citoyens du monde, / Ça brûle du bois pour la cheminée / Ça boit du moonshine tout l'hiver, / Ça danse les polkas du vieux temps, / Les mazurkas, les valses aussi, / On a trouvé le paradis / Dedans le sud de la Louisiane.


Notes:
1. Des colons principalement venus de Normandie, du Poitou, de l'Aunis et de la Saintonge.
2. En réalité, il existait deux français: le cadien et le créole. Après la révolution de Saint-Domingue, de nombreux Haïtiens peuplèrent le bayou et apportèrent leur propre lexique à la langue.
3. Créoles des marais, Amérindiens et Cajuns échangèrent très tôt leurs connaissances sur leur environnement, en particulier dans le domaine de la botanique. Dans les communautés du bayou, les soigneurs qui possédaient ce savoir faire métissé furent appelés traiteurs ou traiteuses. Tous connaissaient les vertus des plantes médicinales des marais: sureaux, mangliers, mamou, achillée... A défaut de médecins, c'est ainsi que les villageois se soignaient des maladies et blessures.
4. Très longtemps, on pratiqua la culture du coton, du riz, de la canne à sucre dans les clôts. Puis, sur les terres de pauvres familles cajuns de Lafayette, on découvrit du pétrole. Du jour au lendemain, ces populations méprisées firent l'objet de toutes les attentions. L'exploitation du pétrole assura le décollage économique, tout en créant beaucoup d'emplois. Les cajuns vendirent leur terre.  
5. Le terme vient du fait qu'à l’étage de la salle de bal, une grand-mère couchait les enfants qui lui étaient confiés par les parents.
6. "Ce patchwork de sons et de gammes (...) constitue la base de toutes les musiques sudistes américaines (...) ! Il faut souligner que, partout dans le Sud, la musique est un facteur de ciment communautaire, une parole, un des principaux vecteurs qui définit la culture d’un groupe." (source E) 
7. Après la Deuxième Guerre mondiale, de nombreux créoles noirs partent chercher fortune dans l'industrie pétrolière des grandes villes texanes; ils y découvrent le boogie, le rythm'n'blues, la soul. Ces nouvelles sonorités irriguent à leur tour le zydeco.

Sources:
A. Arte: "Le bayou, refuge et paradis de Louisiane
B. "Petit Atlas des musiques du monde", Mondomix Media - Cité de la musique, 2006.
C. Jean-Paul Levet: "Talkin' that talk. Le langage du blues, du jazz et du rap", Outre mesure, 2010. 
D. Gérard Herzhaft:"La grande encyclopédie du blues", Fayard, 1997. 
E. Gérard Herzhaft: "La musique cajun, musée musical ou ciment identitaire?",
In : Musique et politique : Les répertoires de l'identité [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 1996.
F. Jean-Pierre Bruneau:"Zydeco, kezaco?", in Soul Bag n°221, décembre 2015.
G. Balade en pays cajun: Giv me jazz
H. RFI: "Tendre pays cajun"
I. Jukebox: "Mémoires amérindiennes"
J. "Dedans le Sud de la Louisiane" Portrait chaleureux de la culture des bayous tourné en 1972 par Jean-Pierre Bruneau.
K. Bastien Durand-Toulouse: "Zydeco: musique et identité?". 
L. "Les mille et une délices du français louisianais"

Conseils discographiques:
- "Zydeco, Black Creole, French Music and Blues. 1929-1972", Frémeaux & Associés. 
- "Cajun. Louisiane 1928-1939.", Frémeaux & Associés. 
- Legendary masters of Cajun and Creole music.
- Les enregistrements réalisés par John et Alan Lomax en Louisiane en 1934. 

"Si les Ricains n'étaient pas là, vous seriez tous en Germanie"! C'est Sardou qui le dit.

«Les Ricains m'a valu la haine de la gauche, qui m'a traité de facho et qui continue... et celle des gaullistes qui m'ont pris pour un emmerdeur...», se souvient Michel Sardou dans son autobiographie publiée en 2009. Il faut dire qu'avec ce titre, le chanteur n'y  va pas avec le dos de la cuillère. La chanson est un hommage aux valeureux soldats américains qui débarquèrent sur les plages de Normandie le  6 juin 1944. Dès sa sortie, la chanson remporte un grand succès.

Pour bien comprendre les polémiques suscitées par ce morceau, il faut se pencher sur le contexte historique. Aux lendemains de la guerre d'Algérie en 1962, le général de Gaulle cherche à restaurer le rang de la France sur la scène internationale. Dès lors, il fonde sa politique étrangère sur la primauté du fait national (l'unité et la grandeur de la nation). Dans le cadre de la "coexistence pacifique", caractérisée par un réchauffement des relations diplomatiques entre les deux blocs, le président français affirme sa volonté d'autonomie stratégique à l'égard des États-Unis. Cette ambition ne peut prendre corps qu'à condition de disposer d'une force de frappe autonome. Au moment où les deux Grands négocient une limitation des essais, de Gaulle explique que la France veut se "libérer du joug d'une double hégémonie convenue entre les deux rivaux." De fait, la première bombe atomique française explose en février 1960 dans la Sahara. Pour assurer l'indépendance de la défense nationale, le pays dispose également de l'escadre des mirages IV, capables de larguer une arme nucléaire, des missiles sol-sol du plateau d'Albion et du Redoutable, un sous-marin lance-missiles à propulsion nucléaire. 

La volonté d'indépendance nationale conduit également de Gaulle à se séparer de l'organisation militaire de l'OTAN sous commandement américain. Pour le général, "l'OTAN est un faux-semblant. C'est une machine pour déguiser la mainmise des États-Unis sur l'Europe. Grâce à l'OTAN, l'Europe est placée dans la dépendance des États-Unis, sans en avoir l'air." La France se retire donc du commandement intégré de l'OTAN le 7 mars 1966. (1) Cette décision implique le transfert à l'étranger des 29 bases américaines implantées sur le territoire national. Avec leurs 27 000 soldats et leurs 37 000 employés civils, ces bases forment de véritables petites villes, où s'épanouit l'American way of life. A la Maison Blanche, le retrait français est ressenti comme un affront. De son côté, de Gaulle jubile. "Après avoir donné l'indépendance à nos colonies, nous allons prendre la nôtre. L'Europe occidentale est devenue, sans même s'en apercevoir, un protectorat des Américains. Il faut maintenant se débarrasser de leur domination.

Pour bien montrer qu'il est décidé à faire cavalier seul, le général mène également une politique d'ouverture à l'Est. Entre les deux blocs, il veut jouer son jeu et tend les bras aux "Tiers monde". En 1964, le président se lance dans une grande tournée en Amérique latine. La même année, de Gaulle normalise les relations françaises avec la Chine communiste, puis met fin à la participation française à l'Otase. Cette Ostpolitik se concrétise aussi par un visite triomphale en URSS en juin 1966. Le voyage débouche sur des accords commerciaux et l'ouverture d'une ligne téléphonique directe entre le Kremlin et l'Élysée. Cette attitude agace les Américains. De Gaulle affirme également l'indépendance à l'égard de Washington en condamnant sans ambages la guerre au Vietnam. Dès 1965, il prophétise:"si les Américains ne décident pas souverainement de se retirer, la guerre durera dix ans. (...) Ce sera une tâche indélébile au front de l'Amérique. Elle en sera déstabilisée et le monde entier avec elle." Alors que les États-Unis sont en pleine escalade dans la péninsule indochinoise, le président français se rend au Cambodge, à l'invitation du prince Norodom Sihanouk, le 1er septembre 1966. De Gaulle proclame son soutien à la neutralité du Cambodge et condamne avec éclat "l'appareil guerrier américain". La visite à Pnom Penh permet à de Gaulle d'affirmer publiquement "ses distances avec le leadership de Washington et entériner la fin de l'empire en tant que composante centrale de la politique étrangère française." (Source A p 559) (2) Après avoir loué l'attitude de Sihanouk, le président français dépeint les Américains comme de dangereux agresseurs. "Au lendemain des accords de Genève de 1954, le Cambodge choisissait (...) la neutralité (...). [...] C'est pourquoi, tandis que votre pays [le Cambodge] parvenait à sauvegarder son corps et son âme parce qu'il restait maître chez lui, on vit l'autorité politique et militaire des États-Unis s'installer à son tour au Vietnam du Sud et, du même coup, la guerre s'y ranimer sous la forme d'une résistance nationale. Après quoi, des illusions relatives à l'emploi de la force conduisirent au renforcement continuel du Corps expéditionnaire et une escalade de plus en plus étendue en Asie, de plus en plus proche de la Chine, de plus en plus provocante à l'égard de l'Union soviétique, de plus en plus réprouvée par nombre de peuples d'Europe et d'Afrique, d'Amérique latine et, en fin de compte, de plus en plus menaçante pour la paix du monde." Il ajoute un peu plus tard: "Et bien, la France considère que les combats qui ravagent l'Indochine n'apportent par eux mêmes, (...) aucune issue. Il faut laisser chaque peuple disposer à sa façon de son propre destin." Le fossé s'accroît donc entre les États-Unis, obnubilés par la lutte contre le communisme, et de Gaulle, qui rejette la pax americana. Les premiers s'offusquent et reprochent au second ne pas avoir eu de mots pour condamner l'agression communiste dans la péninsule indochinoise.

DVIDSHUB / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/2.0)
 * "Si les Ricains n'étaient pas là."

C'est dans ce contexte très tendu que Michel Sardou écrit et interprète les Ricains, en 1967. Le chanteur a tout juste 20 ans, mais des idées déjà bien arrêtées sur à peu près tous les sujets. L'évocation du débarquement allié en Normandie, le 6 juin 1944, est l'occasion de rendre un vibrant hommage à la bravoure des soldats américains venus libérer l'Europe de l'Ouest du joug nazi. Sardou insiste sur le sacrifice des GI's, dont 3 200 moururent sur le sol français; à l'image de ce "gars venu de Georgie (...) mourir en Normandie". Pour Sardou, il s'agit avant tout de dénoncer l'ingratitude de la France à l'égard de  cette grande puissance qui, par deux fois, vint à son secours. (3) Le chanteur prend à partie l'auditeur, dénonce son égoïsme et sa mémoire sélective. "Bien sûr les années ont passé / Les fusils ont changé de mains / Est-ce une raison pour oublier /Qu'un jour on en a eu besoin?" Le chanteur dénonce ensuite l'attitude des communistes, désignés comme "l'amicale du fusillé" (4), au sein de laquelle on affirme - guerre froide oblige - que les soldats américains "sont tombés pour rien". 

Les paroles du morceau constituent une véritable provocation dans la mesure où elles minimisent les faits d'armes de la résistance française et s'inscrivent en contradiction avec l'esprit résistancialiste de l'époque. Le "gars (...) de Georgie / Est v'nu mourir en Normandie / Un matin où tu n'y était pas". Autrement dit, alors que les soldats américains se sacrifiaient loin de leur terre natale, les autochtones ne se pressaient pas pour défendre la leur.
Plus loin, Sardou chante: «si les Ricains n'étaient pas là nous serions tous en Germanie...». Ce faisant, il
manie l'uchronie et lance une offensive en règle contre la geste gaullienne... et la politique internationale du président. Pour les gaullistes comme les communistes, le morceau, chanté sur un air country, a tout du pamphlet. En réaction, le gouvernement "déconseille" fortement aux radios de diffuser le titre lors de sa sortie, ce qui n'empêche pas Sardou de remporter son premier succès d'estime. Au fond, le chanteur a bien perçu les interrogations de l'opinion publique, tiraillée entre fascination pour le modèle américain et défense obstinée de l'exception nationale. Vingt-deux ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis continuent de jouir d'une image positive auprès de nombreux Français, même si, au sein d'une autre frange de la population, le conflit au Vietnam attise l'antiaméricanisme.

La polémique rebondit de plus belle à l'occasion de l'interprétation des "Ricains" sur scène. Quand il chante "A saluer n'importe qui', Sardou accomplit parfois les gestes de ralliement au nazisme ou au communisme (salut fasciste ou poing levé). En agissant de la sorte, il entend rappeler que, sans l'intervention des Américains en juin 1944, la France serait devenue une province du III° Reich ou une "démocratie populaire". Les antifascistes accuseront l’interprète de complaisance pour le nazisme alors que les antiaméricains l’accuseront d’atlantisme. Il faut dire qu'au jeu des si, on peut dire pas mal d'âneries et délirer à l'infini. Que ce serait-il passé si Hitler avait obtenu son diplôme des Beaux-Arts de Vienne? 

Cimetière américain de Colleville-sur-Mer (Domaine public) 

Michel Sardou n'en reste pas là et récidive en 1969 avec Monsieur le président de France. La chanson prend la forme d'une lettre adressée au général de Gaulle: « Monsieur le Président de France/ Je vous écris du Michigan/Pour vous dire que tout près d’Avranches / Mon père est mort il y a vingt ans. (...) Dites à ceux qui ont oublié / A ceux qui brûlent mon drapeau / Qu'en souvenir de ces années / Ce sont les derniers des salauds.» 

Au bout du compte, tout cela ne semble pas si grave. Dès 1969, le chanteur se rabiboche avec son pays avec le franchouillard "J'habite en France". Quant à la "révolution diplomatique" gaullienne, il ne faut pas en exagérer la portée. Comme le rappelle de Gaulle en 1970 dans ses Mémoires d'espoir: "Mon dessein consiste (...) à dégager la France, non pas de l'Alliance atlantique, que j'entends maintenir à titre d'ultime précaution, mais de l'intégration réalisée par l'OTAN sous commandement américain." En dépit des remous provoqués par la décision de quitter le commandement intégré de l'OTAN, la France demeure bel et bien dans le camp occidental. Enfin, après avoir dénoncé les vestiges de la colonisation dans le monde, le général s'accommode des parcelles de l'empire (Nouvelle Calédonie, Polynésie...); territoires forts utiles pour tester, loin de l'hexagone, la nouvelle bombe thermonucléaire française...

  Sardou: "Les Ricains"
Si les Ricains n'étaient pas là
Vous seriez tous en Germanie
A parler de je ne sais quoi
A saluer je ne sais qui
Bien sûr les années ont passé
Les fusils ont changé de mains
Est-ce une raison pour oublier
Qu'un jour on en a eu besoin?
Un gars venu de Georgie
Qui se foutait pas mal de toi
Est v'nu mourir en Normandie
Un matin où tu n'y étais pas
Bien sûr les années ont passé
On est devenus des copains
A l'amicale du fusillé
On dit qu'ils sont tombés pour rien
Si les Ricains n'étaient pas là
Vous seriez tous en Germanie
A parler de je ne sais quoi
A saluer je ne sais qui

 Notes:

1.  Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, la France réintègre le commandement de l'OTAN.

2. Jusqu'aux accords d’Évian, qui mettent à la guerre d'Algérie, les colonies occupaient pourtant une place essentielle dans la diplomatie française. La politique extérieure enfin libérer du carcan colonial permet d'affranchir la France de sa subordination aux Américains au sein de l'Alliance atlantique. 

3. Au passage, le chanteur ne dit mot de la participation des soldats britanniques, canadiens et français (les fusiliers commandos dirigés par Philippe Kieffer) à l'opération Overlord. 

4. Au sortir de la guerre, le PCF se targue d'être le parti des "75 000 fusillés", un chiffre très exagéré, qui ne doit pas pour autant faire oublier l'importance de la résistance communiste.

  Sources:

- Christopher E. Goscha: "1er septembre 1966. Le discours de Pnom Penh", in L'histoire de France vue d'ailleurs, Editions des Arènes, 2016.

- Michelle Zancarini-Fournel et Christian Delacroix: "1945, la France du temps présent", coll. Histoire de France, Belin, 2010. 

- La page Wikipédia consacrée aux Ricains.