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mercredi 28 septembre 2022

La musique comme arme de propagande dans la Guinée de Sékou Touré

L'histgeobox dispose désormais d'un podcast diffusé sur différentes plateformes. Ce billet fait l'objet d'une émission à écouter ci-dessous:

 

De retour au pouvoir en 1958, de Gaulle propose aux colonies d’Afrique subsaharienne de s’unir dans une Communauté française censée leur accorder davantage d’autonomie, sans aller jusqu’à l’indépendance immédiate. Pour faire la promotion de son projet, le général effectue une tournée de plusieurs grandes villes d’Afrique. Le 25 août, à Conakry, dans un discours très offensif, le leader guinéen Sékou Touré lance: "Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l'esclavage". De Gaulle reçoit ces mots comme un affront.

Le 28 septembre, les Guinéens votent massivement non au référendum instituant la Communauté française. Quatre jours plus tard, le 2 octobre, la Guinée accède à l'indépendance, tandis que Sékou Touré s'autodésigne premier président du pays. La rupture est brutale et définitive. Avant de quitter leur ancienne colonie, les Français emportent tout ce qu’ils peuvent : câbles électriques, voies ferrées, équipements hospitaliers… Esseulée, la Guinée se rapproche des pays de l'Est du Ghana et devient une base d'action révolutionnaire en Afrique, en ces temps de guerre froide.

Issu d’une famille modeste de Haute-Guinée, employé des postes, Ahmed Sékou Touré fait ses classes en tant que dirigeant syndical. Lecteur assidu de Marx et Lénine, l’homme manie le verbe avec panache, ce qui lui permet de se faire élire député à l’Assemblée nationale en 1956. Le non au référendum le propulse à la tête de la Guinée indépendante. Dès lors, les artistes lui consacreront de nombreuses chansons, à l'instar de ce "Sékou Famaké" chanté en concert par Miriam Makéba.  


Authenticité culturelle.

Pour contrer l'influence culturelle de l'ancienne métropole, Touré met en place une politique inédite sur le thème de l’authenticité. Selon lui, "la culture est une arme de domination plus efficace que le fusil". Dans un pays, où l’analphabétisme reste très répandu, la musique est un vecteur de propagande et d’affirmation nationale efficace. L’objectif est de faire naître une musique populaire guinéenne, à la croisée de la tradition et de la modernité.

Le mécénat d’État conduit à la création d'orchestres dans les différentes régions du pays. Ces formations s'affrontent lors de compétitions et les meilleures d'entre elles sont même "nationalisées". Les musiciens jouissent du statut de fonctionnaire. Leurs instruments et voyages de promotion dans le bloc de l’est sont pris en charge par l’État. Parmi les plus célèbres orchestres, citons Keletigui et ses Tambourinis, Balla et ses Baladins, le Horoya Band, les Amazones de Guinée ou encore le Bembeya Jazz national. Les créations musicales de ces formations sont enregistrées au studio de la Révolution, financé par des fonds est-allemands, publiées par le label d’Etat Silyphone que symbolise un éléphant (silly en langue soussou), l’emblème du parti du président. Les morceaux sont ensuite diffusés sur les ondes de la radio nationale dont est bientôt bannie toute musique occidentale. De la sorte, la musique mandingue rénovée devient une influence majeure pour l'Afrique occidentale, au même titre que le highlife ghanéen ou l'afro-beat nigérian.

Le Bembeya Jazz National mélange avec bonheur jazz, highlife, rumba cubaine et répertoire traditionnel mandingue. Agrégat de musiciens virtuoses, le groupe s’impose comme la formation la plus appréciée de guinée et comme la matrice d’autres futurs big bands ouest-africains (le Rail Band, les Ambassadeurs, Orchestra Baobab). Sur "Petit Sékou" (plus haut dans ce billet), le guitariste Sekou Diabaté fait admirer son immense talent.

Dans la plus pure tradition griotique, le groupe chante les louanges de Sékou Touré et vantent les mérites du parti unique. Le Bembeya Jazz enregistre ainsi une ode à « l’armée guinéenne » dont l’introduction, au son cristallin, donnerait presque envie de s’engager.



* Miriam Makeba, ambassadrice de la Guinée.

La posture anticolonialiste et panafricaniste adoptée par Sékou Touré lui assure un grand prestige et attire la crème des artistes du continent. La grande chanteuse sud-africaine, Miriam Makeba, s'installe à Conakry avec son compagnon, Stokely Carmichael, le théoricien du Black Power. Elle devient aussi la représentante de la Guinée aux Nations Unies et le porte-voix de Touré sur la scène internationale. Sur place, elle poursuit sa carrière, elle enregistre avec un quintette guinéen quelques-uns de ses plus beaux morceaux, comme le somptueux "Teya Teya".



* Une dictature impitoyable.

Cette musique, aussi belle soit-elle, ne doit pas faire oublier à quel point la Guinée de Sékou Touré est un régime cruel. Le Parti présidentiel (le PDG) contrôle absolument tout. Le dictateur paranoïaque, qui vit dans la hantise d’un coup d’Etat, fait massacrer ses opposants et rivaux potentiels. Or, la musique n’est jamais loin. Le sinistre camp Boiro, qui sert de lieu de torture, dispose d’un des meilleurs groupes de musiciens du pays : le Super Boiro Band, dont les volutes cuivrées couvraient peut-être les cris des suppliciés.  

 

La mort de Touré en 1984 précipite le déclin de la musique guinéenne. Les orchestres, privés de financement et de soutiens officiels, périclitent. Le coup d'Etat qui porte Lansana Conté au  pouvoir, s’accompagne de la destruction de nombreuses archives musicales de la radio d’Etat, et la disparition du label Silyphone. Heureusement, de très belles rééditions signées Stern's Africa permettent de redécouvrir cette période de création musicale à jamais révolue. Pour clore ce billet, écoutons le merveilleux "Kadia Blues" enregistré par l’Orchestre de Paillote.

 

Sources:
A. - Florent Mazzoleni:"L'épopée de la musique africaine", Hors collection, 2008, pp 17-36.
B. Merveilleuse émission proposée par l'Afrique enchantée sur France Inter le 12 Août 2008.  
C. Vladimir Cagnolari: "Regard sur le passé: quand le Bembeya Jazz chantait l'épopée du résistant Samory Touré" [PAM]
 
Sélection discographique: 
> Bembeya Jazz National : "The Syliphone Years", Stern's Africa, 2004. 
> Balla & Ses Balladins : "The Syliphone Years", Stern's Africa, 2008.
> Keletigui & Ses Tambourinis : "The Syliphone Years", Stern's Africa, 2009.
> "Authenticité : Guinea’s Orchestres Nationaux and Fédéraux 1965-1980", Stern's Africa, 2007.

mardi 7 janvier 2020

Comment les autorités est-allemandes tentèrent-elles (en vain) de contrer le rock'n'roll?


En1945, l'Allemagne et Berlin sont divisées et occupées provisoirement par les vainqueurs de la seconde guerre mondiale (EU, RU, URSS et France). Berlin, la capitale, se situe dans la zone occupée par l'URSS ce qui provoque d'emblée de vives tensions. Staline tente de faire tomber la ville dans son escarcelle en organisant un blocus pour empêcher les Occidentaux d'accéder à leurs secteurs d'occupation situées à Berlin-Ouest. Les Américains ripostent en organisant un pont aérien afin d'approvisionner les zones d'occupation occidentales. L'échec du blocus débouche en 1949 sur la création de 2 Allemagne : la RFA à l'ouest et la RDA à l'est.

La guerre froide est un conflit idéologique, économique et culturel. Dans le bloc soviétique, les arts font l'objet d'une attention constante et doivent se conformer aux canons esthétiques communistes définis par Jdanov en 1947. Ainsi, dans le domaine musical, les autorités est-allemandes scrutent avec la plus grande attention les musiques venues de l'Ouest. En RDA, si les jeunes Allemands de l’Est s'empressent d’adopter le jazz, puis le rock, pour étayer leur contestation du pouvoir, l’État, lui, renâcle…   

* "Aujourd'hui, il joue du jazz, demain il trahira son pays."
Très présent militairement sur le sol de la RFA, les Américains imposent leur domination culturelle par le biais des stations de radio des bases implantées sur le sol ouest-allemand (American Forces Network). Biberonnés au jazz, au rhythm and blues, plus tard au rock'n'roll, les teenagers allemands adoptent les codes vestimentaires et musicaux des vedettes américaines ou d'outre-manche dès l'immédiat après-guerre.
Jusqu'en 1948 et la mise en place du blocus de Berlin, le swing prospère également dans la zone d'occupation soviétique avec des formations telles que le RTB-Orchester ou le Tanzkapelles des Berliner Rundfunks. Cependant, "les autorités est-allemandes s'agacent vite de la domination culturelle américaine qui s'impose (...). Le canon socialiste exige une connexion de l'art avec la vie et la construction de L’État. La classe des travailleurs devait pouvoir bien comprendre et se reconnaître dans les musiques jouées à l'est. L'art pour l'art est interdit. Ceux qui séparent art, vie et peuple sont considérés comme anti-esthétiques, comme antidémocratiques, on les rassemble sous le concept infamant de «formels»." [source B p 138] 

Willis Conover [Public domain]
 En 1949, le nouveau régime est-allemand part de l'idée que la bourgeoisie a trahi, suivant aveuglément le führer. Pour les autorités, il faut donner aux classes populaires les moyens d'accéder à la haute culture (hochkultur). Dans cette optique, seule la musique classique a droit de citer. En revanche, la culture de masse, populaire et commercialisée, est considérée comme de la non culture, l'expression de la décadence bourgeoise et de l'impérialisme américain. Le jazz devient suspect en tant que culture américaine, et donc impérialiste. « Formaliste » et « cosmopolite », il participe selon les dirigeants est-allemands d’un complot américain visant à anéantir la culture allemande en pervertissant la sensibilité des auditeurs. Des slogans hostiles au jazz apparaissent comme "Aujourd'hui, il joue du jazz, demain il trahira son pays." (1) Les autorités s'emploient donc à restaurer "la grande culture allemande" en créant en août 1951 des institutions ad hoc comme le Statuko (Staatliche Kommission für Kunstangelegenheiten) au sein duquel un département musical entend contrer l’influence négative de l’Ouest. La pression se fait donc plus forte sur les orchestres de swing. (2)
Au moins jusqu’en 1953 cependant, plutôt que de sanctionner, le Statuko maintien le statu quo (ok je sors ☺) et incite les musiciens à se convertir à des principes éducatifs marxistes. Les policiers eux-mêmes ne sont pas vraiment hostiles au jazz et ne mettent pas forcément en application les interdictions locales de jouer. En outre, le jazz jouit d'une relative liberté car il n'a pas, ou rarement, de textes. A partir du milieu des années 1950 en revanche, les interdictions se font de plus en plus lourdes. Les fermetures des clubs de jazz, les interdictions de concerts, les saisies des disques deviennent le lot quotidien des jazzmen est-allemands. C’est pourquoi Kurt Henkel, le leader de la formation de swing la plus populaire de RDA, le Tanzorchester des Staatlichen Rundfunkkomitees, passe à l’Ouest en 1959.
Cependant, pas plus que sous le nazisme, la politique répressive de la zone soviétique, puis de la RDA, ne peut éradiquer complètement le jazz. Faute de système de brouillage efficace, il est impossible d’empêcher la diffusion du jazz par les radios de l’Ouest: la BBC, RFI, Radio Luxembourg et surtout de l'émission de jazz de Willis Conover sur Voice of America.
Walter Jenson [CC BY 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0)]
* Amiga, le label d’État. 
Lors du soulèvement populaire de juin 1953, le pouvoir communiste pointe la mauvaise influence des films, de la littérature et de la musique venus d'occident qui auraient incité les ouvriers à la violence. Pour contrer la "décadence capitaliste", Walter Ulbricht, le premier dirigeant de la RDA, promeut la création d'une culture officielle à destination de la jeunesse. Pour ce faire, la production de disques passe sous le contrôle de l’État est-allemand. (3) Le label discographique officiel (la VEB Deutsche Schallplatten) se subdivise en branches spécialisées: Eterna pour la musique classique, Aurora pour les chants de travailleurs et les chansons d'éducation politique et Amiga (4)  pour l'Ulterhaltungsmusik, la musique de divertissement. La maison de disques est d'emblée une arme indispensable dans le bras de fer qui commence à se jouer entre les deux blocs. Grâce à elle, les autorités ont la haute main sur la production de musique populaire. Il devient quasi impossible d'enregistrer pour les formations qui déplaisent au régime. Amiga sort d'abord les disques de l'orchestre officiel, le Radio-Tanz Orchester Berlin (RTB) dont les audaces swing finissent par déplaire aux autorités. (5) Ainsi, "après une courte période d'ouverture, Amiga travaille à la germanisation et à la «real-socialisation» des influences anglophones, refrain connu depuis Goebbels.


* "En finir avec la monotonie des yeah-yeah-yeah."
La sortie du film Blackboard jungle en 1955 provoque des échauffourées et donne naissance aux Halbstarker, les blousons noirs allemands. Comme dans le reste de l'Europe, le rock'n'roll déferle en RFA et supplante rapidement le jazz. Face à l'indéniable attraction du mode de vie américain sur la jeunesse est-allemande, les autorités hésitent sur l'attitude à adopter. Faut-il intégrer cette musique pour s'en servir ou la bannir? Les deux politiques sont utilisées alternativement.
Dans un premier temps, l'hostilité prévaut. En 1955, Ulbricht s'insurge lors d'une réunion du comité central du parti communiste: "Faut-il vraiment que nous copiions toutes les saletés venues de l'Ouest? Je pense qu'il est temps camarades d'en finir avec la monotonie du yeah-yeah-yeah." Lors d’un forum de la jeunesse à Leipzig en 1958, le premier secrétaire du parti compare les groupes de rock’n’roll aux singes du zoo municipal.
Dès lors, la censure et la répression  s'abattent, implacables. En 1958, la loi 60-40 est instaurée. Désormais, les disc-jokeys doivent diffuser au moins 60%  de musique issue des pays socialistes. Le régime n'interdit pas la pratique du rock, mais l'encadre strictement. Histoire de s'assurer qu'ils jouent une musique décente, les musiciens sont soumis à une autorisation et doivent donc passer des auditions devant une commission composée de fonctionnaires. Les textes des chansons font l'objet d'un examen serré devant ces commissions, les danses jugées trop suggestives sont également interdites.
Pour endiguer la percée du rock capitaliste et canaliser les penchants des adolescents est-allemands pour les vedettes de l'ouest, le régime s'appuie sur la Stasi, mais également sur l'organisation de la Jeunesse Libre Allemande (FDJ) dont le service d'ordre s'emploie à lutter contre "l'immoralité capitaliste chez les jeunes". Le district de Leipzig est pionnier dans le domaine de la répression. La police se dote alors d'un fichier spécial recensant les « loubards » (« Rowdys »). Le « Rowdytum » devient un délit sanctionné par une arrestation et une peine d’emprisonnement.
Toutes ces mesures répressives ne parviennent pas à détourner la jeunesse est-allemande du rock'n'roll, ni à empêcher la formation d'une scène contre-culturelle en RDA. Comment empêcher des ados de danser, d'exprimer leur soif de vivre, leur enthousiasme pour une musique nouvelle et électrisante? Les autorités se rendent à l'évidence: mieux vaut troquer le bâton pour la carotte.  Mais si le rock'n'roll enthousiasme la jeunesse, il s'agit tout de même de la musique de l'ennemi. Fort de ce constat, Walter Ulbricht encourage le développement d'une culture spécifique pour la jeunesse est-allemande. En 1959, dans le cadre de la conférence de Bitterfeld, il lance à l'auditoire: "Il ne suffit pas de condamner la décadence capitaliste, nous devons proposer quelque chose de mieux".
Bundesarchiv, Bild 183-76234-0019 / Sturm, Horst / CC-BY-SA 3.0
* "Tout le monde danse le lipsi."
A ses yeux, l'objectif reste de proposer une alternative crédible et locale aux genres musicaux qui enflamment les pistes de danses: le rock'n'roll et bientôt le twist. Les autorités est-allemandes (Walter Ulbricht, le ministre de la culture Alexander Abusch, le parti communiste et son organisation de jeunesse) décident de promouvoir une "danse de contact" éminemment socialiste: le lipsi, dont l'appellation dérive du nom latinisé des habitants de Leipzig, les Lipsiens. Élaboré en 1959 par le musicien René Dubianski et le couple de professeurs de danse Christa et Helmut Seifert, le lipsi est une danse en mesure 6/4, s'apparentant un peu au cha cha cha. L'organe de presse du parti, Neues Deutschland, exulte:"La chorégraphie est très harmonieuse et ses mouvements de détachement et de rapprochement des partenaires ainsi que  ses rotations solistiques en font une danse éminemment moderne. Notre jeunesse ne veut pas se mouvoir uniquement en position fermée, elle aspire à un mouvement comme celui du Lipsi, un mouvement très éloigné de ces contorsions obscènes d'Outre-Atlantique qui, tout comme les contrefaçons inaudibles de jazz, embrument les cerveaux de la jeunesse occidentale. "
A partir de 1959, Amiga se met donc à commercialiser toute une série de 45 tours. Problème, le lipsi ne subjugue pas les foules, loin s'en faut. La musique est sirupeuse, le rythme plat, l'innovation absente, les paroles d'une fadeur sans nom. La jeunesse est-allemande rejette cette culture officielle. Les soirées officielles dansantes pour jeunes sont progressivement désertées. (6) Au bout du compte, la politique culturelle dirigiste rate sa cible. Le lipsi ne franchit jamais le rideau de fer, mais s'exporte néanmoins dans plusieurs pays du pacte de Varsovie. Et même si c'est faux, les Flamingos l'assurent: "tout le monde danse le lipsi" ("Alle tanzen lipsi").

 

Heute tanzen alle jungen Leute
Im Lipsi-Schritt, nur noch im Lipsi-Schritt
Allen hat der Takt sofort gefallen
Sie tanzen mit, im Lipsi-Schritt
https://lyricstranslate.com
Heute tanzen alle jungen Leute
Im Lipsi-Schritt, nur noch im Lipsi-Schritt
Allen hat der Takt sofort gefallen
Sie tanzen mit, im Lipsi-Schritt
Rumba, Boogie und Cha-Cha-Cha
Darum war'n schon so viele da
Darum hatte sich auch ein Mann so einfach über Nacht
Diesen neuen Rhythmus erdacht
https://lyricstranslate.com
Heute tanzen alle jungen Leute
Im Lipsi-Schritt, nur noch im Lipsi-Schritt
Allen hat der Takt sofort gefallen
Sie tanzen mit, im Lipsi-Schritt
https://lyricstranslate.co
Heute tanzen alle jungen Leute (1959)
Texte et musique: René Dubianski
Interprétation Helga Brauer

Heute tanzen alle jugen Leute
Im Lipsi-Schritt, nur noch im Lipsi-Schritt
Allen, hat der Tanz sofort gefallen
Sie tanzen mit im Lipsi-Schritt
Rumba, Boogie, Cha Cha Cha
Cha Cha Cha,
Davon war'n schon so viele da
Darum hat sich auch ein Mann so einfach über 
Nacht
Diesen neuen Rythmus erdacht
Wir gehen heute Abend ins Tanzlokal.
Da war es fedes mal so schön.
Weil mir dieser Tanz soviel Freude macht
Tanz ich die ganze Nacht, aber nur
Im Lipsi-Schritt. 

________________

Aujourd'hui, tous les jeunes dansent (1959) 
Aujourd'hui, tous les jeunes dansent 
au rythme du lipsi, exclusivement au rythme du lipsi
la danse a plus tout de suite à tout le monde
Ils participent à la danse au rythme du lipsi.
Rumba, Boogie et Cha cha cha
Cha cha cha,
On en a déjà vu beaucoup.
C'est pour ça qu'un homme a imaginé tout simplement du jour au lendemain
ce nouveau rythme.
Ce soir, nous allons en boîte.
C'était toujours si sympa.
Et parce que cette danse me procure tant de plaisir,
Je dans toute la nuit,
mais seulement au rythme du lipsi.

Notes
1. Il n'en fut pas toujours ainsi. Dans les années 1920, le jazz est chaleureusement accueilli par les dirigeants soviétiques, car considéré comme la musique d'une minorité opprimée. Dans cette optique, cette musique se mue en instrument de lutte politique. Des groupes de jazz locaux voient alors le jour.   
2. La police politique interrompt également les conférences du Jazz Gruppe Leipzig de Reginald Rudorf. 
3. En 1947, l'acteur et chanteur Ernst Busch obtient l'autorisation de l'Administration militaire soviétique en Allemagne de fonder une maison d'édition de musique, la Lied der Zeit. A partir de 1949, la production de disques passe sous le contrôle de l’État est-allemand. Dans les années 1950, Lied der Zeit devient la VEB Deutsche Schallplatten.
4. Amiga est la seule à éditer des disques de musique populaire. Fondée en 1947; elle disparaît en 1994, après son rachat par BMG. Dans une société où l'économie était totalement planifiée, Amiga se devait de respecter des quotas dans les genres musicaux qu'elle publiait (25% de schlager, la variété allemande, 15% de blues et de jazz, 10 % de musique pour enfants, 10% de musique classique et 25 % de rock et de pop). Amiga commercialisa aussi certaines vedettes venues de l'ouest (Beatles, Rolling Stones, Deep Purple).
5. Bientôt, les musiciens de l'orchestre RTB se séparent et quittent l'Allemagne de l'est.
6. Pour David Byrne, il s'agit de "la danse la plus bizarre et asexuée qu'un gouvernement ait essayé d'introduire dans la culture populaire pour contrer les gesticulations du rock d'Elvis."    
 
Sources:
Source A. "Berlin, les sons du mur", 5 épisodes de la série musicale d'été 2019 de France Culture. 
Source B. Théo Lessour: "Berlin sampler", Ollendorff et Desseins, 2009.
Source C. Pascale Cohen-Avenel, « 1945, Le jazz libère l’Allemagne... pour la seconde fois », Les Cahiers du MIMMOC, 2010.
Source D. "Derrière le mur: le jazz qui vient du froid"
Source E: Opposition, dissidence et résistance à Leipzig 1945-1989.
Source F: "Sag mir, wo Du stehst"
Source G:"Le rock du rideau de fer"

Liens:
- Quelques titres publiés sur Amiga Records.

mercredi 4 avril 2018

343. François and the Atlas Mountain: "Royan"

Royan, ville deux fois détruite, trois fois construite, est un champ de découvertes architecturales particulièrement fécond, fruit d'époques et de styles successifs.

Royan, marché central. [photo perso]
Poste avancé à l'embouchure de la Gironde, le site de Royan revêt très tôt une grande importance stratégique, car la place forte permet de défendre à la fois  l'entrée de l'estuaire et le port de Bordeaux. Elle est donc  âprement disputée au cours de la guerre de Cent Ans, puis lors des guerres de Religions. 
L'édit de Nantes de 1598 mentionne Royan en tant que "place de sûreté huguenote". Impliquée dans la fronde protestante qui traverse le sud-ouest, la cité subit en 1622 le siège des troupes royales dirigées par Louis XIII en personne. Le roi parvient à réduire le bastion protestant, avant que Richelieu n'entreprenne son "rasement" en 1631. La paix revenue, la cité se reconstruit, développant des activités commerciales et halieutiques (pêche des sardines "royans"). Sous l'Empire, Royan fait de nouveau l'objet de convoitises, ce qui conduit Napoléon à ériger deux forts au Chay et à Meschers pour tenir tête aux attaques de la marine anglaise.

Le premier casino de Foncillon à Royan.
* Naissance de la ville balnéaire.
Fin XVIII° siècle, Royan n'est encore qu'un gros bourg de 2000 habitants dont les maisons tournent le dos à l'Atlantique. Initiée en Angleterre, la domestication de la plage et l'apparition d'équipements réservés à l'hydrothérapie (la cure marine) gagnent la côte atlantique française au début du XIX° siècle. Grâce à ses plages, un climat clément et une mer assez calme, la côte charentaise possède de solides atouts pour profiter de ce nouvel intérêt pour les littoraux, d'autant que la révolution des moyens de transport raccourcit les temps de trajet. A partir de 1820, Royan bénéficie d'une liaison maritime régulière avec Bordeaux, via Pauillac, par bateaux à vapeur ("les trains de plaisir"). Dès lors, la station balnéaire se dote des infrastructures nécessaires à la satisfaction d'une clientèle huppée. Le premier casino - qui fait aussi office d'établissement de bains - est construit à Foncillon en 1845.
L'usage médical des bains de mer diminue progressivement au profit d'une pratique purement de loisir. La ville de bord de mer n'est plus seulement un lieu où l'on va se baigner, mais c'est aussi un lieu de loisirs et de sociabilité. Les dunes plantées de pins permettent l'aménagement de lotissements paysagés. De proche en proche, l'urbanisation progresse, en particulier autour de la conche de Pontaillac dont le succès alimente (1) une intense spéculation foncière.
Les investisseurs, mais aussi l'Etat se tournent également vers les dunes surplombant la Grande Conche à l'est, et entreprennent d'y construire une véritable "ville d'hiver" pourvue de lotissements inspirés des modèles hygiénistes anglais. Dans ce que l'on appelle désormais le quartier du Parc, les avenues sont tracées, des parcelles délimitées, et des villas construites. Modestes chalets ou véritables petits "castels", des villas de style cottage, orientaliste, japonais, basque, néo-gothique ou renaissance composent cette architecture en "caleçons de bains" caractéristique des villas balnéaires. La municipalité accompagne le mouvement en développant l'éclairage public et en créant un nouveau boulevard tout le long de la Grande Conche.
Casino "Renaissance" et tramway (Wiki Commons)
En 1875, l'arrivée du chemin de fer  à Royan  rend la ville accessible depuis Paris en moins de huit heures. Le train donne ainsi un coup de fouet décisif au tourisme. De bordelaise et régionale, la station devient parisienne et cosmopolite. La ville voit également sa population s'accroître. En 1884, Royan compte désormais plus de 6 700 habitants et 73 000 baigneurs en été. Il faut adapter les équipements au surplus de visiteurs, en particulier le casino, édifice de représentation par excellence de la station. Devenu trop petit, le premier établissement de jeux devient hôtel de ville (jusqu'en 1945). Un nouveau casino surmonté par deux campaniles, comme celui de Monte-Carlo, est construit en face de la plage de Foncillon en 1885.

A l'initiative du maire Frédéric Garnier (2) le tramway relie les plages de Royan dès 1890. Le succès est immédiat. En guerre contre le grand casino de Foncillon, Garnier fait édifier dans le centre-ville, à proximité immédiate de la plage, un gigantesque casino municipal de style néo-baroque très orné. Inauguré en 1895, l'établissement propose de nombreux spectacles: music hall, représentations théâtrales, danse... Il draine une clientèle fortunée et s'impose comme l'attraction phare de la station. En 1900, Royan compte presque 10 000 habitants et reçoit près de 100 000 visiteurs par saison, dont quelques célébrités. 
A partir de 1895, l'éditeur parisien Charpentier invite à Royan ses relations. Emile Zola, Alphonse Daudet, Camille Saint-Saëns séjournent dans la station aux côtés des bonnes familles de la bourgeoisie bordelaise ou parisienne.
Affiche 1890 [Wikimedia Commons]
Pour répondre aux attentes d'une intense vie culturelle et à l'afflux d'estivants, de nombreux restaurants, cafés, hôtels ouvrent leurs portes au cours de la Belle Époque. Dans le même temps, les activités de plaisance se développent. Les terrasses des cafés ne désemplissent pas. La bonne société, habillée à la mode parisienne, s'y livre à des concours d'élégance. Les jeunes estivants fréquentent la patinoire (le Skating Palace), le Garden Tennis ou les arènes (3).
Au cours des années folles, Royan continue d'accueillir les hôtes de marque et se targue d'être "la perle de l'Océan". Maurice Chevalier, Yvonne Printemps, Sacha Guitry sont des habitués comme en attestent les nombreuses photos prises par leur ami, le photographe Paul-Henri Lartigue.
Comme partout ailleurs cependant, la crise économique des années 1930 porte un rude coup aux activités touristiques.

 
* La poche de l'Atlantique.
 Avec l'entrée en guerre, Royan retrouve sa vocation de "verrou de l'estuaire". Au début des hostilités, Picasso s'installe à Royan, le temps d'y proposer son interprétation personnelle du Café des Bains.
Avec la défaite de 1940, la ville est érigée en base militaire allemande. A partir de 1942, Hitler fait édifier le mur de l'Atlantique le long de la façade océanique. L'érection de ce gigantesque ouvrage de protection censé contrer toute tentative de débarquement des Alliés transforme le secteur de Royan et la presqu'île d'Arvert en forteresse. Au niveau de la pointe de Suzac ou de la Grande Côte, de nombreux bunkers équipés d'artillerie complètent le dispositif de défense.
A l'instar d'autres ports situés dans des zones jugées stratégiques (Dunkerque, Lorient, Saint-Nazaire, La Rochelle), Royan subit l'occupation allemande jusqu'aux derniers jours de la guerre. Alors que le reste du territoire national est libéré, ces "poches" de résistance allemande font l'objet d'âpres combats. Toujours sous la menace de l'occupant, les populations civiles y endurent de rudes conditions d'existence.
En septembre 1944, les Alliés encerclent la ville où restent stationnés 5000 soldats allemands équipés de canons, d'une importante artillerie anti-aérienne et de solides défenses anti-char. Des négociations s'ouvrent, mais ne mènent à rien. Le front se fige à la mi-septembre. Quelques évacuations ont lieu avec l'accord des Allemands, mais la plupart des habitants se refusent à quitter leurs logements et se retrouvent enfermés dans une nasse.
C'est dans ce contexte que les alliés conçoivent l'opération "Indépendance". Un bombardement massif des positions allemandes doit précéder une intervention terrestre. Dans la nuit du 4 au 5 janvier 1945, une escadre aérienne de la Royal Air Force composée de 347 bombardiers de type Lancaster déverse 1500 tonnes de bombes sur Royan. A l'issue des deux raids menés par l'aviation anglaise, la ville n'est plus qu'un vaste brasier de deux kilomètres de rayon. Le bilan humain s'avère très lourd puisque l'on dénombre près de 500 morts et 400 blessés. L'opération a tout du fiasco: les soldats allemands déplorent peu de victimes (50), leur système de défense demeure intact et le pilonnage de la ville n'est suivi d'aucune intervention terrestre immédiate.
Le général de Gaulle à Saint-Palais (Wiki C)
Pendant trois mois, Royan vit une seconde "drôle de guerre". Les soldats allemands stationnés dans la poche, encerclés par des troupes FFI mal équipées, se préparent à défendre leur position. L'assaut débute finalement le 14 avril 1945. Placée sous la direction du général de Larminat, l'opération Vénérable rassemble 30 000 hommes, 200 chars de la division Leclerc, 250 pièces d'artilleries, 25 bâtiments de la French naval task force et 1200 avions de la 8ème Air Force US. Au total, près de 10 000 tonnes de bombes et 800 000 litres de napalm sont déversés sur Royan et sa périphérie. Les combats s'étalent sur plusieurs jours et ne s'achèvent vraiment que le 17 avril lorsque l'état-major allemand se constitue prisonnier. Leurs troupes déplorent 749 morts et 4600 prisonniers, quand les victimes françaises s'élèvent à 154 tués et 700 blessés. Le 22 avril 1945, le général de Gaulle passe les troupes en revues aux Mathes et à St-Palais (photo ci-dessus), puis se rend à Royan. La libération tant attendue a cependant un goût amer pour une ville qui n'en a plus que le nom. Le bâti du centre-ville ou du quartier de Foncillon sont détruits à 85%
Il faut reconstruire, mais de ce chaos naîtra la ville neuve.  

* Constituer des ensembles de style "Saintongeais". 
La reconstruction prend du temps. Il faut quatre ans pour déblayer la totalité des ruines. En raison de sa vocation principalement touristique, la ville attend également longtemps les crédits. Au fond ce retard est une chance, car il permet de mûrir les projets. 
Claude Ferret, l'architecte en charge des travaux, opte d'abord pour une reconstruction à l'identique, avec le percement de larges avenues rectilignes (boulevard Briand) délimitées par des barres d'immeubles au garde-à-vous. Ferret déclare d’ailleurs à cette époque « qu’il refusera l’autorisation de construire pour tout édifice introduisant dans le paysage des éléments étrangers à la région. Il tient essentiellement à constituer des ensembles de style "Saintongeais" »; style dont personne ne se risque toutefois à proposer une définition, mais dont l’évocation permet de rassurer une population désireuse de retrouver au plus vite la ville perdue. (cf: Ragot)
La première tranche du chantier de reconstruction porte sur le centre-ville, qui n'est alors plus qu'un vaste terrain vague. Deux grandes lignes servent de colonne vertébrale à la nouvelle ville: avec ses façades architecturales héritées du style académique des années 1930, le boulevard Briand offre une perspective monumentale sur la Gironde; le Front de Mer épouse la courbe de la Grande Conche. Au point de contact de ces deux axes perpendiculaires, la place Charles de Gaule sert de charnière entre ville d'hiver et station balnéaire. 

En 1947, la revue L'architecture d'aujourd'hui consacre un numéro aux réalisations d'Oscar Niemeyer à Pampulha, un quartier de Belo Horizonte. (4) La lecture du magazine a tout d'une révélation pour les 80 architectes en charge de la reconstruction de Royan. Dès lors, Ferret incite son équipe à faire preuve d'audace afin de bâtir une cité moins rectiligne, moins grise, plus balnéaire en somme. Dès lors tous les projets royannais basculent de l’univers néoclassique monumental des années trente teinté de régionalisme vers la modernité et l’invention d’un « style cinquante » sous influence brésilienne.

 


* La tropicalisation de l'architecture balnéaire royannaise.
Désormais la fantaisie est de mise. Équipées de toits plats, de brise-soleil en béton, de larges baies ou de quelques rondeurs, les villas aux lignes modernistes, géométriques ou minimalistes s'égayent. Rivalisant d'originalité et d'ingéniosité, elles contribuent à faire de Royan un joyau de l'architecture balnéo-tropicale des années 1950. Sous l'influence de l'architecture brésilienne prolifèrent balcons, toits-terrasses, coursives, pilotis, claustras. Autant d'espaces intermédiaires qui permettent d'inonder l'habitat d'air et de soleil, d'assainir et vaincre l'humidité.
villa grille Pain

Dans le quartier du Parc, "sans contrainte stylistique imposée, excepté la volonté des propriétaires, les architectes laissent libre cours à leur créativité" (cf: Préaut p172). De nombreuses villas méritent l'attention:
- L'utilisation audacieuse de claustras dans la villa "Héliante" (1952-1956), de lames de brise-soleil sur la façade vitrée de l'immeuble des ponts et chaussées (1949-1952) confèrent une belle originalité aux deux réalisations d'Yves Salier.
- Sur le boulevard Garnier, encadrées par des constructions Belle Époque, l'Ombre Blanche (1958-1959) a tout de "la machine à habiter" chère à Le Corbusier. Pour la concevoir, Claude Bonnefoy se serait inspiré de la propre villa d'Oscar Niemeyer à Brasilia. - Un peu plus loin, la façade biseautée du petit immeuble la Perrinière (1955) ressemble à un "écran de télévision rivé sur le large". D'orange vêtu, il attire l’œil des baigneurs. 
- Au cœur du quartier, la villa Rafale se blottit à l'ombre de grands chênes. En forme de
Boomerang (1955-1959), cette construction de Pierre Marmouget repose sur des pilotis. Depuis l'étage, un escalier permet de descendre directement dans la piscine. 
- Seule architecture monumentale du quartier, l'église Notre-Dame de l'Assomption (1951-1952) offre une transcription royannaise de la chapelle saint-François d'Assise érigée à Belo Horizonte par Niemeyer.  

Royan, Villa Boomerang. [photo perso]
Le quartier de Foncillon, dont le nom viendrait de la forme de faucille de sa conche, recense le plus grand nombre de constructions des années 1950. Imaginée par Pierre Marmouget, la villa Grille Pain (1953-1956) remporte assurément la palme de l'excentricité. Jouxtant l'entrée de ce prisme de béton blanc percé de larges baies, une cage d'escalier courbée emprunte au design des arts ménagers.

Royan, villa Grille Pain. [photo perso]
L'originalité des réalisations réside souvent dans de menus détails: le gracieux auvent circonflexe de la villa sise au 16 rue Métadier (1954-1956), la polychromie de la villa Spirou (1953-1956), l'escalier hélicoïdal de la villa "Balata" (1958-1960).
Relativement épargné lors des bombardements, le quartier de Pontaillac conserve de nombreuses villas d'avant-guerre. Quelques créations des années 1950 sont visibles le long de la plage à l'instar de la villa "Le Vent du large" dont l'élégant escalier en colimaçon permet un accès extérieur à une fine coursive-balcon.


La Perrinière (photo perso)
Au diapason de l'architecture résidentielle, les édifices publics se distinguent par leur originalité. 
Le marché central (1946-1956) prend par exemple la forme d'un coquillage renversé. Avec son voile de béton plissé circulaire d'à peine 10 centimètres d'épaisseur percé de quelques pavés de verre, l'édifice façonné par l'ingénieur Bernard Lafaille, les architectes Moriceau et Simon constitue une véritable  prouesse technique. Plus discret, l'ancien marché (1956-1958) de Pontaillac - devenu Musée de Royan en 2004 - "présente une façade vitrée dont les deux pans pénètrent dans le bâtiment, couronnée par un vaste auvent horizontal."  (Préaut p 229)

Notre-Dame (photo perso)
Implantés sur une parcelle à proximité du cœur de ville, mais néanmoins en marge des grands axes  touristiques, l'église Notre-Dame et le "centre protestant" forment une sorte d'enclave spirituelle.
Pour concevoir l'église Notre-Dame, l'architecte Guillaume Gillet s'inspire des grandes cathédrales médiévales du bassin parisien dont il livre une version néo-gothique inspirée. Construit en seulement trois ans (1956-1959), l'édifice culmine à 60 m de haut. Le toit adopte une forme de selle de cheval avec double courbure. A l'intérieur, les vitraux éclairent la gigantesque nef en ellipse de 40 mètres de long. L'ensemble évoque la proue d'un navire tourné vers l'océan.  Pour l'époque, l'utilisation de l'espace, le travail de la lumière et les procédés de construction sont révolutionnaires. 
En surplomb du cimetière protestant, le temple (1953-1956) dresse son campanile au cœur d'un portique épuré.


A l'issue de cette énumération, on reste impressionné par la fantaisie audacieuse et le vent de liberté qui émanent de ces constructions, fruits de l'extraordinaire émulation qui anima les architectes de la reconstruction.

* Un patrimoine à préserver.
En dépit des somptueuses réalisations précédemment citées, cette architecture fut longtemps mal comprise d’une partie des Royannais.
 Au cours des années 1980, le mobilier et l'architecture fifties apparaissent comme le comble de la ringardise et du mauvais goût. Ce désamour, ce manque d'appropriation ont entraîné la destruction et l'altération d’œuvres emblématiques de la reconstruction.  



- La poste a été défigurée au milieu des années 70 par une construction brutaliste sans âme, et amputée de sa galerie sinueuse. 
- Le splendide casino de Ferret, laissé délibérément à l'abandon, fut détruit en 1985.
- À la même époque, le portique reliant les deux ailes du front de mer est à son tour démoli. 
- Rendue nécessaire par des problèmes d'étanchéité, la rénovation du palais des Congrès dénature l’œuvre originale. L’ajout en façade d’une paroi uniforme en verre vient clore le parallélépipède que Ferret s’était ingénié à évider.

La prise de conscience tardive de la nécessité de préserver le patrimoine de la ville aboutit en 1992 à la création d'une zone de protection du patrimoine architectural urbain et paysager (ZPPAUP). Dans le même temps, les constructions emblématiques de la reconstruction bénéficient d'un classement aux monuments historiques (l'église Notre-Dame, le temple, le marché, les villas Héliante, Ombre blanche...). Enfin la ville de Royan se voit attribuer le label Ville d'Art et d'Histoire en 2011.



Les détracteurs de l'architecture royannaise n'avaient pas mesuré la réussite sociale et populaire de l’œuvre de Claude Ferret et de ses équipes. Les "reconstructeurs" étaient pourtant parvenus à redonner vie au vaste tas de gravats qu'était Royan au sortir de la guerre. En 1985, Claude Ferret se souvenait: "J'ai gardé en mémoire le souvenir de ces grandes fêtes de juillet, août et septembre et de la foule défilant sous les portiques bordés de boutiques, magasins, restaurants, orchestres ... et montant sur le grand balcon pour admirer les célèbres feux d'artifices donnés par la ville de Royan. C'est à ces moments là que j'ai compris que je ne m'étais pas trompé et que la ville à nouveau vivait." (p22)

Dans leur chanson "Royan", François and the Atlas Mountain parviennent par petites touches impressionnistes - une boucle de guitare cristalline, des chœurs féminins lancinants, un chant fluet - à retranscrire les sensations d'une balade en bord de mer.
Pour le chanteur, dont l'adolescence se déroula à Saintes, la station balnéaire voisine éveillait à n'en pas douter des réminiscences, ces sensations liées aux souvenirs du temps des vacances et de l'abandon.
 



Là je retrouve le sable, le sourire au visage des gens
Nous plantons l'ombre sage sous laquelle nous goutons
Bientôt mirage nous serons
Là j'approche le rivage et je mouille
mes pieds et je te retrouve
Toi qui savais faire ce truc de plier une ville en deux
En remuant l'air du revers de la main
I'm calling you to the water grave
Là ma mère lève le bras
Elle est bien loin et moi fatigué
Nous rentrons au rivage et je te regarde t'allonger
Toi qui savais faire ce truc de plier une ville en deux
En remuant l'air du revers de la main
Et qui me disais des fois
Écoute ne t'en fais pas trop
Sans doute le vent dans le dos reviendra bientôt
Après les mauvaises vagues

Notes:
1. Un financier bordelais, Jean Lacaze, ambitionne de faire de Pontaillac une "station bordelaise légitimiste et catholique, destinée à concurrencer le vieux Royan protestant et républicain." (Préaut p 224) Pour cela, il achète en 1855 les 24 hectares de dunes longeant la conche de Pontaillac. Villas, chalets et petits châteaux sortent du sable. Alors qu'il fallait jusque là emprunter le sentier des douaniers, une route permet à partir des années 1860 de relier Pontaillac au reste de la ville.   
2. Séduit par le tramway Deceauville présenté lors de l'exposition universelle de 1889, le maire obtient du constructeur la concession du matériel à l'issue de l'événement.
3. Construites dans la forêt de Vallières, les arènes permettent d'accueillir des courses de taureaux.
4. Autour d'un lac artificiel, Oscar Niemeyer y réalise en 1942-1943 l'église saint-François d'Assise, un yacht-club, un casino, un restaurant dancing, un hôtel. Il y "tropicalise (selon ses propres mots) ce qu'il a appris de Le Corbusier.

Royan, villa Boomerang. [photo perso]
Sources:
- Source A. Antoine-Marie Préaut: "Guide architectural. Royan 1950", éditions Bonne Anse, 2012.
- Source B. Gaëlle Gilles: "L'architecture 1950 de Royan: perspectives, valorisation et mise en tourisme", 2015.
- Source C. Gilles Ragot, « L’invention du balnéaire « cinquante » à Royan », In Situ [En ligne], 4 | 2004, mis en ligne le 19 avril 2012, consulté le 26 janvier 2018.

- Source D. "Royan années 50. parcours d'architecture du XX° siècle", CAUE 17, éditions confluences, 2000.
- Source E. L'été archi: "Tous à la plage! Royan, ville moderne, et son marché central"
 - Source F. "Les poches de l'Atlantique et de la mer du Nord", in Alya Aglan: "La France défaite 1940-1945", La documentation photographique n° 8120, novembre-décembre 2017.
- Source G. L'histoire en direct: "Les villes rasées de l'Atlantique" par Emmanuel Laurentin.

 Liens:
 - De précieuses ressources par l'inventaire du patrimoine de la Nouvelle Aquitaine sur Royan et son front de mer.  
Luc Le Chatelier: "Royan, la modernité qui venait des tropiques" (pdf) / "Rêves d'architectes: Royan par Claude Ferret", Télérama 3327, 16 octobre 2013.
- De nombreuses photos et cartes postales anciennes sur le groupe facebook: "C'était le Royan de notre jeunesse".
- Livrets sur "L'art nouveau et l'art déco dans le Parc", "Royan années 50" (pdf)
- Le label patrimoine du XXème siècle, il y a 70 ans, Royan bombardé.
- Site internet t www.c-royan.com , notamment Bains de mer, Reconstruction, et Architecture 1950.
- Royan 1950 (Wikipédia)