mardi 28 avril 2020

1978. Gisèle Halimi dénonce le viol dans ses plaidoiries, Anne Sylvestre dans ses chansons.

La société française des années soixante-dix se montre très indulgente à l'égard des violences masculines faites aux femmes, réduites au silence par une terrible pression sociale. Au cours de la décennie, les féministes font du viol une question politique. "Les différents groupes féministes souhaitent (...) faire le procès d'une société qui engendre les violeurs, dénoncer ces violeurs qui sont dans la grande majorité des cas des "monsieur tout le monde" et une justice faite pour les hommes et par les hommes." (source I)

* Un crime considéré comme un délit. 
La législation du XIX° siècle cherchait moins à protéger les femmes violées, qu'à défendre  l'honneur de leurs familles. La loi de 1810 du Code Pénal identifie le viol à une pénétration vaginale avec éjaculation perpétrée hors mariage et avec violence, excluant donc de sa définition la sodomie et la fellation forcées. La plupart des affaires sont alors requalifiées en simples "attentats à la pudeur". Cette déqualification du viol revient à nier la réalité du crime.
 Jusqu'au milieu des années 1970, les médias n'évoquent pas le viol, sauf pour le relativiser. Les propos de maître René Florian, un des ténors du barreau de l'époque, résume bien cet état d'esprit: "Souvent, devant les tribunaux ou devant les cours d'assises, comparaissent des jeunes gens condamnés à de lourdes peines qui brisent leur carrière, qui commettent des sottises dont ils ne voient pas la gravité. Il y a un certain nombre de filles qui, parce que c'est la mode, qu'elles sont dans le vent, considèrent qu'il est de bon ton de se montrer libres avec les garçons." Ce point de vue, assez représentatif des mentalités de l'époque, présente les femmes comme des tentatrices, en grande partie responsables de ce qui leur arrive en cas d'agression. (1) Au fond, le viol n'apparaît comme pas très grave, pas suffisamment en tout cas pour gâcher la vie d'un homme... Dans ces conditions, les victimes hésitent à porter plainte, car l'attitude des policiers et des gendarmes, comme celle des magistrats et des médecins, reste souvent empreinte de suspicion. Alors qu'elle est la victime, la femme violée doit toujours prouver son non consentement, démontrer qu'elle n'a pas provoqué son agresseur. A l'issue de l'enquête de moralité, si la jeune femme violée est considérée comme de mœurs légères, sa plainte n'aboutira pas.
Jean-Honoré Fragonard: "le verrou" / Public domain
* "Déshonorée mais si contente"
La culture populaire est alors pleine de viols, généralement présentés de manière désinvolte. C'est particulièrement le cas dans un média aussi populaire que la chanson. En 1965, Mireille Darc chante "Déshonorée": "Il n'a pas demandé ma main / Il s'est contenté de me prendre (...) / c'est vrai je suis déshonorée / Déshonorée mais si contente / Bien sûr il m'est venu des larmes / Et du refus et du dégoût / Mais très doucement tout à coup / Je me mis à rendre les armes (...) Il faudrait bien qu'on le punisse / Mais allez donc le rattraper /C'est un merveilleux cavalier". La femme est ici vue comme un gibier. "Contente" d'être violée, elle ne veut surtout pas que l'on conduise son agresseur en prison. L'auteur masculin (Maurice Vidalin) de la chanson place ses paroles dans la bouche d'une femme pour légitimer la situation, ce qui ne fait qu'accroître le malaise. En 1964, France Gall a 16 ans. Pierre Cour lui fait chanter: "Moi je vous le dis / Qui connaît les filles / Quand elles disent non / Plus elles disent non / Plus ça veut dire oui / Ho oui". Un autre stéréotype apparaît ici: la minoration de la parole des femmes dont le non consentement est systématiquement remis en cause. Au fond, les femmes aimeraient être malmenées et leur protestation ne sont que de pure forme. 
En 1973, dans "les villes de solitude", Michel Sardou chante: "j'ai envie de violer des femmes, de les forcer à m'admirer, / Envie de boire toutes leurs larmes et de disparaître en fumée". Pour sa défense, le chanteur prétend vouloir ici dénoncer les pulsions criminelles libérées par l'alcool. Il accrédite ici l'idée d'une présumée "loi de la nature" qui voudrait que la sexualité masculine soit avant tout pulsionnelle, dominatrice et violente. En 1962, Charles Aznavour chante "Trousse Chemise". Les paroles de Jacques Mareuil  font le récit euphémisé d'un viol. L'agresseur conduit sa victime dans la zone la plus reculée de l'île de Ré et la saoule pour mieux l'abuser: "Et j'ai renversé à Trousse-Chemise / Malgré tes prières / À corps défendant / Et j'ai renversé le vin de nos verres / Ta robe légère / Et tes 17 ans". Le violeur minimise les faits, et donc ses responsabilités: "Quand la mer est grise et qu'on l'est un peu (...) On fait des bêtises, souviens-toi nous deux".(2)

* Une oppression spécifique des femmes. 
Ce rapide tour d'horizon témoigne de l'imprégnation dans les mentalités de ce que l'on n'appelle pas encore la culture du viol. Dès l'origine du Mouvement de Libération de la Femme, en 1970, le viol se trouve au cœur des combats d'un mouvement qui entend saper le système patriarcal. (3) Cette même année, Emmanuel de Lesseps dresse le récit de son viol dans la revue Partisans pour mieux s'en libérer par l'écriture. En 1972, plusieurs organisations féministes tels que le Mouvement pour la liberté de l'avortement (MLA), Choisir, les Féministes révolutionnaires ou encore des adhérentes du Planning familial organisent des journées de dénonciation des crimes contre les femmes à la Mutualité. Pour la première fois, des femmes violées partagent en public leur souffrance. En 1974, des féministes se rassemblent boulevard Sébastopol afin de dénoncer les entraves à leur droit de circuler la nuit sans être importunées. (source K) Jusqu'en 1975 cependant, la question du viol n'a pas encore fait l'objet d'une campagne spécifique. C'est alors que la sordide affaire Tonglet Castello est portée à la connaissance de la justice.
Titien: "Tarquin et Lucrèce" / Public domain
* L'affaire Tonglet Castellano.
Le 21 août 1974, Anne Tonglet et Araceli Castellano font du camping sauvage dans la Calanque de Morgiou. Au cours de la journée, un jeune homme accoste de manière agressive les deux femmes. Elles le rabrouent, il quitte les lieux. L'incident semble clôt; les campeuses installent leur tente pour la nuit. A une heure du matin, elles sont réveillées en sursaut par trois hommes qui pénètrent dans leur tente, parmi eux se trouve l'individu menaçant croisé la veille. Le deux femmes sont violées pendant quatre heures. Au petit matin, elles se réfugient dans une gendarmerie située à la sortie des calanques. En état de choc, elles sont conduites à l'hôpital, tandis que les forces de l'ordre procèdent à l'arrestation de leurs agresseurs.

* Des démarches éprouvantes pour les victimes. 
Les deux femmes décident de porter plainte. L'instruction commence par une enquête de moralité des victimes, au cours de laquelle les enquêteurs se montrent très suspicieux. Les policiers posent des questions équivoques, sur la vie privée, les relations amoureuses (sexuelles) entre les deux femmes. Les victimes doivent ensuite convaincre les médecins. "Nous avons été examinées par un professeur de la fac de médecine qui est arrivé avec ses étudiants (...). Il n'y avait pas de femmes. Donc on a dû écarter les jambes, chacune à notre tour, et il a introduit son doigt dans le vagin «pour voir si l'hymen acceptait le doigt ou pas». J'entends encore les termes", se souvient Anne Tonglet. Le calvaire continue. Les accusés nient les faits, assurent que les vacancières étaient consentantes. 
Pour une partie de la presse locale, l'orientation sexuelle des deux touristes, la pratique du naturisme et du camping sauvage, ont crée une situation de pousse-au-crime. Tout est bon pour minimiser la gravité des faits et discréditer les victimes. On en oublierait presque qu'elles viennent de subir un crime odieux, d'autant qu'Araceli Castellano est tombée enceinte d'un de ses violeurs. Elle doit subir un avortement (encore criminalisé à l'époque).

* Le viol doit relever des assises.
La juge Ilda di Marino mène d'emblée une instruction à charge. Suspicieuse, elle s'interroge sur les motivations des plaignantes, tout en assimilant l'attitude des violeurs à une erreur d'interprétation. De viol, l'affaire est requalifiée en  simples "coups et blessures n'ayant pas entraînés une interruption de travail de plus de 8 jours". Les accusés rentrent libres chez eux, dans l'attente d'une comparution en correctionnelle. Les plaignantes ne trouvent pas non plus de réconfort auprès de leurs avocates. Ces dernières considèrent en effet que le viol ne relève pas des assises. Consternées, les plaignantes s'adressent à Gisèle Halimi. Depuis plusieurs années, l'avocate mène une bataille judiciaire pour faire avancer la cause des femmes. A l'automne 1972, elle est parvenue à transformer le procès de Bobigny en un réquisitoire pour le droit à l'avortement. Elle voit dans le procès à venir une opportunité pour enfin faire le procès du viol. Elle accepte donc d'assurer la défense aux côtés de ses collègues Anne-Marie Krywin et Marie-Thérèse Cuvelier. A l'automne 1975, les avocates obtiennent du tribunal correctionnel de Marseille qu'il se déclare incompétent en raison de la nature criminelle des faits. La décision marque une première victoire importante pour les mouvements féministes qui se battaient depuis plusieurs années pour faire "monter en assises" les affaires de viol

* Libérer la parole.
La décision lance véritablement la campagne contre le viol. Le 26 juin 1976, à l'initiative du MLF, trois mille femmes se réunissent au Palais de la Mutualité à Paris autour du slogan "Ras le viol!" La même année, un manifeste en fait "l'expression de la violence permanente faite aux femmes par une société patriarcale", rappelant que "Quand une femme dit non, ce n'est pas oui, c'est non!" La situation semble enfin changer dans le pays qui considérait jusque là le viol comme un simple délit, au même titre qu'un vol ou une conduite en état d'ivresse. 
Le silence se fissure: des femmes prennent la parole dans les journaux, à la télévision. En octobre 1975, pour la première fois, une femme violée témoigne à visage découvert à la télévision. "Je voudrais qu'on me reconnaisse, qu'on me regarde telle que je suis et je voudrais que l'on arrive à me dire que je ne suis pas responsable du malheur qui m'est arrivé. J'ai été traitée comme on ne traite même pas un animal", déclare-t-elle. En octobre 1977, les "Dossiers de l'écran" consacrent une émission au  thème du viol. Le standard reçoit un nombre considérable d'appels de femmes qui osent prendre la parole face aux téléspectateurs.

* "Viol de nuit, terre des hommes"
Dans le même temps, de vifs débats apparaissent parmi les féministes ainsi qu'avec certains militants d'extrême gauche qui dénoncent le recours à la justice d’État, la criminalisation de la sexualité ou encore la stigmatisation des hommes des classes populaires dans les procès pour viol. Les féministes répliquent en se demandant pourquoi le problème de la répression n'est soulevé qu'à propos du viol, non pour les autres crimes.
Le 1er mai 1976, le service d'ordre de la CGT bousculent des féministes dont les banderoles sont jugées provocantes. Sur l'une d'entre elles, on peut lire: "Viol de nuit, terre des hommes." Comme le souligne Séverine Liatard: "les féministes doivent donc se battre sur deux fronts: contre une société qui ne mesure pas la gravité du viol et contre une partie de l'extrême gauche qui, opposée à toute forme de répression, considère cette campagne, comme une revendication réactionnaire." (source K)

* Le procès. 
Le procès en tant que tel n'en finit pas d'être différé. Il s'ouvre finalement 3 ans et neuf mois après la commission des faits. Dans ce laps de temps, Gisèle Halimi a peaufiné sa stratégie. Elle entend "dénoncer la discrétion, voire la complaisance, avec laquelle les tribunaux jugeaient jusque là les affaires de viols: correctionnalisation, huis clos prononcé à la demande des accusés, suspicion de consentement vis-à-vis des victimes."(cf. F. Virgili, source C) Ainsi, l'avocate récuse le huis clos réclamé par les accusés car, selon elle, il entretient la honte que la société fait peser sur les victimes. Or pour les féministes, le déshonneur se trouve du côté des violeurs, non l'inverse.
L'enjeu dépasse de loin la condamnation des trois violeurs. Pour Gisèle Halimi, le procès doit permettre de changer les rapports entre les hommes et les femmes. "Il ne peut pas y avoir de société où le couple, au plan de l'amour, soit basé sur la force physique. C'est quasiment du fascisme", déclare-t-elle. L'attitude des agresseurs à l'égard des victimes n'est pas totalement indépendante de la manière dont fonctionne une société qui donne trop d'avantages à l'homme, une société trop asymétrique dans la relation entre les sexes. Au fond, les agresseurs sont le résultat d'une société qui tolère ce type d'agression. (source A: Vigarello)
Comme elle était parvenue à transformer le procès de Bobigny en tribune pour la légalisation de l'avortement (4), l'avocate cherche à faire de celui d'Aix le procès politique du viol, à mener bataille au nom de la cause des femmes, pour l'égalité, le respect de leur dignité, de leur corps, de leur indépendance.
Artotatita / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)
La veille de l'ouverture du procès, le 2 mai 1978, le président du tribunal reçoit des dizaines de lettres de soutien aux jeunes femmes. Des centaines de militantes sont présentes, notamment les féministes de l'association Choisir de Gisèle Halimi.  L'attente est immense. Pour la première fois, le procès d'un viol bénéficie d'une couverture médiatique importante. Les journalistes décrivent avec délectation l'opposition entre le jeune avocat de la défense  Gilbert Collard et Gisèle Halimi, l'affrontement entre le local et la parisienne, le jeune ambitieux et la "diva du barreau"...

Comme à Bobigny, l'avocate convoque à la barre de "grands témoins" tels que le poète et académicien Pierre Emmanuel, l'écrivaine Françoise Mallet-Joris, des politiques (Florence d'Harcout, Arlette Laguillier). Le président du tribunal, qui ne veut surtout pas que le procès devienne une tribune, s'oppose à leur comparution et suspend l'audience. A l'extérieur du tribunal règne une atmosphère délétère. Les familles et amis des accusés crachent, insultent, frappent. Les plaignantes et leurs avocates ne peuvent sortir du palais de justice que sous escorte policière. "Dans cette région de Méditerranée, il y a une espèce de consensus sur le fait qu'on "perce" les femmes et, finalement, cette complicité masculine est une insulte pour les hommes et pour la conception que nous avons de l'amour" , se désole le professeur Alexandre Monkovski, témoin de la partie civile. Pour Maître Collard, ses clients, "des braves gens, avec la culture rudimentaire, le psychisme de leur environnement (...) n'avait pas eu le sentiment de violer(...)." Les féministes rassemblées à l'extérieur du tribunal lancent des slogans pour couvrir la plaidoirie de la défense. A l'issue de deux jours de procès, le verdict tombe: 6 ans et deux fois 4 ans de réclusion criminelle pour les violeurs. A l'annonce du verdict, il y a dans la salle un soulèvement de cris et d'insultes très violentes. Malgré les efforts du président de la cour d'assises, la médiatisation a fait du procès d'Aix celui du viol, regardé comme un crime et plus un délit.  

* Une nouvelle définition du viol.
Pour que cette victoire ne reste pas isolée, l'objectif est désormais de faire changer la loi. Le texte de 1832 mettait sur le même plan le viol et l'attentat à la pudeur. Au nom de l'exigence d'un devoir conjugal, le viol entre époux n'était pas reconnu. Enfin, en définissant le viol comme une pénétration vaginale forcée, la loi niait l'existence d'hommes violés par d'autres hommes. Le 4 mai 1978, au lendemain du verdict, la sénatrice Brigitte Gros propose de réformer la législation. "Une femme qu'on viole est une femme qu'on torture, une femme violée est une femme blessée, meurtrie, abaissée, humiliée, parfois sa vie entière. Le viol, c'est vrai, est un crime intolérable, sa répression mais aussi sa prévention sont devenues une nouvelle exigence de civilisation", assène-t-elle à la tribune le 28 juin 1978. A sa suite, les groupes de gauche déposent à leur tour des propositions de loi. Les débats parlementaires se déroulent au printemps 1980 devant une vingtaine de députés présents... Avec le vote de cette loi, un pan de l'oppression des femmes cède. La loi promulguée le 23 décembre 1980 définit en des termes clairs ce qu'est un viol: "tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui (...) par violence, menace ou surprise est un viol." [article 222-23 du Code Pénal
La loi réprime le viol par quinze ans de réclusion criminelle contre 5 auparavant. La peine peut aller jusqu'à 20 ans en cas de circonstances aggravantes (viol en réunion, par surprise, sur une personne vulnérable ou un(e) mineur(e) de moins de 15 ans). (5) De même, le huis clos n'est plus obligatoire, les associations peuvent se porter parties civiles et le nom des victimes de doit pas apparaître sans leur accord. L'adoption de la loi encourage les femmes à porter plainte. (6
Dans "L'amour violée", la réalisatrice Yannick Bellon filme le viol dans toute sa violence. Sorti en 1978, il suscite le scandale, mais obtient également un grand succès.
Conclusion: Le problème du viol est loin d'être résolu. Les femmes violées qui décident de porter plainte doivent encore subir des violences symboliques. Les faits sont toujours minimisés et le non-consentement remis en cause. Le viol reste la seule infraction criminelle dans laquelle la victime se sent systématiquement coupable. Aujourd'hui, il n'y a encore que 10% des femmes violées qui portent plainte: soit elles n'osent pas, soit elles ne veulent pas en parler, soit elles ont peur de ce qui va se passer, soit elles n'y croient pas trop. Les délais d'instruction restent longs, en moyenne quatre ans. En outre, une plainte sur dix seulement finit aux assises.
Pour autant, le procès d'Aix a permis de faire du viol un problème de société. Il permet notamment de souligner que les victimes sont atteintes, non seulement d'une façon morale et sociale, mais aussi d'une façon psychologique. Elles sont soumises à un trauma. Leur vie est atteinte dans la manière même dont elles existeront ensuite. "Nous sommes des mortes vivantes", déclarent publiquement Araceli Castellano et Anne Tonglet. Pour la première fois, une correspondance est mise entre l'agression sexuelle en tant que telle et la façon dont on brise l'intégrité de quelqu'un pour une durée indéterminée. Aussi, en dépit des insuffisances et atermoiements, un important travail juridique a été accompli, même si d'un point de vue militant on peut légitimement considérer qu'il reste incomplet.

Pour ne pas terminer sur une chanson présentant le viol avec complaisance, écoutons la grande Anne Sylvestre. L'année même du procès du viol, elle compose et interprète Douce maison. Avec une grande subtilité et justesse, la chanteuse utilise une métaphore filée pour évoquer un viol, ainsi que la manière dont sont alors souvent perçues les victimes.


L'auditeur croit d'abord avoir affaire à  une histoire d'effraction et de dégradation de bien. Au fil des couplets cependant, il comprend que la "douce maison" est en fait une jeune femme victime d'un viol en réunion.   

 C'était une maison douce, une maison de bon aloi.
Juste ce qu'il faut de mousse répartie aux bons endroits,
Assez de murs pour connaître une chaleur bien à soi
Et ce qu'il faut de fenêtres pour regarder sans effroi.


 La "mousse répartie aux bons endroits" de la maison évoque une jeune fille dotée de jolies formes. Les murs représentent les vêtements qui préservent l'intimité, couvrent le corps et préservent la chaleur. Les fenêtres correspondent aux parties non couvertes du corps (décolleté, jambes, bras). Le texte précise bien qu'il s'agit d'une femme décente ("assez de murs") et séduisante (" ce qu'il faut de fenêtres"). 

Refrain: Non, non, je n'invente pas,
Mais je raconte tout droit

Elle ouvrait parfois sa porte à ceux qu'elle choisissait.
La serrure n'est pas forte, maison, tu n'as pas de clé,
Mais avec sa confiance jamais elle ne pensa
Qu'on pût user de violence pour pénétrer sous son toit.
 

 
La porte donne accès (amical, sexuel) à l'intimité de la jeune femme, décrite comme une femme libre et indépendante, qui choisit ses partenaires. "La serrure n'est pas forte", il semble donc facile de s'introduire dans la "douce maison". Pour Anne Sylvestre, une femme doit vivre sa sexualité comme elle l'entend, aussi librement que peuvent le faire les hommes, sans faire pour autant l'objet de violences sexuelles. Parce qu'elle fait confiance, et ne se voit pas comme une victime potentielle, la jeune femme ne se méfie pas. 

Advint qu'un jour de malchance une bande s'approcha.
On sonne à la porte, on lance des coups de pieds ça et là.
A plusieurs, on s'encourage, on prétend qu'elle ouvrira,
Et commence le saccage, la porte on l'enfoncera.

 
La sonnerie intempestive, les coups évoquent le harcèlement sexuel, des attouchements ou gestes déplacés (mains au fesses, palpations)perpétrés par les membres de la bande. 
Dans le cadre d'un viol en réunion, la dynamique de groupe dilue la responsabilité de l'individu qui commet l'irréparable et s'apprête à saccager. La porte enfoncée correspond à l'arrachage des vêtements ou au début de l'acte de pénétration non consentie.

 Sauvagement ils pénètrent, dévastant tout devant eux.
Ils obligent les fenêtres à s'ouvrir devant le feu.
Avec leurs couteaux ils gravent des insultes sur les murs,
Et s'en vont faisant les braves quand tout n'est plus que blessure.
Dans le quatrième couplet, le terme "pénétrer" montre que le crime est en train d'être commis. Au delà de la douleur physique, le viol laisse des séquelles ("insultes sur les murs"), parfois indélébiles à la victime. Il marque la chair, l'esprit, durablement, provoque fréquemment un trauma et ne s'oublie pas (Fatals Picards "Oublie"), sauf quand, justement, les troubles dissociatifs sont tels qu'ils entraînent une amnésie traumatique. 
Le crime ne dure généralement que quelques minutes, mais les conséquences pour la victime sont dramatiques. Une femme violée est une femme dévastée, meurtrie. Après un viol "tout n'est plus que blessure".

La maison, depuis ce crime, n'a plus d'âme ni de nom,
Mais elle n'est pas victime, c'est de sa faute, dit-on.
Il paraît qu'elle a fait preuve d'un peu de coquetterie
Avec sa toiture neuve et son jardin bien fleuri.
La chanteuse utilise une démonstration par l'absurde. On ne reprocherait pas à une maison d'être coquette pour minimiser la responsabilité des cambrioleurs. A fortiori, dans le cas d'un viol, on ne peut imputer la responsabilité du crime à la victime, sous prétexte qu'elle est maquillée, séduisante, souriante...

D'ailleurs, une maison sage ne reste pas isolée:
Celles qui sont au village se font toujours respecter.
Quand on n'a pas de serrure, il faut avoir un gardien.
C'est chercher les aventures que de fleurir son jardin.

 
De nouveau, les reproches pleuvent sur la victime. Une maison isolée est facile à cambrioler. Une jeune femme indépendante, libre, qui sort seule la nuit, s'expose aux agressions, surtout si elle s'habille de manière "provocante" ("c'est chercher les aventures que de fleurir son jardin"). Dans cette logique, le seul moyen de se protéger consiste à "avoir un gardien", un homme auquel on confie la clef de sa serrure. C'est encore une fois à la jeune femme de modifier son comportement pour ne pas risquer le viol, et non au violeur de craindre la justice pour ses crimes.  

 Si vous passez par la route et si vous avez du cœur,
Vous en pleurerez sans doute, c'est l'image du malheur.
Mais rien, pas même vos larmes, ne lui portera secours.
Elle est loin de ses alarmes, elle est fermée pour toujours.
La narratrice s'adresse à l'auditeur, considéré ici comme un observateur objectif. Les viols provoquent des troubles psychotraumatiques en nombre (difficulté à se laisser approcher par des hommes, retrouver une vie sexuelle), aggravés lorsque la victime est mise en accusation ou l'agresseur déresponsabilisé. 

Si j'ai raconté l'histoire de la maison violentée,
C'est pas pour qu'on puisse croire qu'il suffit de s'indigner.
Il faut que cela s'arrête, on doit pouvoir vivre en paix,
Même en ouvrant sa fenêtre, même en n'ayant pas de clé.

 
Une conclusion logique. On doit pouvoir vivre en sécurité, même en cherchant à plaire et à séduire, même en ayant une vie sexuelle épanouie

 Non, non, je n'invente pas. Moi, je dis ce que je dois.
La dernière phrase de la chanson modifie celle qui ponctue les refrains. En utilisant le verbe "devoir" la chanteuse incite les femmes à parler et porter plainte. 

  Notes:
1. Gisèle Halimi constate: "Quand une femme est violée, on dit: «Elle n'avait qu'à pas porter un jean collant, elle n'avait qu'à pas sourire, elle n'avait qu'à pas sortir, elle n'avait qu'à pas... elle n'avait qu'à pas...» A la limite, elle n'avait qu'à pas exister en tant que femme."
2"Elle n'a pas crié au viol, mais s'est mise à ronronner! / Et maintenant, du fond de ma geôle, / j'aimerais que l'on m'expliqua d'où me vient cette accusation de viol qui mène ici-bas" interprète un chanteur en 1969. Il apparaît dans le documentaire de Cédric Condon (source B). Nous n'avons pu l'identifier.
3Au delà du viol, les femmes entendent mettre à bas le rapport de domination sexiste qui permet la perpétuation des violences quotidiennes et contraint les victimes au silence. Elles revendiquent leur droit à exister, s'exprimer, jouir d'une sexualité libre et non contrainte.
4. En 1972, lors du procès de Bobigny, l'avocate avait défendu une lycéenne de 16 ans poursuivie pour s'être débarrassée de sa grossesse issue d'un viol. Halimi obtient non seulement l'acquittement de l'accusé, mais parvient surtout à transformer le procès de la jeune fille en celui de la loi de 1920, le prétoire en tribune pour la légalisation de l'avortement.
5. Réforme du Code pénal. En 1992, le viol est puni de quinze à vingt ans de réclusion criminelle. Le viol conjugal fait son entrée dans la loi. La réforme Schiappa de 2018 multiplie les raisons d'aggravation de la peine (dont le viol conjugal).
6. En 1974, seules 1500 femmes osaient porter plainte pour viol, contre plus de 10 000 en 2019.

Sources:
A. "Le viol: histoire d'un crime", émission Concordance des temps avec Georges Vigarello, 12/01/2013. 
B. Le Procès du viol, documentaire de Cédric Condon, 52 minutes, 2014
C. Fabrice Virgili. Viol ( Histoire du). Michela Marzano. Dictionnaire de la violence, PUF, pp.1423-1429,2011.
D. «Culture du viol, la chanson coupable?», «des viols "sympas" dans la chanson française», Ces chansons qui font l'actu (France Info)
E. "Une culture du viol à la française" avec Valérie Rey-Robert, Le Média, 
F. «"Culture du viol": derrière l'expression, une arme militante plutôt qu'un concept » par Chloé Leprince.
G. Kreatur:"la culture du viol, c'est quoi?" (Arte)
H. ONU Femmes: "16 façons de lutter contre la culture du viol."
I. "Viol de nuit, terre des hommes", un documentaire de Séverine Liatard et Séverine Cassar, la Fabrique de l'Histoire du 31 octobre 2011. 
J. Catherine Valenti:"Gisèle Halimi" dans le Dictionnaire des féministes (dir.) Sylvie Chaperon et Christine Bard, Puf, 2018.   
K. Séverine Liatard:"Comment le viol est devenu un crime", L'Histoire, n°470, Avril 2020. 
L. Les détricoteuses. Violences sexuelles: affaires de femmes ou politiques?