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mardi 5 novembre 2024

Traces musicales de la Seconde Guerre mondiale

La seconde guerre mondiale est une guerre totale, au cours de laquelle la musique et ses acteurs sont mis à contributions. Dans cette guerre d'anéantissement, la violence atteint des sommets, en particulier lors du génocide des Juifs d'Europe, perpétré par les nazis. Or, là encore, la musique est présente.  

[Ce billet en version podcast avec les extraits de chansons est disponible en cliquant sur le lecteur ci-dessous]

Les visées expansionnistes des nazis et du Japon impérial, la violation systématique des traités de paix, les provocations à répétition de Hitler précipitent le monde dans un second conflit mondial, une guerre idéologique. Les puissances de l'Axe, l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et le Japon, sont des dictatures fondées sur le racisme. Côté alliés, le Royaume-Uni, puis les États-Unis à partir de 1941, combattent au nom de la démocratie, quant à l’URSS, elle lutte au nom du communisme. De septembre 1939 à novembre 1942, les victoires de l'Axe s'enchaînent. Le IIIème Reich contrôle alors presque toute l'Europe continentale, tandis que le Japon triomphe dans le Pacifique après son attaque surprise sur Pearl Harbor. Pour F.D. Roosevelt, le président américain, il s'agit d'un "jour d'infamie". Le traumatisme ressentit au sein de la population américaine alimente un fort sentiment de rejet des populations d'origine nippones présentes sur le territoire national. Le "Pearl Harbor blues" du Doctor Clayton témoigne de la xénophobie ambiante, qui conduira à l'enfermement des nippo-américains dans des camps de concentration. "Certains disent que les Japonais savent se battre / Mais n'importe quel imbécile devrait savoir / que même un serpent à sonnette ne mordra pas par derrière, / Il avertira avant de frapper".

U.S. National Archives and Records Administration, public domain.

A partir de 1942, l'expansion de l'Axe est arrêtée. Dans le Pacifique, les États-Unis tiennent bon lors de la bataille de Midway. Sur le front russe, l'armée allemande subit sa première grande défaite à Stalingrad en février 1943. Cette même année, le Golden Gate Quartet enregistre "Stalin was not Stalin". Les paroles rendent hommage au dirigeant soviétique, un allié de circonstance pour les Anglo-américains. Surtout, elles font de Hitler, une créature façonnée par le Diable. A propos de l'origine du führer, les paroles disent : "aussi fit-il deux valises / pleines de douleur et de misère / et il prit le train de minuit / qui descendait vers l'Allemagne, / puis il mélangea ses mensonges et mit le feu aux poudres / Ensuite le diable s'assit dessus / et c'est ainsi qu'Adolf est né."

Une guerre totale et mondiale.

L’ensemble des populations des pays en guerre est mobilisée, y compris les habitants des colonies. 87 millions de soldats s'affrontent sur les champs de bataille d’Europe, d’Afrique, d’Asie. Comme la grande guerre, il s'agit d'une guerre totale, impliquant l'ensemble des populations, ainsi que les activités économiques, technologiques, culturelles des pays en guerre. A l’arrière, dans les usines reconverties dans la fabrication d'armes, les femmes s'activent à la tâche. La figure de Rosie la Riveteuse symbolise l'implication des Américaines dans l'effort de guerre national, le fameux Victory Program censé produire toujours plus de matériel de guerre. En 1942, The Four vagabonds enregistrent "Rosie the riveter". Pendant que les soldats combattent au front, "toute la journée, qu'il pleuve ou fasse beau temps, / elle est présente sur la chaîne de montage."

J. Howard Miller's "We Can Do It!", also called "Rosie the Riveter" after the iconic figure of a strong female war production worker. Public domain.

Les scientifiques s'emploient à concevoir les armes toujours plus sophistiquées et létales destinées à anéantir l'adversaire, comme l'arme nucléaire.  

Pour financer la guerre et fabriquer des armes, il faut trouver des ressources. Les Alliés font des appels à l’emprunt. Les forces de l’Axe pillent les richesses des pays conquis et obligent les populations vaincues à participer à l’effort de guerre nazi ou japonais par la contrainte et le travail forcé.

Le conflit se caractérise par l'utilisation massive de la propagande via le cinéma, la radio, les journaux ou la musique. Celle-ci est mobilisée dans l'effort de guerre des belligérants. L'armée américaine crée ainsi son propre label : V Discs (V pour Victory). Le chef d'orchestre Sammy Kaye compose Remember Pearl Harbor.

Le swing débarque en 78 tours avec l'armée américaine. Les sonorités gaies et chaudes des cuivres du big band dirigé par Glen Miller résonnent alors que l'Europe est enfin libérée du joug nazi. A l'occasion de l'entrée en guerre de son pays, The Glen Miller Army Air Force Band enregistre l'instrumental American PatrolLe tromboniste ne profitera guère de son immense popularité. Le 15 décembre 1944, son avion s'abîme en mer.

La chanson est également mobilisée pour maintenir le moral des troupes et valoriser le modèle idéologique défendu. Au cours de la guerre, les harmonies des Andrew Sisters deviennent le symbole musical de l'Amérique libératrice. Les frangines entreprennent de grandes tournées et se produisent fréquemment en uniformes de l'armée. A l'été 1944, leur "Boogie Woogie Bugle Boy" s'impose comme la bande sonore de l'espoir retrouvé. "C'était un trompettiste célèbre des rues de Chicago / Il avait un style boogie que personne d'autre ne pouvait imiter / Ce gars était au sommet de son art /  Mais son numéro est sorti et il est parti sans attendre / Il est maintenant dans l'armée / il sonne le réveil".

Les Andrew Sisters et Bing Cosby en 1943. Public domain, via Wikimedia Commons

La propagande vise à valoriser son camp, mais aussi à dénigrer l'adversaire. Durant la guerre, les soldats britanniques changent les paroles de la célèbre Colonel Bogey March pour se moquer du führer. "Hitler n'a toujours eu qu'une couille / Göring en a des toutes petites / Pareil pour Himmler / Et ce cher Goebbels n'en a pas du tout". ("Hitler has only got one ball")

Le titre "Der Führer's face" composé en 1936 par Oliver Wallace est un gros succès. Sa notoriété convainc les studios Disney de l'insérer dans un court métrage d'animation sorti en pleine guerre.  Dans cette charge frontale contre le régime hitlérien, des officiers allemands défilent et chantent une ode au Führer. En réalité l'idéologie nazie  est tournée en dérision. La race "supérieure" devient la "race des super menteurs", tandis que les percussions de la fanfare résonnent comme des pets. 

"Lily Marleen" est une des chansons les plus populaires du conflit. A l'origine du morceau, un poème triste rédigé par un soldat allemand sur le point de se rendre sur le front russe, en 1915. Plutôt que de rentrer auprès de sa bien aimée, il est de corvée de sentinelle. Redécouvert à la veille de la seconde guerre mondiale, les vers sont adaptés en chanson. Le succès du morceau, initialement passé totalement inaperçu, est lancé en 1941 lorsque le directeur de la radio militaire allemande de Belgrade programme le disque. Les soldats de la Wehmacht s'identifient aux paroles, au point que la nostalgie qui s'en dégage fait redouter à Goebbels ses capacités à amollir les combattants. La puissance évocatrice de la chanson la fait adopter bientôt par les troupes de la Grande Alliance. C'est ainsi que Lily Marleen devient l'hymne de la SGM adapté et chanté dans de nombreuses langues par les belligérants et civils des deux camps.

Une guerre d'anéantissement.

Partout les combats sont acharnés, mais avec l'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie en 1941, l'affrontement atteint une violence inouïe comme en atteste la dureté des combats lors de la bataille de Stalingrad (1942-1943). Les prisonniers sont exécutés ou réduits en esclavage. Il ne s’agit plus de vaincre l’adversaire mais de l’anéantir.

En 1938, les paroles de "Katiouchka" évoquent l'amour entre une jeune fille et un soldat parti au front  etqui lui écrit. Elle fut interprétée par Lidia Rouslanova. Katiouchka est d'abord le diminutif du prénom Ekaterina avant de désigner le redoutable lance-roquette des Soviétiques, que les Allemands surnomment "orgue de Staline". 

Les civils sont également très durement touchés, victimes de massacres et de déplacements forcés. En URSS, la ville de Leningrad est assiégée par les nazis, ce qui provoque une famine dévastatrice. A la fin du mois de juillet 1941, Dimitri Chostakovtich entame sa 7è symphonie ("Leningrad") qu'il dédie “à notre combat contre le fascisme [...] et à ma ville Leningrad“. Le compositeur ne se risque bien sûr pas au front, mais obtient néanmoins l'autorisation d'intégrer le corps des pompiers de la ville. La 7ème symphonie est exécutée dans la ville assiégée le 9 août 1942. Jouer l'œuvre dans les conditions apocalyptiques du siège constitue une véritable gageure.

Habitants de Leningrad sur la perspective Nevsky pendant le siège, en 1942. RIA Novosti archive, image #324 / Boris Kudoyarov / CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons

Des villes sont bombardées comme les villes anglaises lors du Blitz en 1940, puis les villes allemandes en 1943-44. En août 1945, l’utilisation de la bombe atomique par les Américains détruit les villes japonaises de Hiroshima et Nagasaki. Les bombardements sur les villes nipponnes inspirent les musiciens américains. Karl et Harty, un duo country, qui enregistrent "When the atom bomb fell". "Oh, c'est monté si fort que ça a divisé les nuages / Les maisons ont disparu / Et une grande boule de lumière remplit les Japonais d'effroi / Ils ont dû penser que le jour de leur jugement avait sonné."

Le poème "Barbara" de Jacques Prévert, publié en 1946, a pour cadre la ville de Brest, ravagée par les bombardements massifs. La guerre sème la mort, fauche des innocents, annihile les amours naissantes. Mis en musique par Joseph Kosma, les vers seront interprétés par Yves Montand, Mouloudji ou les Frères Jacques. "Oh Barbara / Quelle connerie la guerre. / Qu'es-tu devenue maintenant? / Sous cette pluie de fer. / De feu d'acier de sang. / Et celui qui te serrait dans ses bras amoureusement / Est-il mort disparu ou bien encore vivant"?

Univers concentrationnaire nazi et génocide des Juifs d'Europe.

L'Europe sous le joug nazi se couvre d'un chapelet de camp de concentration dans lesquels sont enfermés les opposants.

La musique est présente, quotidienne, dans les camps de concentration. Dès 1933, les autorités des camps constituent des orchestres de détenus. Les airs joués ont alors avant tout un rôle disciplinaire, militaire. Sous la contrainte, les orchestres rythment les temps forts du camp : le départ et le retour du travail, l'appel des détenus ou encore les visites officielles. Même les exécutions ont parfois lieu en musique. A Mauthausen, lors de celle de Hans Bonarewitz, en juillet 1942,  l'orchestre joue "Komm zurück". "Reviens, tu es tout pour moi / j'attendrai ton retour avec impatience." Des paroles, d'un abject cynisme, quand on sait que le détenu, qui s'était échappé du camp, avait été pendu une fois rattrapé.

Bundesarchiv, Bild 192-249 / CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0 DE, via Wikimedia Commons

De la porte du camp jusqu'au lieu de travail, les détenus doivent chanter pour imprimer une synchronisation des pas et empêcher toute autre communication. Lorsqu'elle est diffusée par les haut-parleurs, la musique devient intrusive. Les détenus se voient contraints de l'écouter. A Auschwitz, l'orchestre des camps doit parfois jouer dans le cadre de soirées privées ou lors de la venue d'invités de marque du commandant du camp. Dans tous ces cas de figure, elle s'inscrit alors dans le processus d'annihilation à l'œuvre. 

Un second usage de la musique participe des stratégies de résistance artistique et spirituelle au système concentrationnaire. En ce cas, elle est plutôt jouée dans les espaces intérieurs du camp. Les activités musicales sont souvent autorisées. Encadrées, elles permettent, aux yeux des chefs de bloc ou de l'administration des camps, de limiter les risques de soulèvements, tout en assurant la distraction des SS. Dès l’été 1933, des détenus politiques du camp de Börgermoor, en Basse-Saxe, composent et interprètent lMoorsoldatenlied. Ce Chant des marais, sur une mélodie très fédératrice, rend compte de la triste réalité de la vie des camps, en particulier le travail forcé consistant à assécher les marais environnants. Les paroles de Johann Esser, mineur, et de l’acteur et metteur en scène Wolfgang Langhoff, sont mises en musique par Rudi Goguel. Le chant est interprété en public lors d'une représentation autorisée. Les SS, qui assistent au spectacle, s'identifient à leur tour aux paroles. Si bien que, à la faveur des transferts de prisonniers, le chant se répand au sein des autres camps nazisEn 1937, il fit l’objet d’une adaptation de Hanns Eisler et Bertolt Brecht pour le chanteur Ernst Busch. Il devient le modèle de tous les hymnes de camp avec un premier couplet mélancolique qui rappelle la dureté des conditions de vie, avant que ne se développe l'espoir d'une libération à venir.

La musique peut parfois être clandestine. Elle est alors chantée à voix basse ou simplement griffonnée sur un papier. Elle n'a pas nécessairement pour vocation d'être jouée sur le moment, mais plutôt d'être diffusée de la main à la main. Déportée à Ravensbrück, Germaine Tillon écrit, sur des airs connus, une opérette clandestine, intitulée "Verfügbar aux enfers". Elle rédige un texte extrêmement cynique, comme pour rire de l'horreur pour mieux s'en éloigner.  

Les nazis cherchent à éliminer les populations qu’ils considèrent comme inférieures : malades mentaux, tziganes et juifs. Après l’invasion de la Pologne en 1939, les nazis enferment ces derniers dans des ghettos. Privés de tout, les habitants meurent de faim ou de maladies en très grand nombre. A partir de 1941, dans le cadre de l’invasion de l’URSS, dans le sillage de la Wehrmacht, des commandos spéciaux sont chargés d’assassiner par fusillade les Juifs. Les Einsatzgruppen font plus d’un million de morts. Lors de la conférence de Wannsee, en janvier 1942, les nazis planifient l’extermination des populations juives, ce qu’ils appellent la « Solution finale » du problème juif. Ils construisent des centres de mise à mort (Treblinka, Chelmno, Auschwitz...), dans lesquels sont déportées et gazées des populations raflées de toute l’Europe.

Déporté à Sachsenhausen pour des écrits antifascistes, Aleksander Kulisiewicz, étudiant en droit polonais, compose des chansons de résistance. Doté d'une mémoire prodigieuse, il enregistre les morceaux que lui transmettent ses codétenus. C'est ainsi qu'il nous a transmis une "Berceuse du crématoire", composée par Aron Liebeskind, évadé de Treblinka, où périrent sa femme et son fils, avant d'être lui même assassiné à Auschwitz. "Crématoire porte noire / Qui à l'enfer mènera / On y traînera des corps noirs / Que la flamme brûlera / On y traîne mon garçon / Aux cheveux d'or fin / Avec en bouche tes mains / Comment ferai-je, mon fils?" 

La ville garnison de Terezin, à une heure de Prague, est transformée en 1941 en un camp-ghetto pour les Juifs. Le camp de transit prend le nom de Theresienstadt. Artistes et intellectuels y sont dirigés en priorité. Une intense vie culturelle s'y développe, d'abord clandestine, puis organisée sous l'égide de l'administration nazie, qui s'en sert comme outil de propagande, comme d'un leurre pour mieux dissimuler l'extermination à l'œuvre. A partir de 1942, les concerts sont quotidiens et publics. Des chœurs, des orchestres, des groupes se constituent à l'instar des Ghetto Swingers. Le 20 août 1944, une délégation du Comité international de la Croix rouge inspecte le camp et assiste à à l'opéra pour enfant Brundibar de Hans Krasa, compositeur incarcéré au camp. Un film de propagande immortalise l'événement. Dans les jours qui suivent le tournage, les membres du casting sont déportés à Auschwitz. 

Gideon Klein arrive à Theresienstdat en décembre 1941. Il a alors 21 ans. Pianiste virtuose formé au Conservatoire de Prague, il s'impose comme un des piliers de l'activité musicale du camp où il compose Fantaisie et fugue pour quatuor à cordesA partir de septembre 1944, la fin imminente du Reich suspend les activités culturelles de Theresienstdat, dont les derniers détenus sont déportés. Les compositeurs Viktor Ullman, Pavel Haas, Hans Krasa, Gideon Klein périssent à Auschwitz. 

Les artistes regroupés dans le camp de transit de Westerbork aux Pays-Bas échappent un temps aux convois de la mort. Johnny and Jones, de célèbres musiciens de jazz néerlandais, participent aux activités musicales du camp. En août 1944, ils sont autorisés à enregistrer dans un studio d'Amsterdam 6 chansons composées dans le camps. Reconduits à Westerbork à l'issue de l'enregistrement, ils seront ensuite déportés dans plusieurs camps et mourront d'épuisement à Bergen-Belsen au printemps 1945. L'un de leurs morceaux se nommait "Westerbork Serenade". 

Anonymous Unknown author, Public domain, via Wikimedia Commons


Conclusion : Sur le front de l'est, l'Armée rouge (URSS) libère l'Europe orientale et centrale. Prise en tenaille, l'Allemagne nazie capitule le 8 mai 1945. Dans le Pacifique, les Japonais résistent avec acharnement et la reconquête américaine est lente. Finalement, les bombardements atomiques des villes japonaises d'Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945, précipitent la capitulation du Japon le 2 septembre 1945. C'est la fin d'une guerre qui a aura fait entre 50 et 60 millions de morts, majoritairement civils.  
La musique est donc omniprésente tout au long du second conflit mondial. Au delà des chansons d'actualités dépeignant les épisodes les plus marquants de la guerre, la musique est mobilisée par la propagande des Etats dans le cadre de la guerre totale. Dans le monde concentrationnaire nazie, elle est même parfois utilisée pour terroriser ou humilier. 

Sources :

A. Suzana Kubik : "Terezín, la musique face à la mort"

B. "Terezin 1942-1944", 5 épisodes de l'émission Musicopolis sur France Musique

C. «Conférence inaugurale de l'exposition "la musique dans les camps nazis"...», avec Elise Petit, commissaire de l'exposition, maîtresse de conférence en musicologie et Michaela Dostálová , responsable des collections au Musée Mémorial de Terezin.  

D. Le site consacré à l'exposition du Mémorial de la Shoah : "La Musique dans les camps nazis" (avec un pdf très bien fait). 

mercredi 9 novembre 2022

"Wind of Change": Une chanson pour accompagner la réunification allemande.

Au cours de la guerre froide, les autorités soviétiques ne savent trop que faire de la musique populaire, surtout quand elle n'adopte pas la terminologie communiste. Staline se méfiait particulièrement du jazz. "Du saxophone au couteau, il n'y a qu'un pas", affirmait-il. L'émergence, puis l'essor du rock suscitèrent un même rejet initial. Les dirigeants s'inquiétaient tout particulièrement de la communion susceptible de naître entre la scène et l'auditoire. Le rock occidental, incarnation de la rébellion adolescente, fut rapidement prohibé, les disques  interdits, les ondes des radios de l'ouest brouillées (BBC, Voice of America). Pour contrer les interdictions, les disques se vendaient sous le manteau, au marché noir, si  bien qu'en dépit de la censure, comme presque partout ailleurs, la musique rock parvint à se frayer un chemin jusqu'aux oreilles des citadins soviétiques au cours des années 1960. Pour les jeunes, le mouvement pop était vu comme une contre-culture subversive. On ne parlait alors pas de "rock", mais de beat. Des formations pouvaient se produire sous l'étiquette d'"ensemble vocal et instrumental" à la condition de jouer une musique sage, de se couper les cheveux,de s'habiller correctement, de diffuser un message positif et constructif énoncé en russe. A ces conditions, il était possible de devenir professionnel et de participer à des tournées officielles subventionnées. Au sein des démocraties populaires d'Europe de l'Est, la musique rock se diffusa un peu plus facilement qu'en URSS, en particulier en Pologne et en Tchécoslovaquie. En avril 1967, les Rolling Stones donnèrent un concert à la Maison de la culture de Varsovie, devenant le premier groupe rock occidental à se produire dans le bloc socialiste. (1)  En 1969, les Beach Boys se produisirent à Prague. Cela dit, même en URSS, la consommation de musique populaire s'accrût au cours des années 1970 comme le prouve  l'extraordinaire popularité d'un groupe de Deep Purple ou de l'opéra rock "Jésus Christ Super Star". Incapables de contrer l'engouement pour les musiques occidentales et craignant l'essor des tentations religieuses et nationalistes au sein d'une partie de la jeunesse, les autorités soviétiques soutinrent l'essor de discothèques placées sous la surveillance des komsomols locaux. Les instances dirigeantes envoyaient parfois des listes de "groupes idéologiquement dangereux" à ne pas diffuser. Dans les faits, les organisations de jeunesses locales passaient outre ces injonctions. Au début des années 1980 pourtant, l'accession au pouvoir d'Andropov s'accompagna d'une virulente campagne anti-rock, avec l'interdiction quasi-totale des concerts amplifiés.                

* Moscow Music Festival.

La situation se décanta finalement avec l'accession au pouvoir de Gorbatchev en 1985, dont la glasnost et la perestroïka remettaient en cause le statu quo. Le nouveau dirigeant soviétique faisait preuve d'une plus grande ouverture d'esprit que ses prédécesseurs et semblait prêt à lâcher du lest, comme tendaient à le démontrer la tenue de grands concerts de groupes rock occidentaux en URSS et dans les pays satellites (Queen à Budapest en 1986). Le plus important de ces rassemblements eut lieu au stade Lénine de Moscou, les 12 et 13 août 1989. Le Moscow Music Peace Festival témoignait du rapprochement entre les deux blocs. A l'origine du projet se trouvaient deux producteurs en vue, l'un américain, l'autre soviétique. La coopération des deux entrepreneurs s'inscrivait dans le cadre d'un programme commun américano-soviétique de lutte contre la consommation et le trafic de drogues. Les parcours professionnels chaotiques des deux hommes les conduisirent à entrer en contact et à coopérer. Côté américain, Doc McGhee avait été condamné en 1982 pour avoir fait passer 18 tonnes de marijuana en Amérique du Sud. Afin de se racheter une conduite, il créa une fondation de lutte contre la drogue intitulée Make A Difference Fondation. Côté soviétique, après avoir subi le contrôle tatillon des autorités et les descentes régulières du KGB, le musicien et producteur Stas Namin profita de l'avènement de Gorbatchev pour organiser des spectacles ambitieux. L'organisation du festival constitua une vraie gageure, compte tenu de la pénurie générale qui sévissait alors en URSS. Certes, des artistes occidentaux tels qu'Iron Maiden, Bonnie Tyler ou Scorpions (2) s'étaient déjà produits à l'est les années précédentes, mais, par son ampleur, le festival constitua une grande première. L'affiche rassemblait Mötley Crüe, Bon Jovi, Skid Row, Cinderella, Ozzy Osbourne, Gorky Park et Scorpions. MTV diffusa l'événement dans 59 pays. "En rentrant à la maison, nous avions le sentiment d'avoir vu le monde changer sous nos yeux", constatait Klaus Meine, le chanteur de Scorpions. Quelques jours après son retour de Moscou, le changement d'atmosphère perceptible lui inspira Wind of change.   

АНО «Центр Стаса Намина» / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)

* Le vent du changement.

Le groupe Scorpions fut fondé à Hanovre, RFA, en 1965. Après des débuts confidentiels, la formation connut le succès avec des titres de hard-rock commercial chantés en anglais. Still loving you s'imposa par exemple comme le slow de l'été 1984 dans toute l'Europe, y compris à l'Est. Cette popularité incita alors le groupe à venir s'y produire. En 1988, un des concerts donnés à Leningrad fit l'objet d'un enregistrement vidéo intitulé To Russia with love. L'année suivante, les Allemands triomphaient sur la scène du Moscow Music Peace Festival, dans un contexte déjà très différent de celui de l'année précédente. «Tout cela arrivait parce qu’au Kremlin, il y avait Mikhaïl Gorbatchev. Pour nous, après ce que nous avions vécu un an plus tôt, où nous n’avions même pas le droit de jouer à Moscou, c’était extraordinaire. Le monde changeait sous nos yeux. L’ambiance était incroyable. Quand nous avons joué, les soldats ont jeté leurs casquettes en l’air, leurs vestes, ils ne faisaient plus qu’un avec les fans, et il y avait 100 000 fans. Le lendemain aussi. Emballer le stade Lénine et en faire le stade russe de Woodstock, vingt ans après l’original, c’était fou», se souvenait quelques années plus tard Meine.  

La liesse populaire soulevée par le festival inspira aussitôt une chanson au groupe, une sorte de réflexion sur la guerre froide finissante. Dans un entretien accordé à Libération, le chanteur de Scorpions racontait ainsi la genèse de Wind of change: «Il y avait tous ces musiciens, des journalistes du monde entier, de MTV, du Spiegel, des soldats de l’armée russe… Ensemble nous avons descendu la Moskova vers le parc Gorki [le 13 août 1989, alors que le festival s'achevait]. C’est le moment qui a inspiré la chanson, où je chante "I follow the Moskwa, down to Gorky park…" Beaucoup de jeunes m’ont dit : "Klaus, la guerre froide est bientôt révolue". Les fans venaient de tous les pays d’Europe de l’Est, même de RDA. Alors que nous n’avons jamais eu la chance de jouer en RDA… Quand je suis rentré à la maison, j’ai repensé à ce moment sur la Moskova avec tous ces gens, de nations différentes, dans un même bateau, parlant la même langue, la même musique, et c’était ça, l’inspiration.» "Une nuit d'été d'août, / des soldats défilent / tout en écoutant le vent du changement.

Wind of change figure sur l'album Crazy World, sorti en novembre 1990. Le titre n'est toutefois publié en single qu'en janvier 1991, plus d'un an après la chute du mur. C'est donc a posteriori que le morceau sera érigé en «chanson emblématique de la chute du Mur». (source C) Dès sa sortie, le titre connaît un succès considérable. Plusieurs éléments expliquent ce triomphe. Le sifflement mélodieux inaugural impose d'emblée une écoute attentive du morceau; redoutable ver d'oreille, il entre aussitôt dans la tête de l'auditeur pour ne plus en sortir avant de longues heures. Puis, une discrète guitare solo se fait entendre en arrière plan, installant une atmosphère intimiste, propice à la méditation. La voix légèrement éraillée de Meine s'élève alors, grave et majestueuse. La batterie fait son apparition et le volume monte crescendo afin de renforcer l'effet dramatique du morceau. Dès lors les riffs de guitare s'enchaînent. Le tempo lent, les paroles simples et  fédératrices incitent le public à reprendre la chanson en chœur, lui conférant une puissance supplémentaire. Enfin et surtout, en pleine réunification, le message porté par la chanson correspond aux aspirations d'une population allemande lassée de quarante années de séparation et de tensions. "Le vent du changement / souffle droit dans le visage du temps / tel une tornade qui sonnera les cloches de la liberté. / Pour la sérénité de l'esprit / laisse ta balalaïka chanter / ce que ma guitare veut exprimer."

Le titre tombe donc à point. Un brin cheesy, il n'en devient pas moins un hymne à la paix, la trame sonore officieuse du délitement du bloc de l'Est. Wind of change trône d'ailleurs toujours au sommet des palmarès lorsque l’URSS implose, le 26 décembre 1991. Cette année là, avant que Gorbatchev ne quitte son poste au Kremlin, les membres de Scorpions le rencontrent et lui remettent une plaque sur laquelle sont inscrites les paroles du morceau. Dès lors, à longueur d'interviews, les musiciens rappellent leur attachement au dernier dirigeant de l'URSS. "Sans lui, la réunification et surtout le 9 novembre n'auraient pas été si pacifiques", soulignent-ils par exemple. En 2011, à l'occasion du 80ème anniversaire de Gorbatchev, les Scorpions interprètent Wind of change en version philharmonique. 

On pensait tout connaître de la chanson, jusqu'à ce que Patrick Radden Keefe, journaliste  au New Yorker, consacre en 2020 une série de podcasts à Wind of change. Selon lui, la chanson aurait été composée par la CIA en collaboration avec le chanteur de Scorpions. Leur but commun aurait été d’encourager la révolution dans le bloc communiste au tournant des années 1990. Pour accréditer sa thèse, l'enquêteur insiste sur l'intense propagande culturelle orchestrée par l'agence de renseignement américaine au cours de son histoire. (3) Au bout du compte, la démonstration de Radden Keefe ne convainc guère. Quelle soit l’œuvre du groupe ou de la CIA, la ballade de Scorpions arrive un peu tard pour peser véritablement sur les événements. Quant à imaginer que le secret de l'opération ait pu être gardé pendant 30 ans, il y a un pas... Au fond, comme le rappelle Pierre Grosser, le démantèlement progressif du rideau de fer procède d'abord  des failles internes au bloc soviétique. "Le 9 novembre fut (...) moins le produit des actions de l'Ouest, que la conséquence des impulsions de Gorbatchev, des mobilisations croissantes de citoyens de la RDA, et de l'incompétence des autorités de ce pays, qu'il s'agisse de la conférence de presse improvisée et des initiatives des hommes de la sécurité du Mur qui choisirent de ne pas faire usage de leurs armes après avoir échoué à joindre leurs supérieurs. Les bouleversements en Europe ont donc été produits par «en bas», même si les choix faits «en haut» les ont facilités, ou ne les ont pas empêchés. Les décideurs ont souvent pris acte de situations." (source A p 735)

Dans la postface de son livre (source A), l'historien résume ainsi l'influence (et les limites) de la musique sur la chute du mur de Berlin: «L'appel de Bruce Springsteen à dépasser les barrières, lors de son concert à Berlin-Est, en juin 1988, eut sans doute plus d'effet que le bien trop fameux "Mr Gorbatchev, Tear down this wall" de Ronald Reagan en 1987. D'autant que des dizaines de milliers de jeunes Allemands de l'Est entonnaient "Born in the USA". La transformation d'une ancienne chanson par le héros de K2000, David Hasselhoff, en "Looking for freedom" a eu sans doute plus d'importance que le fameux concert improvisé de Rostropovitch au pied du mur de Berlin. (4) "Wind of Change" des Scorpions fut l'hymne de l'Europe en 1990.»  


Notes: 

1. Le public ne comprenait toutefois que des membres de la nomenklatura. 

2. «En 1988, nous avons joué pour la toute première fois en Union soviétique. Nous devions faire cinq concerts à Moscou et cinq à Leningrad. Mais les concerts à Moscou ont été annulés, sans raison. A la place nous avons eu les dix concerts à Leningrad ! (...) Quoi qu’il en soit, ce fut pour nous un moment étonnant et émouvant, surtout en tant que groupe allemand. A l’époque, nous avons dit : nos parents sont venus ici avec des chars d’assaut et nous, nous venons avec des guitares. Nous avons été bouleversés par l’accueil des Russes.»

3. Citons le financement de l'adaptation de La ferme des animaux de George Orwell, l'impression et la distribution dans le bloc de l'est du Docteur Jivago de Pasternak ou encore le financement de la tournée de l'Orchestre symphonique de Boston dans le bloc de l'est.

4. Au printemps 1989, le héros de "K-2000"  obtient un tube avec Looking for freedom, une reprise d'un morceau de 1978. L'acteur américain est au sommet de sa carrière. Il incarne alors Mitch Buchannon dans la série Alerte à Malibu. David Hasselhoff, dont l'arrière grand-mère était allemande, grimpe en tête des hits parades allemand et suisse au cours de l'été. Le morceau, qui met en exergue la liberté, trouve un écho en RDA. Une fois le mur détruit, l'acteur est l'invité d'honneur de la St-Sylvestre 1989. Il interprète son morceau devant une foule immense massée devant la Porte de Brandebourg. 


 Sources: 
A. Pierre Grosser: "1989. L'année où le monde a basculé", collection Tempus, Perrin, 2019.
B. Décryptage de la chanson par Coach 21 sur le site de la RTBF. 
C. "[Berlin 1989] Klaus Meine, chanteur de Scorpions:«Nous étions aux Bains-douches et voilà que le mur s'écroulait", Libération, 9/11/2019.
D. "Comment le «Woodstock russe» est-il devenu une réalité en Union soviétique?" [Russia beyond]

E. Anna Zaytseva: "Le  rock, origine de la démocratisation en URSS?" (La vie des Idées)

mardi 8 septembre 2020

Fritz Haarmann: l'homme qui débita ses victimes, fit vaciller la République de Weimar et inspira les artistes.

A Hanovre, au printemps 1924, des enfants qui s'ébrouent dans les eaux de la Leine, découvrent des ossements. Informée, la police drague la rivière et exhume plus de 500 os humains. Les restes appartiennent à au moins 22 individus, des garçons ou des hommes âgés de quatorze à vingt ans, dont les têtes ont été détachées de la colonne vertébrale grâce à un couteau de boucher. Les morts les plus anciennes remonteraient à 6 ans.
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Les soupçons convergent rapidement vers Fritz Haarmann. L'homme de 45 ans vend des vêtements usagés et de la viande dans le quartier de la gare. L'individu est connu des services de police, car il a déjà été interpellé à 15 reprises pour des affaires d'abus sexuel ou d'agressions sur mineur. Emprisonné au cours de la grande guerre, il est mêlé lors de sa libération en 1918, à deux affaires de disparitions d'adolescents. Faute de preuves, il est laissé libre. A l'été 1924, la police l’interpelle à la suite d'une altercation avec un adolescent fugueur. 
A son domicile, la police retrouve des traces de sang séché. Le suspect explique qu'il a découpé la viande dont il fait la contrebande auprès de ses voisins. Aux enquêteurs qui s'étonnent également de trouver des habits masculins de toutes tailles dans ses placards, il affirme s'adonner à la vente de vêtements d'occasion. Ces explications semblent crédibles dans le contexte de crise économique que connaît l'Allemagne de l'après-guerre.  Néanmoins, des témoins ont vu Haarmann se débarrasser de sacs dans la Leine au petit matin. Confronté aux familles des victimes, qui identifient des objets appartenant à leurs proches, le suspect passe à table, reconnaissant l'assassinat de plusieurs dizaines de victimes. Haarmann est mis derrière les barreaux.

* La presse s'empare aussitôt de l'affaire qu'elle contribue à faire connaître à Hanovre et dans le reste de l'Allemagne. Un vent de panique s'empare dès lors de la ville. Si les découvertes macabres suscitent l'horreur, elles fascinent également une partie des citadins. Le dimanche, des badauds se promènent le long de la Leine en quête de restes humains. Les journaux voient tout le profit qu'ils peuvent tirer de l'exploitation putassière de l'évènement.  Alors que dans la presse impériale, les faits divers prenaient surtout la forme d'arides chroniques judiciaires, ils sont désormais abordés par le biais du reportage, dont les titres se doivent d'être accrocheurs. Les articles évoquent tour à tour un "vampire", un "loup-garou", un "boucher" qui ferait commerce des chairs de ses victimes. Les investigations des journalistes dévoilent les pratiques sidérantes du suspect. 
Haarmann gagne sa vie en vendant des vêtements et de la viande qu'il prélève sur ses victimes. 
La gare est alors le point de convergence de toutes les misères. Elle devient un refuge pour les vagabonds, mendiants, orphelins, mais aussi le terrain de chasse favori du tueur. Contre la promesse d'un gîte ou d'un peu de nourriture, ce dernier attire ses proies chez lui, au 8 Rote Reihe. Là, il abuse d'elles avant de les tuer. En parfait boucher, il débite ses victimes en morceaux, puis se débarrasse des os. Pour amadouer les voisins qui se plaignent du bruit, le "boucher" offre sa spécialité: le fromage de tête. Il cuisine également des terrines, découpe des steaks et des côtelettes, puis écoule l'ensemble au marché noir sous l'appellation de porc mariné ou de viande de cheval. Les tarifs sont attractifs, les clients ne manquent pas. Haarmann tient son étal à quelques pas de chez lui. De la découpe à l'assiette, il n'y a donc que quelques pas, un circuit court en somme.

* Indicateur pour la police.
La presse avance une autre découverte stupéfiante. Si les crimes de Haarmann remonte à 1918 sans qu'il n'ait jamais été inquiété, c'est simplement qu'il travaillait pour la police en tant qu'indicateur. Dès lors, le dossier criminel devient une affaire d’État. (1)
Pour l'opinion, les forces de l'ordre couvrent Haarmann et cherchent à étouffer l'affaire.  Le scandale conduit à l'ouverture d'une enquête à l'encontre de la police de Hanovre et de son organisation. Pour tenter de se racheter, obtenir des témoignages et identifier les victimes, l'institution policière réalise alors un film dans lequel figure le lieu des crimes: la sordide mansarde qu'occupe Haarmann. Le film provoque un débordement de témoignages, mais aussi un certain malaise. Les ennemis du régime, trop heureux de déstabiliser la jeune République de Weimar, sautent sur l'occasion. Au nom du respect des victimes, la droite nationaliste crie au scandale. L'affaire est portée devant le parlement et le film policier interdit. 

* Diktat et coup de poignard dans le dos. 
Fritz Haarmann cristallise les tensions politiques d'un pays qui garde de profondes séquelles de la grande guerre et dont le nouveau régime peine à asseoir sa légitimité. La République de Weimar est proclamée le 9 novembre 1918, deux jours avant la fin des hostilités. Dès sa naissance, elle est contestée, tant par les communistes que par les corps francs et autres milices d'extrême-droite. Les combats de rue et assassinats politiques deviennent le lot quotidien de populations habituées aux violences par la guerre et ses massacres. La dénonciation de la dureté du traité de Versailles et du "coup de poignard dans le dos" font prospérer les mouvements nationalistes, en particulier le jeune parti national socialiste dont Adolf Hitler prend le contrôle en 1921. Deux ans plus tard, ce dernier tente même de renverser le gouvernement de Bavière lors du "putsch de la brasserie". Les communistes, quant à eux, s'en prennent aux sociaux-démocrates et à l'extrême droite.

* Une brouette de billets.
L'instabilité politique doit également beaucoup à la crise économique qui frappe le pays. L'Allemagne, considérée comme seule responsable de la guerre, doit verser de très lourdes réparations aux vainqueurs. Son secteur agricole est détruit. Une grande partie de la population souffre de la faim, en particulier en ville. Désorientée, affamée, les Allemands doivent aussi affronter une inflation délirante. En février 1924, la Reichsbank est obligée de faire imprimer des billets de cent mille milliards de marks!
A Hanovre, dont la population sextuple en 40 ans sous l'effet de l'essor industriel, les citadins tentent par tous les moyens de remplir leurs assiettes. Dans les quartiers ouvriers de la vieille ville, la misère est partout. La gare ressemble à une vaste cour des miracles. Au sein de ce chaos social, un individu aussi dénué de scrupules que Haarmann, n'a aucun mal à faire prospérer son petit commerce de vêtements usagés et de viande bon marché. Chacun étant occupé à sa propre survie, il peut exploiter en toute impunité la détresse des habitants, auxquels il refourgue les rogatons de ses victimes.

* Symptôme d'un régime honni. 
Libéral et progressiste, le régime a pour ambition de modifier le code pénal qui datait de l'empire germanique. Le projet de réforme de 1922 n'envisage plus le recours à la peine de mort. Voilà qui n'a rien d’anodin à la vieille de l'ouverture du procès d'un individu accusé de plusieurs dizaines d'assassinats. Dès lors, les abolitionnistes sont réduits au silence et la peine de mort apparaît comme la seule sanction possible pour ce genre de criminels.
La République aspire également à dépénaliser l'homosexualité. Or, Haarmann a un amant (Grans), qui est aussi un de ses complices. Le débat, déjà tendu, doit donc intégrer l'embarrassante affaire. La presse bourgeoise n'évoque pas l'homosexualité, considérant qu'il s'agit d'un sujet tabou. Les journaux libéraux de gauche, socialiste ou communiste, refusent de stigmatiser les homosexuels sur la base de cette seule affaire. La presse nationaliste et conservatrice, en revanche, établit, un lien de causalité entre criminalité et homosexualité. 
Abolition de la peine de mort et dépénalisation de l'homosexualité devront attendre. L'élan progressiste de Weimar se brise sur le fait divers. Au sein d'une partie de l'opinion, l'affaire Haarmann s'impose comme le symptôme d'un régime honni. Le personnage est considéré comme une espèce d'entité métaphorique de tous les problèmes sociaux qui se posent à la jeune république. Aux yeux de ses détracteurs, seul un régime aussi pourri que celui de Weimar pouvait engendrer un tel monstre.



* Le procès
En août 1924, Haarmann est examiné par des psychiatriques de Göttingen, qui le déclarent responsable de ses actes. Le procès s'ouvre le 4 décembre 1924. L'écho médiatique est considérable. Pour le psychologue Theodor Lessing, la recrudescence des violences psychopathiques en Allemagne serait la conséquence du traumatisme des massacres de masse de la grande guerre. Il plaide donc pour une atténuation de la responsabilité de Haarmann, mais n'est pas entendu. L'accusé a beau affirmer ne se souvenir de rien, il est condamné à mort, puis exécuté le 15 avril 1925. 
La culpabilité ne faisant aucun doute, le véritable enjeu des audiences est ailleurs. Par journaux interposés, les formations politiques instrumentalisent l'affaire et orientent les débats autour d'une question: "qui a crée un monstre pareil?" Selon le prisme adopté, chacun donne de Haarmann sa propre vision stylisée. Pour les journaux libéraux de gauche, le milieu social débilitant dans lequel Haarmann a vécu expliquerait en partie son passage à l'acte. Die rote fanhe, le journal du parti communiste, voit en Haarmann un "fasciste". Der Stürmer, l'organe de propagande nazi, interprète l'affaire comme une allégorie de la corruption de la république de Weimar. L'accusé y est présenté comme un dégénéré, une arriération culturelle contraire à l'Allemagne. Au fond, chacun trouve dans cette affaire ce qu'il vient y chercher. 
George Grosz: "John, der Frauenmörder" (1918). [Domaine public]

  * Essor du romantisme noir.
Depuis les débuts du romantisme au XVIII° siècle, l'Allemagne a cultivé un très grand intérêt pour le fantastique et ses personnages maléfiques. Le fait divers nous entraîne au plus profond de l'imaginaire de l'Allemagne des années 1920 et son étrange fascination pour le mal."L'étrange étrangeté" de Haarmann le transforme en un personnage légendaire qui  vient compléter toute une galerie d'abjects meurtriers en série. 
En effet, Haarmann est loin d'être un cas isolé. (1) Entre 1918 et 1921, à Berlin, Carl Großmann tue des femmes dont il vend la chair dans le quartier de la gare, avant de se débarrasser de leurs effets dans le fleuve... En 1929 et 1930, Peter Kürten tue au moins 9 jeunes femmes. Son goût pour le sang lui vaut le surnom de "vampire de Dusseldörf". Tous ces crimes ont un lien avec la sexualité et s'accompagnent d'un déchaînement irrationnel de pulsions instinctives. 
Au cours des années 1920, le meurtre sexuel épouvante non seulement la société allemande, mais obsède aussi les écrivains et peintres. Otto Dix, George Grosz montrent le chaos de cette société de Weimar en train de se construire. Ils peignent des sadiques et meurtriers sexuels en train de commettre leurs forfaits. Cette fascination s'enracine dans une tradition artistique de la confrontation avec la brutalité, le refoulement, l'archaïsme, cette part présente en chacun de nous, mais qui ne s'exprime pas en temps normal. Ce "romantisme noir" nourrit également le cinéma allemand des années 1920 avec des films comme le cabinet du docteur Caligari (1920) de Robert Wiene, Nosferatu (1922) de F. W. Murnau, Dr Mabuse (1922) de Fritz Lang. Lorsque ce dernier réalise  M le maudit en 1931, il s'inspire directement des crimes commis par Kürten, Großmann et Haarmann. Le film dépeint l'épouvante qui s'empare des habitants d'une ville allemande confrontée à une série de meurtres commis par un tueur d'enfants. La musique occupe une place centrale dans le film. Le meurtrier, interprété par Peter Lorre, siffle toujours le même thème quand il va tuer une fillette: Dans l'antre du roi de la montagne de la suite pour orchestre Peer Gynt de Grieg. "L'univers répétitif et obsessionnel de la pulsion est figuré par le sifflotement mécanique et frénétique de l'assassin, qui se déclenche dès qu'il entre en chasse." (source E)
Le film s'ouvre avec des enfants qui jouent dans une cour d'immeuble. Les bambins forment une ronde autour d'une fillette qui désigne ses camarades du doigt. La petite chante une comptine consacrée à un tueur qui débite ses victimes en pièces de boucherie. Or, le meurtrier de la chanson n'est autre que Fritz Haarmann...



* "Il va te découper en steak haché."
Les crimes de Haarmann restent dans les mémoires par leur sauvagerie et parce qu'ils furent le sujet d'une chanson à très grand succès.
En 1924, Walter Kollo compose Warte, warte nur ein Weilchen. Les paroles simples, chantées sur une mélodie accrocheuse, assurent le succès du morceau. "Attends attends, juste un moment, le bonheur va venir à toi", promet le chanteur. 
Une nouvelle version du morceau, détournée et sarcastique, circule bientôt. Ce n'est plus le bonheur qui vient à l'auditeur, mais Haarmann. "Attends, attends encore un peu / Haarmann va venir s'occuper de toi / Avec sa petite hachette / Il va te découper en steak haché".
Dès lors, on prendra l'habitude de chanter ce morceau à la manière des comptines enfantines. Cela n'a en soi rien d'étonnant si l'on songe aux nombreux airs que nous chantaient nos parents et qui parlaient pourtant de prêtes niqueurs ("il court, il court le furet"), de prostitution ("au clair de lune") et de cannibalisme ("il était un petit navire"). Haarmann devient dès lors une sorte de croque-mitaine que les parents menacent d'appeler lorsque l'enfant n'est pas sage.


* Conclusion 

Le "boucher de Hanovre" continue à hanter la mémoire collective allemande. Docteurs et psychiatres étudièrent son cerveau afin de mettre à jour une forme de dégénérescence à l'origine de sa psychopathie. Son crâne est resté sur les étagères de l'université jusqu'en 2015, date à laquelle on décida de détruire l'étrange relique. Entre temps, le mal a pris en Allemagne un autre visage: celui de Hitler et des crimes du troisième Reich. Or, là encore le personnage de Haarmann peut être convoqué. Klaus Mann insiste dans ses mémoires sur  la troublante ressemblance physique entre Haarmann et Hitler...

Notes:
1. En une du journal Simplicissimus, une caricature met en scène un commissaire installé à un bureau, sur lequel repose un crâne. Gêné, le policier s'adresse à Haarmann, qui occupe une chaise de l'autre côté du meuble: "Je vous en prie, ne me tutoyait plus.


In Hannover an der Leine,
Rote Reihe Nummer 8,
wohnt der Massenmörder Haarmann,
der schon manchen umgebracht.
Haarmann hat auch ein’ Gehilfen,
Grans hieß dieser junge Mann.
Dieser lockte mit Behagen
alle kleinen Jungen an.
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In Hannover an der Leine,
Rote Reihe Nummer 8,
wohnt der Massenmörder Haarmann,
der schon manchen umgebracht.
Haarmann hat auch ein’ Gehilfen,
Grans hieß dieser junge Mann.
Dieser lockte mit Behagen
alle kleinen Jungen an.

Warte, warte nur ein Weilchen,
bald kommt Haarmann auch zu dir,
mit dem kleinen Hackebeilchen,
macht er Schabefleisch aus dir.
Aus den Augen macht er Sülze,
aus dem Hintern macht er Speck,
aus den Därmen macht er Würste
und den Rest, den schmeißt er weg.“

*****
A Hanovre le long de la Leine,
 au numéro 8 de la Rote Reihe
vit Haarmann le tueur de masse,
qui a déjà pas mal tué,
Haarmann avait aussi un complice,
Grans était le nom de ce jeune homme
Il attirait avec des ruses 
tous les petits garçons

Attends, attends juste un petit peu
Haarmann va venir s'occuper de toi
avec sa petite hachette
il va te découper en steak haché
des yeux, il fait du fromage de tête
des fesses il fait du bacon
des intestins il fait des saucisses 
et des restes, il s'en débarrasse

 Sources:
A. Retronews: «1925: "Le boucher de Hanovre", tueur de garçons»
B. Faits divers, l'histoire à la une: "Fritz Haarmann, un vampire dans la République de Weimar" (Arte)
C. Arte: "Le boucher de Hanovre".
D. Lycéens et apprentis au cinéma: «"M le Maudit" de Fritz Lang» (pdf).
E. Olivier Agard:"M le maudit ou la crise de la démocratie"