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mardi 6 septembre 2022

Ils ont gardé le Larzac. (de 1975 à nos jours)

A la fin de l'année 1974, après trois années de lutte contre l'extension du camp militaire du Larzac [dont nous vous parlions dans un précédent billet], les paysans du Larzac se trouvent à la croisée des chemins. Les observateurs sont impressionnés par la capacité du groupe des 103 à mener le combat de manière indépendante vis-à-vis des tutelles habituelles. Certes, les partis politiques et les syndicats agricoles sont présents, mais seulement en arrière-plan. Sur le plateau, on éprouve de nouvelles formes politiques. Au delà des grandes actions spectaculaires, le groupe des 103 privilégie des actions locales qui s'inscrivent durablement sur le territoire: création de la bergerie de La Blaquière, plantation d'arbres, ensemencement de terres... Pour autant, l'élection de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République, ainsi que la nomination comme ministre de la Défense de l'UDR Jacques Soufflet, un ancien colonel de l'armée, constituent de mauvaises nouvelles pour les opposants au projet d'extension. 

JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

* Un vaste maillage de comités Larzac permet de coordonner la lutte au plan national.

Fin 1974, début 1975 débute une nouvelle phase dans l'affrontement entre militaires et paysans. En janvier, Jacques Soufflet charge le préfet de lancer les opérations d'expropriation. A cette fin, une enquête parcellaire est ouverte. Les paysans se dotent de structures organisationnelles: une association (la PAL) pour la promotion de l'agriculture sur le Larzac, un groupement foncier agricole pour combattre le grignotage des terres par l'armée. Grâce au vaste réseau des comités Larzac, les paysans rachètent les terres visées par l'armée à des endroits stratégiques. La création du journal Gardarem lo Larzac en juin 1975 permet également de relayer les actions et les avancées de cette lutte. La même année, la création du Cun (le coin en occitan) par un groupe d'objecteurs de conscience renforce le nombre de sympathisants installés sur le plateau. En mai de cette même année est créée Larzac Université, dont l'un des objectifs consiste à favoriser les échanges entre les savoirs universitaire et populaire. Des stages sur le nucléaire, le solaire, la cellule et l'ovin voient ainsi le jour. D'autres initiatives très diverses contribuent à faire connaître et à soutenir les paysans en lutte: des albums photos, des affiches, le documentaire Les Paysannes, des pièces comme "des Moutons pas des dragons" interprétée sur le plateau en août 1975 par les comédiens du Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine...

Panopteric, CC BY-SA 4.0  via Wikimedia Commons
 

Les paysans mettent en pratique leurs théories. Si les militaires occupent les terrains dans la légalité, eux les occuperont dans la légitimité. On entre alors sur le plateau dans une véritable guerre de position. Dans la nuit du 9 au 10 mars 1975, un attentat endommage une ferme du hameau de la Blaquière, le centre de la contestation. Pour la première fois, la violence s'invite dans la lutte. Face à cette dérive, des discussions s'ouvrent entre le groupe des 103 et le préfet. Le dialogue tourne court tant les positions paraissent inconciliables. D'un côté, on maintient le projet d'extension, de l'autre on refuse toute expropriation. 

Pour les paysans, la fin des années 1970 est rude. Depuis 1976, le Larzac fait l'objet d'un intense contrôle administratif et judiciaire. Au fil des mois, le combat semble s'enliser et les divisions se creuser entre les habitants du plateau. Une partie de la population, en particulier les commerçants de La Cavalerie sont favorables à l'extension du camp. Les paysans des régions alentours accusent ceux du Larzac de vouloir faire grimper les prix de leurs terres. Au sein même du groupe des 103, des dissensions apparaissent. La lutte s'éternise et accapare les opposants à l'extension du camp, bouleversant la vie familiale et le travail sur les exploitations. Dix ans après les débuts de la lutte, la lassitude guette. L'action directe supplante le symbolique, menaçant la pratique non violente. Le 28 juin 1976, vingt-deux paysans s'introduisent dans les bureaux du camp militaire pour connaître l'avancée des acquisitions de terrains par l'armée. Les intrus sont appréhendés et rapidement jugés, ce qui témoigne de la volonté des autorités de déplacer l'affrontement sur le terrain judiciaire en éliminant les éléments les plus actifs (Guy Tarlier, José Bové, Léon Maillié...). 

En remportant les législatives de 1978, la majorité présidentielle dispose d'une certaine marge de manœuvre pour accélérer les procédures. L'étau se resserre avec l'entrée en vigueur des arrêtés de cessibilité signés par le préfet de l'Aveyron. Ainsi, à partir du 27 septembre 1978, toute vente de terres et de bâtiments situés dans la zone d'extension ne peut avoir d'acquéreur que l'armée. Dans ces conditions, les dispositifs inventés par les 103 deviennent inopérants. C'est dans ce contexte peu favorable que les paysans décident de renouer avec les modes d'actions éprouvées. Le 8 novembre, sous la houlette de Guy Tarlier, les agriculteurs entament un périple de 710 kilomètres à pieds jusqu'à Paris. Lors des vingt-cinq étapes nécessaires pour rallier la capitale, les marcheurs rencontrent les agriculteurs, les ouvriers et les comités de soutiens locaux. La marche redonne une dimension nationale à la lutte. Comme six ans auparavant, le gouvernement annonce l'interdiction de la manifestation, alors que les participants se trouvent aux portes de la capitale. Les paysans passent outre et la manifestation tient de la démonstration de force. Le 2 décembre, 50 000 personnes manifestent entre les portes d'Ivry et d'Italie. En novembre 1980, quelques uns campent pendant une semaine sur le Champ de Mars, à Paris. 

LAGRIC, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

 En dépit du soutien populaire massif aux paysans, le pouvoir ne désarme pas. La venue sur le plateau du juge de l'expropriation du tribunal de grande instance se fait dans un climat de grande tension, même si les affrontements violents sont évités. Le 8 novembre 1980, le ministre de la Défense a de nouveau recours aux expropriations. En février 1981, les élus de l'Aveyron ratifient, dans le bureau du ministre de la Défense, un texte pour une extension limitée du camp. Cet agrandissement a minima apparaît comme un projet de division de la communauté agricole. Pour les paysans du Larzac, la donne est simple. Il faut tenir jusqu'aux élections présidentielles de 1981 et espérer que François Mitterrand l'emporte, lui qui continue d'affirmer qu'il annulera le projet d'extension du camp en cas de victoire. L'élection du socialiste, en mai 1981, est donc accueillie avec enthousiasme. Lors du conseil des ministres du 3 juin, le nouveau président enterre l'extension du Larzac. Le 7, l'armée quitte les cinq fermes qu'elle occupait et le 23 août, les Larzaciens fêtent la victoire avec plusieurs milliers de personnes. Dans la foulée, les paysans fondent le premier office foncier de France qui consacre la victoire d'une autogestion collective des terrains agricoles.

* Le Larzac comme laboratoire foncier.

L'enjeu est désormais l'avenir des terres achetées par l'armée. L'idée de créer des offices fonciers fait partie des 110 propositions de Mitterrand, mais il n'existe alors aucun précédent. Louis Joinet, le conseiller juridique du premier ministre, est chargé de clore le mieux possible l'"affaire du Larzac". Joinet négocie donc avec Guy Tarlier et José Bové l'avenir des terres achetées par l'armée. Le Larzac devient donc un véritable "laboratoire foncier". "Quatre ans après l'élection de François Mitterrand, le 29 avril 1985, les plus de 6000 hectares achetés par l'armée pour l'extension du camp militaire sont confiés à un office foncier, la SCTL (Société Civil des Terres du Larzac) sous la forme d'un bail emphytéotique de 99 ans. Le dispositif se veut le plus fidèle possible à l'esprit de la lutte et à son souci de penser collectivement le travail sur le causse." (Artières p 263)

*A l'articulation du global et du local. L'espace d'un autre monde possible.

Une fois la victoire acquise, les habitants du plateau continuent le combat, à différentes échelles, par le syndicalisme agricole et la lutte contre la globalisation. En 1987 est créée la Confédération paysanne, dont l'un des principaux animateurs a pour nom José Bové. L'agriculteur larzacien entend combattre les politiques injonctives européennes et mondiales imposées au monde rural par l'OMC, et les politiques libérales des gouvernements. Dans le cadre de l'altermondialisme, il dénonce la malbouffe, l'agriculture intensive, la circulation outrancière des denrées... Au cours des années 1990, la confédération paysanne multiplie les actions  coup de poing. En 1999, les militants procèdent ainsi au démontage d'un McDonald  en construction à Millau. L'opération se veut une réaction aux sanctions économiques américaines sur différents produits européens soumis à une surtaxe, dont le Roquefort. Cette action contre la malbouffe a lieu au cœur de l'été, en un lieu emblématique, ce qui assure une très forte médiatisation.

La mémoire du Larzac et ses usages peuvent désormais se développer, donnant naissance à des rencontres fructueuses, bien au delà du plateau. Ainsi, le Kanak Jean-Marie Djibaoui, intéressé par la maîtrise du foncier et par le développement agricole, se rend sur le plateau ("en brousse"). Les agriculteurs locaux lui offrent une parcelle, sur laquelle il plantera un arbre de la liberté. De même, la gauche japonaise, insurgée contre la construction de l'aéroport de Narita, reçoit la visite et le soutien des paysans aveyronnais lors d'une visite dans l'archipel. Pour désigner cette ouverture vers l'extérieur, les Larzaciens parlent volontiers de "retour de solidarité". En dépit de son enclavement, le plateau s'inscrit désormais dans une dynamique altermondialiste qui cherche à remettre en cause le modèle capitaliste dominant.

A l'initiative de la Confédération paysanne, un gigantesque rassemblement se tient sur le plateau du 8 au 10 août 2003, à l'occasion des trente ans du premier grand rassemblement du Rajal. Au total, 250 000 personnes participent au "Larzac 2003", à l'Hospitalet. Les participants rejettent l'uniformisation des modes de vie et de consommations portés par l'ultra libéralisme économique défendu par l'OMC, dont le sommet doit se tenir un mois plus tard à Cancún, au Mexique. Pendant les trois jours de rassemblement, une cinquantaine de concerts ont lieu, dont celui de Manu Chao.


De fait, tout au long de la lutte, les artistes ont accompagné la lutte paysanne. Les chanteurs occitans Claude Marti ou Patric, le Breton Kirjuhel, Colette Magny ou Graeme Allwright s'engagent aux côtés des paysans. Sensibilisé à la cause des Larzaciens, ce dernier devient militant de la cause. En juillet 1973, il participe à un concert de soutien sur le chantier de la bergerie de La Blaquière. Il est encore là sur scène lors du premier grand rassemblement du Rajal del Guorp. En 1974, il accompagne sur le plateau René Dumont, le candidat écologiste à l'élection présidentielle. En 1975, il chante:  "Oh oh, Valéry / Alors comme ça tu as choisi / Tu as choisi les fusils et pas les brebis / Tu as choisi la mort / Je suis vraiment très déçu / Je te croyais plus fort / Et tu sais mon vieux / Moi aussi j'aime le roquefort".

Notes:

1. L'agriculteur breton, membre du PSU (Parti socialiste unifié), a fondé depuis quelques années le Mouvement des Paysans Travailleurs.  Il a noué des contacts avec le groupe des 103 du Larzac au moment de leur montée en tracteurs vers Paris. Il favorise le rapprochement entre les paysans et les militants d'extrême-gauche.

 Sources:

A. Philippe Artières:"Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, de sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis...", La Découverte, 2021.

B. "Gardarem lo Larzac" [Affaires sensibles sur France Inter] 

C. "Le peuple du Larzac, luttes d'hier et d'aujourd'hui" [La Terre au carré sur France Inter] 

D. "Le Larzac, une communauté dans l'Histoire" [La Grande tables des Idées sur France Inter]

E. "Le conflit du Larzac, archaïque ou moderne?" [Concordance des Temps sur France Culture]

F. "Avant la ZAD, le chant de la ZAD" et "Chant de victoire pour les zadistes" [Ces chansons qui font l'Actu sur France Info]

G. Graeme Allwright: "Larzac 75" [Chansons contre la guerre]

samedi 13 août 2022

Gardarem lo Larzac (1970-1974)

Situé à l'extrémité sud du Massif central, entre Millau et Lodève, sur une superficie de 1000 km², le Larzac est un causse, une série sédimentaire d'une épaisseur de 1500 à 2000 mètres, constituée de calcaires, de dolomies et de marnes. Dès l'Antiquité, les Romains y tracent des routes, mais ce sont les Templiers qui développent l'activité fromagère et bâtissent les principaux villages, ensuite fortifiés par les Hospitaliers.      

Les brebis constituent la principale ressource du plateau, dont elles ont aussi façonné les paysages en dévorant la forêt. Sédentaires, gardées par un chien, les brebis restent en hiver à la bergerie. L'élevage ovin et les activités qui en dépendent, organisent la vie des habitants du causse et de ses alentours. Le lait des brebis sert ainsi à la fabrication du Roquefort, dont les caves se situent en légère périphérie du causse. (1) Au XIXème siècle, les moutons assurent également l'essor de la ganterie millavoise. L'obligation de tuer les tout jeunes agneaux, afin d'utiliser le lait de leurs mères, a mis à disposition de l'industrie du gant une grande quantité de peaux. Dans les fermes du Larzac, de nombreuses femmes travaillent alors à domicile pour les mégisseries de Millau, mais, dans les années 1930, le secteur connaît une grave crise, qui entraîne la fermeture de nombreuses tanneries. 

* "Le moment disciplinaire". (P. Artières)

Hormis ces activités économiques, le plateau du Larzac accueille bientôt des lieux de relégation, d'enfermement ou d'entraînement militaire. Ainsi, au milieu du XIX° siècle, une institution de redressement de l'enfance disciplinaire est installée dans la colonie agricole pénitentiaire du Luc. Les jeunes détenus y vivent dans des conditions de vie et d'hygiène déplorables. Cet établissement, puis l'installation d'un camp militaire en 1902-1903, inaugurent un "moment disciplinaire" dans le Larzac. Pour installer le camp, l’État achète des bergeries, ainsi que les terrains de trois hameaux. De la sorte, il dispose bientôt d'un vaste rectangle de 8 km de long sur 4 de large, avec pour centre La Cavalerie. L'activité se résume encore à l'accueil de réservistes lors de la période estivale. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le camp accueille la 41ème compagnie de travailleurs étrangers, composée essentiellement d'exilés espagnols, puis vient le tour des prisonniers militaires allemands après la capitulation du IIIème Reich. Entre 1959 et 1962, plus d'une dizaine de milliers d'Algériens y sont enfermés dans des conditions d'arbitraire total. A l'issue des accords d’Évian, le camp sert à parquer plusieurs milliers de harkis, les supplétifs "musulmans" de l'armée française. 

Domaine public, via Wikimedia Commons

 
En 1962, l'indépendance de l'Algérie s'accompagne, pour l'ancienne puissance coloniale, de la perte d'immenses espaces désertiques propices aux manœuvres.
L'armée se sent à l'étroit et négligée. C'est dans ce contexte que le Larzac retrouve, à partir de 1963, sa vocation militaire initiale, en accueillant de nouveau les manœuvres de l'armée de terre. Avec une superficie de 3500 hectares, le camp est un des plus petits de l'hexagone. C'est alors qu'en octobre 1970, Alain Fanton, le secrétaire d’État à la Défense nationale dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, évoque le projet d'extension du camp militaire de La Cavalerie, lors du congrès départemental du parti gaulliste (UDR). Les propos s'apparentent encore à une rumeur, mais l'annonce officielle du projet par Michel Debré à la télévision, le 28 octobre 1971, provoque la stupeur. "Il y a toujours eu un camp du Larzac. Il est devenu trop petit. On a pensé que la meilleure solution c'était de l'agrandir, pour la bonne raison que, qu'on le veuille ou non, la richesse agricole potentielle du Larzac est quand même extrêmement faible. Alors, la contrepartie, c'est qu'il y a quand même quelques paysans, pas beaucoup, qui élevaient vaguement quelques moutons, en vivant plus ou moins moyenâgeusement. Donc, il est nécessaire d'exproprier". La description du Larzac par le premier ministre s'avère partiale, pour ne pas dire mensongère. A l'entendre, le plateau se résume à un espace désertique et caillouteux, sur lequel paissent des brebis, et dont la population se résumerait à quelques vieillards cacochymes. Pour convaincre, l'argument économique est avancée. "Cette extension du camp du Larzac, qui sera modérée (2), sera non seulement très utile à la défense nationale, mais apportera à la région du Larzac, à la région de Millau, un apport économique positif pour l'ensemble de la population". Une telle déclaration, prononcée sur un plateau de télé au début de l'année 1972 (3), tient les agriculteurs du plateau pour quantité négligeable. Dans l'esprit de Debré, les expropriations nécessaires à l'agrandissement du camp ne poseront aucune difficulté. Il est vrai qu'a priori, rien ne place les agriculteurs du Larzac dans le camp de la protestation. Dans ce département conservateur et catholique, la plupart d'entre eux vote à droite et assiste à la messe dominicale.

Il n'empêche. La réalité du Larzac est bien différente de la description qu'en a fait Debré. Sous l'impulsion d'une poignée de "pionniers" venus s'installer au début des années 1960 dans la partie nord du plateau, le causse emprunte le chemin de la modernisation et connaît une révolution silencieuse. Les nouveaux venus, qui habitent dans des fermes isolées, introduisent de nouvelles pratiques. Pour cultiver, ils utilisent des engrais, des machines, s'appuient sur les Groupes d'exploitation agricole en commun (GAEC), des dispositifs permettant de collectiviser les équipements, de mutualiser les machines et d'associer les forces de travail. Or, les exploitations de ces nouveaux venus sont directement concernées par le projet d'expropriation, ce qui explique leur précoce mobilisation contre l'extension du camp. Dans la partie sud du Larzac, les fermes, regroupées en hameaux, appartiennent à de vieilles familles originaires du plateau. Au total, le causse n'est donc pas un désert stérile, comme le suggère le premier ministre. L'agriculture y est en mouvement comme en attestent l'extension des terres cultivées, les rendements céréaliers élevés et l'augmentation de la production laitière, en lien avec la mécanisation de la traite. Les brebis qui paissent dans la zone du Larzac promise aux militaires, permettent en outre de produire environ 325 tonnes de Roquefort. Une dizaine de bergeries du causse travaillent d'ailleurs pour les sociétés fromagères, pour lesquelles le Larzac représente une image commerciale forte. L'annonce de l'extension menace donc directement la perpétuation de l'activité agricole sur le plateau, ce qui ne laisse pas d'inquiéter les paysans.  

Jean-Claude Charrié, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons
 

Une brochure diffusée par quelques agriculteurs du plateau ("Quelques paysans de Larzac") permet de dresser un premier état des lieux et conduit un collectif à fonder l'Association pour la  Sauvegarde du Larzac et de son environnement (ASLE), en janvier 1971. Les principaux animateurs de l'ASLE ont pour nom Guy Tarlier (4), Louis Massabiau et Jean-Claude Galtier. L'objectif est de dresser un autoportrait de l'activité agricole, afin de riposter à la propagande gouvernementale. Cette auto-observation prend la forme en mai 1971 d'un Livre blanc qui expose les conséquences économiques et humaines que provoquerait l'extension du camp.

Trop peu nombreux pour peser, seuls, sur les décisions de l'armée, les paysans larzaciens comprennent très vite la nécessité de se souder et de trouver des soutiens. Dans cette optique, ils trouvent un relais important au sein des organisations agricoles comme la FDSEA ou la JAC (jeunesse Agricole Catholique). La chambre d'agriculture de Millau apporte également son aide. Dans cette lutte du pot de terre contre le pot de fer, l'appoint de militants extérieurs au plateau apparaît également indispensable. Les agriculteurs trouvent de solides appuis auprès des militants occitans, alors en pleine renaissance. (5) Ancrés à gauche, ils seront les fers de lance des premières protestations. A la faveur de l'été, de jeunes militants maoïstes en quête de nouveaux terrains de lutte font également leur apparition sur le plateau. Ils donnent des coups de main dans les fermes, prennent part au travail d'élevage et de culture. En parallèle, les nouveaux venus lancent des attaques contre les bâtiments publics de Millau. Ces actions irritent les paysans, qui réaffirment leur désir de rester maîtres de leur combat. Un coup de main, oui, une récupération de la lutte, certainement pas.

* Une lutte locale. Les paysans prennent la direction de la lutte. 

Le 6 novembre, à l'appel de la FNSEA, 6 000 agriculteurs de l'Aveyron manifestent à Millau. Le 7, l'évêque de Rodez et une cinquantaine de prêtres dénoncent en chaire la décision d'étendre le camp militaire. Le 6 décembre, le conseil général de l'Aveyron vote une motion pour que soit reportée la décision de principe du ministre. Le 5 février 1972, un Comité départemental de sauvegarde du Larzac est créé, avec à sa tête le président du conseil général. Les soutiens affluent, les modes de protestations se diversifient, mais il manque encore un élément fondateur à la lutte du Larzac. Or, depuis quelques années, la communauté chrétienne de l'Arche, animée par Lanza del Vasto, défend le principe de la non-violence sur le plateau. A Pâques 1972, le patriarche propose aux paysans de se joindre à lui pour entamer un jeûne de dix jours. Avec le soutien des évêques de Rodez  et Montpellier, il apporte la caution de l’Église, très précieuse aux yeux de beaucoup d'agriculteurs. Del Vasto insiste sur la nécessité de communiquer avec les médias, pour faire connaître ce qui se passe sur le plateau. L'action, qui tient davantage de la grève de la faim que du jeûne, contribue à souder les protestataires. A son terme, le 28 mars 1972, 103 des 109 exploitants concernés par les expropriations, s'engagent à ne pas quitter leurs terres. Ce serment solennel, connu sous le nom de "pacte des 103" affirme le choix de la non-violence et de la désobéissance civile. "Ce texte affirme un premier «nous» collectif" (Artières p207) permettant de forger une cohésion par une lutte sans base institutionnelle. Si les contestataires revendiquent leur identité paysanne forte, ils n'en forment pas moins une communauté ouverte, entretenant des liens étroits avec le monde ouvrier environnant. Une union locale des luttes se dessine ainsi au printemps 1972 avec le soutien apporté par les ouvrières de la SAMEX à Millau.

Bien conscients de la nécessité de contrer la propagande ministérielle, les paysans multiplient les actions, menant un travail pédagogique et collectif pour faire connaître leur combat. Ils offrent des méchouis (opération "Fermes ouvertes"), organisent des veillées, font découvrir leurs produits aux vacanciers ("opération sourire"). Ces moments de convivialité donnent lieu à des rencontres fructueuses avec les acteurs des milieux militants et/ou citadins. Dans plusieurs villes de France, des comités Larzac sont créés. Au total, de nombreuses actions voient le jour, avec toujours une priorité: garder la maîtrise de la lutte. 

Le 14 juillet 1972, plus de quatre-vingt tracteurs quittent le plateau pour manifester à Rodez, à presque 100 km du Larzac. Sur place, plus de 20 000 personnes se sont réunies pour soutenir les paysans. L'importance du rassemblement marque les esprits et incite certains à organiser un événement à Paris. le 25 octobre, 60 brebis du Causse sont lâchées sous la Tour Eiffel. Sur leur dos, on peut lire l'inscription "Nous sauverons le Larzac". La photo des bêtes en train de paître sur le Champ de Mars est aussitôt reprise à la une de la presse.

Peinture murale à Orgosolo en Sardaigne. [photo perso]

* une guérilla foncière entre les paysans et l'armée. 

L'intense mobilisation paysanne n'impressionne guère les autorités. Par l'intermédiaire d'un chargé de mission qui démarche les agriculteurs les uns après les autres, le ministre joue la carte de la discorde. Sans grand succès. En décembre 1972, le ministère de la Défense signe un arrêté de reconnaissance d'utilité publique du projet d'extension, dont le calendrier est précisé. "Les expropriations éventuellement nécessaires devront être réalisées dans un délai de cinq ans à compter de la date de publication du présent arrêté." Les paysans ripostent le 7 janvier 1973, en décidant de "monter" à Paris avec leurs tracteurs. Pendant plusieurs jours, le convoi sillonne la France. A chaque étape, les FNSEA locales et les populations réservent un accueil enthousiaste aux Larzaciens. Le slogan Gardarem lo Larzac fait florès. A Orléans, les agriculteurs apprennent que toute manifestation est interdite par décision préfectorale. Peu importe, les agriculteurs décident de poursuivre leur périple à pieds, pancartes à la main. Tout au long de la marche, de nouvelles alliances se créent. Ainsi, Bernard Lambert, l'animateur du mouvement des Paysans travailleurs, apporte le soutien précieux et indéfectible de son syndicat à la lutte. Au total, la marche sur Paris a un fort impact. La bataille de la médiatisation devient cruciale. Pour contrer les affirmations gouvernementales, le combat du Larzac se dote de symboles forts, le tracteur et la brebis, de slogans incisifs et drôles tels que "faites labour, pas la guerre", "gardarem lo Larzac", "des moutons pas des canons"...

Sur le terrain, les paysans s'emparent en décembre 1973 des Groupements fonciers agricoles (GFA) pour s'opposer en toute légalité au projet gouvernemental. Face au grignotage foncier de l'armée, la stratégie consiste à diviser les propriétés en les vendant en tout petits morceaux. Cette parcellisation des terres du Larzac rend plus complexe les expropriations, tout en permettant de créer un réseau de nouveaux propriétaires/militants, dont certains sont fameux, à l'instar de René Dumont ou Théodore Monod. Le GFA Larzac-Un est un succès. Il est le plus important de France  par le nombre de souscripteurs (496). Au total, "les services de l'armée ne sont parvenues à faire signer des promesses de vente que pour 1500 hectares." Ainsi, "il apparaît de moins en moins probable qu'ils parviennent  à leurs fins sans avoir recours aux expropriations." (Artières p 226)

Sur le plateau, la désobéissance s'installe et la lutte se politise. En 1973-1974, les militants de la résistance civile, venus en renfort, multiplient les actions aux modalités très variées. La proposition "3% Larzac" consiste à refuser, à chaque tiers provisionnel, trois pour cent des sommes dues au percepteur, et à les utiliser pour construire une bergerie. Ce "refus redistribution" aboutit à la fondation de la bergerie de La Blaquière. Cette "cathédrale des paysans" devient le symbole de leur résistance acharnée. Pendant deux ans, les volontaires édifient le bâtiment, sans permis de construire, grâce aux fonds fournis par le refus de l'impôt. La bergerie permet, au moins symboliquement, de bloquer un accès au camp. Elle constitue, enfin,  une porte d'entrée dans la lutte pour de nombreux militants extérieurs au plateau, qui mettent la main à la pâte, en s'activant sur le chantier. Le 5 octobre 1974, les agriculteurs entament l'occupation de la ferme des Truels, achetée par l'armée. 

Rajal del Gorp. JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

* «Tous au Larzac»

Toujours soucieux de faire connaître leur lutte, et de la mettre en récit, les paysans se dotent d'une agence, Larzac Infos, et d'un journal intitulé Gardarem lo Larzac. De grands rassemblements organisés sur le plateau au cours de la période estivale contribuent également à inscrire la lutte dans la mémoire collective. L'idée est due à Bernard Lambert (6) dont les Paysans travailleurs prennent en charge l'organisation de l’évènement, en collaboration avec la Gauche Ouvrière et Paysanne. Le Rajal del Gorp ("la source du corbeau"), un cirque naturel, devient le point de convergence de très nombreux militants, le 25 août 1973. Près de  soixante mille personnes, venues de toute la France, répondent à l'appel. Occitanistes, antimilitaristes, anticapitalistes, libertaires, se retrouvent sous le soleil aveyronnais. C'est bien sur le plateau du Larzac que se joue l'après mai 68. La lutte des paysans entre alors en résonance avec d'autres luttes, comme celles des peuples du Sahel ou des ouvriers de la fabrique de montres LIP (7). Des stands associatifs s'élèvent, des concerts sont organisés, les débats s'improvisent. Les 17 et 18 août 1974, 100 000 personnes se réunissent de nouveau dans le cirque naturel, sous le signe du tiers monde et de l'antimilitarisme. (8) "Le blé fait vivre, les armes font mourir". Le rassemblement est l'occasion de discours marquants comme celui prononcé par Bernard Lambert. "Partout nous voyons la main mise grandissante de l'Etat centralisateur sur la communauté de base, sur l'individu, la montée des fascismes économiques, politiques, religieux; le progrès technique incontrôlé, celui qui nous fait accepter n'importe quoi pour assurer notre profit, notre bien-être. Le refus d'accepter l'autre comme un être différent qui peut naître, mourir, se nourrir, s'habiller, aimer, briller de manières différentes. Alors que faire? Hein ! Qu'est ce qu'on fait ? Continuons de croire que notre couleur de peau est la plus belle, notre civilisation la meilleure, notre religion la seule vraie et à la fin crevons ... Crevons ! D'être trop riche ! D'être trop gras !! D'être trop con !!!"

Un des faits les plus marquants du rassemblement de 1974 reste la venue d'un invité surprise: François Mitterrand. Le candidat malheureux de l'Union de la gauche à la présidentielle de mai 1974, débarque à l'improviste au Rajal. L'homme est pris à parti, conspué, bousculé. Les paysans sont furieux de ne pas avoir été prévenus de sa visite. Pour autant, ils dénoncent les violences commises contre l'homme politique, tout en fustigeant toute forme d'exclusion. Cette rencontre "ratée" est paradoxalement décisive pour l'avenir de Mitterrand et des Larzaciens. Loin de tourner le dos, le socialiste développera un attachement personnel pour cette terre et ses habitants, dont il n'oubliera pas le combat une fois arrivé au pouvoir. 

 * "Le Larzac restera, / notre terre servira, à la vie"

En fin de soirée, les meetings laissent la place aux bals populaires et à la musique. Les manifestants jouent de la vielle à roue, de l'accordéon, du violon ou de la mandoline. Enfin, des concerts festifs sont donnés par Colette Magny, Claude Marti, Graeme Allwright... Le plateau prend des faux airs de Woodstock. La presse insistera beaucoup sur le curieux mariage entre hippies et paysans locaux. Les adversaires de la lutte chercheront par ce biais à dépolitiser la lutte et à réduire les rassemblements sur le Larzac à des kermesses.   

La lutte du Larzac inspire les artistes. En 1972, le chanteur occitan Patric compose et interprète la  "Cançon del Larzac". L'année suivante, Dominique Loquais (9) crée "Chanson du Larzac", le véritable hymne du mouvement. Le titre est un bon condensé du message et du contenu politique de la lutte, ainsi que des différentes actions mises en œuvre par les paysans au mitan des années 1970.


Les paroles reprennent les slogans de la lutte, tout en insistant sur la détermination des manifestants  et la dimension antimilitariste de la lutte. "Le Larzac restera, / notre terre servira, à la vie, / des moutons pas des canons, / jamais, nous ne partirons. / Debré, de force, nous garderons le Larzac."  Par ailleurs, l'adversaire est nommé et défié. "Nous sommes 103 paysans, invités à foutre le camp / Debré a dit: "j'ai décidé. Je veux la terre pour mon armée." / Mais nous avons tous refusé, pas question de se faire acheter. / Pour nous, la terre n'a pas de prix, pour nous la terre est notre vie." 

A la fin de l'année 1974, le mouvement du Larzac est à la croisée des chemins. 

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Notes:

1. En 1842, quelques propriétaires de cabanes (où l'on "fabrique" le fromage) se regroupent sous le nom de Société des caves. La coopérative concentre bientôt les deux tiers de la production. Les conditions de travail y sont rudes, ce qui pousse les cabanières - qui manipulent le fromage - à se lancer dans une grève (victorieuse) en 1907.

2. En réalité, l'extension envisagée porterait le camp à 17 000 hectares, ce qui en sextuplerait la superficie. 

3. Pro et anti extension s'affrontent sur l'argument économique. Le gouvernement promet la création d'emplois grâce à l'agrandissement. Les commerçants de La Cavalerie soutiennent également l'agrandissement du camp. Au contraire, les paysans, certains élus locaux et des industriels défendent le nouveau dynamisme agricole du Larzac, que mettrait à mal, selon eux, le projet de l'armée. 

4. C'est le cas de Guy Tarlier, un ancien militaire devenu agriculteur, arrivé de Centrafrique en Aveyron, en 1965.

5. Le Larzac s'inscrit dans une longue généalogie de révoltes du midi, celles des Cathares, Camisards, vignerons de 1907 ou mineurs de Decazeville en 1961. 

6. L'agriculteur breton, membre du PSU (Parti socialiste unifié), a fondé depuis quelques années le Mouvement des Paysans Travailleurs et a noué des contacts avec le groupe des 103 du Larzac lors de leur montée en tracteurs vers Paris. Il favorise le rapprochement entre les paysans et les militants d'extrême-gauche de l'après 68. 

7. Les LIP mènent une grève contre la fermeture de leur usine de Palente (Franche-Comté) en 1973. Ils décident alors de s'emparer du stock de montres, de reprendre la fabrication et de vendre directement leurs productions. "C'est possible: on fabrique, on vend, on se paie", clament-ils dans leur slogan. 

8. Les paysans larzaciens ne sont pas antimilitaristes, mais le projet de redéploiement militaire se déroule dans un contexte de forte mobilisation pour la paix. Une décennie après la fin des guerres coloniales, le service militaire suscite une vive opposition. En 1973 se développe ainsi un vaste mouvement de contestation contre la loi Debré, qui rend plus difficile l'obtention du sursis militaire. 

9. Originaire de Loire Atlantique, le chanteur apportera son soutien aux zadistes de Notre-Dame des Landes, une fois la victoire du Larzac obtenue. Le lien entre les deux mouvements existe dès le départ de la lutte. La première association de défenses des riverains du projet aéroportuaire remonte d'ailleurs à l'année 1972.

 Sources:

A. "Gardarem lo Larzac" [Affaires sensibles sur France Inter] 

B. "Le peuple du Larzac, luttes d'hier et d'aujourd'hui" [La Terre au carré sur France Inter] 

C. "Le Larzac, une communauté dans l'Histoire" [La Grande tables des Idées sur France Inter]

D. La chanson du Larzac présentée sur le site Chansons contre la guerre.

E. "Le conflit du Larzac, archaïque ou moderne?" [Concordance des Temps sur France Culture]

F. "Avant la ZAD, le chant de la ZAD" et "Chant de victoire pour les zadistes" [Ces chansons qui font l'Actu sur France Info]

G. Philippe Artières:"Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, de sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis...", La Découverte, 2021.

vendredi 30 janvier 2015

292. En revenant de la revue (1887)

A peine installée, la IIIème République française fait l'objet de très vives critiques. Dans un contexte socio-économique et international difficile, Jules Ferry et les opportunistes suscitent un très fort rejet. Le général Boulanger, ancien ministre de la guerre, fédère une "coalition de mécontents", tout en  instaurant un nouveau mode de rassemblement et d'affrontement. A la fois outil de protestation, de revanche ou d'espérance, "le boulangisme va agiter dans une seule tempête toutes les colères diffusent contre le régime en place."

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Le général Boulanger photographié par Nadar.


* Le rejet de la République ferryste dans un contexte de crise.  
Depuis 1879, les Républicains dominent tout l'appareil politique. Jules Ferry incarne alors mieux que quiconque le régime; au point qu'on a pu parler pour la première partie des années 1880 de République ferryste. Détesté par la droite qui voit en lui le père de "l'école sans Dieu", il n'est pas plus apprécié à gauche où l'on dénonce son conservatisme social. (1) D'aucuns lui reprochent aussi sa politique coloniale et son modérantisme. Bref, au cours des 6 années (1879-1885) qu'il passe aux affaires, en tant que ministre de l'Instruction publique ou président du Conseil,  Ferry exerce une forte répulsion que Boulanger saura, un temps, exploiter. 
Par ailleurs, le mouvement boulangiste s'inscrit dans une conjoncture de crise économique (1882-1883). Le krach de l'Union générale (une banque) provoque aussitôt d'importants retraits de dépôts. La crise financière s'accompagne d'une contraction des investissements, accentuée par le poids des indemnités à payer à l'Allemagne au titre de la défaite de 1871. 
Dans les campagnes, le phylloxéra fait des ravages et ruine de nombreux vignerons, le cours des céréales s'effondre. En ville, le petit commerce est de plus en plus concurrencé par les grands magasins, alors que le chômage partiel ou total prend des proportions inquiétantes dans l'industrie. 
Ces difficultés économiques et sociales engendrent de nombreuses grèves défensives (Decazeville en 1886, Vierzon en 1887), dont certaines prennent l'allure de "mouvements de la misère et de la faim". 
Au niveau international, la défaite de 1871 et la perte des trois départements d'"Alsace-Lorraine" alimentent un fort sentiment nationaliste. La Ligue des Patriotes, fondée en 1882, vise à entretenir la vigilance patriotique du pays. Pour son dirigeant, Paul Déroulède, la politique coloniale de Ferry gaspille les forces vives de l'armée française loin de la ligne bleue des Vosges. "Je l'ai dit et je le répète: avant de planter le drapeau français là où il n'est jamais allé, il fallait le replanter d'abord là où il flottait jadis, là où nous l'avons tous vu de nos propres yeux." Pour les nationalistes, la République ferryste manque à son devoir national de préparation de la Revanche.
Cette contestation multiforme de la politique menée par les opportunistes se traduit bientôt  dans les urnes.



La chambre des députés au lendemain des élections législatives d'octobre 1885.
Les élections législatives de 1885 inaugurent le scrutin de liste majoritaire à deux tours. Au premier, les résultats débouchent sur une percée des extrêmes et un échec relatif des opportunistes. Les radicaux progressent, mais moins que la droite. Pour contrer cette dernière, radicaux et opportunistes adoptent dans l'entre-deux-tours la tactique de "discipline républicaine". Au bout du compte la Chambre est divisée en trois groupes principaux équilibrés: aucun d'entre eux ne peut prétendre à la majorité sans alliance. 
Le scrutin témoigne de la déception de tous ceux qui soutenaient jusque là les républicains. 


* Vive Boulanger. 
Pour gouverner, les opportunistes doivent passer alliance avec les radicaux. Ainsi, en janvier 1886, le cabinet Freycinet compte des personnalités radicales ou proches des radicaux à l'instar du général Boulanger, nouveau ministre de la Guerre, dont la nomination doit beaucoup à l'appui de Clemenceau.
 Fils d'un républicain, persécuté sous l'Empire, Saint-Cyrien, Boulanger peut se targuer d'une brillante carrière militaire, au cours de laquelle il multiplie les théâtres d'opérations, de la Kabylie à la Cochinchine, en passant par la Tunisie. En 1880, il est fait général, ce qui fait de lui un des plus jeunes titulaires du grade. En 1882, il accède à la direction de l'infanterie.
Arriviste, le Boulanger n'hésite pas à solliciter tous ceux qui pourraient lui permettre de percer. De fait, sa fulgurante ascension au sein de l'armée s'explique en partie par ces puissants soutiens. Prudent, l'homme ratisse large, sollicitant aussi le bien le duc d'Aumale [l'oncle du prétendant au trône en cas de restauration monarchique] que Gambetta. Finalement c'est du côté de Clemenceau, son ancien condisciple de Lycée à Nantes, qu'il obtient les plus solides appuis politiques.

L'homme ne manque pas d'allure et sait adopter l'air martial qui en impose. Il soigne sa communication et entretient volontiers une réputation de républicain, au moment même où le régime cherche à républicaniser une armée encore largement aux mains d'officiers monarchistes. Boulanger possède incontestablement le sens de la mise en scène; il sait à merveille modeler son personnage en fonction des opportunités qui se présentent. Sitôt ministre, il s'empresse de faire rayer des cadres de l'armée tous les princes de sang (notamment son ancien protecteur le duc d'Aumale!). La grève des mineurs de Decazeville lui offre l'occasion de jouer au "général social". En réponse à une interpellation, il affirme devant la Chambre la neutralité de l'armée [entre les ouvriers et la compagnie minière]. Il ajoute, un rien démagogue:"A l'heure qu'il est, chaque soldat est peut-être en train de partager avec un mineur sa soupe et sa ration de pain."
Le ministre jouit aussi d'une grande popularité auprès de la troupe grâce à l'adoption d'une série de mesures de bon sens permettant d'améliorer le quotidien du soldat (soupe servie dans une assiette et plus dans une gamelle, literie en lieu et place de l'inconfortable paillasse, autorisation du port de la barbe, amélioration du régime des permissions...).



La popularité du "brav' général" atteint son comble à l'occasion de la revue militaire du 14 juillet 1886 à Longchamp. Sur un beau cheval noir, Boulanger arbore un bicorne à plumes blanches, une culotte immaculée et des bottes bien cirées. Devant la tribune présidentielle, immobile, il salue Jules Grévy. De très nombreux "Vive Boulanger!" fusent alors des tribunes. Le général accède à la notoriété. 
 A la faveur d'un incident de frontière [l'affaire Schnaebelé, en février 1887], le ministre (2) renforce encore sa popularité, tout en incarnant un nouveau personnage: "le général Revanche". En effet, L'arrestation d'un commissaire français par les Allemands ravive les très fortes tensions entre l'Allemagne et la France. En patriote intransigeant, Boulanger bombe le torse et menace de mobiliser. Bismarck décide finalement de relâcher Schnaebelé. La prudence diplomatique du chancelier allemand est aussitôt interprétée comme une reculade face à la fermeté de Boulanger, nouveau champion de la cause nationale.

La folle popularité du général, son attitude bravache, inquiète très tôt certains républicains. Dès août 1886, Ferry affirme par exemple dans un courrier adressé au ministre de l'agriculture:"le général Boulanger est un péril pour le cabinet, un péril pour l'armée, un péril pour la sécurité nationale." Aussi, dans le sillage de l'ancien président du Conseil, 70 députés républicains se joignent à la droite pour renverser le cabinet Goblet, le 17 mai 1887. Boulanger, devenu trop encombrant, ne fait pas partie du nouveau ministère formé par Maurice Rouvier. Aux yeux des opportunistes, il fait désormais figure de paria. Le gouvernement, qui redoute une nouvelle démonstration de force du général à la faveur du défilé du 14 juillet, décide donc de l'éloigner de la capitale en le nommant commandant du 13è corps d'infanterie, à Clermont-Ferrand. A la gare de Lyon, le 8 juillet 1887, une foule énorme tente de s'opposer à son départ. Dans son journal l'Intransigeant, Henri Rochefort fulmine:" Le ministère a enfin pris un parti énergique. Il vient de déporter le général Boulanger. Seulement, comme il eût été difficile de trouver un conseil de guerre pour le condamner à cette peine afflictive, on l'a déporté sans jugement. On lui a assigné comme lieu de détention les montagnes d'Auvergne. " 
Face aux troupes de choc de la Ligue des Patriotes, le service d'ordre est rapidement balayé. L'épisode impressionne et convainc de nombreux républicains du risque de coup d'état que fait peser Boulanger sur le régime.

Caricature illustrant les très nombreuses composantes du "parti boulangiste". Dans l'Appel au Soldat (1900), Maurice Barrès constate:"Les royalistes attendaient de Boulanger leur roi, les républicains leur république, les césariens leur César, les patriotes Metz et Strasbourg, les gens paisibles l'ordre et tous les inquiets une aventure où leur cas se liquiderait."


* Les fourriers du boulangisme.
Les boulangistes viennent de tous horizons et se distinguent par leur extrême hétérogénéité. On compte en effet dans leurs rangs des socialistes (tendance blanquiste), des radicaux, (Alfred Naquet et Laisant), d'anciens communards comme Henri Rochefort, des nationalistes (Déroulède), des monarchistes ou des bonapartistes. 
Si le boulangisme est composite, son élément populaire, et même prolétarien, ne doit pas être sous-évalué. "Le succès du boulangisme est le signe d'un grand désarroi populaire", note Michelle Perrot. L'impuissance des radicaux à promouvoir, au sein de la République, la politique sociale attendue a provoqué la déception des ouvriers paupérisés, dont beaucoup se tournent vers le boulangisme.
Les faiblesses de l'organisation ouvrière contribuent, en outre, à une sensibilisation des couches sociales les plus atteintes par la crise, au mythe du Sauveur suprême. 

Boulanger attire aussi sur son nom tous ceux qui refusent la République parlementaire ou qui critiquent son fonctionnement.  Ainsi les droites, naguère hostiles, frayent désormais avec celui qui défie le régime. Ces détracteurs de "la gueuse" fustigent - entre autres - le défaut de majorité claire et l'instabilité ministérielle qui en découle (entre 1885 et 1889 la durée moyenne des ministères est réduite à 8 mois). L'antiparlementarisme se nourrit également des scandales politico-financiers qui éclatent alors, en particulier "l'affaire des décorations". Le trafic des légions d'honneur dirigé par Daniel Wilson, le propre gendre du président de la République, éclabousse une partie du personnel politique. Dès lors, aux yeux des nationalistes et d'une partie de la grande presse, Boulanger incarne le "général Nettoyage", persécuteur des "pourris" du parlement.
Pour Déroulède, il est urgent de créer une nouvelle République débarrassée du parlementarisme et fondée sur un exécutif fort, lui même appuyé sur le suffrage universel. Pour ce faire, une révision constitutionnelle apparaît nécessaire. 
Par l'entremise de Boulanger, monarchistes et bonapartistes espèrent, quant à eux, un changement de régime, dont ils seraient les bénéficiaires.
Enfin, et en dépit de ses premières sorties anticléricales, Boulanger parvient même à rallier à sa cause de nombreux catholiques (en particulier les évêques de France).
Conscients des espoirs placés en lui, Boulanger ne reste pas inactifs. Alors que le président Grévy est contraint de démissionner à la suite du "scandale des décorations", Boulanger intrigue afin de barrer la route de l’Élysée à Ferry. En secret, et sans que les uns et les autres n'en soient informés, il s'entretient successivement à Paris avec des radicaux, des socialistes et Mackau, le principal dirigeant de la droite. Finalement, l'inoffensif Sadi Carnot devient président. En janvier 1888, Bonaparte poursuit ses entretiens (il rencontre le prince Jérôme Bonaparte en Suisse, puis le représentant du comte de Paris, le prétendant au trône) (3). 

Pour concilier des interlocuteurs aux intérêts si disparates, Boulanger se contente d'un programme suffisamment vague et "attrape-tout". Son principal slogan tient en 3 mots:"Dissolution, Révision, Constituante". Il développe des idées simples - et accrocheuses en période de crise - puisqu'il se propose de "disperser les bavards de l'Assemblée". 




* Un mouvement plébiscitaire.
Rien n'y fait, Ferry a beau brocarder ceux qui se "ruent derrière le char d'un Saint-Arnaud de café-concert", la popularité de l'ancien ministre de l'armée semble à son zénith.
Soucieux de ne pas se faire oublier dans son exil clermontois, Boulanger foule au pied son devoir de réserve. En février 1888, à l'occasion de législatives partielles - alors même qu'il n'est ni candidat ni inéligible puisqu'en activité - il laisse ses partisans distribuer des bulletins à son nom. C'est un succès puisqu'il obtient plusieurs dizaines de milliers de voix.  Boulanger a beau jurer n'y être pour rien, la méthode est grossière. Le 17 mars, le président Carnot signe son décret de mise en non activité, avant qu'il ne soit mis à la réforme 9 jours plus tard. Dès lors, Boulanger ne fait plus partie de l'armée et peut donc se lancer librement dans l'arène politique. 
Son éminence grise, un jeune journaliste ardennais, élabore alors une redoutable stratégie, Michel Winock raconte: "Thiébaud avait mis au point la tactique du parti boulangiste: utiliser toutes les élections partielles, et même simultanément puisque les candidatures multiples étaient autorisées, pour propager le mouvement plébiscitaire et rassembler le maximum de contestataire sur le seul nom de Boulanger. Une fois élu, le général pourrait démissionner à la veille de nouvelles partielles." 
Au cours de l'année 1888, Boulanger l'emporte dans la plupart des consultations électorales où il se présente et ce quelque soit l'électorat dominant (rural en Dordogne et Charente-Inférieure, ouvrier dans le Nord et la Somme).  
Lors d'une orageuse séance à la Chambre le 12 juillet 1888, Boulanger (alors député du Nord) réclame la dissolution et lance:"la Chambre est incapable de rien produire. Elle est en fragments, en débris, en poussière..." Floquet, le président du Conseil se lève et lance aussitôt au nouvel élu:"Le plus modeste de ces représentants du peuple que vous insultez a rendu à la République plus de services que vous ne pourrez jamais lui faire de mal..." (4) Outré, le général donne sa démission et demande réparation à Floquet. Un duel a lieu le lendemain et, à la surprise de tous, le civil blesse le militaire. L'épisode ne porte cependant guère préjudice au général dont la popularité semble intacte.
Porté par ses succès antérieurs, Boulanger se présente à Paris, en janvier 1889. L'élection n'a rien d'une formalité, car la capitale est devenue depuis une décennie le bastion du radicalisme. Un succès y serait d'autant plus retentissant. Le 27 janvier 1889, Boulanger rassemble 244 000 voix contre 162 000 à Édouard Jacques, son principal adversaire. Il obtient la majorité dans tous les arrondissements, dans toutes les banlieues. Bref, c'est un triomphe!
Rien ne semble désormais pouvoir arrêter le "général Revanche". Ses soutiens nationalistes le pressent de marcher sur l’Élysée, afin de s'emparer de ce pouvoir qui lui tend les bras. Boulanger refuse, persuadé qu'il peut y accéder par la voie légale. Dans l'Appel au Soldat, Maurice Barrès lui prête les propos suivants: "Pourquoi voulez-vous que j'aille  conquérir illégalement un pouvoir où je suis sûr d'être porté  dans six mois par l'unanimité de la France?" Par ce choix légaliste, Boulanger vient de rater son heure, tout en permettant à ses adversaires de s'organiser. (5)

Lors du duel qui les oppose, Floquet blesse Boulanger au cou.

* Le front républicain.
Face à la "menace césariste", la riposte républicaine s'organise enfin. Le 13 février 1889, le gouvernement fait voter le rétablissement du scrutin majoritaire uninominal (ou scrutin d'arrondissement), complété en juillet par l'interdiction des candidatures multiples. Pour les républicains, cette loi électorale représente une arme susceptible d'enrayer la vague plébiscitaire.
Le 14 février, le gouvernement Floquet cède la place au ministère Tirard au sein duquel Ernest Constans, à l'Intérieur, fait figure d'homme à poigne. Dés sa nomination connue, ce dernier s'emploie à détacher de Boulanger une partie de ses soutiens: le duc d'Aumale est autorisé à rentrer en France, la droite obtient la suspension des mesures de laïcisation, enfin la Ligue des patriotes est dissoute.
En parallèle, le ministre de l'intérieur décide d'effrayer Boulanger en faisant courir le bruit qu'il pourrait être traduit en Haute Cour devant le Sénat, pour "attentat à la sûreté de l’État". Ce coup de bluff marche puisque le 1er avril - cédant à sa maîtresse Marguerite Bonnemains - le général se réfugie à Bruxelles. Cette fuite piteuse entraîne les premières défections parmi ses soutiens.
Son immunité parlementaire ayant été levée, Boulanger est inculpé, par contumace, pour attentat contre la sûreté de l’État. Le 14 août 1889, malgré l'absence de preuves, le Sénat transformé en Haute Cour de justice le condamne, avec Henri Rochefort et Arthur Dillon,à la déportation dans une enceinte fortifiée pour "avoir au cours des années 1886, 1887, 1888 et 1889 concerté et arrêté ensemble un complot ayant pour but soit de détruire ou de changer le gouvernement, soit d'exciter les citoyens ou habitants à s'armer contre l'autorité constitutionnelle." Son principal animateur devenu inéligible, le mouvement boulangiste semble désormais décapité.
Le succès prodigieux de l'Exposition universelle et la célébration du centenaire de la Révolution française achèvent de détourner l'opinion du général. (6)
De plus en plus isolé, ce dernier devient la cible des caricaturistes. Les coulisses du boulangisme, l'ouvrage d'un de ses anciens fidèles, Mermeix, achève de le déconsidérer.
Isolé et vaincu, Boulanger se suicide à Bruxelles sur la tombe de sa maîtresse, le 30 septembre 1891. Toujours très charitable, Clemenceau propose alors une épitaphe en l'honneur du disparu: "Ci-gît le général Boulanger qui mourut comme il vécut: en sous-lieutenant."
Cette fin pathétique ressemble à une mauvaise pièce de théâtre; elle ne doit pourtant pas conduire à minimiser les conséquences profondes de la crise boulangiste sur la vie politique française.

Marguerite de Bonnemains meurt de phtisie le 16 juillet 1891. Boulanger ne peut lui survivre. Le 30 septembre, il se tue sur la tombe de sa maîtresse, à Ixelles (Bruxelles), où le couple, à la recherche de soins, était venu s'établir en mai 1891.


* Interprétations.
Les critiques formulées par Boulanger repose sur un constat incontestable: en dépit de ses réussites, la République fonctionne mal. De nombreux Français rejettent toujours un régime parlementaire considéré comme inefficace et corrompu. Le boulangisme met ainsi en évidence les carences du régime en place, en particulier l'absence de majorité stable et d'alternance politique véritable. Incarnation du sauveur providentiel, Boulanger se proposait de surmonter le clivage gauche-droite. Après dissolution de la Chambre et révision constitutionnelle, une nouveau régime" efficace" aurait enfin pu voir le jour. L'historien Michel Winock rappelle dans "la fièvre hexagonale" que le boulangisme partage de nombreuses caractéristiques avec le bonapartisme. "La double origine de son soutien - de droite et de gauche-, le recours à la voie plébiscitaire, la relation en prise directe d'un homme "charismatique" avec le suffrage universel, au mépris des corps intermédiaires et notamment du Parlement... en vérité les analogies ne manquent pas avec le bonapartisme."
Zeev Sternhell assimile quant à lui le boulangisme à une sorte de préfascisme en raison de l'importance accordé au chef, à l'antiparlementarisme, l'antilibéralisme, la manipulation des foules par le biais d'une propagande efficace, l'utilisation de troupes de chocs en marge des consultations électorales...
Pour Harvey Goldberg, le véritable du péril du boulangisme réside dans sa capacité à égarer les forces politiques présentes:"ce qui donna son importance au boulangisme, ce ne fut pas l'aiguillon d'une poignée d'aventuriers, mais le fait que le général devient successivement le héros de secteurs entiers de la gauche radicale, puis de la droite républicaine." Selon Vincent Duclert,"en diabolisant le boulangisme, les républicains idéalisèrent le régime; ils l'empêchèrent d'évoluer (...). [...] En refusant de tirer  pleinement les conséquences de cette contestation profonde de la République opportuniste, celle-ci se condamnait à l'immobilisme, voire à la réaction. Elle encourageait aussi les idéologies  qui la récusaient et qui appelaient à un changement profond de la société et du pouvoir."

* Les conséquences du boulangisme.
Dans l'immédiat, l'échec du mouvement discrédite un peu plus encore dans la majorité républicaine le thème de la révision constitutionnelle. Cette crise, qui avait pourtant mis en exergue l'immobilisme du régime, contribue paradoxalement à ne rien changer. La République a tenu bon et semble sortir renforcée de la crise. Pour Odile Rudelle, l'échec de Boulanger, qui ne parvient à surmonter "le triple barrage policier, judiciaire et législatif (la nouvelle loi électorale) qui lui est opposé (...), signifie la revanche d'une classe politique soucieuse de préserver son pouvoir parlementaire contre le suffrage universel."  
L'échec de "la Boulange" consacre d'autre part la défaite définitive des monarchistes.     
Dans son ouvrage de synthèse, Jean Leduc insiste sur les conséquences à moyen terme du boulangisme. "Les passions qu'il a suscitées, le phénomène d'opinion qu'il a crée, les espoirs qu'il a fait naître dans l'électorat populaire, le désarroi qui suit son échec: autant de phénomènes qui auront des effets durables sur la vie politique française. Le boulangisme a favorisé un certain nombre de reclassements; il a précipité le ralliement de certains au socialisme et accéléré l'évolution du nationalisme, d'un patriotisme de la revanche à un nationalisme autoritaire, antiparlementaire. Il a favorisé certaines formes de militantisme qui vont prendre de l'ampleur au cours de la décennie suivante et , surtout, avec l'Affaire Dreyfus."
 


* De nouveaux relais/méthodes.
La crise boulangiste témoigne également de l'apparition de nouvelles méthodes de propagandes.  Affiches, placards, journaux, chansons, vantent les mérites du "brav' général. De nombreux produits dérivés, arborant l'effigie de Boulanger  sont alors mis en vente. Cet engouement médiatique témoigne de l'émergence d'une culture de masse en gestation.
Libérée par la loi de 1881, la presse joue un rôle considérable dans la crise boulangiste. Dans un premier temps, le général trouve de fervents soutiens dans la presse d'extrême gauche (la Justice, le Mot d'Ordre, l'Intransigeant de Rochefort, le Cri du Peuple de Séverine), tandis que ses contempteurs sont à chercher dans les journaux opportunistes ou conservateurs (le Temps, le Figaro, la Gazette de France, le Gaulois). Un reclassement s'opère ensuite.
L'image joue également un rôle central comme semble le prouver un célèbre tableau de Jean-Eugène Buland (ci-dessous) représentant un militant en action.  Ce dernier, peut-être un membre de la Ligue des patriotes, transmet la bonne parole à une famille attentive. Porteur de cocarde, le militant distribue des portraits du général. L'affiche devient donc un des support clef du matériel de propagande.


La photographie n'est pas en reste. Boulanger est ainsi photographié par Nadar. Certains clichés intègrent alors les séries de portraits distribués à des fins publicitaires (le fameux album Félix Potin, Dans l'intimité des hommes illustres).

Parmi tous ces relais médiatiques, la chanson joue un rôle essentiel. Compréhensibles par tous, aisément mobilisables et mémorisables, repris en chœur, les morceaux accompagnent les moments phares de la crise boulangiste.
Gare de Lyon, alors que le général vient de partir pour Clermont, la foule entonne un nouveau refrain sur l'air des "pioupous d'Auvergne:"Il reviendra / quand le tambour battra / quand l'étranger menacera notre frontière / il sera là".  
Au soir du succès électoral parisien, alors que Boulanger se trouve dans l'antichambre du pouvoir, les bandes nationalistes chantent sur un air joyeux:"C'est Boulange, Boulange, Boulange, / C'est Boulanger qu'il nous faut / oh! oh!" 
Mais le plus fameux morceau reste sans conteste En revenant de la revue. (7) Cette pseudo chanson militariste au fond polisson raconte la journée d'une famille venue "voir et complimenter l'armée française" à l'occasion de la revue militaire du 14 juillet. A la grande consternation du pater familias, les femmes tombent en pâmoison, subjuguées par l'uniforme.
Paulus , l'interprète du morceau, est une alors immense vedette. Chanteur, danseur, mime, il possède une voix à l'impressionnant registre. Le soir même de la triomphale revue du 14 juillet 1886, le "roi du Caf'' Conc'" se produit à l'Alcazar d'été. Juste avant de monter sur scène, il décide de modifier un vers du texte original de "En revenant de la revue". "Moi, j'faisais qu'admirer / la fière allure du petit troupier" devient "Moi j'faisais qu'admirer / Notr' brav' général Boulanger."  A peine le chanson terminée, "ce furent des acclamations enthousiastes ! Je connus la grande ivresse ! Tous les spectateurs, debout, battaient des mains ! Je dus bisser, trisser... Je ne pouvais plus quitter la scène. Pendant quinze ans, à Paris, en province, à l'étranger, on me demanda : En revenant de la revue.(...)" [ d'après le témoignage de Paulus consultable ici]
Le titre et son succès provoquent au contraire l'indignation des milieux républicains. Dans le Temps, Anatole France n'a que mépris pour cette gauloiserie patriotarde. "Elle est graveleuse et patriotique; elle est inepte; elle est ignoble. (...) Il n'y manque aucune laideur, et, comme Boulanger rime avec admirer, c'est l'hymne des braillards, c'est la Marseillaise des mitrons et des patronnets, des bobines et des calicots qui pensent régénérer la France." (8)




En revenant de la revue.
Je suis l´chef d´une joyeuse famille,
Depuis longtemps j´avais fait l´projet
D´emmener ma femme, ma sœur, ma fille
Voir la revue du quatorze juillet.
Après avoir cassé la croûte,
En chœur nous nous sommes mis en route
Les femmes avaient pris le devant,
Moi j´donnais le bras à belle-maman.
Chacun devait emporter
De quoi pouvoir boulotter,
D´abord moi je portais les pruneaux,
Ma femme portait deux jambonneaux,
Ma belle-mère comme fricot,
Avait une tête de veau,
Ma fille son chocolat,
Et ma sœur deux œufs sur le plat.

Gais et contents, nous marchions triomphants,
En allant à Longchamp, le cœur à l´aise,
Sans hésiter, car nous allions fêter,
Voir et complimenter l´armée française

Bientôt de Lonchamp on foule la pelouse,
Nous commençons par nous installer,
Puis, je débouche les douze litres à douze,
Et l´on se met à saucissonner.
Tout à coup on crie vive la France,
Crédié, c´est la revue qui commence
Je grimpe sur un marronnier en fleur,
Et ma femme sur le dos d´un facteur
Ma sœur qu´aime les pompiers
Acclame ces fiers troupiers,
Ma tendre épouse bat des mains
Quand défilent les saint-cyriens,
Ma belle-mère pousse des cris,
En reluquant les spahis,
Moi, je faisais qu´admirer
Notre brave général Boulanger.

Gais et contents, nous étions triomphants,
De nous voir à Longchamp, le cœur à l´aise,
Sans hésiter, nous voulions tous fêter,
Voir et complimenter l´armée française.

En route j´invite quelques militaires
A venir se rafraîchir un brin,
Mais, à force de licher des verres,
Ma famille avait son petit grain.
Je quitte le bras de ma belle-mère,
Je prends celui d´une cantinière,
Et le soir, lorsque nous rentrons,
Nous sommes tous complètement ronds.
Ma sœur qu´était en train
Ramenait un fantassin,
Ma fille qu´avait son plumet
Sur un cuirassier s´appuyait,
Ma femme, sans façon,
Embrassait un dragon,
Ma belle-mère au petit trot,
Galopait au bras d´un turco.

Gais et contents, nous allions triomphants
En revenant de Longchamp, le cœur à l´aise,
Sans hésiter, nous venions d´acclamer,
De voir et de complimenter l´armée française.

Notes: 
1. La révision constitutionnelle à laquelle il préside en 1884 (maintien du Sénat et du droit de dissolution) déçoit la gauche radicale, tout comme l'absence de politique sociale. 
2. Toujours en tant que ministre de la guerre, Boulanger était passé du cabinet Freycinet au ministère Goblet en décembre 1886. 
3. Il obtient des monarchistes ses principaux soutiens financiers (notamment de la richissime duchesse d'Uzès ou du comte de Paris lui-même).
4. Lors d'un précédent débat à la Chambre des députés, le 4 juin 1888, Floquet lance au nouvel élu:"A la fin de la Révolution française, Bonaparte le premier, escorté lui aussi de quelques républicains égarés, les conduisit à l'assaut des assemblées  et des institutions libres. (...) Mais, Messieurs, il faut se rassurer. A votre âge, monsieur le général, Napoléon était mort."
5. Thiébaud revient sur l'occasion manquée: "Minuit cinq, messieurs, depuis cinq minutes, le boulangisme est en baisse."
6. La désignation des candidats boulangistes ("révisionnistes") en vue des élections de septembre 1889 ne se fait pas sans mal. Depuis Londres, où il a trouvé refuge après son expulsion de Belgique, Boulanger distribue les investitures. A cette occasion, il avantage nettement les royalistes. Ses soutiens de la première heure, surtout venus de la gauche, découvrent enfin les liens noués par Boulanger avec la droite. Les résultats du scrutin s'avèrent très décevants pour les révisionnistes qui n'obtiennent des scores honorables qu'à Paris et en banlieue. Au contraire, les opportunistes se ressaisissent; la majorité républicaine reste large. Pour les derniers candidats boulangistes, les municipales d'avril-mai 1890 virent à la débâcle.
7. Paulus a demandé à ses paroliers fétiches, Lucien Delormel et à Léon Garnier, un texte dans le goût du temps pour une marche au rythme entraînant, tirée d'un ballet de Désormes joué aux Folies-Bergères. Le morceau s'intitule En revenant de la Revue.
8. Les chansonniers ne roulent cependant pas tous pour le général. Ainsi, le très prolifique Jules Jouy s'emploie à ridiculiser "l'infâme à barbe" dans ses compositions.

Sources:
- Michel Winock: "la fièvre hexagonale", Calmann-Lévy, 1986.
-  Vincent Duclerc:"La République imaginée", Belin, 2014.
- Jean Leduc:"L'enracinement de la République (1879-1918)", Carré Histoire, Hachette, 1997.
- Pierre Pierrard:"Dictionnaire de la troisième république", Larousse, 1968.
- La propagande boulangiste. Analyse de l'Histoire par l'image. 
- Présentation du morceau et de Paulus sur le site Du temps des cerises aux feuilles mortes. 

  Liens: 
- Les médias et l'opinion publique: a crise boulangiste.
- Crises politiques sous la IIIème République. 
- Agoravox: "en revenant de la revue".
- "Quand l'histoire se répète: 1889 et aujourd'hui."
 - Jean-François « Maxou » Heintzen: « Regardez-les donc sauter, c’est nos députés ! »L’antiparlementarisme en chansons, 1880-1934 », Siècles, 32 | 2010, mis en ligne en juin 2013"