Depuis leur formation en 2011, les activistes féministes Pussy Riot ("émeute de chattes") s'emploient à dénoncer le danger que constitue, pour elles, la présence de Vladimir Poutine à la tête de la Russie, ainsi que la collusion de l'Eglise orthodoxe avec le maître du Kremlin. L'absence de liberté d'expression, le strict contrôle des médias conduit les membres du collectif à multiplier les actions coups de poing pour se faire entendre. C'est d'ailleurs par une protestation iconoclaste visant à dénoncer le retour probable au pouvoir de l'ancien kgbiste (1) qu'elles se font connaître au delà des frontières russes.
***
"Marie mère de Dieu, chasse Poutine!" [Богородица, Дево, Путина прогони Путина прогони, Путина прогони]. Telle est la "prière punk" prononcée par cinq membres des Pussy Riot, le 21 février 2012, devant l'autel de la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou, haut lieu de l'orthodoxie russe. Alors que le patriarche vient d'apporter son soutien au candidat Poutine en vue des présidentielles, les paroles du Te Deum punk dénoncent, au cœur même de l'édifice religieux, la collusion entre les pouvoirs spirituel et politique. "Le patriarche Goundiaïev [Kirill] croit en Poutine / Salaud, ce serait mieux qu'il croie en Dieu". Aussitôt diffusées sur internet, les images de la performance deviennent virales, ce qui permet à l'action "d'exister". Dans un mélange surprenant de prières et de chants, armées de guitares et de microphones, d’un ton férocement moqueur, les militantes conjurent la vierge de retirer la candidature de Poutine, à quelques jours seulement (le 4 mars) des élections présidentielles. Par
l'ironie, en détournant la liturgie, les PR cherchent à désacraliser le
sacré, pour mieux mettre en cause l'instrumentalisation de la religion à
des fins politiques.
L'arrestation de trois jeunes femmes au cours du mois de mars, suivie de leur inculpation, placent les Pussy Riot sur le devant de la scène, alors que jusque là les membres du collectif artistique et politique étaient restés dans l'anonymat.Ekaterina Samoutsevitch, Nadejda Tolokonnikova et Maria Alekhina (2) deviennent les visages des PR, quand les
autres membres du collectif se cachent afin d'échapper à la traque des services de sécurité.
Игорь Мухин at Russian Wikipedia, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Le 20 juillet 2012, à l'ouverture de leur procès, les trois accusées
présentent leurs excuses à ceux que l'action a choqué, tout
en indiquant que leur geste est politique et vise Vladimir Poutine. Poursuivies pour "hooliganisme" et "incitation à la haine religieuse", les militantes encourent sept ans de camp. Pour le pouvoir, la tenue du procès doit permettre de museler l'opposition au régime. Depuis les élections législatives truquées de décembre 2011, d'importantes manifestations ont vu le jour. Le nouveau tsar ne saurait tolérer un tel affront, il faut marquer les esprits. A l'issue d'un procès hautement politique, les trois inculpées écopent finalement de deux ans de colonie pénitentiaire pour "vandalisme en bande organisée animé par la haine religieuse". Les juges insistent sur la dimension blasphématoire de l'action, pour mieux en dissimuler sa dimension politique. En voulant faire un exemple, le pouvoir braque surtout les caméras du monde entier sur trois personnalités brillantes, très loin des sorcières décervelées et hystériques dépeintes par le Kremlin.
A peine la condamnation connue, The Guardian, avec la complicité d'autres membres du collectif, met en ligne un morceau du groupe: Putin lights up the fire. L'attaque est directe, frontale: " Plus il y a d'arrestation, plus il est heureux / Chaque arrestation est menée avec enthousiasme par ce sexiste (...) Poutine allume le feu de la révolution / En silence, il s'ennuyait et avait peur des gens / Chaque exécution a pour lui le goût des framboises pourries /Chaque longue peine fait l'objet d'un rêve humide." Puis les Pussy Riot appellent leurs compatriotes à se soulever: «Vous ne pouvez pas nous enfermer dans un
cercueil / Débarrassons-nous du joug de l’ancien KGBiste (…) Le pays est en marche, le pays descend dans la rue, courageux / Le pays est en marche, le pays est en
train de dire adieu au régime/ Le pays est en marche, le pays va, porté par les féministes / et Poutine partira, Poutine partira comme un rat.» Les activistes ironisent ensuite sur la sentence à venir: "Sept ans d'emprisonnement, ce n'est pas assez / Donnez-nous-en dix-huit! / Interdire de crier, de calomnier, mais va te faire voir / et prends pour épouse ce vieux schnock de Loukachenko." (3)
La
condamnation suscite aussitôt des manifestations de soutien rassemblant jusqu'à 40 000 personnes, un chiffre considérable compte tenu des risques encourus. Loin de se cantonner à la Russie, la vague de protestation gagne le monde
entier. Des mouvements de soutien, relayés par des artistes (Madonna,
Cat Power, Radiohead), réclament la libération des trois Pussy Riot. Les
membres du collectif récusent pour autant toute forme de récupération,
déclinant par exemple les invitations des superstars de la pop à se produire sur scène avec elles. "Nous sommes flattées, bien
sûr, que Madonna et Björk nous l'aient proposé. Mais les seules
performances auxquelles nous participons sont illégales. Nous refusons
de nous produire à l'intérieur du système capitaliste, dans des concerts
où l'on vend des tickets."
Revenons sur la genèse du groupe, ses combats et modes d'action. Les Pussy Riot sont formées en septembre 2011 par une dizaine de féministes russes, afin de protester contre la volonté de Poutine de se représenter aux élections présidentielles de 2012. Les jeunes femmes s’inscrivent dans la mouvance de « Voïna » (4), un groupe
d’artistes radicaux, partisans d’actions de rue pour secouer le
conformisme de la société russe. Les membres du collectif s'inspirent des actionnistes viennois (5) des années 1960, des punks anglais ou du mouvement Riot Grrrl. Bien
plus qu'une simple formation musicale, les PR tiennent de la
nébuleuse d'artistes dont le nombre permet, en
cas d'arrestations, de poursuivre le combat. Le message prime sur les personnalités, ce qui incite les membres à dissimuler leurs visages derrière une cagoule balaclava tricotée de couleur vive. Guitares électriques et poings levés, masquées, arborant robes
colorées et collants bariolés, elles déferlent par surprise dans l'espace public. Les "concerts" ne durent que quelques minutes et s'apparentent à un long
hurlement de protestation. "Il n'y a pas besoin de chanter très bien. C'est punk, il suffit de beaucoup crier", rappelle une des membres du collectif.
Denis Bochkarev, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Les PR inscrivent leurs performances dans une démarche longuement réfléchie et engagée. Trois à huit femmes investissent par surprise les lieux publics fréquentés et/ou symboliques tels que le métro de Moscou, les toits de trolleybus, du tramway ou d’une prison. Prenons quelques exemples. Le 20 janvier 2012, huit d'entre elles investissent la place
Rouge pour y interpréter « Poutine a fait dans son froc », en
référence aux manifestations de l'opposition. En 2014, elles profitent de la réception des JO d'hiver à Sotchi en Russie pour chanter des slogans anti-Poutine. En 2017, des membres s'introduisent dans la Trump Tower, à New York, pour y déployer une banderole demandant la libération d'un cinéaste ukrainien dissident. Lors de la finale de la coupe du monde de football 2018 en Russie, quatre PR vêtus d'uniformes de policiers envahissent le terrain pour protester contre la violation des droits humains. Par
leurs actions de guérilla culturelle, Pussy Riot parvient à populariser une opposition civile à Poutine, jusque là très confidentielle. Pour le philosophe Mikhaïl Iampolski, « ce genre d’action
ne prend un sens qu’à travers la réaction qu’elle suscite ». En emprisonnant les trois jeunes femmes, « l’Etat montre qu’il n’est pas en mesure de répondre à la
plus élémentaire des opinions. Il ne peut que produire de l’absurde. En
démontrant cela, les Pussy Riot ont fait preuve d’efficacité. » Comme le rappelle Maria Alekhina, "nos
performances sont un genre d’activité civique qui prend forme en
réaction à la répression menée par un système politique corporatiste qui
dirige son pouvoir contre les droits fondamentaux de la personne et les
libertés civiles et politiques."
Poutine, torse nu à la première occasion, est devenu l'incarnation du virilisme ambiant. En réaction au machisme de la société russe, les membres du collectif portent haut une voix féministe jusque là invisibilisée (Kill the sexist), soutenant le droit inconditionnel à l'avortement, revendiquant une liberté sexuelle totale et militant contre l'homophobie.
C°: Telles les vigies soucieuses de signaler les écueils, Pussy Riot a su mettre en lumière la dangerosité de Poutine. Dix ans après la prière punk, l'invasion de l'Ukraine, cautionnée par le patriarche Kirill, montre que rien n'a changé et que le combat des Pussy Riot est plus que jamais d'actualité.
Notes:
1. Poutine occupe la présidence pendant deux mandats, de décembre 1999 à mai 2008. La constitution l'empêchant de briguer trois mandats successifs, il désigne son premier ministre, Dmitri Medvedev, comme successeur et s’approprie la fonction de ce dernier. En 2012, l'homme de paille s'efface au profit de Poutine. Après son retour au pouvoir, et pour éviter d'avoir à se retirer de nouveau, le chef d’État fait voter une révision constitutionnelle qui l'autorise à briguer deux nouveaux mandats présidentiels. Il pourrait ainsi se maintenir au Kremlin jusqu'en 2036.
2. Les trois jeunes femmes sont des figures connues de l'activisme
politique en Russie : Nadjeda Tolokonnikova est une militante de la
cause homosexuelle et membre, comme Ekaterina Saloutsevitch, du
collectif d'artistes Voïna tandis que Maria Alekhina est l'une des principales militantes écologistes en Russie.
3. Le dictateur biélorusse, et fidèle allié de Poutine, accapare le pouvoir depuis 1994.
4. A Saint-Pétersbourg, le 15 juin 2010, les membres du collectif dessinent un énorme phallus sur le pont mobile Litieïny, au dessus de la Neva. Dans les heures qui suivent, à chaque passage des bateaux, l’érection de près de 65 mètres se dresse face au quartier général de la FSB, la police secrète russe (ex-KGB).
5. Comme les actionnistes, les Pussy Riot se servent de leur corps comme d'un moyen d'indignation.
Sources:
- Stan Cuesta: "Sous les pavés les chansons", Glénat, 2018.
- "Les Pussy Riot ne demanderont pas la grâce présidentielle à Poutine" (RTS)
A la fin de l'année 1974, après trois années de lutte contre l'extension du camp militaire du Larzac [dont nous vous parlions dans un précédent billet], les paysans du Larzac se trouvent à la croisée des chemins. Les
observateurs sont impressionnés par la capacité du groupe des 103 à
mener le combat de manière indépendante vis-à-vis des tutelles
habituelles. Certes, les partis politiques et les syndicats agricoles
sont présents, mais seulement en arrière-plan. Sur le plateau, on éprouve de nouvelles
formes politiques. Au delà des grandes actions spectaculaires, le groupe
des 103 privilégie des actions locales qui s'inscrivent durablement sur
le territoire: création de la bergerie de La Blaquière, plantation d'arbres, ensemencement de terres... Pour autant, l'élection
de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République, ainsi que la
nomination comme ministre de la Défense de l'UDR Jacques Soufflet, un ancien colonel de l'armée, constituent de mauvaises nouvelles pour
les opposants au projet d'extension.
JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
* Un vaste maillage de comités Larzac permet de coordonner la lutte au plan national.
Fin
1974, début 1975 débute une nouvelle phase dans l'affrontement entre
militaires et paysans. En janvier, Jacques Soufflet charge le préfet de
lancer les opérations d'expropriation. A cette fin, une enquête parcellaire est
ouverte. Les paysans se dotent de structures
organisationnelles: une association (la PAL) pour la promotion de
l'agriculture sur le Larzac, un groupement foncier agricole pour
combattre le grignotage des terres par l'armée. Grâce au vaste réseau des
comités Larzac, les paysans
rachètent les terres visées par l'armée à des endroits
stratégiques. La création du journal Gardarem lo Larzac en juin
1975 permet également de relayer les actions et les avancées de cette lutte. La même année, la création du Cun (le coin en occitan) par un groupe d'objecteurs de conscience renforce le nombre de sympathisants installés sur le plateau. En mai de cette même année est créée Larzac Université, dont l'un des objectifs consiste à favoriser les échanges entre les savoirs universitaire et populaire. Des stages sur le nucléaire, le solaire, la cellule et l'ovin voient ainsi le jour. D'autres initiatives très diverses contribuent à faire connaître et à soutenir les paysans en lutte: des albums photos, des affiches, le documentaire Les Paysannes, des pièces comme "des Moutons pas des dragons" interprétée sur le plateau en août 1975 par les comédiens du Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine...
Panopteric, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons
Les
paysans mettent en pratique leurs théories. Si les militaires occupent
les terrains dans la légalité, eux les occuperont dans la légitimité. On
entre alors sur le plateau dans une véritable guerre de position. Dans la nuit
du 9 au 10 mars 1975, un attentat endommage une ferme du hameau de la
Blaquière, le centre de la contestation. Pour la première fois, la
violence s'invite dans la lutte. Face à cette dérive, des discussions
s'ouvrent entre le groupe des 103 et le préfet. Le dialogue tourne
court tant les positions paraissent inconciliables. D'un côté, on
maintient le projet d'extension, de l'autre on refuse toute
expropriation.
Pour les paysans, la fin des années 1970 est rude. Depuis 1976, le Larzac fait l'objet d'un intense contrôle administratif et judiciaire. Au fil des mois, le combat semble s'enliser et les divisions se creuser entre les habitants du plateau. Une partie
de la population, en particulier les commerçants de La Cavalerie sont favorables à
l'extension du camp. Les paysans des régions alentours accusent ceux du
Larzac de vouloir faire grimper les prix de leurs terres. Au sein même
du groupe des 103, des dissensions apparaissent. La lutte s'éternise et accapare les opposants à l'extension du camp, bouleversant la vie
familiale et le travail sur les exploitations. Dix ans après les débuts
de la lutte, la lassitude guette. L'action directe supplante le symbolique, menaçant la pratique non violente. Le
28 juin 1976, vingt-deux paysans s'introduisent dans les bureaux du camp militaire pour connaître l'avancée des acquisitions de terrains par l'armée. Les intrus sont appréhendés et rapidement jugés, ce qui témoigne de la volonté des autorités de déplacer l'affrontement sur le terrain judiciaire en éliminant les éléments les plus actifs (Guy Tarlier, José Bové, Léon Maillié...).
En remportant les législatives de 1978, la majorité présidentielle dispose d'une certaine marge de manœuvre pour accélérer les
procédures. L'étau se resserre avec l'entrée en vigueur des arrêtés de cessibilité signés par le préfet de l'Aveyron. Ainsi, à partir du 27 septembre 1978, toute vente de terres et de bâtiments situés dans la zone d'extension ne peut avoir d'acquéreur que l'armée. Dans ces conditions, les dispositifs inventés par les 103 deviennent inopérants. C'est dans ce contexte peu favorable que les paysans décident de renouer avec les modes d'actions éprouvées. Le 8 novembre, sous la houlette de Guy Tarlier, les agriculteurs entament un périple de 710 kilomètres à pieds jusqu'à Paris. Lors des vingt-cinq étapes nécessaires pour rallier la capitale, les marcheurs rencontrent les agriculteurs, les ouvriers et les comités de soutiens locaux. La marche redonne une dimension nationale à la lutte. Comme six ans
auparavant, le gouvernement annonce l'interdiction de la manifestation,
alors que les participants se trouvent aux portes de la capitale. Les
paysans passent outre et la manifestation tient de la démonstration de force. Le 2 décembre, 50 000 personnes manifestent entre les portes d'Ivry et d'Italie. En novembre 1980, quelques uns campent pendant
une semaine sur le Champ de Mars, à Paris.
LAGRIC, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
En dépit du soutien populaire massif aux paysans, le pouvoir ne désarme pas. La venue sur le plateau du juge de l'expropriation du tribunal de grande instance se fait dans un climat de grande tension, même si les affrontements violents sont évités. Le 8 novembre 1980, le ministre de la Défense a de nouveau recours aux expropriations. En février 1981, les élus de l'Aveyron ratifient, dans le bureau du ministre de la Défense, un texte pour une extension limitée du camp. Cet agrandissement a minima apparaît comme un projet de division de la communauté agricole. Pour
les paysans du Larzac, la donne est simple. Il faut tenir jusqu'aux
élections présidentielles de 1981 et espérer que François Mitterrand
l'emporte, lui qui continue d'affirmer qu'il annulera le projet
d'extension du camp en cas de victoire. L'élection du
socialiste, en mai 1981, est donc accueillie avec enthousiasme. Lors du conseil des
ministres du 3 juin, le nouveau président enterre
l'extension du Larzac. Le 7, l'armée quitte les cinq fermes qu'elle
occupait et le 23 août, les Larzaciens fêtent la victoire avec plusieurs
milliers de personnes. Dans la foulée, les paysans fondent le premier
office foncier de France qui consacre la victoire d'une autogestion
collective des terrains agricoles.
* Le Larzac comme laboratoire foncier.
L'enjeu est désormais l'avenir des terres achetées par l'armée. L'idée
de créer des offices fonciers fait partie des 110 propositions de
Mitterrand, mais il n'existe alors aucun précédent. Louis Joinet, le conseiller juridique du premier ministre, est chargé de clore le mieux possible l'"affaire du Larzac". Joinet négocie donc avec Guy Tarlier et José Bové l'avenir des terres achetées par l'armée. Le Larzac devient donc un véritable "laboratoire foncier". "Quatre ans après l'élection de François Mitterrand, le 29 avril 1985, les plus de 6000 hectares achetés par l'armée pour l'extension du camp militaire sont confiés à un office foncier, la SCTL (Société Civil des Terres du Larzac) sous la forme d'un bail emphytéotique de 99 ans. Le dispositif se veut le plus fidèle possible à l'esprit de la lutte et à son souci de penser collectivement le travail sur le causse." (Artières p 263)
*A l'articulation du global et du local. L'espace d'un autre monde possible.
Une fois la victoire acquise, les habitants du plateau continuent le combat, à différentes échelles, par le syndicalisme agricole et la lutte contre la globalisation. En 1987 est créée la Confédération paysanne, dont l'un des principaux animateurs a pour nom José Bové. L'agriculteur larzacien entend combattre les politiques injonctives européennes et mondiales imposées au monde rural par l'OMC, et les politiques libérales des gouvernements. Dans le cadre de l'altermondialisme, il dénonce la malbouffe, l'agriculture intensive, la circulation outrancière des denrées... Au cours des années 1990, la confédération paysanne multiplie les actions coup de poing. En 1999, les militants procèdent ainsi au démontage d'un McDonald en construction à Millau. L'opération se veut une réaction aux sanctions économiques américaines sur différents produits européens soumis à une surtaxe, dont le Roquefort. Cette action contre la malbouffe a lieu au cœur de l'été, en un lieu emblématique, ce qui assure une très forte médiatisation.
La mémoire du Larzac et ses usages peuvent désormais se développer, donnant naissance à des rencontres fructueuses, bien au delà du plateau. Ainsi, le Kanak Jean-Marie Djibaoui, intéressé par la maîtrise du foncier et par le développement agricole, se rend sur le plateau ("en brousse"). Les agriculteurs locaux lui offrent une parcelle, sur laquelle il plantera un arbre de la liberté. De même, la gauche japonaise, insurgée contre la construction de l'aéroport de Narita, reçoit la visite et le soutien des paysans aveyronnais lors d'une visite dans l'archipel. Pour désigner cette ouverture vers l'extérieur, les Larzaciens parlent volontiers de "retour de solidarité". En dépit de son enclavement, le plateau s'inscrit désormais dans une dynamique altermondialiste qui cherche à remettre en cause le modèle capitaliste dominant.
A l'initiative de la Confédération paysanne, un gigantesque rassemblement se tient sur le plateau du 8 au 10 août 2003, à l'occasion des trente ans du premier grand rassemblement du Rajal. Au total, 250 000 personnes participent au "Larzac 2003", à l'Hospitalet. Les participants rejettent l'uniformisation des modes de vie et de consommations portés par l'ultra libéralisme économique défendu par l'OMC, dont le sommet doit se tenir un mois plus tard à Cancún, au Mexique. Pendant les trois jours de rassemblement, une cinquantaine de concerts ont lieu, dont celui de Manu Chao.
De fait, tout au long de la lutte, les artistes ont accompagné la lutte paysanne. Les chanteurs occitans Claude Marti ou Patric, le Breton Kirjuhel, Colette Magny ou Graeme Allwright s'engagent aux côtés des paysans. Sensibilisé
à la cause des Larzaciens, ce dernier devient militant de la cause. En juillet 1973, il participe à un concert de soutien sur le chantier de la bergerie de La Blaquière. Il est encore là sur scène lors du premier grand rassemblement du Rajal del Guorp. En 1974, il accompagne sur le plateau René Dumont, le candidat écologiste à l'élection présidentielle. En 1975, il chante:"Oh oh, Valéry / Alors comme ça tu as choisi / Tu as choisi les fusils et pas les brebis / Tu as choisi la mort / Je suis vraiment très déçu / Je te croyais plus fort / Et tu sais mon vieux / Moi aussi j'aime le roquefort".
Notes:
1. L'agriculteur
breton, membre du PSU (Parti socialiste unifié), a fondé depuis
quelques années le Mouvement des Paysans Travailleurs. Il a noué des
contacts avec le groupe des 103 du Larzac au moment de leur montée en
tracteurs vers Paris. Il favorise le rapprochement entre les paysans et
les militants d'extrême-gauche.
Sources:
A. Philippe
Artières:"Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, de sorcières,
croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes
et brebis...", La Découverte, 2021.
Situé à l'extrémité sud du Massif central, entre Millau et Lodève, sur une superficie de 1000 km², le Larzac est un causse, une série sédimentaire d'une épaisseur de 1500 à 2000 mètres, constituée de calcaires, de dolomies et de marnes. Dès l'Antiquité, les Romains y tracent des routes, mais ce sont les Templiers qui développent l'activité fromagère et bâtissent les principaux villages, ensuite fortifiés par les Hospitaliers.
Les brebis constituent la principale ressource du plateau, dont elles ont aussi façonné les paysages en dévorant la forêt. Sédentaires, gardées par un chien, les brebis restent en hiver à la bergerie. L'élevage ovin et les activités qui en dépendent, organisent la vie des habitants du causse et de ses alentours. Le lait des brebis sert ainsi à la fabrication du Roquefort, dont les caves se situent en légère périphérie du causse. (1) Au XIXème siècle, les moutons assurent également l'essor de la ganterie millavoise. L'obligation de tuer les tout jeunes agneaux, afin d'utiliser le lait de leurs mères, a mis à disposition de l'industrie du gant une grande quantité de peaux. Dans les fermes du Larzac, de nombreuses femmes travaillent alors à domicile pour les mégisseries de Millau, mais, dans les années 1930, le secteur connaît une grave crise, qui entraîne la fermeture de nombreuses tanneries.
* "Le moment disciplinaire". (P. Artières)
Hormis ces activités économiques, le plateau du Larzac accueille bientôt des lieux de relégation, d'enfermement ou d'entraînement militaire. Ainsi, au milieu du XIX° siècle, une institution de redressement de l'enfance disciplinaire est installée dans la colonie agricole pénitentiaire du Luc. Les jeunes détenus y vivent dans des conditions de vie et d'hygiène déplorables. Cet établissement, puis l'installation d'un camp militaire en 1902-1903, inaugurent un "moment disciplinaire" dans le Larzac. Pour installer le camp, l’État achète des bergeries, ainsi que les terrains de trois hameaux. De la sorte, il dispose bientôt d'un vaste rectangle de 8 km de long sur 4 de large, avec pour centre La Cavalerie. L'activité se résume encore à l'accueil de réservistes lors de la période estivale. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le camp accueille la 41ème compagnie de travailleurs étrangers, composée essentiellement d'exilés espagnols, puis vient le tour des prisonniers militaires allemands après la capitulation du IIIème Reich. Entre 1959 et 1962, plus d'une dizaine de milliers d'Algériens y sont enfermés dans des conditions d'arbitraire total. A l'issue des accords d’Évian, le camp sert à parquer plusieurs milliers de harkis, les supplétifs "musulmans" de l'armée française.
Domaine public, via Wikimedia Commons
En 1962, l'indépendance de l'Algérie s'accompagne, pour l'ancienne puissance coloniale, de la perte d'immenses espaces désertiques propices aux manœuvres. L'armée se sent à l'étroit et négligée. C'est dans ce contexte que le Larzac retrouve, à partir de 1963, sa vocation militaire initiale, en accueillant de nouveau les manœuvres de l'armée de terre. Avec une superficie de 3500 hectares, le camp est un des plus petits de l'hexagone. C'est alors qu'en octobre 1970, Alain Fanton, le secrétaire d’État à la Défense nationale dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, évoque le projet d'extension du camp militaire de La Cavalerie, lors du congrès départemental du parti gaulliste (UDR). Les propos s'apparentent encore à une rumeur, mais l'annonce officielle du projet par Michel Debré à la télévision, le 28 octobre 1971, provoque la stupeur. "Il y a toujours eu un camp du Larzac. Il est devenu trop petit. On a pensé que la meilleure solution c'était de l'agrandir, pour la bonne raison que, qu'on le veuille ou non, la richesse agricole potentielle du Larzac est quand même extrêmement faible. Alors, la contrepartie, c'est qu'il y a quand même quelques paysans, pas beaucoup, qui élevaient vaguement quelques moutons, en vivant plus ou moins moyenâgeusement. Donc, il est nécessaire d'exproprier". La description du Larzac par le premier ministre s'avère partiale, pour ne pas dire mensongère. A l'entendre, le plateau se résume à un espace désertique et caillouteux, sur lequel paissent des brebis, et dont la population se résumerait à quelques vieillards cacochymes. Pour convaincre, l'argument économique est avancée. "Cette
extension du camp du Larzac, qui sera modérée (2), sera non seulement très
utile à la défense nationale, mais apportera à la région du Larzac, à la
région de Millau, un apport économique positif pour l'ensemble de la
population". Une telle déclaration, prononcée sur un plateau de télé au début de l'année 1972 (3), tient les agriculteurs du plateau pour quantité négligeable. Dans l'esprit de Debré, les expropriations nécessaires à l'agrandissement du camp ne poseront aucune difficulté. Il est vrai qu'a priori, rien ne place les agriculteurs du Larzac dans le camp de la protestation. Dans ce département conservateur et catholique, la plupart d'entre eux vote à droite et assiste à la messe dominicale.
Il n'empêche. La réalité du Larzac est bien différente de la description qu'en a fait Debré. Sous l'impulsion d'une poignée de "pionniers" venus s'installer au début des années 1960 dans la partie nord du plateau, le causse emprunte le chemin de la modernisation et connaît une révolution silencieuse. Les nouveaux venus, qui habitent dans des fermes isolées, introduisent de nouvelles pratiques. Pour cultiver, ils utilisent des engrais, des machines, s'appuient sur les Groupes d'exploitation agricole en commun (GAEC), des dispositifs permettant de collectiviser les équipements, de mutualiser les machines et d'associer les forces de travail. Or, les exploitations de ces nouveaux venus sont directement concernées par le projet d'expropriation, ce qui explique leur précoce mobilisation contre l'extension du camp.Dans la partie sud du Larzac, les fermes, regroupées en hameaux, appartiennent à de vieilles familles originaires du plateau. Au total, le causse n'est donc pas un désert stérile, comme le suggère le premier ministre. L'agriculture y est en mouvement comme en attestent l'extension des terres cultivées, les rendements céréaliers élevés et l'augmentation de la production laitière, en lien avec la mécanisation de la traite. Les brebis qui paissent dans la zone du Larzac promise aux militaires, permettent en outre de produire environ 325 tonnes de Roquefort. Une dizaine de bergeries du causse travaillent d'ailleurs pour les sociétés fromagères, pour lesquelles le Larzac représente une image commerciale forte. L'annonce de l'extension menace donc directement la perpétuation de l'activité agricole sur le plateau, ce qui ne laisse pas d'inquiéter les paysans.
Jean-Claude Charrié, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons
Une brochure diffusée par quelques
agriculteurs du plateau ("Quelques paysans de Larzac") permet de dresser
un premier état des lieux et conduit un collectif à fonder
l'Association pour la Sauvegarde du Larzac et de son environnement
(ASLE), en janvier 1971. Les principaux animateurs de l'ASLE ont pour
nom Guy Tarlier (4), Louis Massabiau et Jean-Claude Galtier. L'objectif est
de dresser un autoportrait de l'activité agricole, afin de riposter à la propagande gouvernementale. Cette auto-observation prend la forme en mai
1971 d'un Livre blanc qui expose les conséquences économiques et
humaines que provoquerait l'extension du camp.
Trop peu nombreux pour peser, seuls, sur les décisions de l'armée, les paysans larzaciens comprennent très vite la nécessité de se souder et de trouver des soutiens. Dans cette optique, ils trouvent
un relais important au sein des organisations agricoles comme la FDSEA
ou la JAC (jeunesse Agricole Catholique). La chambre d'agriculture de Millau apporte également son aide.Dans cette lutte du pot de terre contre le pot de fer, l'appoint de militants extérieurs au plateau apparaît également indispensable. Les agriculteurs trouvent de solides appuis auprès des militants occitans, alors en pleine renaissance. (5) Ancrés à gauche, ils seront les fers de lance des premières protestations. A la faveur de l'été, de jeunes militants maoïstes en quête de nouveaux terrains de lutte font également leur apparition sur le plateau. Ils donnent des coups de main dans les fermes, prennent part au travail d'élevage et de culture. En parallèle, les nouveaux venus lancent des attaques contre les bâtiments publics de Millau. Ces actions irritent les paysans, qui réaffirment leur désir de rester maîtres de leur combat. Un coup de main, oui, une récupération de la lutte, certainement pas.
* Une lutte locale. Les paysans prennent la direction de la lutte.
Le
6 novembre, à l'appel de la FNSEA, 6 000 agriculteurs de l'Aveyron
manifestent à Millau. Le 7, l'évêque de Rodez et une cinquantaine de
prêtres dénoncent en chaire la décision d'étendre le camp militaire. Le 6
décembre, le conseil général de l'Aveyron vote une motion pour que soit
reportée la décision de principe du ministre. Le 5 février 1972, un
Comité départemental de sauvegarde du Larzac est créé, avec à sa tête le
président du conseil général. Les soutiens affluent, les modes de protestations se diversifient, mais il manque encore un élément fondateur à la lutte du Larzac. Or, depuis quelques années, la communauté chrétienne de l'Arche, animée par Lanza del Vasto, défend le principe de la non-violence sur le plateau. A Pâques 1972, le patriarche propose aux paysans de se joindre à lui pour entamer un jeûne de dix jours. Avec le soutien des évêques de Rodez et Montpellier, il apporte la caution de l’Église, très précieuse aux yeux de beaucoup d'agriculteurs. Del Vasto insiste sur la nécessité de communiquer avec les médias, pour faire connaître ce qui se passe sur le plateau. L'action, qui tient davantage de la grève de la faim que du jeûne, contribue à souder les protestataires. A son terme, le 28 mars 1972, 103 des 109 exploitants concernés par les expropriations, s'engagent à ne pas quitter leurs terres. Ce serment solennel, connu sous le nom de "pacte des 103" affirme le choix de la non-violence et de la désobéissance civile. "Ce texte affirme un premier «nous» collectif" (Artières p207) permettant de forger une cohésion par une lutte sans base institutionnelle. Si les contestataires revendiquent leur identité paysanne forte, ils n'en forment pas moins une communauté ouverte, entretenant des liens étroits avec le monde ouvrier environnant. Une union locale des luttes se dessine ainsi au printemps 1972 avec le soutien apporté par les ouvrières de la SAMEX à Millau.
Bien conscients de la nécessité de contrer la propagande ministérielle, les paysans multiplient les actions, menant un travail pédagogique et collectif pour faire connaître leur combat. Ils offrent des méchouis (opération "Fermes ouvertes"), organisent des veillées, font découvrir leurs produits aux vacanciers ("opération sourire"). Ces moments de convivialité donnent lieu à des rencontres fructueuses avec les acteurs des milieux militants et/ou citadins. Dans plusieurs villes de France, des comités Larzac sont créés. Au total, de nombreuses actions voient le jour, avec toujours une priorité: garder la maîtrise de la lutte.
Le 14 juillet 1972, plus de quatre-vingt tracteurs quittent le plateau pour manifester à Rodez, à presque 100 km du Larzac. Sur place, plus de 20 000 personnes se sont réunies pour soutenir les paysans. L'importance du rassemblement marque les esprits et incite certains à organiser un événement à Paris. le 25 octobre, 60 brebis du Causse sont lâchées sous la Tour Eiffel. Sur leur dos, on peut lire l'inscription "Nous sauverons le Larzac". La photo des bêtes en train de paître sur le Champ de Mars est aussitôt reprise à la une de la presse.
Peinture murale à Orgosolo en Sardaigne. [photo perso]
* une guérilla foncière entre les paysans et l'armée.
L'intense mobilisation paysanne n'impressionne guère les autorités. Par l'intermédiaire d'un chargé de mission qui démarche
les agriculteurs les uns après les autres, le ministre joue la carte de
la discorde. Sans grand succès. En décembre 1972, le ministère de la Défense signe un arrêté de reconnaissance d'utilité publique du projet d'extension, dont le calendrier est précisé. "Les expropriations éventuellement nécessaires devront être réalisées dans un délai de cinq ans à compter de la date de publication du présent arrêté." Les paysans ripostent le 7 janvier 1973, en décidant de "monter" à Paris avec leurs tracteurs. Pendant plusieurs jours, le convoi sillonne la France. A chaque étape, les FNSEA locales et les populations réservent un accueil enthousiaste aux Larzaciens. Le slogan Gardarem lo Larzac fait florès. A Orléans, les agriculteurs apprennent que toute manifestation est interdite par décision préfectorale. Peu importe, les agriculteurs décident de poursuivre leur périple à pieds, pancartes à la main. Tout au long de la marche, de nouvelles alliances se créent. Ainsi, Bernard Lambert, l'animateur du mouvement des Paysans travailleurs, apporte le soutien précieux et indéfectible de son syndicat à la lutte. Au total, la marche sur Paris a un fort impact. La bataille de la médiatisation devient cruciale. Pour contrer les affirmations gouvernementales, le combat du Larzac se dote de symboles forts, le tracteur et la brebis, de slogans incisifs et drôles tels que "faites
labour, pas la guerre", "gardarem lo Larzac", "des moutons pas des
canons"...
Sur le terrain, les paysans s'emparent en décembre 1973 des Groupements fonciers agricoles (GFA) pour s'opposer en toute légalité au projet gouvernemental. Face au grignotage foncier de l'armée, la stratégie consiste à diviser les propriétés en les vendant en tout petits morceaux. Cette parcellisation des terres du Larzac rend plus complexe les expropriations, tout en permettant de créer un réseau de nouveaux propriétaires/militants, dont certains sont fameux, à l'instar de René Dumont ou Théodore Monod. Le GFA Larzac-Un est un succès. Il est le plus important de France par le nombre de souscripteurs (496). Au total, "les services de l'armée ne sont parvenues à faire signer des promesses de vente que pour 1500 hectares." Ainsi, "il apparaît de moins en moins probable qu'ils parviennent à leurs fins sans avoir recours aux expropriations." (Artières p 226)
Sur le plateau, la désobéissance s'installe et la
lutte se politise. En 1973-1974, les militants de la
résistance civile, venus en renfort, multiplient les actions aux modalités très variées. La proposition "3% Larzac" consiste à refuser, à chaque tiers provisionnel, trois pour cent des sommes dues au percepteur, et à les utiliser pour construire une bergerie. Ce "refus redistribution" aboutit à la fondation de la bergerie de La Blaquière. Cette "cathédrale des paysans" devient le symbole de leur résistance acharnée. Pendant deux ans, les volontaires édifient le bâtiment, sans permis de construire, grâce aux fonds fournis par le refus de l'impôt. La bergerie permet, au moins symboliquement, de bloquer un accès au camp. Elle constitue, enfin, une porte d'entrée dans la lutte pour de nombreux militants extérieurs au plateau, qui mettent la main à la pâte, en s'activant sur le chantier. Le 5 octobre 1974, les agriculteurs entament l'occupation de la ferme des Truels, achetée par l'armée.
Rajal del Gorp. JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
* «Tous au Larzac»
Toujours soucieux de faire connaître leur lutte, et de la mettre en récit, les paysans se dotent d'une agence, Larzac Infos, et d'un journal intitulé Gardarem lo Larzac. De grands rassemblements organisés sur le plateau au cours de la période estivalecontribuent également à inscrire la lutte dans la mémoire collective. L'idée est due à Bernard Lambert (6) dont les Paysans travailleurs prennent en charge l'organisation de l’évènement, en collaboration avec la Gauche Ouvrière et Paysanne. Le Rajal del Gorp ("la source du corbeau"), un cirque naturel, devient le point de convergence de très nombreux militants, le 25 août 1973. Près de soixante mille personnes, venues de toute la France, répondent à l'appel. Occitanistes, antimilitaristes, anticapitalistes, libertaires, se retrouvent sous le soleil aveyronnais.
C'est bien sur le plateau du Larzac que se joue l'après mai 68. La lutte des paysans entre alors en résonance avec d'autres luttes, comme celles des peuples du Sahel ou des ouvriers de la fabrique de montres LIP (7). Des
stands associatifs s'élèvent, des concerts sont organisés, les débats s'improvisent. Les
17 et 18 août 1974, 100 000 personnes se réunissent de nouveau dans le cirque naturel, sous le signe du tiers monde et de
l'antimilitarisme. (8) "Le blé fait vivre, les armes font mourir". Le rassemblement est l'occasion de discours marquants comme celui prononcé par Bernard Lambert. "Partout nous voyons la main mise grandissante de l'Etat centralisateur sur la communauté de base, sur l'individu, la montée des fascismes économiques, politiques, religieux; le progrès technique incontrôlé, celui qui nous fait accepter n'importe quoi pour assurer notre profit, notre bien-être. Le refus d'accepter l'autre comme un être différent qui peut naître, mourir, se nourrir, s'habiller, aimer, briller de manières différentes. Alors que faire? Hein ! Qu'est ce qu'on fait ? Continuons de croire que notre couleur de peau est la plus belle, notre civilisation la meilleure, notre religion la seule vraie et à la fin crevons ... Crevons ! D'être trop riche ! D'être trop gras !! D'être trop con !!!"
Un des faits les plus marquants du rassemblement de 1974 reste la venue d'un invité surprise: François Mitterrand. Le candidat malheureux de l'Union de la gauche à la présidentielle de mai 1974, débarque à l'improviste au Rajal. L'homme est pris à parti, conspué, bousculé. Les paysans sont furieux de ne pas avoir été prévenus de sa visite. Pour autant, ils dénoncent les violences commises contre l'homme politique, tout en fustigeant toute forme
d'exclusion. Cette rencontre "ratée" est paradoxalement décisive pour l'avenir de Mitterrand et des Larzaciens. Loin de tourner le dos, le socialiste développera un attachement personnel pour cette terre et ses habitants, dont il n'oubliera pas le combat une fois arrivé au pouvoir.
* "Le Larzac restera, / notre terre servira, à la vie"
En fin de soirée, les
meetings laissent la place aux bals populaires et à la musique. Les manifestants
jouent de la vielle à roue, de l'accordéon, du violon ou de la
mandoline. Enfin, des concerts festifs sont donnés par Colette Magny,
Claude Marti, Graeme Allwright... Le
plateau prend des faux airs de Woodstock. La presse
insistera beaucoup sur le curieux mariage entre hippies et paysans locaux. Les
adversaires de la lutte chercheront par ce biais à dépolitiser la lutte et à
réduire les rassemblements sur le Larzac à des kermesses.
La lutte du Larzac inspire les artistes. En 1972, le chanteur occitan Patric compose et interprète la "Cançon del Larzac". L'année suivante, Dominique Loquais (9) crée "Chanson du Larzac", le véritable hymne du mouvement. Le
titre est un bon condensé du message et du contenu politique de la
lutte, ainsi que des différentes actions mises en œuvre par les paysans
au mitan des années 1970.
Les paroles reprennent les slogans de la lutte, tout en insistant sur la détermination des manifestants et la dimension antimilitariste de la lutte. "Le
Larzac restera, / notre terre servira, à la vie, / des moutons pas des
canons, / jamais, nous ne partirons. / Debré, de force, nous garderons
le Larzac." Par ailleurs, l'adversaire est nommé et défié. "Nous sommes 103 paysans, invités à foutre le camp / Debré a dit: "j'ai décidé. Je veux la terre pour mon armée." / Mais nous avons tous refusé, pas question de se faire acheter. / Pour nous, la terre n'a pas de prix, pour nous la terre est notre vie."
A la fin de l'année 1974, le mouvement du Larzac est à la croisée des chemins.
1. En
1842, quelques propriétaires de cabanes (où l'on "fabrique" le fromage)
se regroupent sous le nom de Société des caves. La coopérative concentre bientôt
les deux tiers de la production. Les conditions de travail y sont rudes,
ce qui pousse les cabanières - qui manipulent le fromage - à se lancer
dans une grève (victorieuse) en 1907.
2. En réalité, l'extension envisagée porterait le camp à 17 000 hectares, ce qui en sextuplerait la superficie.
3.
Pro et anti extension s'affrontent sur l'argument économique. Le
gouvernement promet la création d'emplois grâce à l'agrandissement. Les commerçants de La Cavalerie soutiennent également l'agrandissement du camp. Au
contraire, les paysans, certains élus locaux et des industriels
défendent le nouveau dynamisme agricole du Larzac, que mettrait à mal,
selon eux, le projet de l'armée.
4.C'est le cas de Guy Tarlier, un ancien militaire devenu agriculteur, arrivé de Centrafrique en Aveyron, en 1965.
5. Le Larzac s'inscrit
dans une longue généalogie de révoltes du midi, celles des Cathares, Camisards, vignerons de 1907 ou mineurs de Decazeville en 1961.
6.
L'agriculteur
breton, membre du PSU (Parti socialiste unifié), a fondé depuis
quelques années le Mouvement des Paysans Travailleurs et a noué des
contacts avec le groupe des 103 du Larzac lors de leur montée en
tracteurs vers Paris. Il favorise le rapprochement entre les paysans et
les militants d'extrême-gauche de l'après 68.
7. Les LIP mènent une grève contre la fermeture de leur usine de Palente (Franche-Comté) en 1973. Ils décident alors de s'emparer du stock de montres, de reprendre la fabrication et de vendre directement leurs productions. "C'est possible: on fabrique, on vend, on se paie", clament-ils dans leur slogan.
8. Les
paysans larzaciens ne sont pas antimilitaristes, mais le projet de
redéploiement militaire se déroule dans un contexte de forte mobilisation pour la
paix. Une décennie après la fin des
guerres coloniales, le service militaire suscite une vive opposition. En
1973 se développe ainsi un vaste mouvement de contestation contre la loi
Debré, qui rend plus difficile l'obtention du sursis militaire.
9. Originaire
de Loire Atlantique, le chanteur apportera son soutien aux zadistes de
Notre-Dame des Landes, une fois la victoire du Larzac obtenue. Le lien
entre les deux mouvements existe dès le départ de la lutte. La première
association de défenses des riverains du projet aéroportuaire remonte
d'ailleurs à l'année 1972.
G. Philippe Artières:"Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, de sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis...", La Découverte, 2021.
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.