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mercredi 8 août 2018

351. "Le camping", Marcel Zanini (1971), de l'éloge du plein air à la slow-life

C'est une véritable institution estivale : les sardines qu'on enfonce, les bouchons qui sautent, le bruit des tongs dans l'allée et le rouleau de Lotus sous le bras… Les vacances au camping, c'est le mode d’hébergement favori des touristes français et étrangers. Et on est bien placé pour en parler puisque l'Hexagone dispose du premier parc de campings en Europe et du second au monde derrière les États-Unis. La pratique du camping est profondément enracinée dans la culture populaire et quelques chansons relatent ce retour à la nature et à une vie simple. De l'éloge du plein air prôné par les pionniers anglo-saxons à la slow-life vernissée d'aujourd'hui, il y a tant à dire sur un type d'hébergement qui confine au mode de vie.

Une publication partagée par Emmanuel Grange (@lapasserellehg) le


Les débuts du camping, du vélo au credo

Olivier Sirost relève que c'est dans la presse sportive que le terme de "camping" apparaît en France au mois de juillet 1903 (1). Un article du journal L’Auto portant sur les campements sportifs des Anglais insiste sur l’origine et la culture britannique d’un mode de vie : « Les Anglais ont le génie de ces organisations en plein air. Depuis longtemps le goût du camping out et du bivouac lointain a pris dans le Royaume-Uni des proportions considérables. » Paul de Vivie dit Vélocio, grande figure du cyclotourisme français, écrivait la même année que la "bicyclette n'est pas seulement un outil de locomotion ; elle devient encore un moyen d'émancipation, une arme de délivrance. Elle libère l'esprit et le corps des inquiétudes morales, des infirmités physiques que l'existence moderne, toute d'ostentation, de convention, d'hypocrisie – où paraître est tout, être n'étant rien – suscite, développe, entretien au grand détriment de la santé." Pédaler et camper sont les joies du plein air, un concept en vogue en ce début de 20ème siècle dans les catégories sociales aisées. Avant la Grande Guerre, les campeurs sont principalement des randonneurs battant seuls la campagne à pied ou en vélo avec une toile de tente militaire rudimentaire.
 
Dans l'Europe industrialisée, cette pratique va se diffuser avec les réflexions hygiénistes sur le corps et l'environnement. Bouleversée par les progrès techniques, la vie moderne contraindrait l'homme qui, ne fusionnant plus avec la nature à cause d'une domestication sans freins, s'éloignerait de l'essentiel. Comme le note Alain Corbin, un retour à la nature est une façon de lutter contre les maux de la société industrielle (alcoolisme, tuberculose) en revigorant la vigilance du citoyen prêt à défendre les intérêts de la nation et la production de l'ouvrier à son poste. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, l'idéal d'un nouvel Adam est porté par les protestants du Young Men’s Christian Associations (YMCA) qui développent les pratiques du camping en idéalisant l'Indien et la civilisation primitive américaine. Le triangle symbole de l'YMCA représente les trois domaines que l'être humain doit développer pour demeurer en équilibre. « Le triangle est l'exemple d'une symétrie essentielle à l'homme sur les plans spirituel, intellectuel et physique » (Luther Gulick, professeur du YMCA et créateur du symbole). Ce programme fondé sur l’indianisme et l'harmonie entre corps et esprit influence le scoutisme et initie la pratique du camping aux États-Unis. En France, les Unions chrétiennes de jeunes gens (UCJG) importent l'héritage anglo-saxon et en 1910 quelques uns de leurs membres fondent le Camping club français (CCF) pour forger une jeunesse aux rudiments de la vie au grand air.

"Nous méprisons, non sans raison,
les maisons, ces prisons,
d'où l'on ne peut pas voir les étoiles
et le beau ciel sans voile"

La chanson du plein air, extraite du livret Chansons des scouts de France (1932), montre la conjonction entre les influences anglo-saxonnes et suisse-allemande où le camping est le meilleur moyen de prolonger les moments passés au contact de la nature. Face à l'urbanisation galopante, l’Allemagne et l’Autriche proposent aux citadins une cure de nature où la randonnée en forêt, la baignade en rivière et le feu de camp entretiennent parfois un esprit contestataire où naturisme, végétarisme se diffusent en parallèle. C'est sur le disque "Les chansons de Bob et Bobette", première production discographique à l'attention des enfants de l'entre-deux guerres, que l'on retrouve un éloge de la liberté et de la toile de tente avec "La partie de camping" (1948). Les oiseaux chantent, l'air est pur. Parfois un orage craque mais rien ne vaut la vie en pleine nature.


Puisqu'il faut vivre avec son temps
Vivons autrement qu' nos parents
Qui végétaient entre quatre murs
Il nous faut un plafond d'azur
La vie qui nous enchante
Chante, chante, chante
C'est le campeur qui plante
La vie indépendante
Des trappeurs au cœur bien trempé (Un, deux, trois)
Campeurs, sachons camper !

(Refrain)

Ah ! Qu' c'est beau la nature
Les fleurs, les p'tits oiseaux
La brise qui murmure
Et les reflets sur l'eau
Pour posséder tout à la fois
Campons au coin d'un bois

Vers le camping de masse

Au camping éducatif promu par le Camping club français des origines s'ajoute progressivement une pratique plus familiale. Le développement de l'industrie touristique en France s'accompagne d'une massification du camping où l'on distingue les Sybarites (adeptes du confort, du nom de la prospère ville grecque de Sybaris) et les Spartiates. Pratique plutôt bourgeoise au départ, le camping se démocratise avec les congés payés de 1936. La création et la modernisation de zones de vacances dans les communes donnent naissance aux campings municipaux et à une pratique familiale en bord de mer ou sur les terres natales. Après la Seconde Guerre mondiale, une réglementation vise à limiter le camping sauvage qui dégrade des espaces naturels mais représente aussi un manque à gagner pour une industrie des loisirs en plein boom. La plupart des campeurs des Trente Glorieuses se rendent alors gaiement dans les terrains de camping en plein essor ou investissent dans leur propre parcelle privée.




Bob, moustache, lunettes rondes, la bouille de Marcel Zanini est entrée dans les annales de la chanson française avec son reprise impayable de Brigitte Bardot dans "Tu veux ou tu veux pas" déjà étudiée sur l'Histgeobox. Né à Istanbul en 1923, d'un père français et d'une mère d'origine grecque, Zanini voyage entre la Côte d'Azur et les Alpes pour animer les saisons touristiques. En 1971, cet amoureux de jazz s'amuse des petits déboires des vacanciers à toile de tente avec le très seventies "Le camping". Sur la pochette où Zanini mime un coup de fourchette sur son matériel pliable, l'idéal du campeur en quête d'un nouvel Éden est bien loin. Le camping jouxte la route et la gare de chemin de fer, les "gros camions" déboulent sur l'aire et bouchent la vue du pauvre campeur au chapeau zébré. Transistors à bloc et surpopulation, l'espiègle Zanini se délecte du camping de masse. Il y a t-il encore une place pour les puristes du camping dans une société de loisirs et de consommation où le confort s'immisce même là où l'on avait chassé ?


Au super camping de la plage
Evidemment c'était complet
Mais moyennant un bon pourboire
On nous a quand même casés
Entre un gros camion de la Corrèze
Qui nous bouchait toute la vue
Et une famille portugaise
Qui faisait frire de la morue
On s'est regardés
Puis on s'est dit
On se plaindra
A Trigouni

Refrain

Ah quelle joie d'avoir une caravane
Ah quelle joie de faire du camping
L'endroit était très sympathique
Mais il y avait les transistors
Et sans les millions de moustiques

On aurait pu dîner dehors
On trouvait tout à la cantine
A condition d'attendre son tour
Pour une boîte de sardines
J'ai fait la queue pendant trois jours
Un de nos voisins
Pour des petits pois
A fait la queue
Pendant un mois

Refrain

Bien sûr, on ne voyait pas la plage
A cause de la gare de chemin de fer
Mais en grimpant sur le porte-bagage
On pouvait quand même voir la mer
A part les huit jours de tourmente
Et la tente qui s'est envolée
On a passé de bonnes vacances
On s'est vraiment bien amusé
Si on n'est pas
Tellement bronzés
On a quand même
Bien rigolé

Refrain
Ah quelle joie d'avoir une caravane
Ah quelle joie de pouvoir s'en servir


La France, le premier parc européen de campings

L'INSEE (2) nous livre des statistiques récentes qui confirment l'engouement pour le camping hexagonal. "En 2016, la France métropolitaine compte 7800 campings touristiques et 710 000 emplacements, soit une taille moyenne de 90 emplacements par établissement. Elle possède le deuxième parc mondial de campings, derrière les États- Unis et le premier parc européen. Elle concentre notamment un tiers des capacités européennes, contre seulement un dixième du parc européen de chambres d’hôtels." Sur la décennie écoulée, la fréquentation des campings a progressé de 10%. Si les campeurs français préfèrent les emplacements équipés d'un mobil-home, bungalow ou chalet, les visiteurs étrangers optent pour les emplacements "nus" où ils plantent leur propre tente ou garent leur caravane, camping car ou voiture avec tente de toit.


Dans un article du Huffington Post daté d'août 2018, tout montre que les campings français sont en train de devenir un nouvel eldorado économique. La diversification de l'offre séduit de plus  en plus d'urbains aimantés par un hébergement insolite en pleine nature comme le glamping (contraction de glamour et camping). Tous les âges et toutes les catégories socio-professionnelles sont représentés car du camping car à la tente dépliable en deux secondes les solutions d'hébergement sont nombreuses et dans l'air du temps.

D'autres alternatives apparaissent avec les campings cinq étoiles ou les campings permaculture où les clients consomment les légumes et fruits produits sur place qui se rapprochent du camping à la ferme chanté par Jean-Louis Murat sur le double-album Babel que Samarra évoque ici.



Sources

1. Les débuts du camping en France : du vieux campeur au village de toile par Olivier Sirost
(https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2001-4-page-607.htm)
2.  Les campings, un confort accru, une fréquentation en hausse (https://www.insee.fr/fr/statistiques/2852693#graphique-Figure1)

En savoir plus : https://www.francetvinfo.fr/decouverte/vacances/l-evolution-du-camping-a-travers-le-temps_1013263.html

jeudi 26 juin 2014

285. Ulysses de Franz Ferdinand (2009).



Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage  disait Joachim du Bellay en 1558. Dans ce célèbre poème inspiré par son exil romain, il se languit des rives de sa Loire angevine. Convoquant la figure mythologique créée par Homère – Odysseus, Ulysse pour nous  - l’un des éminents fondateurs de la Pléiade compose une élégie devenue un classique des lettres françaises. L’Odyssée attribuée à l’aède grec s’inscrit, quant à elle, au patrimoine mondial de la littérature et de la culture. Le texte migre depuis sa rédaction dans l’espace et le temps ; ainsi,  la figure d’Ulysse, depuis les temps antiques, a poursuivi sa route bien plus au nord de son berceau méditerranéen. Au XXème siècle, Ulysse accoste sur les rives de la Liffey[1]. Son nom apparaît en couverture d’un roman unique qui déchaina les passions par son audacieuse singularité.  Son auteur est un irlandais longtemps exilé entre Trieste, Paris et Zurich. James Joyce malmène l’antique matrice d’Homère pour la propulser, non sans fracas, dans la modernité du siècle naissant. Mais voilà que l’œuvre de Joyce, à son tour, devient un monument de la littérature, une cathédrale de prose dit-on.
Le roi d’Ithaque n’en poursuit pas moins ses déambulations : résurgences, réappropriations, réécritures s’enchainent entre images animées, chanson comptée, et pop furieuse, Ulysse, indomptable, en perpétuel mouvement continue de contrarier le sablier du temps et le tracé des frontières. Il est, par ses métamorphoses successives, d’un éternel présent.


Ulysse : le compteur d’Histoire(s).

Il pourrait être simple de présenter ce héros grec tant il fait partie de notre culture commune, tant il faisait partie, dans l’Antiquité, de celle des Grecs, cimentant leur monde de cités-états, de prime abord disparate, en une organisation rationnelle de cités-mères reliées à des colonies en Méditerranée. Les vers de l’Odyssée qui chantent les aventures d’Ulysse, roi d’Ithaque, après la guerre de Troie que son camp, celui des Achéens, remporta grâce à la , ont émerveillé bien des écoliers. 
Succession d’aventures et de mésaventures qui mettent en scène hommes, héros et dieux, l’Odyssée livre un récit en miroir : celui de l’attente du roi absent pour Pénélope, et son fils Télémaque mais aussi pour le gens du royaume insulaire d’Ithaque, et celui du retour, entravé, d’un vainqueur longtemps exilé, dont le trône et la femme sont convoités. Qui ne se souvient pas de la « mètis »[2] d’Ulysse face aux chants envoutants et mortifères des sirènes, ou face au cyclope Polyphème qui dévore pourtant une partie des compagnons de route de notre nomade devenu « Personne » pour lui échapper ? Qui a oublié ses rencontres avec des femmes tentatrices (la nymphe Calypso), possessives (la magicienne Circé) ou bienveillantes (la douce Nausicaa, fille du roi des Phéaciens, qu’Ulysse éconduira pourtant). Les 24 chants de cette longue épopée ont marqué nos imaginaires.


E. Burne-Jones, Le vin de Circé,1863-1969

Pourtant rien n’est facile avec l’Odyssée. Sa datation, l’identification de son auteur, sa lecture -  sa composition que rythment les épithètes homériques attachés aux personnages est faite pour être accompagnée de musique et peut paraître quelque peu déroutante pour des lecteurs d’aujourd’hui -  ni ses possibles

On ne peut affirmer avec certitude qu’Homère soit l’auteur du texte tant il diffère de l’autre œuvre qu’on lui attribue, L’Iliade dans laquelle Ulysse, fils de Laërte, apparaît également. Le poète des âges dits obscurs aurait vécu au VIIIème siècle avant Jésus-Christ. Le monde qu’il décrit dans ses deux poèmes fait l’objet d’un travail d’identification acharné notamment des archéologues littéraires bien qu’il soit attesté que les voyages d’Ulysse connectent, pour partie, des lieux imaginaires. Il est bien difficile de démêler dans les chants de l’Iliade et de l’Odyssée, la matière historique, gâchée par la matière poétique de la dire.[3] Passé à l’expertise des archéologues, le monde décrit par Homère est bien celui de la Grèce mais dans une temporalité bien plus vaste allant du XVI au VIII siècle avant JC, qui marque les débuts la colonisation méditerranéenne. La composition du texte s’avère tout aussi particulière. En effet, elle entremêle des récits épiques remodelés par une longue transmission orale, sans cesse altérés à des paysages mais aussi des éléments de culture matérielle éparses, la fixation par écrit attendra les IIIème et IIème siècle avant note ère.[4]



Rembrandt, Aristote contemplant le buste d'Homère, 1606

S’il est difficile de présenter Homère et son œuvre tant il faut déblayer et démêler les couches de représentations successives et les réappropriations dont l’aède et ses œuvres furent l’objet, on peut s’attacher à ce que conte l’épopée et ce qu’elle dit des références culturelles et des représentations des Grecs dans l’Antiquité. Si les héros homériques, tel Ulysse, ont traversé l’Histoire, et si ces poèmes ont tant nourri les imaginaires c’est bien parce que leur connaissance était partagée et transmise par l’ensemble des grecs. Ils se trouvaient en effet au cœur d’une culture commune, élément central incontournable du système d’éducation, la paideia[5]. Le jeune grec s’élève ainsi par le savoir, se familiarise avec les héros qui deviennent des modèles dont les épithètes homériques déterminent la valeur. Ulysse, celui qui nous préoccupe, est le fils de Laërte « aux mille ruses », l’ « ingénieux », le héros « au grand cœur ». Ces qualités, marqueurs sociaux, sont parfois brandies comme un noble héritage cité contre cité, pour légitimer la domination de l’une sur l’autre. Dans la même logique, elles cimentent et délimitent une identité grecque qui se définit par opposition à un monde barbare. Si Homère parle du monde grec c’est moins de son histoire que de ses valeurs, de ses représentations, de son projet politique. Si les aventures d’Ulysse comportent tant de petits arrangements envers l’Histoire, ils sont un mensonge efficace puisqu’il a donné aux grecs la force de vaincre les Barbares. [6]


Par delà la Méditerranée : le voyage d’Ulysse continue.

Eschyle, auteur de tragédies grecques à l’âge classique disait se nourrir des miettes du festin d’Homère. Il faut croire qu’elles étaient savoureuses. En effet, entre le Vème siècle avant JC et le début du XXème siècle l’Iliade et l’Odyssée attribuées à l’aède firent l’objet de nombreuses transcriptions et duplications. Le long voyage du roi d’Ithaque continue.

Nous voici désormais sur la rive sud de la Méditerranée, peu avant l’avènement d’Alexandre la Grand. Traduite à partir de différentes versions sur des parchemins ou des papyrus, l’œuvre d’Homère se transmet et se métamorphose. Certains passages fascinent plus que d’autres et sont davantage copiés et diffusés. C’est une version vraisemblablement très différente de l’originale que nous lisons aujourd’hui. La popularité des chants homériques permet d’en identifier de nouvelles copies plus récentes datant du cœur des temps médiévaux. Ces manuscrits ressurgissent à l’époque moderne et font même l’objet de nouvelles éditions.[7]

Le succès des poèmes homériques, les copies successives qui leur permettent de transcender le temps et de circuler en Méditerranée font que le personnage d’Ulysse réapparait chez un autre poète. Dante le convoque dans la Divine Comédie au chapitre consacré à l’Enfer. Dans ce poème écrit entre 1307 et 1321, Dante et Virgile rencontrent Ulysse dans le 8ème cercle de l’Enfer, celui des fraudeurs, des mauvais conseillers. Ulysse doit y rendre des comptes pour sa ruse du cheval de Troie mais aussi pour avoir poussé ses compagnons de route à l’aventure au lieu de les reconduire vers leur foyer.

A la Renaissance, c’est au tour de Joachim du Bellay de convoquer le souvenir du roi d’Ithaque dans un des poèmes des Regrets. L’accroche du sonnet a également marqué les souvenirs de nombreux écoliers  Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage. De l’Italie où il séjourna quelques temps pour accompagner un parent et lui servir de secrétaire, Du Bellay, en proie à la nostalgie de son Anjou natal, le compare au royaume insulaire du héros d’Homère. Toutefois Ulysse semble bien souvent moins pressé de rentrer que notre éminent membre de la Pléiade.



Sylvia Beach et Joyce à Shakespeare&co après 1922.
La réapparition la plus fracassante en littérature d’Ulysse est récente. Elle est le fait d’un exilé nomade irlandais, James Joyce, publié à Paris en 1922 par Sylvia Beach qui dirige alors Shakespaere and co, la célèbre librairie-bibliothèque, épicentre de la culture anglophone parisienne des années folles. Le livre devait constituer tout d’abord la dernière partie d’une autre de ses œuvres, Dubliners – Gens de Dublin. Mais entre Zurich, Trieste et Paris où il commence réellement sa rédaction l’ouvrage de Joyce prend une tout autre mesure. 800 pages pour conter dans un mélange de styles incongru une journée dans la vie de Léopold Bloom, juif hongrois, le double moderne d’Ulysse dans Dublin, l’Ithaque de Joyce. La Méditerranée se réduit à la capitale irriguée par les eaux sombres de la Liffey. 


Les déambulations débutent à la tour Martello et se terminent dans le lit conjugal du héros réinventé. 
Le livre s’ouvre avec un personnage familier des œuvres de Joyce, Stephen Dedalus[8], le trio est au complet pour animer cette journée de pérégrinations dublinoises quand on y ajoute Molly Bloom, la femme de Léopold. C’est son monologue qui clôture en 8 phrases interminables cette œuvre singulière qui fascina ses contemporains (Hemingway souscrit pour sa publication originale en anglais) autant qu’elle les scandalisa (Virginia Woolf le trouva prétentieux et vulgaire). Si la structure de l’épopée est identique, et l’analogie avec l’œuvre d’Homère possible, entre parodie et hommage, le(s) style(s) et figures littéraires nombreux et complexes assemblés par Joyce dans cette œuvre fantasque en font un monument littéraire inclassable autant qu’un tour de force inégalé.





Ulysses rocks ! Troquons le lotus pour des acides ! 

Statue de Joyce à Dublin @vservat
Plaques du Bloomsday à Dublin @vservat
A Dublin, Ulysse renait en effet chaque année en une célébration truculente et festive : le Bloomsday reprend étape par étape en ville, les pérégrinations de Léopold, Stephen et Molly. On commence dès 8 heures du matin à la tour Martello. 

Les déambulations sont désormais fléchées par des plaques dorées apposées au sol qui permettent chaque 16 juin de célébrer le génie de Joyce. L’occasion de relire des extraits de son livre, et de vider quelques pintes de Guinness dans une ville qui entretient fièrement sa tradition des pubs les plus chaleureux des îles britanniques.



Dans les années 80, Ulysse s’invite dans les foyers français. Une autre forme d’écriture s’empare du classique d’Homère : celle de l’image animée. Le Japon est alors une puissance économique triomphante, et envahit nos  petits écrans avec des dessins d’animation qui font le bonheur des écoliers le mercredi après-midi.  Nous sommes en 1981, Ulysse est téléporté au XXXI siècle. Le dessin animé sera donc Ulysse 31, c’est une coproduction Franco-Japonaise. Le héros homérique doté d’un sabre laser est accompagné de son fils Télémaque, qu’il vient secourir. Celui-ci a été enlevé par des adorateurs du Cyclope. Pilotant le vaisseau Odysseus, Télémaque, Ulysse et leur petit robot rigolo Nono regagnent la terre, poursuivis par la colère d’un Poséidon de l’espace dont la créature s’est faite duper par un Ulysse du futur qui invite Luke Skywalker dans l’épopée homérique. Conflagration des temporalités à propos de laquelle on aimerait entendre François Hartog qui s’est beaucoup penché sur l’œuvre d’Homère dont il est un fin connaisseur pour alimenter  ses régimes d’historicité.

L’écriture musicale se saisit également du poème d’Homère comme un retour aux sources pour en donner des versions plus courtes mais référencées. On pourrait évoquer la chanson de Brassens qui sert de générique au dernier film de Fernandel en 1970 et qui reprend le 1er vers de Joachim du Bellay, substituant l’Anjou à la Provence,  ou s’attarder sur la mise en musique de ce même sonnet des Regrets par Ridan en 2007.

La relecture des aventures d’Ulysse par le groupe pop de Glasgow, Franz Ferdinand parait nettement plus audacieuse. Titre d’ouverture de leur 3ème album, Ulysses rend compte d’un voyage immobile, d’un genre particulier, lié à l’ingestion de quelques pilules d’acide. On peut légitimement y voir une métamorphose hallucinée de la rencontre entre Ulysse et les Lotophages.  D’une efficacité visiblement remarquable pour quitter la terre, Alex Kapranos qui s’approprie ici de façon très synthétique (sans mauvais jeu de mot) le poème homérique nous le certifie : contrairement au dénouement de l’Odyssée, il n’y aura ici pas de retour pour celui qui ingère la pilule qui fait voyager. Une façon de planter pour l’éternité le fils de Laërte dans les brumes colorées des paradis artificiels, hors du temps au delà des frontières du monde connu. Une place qui finalement lui correspond bien.



Well I sit here
Bien, j'étais assis là
Sentimental footsteps
Une démarche aguicheuse
and then a voice said hi, so,
et puis une voix qui dit "salut", alors
So What ya got, what you got this time?
T’as quoi, t’as quoi cette fois-ci ?
Come on let's get High
Allez viens planons
Come on 'lex oh
Allez Alex on y va
What you got next oh,
Tu as quoi ensuite, oh
Walking 25 miles oh,
25 miles de marche
Well I'm Bored
J’en ai marre
I'm Bored
Ras le bol
C'mon lets get High
Allez décollons


C'mon Lets get high
Allez viens planons 
C'mon lets get high
Allez viens planons
High
Haut 

Well I found a new way
J'ai trouvé une nouvelle voie
I found a new way
J'ai trouvé une nouvelle voie
C'mon don't amuse me
Allez ne me fais pas rire
I don't need your sympathy
Je n'ai pas besoin de ta sympathie

LA LA LA LA LA
la la la la
Ulysses
Ulysses
I found a new way
J'ai trouvé une nouvelle route
Well I found a new way baby
J'ai trouvé une nouvelle route chérie.

My Ulysses
Mon Ulysse
My Ulysses
Mon Ulysse
Now, what you want now boy?
Que veux tu maintenant? 
So sinister
Si triste
So sinister
Si triste
But last night was wild
La nuit dernière était pourtant sauvage
Whats the matter there?
C'est quoi le problème ici ?
Feeling kinda anxious?
Tu te sens stressé
That hot blood grow cold
Ce sang chaud s'est glacé

Yeah everyone, everybody knows it
Ouais tout le monde, tout le monde sait
Yeah everyone, everybody knows it
Ouais tout le monde, tout le monde sait
Everybody knows ash
Tout le monde sait ahhh

LA LA LA LA LA
La la la la 
Ulysses
Ulysses
I found a new way
J'ai trouvé une nouvelle route
Well I found a new way baby [x2]
J'ai trouvé une nouvelle route, chérie 

No, no
Non, non
Then suddenly you know
Subitement, tu sais 
You're never going home
Tu ne rentreras jamais chez toi
You're never [x6]
Tu ne rentreras
You're never going home
Tu ne rentreras jamais chez toi
You're not Ulysses
Tu n'es pas Ulysse
Baby
Baby
No, la la la la,
Non, la la la la
You're not Ulysses
Tu n'es pas Ulysse
Baby
Baby
No, la la la la
Non, la la la la

Bibliographie : 

MC. Amouretti, F. Ruzé, Le Monde grec Antique,  Hachette, 1998.
C. Orrieux, P. Schmitt Pantel, Histoire Grecque, Puf, 2005.
F. Hartog, Régimes d'Historicité, Folio Histoire, 2012.
M. Goldring,C. Ní Ríordáin, Irlande, Histoire Société Culture, Autrement 2012.
J. Paris, Joyce, Seuil 1994
Les collections de l'Histoire n°24, La Méditerranée d'Homère, juillet-septembre 2004.




[1] La Liffey est le fleuve qui arrose Dublin.
[2] L’intelligence rusée en grec.
[3] Selon les mots de l’écrivain satirique Lucien, IIème siècle ap. JC.
[4] A. Farnoux, Le'un de plus vieux livres du monde, in collections de l'Histoire n°24.
[5] Parmi les enseignements dispensés on trouvait la grammaire, la rhétorique, les mathématiques, la musique ou encore la philosophie.
[6] Dion Chrysostome, cité dans Que savait-on vraiment d’Homère ? d’A. Farnoux, les collections de l’Histoire Juillet-Septembre 2004.
[7] JB Gaspard et Ansse Villoison en donnent une édition de l’Iliade en 1788.
[8] Héros du Portrait de l’artiste en jeune homme,  Stephen Dedalus est comme un double de Joyce.

dimanche 6 octobre 2013

275. Alt-J : "Taro", 2012.


Gerda Taro, reporter de guerre.


Indochina, Capa jumps Jeep, two feet creep up the road
Indochine, Capa saute d’une Jeep, deux pieds avancent à pas feutrés sur la route
To photo, to record meat lumps and war
Pour photographier, pour enregistrer des morceaux de viande et la guerre
They advance as does his chance – very yellow white flash
Ils avancent tout comme son sort – un flash jaune et blanc
A violent wrench grips mass, rips light, tears limbs like rags
Un mouvement brusque et violent saisit la masse, déchire  la lumière, déchire les membres en lambeaux
Burst so high finally Capa lands
Ejecté si haut, finalement Capa retombe
Mine is a watery pit. Painless with immense distance
La mine est une puits humide. Indolore avec une immense distance
From medic from colleague, friend, enemy, foe, him five yards from his leg, from you Taro
D’un médecin, d'un collègue, ami, ennemi, adversaire, il est à 5 mètres de sa jambe, de toi Taro
Do not spray into eyes – I have sprayed you into my eyes
Ne pas vaporiser dans les yeux – Je t’ai vaporisé dans mes yeux
3:10 pm, Capa pends death, quivers, last rattles, last chokes
3h10 de l’après-midi, Capa est aux seuil de la mort, il frémit, derniers tremblements et sanglots
All colours and cares glaze to grey, shrivelled and stricken to dots
Les couleurs et les soins se vitrifient de gris, se rabougrissent et se réduisent à des pointillés
Left hand grasps what the body grasps not – le photographe est mort
La main gauche saisit ce que le corps ne peut plus saisir – le photographe est mort
3.1415, alive no longer my amour, faded for home May of '54
3.1415, je ne suis plus vivant mon amour, je m’efface jusqu’à chez moi, Mai 1954
Doors open like arms my love. Painless with a great closeness
Des portes ouvertes comme des bras mon amour. Indolore avec une grande intimité
To Capa, to Capa Capa dark after nothing
Pour Capa, pour Capa, Capa le noir et après le néant
Re-united with his leg and with you, Taro
Il retrouve sa jambe et te retrouve toi, Taro

Do not spray into eyes – I have sprayed you into my eyes
Ne pas vaporiser dans les yeux – Je t’ai vaporisé dans mes yeux



C’est sur les bancs de l’université de Leeds dont la scène indie-rock est une des plus active d’Angleterre que s’est formé Alt-J, quator dont le nom évoque un raccourci clavier ce qui est assez astucieux, leur musique se colorant volontiers de quelques nuances électroniques. Disponibles dès 2011, un single permet au groupe de percer. Leur premier album An awsome Wawe sorti en 2012 emballe la critique  autant que le public, et vaut à la jeune formation de décrocher prestigieux Mercury Prize du meilleur album de l’année,  mettant ses pas dans ceux de leur prestigieuse ainée Polly Jean Harvey.

Le groupe Alt-J

A Awsome Wawe  se clôt sur le titre baptisé Taro.  Ce nom, couplé à celui de Capa dans le texte de la chanson nous met sur la piste de la mystérieuse personne qu’il évoque. Il est aussi question de guerre, de mort, de chairs déchiquetées, de bras ouverts en vue de retrouvailles et de flash photographiques un peu blêmes. Taro conte l’histoire d’une longue nuit qui sépara deux individus de façon brutale comme une jambe se sépare d’un corps en sautant sur une mine ; une histoire douloureuse qui s’achève en pleine lumière, bras ouverts et accueillants lorsque les corps déchiquetés sont à nouveau réunis. C’est la trajectoire de deux grands photographes de guerre, Gerda Taro et Franck Capa, brièvement unis, prématurément séparés, passés de l’ombre à la lumière en deux temporalités disjointes qui finirent récemment par s’accorder.


Une femme de l’ombre.

Dans les gradins des arènes d’Espagne, les places à l’ombre sont les plus chères. Gerda Taro, elle, a brièvement connu le soleil écrasant du pays avant de passer le restant du siècle à l’ombre, son travail ne parvenant pas à laisser d’elle des traces suffisantes pour la postérité.

Fauchée à 27 ans dans l’exercice de son métier de photographe de guerre Gerda Taro ses photos avec elles, tombe d’autant plus dans l’oubli, que bon nombre de ses clichés ne sont pas signées de son nom. Ce n’est que depuis quelques années qu’on apprend à la connaître, faisant d’elle une icône en devenir. Son déficit de notoriété posthume peut paraître paradoxal ; en effet, Gerda Taro était non seulement une femme d’une beauté solaire, souvent présentée pompeusement et à tort comme la  « première femme reporter de guerre », mais aussi la compagne libre et talentueuse de Robert Capa. Pourtant cette carte de visite l’a presque desservie, sa brève et pourtant intense existence n’a laissé que des furtives traces.

Gerda Taro à sa machine à écrire,
Fred Stein.
Plusieurs éléments auraient pu rendre totalement fusionnelles les vies et les trajectoires professionnelles des 2 photographes : leurs origines, leur parcours à travers l’Europe meurtrie de l’entre deux guerres redessinée par le traité de Versailles et dans laquelle la montée des régimes autoritaires et de l’antisémitisme obligent de nombreuses personnes à l’exil. Des amis communs, Paris, les avant-gardes intellectuelles et artistiques  qui s’y épanouissent, la découverte de la photographie, la jeunesse et le talent, l’engagement sont autant  de fils qui s’enchevêtrent pour tisser un portrait croisé de deux personnalités flamboyantes. Mais pour que cette grille de lecture soit opérante, il faudrait faire abstraction de la farouche indépendance de l’un et de l’autre. Elle ne l’est donc pas totalement.

Gerda Taro naît en Allemagne, à Stuttgart, en 1910 dans une  famille bourgeoise de confession juive qui a connu l’âge des empires, lorsque ceux-ci occupaient le cœur de l’Europe. Gerda Taro s’appelle, en réalité, Gerta Pohorylle. Ses jeunes années s’écoulent à Liepzig.  Puis, elle se rend à Genève pour ses études. La montée du nazisme et ses fréquentations d’activistes antinazis aiguisent vraisemblablement sa sensibilité politique. Indésirable en Allemagne où sa famille vit toujours, elle trouve refuge à Paris l’année de la prise du pouvoir d’Hitler. Les 6 derniers mois de l’année 33, Gerta vit de petits boulots. Bohême, sa vie frugale ne lui interdit pas la fréquentation des milieux intellectuels et artistiques germanopratins. Elle traîne aussi du côté de Montparnasse, Paris, comme le dit Hemingway qui fréquente les mêmes cercles, est alors une fête[1]
C’est par son amie Ruth Cerf qu’elle rencontre le charismatique Endre Friedmann, juif hongrois, qui a lui aussi fui le cœur tourmenté du vieux continent.  Il quitte d’abord Berlin,  puis Budapest tombée aux mains du binôme Horthy-Gömbos si proche des nazis. A Paris, Endre devient André. Ruth Cerf, qui doit lui servir de modèle pour une campagne publicitaire cède ce jour là sa place à Gerta Porohylle, son amie.

De fil en aiguille, nos deux exilés deviennent plus proches, et intimes. Cela ne suffit pas toutefois à mettre du beurre dans les épinards. Friedman n’est pourtant pas sans travail, l’évolution des techniques photographiques et son talent pour la prise de vue lui assurent de faire régulièrement des reportages. Dans ce Paris artistique bouillonnant, il faut parfois aider le destin d’un petit coup de pouce. Comme une boutade, les amants se créent une nouvelle identité pour les besoins de la profession : Gerta Pohorylle choisit de devenir Gerda Taro (on n’insistera pas ici sur les interprétations farfelues relatives à l’adoption de ce pseudonyme). Elle réinvente une identité pour celui dont elle partage désormais le goût et le talent pour la photographie : André Friedmann passe dans l’ombre. A la lumière de la grande répétition du 2ème conflit mondial qu’est la guerre civile espagnole, il devient Franck Capa, et s’impose d’emblée comme un très grand photographe de guerre.

Capa photographié par Taro durant la guerre d'Espagne.

Photographes de guerre : la pequena rubia, le Rolleiflex et le char fou.

Nos deux associés aux identités réinventées quittent la France à l'été 36 pour couvrir la guerre civile espagnole pour le magazine Vu. Tous les deux proches des milieux communistes en France, ils travaillent aussi ponctuellement pour Regards, magazine illustré, création du PCF dans les années 30, dont les couvertures sont entrées dans l’histoire car souvent réalisées par d’éminents représentants de la photographie d'avant-garde, humaniste et de presse de l’époque. Le travail photographique de Taro est militant et construit l’image d’une Espagne républicaine héroïque dont la victoire sur les troupes de Franco est une évidence. Elle ne photographie d’ailleurs pas l’autre camp celui des phalangistes, ce qui fait sens quant à sa posture de reporter. 

Combattantes Républicaines, G. Taro 1936.
Les poses des combattantes et combattants qu’elle photographie rappellent souvent le travail d’écriture politique par l’image que l’on trouve alors à l’est. Il s’agit d’exalter le courage, l’héroïsme, la force de conviction d’hommes et de femmes du peuple au service d’une cause juste appelée à triompher. 
Combattante à l'entrainement sur la plage, Barcelon 1936 par G. Taro.

En 37, Taro fait un deuxième séjour en Espagne, à Valence,  au moment de la seconde édition du congrès des écrivains pour la défense de la Culture. C’est alors qu’elle fait une première série de photos à la « Capa », si l’on peut dire. Elle fixe sur la pellicule les victimes d’un raid aérien autour de l’hôpital et de la morgue de la ville. La dramaturgie de la situation apparait de façon terrible et éclatante sous l’effet du révélateur chimique. Les photos de Gerda Taro disent ce que Capa a verbalisé dans cet adage qui résume toute sa philosophie adoptée ensuite par de nombreux reporters de guerre : « If your pictures aren't good enough, you're not close enough''[2]

Peu de temps après, Taro suit les combattants républicains sur le front en Andalousie, à Madrid, à Brunete, enfin. Celle qu’on surnomme la pequena rubia est alors encore plus près des combats et des violences de la guerre, dans l’action, aux côtés des soldats. Les photographier pour mieux croire encore à la victoire ?

Cordoue, 1936, G. Taro.


Juillet 37, à Brunete, près de Madrid les républicains sont pourtant mal engagés,  contraints au repli face aux forces franquistes ici relayées par celles de la légion Condor[3]. C’est à la faveur de cette retraite que Gerda Taro trouve la mort happée par un char fou qui la broie alors qu’elle se tient sur le marche-pied d’un autre véhicule. Hospitalisée, et alors que ses chances de survivre s’enfuient, elle s’inquiète semble-t-il encore de l’état de ses appareils et de ses pellicules. C’est le couple Alberti[4], prévenu par téléphone, qui viendra identifier le corps. Le 1er aout Gerda Taro réunit autour de sa sépulture au Père Lachaise la fine fleur de l’intelligentsia communiste soudée autour d’un Capa inconsolable.

La tombe de gerda Taro au Père Lachaise (crédits)

A partir de cet instant, l’étoile de Gerda Taro pâlit au même rythme que celle de son amant devint de plus en plus aveuglante. En effet, tout comme le Guernica de Picasso résume à lui seul la tragédie de la guerre civile espagnole, c’est bien une photo de Capa qui dit la défaite terrible, héroïque, et le sacrifice des soldats républicains. Une photo qui dépasse tous les reportages et dit l’histoire.  A la une de Life, le soldat crucifié en plein combat, le fusil à la main est une des plus fameuse de tous les temps, et sa notoriété a très fermement résisté aux interrogations soulevées à propos de son authenticité[5]. Cela s’explique vraisemblablement par « l’œil » unique que fut Capa armé de son Leica. Il est sur tous les fronts et de tous les conflits, d’aucuns diront que l’on peut lire cette fuite comme un désir d’oubli de Taro dans les poussées d’adrénaline étourdissantes ressenties au plus près du danger. Pourtant, il semble que Bob Capa aimait plus les femmes et le jeu que le fracas des armes. Si cette théorie se vérifie sur la plage d’Omaha la sanglante, à Bastogne, ou  sur le front indochinois, où il se rend dans les années qui suivent le mort de Gerda, elle est moins convaincante lorsqu’il fixe sur un film les scènes d’humiliation de l’épuration - dont les célèbres photos de tondues de Chartres - ou encore celles de la Libération de Paris.

5 septembre 36, Cerro Muriano, près de Cordoue. Photo
de Robert Capa.

Indochina, Capa jumps JeepQuand Capa trouve la mort en sautant sur une mine à la descente de sa jeep qui le transporte sur la piste de Thai-Binh, l’heure de l’éclipse n’est pas encore venue. En dépit de l’évolution des techniques photographiques et des transformations du métier de reporter de guerre dans lequel d’autres grands se distinguent tels James Natchwey à Don Mc Cullin, l’aura de Capa reste inégalée. Est-ce l’engagement ? Est-ce le charisme ? Est-ce le talent ? Est ce l’époque ? Sans doute un savant dosage de chacun de ses ingrédients. Et l’instrument qui permet d’entretenir, de valoriser, et de conserver son travail, la célèbre agence associative Magnum fondée en avril 47 avec Cartier Bresson et David « Chim » Seymour, entre autres.

A cette date, il n’y a déjà plus guère de traces de Taro sur les pellicules.

Un valise pour écrin : Gerda Taro retourne à la lumière.

Gerda Taro, l’alouette de Brunete refait surface en 1994 lorsque Imre Schaber lui consacre tout un ouvrage. Celui-ci sera traduit assez tardivement en France en 2006 sous le titre Gerda Taro, une photographe révolutionnaire dans la guerre d’Espagne. Le livre révèle que le travail de photographe de Taro n’a pas seulement sombré dans l‘oubli du fait de sa vie trop brève. Cette éclipse est  également le résultat d’un faisceau de gestes plus ou moins anodins et conscients qui, empilés, ont occulté la quasi totalité de son travail.

Par exemple, de son vivant, quand elle est l’associée de  Capa, et dans la mesure où ils travaillaient alors pour la même agence, les deux photographes identifiaient bien souvent leurs photos d’un tampon « Capa&Taro » tant et si bien qu’il fut ensuite plus difficile de discerner celles de l’un de celles de l’autre. Au début du conflit, Capa optant pour le Leica et Taro pour le Rolleiflex, il fut un temps possible de différencier leurs clichés respectifs par le format. Hélas, les deux partenaires finirent par multiplier l’usage d’appareils photos similaires tant et si bien que cette solution fit long feu. L’ouvrage de Schaber indique aussi clairement que tous les Capa n’eurent pas le même visage ni la même mansuétude pour Taro. En effet, Cornell Capa, frère de Robert, qui a géré une bonne partie du fond photographique de ce dernier aurait désidentifier volontairement certaines photos de Taro à L’International Center of Photography de New York, rayant son nom pour ne laisser subsister que celui de son frère. Une façon singulière d’entretenir sa gloire posthume…

Mais sur le long chemin de Taro vers la lumière rien n’est simple ni linéaire, c’est aussi ce qui rend son parcours aussi fascinant. En effet, c’est paradoxalement à Cornell Capa que l’on doit son retour sous les projecteurs lorsqu’après des années de recherches infructueuses, il finit par récupérer une valise, transportée au Mexique, sauvée de  la guerre civile espagnole, dans laquelle sont enfermés des négatifs de photos prises durant le conflit. C’est une véritable mine puisque pas moins de 4500 clichés sont conservés là sur des rouleaux de pellicule identifiés un à un
La valise mexicaine de Capa (source @mahj)
4 noms sont inscrits dans cette valise mexicaine : celui de Capa, de Taro, celui de David « Chim » Seymour, un des associés de Capa dans la fondation de Magnum qui était présent durant la guerre d’Espagne et a couvert des fronts communs mais aussi très différents de ceux suivis par ses deux amis (il livre notamment un reportage sur les combattants basques républicains bénispar les prêtres avant de laisser parler les armes assez inoubliable) et enfin celui de Fred Stein. Ami du couple, il est l’auteur d’une série de photos de Gerda défaite de ses attributs de reporter, dans l’intimité sur lesquelles éclate son naturel rayonnant.

Taro par Fred Stein, 1936.











La valise ouverte, les négatifs tirés en planches contacts ou agrandis font le tour du monde. De l’ICP de New York, aux rencontres photographiques d’Arles, puis en Espagne et dernièrement au MAHJ de Paris, le grand public redécouvre non seulement la tragédie espagnole mais peut aussi contempler le talent de Gerda Taro, reporter de guerre morte dans l’exercice de son métier. Son visage et son travail sont désormais sortis de la nuit. Après le déchirure de 37, les retrouvailles de 1954 imaginées par  Alt-J, viennent celles des années 2000, l’exposition de la valise ayant attisé la curiosité, de nombreuses publications[6] permettent enfin mieux connaitre cette femme hors du commun sortie de l’ombre écrasante de R. Capa qui retrouve sa juste place dans l'histoire.



NDLR : Un billet pour Joëlle A. parce que c'est son titre préféré d'Alt-J qui n'a portant rien composé sur Charles le Chauve.
Bibliographie : 

Maspero, L’ombre d’une photographe, Gerda Taro, Seuil 2006
Schaber I., Gerda Taro, une photographe révolutionnaire dans la guerre d’Espagne, éditions du Rocher 2007.

Sur Gerda Taro: 
Denoyelle F., Imre Schaber, Gerda Tardo, Une photographe révolutionnaire dans la guerre d’Espagne, 2006.

Sur Capa et Taro : 
Une série d'articles de presse :  
Dans le Guardian.
Un second dans le Guardian également
Dans le NY times.

Sur Capa : 
Le site de la BNF qui lui consacra une exposition "Capa, connu et inconnu"

Sur la photo et ses évolutions : 
Dans le Guardian encore.

Sur la valise mexicaine : 
Le site lié au MAHJ.
Un compte rendu de l'expo sur l'Histgeoblog.
Sur le site de l'ICP de New York.




[1] E. Hemingway, Paris est une fête, 1973, Gallimard.
[2] « Si vous photos ne sont pas bonnes, c’est que vous n ‘étiez pas assez près.»
[3] La légion Condor est une force aérienne composée d’aviateurs volontaires nazis partis combattre aux côtés des franquistes. C’est cette même légion qui bombarde le village basque de Guernica en avril 1937 provoquant la mort de quelques 1700 civils.
[4] Rafael et Maria Teresa Alberti sa femme, président alors l’Alianza de los Intellectuales Antifascistas à Madrid, ils ont donc croisé Gerda à l’occasion du congrès évoqué plus haut. Il  s’est déplacé de Valence à Madrid.
[5] Il y a eu en effet un double débat récurrent sur le caractère « authentique » de la photo qui est soumis au doute pour ce qui concerne d'une part la recherche de l’identité du soldat et d'autre part le fait que la photo aurait été posée. On trouve très facilement en ligne de nombreux documents attestant de ce débat.
[6] Maspero, L’ombre d’une photographe, Gerda Taro, Seuil 2006
M. Begona et Inaket , Tristes cendres, éditions Cambourakis, 2011