Avec une densité de population inférieure à 30 hab/km², les espaces faiblement peuplés en France occupent près de la moitié du territoire national et regroupent environ 4 millions de personnes. Dans ces espaces, la population réside majoritairement dans de petites villes, villages ou dans un habitat isolé.
Phillip Capper, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Le déclin démographique des campagnes françaises remonte à loin. Il a accompagné la diminution drastique du nombre d'agriculteurs. Le pays connaît un puissant mouvement d'exode rural (1), qui affecte tout particulièrement les régions pauvres de moyenne montagne dès la fin du XIX° siècle. Dans "Chacun
vendrait des grives", Jean-Louis
Murat revient sur le dépeuplement d'un village du Massif Central qui passe de 3900 à 114 habitants entre le début et la fin de la chanson.
Très grand succès de Jean Ferrat , "la montagne" oppose le monde artificiel et frelaté des villes aux terroirs montagnards peuplés d'habitants authentiques. Le chanteur n'y va pas avec le dos de la bêche, opposant les vieux paysans, qui savaient monter "des murettes jusqu'au sommet de la colline", et leurs enfants qui "seront flic ou fonctionnaires / de quoi attendre sans s'en faire que la retraite sonne". Les premiers vivent dans un cadre naturel somptueux, quand les seconds rentrent "dans leur HLM / manger du poulet aux hormones".
Les espaces de faibles densités sont variés. Il peut s'agir de régions d'agriculture productiviste comme la Beauce ou la Champagne. Les très hauts rendements y sont obtenus grâce à une agriculture très mécanisée nécessitant peu de main d’œuvre.
D'autres espaces ruraux sont facilement accessibles depuis une grande aire urbaine, ce qui incite quelques citadins à quitter la ville, dans l'espoir de trouver à la campagne de meilleures qualités de vie du calme, de beaux paysages, un coût de la vie moins élevé. Ainsi Ridan rêve de reconversion et de devenir "agriculteur". "J'en ai ras-le-bol de tout ce béton / J'ai la folie des grands espaces / J'en ai ras-le-bol de tout ce béton / J'ai la folie des grands espaces". (0'50)"Et puis merde! J'ai décidé de vivre loin sur la colline / Vivre seul dans une maison avec la vue sur ma raison / J'préfère vivre pauvre avec mon âme, que vivre riche avec la leur / Et si le blé m'file du bonheur, je ferais p'têt' agriculteur".
Dans le Perche, dans le sud de la Normandie, à environ 2 heures de route de Paris. les villages accueillent désormais de nouveaux habitants venus de la ville. Désignés comme des néo-ruraux, ils contribuent à transformer ces espaces. Parfois, la cohabitation avec les habitants de longue date ne va pas sans confrontation.
En 1977, Michel Delpech révèle l'ambivalence des relations entre citadins et ruraux dans son titre "Loir-et-Cher". Le jeune urbain d'origine rurale est l'objet des railleries de la famille restée aux champs. "Ils me disent (X2) / Tu vis sans jamais voir un cheval, un hibou / Ils me disent / Tu ne viens plus, même pour pêcher un poisson / Tu ne penses plus à nous". Jeanne Cherhal se met dans la peau d'un résident secondaire qui aime la campagne et tout ce qui est "rural" mais de loin ou de manière épisodique, et à condition de ne pas se salir. "D'assez loin c'est joli / La province le samedi / La paroisse l'ensilage / Le purin le village / C'est fermier tiers-état / Paysan mais très sympa / C'est tranquille bien tranquille / Si tranquille trop tranquille / C'est rural bien rural / Si rural trop rural / Touche pas chéri c'est sale". Dans A la campagne, Bénabar moque l'attitude des citadins n'envisageant les terroirs ruraux que comme des espaces récréatifs. "À la campagne on veut de l'authentique / Du feu de cheminée et du produit régional / À la campagne il nous faut du rustique / Un meuble qui n'est pas en bois / Ça nous ruine le moral / À la campagne on dit qu'on voudrait rester / Quitter Paris, le bruit, le stress et la pollution / À la campagne c'est la fête aux clichés / La qualité de vie et le rythme des saisons".
Kent propose; "Allons z'à la campagne". "Allons z'à la campagne (allons z'à la campagne) et oublions Paris (Paris) / Cherchons à la campagne (cherchons à la campagne) le vrai sens de la vie / Dans quelques temps, dès qu'on pourra, quand notre plan-épargne / Sera fini, on se paiera une maison d'campagne".
Un autre type d'espaces de faibles densités est composé des zones de haute et moyenne montagne, parfois enclavées et mal desservies, qu'il s'agisse d'une grande partie du Massif central, des Pyrénées ou des hautes vallées alpines. L'essor des sports d'hiver permet toutefois de créer des emplois dans le stations de ski de haute
montagne. Cependant, ces activités de service (gîtes, restaurants)
restent saisonnières et très dépendantes du climat (enneigement).
Certains espaces de
faibles densités possèdent de solides atouts leur permettant de lutter contre le déclin démographique et la déprise agricole: le calme, les beaux
paysages naturels, un riche patrimoine historique, des produits du
terroir de qualité (fromage, vin...), parfois un climat favorable. Le Lubéron, l'Ardèche, la Drôme, les Cévennes, le Périgord bénéficient ainsi d'un fort héliotropisme. Tous
ces éléments permettent parfois le maintien ou la création d'emplois
sur place. Le tourisme vert attire de nombreux visiteurs en Périgord, dans le Lot ou le Cantal. Jean-Louis Murat décrit mi-amusé, mi-affligé, l'arrivée des estivant dans leur super "camping à la ferme". "Le paysan vient en tracteur / Nous chercher je te jure / C'est vraiment la folie / Des gens charmants qui vous / Accueillent dans leur famille / Devine pour quoi, pour qui / Cool, super cool / C'est le camping, / Camping à la ferme".
Artisan d'un Ploucstarap hexagonal, MC Circulaire dresse un portrait au vitriol de la Vendée rurale, dont il est originaire. La misère, l'ennui, l'alcoolisme règnent en maître dans "Demain c'est trop tard". "T"façon tout l'monde s'en branle, on est la France oubliée / Dans mon quartier y'a jamais eu de MJC! / Pourtant la misère est là, j't'assure qu'elle est bien réelle / Elle s'cantonne pas qu'dans les banlieues, elle est universelle / Combien de familles au chômdu qui survivent grâce aux allocs / Y'a plus de darons alcooliques qu'en cure de désintox / L'Etat nous laisse dans not'merde, et verra plus tard / On est qu'une bande de crevards gouvernée par des bâtards / On est pas la France qui squatte les halls, mais les arrêts d'car/ Et ici-bas on sait bien que demain c'est trop tard."
Tous les espaces de faibles densités ne tirent pas leur épingle du jeu. Le terme hyper rural désigne ainsi les territoires isolés, très peu peuplés, les plus éloignés des villes importantes. Les contraintes naturelles (relief, climat), l'enclavement (peu de routes, zones blanches), le vieillissement de la population affectent ces territoires. Devenus répulsifs, ils subissent la fermeture des commerces, la désertification médicale et la disparition des services publics. Les rares jeunes du coin partent vers les villes pour y suivre des études supérieures ou parce qu'elles offrent davantage de perspectives d'emplois. Dans ces conditions, ces campagnes se dépeuplent toujours plus, entraînant la disparitions des derniers services. La Poste, le commerce, l'école ferment les uns après les autres. Les habitants de ces espaces ont alors le sentiment de compter pour quantité négligeable. Gauvain Sers, originaire de la Creuse, se fait le porte-parole de ces "oubliés", dans une chanson narrant la fermeture d'une école.
Découvert sur internet grâce au morceau "Marly-Gomont", Kamini dépeint son quotidien dans ce village de l'Aisne, en Thiérache. La rareté des services y représente une gêne considérable pour les habitants. Le départ à la retraite de médecins non remplacés transforme ces territoires en déserts médicaux. Ainsi le rappeur ne peut que constater: "Dans les p'tits patelins / Faut pas être cardiaque / Ah ouais, sinon t'es mal / Faut traverser vingt villages / En tout cinquante bornes pour trouver un hôpital / Que dalle / Là-bas y a rien / C'est des pâtures".
Ces territoires connaissent alors un abandon progressif des activités, notamment agricoles. Les terres ne sont alors plus cultivées, les logements demeurent inhabités, la population continue de diminuer. David Lafore:"Petit village" (1'49")
Originaire du Lauragais (Montgiscard à 25 km de Toulouse), Yous MC décrit son environnement dans "la colline d'en face". "J'viens chroniquer les steppes anonymes et discrètes /Je vois que la verdure prospère du haut de ma colline / Viens dans mon Lauragais, ses plaines à la folie s'y prêtent / Je vois qu'elles ont que de l'air pur, mais austère, à t'offrir / Tu croiseras personne de Villeneuve à Pompertuzat / Ni belle gosse, ni caisse, ni restau / le pousse en l'air on s'enfonce dans les profondeurs rurales / Une odeur de bête morte dans le fossé plus bas". Il rappe: "Le pousse en l'air, on s'enfonce dans les profondeurs rurales". De fait, les habitants de ces espaces se doivent d'être motorisés car pour trouver un emploi et le conserver, il faut parcourir de nombreux kilomètres et passer beaucoup de temps sur la route. Cette dépendance à la voiture explique la colère suscitée par la diminution de la vitesse de circulation autorisée de 90 à 80 km/h lors du surgissement du phénomène gilets jaunes.
Terminons avec "la
diagonale du vide", le beau
morceau poétique que Bertrand Burgalat a consacré aux espaces de faibles densités. Le chanteur nous invite à ne pas voir seulement dans ces territoires des vides, dépourvus de signal ou de connexion. "Une bande de territoire à faible densité / Des bases de loisir / Et des rideaux de fer / Un silence absolu / Sauf le bruit de mes pas".
Notes:
1. C'est en 1931 que, pour la première fois, la population française devient majoritairement urbaine.
Ce billet est aussi disponible en version podcast:
Sources:
A. Benoît Coquard:"Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin", La Découverte, 2019
B. Jean-Laurent Cassely et Jérôme Fourquet:"La France sous nos yeux", Le Seuil, 2021
C. Lorraine de Foucher:"Le rap des champs", Le Monde, 1er décembre 2017
Une aire urbaine est un espace continu qui se compose d'une ville-centre, de ses banlieues immédiates et d'une couronne périurbaine. La ville se caractérise par une densité importante de l'habitat et une population nombreuse. Elle est le lieu d'échanges, de flux de personnes, de marchandises.
Aujourd'hui en France, 85% de la population vit dans des espaces urbains, même si les villes ne recouvrent que 20% du territoire. Ce phénomène de concentration des populations dans les villes (urbanisation) profite particulièrement aux métropoles qui concentrent les populations, les activités spécialisées et les richesses. On parle ainsi de métropolisation.
[Ce billet en version podcast > ]
Les métropoles sont marquées par un rythme de vie frénétique, plus ou moins supporté par ses habitants. Grand Corps Malade, qui se définit comme un "Enfant de la ville", apprécie. "Je
me sens chez moi à Saint-Denis, quand y’a plein de monde sur les quais /
Je me sens chez moi à Belleville ou dans le métro New-yorkais /
Pourtant j’ai bien conscience qu’il faut être sacrément taré / Pour
aimer dormir coincé dans 35 mètres carrés / Mais j’ai des explications,
y’a tout mon passé dans ce bordel"
Les métropoles organisent le territoire qu'elles dominent. 35% des Français vivent dans l'une des dix premières aires urbaines. Ces métropoles ont un rayonnement économique important et concentrent les emplois les plus qualifiés, les sièges sociaux d'entreprises, les réseaux de transport et les activités de recherche-développement. L'accès aux services y est facile comme le concède Fabe dans "Si tu rêves de la métropole" "Si
tu rêves de stress, de bourse, de course à la promotion / De magasins
tout-par, de supermarchés pour des commissions / De superstars, de
caviar et si la tour Eiffel t'appelle, prends des ailes / Ici t'auras
tout ce que tu veux et même encore plus
Taxi, métro, R.E.R, bus, train, t'en rates un t'en / as un dans les
5mn / Un bus dans les 10mn, à l'arrivée des gens qui luttent /
Mouvement de foule, tout le monde court mais combien savent pourquoi ?
"
Une métropole de rang mondial ne dort jamais totalement. "Il est cinq heures, Paris s'éveille" chantée par Jacques Dutronc et écrite par Claude Lanzmann, propose une
description de la capitale à l'aube. Si les abattoirs de la Villette
n'existent plus, la frénésie d'activités reste bel et bien d'actualité. "Les banlieusards sont dans les gares / À la Villette, on tranche le lard / Paris by night, regagne les cars / Les boulangers font des bâtards / Il est cinq heures / Paris s'éveille"
Les principales métropoles de l'hexagone ont fait l'objet de chansons hommages de la part de chanteurs natifs ou en tout cas attachés à une ville de cœur. Quelques exemples. Renaud est "amoureux de Paname". Avec "Je suis Marseille", le collectif 13 organisé, représenté ici par Shurik'n, clame son amour de la cité phocéenne.> "Mars tous les coups partent, ville jugée coupable. / Ce rap, c'est la soupape (ouais), Notre-Dame nous garde. On parle pas de quota, diversité incroyable. / (...) C'est elle [Marseille] qui régit nos âmes, toile de fond de nos vies. Vas-y, traitre-nous de sauvage, une mère connaît ses petits. Plus il en viendra, plus il y en aura sur le parvis. Tu sais ce qu'on dit, blason brandi, c'est reparti."
Avec "Lyon presqu'île", Biolay nous propose une émouvante visite de sa ville d'adolescence. La tour crayon, les gares de Perrache et , la place Bellecour sont au rdv. "le point du jour, la statue d'or, la tour en stylo-bille / Lyon, presqu'île / Il y a une gare morne et l'autre fière d'aller jusqu'aux sports d'hiver / C'est comme si j'étais parti, parti hier / Et puis la statue du Roi Soleil sur la grand-place éternelle / Des belles cours gorgées, gorgées, gorgées de soleil"
Le Lyon de Benjamin Biolay.
Dans "ô Toulouse", ode à la cité gasconne, Nourago fait rouler les r, évoquant tour à tour le canal du midi, la brique rouge des Minimes, l'église saint-Sernin, le rouge et noir du stade toulousain, le Capitole, les hauts buildings et les avions qui ronflent gros.
Parmi les métropoles importantes qui structurent l'espace, et non citées précédemment, il ne faudrait pas oublier Lille, Bordeaux, Nice, Nantes, Strasbourg, Rennes ou encore Montpellier.
Les aires urbaines sont constituées de trois types d'espaces bien spécifiques. "Dans ma ville on traîne" d'Orelsan propose une expédition à Caen. Dès l'intro du morceau, il identifie les éléments constitutifs de l'aire urbaine. "Dans ma ville on traîne, entre le béton, les plaines / Dans les rues pavées du centre où tous les magasins ferment / On passe les week-ends dans les zones industrielles / Dans les zones pavillonnaires où les baraques sont les mêmes".
La ville-centre concentre le coeur historique avec ses monuments anciens, mais aussi les activités et services (commerces, administrations, etc...). Le prix du m² y atteint des sommets, ce qui participe à un phénomène de gentrification, chassant du cœur des villes les classes populaires. Thomas Dutronc décrit ce processus dans son titre "J'aime plus Paris"/ "Passé le périph / Les pauvres hères / N'ont pas le bon gout / D'être millionnaire / Pour ces parias / La ville lumière / C'est tout au bout / Du RER / Y a plus de titi / Mais des minets / Paris sous cloche / Ça me gavroche / Il est fini le pari d'Audiard / Mais aujourd'hui, voir celui d'Hédiard"
Bistanclaque revient pour sa part sur la métamorphose de la "Croix-Rousse" à Lyon. La spéculation foncière chasse les classes populaires du quartier historique des canuts, les ouvriers de la soie. Sous l'effet de l'embourgeoisement rapide, le quartier se transforme et perd ainsi son âme. "Et la ville bourgeoise / Te grignote les pieds (/ Cette ville te toise / Te met ans ses papiers / Te réduit au silence / Te refait la façade (…) Bienvenu à la croix rousse / Est-ce la dernière secousse et l’ennui à nos trousses… / Et chacun sa Croix Rousse"
Deuxième élément constitutif de l'aire urbaine, les banlieues accueillent une part importante de la population urbaine dans des pavillons ou des logements collectifs. Au
cours des décennies 1950-1960, l’État aménageur a engagé une politique
volontariste de grands travaux. La banlieue se hérisse de logements
collectifs appelés grands ensembles. En comparaison des logements
vétustes d'avant-guerre, les nouveaux logements font rêver. Bécaud nous
en livre une description idyllique. "A
l´escalier 6, bloc 21, / J´habite un très chouette appartement / Que
mon père, si tout marche bien, / Aura payé en moins de vingt ans. / On a
le confort au maximum, / Un ascenseur et un´ sall´ de bain. / On a la
télé, le téléphone / Et la vue sur Paris, au lointain."
La piètre qualité de construction, le délabrement rapide de quartiers mal raccordés au centre-ville font rapidement de ces zones des repoussoirs, tout juste bonnes à accueillir les activités nécessitant beaucoup d'espace : aéroports, centres commerciaux, usines, dont se déleste la ville-centre. Dans "banlieue rouge", Renaud dépeint le quotidien monotone d'une habitante de ces quartiers. "Elle habite quelque part / Dans une banlieue rouge / Mais elle vit nulle part / Y a jamais rien qui bouge / Pour elle la banlieue c'est toujours la zone / Même si au fond d'ses yeux y a un peu d'sable jaune / Elle travaille tous les jours / Elle a un super boulot / Sur l'parking de Carrefour / Elle ramasse les chariots / Le week-end c'est l'enfer / Quand tous ces parigots / Viennent remplir l'coffre arrière / D'leur 504 Peugeot"
Pour les habitants des banlieues cossues de l'ouest parisien, les problèmes sont d'une autre nature. "Auteuil-Neuilly-Passy". "Hé mec / Je me présente / Je m'appelle Charles-Henri Du Pré / J'habite à Neuilly / Dans un quartier 'et alors paumé / Je suis fils unique / Dans un hôtel particulier / C'est la croix, la bannière / Pour me sustenter. / Pas un Arabe du coin / Ni un Euromarché / Auteuil, Neuilly Passy: tel est notre ghetto".
Troisième composante de l'aire urbaine: la couronne périurbaine. De nombreux citadins s'installent aujourd'hui à la périphérie de la métropole car les prix en centre-ville sont chers et les logements dépourvus de jardins et souvent petits. Le déplacement des citadins vers les espaces ruraux proches des villes se nomme la périurbanisation. Ce phénomène entraîne un étalement urbain, soit une extension de la ville qui progresse au détriment de l'espace rural alentour.
La périurbanisation a de nombreuses conséquences. Les Français habitent de plus en plus loin de leur lieu de travail ce qui provoque une augmentation des mobilités pendulaires. L'utilisation de la voiture est généralisée ce qui entraîne pollution et embouteillages. L'étalement urbain provoque la disparition des terres agricoles. Il implique aussi la construction d'équipements coûteux (routes, éclairages, gaz, eau) pour répondre aux besoins de nouveaux habitants. "La maison près de la fontaine" chantée par Nino Ferrer est rattrapée par la périurbanisation. "La maison près des HLM / A fait place à l'usine / Et au supermarché / Les arbres ont disparu, mais ça sent l'hydrogène sulfuré / L'essence".
La périurbanisation contribue à l'artificialisation et à la bétonisation des entrées de villes toutes plus moches les unes que les autres. Cet état de fait inspire à Dominique A le morceau "Rendez nous la lumière". "On voit des autoroutes, des hangars, des marchés / De grandes enseignes rouges et des parkings bondés / On voit des paysages qui ne ressemblent à rien / Qui se ressemblent tous et qui n'ont pas de fin"
Ceux qui vient dans la couronne périurbaine portent un jugement plus nuancé sur ces espaces. "Chaque week-end", Diziz la Peste et Alpéacha accueillent leurs amis, font chauffer les barbecues et s'ambiancent sur de la bonne musique, en dévorant des plats . [« Le soleil se couche sur la zone pavillonnaire / On est assis sur le toit, et y’a du bonheur dans l’air»]. Pour Liz Van Deuq, il y a une vie dans "les banlieues pavillonnaires" après dix heures du soir. "Fini le chant des tondeuses, la pelouse en est radieuse. Le vent joue à la balançoire. Il est l'heure des arroseurs, des clapotis au trottoir. Il y a une vie dans les banlieues pavillonnaires après 10 heures le soir."
En conclusion, si la population française est aujourd'hui largement citadine, la croissance urbaine s'avère inégale. Les villes du grand ouest et du sud du territoire sont les plus attractives car le cadre de vie y est perçu comme agréable et car elles profitent du développement d'activités dynamiques. Les villes du nord et de l'est de la France connaissent une croissance plus faible. Dominique A:" Je suis une ville" de Dominique donne la parole à une de ces villes rétrécissantes. (début) "Je suis une ville dont beaucoup sont partis / Enfin pas tous encore mais ça se rétrécit / Il reste celui-là qui ne se voit pas ailleurs / Celui-là qui s’y voit mais à qui ça fait peur / Et celle-là qui ne sait plus, qui est trop abrutie / Qui ne sait pas où elle est ou qui se croit partie"
Les activités humaines - transport, industrie, agriculture, déforestation, habitation - utilisent massivement des énergies fossiles (1), contribuant à émettre beaucoup de dioxyde de carbone (CO²), de méthane (CH4), de protoxyde d'azote (N2O) dans l'atmosphère. Ces derniers engendrent uneffet de serre additionnel, contribuant à l'augmentation de la température de l’airet desocéans. Les perturbations provoquées sur le cycle de l’eau ont des conséquences multiples, comme la recrudescence des sécheresses, crues, incendies, cyclones toujours plus intenses. (2)
Le climat n'a cessé de se transformer et d'évoluer au cours de l'histoire, mais depuis l'entrée dans l'anthropocène, les modifications tiennent du bouleversement, en raison de leur rapidité et de leur acuité. Ces modifications sont observées à la loupe par les scientifiques mandatés par l'ONU depuis 1988 dans le cadre du GIEC. Les observations attestent d'un réchauffement avec l'entrée dans l'Age industriel (+ 0,6 °C au XXe
siècle) et une accélération de celui-ci depuis les années 1970 (en
moyenne + 0,17 °C par décennie). Sur tous les continents, les glaciers fondent de manière accélérée, tout comme la banquise arctique. La masse des calottes glaciaires du Groenland et de l'Antarctique diminue également. Dans ces conditions, la mer est montée d'une quinzaine de centimètres en un siècle.
Les spécialistes alertent sur
les multiples conséquences du réchauffement, avec, entre autres,
la disparition de nombreuses espèces. Dans les océans,
qui absorbent un quart du Co², la dissolution du gaz contribue à
l'acidification et à la baisse du pH, rendant difficile la formation des
coquilles de micro-organismesà
la base de la chaîne alimentaire. Ainsi, la raréfaction du zooplancton
et du phytoplancton risquent de fragiliser la biodiversité marine. Pour les humains, les implications sont immenses. Prenons quelques exemples:
> Au Bangladesh, la montée des eaux et ses corollaires (inondations, érosion littorale) contraignent des milliers de familles à déménager à l'intérieur des terres ou dans des zones protégées. Une nouvelle catégorie de migrants, qualifiés de "climatiques", voit ainsi le jour.
>Les îles basses (Kiribati, Marshall) et les atolls risquent la submersion. Or, 4 millions de personnes y vivent.
>Dans le Sahel et en Afrique australe, le réchauffement accroît la sécheresse et la désertification d'une zone déjà très aride.
>Les épisodes caniculaires de plus en plus intenses affectent régulièrement 30% de la population mondiale, et dégradent la santé de millions de personnes.
> En Californie, Australie, Indonésie, mais aussi en Sibérie ou en Amazonie brésilienne, chaleur et sécheresse accrues provoquent une recrudescence des méga-feux, encore aggravés par la déforestation.
NASA’s Scientific Visualization Studio, Key and Title by uploader (Eric Fisk), via Wikimedia Commons
La prise de conscience du réchauffement climatique au sein de la communauté internationale apparaît dans les années 1970/1980
et s'inscrit dans un contexte plus général de réflexion sur les risques
environnementaux engendrés par le modèle de croissance des sociétés
industrielles. 1988 voit la création du Groupe d'experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat. Des scientifiques sont chargés d'étudier le changement climatique, ses causes, ses effets et les stratégies pour l'atténuer. En 1992, le sommet de la Terre de Rio constitue un tournant important. Pour la première fois, les États s'engagent dans des actions concrètes contre le réchauffement par la tenue régulière de Conférences des parties ou COP. Le protocole de Kyoto de 1997 aboutit aux premières mesures contraignantes de réduction des émissions de GES. Signé par 195 États, la COP21 de Paris en 2015 fixe un cadre universel de coopération internationale pour limiter le
réchauffement climatique. L'accord fixe un objectif global : une limitation du réchauffement mondial entre 1,5 °C et 2 °C d'ici 2100. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres
et beaucoup de gros pollueurs se contentent de parapher l'accord, sans
que la promesse ne soit suivie d'effet. Moins de 10 % des pays signataires respectent les objectifs qu'ils se sont assignés!
U.S. Forest Service Los Padres National Forest photograph of smoke plume by Sergio Mora (San Diego Regional Fire Foundation). Story by Adam Voiland., Public domain, via Wikimedia Commons
La gouvernance climatique implique désormais des acteurs diversifiés :
acteurs institutionnels (États, grandes métropoles organisées en C40,
groupes d'États comme les États insulaires directement concernés par la
montée des eaux), acteurs non institutionnels (FMN, ONG, présentes et
réactives lors des sommets pour le climat), institutions
multilatérales (FMI et Banque mondiale pour le financement), syndicats, entreprises, pouvoirs locaux, scientifiques, chercheurs et experts... Ce système de pilotage, inclusif et représentatif, connaît de nombreux obstacles liés aux
difficultés à changer de modèle économique et de consommation, ainsi qu'aux inégalités de développement immense à l'échelle planétaire. L'absence de mise en œuvre d'une politique globale efficace de lutte contre le réchauffement climatique est aussi liée à l'accession ou la perpétuation au pouvoir de dictateurs et de populistes dans des États continents, peu soucieux de préserver les ressources naturelles (États-Unis de Trump, Russie de Poutine, Brésil de Bolsonaro, Chine de Xi Jinping...). Or les dérèglements n'affectent pas
de la même manière les habitants de la Terre. Incommodés par une chaleur
excessive, certains allument leur clim' quand d'autres se réfugient à l'ombre des ponts. La vulnérabilité des États face au réchauffement dépend largement du niveau de développement. En Asie du Sud, en Afrique subsaharienne et en Amérique latine, les catastrophes climatiques sont d'autant plus dévastatrices qu'elles se combinent à la pauvreté et à l'absence d'infrastructures de secours et de santé. Cet état de fait s'avère particulièrement injuste, dans la mesure où ces États, qui ne produisent que peu de gaz à effet de serre, subissent les conséquences des émissions massives des pays les plus développés (Chine, États-Unis, Union européenne, Russie, Japon).
Désormais, seuls les crétins congénitaux (c'est pas de leur faute) ou les ultraconservateurs patentés (eux n'ont aucune excuse) contestent encore la réalité de l'augmentation des températures terrestres. Problème, les climatosceptiques sont nombreux et souvent très influents ou puissants. A peine élu, Donald Trump avait fait disparaître toute référence au réchauffement sur le site internet officiel de la Maison Blanche. En cassant le thermomètre, les climatosceptiques croient conjurer un phénomène qu'ils présentent comme une théorie infondée ou une opinion parmi d'autres. Ils contestent la réalité globale du réchauffement ou n'acceptent de l'envisager que comme l'un des
épisodes multiséculaires des variations climatiques. Ce faisant, ils nient la notion d'anthropocène. Des
questionnements demeurent sur les solutions les plus efficaces, mais le
déni du réchauffement est désormais impossible. La succession des
rapports alarmistes du GIEC, fondés sur des observations scientifiques
et des relevés climatiques, ne laissent aucune place au doute:
la banquise fond, la mer monte, tout comme les niveaux de CO² dans
l'atmosphère...
Les engagements pris lors des COP restent largement lettre morte, au grand dam de sociétés fortement mobilisées. Dans de nombreux pays, la jeunesse sonne le tocsin et appelle de ses vœux des engagements concrets et immédiats.
Un combat porte mieux quand il est incarné. A la rentrée 2018, une jeune Suédoise de 15 ans, Greta Thunberg, débute une grève de l'école pour le climat. Elle est rejointe par d'autres élèves inquiets pour l'avenir la planète. Bientôt l'initiative se mondialise. Deux-cent-soixante-dix villes à travers le monde accueillent des "marches pour le climat". En l’espace de quelques mois, Greta devient une icône planétaire et la porte-parole de millions de jeunes qui veulent faire de demain un monde meilleur, en tout cas "moins pire".
Anders Hellberg, Anders Hellberg, Wikimedia
A l'invitation d'institutions ou de dirigeants politiques, la jeune activiste multiplie les prises de paroles d'ampleur: à la conférence de Katowice sur le climat (COP 24), au Forum économique mondial de Davos, devant les parlements européen, britannique et français... Le 23 septembre 2019, à l'invitation d'Antonio Guterres, secrétaire général de l'ONU, Greta prononce un discours lors du sommet Action climat organisé avant l'Assemblée générale annuelle des Nations unies. D'un ton rageur et d'une voix plaintive, la jeune femme y interpelle les dirigeants de la planète, dont l'inaction contribue à aggraver le changement climatique:
"Ce n'est pas normal. Je ne devrais pas être ici, mais à l'école de l'autre coté de l'océan. Et pourtant vous venez nous demander, à nous les jeunes, d'espérer. Comment osez-vous? Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos mots creux. Et encore, je fais partie des plus chanceux !
Des gens souffrent, des gens meurent, des écosystèmes entiers s'effondrent. Nous sommes au début d'une extinction de masse. Et tout ce dont vous parlez c'est d'argent, du conte de fées d'une croissance éternelle. Comment osez-vous? Depuis plus de 30 ans, la science est parfaitement claire. Comment osez-vous encore regarder ailleurs ? Vous venez ici pour dire que vous faites assez, alors que les politiques et les actions nécessaires sont inexistantes.Vous dites que vous nous entendez et que vous comprenez l'urgence,
mais peu importe que je sois triste ou énervée, je ne veux pas
croire à cela. Car si vous comprenez vraiment la situation, tout en continuant
d'échouer à agir, alors vous êtes mauvais, et je refuse de croire que vous l'êtes. (...)
Vous nous laissez tomber. Mais les jeunes commencent à voir votre
trahison. Les yeux de toutes les générations futures sont tournés vers
vous. Et si vous décidez de nous laisser tomber, je vous le dis : nous
ne vous pardonnerons jamais ! Nous ne vous laisserons pas vous en
sortir. Nous mettons une limite, ici et maintenant : le monde se
réveille et le changement arrive, que cela vous plaise ou non. Merci !"
Le discours a un retentissement médiatique immense. Taxée de "prophétesse en culottes courtes", de "gourou apocalyptique", la jeune femme a de nombreux détracteurs. "Pour ceux que la crise climatique dérange, les synthèses du GIEC sont également plus difficiles à attaquer. Greta offre en revanche une cible de choix pour remettre en question la thématique du réchauffement. (...) Là où le GIEC propose une gamme de scénarios, la militante fait résonner plus nettement la menace de la catastrophe", rappelle André Gunthert. Parmi les militants écologistes, l'action de Thunberg suscite parfois de vives critiques. La personnalisation de la lutte serait contreproductive. On lui reproche d'être un objet marketing, en partie instrumentalisé par les tenants du greenwashing. D'autres louent au contraire "l'effet Greta", cette capacité de la Suédoise à mettre la question du réchauffement climatique au centre des débats. Pour André Gunthert, "Voir Greta en nouvelle Méduse, c’est faire l’expérience de l’effroi – non devant la messagère, mais face à son message. Or, cette trouille est bien la première étape de la confrontation à une crise dont nul ne perçoit l’issue – que Greta Thunberg a elle-même traversé. Sa détermination suggère que la perspective de l’effondrement n’implique pas de baisser les bras. Au contraire." (source A)
L'hypermédiatisation transforme Thunberg en égérie de la lutte contre le réchauffement et en figure de la pop culture. Les mots de Greta se déclinent en musique comme le prouvent les multiples déclinaisons du discours à la sauce death metal , dance, symphonique ou n'importe quoi. La version la plus fameuse est sans doute celle du DJ britannique Fatboy Slim. Le 4 octobre 2019, lors d'un concert donné à Gateshead au Royaume-Uni, il adapte son tube planétaire Right Here, Right Now aux urgences de l'heure. La nouvelle mouture du morceau insère le discours de la militante suédoise en arrière plan de la boucle musicale.
C°: Le changement climatique anthropique est devenu un sujet permanent des négociations multilatérales, mais l'absence de freinage de la croissance à moyen terme ou de remise en question du productivisme, laissent mal augurer de l'avenir. Le changement n'est pas pour ici ni maintenant.
Notes:
1. Les énergies fossiles sont le charbon, le pétrole et le gaz naturel, principalement utilisés dans les bâtiments, les transports et l'industrie. Ces énergies émettent du CO² lors de la combustion.
2. Les cyclones sont alimentés par l'énergie des eaux chaudes à la surface
des océans. Leur puissance augmente à cause du changement climatique.
Sécheresses et canicules alimentent, quant à elles, des méga-feux.
Sources:
A. "Greta, un air de fin du monde", L'image sociale, le cahier de recherche d'André Gunthert.
B. Emilie Aubry et Frank Tétart: "Le Dessous des Cartes. le monde mis à nu.", Tallandier, Arte éditions, 2021
Aurélien Cotentin naît en août 1982 à Alençon. A 16 ans, il déménage avec sa famille à Caen. Après des études de management, le jeune homme se lance dans le rap en tant qu'Orelsan. Beaucoup de ses titres insistent sur la dépression et le sentiment de mal-être qui affectent une frange non négligeable de la jeunesse française.
Avec "Dans ma ville on traîne », le rappeur propose une description de sa ville de Caen. L'intérêt principal du titre est de rappeler qu'un espace géographique, avant d'être un objet d'étude, reste surtout un lieu de vie, que l'on habite. Le rappeur énumère ses souvenirs d'enfant, d'adolescent, d'étudiant. Ce faisant, il raconte SA ville. Il associe chaque action passée au lieu où elle s'est déroulée. "On a traîné dans les rues, tagué sur les murs, skaté dans les parcs, dormi dans les squares / Vomi dans les bars, dansé dans les boîtes, fumé dans les squats, chanté dans les stades".
Orelsan propose ici une immersion dans les différents espaces constitutifs de l'aire urbaine caennaise. Sa visite est incarnée, nourrie par ses expériences, ses souvenirs, bons ou mauvais. Dans ce billet, nous lui emboîtons le pas à la découverte de l'aire urbaine caennaise.
La ville-centre concentre les services (commerces, administrations, loisirs, transports, éducation) et les monuments anciens. Au Moyen-Age, Caen connaît un grand essor, avec la constitution du duché de Normandie. En son centre s'élève le château ducal érigé par Guillaume le Conquérant vers 1060. "Le chateau, ses douves" occupent un vaste espace entre le centre-ville et l'université. Les Caennais s'y promènent volontiers, entretenant les légendes urbaines les plus farfelues. Caen possède un très riche patrimoine architectural qui lui vaut parfois le surnom de "ville aux cent clochers" (comme sa rivale Rouen). Citons, parmi d'autres merveilles, les abbatiales Saint-Etienne (abbaye aux Hommes) et de la Trinité (abbaye aux Dames), les églises Saint-Pierre, Saint-Nicolas, Saint-Sauveur...
Big Pilou / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/2.0)
"Dans les rues pavées du centre, (...) tous les magasins ferment". Comme dans la plupart des villes françaises, cette vacance commerciale s'explique par les baux exorbitants pratiqués et la concurrence des grandes zones commerciales de la proche banlieue. A l'heure de fermeture des bureaux et des commerces, le centre ville semble se vider. "Après 22 heures, tu ne croises plus de gens." Le trafic, la trépidation sonore des activités diurnes disparaissent soudain. "T'entendras qu'les flics et l'bruit du vent". Pourtant, en dépit des apparences, le centre reste un espace récréatif, un lieu de fêtes. Quand les cols blancs et employés de bureaux regagnent leurs pénates, ils cèdent la place aux "mecs de la fac en troisième mi-temps", qui vont se terminer "dans les quelques bars qui servent encore. / Où y'a des clopes et des Anglais ivre-morts". Le rappeur connaît bien ces heures vides de la nuit où le temps semble se suspendre sous l'effet de l'alcool. Il répète à trois reprises: "J'ai tellement traîné dans les rues d'Caen / Avec une bouteille où tout l'monde a bu dedans / Entre deux mondes en suspens / Criminelle, la façon dont j'tuais l'temps". Dans la chaleur de la nuit, une faune interlope prend possession des lieux. Les "clochards dont tout l'monde connaît les noms", fréquentent l'épicerie de nuit (l'épicerie des Quatrans). Dans "un coin perdu" - la presqu'île entre l'Orne et le canal - "les filles se prostituent au milieu des grues". La visite guidée de Caen par Orelsan ne ressemble décidément pas à celle de l'office du tourisme. Point de Mémorial ici, mais des alcoolos, des clochards célestes et "Gigi" qui s'ouvrent "les veines à coups d'tesson". Dans la ville-centre, l'extrême pauvreté côtoie la richesse car c'est aussi ici que "les bourges font les courses" dans des magasins devant lesquels "les punks mendient".
Service de la ville de Caen / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)
Malgré
le processus de gentrification à l’œuvre, malgré la disparition de
nombreux commerces, la ville-centre reste le cœur battant de l'aire
urbaine. "J'ai fait des mariages, des enterrements / dans les mosquées, les églises et les temples" se remémore le rappeur. Parce qu'on y trouve une très grande diversité de fonctions et de services, parce qu'elle concentre les emplois et attire la main d’œuvre, elle polarise l'espace. Elle bénéficie d'ailleurs d'une excellente accessibilité grâce à des infrastructures de transports denses et diversifiées. Un aéroport, une gare LGV, des autoroutes assurent la desserte de la ville. Dans son titre, Orelsan mentionne aussi le tramway, le périph', le canal, le port (de plaisance), les bus qui relient Ouistreham où il est possible de prendre un Ferry pour l'Angleterre.
* "Tu t'réveilleras sur les bords de la ville."
Mondeville 2. Ikmo-ned / CC BY-SA
S'endormir dans le tram et se réveiller au terminus, c'est être aux limites de la ville, en banlieue, là où les zones commerciales sortirent de terre au cours des décennies 1970, 1980. Dans les banlieues se trouvent en effet les activités qui prennent beaucoup de place: les zones commerciales, industrielles, d'activités ou artisanales... Là, en lisière de la ville-centre, juste à côté du périph', "les centres commerciaux sont énormes". Dans les temples de la consommation moderne, "on passait les samedis en famille (...), même quand on avait que dalle à acheter", se souvient Orelsan. Les marges de la ville-centre, la proche banlieue accueillent également une part importante de la population urbaine dans des pavillons ou des logements collectifs. Là,"tu peux voir les grandes tours des quartiers", "où l'architecte a cru faire un truc bien" mais s'est souvent raté. Les Zones Urbaines Sensibles de La Grâce de Dieu, La Guérinière, La Pierre Heuzé, Hérouville Est (Le Val, Le Grand Parc, Les Belles Portes), les quartiers de Champagne ou du Chemin Vert concentrent les difficultés sociales. Mal raccordées au centre, ces cités s'apparentent à des espaces de relégation, témoignages de la ségrégation socio-spatiale qui affecte aussi les grandes aires urbaines. "Si j'rappais pas, j'y serais jamais allé / Parce qu'on s'mélange pas tant qu'ça, là d'où j'viens", note ce rejeton de la classe moyenne qu'est Orelsan.
Roi.dagobert / CC BY-SA
La banlieue est aussi l'espace d'installation des grandes industries dévoreuses d'espaces. "Si tu vois d'la fumée (...) / C'est qu'dans les usines pas très loin / On s'calcine, on s'abîme, on fait du carburant pour la machine". Les principales industries de l'agglomération toujours en activité se situent au nord et à l'est de Caen: usines Renault Trucks ou Renault Véhicules Industrielles à Blainville, sur la presqu'île entre l'Orne et le canal, PSA à Cormelles-le-Royal... Sur cette commune, l'usine Moulinex produisait de petits appareils électro-ménagers. Après une longue bataille judiciaire, elle ferma ses portes en 2001, mettant sur le carreau 3 000 salariés. De 1917 à 1993, à Colombelles, les ouvriers de la Société Métallurgique de Normandie produisaient de l'acier, jusqu'à la délocalisation en Chine. L'ancienne tour réfrigérante (photo ci-contre) témoigne du riche passé industriel de la région, mais aussi de sa désindustrialisation avancée. Le "chaudron" est devenu une friche et ne fume plus.
* "Près des baraques pavillonnaires où les baraques sont les mêmes." Au delà des grandes tours des quartiers, des usines et des centres commerciaux, "y'a des champs, y'a plus rien". Rien hormis "des pavillons rectilignes / Où on pense à c'que pense la voisine / Où on passe les dimanches en famille / Où on fabrique du blanc fragile". Le manque de logements adaptés, les prix exorbitants de l'immobilier, le besoin de nature et la révolution des transports ont incité de nombreux citadins à s'installer dans les couronnes périurbaines dont l'extension spatiale se poursuit au gré des opportunités foncières. Cette périurbanisation entraîne donc un phénomène d'étalement urbain. Dans les zones pavillonnaires, les maisons sont construites en série suivant des plans identiques. Bien que parfois relativement éloignées de la ville-centre, les communes de la couronne péri-urbaines restent dépendantes de la ville-centre dans la mesure où au moins 40 % de la population ayant un emploi continue d'y travailler. En journée, les lotissements sont vidés d'une grande partie de leurs habitants partis au boulot "en ville". Le soir, ces derniers rentrent chez eux. Ces migrations pendulaires impriment donc des pulsations bien particulières au sein de l'aire urbaine.
* Métropole Caen la Mer.
La balade touche à sa fin. La concentration
des populations et des activités diverses et spécialisées assurent
à la métropole caennaise une aire d'influence régionale, contrariée cependant par la proximité de la capitale. Il n'empêche que de nombreux jeunes bas-normands ("les mecs de la fac") poursuivent leurs études à l'université de Caen. Les malades, quant à eux, se font soigner au CHU. "L'hôpital qu'on voit d'partout"
est un bâtiment monstrueux de 83 mètres de haut construit avec autant
de fantaisie que les immeubles staliniens moscovites de l'après-guerre.
Caen se situe à quelques kilomètres de la Manche, un littoral touristique très fréquenté. Des "bus (...) t'emmènent à la mer en moins d'vingt minutes".
Les Anglais viennent en nombre en raison de la proximité
géographique et de la présence de Ferry assurant la traversée. Depuis la
côte, "tu vois l'Angleterre derrière la brume"... Enfin à condition de croire aux légendes urbaines. Les grandes et belles plages normandes attirent également de nombreux
touristes franciliens dont Orelsan se souvient qu'ils n'étaient guère charitables. "Où les Parisiens nous trouvaient tellement nuls." Caen et sa région ont été durement éprouvées par les combats du débarquement. Le rappeur y fait d'ailleurs référence lorsqu'il décrit le centre-ville vidé de ses habitants. "Après vingt-deux heures, tu croises plus d'gens / Comme si on était encore sous les bombardements."
C°: A l'issue de cette promenade caennaise, on peut constater qu'Orelsan entretient un rapport ambivalent avec sa ville. "Parler du beau temps serait mal regarder le ciel". Orelsan insiste sur l'humidité du climat océanique caennais et son ineffable "crachin normand". Ces ondées drues, mais peu denses font dire à Orelsan que sa ville n'est "même pas foutue d'pleuvoir correctement". Mais dans le même temps, il constate:"J'peux pas la quitter, pourtant, j'passe mon temps à cracher dessus (...)/ J'la déteste autant qu'je l'aime, sûrement parce qu'on est pareils." Le rappeur a usé ses fonds de culottes dans les rues de Caen. Il se souvient des "avions en papier" qu'il jetait du pont avec mamie Jeannine, mais aussi de ses aventures adolescentes. Tous ces souvenirs expliquent sans doute son attachement à la ville. "À chaque fois qu'ils détruisent un bâtiment / Ils effacent une partie d'mon passé".
Dans ma ville on traîne.
Dans ma ville on traîne, entre le béton, les plaines
Dans les rues pavées du centre où tous les magasins ferment On passe les weekends dans les zones industrielles Près des zones pavillonnaires où les baraques sont les mêmes Ma ville est comme la première copine que j'ai jamais eue J'peux pas la quitter, pourtant, j'passe mon temps à cracher dessus Parler du beau temps serait mal regarder le ciel J'la déteste autant qu'je l'aime, sûrement parce qu'on est pareils On a traîné dans les rues, tagué sur les murs, skaté dans les parcs, dormi dans les squares Vomi dans les bars, dansé dans les boîtes, fumé dans les squats, chanté dans les stades Traîné dans les rues, tagué sur les murs, skaté dans les parcs, dormi dans les squares Vomi dans les bars, dansé dans les boîtes, fumé dans les squats, chanté dans les stades
J'ai tellement traîné dans les rues d'Caen Avec une bouteille où tout l'monde a bu dedans Entre deux mondes en suspens Criminelle, la façon dont j'tuais l'temps (X3)
Après vingt-deux heures, tu croises plus d'gens Comme si on était encore sous les bombardements T'entendras qu'les flics et l'bruit du vent Quelques mecs de la fac en troisième mi-temps Qui devraient pas trop s'approcher du bord Quand ils vont s'terminer sur le port Dans les quelques bars qui servent encore Où y'a des clopes et des Anglais ivre-morts Cinq heures du mat' La queue dans les kebabs en sortie d'boîte Tu peux prendre une pita ou prendre une droite Ou alors tu peux prendre le premier tram Et, si jamais tu t'endors Tu t'réveilleras sur les bords de la ville Là où les centres commerciaux sont énormes Où on passait les samedis en famille Où j'aimais tellement m'balader Même quand on avait que dalle à acheter You-hou, ouais Le caddie des parents ralentit devant Pizza Del Arte Pas loin du magasin d'jouets Où j'tirais des chevaliers Près du pont où ma grand-mère m'emmenait Lancer des avions en papier Où tu peux voir les grandes tours des quartiers Où l'architecte a cru faire un truc bien Si j'rappais pas, j'y serais jamais allé Parce qu'on s'mélange pas tant qu'ça, là d'où j'viens Après, y'a des champs, y'a plus rien Si tu vois d'la fumée quand tu reviens C'est qu'dans les usines pas très loin On s'calcine, on s'abîme, on fait du carburant pour la machine À côté des pavillons rectilignes Où on pense à c'que pense la voisine Où on passe les dimanches en famille Où on fabrique du blanc fragile Longe le canal, prends l'périph' T'arrives à la salle où j'ai raté des lay-ups décisifs Pas loin d'un coin perdu Où les filles se prostituent au milieu des grues Là où y'a les bus Qui t'emmènent à la mer en moins d'vingt minutes Où les Parisiens nous trouvaient tellement nuls Où tu vois l'Angleterre derrière la brume Passe devant l'hôpital qu'on voit d'partout Pour nous rappeler qu'on y passera tous Et tu seras d'retour en ville Où les bourges font les courses et les punks mendient Où y'a des clochards dont tout l'monde connaît les noms J'ai vu Gigi s'ouvrir les veines à coups d'tesson Devant l'épicerie, celle qu'est toujours ouverte Près du château, ses douves et ses légendes urbaines J'ai fait des mariages, des enterrements Dans les mosquées, les églises et les temples Sous un crachin normand Elle est même pas foutue d'pleuvoir correctement Ma ville aux cent clochers À chaque fois qu'ils détruisent un bâtiment Ils effacent une partie d'mon passé”
Ci-dessus: le Caen d'Orelsan.
Sources:
- Le formidable travail réalisé par Denis Sestier avec une de ses classes a été une grande source d'inspiration pour rédiger ce billet. A partir des paroles de la chanson, l'auteur propose ce croquis. . Merci Denis!
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.