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vendredi 31 mai 2024

Quand les mods, sapés comme jamais, donnaient un coup de fouet à la pop anglaise.

Angleterre, début des sixties, la jeunesse britannique cherche à s'émanciper de la pesante tutelle parentale, arborant de nouvelles tenues vestimentaires, se déplaçant sur des scooters customisés et carburant aux amphétamines. Ils se délectent des musiques noires américaines, avant, pour certains d'entre eux, de former leurs propres groupesCe sont les mods, dont Peter Meaden, manager des Who, définit l'état d'esprit comme "un mode de vie propre dans des circonstances difficiles." (source C p 1721) 


A la fin des années 1950, à une époque où le Royaume-Uni a définitivement tourné le dos aux années de disette de l'après-guerre, quelques jeunes anglais s'encanaillent dans les caves enfumées. Ils ne jurent que par le modern jazz. Ces "modernistes" (d'où l'on tirera l'abréviation "mods") se veulent élitistes, un brin snobs. Ils soignent leur apparence, cherchant à être aussi élégants que leurs modèles: Miles Davis ou Chet Baker. Il faut alors avoir de l'allure et être cool. Les premiers mods en tant que tels, apparaissent quelques années plus tard, dans les quartiers de l'Est londonien. Ces rejetons de la classe ouvrière vouent un culte aux musiques afro-américaines. Chez eux, le modern jazz est supplanté par le rythm and blues, la soul ou le bluebeat jamaïcain, des musiques au rythme binaire, propices à la danse. Un exemple avec le "Bar tender blues"de Laurel Aitken.

L'entrée dans l'air de la consommation transforme le monde de la musique avec l'essor des 45 et 33 tours. Les teenagers disposent alors d'un petit pécule qui leur permet d'acquérir disques et instruments.  

The Who en 1965. KRLA Beat/Beat Publications, Inc., Public domain, via Wikimedia Commons
 

Ces jeunes prolos attachent la plus grande attention à leur mise, écumant les boutiques de Carnaby Street pour y dégoter costumes italiens, chemises Ben Sherman, polos Fred Perry, cravates fines, jeans Levi's, desert boots effilées. Pour ne pas abimer leur tenue, ils se glissent dans des parkas militaires enveloppantes. Le tout est d'adopter une posture désinvolte, cool, de se démarquer, en refusant toute forme d'assignation sociale et surtout être vu, admiré. Leurs habits, élégants et chers, masquent leurs origines ouvrières, mais permettent de se façonner un style.  Sur le sujet, le morceau le plus marquant reste "Dedicated follower of fashion" des Kinks, satire douce amère de la folie consumériste des victimes de la mode. " On le cherche ici, on le cherche là / Ses tenues sont voyantes, mais jamais classiques / Comme sa vie en dépend, il achète ce qu'il y a de mieux / Car c'est un suiveur de mode dévoué / Et quand il fait ses petits tours / Dans les boutiques de Londres / Il poursuit avidement les dernières modes et tendances / Car c'est un suiveur de mode dévoué"

 

The face est celui qui donne le ton, le mod le plus en vue que l'on admire, qui sait dégoter les bons habits et précéder les tendances de la mode. Les détracteurs homophobes des mods raillent l'intérêt porté par les garçons mods aux fringues. Peter Meaden, le manager des Who écrit une chanson sur la mode intitulée "Zoot suit". «Je suis le mec le plus branché en ville. Et je vais te dire pourquoi. / Je suis le mieux sapé, y'a qu'à voir ma cravate effilée / Et pour vous affranchir, je vais vous expliquer / Les quelques petites règles que doit respecter le mec le plus classe.» 

Le style de vie mod est aussi un moyen de dépasser le système de classes. Profitant d'une période de plein emploi, et afin de gagner l'argent nécessaire à leur dispendieux mode de vie, les mods s'emploient dans les métiers de services qui se développent alors, comme employés de bureaux ou de banques. Le week-end, juchés sur leurs scooters chromés, Vespa ou Lambretta, largement customisés, les jeunes dandys sillonnent la ville. Le soir venu, ils se rendent dans les coffee bars et les clubs tels que le Flamingo et la Discotheque à Soho, le GoldHawk Club, The Scene à Ham Yard, le Twisted Wheel à Manchester. On n'y sert pas d'alcool aux mineurs. Peu importe, pour tenir jusqu'au bout de la nuit, les mods carburent aux amphétamines : Purple Hearts, French Blues et autres Black Bombers. "Here come the nice" des Small Faces, véritable hymne au speed, témoigne de la consommation effrénée de produits stupéfiants.

Small Faces en 1965. Press Records, Public domain, via Wikimedia Commons

Les mods vouent une sainte haine aux rockers et aux Teds. Ces derniers cultivent une attitude rebelle. Coiffés d'une banane, portant le blouson noir à la manière de leur idole Gene Vincent, ils se déplacent en bandes sur de grosses motos. Mods et rockers s'affrontent dans le cadre de batailles rangées comme à Brighton, le 18 mai 1964. L'opposition de styles entre les deux groupes est largement exagérée par le presse. (1) La médiatisation des mods fait que l'esprit originel du courant échappe rapidement à ses initiateurs, pour devenir l'étendard d'une grande partie de la jeunesse anglaise, quitte à en trahir l'identité initiale. Le mouvement se diffuse bientôt à tout le pays, attirant à Londres de nombreux jeunes provinciaux, forgeant au passage la légende du swinging London (2) et inspirant aux Kinks "Dandy", satire douce amère d'une jeunesse frivole.

Dans le sillage des Beatles, des dizaines de groupes apparaissent. Cette explosion juvénile donne à la musique populaire un regain de vitalité. Les formations se réclament alors moins du rock'n'roll que du rythm and blues. Les premiers mods ne s'intéressent d'ailleurs d'abord pas aux groupes anglais, incapables de produire, selon eux, autre chose que des reprises molles de la Motown, et incapables d'approcher le son brut d'un Junior Walker (exemple avec "roadrunner"). Certains Britanniques, tels que Georgie Fame and the Blue Flames, tentent de relever le gant. Dans son antre du Flamingo, l'organiste, encouragé par son public jamaïcain, intègre à ses sets les dernières sorties de ska diffusées en Angleterre par le label Blue Beat ("Yeh yeh").

Les mods préfèrent aller à la source, en dénichant les vinyles les plus rares (qu'ils désignent grâce aux numéros de matrice et non au titre). Néanmoins, c'est dans le sillage des mods que des groupes britanniques au son sale et électrique, influencés par les musiques afro-américaines, se constituent, contribuant à damer le pion à la domination américaine. Exemple avec le Spencer Davis Group. La voix puissante de Steve Winwood, associée au son abrasif de l'orgue Hammond, permettent d'obtenir des succès marquants, très influencés par les musiques jamaïcaines. Exemple avec "Keep on running"


Le phénomène mod témoigne de l'affirmation des teenagers, qui forment bientôt un marché prometteur. Des émissions de télé comme Ready, Steady, Go! à partir de 1963 répondent aux attentes d'une jeunesse en quête de nouveaux sons et de nouvelles danses. Le vendredi soir, les groupes à la mode viennent y jouer en direct devant un parterre d'adolescents déchaînés, tandis que la présentatrice Cathy McGowan ajoute une pointe d'enthousiasme bienvenue. La chanson du générique est un tube du moment et change donc environ tous les six mois. Un des plus fameux est le titre "Anyway, anyhow, anywhere" des Who, parfait concentré d'insolence envoyé à la face des adultes. "Rien ne peut m'arrêter, pas même les portes fermées" chante Roger Daltrey. Jusqu'en 1967, les radios pirates (Radio Caroline ou Radio London), émettant depuis des bateaux qui mouillaient en dehors des eaux territoriales anglaises, participent à leur manière à la diffusion des musiques mods.

Les Who s'imposent comme LE groupe Mod phare. Initialement connus sous le nom de High Numbers, les musiciens sentent le soufre, notamment en raison de la sauvagerie de leurs prestations scéniques. Devant un mur d'amplis, agressifs, arrogants, teigneux, généralement sous speed, ils paraissent incontrôlables. Le déhanché, l'énergie et la puissance vocale de Roger Daltrey, qui use du fil de son micro comme d'un lasso, galvanisent le public. Tiré à quatre épingles, Pete Townshend n'a d'yeux que pour sa guitare, dont il joue en dessinant de grands moulinets avec sa main droite. Après ce rituel fort en riffs, à l'issue des concerts, il n'hésite pas à fracasser son instrument sur les enceintes. À la batterie, Keith Moon déploie une virtuosité rarement atteinte, multipliant breaks et roulements. Les teenagers s'identifient aux compositions de Townshend, dont les paroles témoignent du mal-être d'une jeunesse en colère, insistant sur les frustrations adolescentes et l'incompréhension entre les générations. "J'espère mourir avant de devenir vieux" ("Hope I die before I get old"), clame-t-il sur My generation. Au fil des ans, les albums des Who deviennent de plus en plus ambitieux, contribuant à populariser l'idée de concept album tournant autour d'un thème dramatique unique. C'est le cas de l'opéra rock Tommy qui paraît en 1969. L'histoire est à dormir debout, mais les compositions terrassent l'auditeur.



Dans le sillage des Who, les Small Faces s'imposent comme le groupe culte du circuit des clubs. La formation est fondée en 1964 par le chanteur Steve Mariott et le bassiste Ronni Lane, passionnés l'un et l'autre de musique soul. Le premier est un chanteur a la voix rauque et puissante. En 1967, alors que le mouvement mod a tendance à se désagréger sous l'influence de la musique psychédélique, les composition des Faces portent témoignage de ces expérimentations sonores. Les textes se font surréalistes, introspectifs, méditatifs ou simplement burlesques, comme sur "Itchycoo Park" ou "Lazy sunday afternoon", dans lequel Mariott pousse son accent cockney au maximum.

 

Si les Kinks (les "tordus") ne se réclament pas du courant mod, ils n'en partagent pas moins avec lui de nombreuses affinités, ne serait-ce que vestimentaires. Fondés en 1963 par deux frères, Ray et Dave Davies, les Kinks s'inscrivent d'abord dans la vague du rythm and blues britannique. En 1964, un riff de guitare légendaire, associé à une progression harmonique de plus en plus soutenue font de "You really got me" un véritable hymne. Ray Davies, compositeur surdoué, passe maître dans l'art de raconter les vies ordinaires, les petits plaisirs de l'existence, glissant toujours dans ses paroles une bonne dose d'autodérision.

Kinks en 1964. Publisher: The State Register-Journal newspaper, Public domain, via Wikimedia Commons
 

Parmi les secondes lames du courant, nous pouvons citer The Action, un groupe du nord de Londres, produit George Martin, le producteur des Beatles. Les musiciens proposent une relecture des tubes de la Motown à la sauce mod comme sur "I'll keep on holding on" des Marvelettes. Reg King, le chanteur, possède une superbe voix. En quelques mois, le groupe enregistre une série de 45 tours remarquables, comme le psychédélique Shadows and Reflections. La sous-culture mod s'exporte comme le prouve The Easybeats, un groupe de Sidney. En 1966, ils décrochent la timbale avec l'extraordinaire Friday on my mind. Sur Good Times, Steve Marriott des Small Faces vient prêter main forte aux Australiens. Citons enfin la pop excentrique de The Creation ("making time"). 


A partir de 1966, alors que le courant s'essouffle, les hard mods entendent revenir aux origines du mouvement. Adeptes des musiques noires, ils s'inspirent du style des rude boys jamaïcains, arborant lunettes noires et chapeau pork pie. (3) Néanmoins, le mouvement périclite. LSD et marijuana supplantent le speed, tandis que la vague psychédélique portée par les hippies contribue également au déclin du courant mod. Cette scène survit néanmoins plus longtemps dans le nord de l'Angleterre autour des clubs soul tels le Casino à Wigan ou le Torch à Stoke. En 1979, on assiste même à un revival mod dans le sillage de The Jam, dont le troisième album s'intitule d'ailleurs All the mod cons ("tout le confort moderne"). Paul Weller, chanteur et leader du groupe, parvient à faire une synthèse entre l'urgence punk et les mélodies soul comme sur Down in the tubestation at midnight. La même année, les Who publient Quadrophenia, un opéra rock racontant l'histoire du mouvement mod au travers des aventures de Jimmy le Mod. 


Si le mouvement mod n'a guère duré, l'empreinte laissée est profonde. Ses adeptes ont cultivé une fière identité prolétarienne, profondément marquée par l'insularité britannique. Certes, le revival mod ne dure guère, mais des groupes apparus bien plus tard tels qu'Oasis, Blur ou The Coral témoignent de la persistance et du profond enracinement de ce mouvement au sein de la culture musicale britannique.

Notes:

1. Le film Quadrophenia, tiré en 1979 du concept album des Who, renforce le mythe en mélangeant fiction et réalité. 

2. Les créateurs de mode londoniens (Mary Quant) s'inspirent des innovations stylistiques des mods pour alimenter le goût du jour.

3. Peu à peu, le hard mod devient le skinhead avec rangers, jeans avec le bas retourné, chemise rayée, bretelles et cheveux ras.


Sources:
A. Neuvième épisode de la série de David Herschel "Histoire du rock" consacré aux Mod's.

B. "Génération Mods : au nom du style", émission Juke-Box sur France Culture

C. Yves Bigot et Mischka Assayas: "Mod" dans le tome II du Nouveau Dictionnaire du rock, éditions Robert Laffont, 2014.

D. Paolo Hewitt : "Mods, une anthologie : speed, vespas & rythm'n'blues", 2011, Editions Payot & Rivages.

E. Documentaire Mods vs rockers de Kamel diffusé sur Arte.

dimanche 31 janvier 2021

Dans les années 1960, "le dimanche à Orly", on décollait aussi depuis les terrasses.

Le 24 février 1961, devant 2 500 spectateurs, le général de Gaulle inaugure en grande pompe le nouvel aérogare d'Orly. Lyrique, le président de la République exalte le savoir-faire de l’industrie aéronautique nationale. “En inventant, en répandant, les Caravelles, les Mirages, les Alouettes etc., nous aidons l'Homme à se servir du ciel.” L’heure est à la fierté nationale: "Dans l'ère industrielle, notre pays s'aperçoit que toutes les limites s'éloignent, qu'il a en lui toutes les sources de la puissance et du rayonnement et qu'il peut se transformer au point d'être l'un des plus jeunes et des plus grands. Orly nous a, ce matin, confirmé dans cette certitude". Pour de Gaulle, l'aéroport flambant neuf atteste de la puissance française dans le monde. Au moment où l'Empire colonial se délite, il témoigne également de la volonté de recentrer l'ambition nationale sur l'hexagone. La France des Trente glorieuses entend prendre sa revanche sur la guerre et entrer de plain pied dans la modernité.

HZ, Public domain, via Wikimedia Commons
*Un déluge de luxe et de modernité.

En 1961, le nouvel Orly est plus grand aéroport d’Europe, le quatrième au monde. (1) Ses 1 600 hectares représentent un sixième de la superficie de Paris! L'édifice offre un espace à la fois classique et neuf avec l’utilisation combinée de matériaux traditionnels ou modernes: marbre, serpentine, acier inoxydable, travertin, émaillite, verre securit, béton armé, formica, plastique, linoleum, buflon, isover et  surtout aluminium doré, le fameux "Blond orly" ... L'aéroport allie esthétique et fonctionnalité.

Henri Vicariot, l’architecte en charge de la construction, se rend à plusieurs reprises aux Etats-Unis pour y puiser l'inspiration et peaufine son projet pendant dix ans. Il faut encore quatre années de travaux pharaoniques pour que l'aérogare ne sorte de terre. Pour ce faire, on dévie la nationale 7 de son trajet romain pour la faire passer sous l'édifice. Ceci permet non seulement de desservir les lieux, mais aussi d'en rendre l'accès très spectaculaire avec une arrivée frontale des voies qui semblent fusionner avec l'aérogare. On a "une composition qui doit être vécue de manière cinétique, par la vitesse, par l'automobile et avec ce lien très très étroit entre l'avènement de l'automobile et l'émergence de l'aviation comme transport civil, (...) un moyen de transport prometteur." (source C: Nathalie Roseau)

L'aérogare est une longue barre très sobre, dotée, côté piste, d'une trame vitrée en façade. Devant le bâtiment, un bassin d’eau scintillante sert de terrain de jeu à des cygnes majestueux dont on a pris soin de rogner les ailes. Encadrant la pièce d’eau, des carrés de pelouses dominés par d’élégants réverbères balisent le chemin vers l’entrée, dont les portes automatiques s’effacent comme par magie devant les visiteurs. Les premiers escalators installés en France, les ascenseurs rapides, permettent de prendre de la hauteur pour contempler par les grandes baies vitrées les avions de ligne qui s’ébattent sur le tarmac. Une quinzaine de lustres en aluminium doré rehaussent le faux plafond bleu ciel. La lumière rentre à flots dans le grand hall; un bassin alimenté par une cascade y recrée une ambiance bucolique. Pour les installations du Terminal, Vicariot s'est entouré de grands talents (Jean-André Motte, Jean Prouvé, André Renou) qui popularisent le mobilier international, privilégiant une esthétique fonctionnaliste et épurée. Les annonces, prononcées d'une voix suave, bercent les voyageurs grâce à une sonorisation chuchotante diffusée par 3 000 hauts-parleurs. Cette fameuse "voix d'Or(ly)" inspirera beaucoup l'univers de la radio.

Joop van Bilsen / Anefo, CC0, via Wikimedia Commons
*Aéroville.

Orly s'inscrit dans une nouvelle conception architecturale des infrastructures de transports. Ainsi, entre 1960 et 1965, une nouvelle typologie d’aéroports émerge dans les grandes capitales européennes et américaines (Londres, Berlin, New-York). On cherche alors à intégrer en un seul bâtiment toute une série d’activités urbaines. L’idée est non seulement de promouvoir le transport aérien, mais aussi d’attirer les visiteurs à Orly. C'est la consécration de l'utopie aéroville, un espace où l’on peut vivre en autarcie avec restaurants de luxe, antiquaires, bijoutiers, parfumeurs, cinéma, hôtel, oratoire pouvant se prêter à tous les cultes, salle de jeux, photographe, centre médical, pharmacie, supermarché Félix Potin, coiffeur, teinturier, confiseur, cordonnier, poste, banque... (2) Toutes ces activités de service ou commerciales permettent aux autorités aéroportuaires d'engranger des recettes en plus de celles réalisées grâce au trafic passager. 

*Destination touristique.

Un écriteau apostrophe les usagers du métro ou les automobilistes empruntant la Nationale 7: « Visitez Orly ». Ça marche! L'aéroport devient une attraction qui figure dans l'Officiel des spectacles. De 1963 à 1966, avec trois à quatre millions de visiteurs par an, il devient le monument le plus visité de France, devant le château de Versailles ou la tour Eiffel! Contre la somme modique de 50 centimes, puis 1 franc, on  accède aux terrasses grâce à des tickets de quais que l'on poinçonne dans des bornes d'accès. D'ici, les accompagnateurs peuvent dire au revoir aux passagers en partance ou tout simplement contempler les avions à réaction pendant des heures. Des speakers commentent l'arrivée et le départ de tel ou tel avion ou mentionnent la présence d'un passager de marque sur un vol. Depuis les terrasses, les promeneurs ne manquent pas de redescendre dans l'aérogare pour en admirer le lustre architectural, faire les boutiques ou se restaurer dans un des six restaurants de la place, dont le plus côté se nomme “Les trois soleils”.

*Admirer le ballet des avions sur le tarmac.

La visite ne coûte (presque) rien et permet de s’évader. Regarder les avions décoller ou atterrir, c’est déjà un peu voyager, ne serait-ce que par procuration. On vient admirer les avions à réaction et leurs constantes transformations: Caravelles, Alouettes, Mirages, Boeing, A 747...  Lors de la construction d’Orly Sud, seule une élite économique ou médiatique utilise l’avion. L’atterrissage d’une vedette suscite l’effervescence et donne lieu à des reportages télévisés qui entretiennent la fascination pour l'endroit. “Orly est encore dans une époque où, effectivement, le transport aérien reste réservé à une élite, aux stars, etc. Et Orly correspond aussi à une forme de publicisation du transport aérien. La majorité des visiteurs qui viennent à Orly ne prendront pas l'avion, mais ils viendront voir effectivement à la fois le spectacle aérien, mais aussi le spectacle de l'aéroport”, constate l’historienne Nathalie Roseau. (source B) Le bâtiment sert aussi de lieu de tournage à une quarantaine de films dont  L'homme de Rio, Le cave se rebiffe, Playtime, La Jetée

 

Bernard GARNIER - Collection Privée © 2008 (CC-BY-NC-ND 3.0)



*Le dimanche à Orly.

Un tel lieu ne pouvait laisser paroliers et chanteurs indifférents. Le plus célèbre des morceaux consacrés à l'aéroport reste le Dimanche à Orly de Gilbert Bécaud, en 1963. Les paroles de Pierre Delanoë dépeignent le quotidien d’un jeune banlieusard vivant avec ses parents dans un appartement flambant neuf d'une HLM. Les loisirs manquent dans les grands ensembles. Le jeune homme s'ennuie, notamment le dimanche, seul jour de la semaine où l’on peut prendre du temps pour soi ou son appartement. En vertu d’une répartition des tâches alors très sexuée, la mère du narrateur range, quand son père regarde le sport à la télévision. Dans ces conditions, le fils s'échappe pour fuir les monotones tracasseries dominicales. « Je m'en vais le dimanche à Orly. / Sur l'aéroport, on voit s'envoler / Des avions pour tous les pays. / Pour l'après-midi, j'ai de quoi rêver. » Il s'offre ainsi une sorte de parenthèse enchantée, loin de la frénésie habituelle. L'aéroport et ses volatiles métalliques charrient alors tout un imaginaire susceptible d'alimenter rêves et phantasmes. «Quand le soir je retrouve mon lit / J'entends les Boeings chanter là-haut / Je les aime mes oiseaux de nuit / Et j'irai les retrouver bientôt». Admirer les avions permet de prendre un peu de hauteur, du recul, se décentrer et contempler de très haut sa vie, dans "le bloc 21" ou ailleurs. "Oui j'irai dimanche à Orly / Sur l'aéroport, on voit s'envoler / Des avions pour tous les pays / Pour toute une vie, y a de quoi rêver / Un jour, de là-haut, le bloc 21 / Ne sera plus qu'un tout, tout petit point." La construction du morceau vient renforcer le propos. La chanson débute tambour battant, le narrateur y présente son cadre de vie sur des rythmes effrénés dont "Monsieur 100 000 volts" raffole. Soudain, le tempo se ralentit. La caresse des balais sur les cymbales, les volutes sonores de l'orgue hammond, l'entrée des voix éthérées d'un chœur féminin créent une ambiance planante correspondant aux rêveries contemplatives du narrateur posté sur les terrasses. La frénésie rythmique reprend le temps du deuxième couplet dans le lequel il est question de la banalité du quotidien. Puis, de nouveau, le narrateur reprend de la hauteur, imposant un ralentissement de tempo. 

 

En 1977, l'aéroport inspire à Jacques Brel Orly dont les paroles narrent la séparation d'un couple. Déchirante et mélancolique, la chanson semble l'antithèse du titre de Bécaud auquel Brel fait néanmoins un clin d’œil dans le refrain: "La vie ne fait pas de cadeau / Et, nom de Dieu, c'est triste / Orly, le dimanche, / Avec ou sans Bécaud! "Sur un ton badin, Jean-Roger Caussimon chante quant à lui Orly-Bar. Le narrateur s'installe confortablement à une table et observe ce qui l'entoure. "La vie est en suspens, le temps est ralenti / Un mur de plexiglas est là qui nous isole / Un Boeing silencieux descend et atterrit / Comme sur du velours, un jet roule et s'envole / Flèche vers le soleil, il perce le ciel gris." A l'approche du départ, l'anxiété grimpe chez l'aviophobe. Aussi pour se donner du courage, rien de tel que de se jeter quelques verres derrière la cravate. "Moi, je suis fataliste et respire à mon aise / Mais les doubles whiskies, ça aide à voyager." Enfin, Jeanne Moreau interprète Minuit-Orly dont les paroles et la musique de Serge Rezvani célèbrent "l'ère du jet". "Minuit Orly, c'est l'heure des adieux / Déjà les jets intercontinentaux / Au loin crachent leurs feux / Sur les pistes géantes / C'est l'heure des adieux."

 * La fin des dimanches à Orly.

La massification du trafic contribue à la banalisation du transport aérien. "Conçu à l'origine pour des avions à hélices, Orly est dès son inauguration condamnée à la saturation. Il était impossible pour les concepteurs de l'aéroport d'envisager le boom du trafic (...). En 1965, on prévoit un trafic de 23 millions de passagers pour Paris en 1980, quatre ans plus tard celui-ci est estimé à quarante millions." (source D) Aussi, pour répondre à la hausse du nombre de passagers, l'Aéroport de Paris fait-il édifier Orly Ouest (1971) et lance le chantier de Roissy, dont l'inauguration en 1974 marque la fin de son devancier comme principal aéroport de la capitale. Alors que les passagers sont toujours plus nombreux, les simples visiteurs désertent au contraire l'aérogare. L'excitation de la découverte des nouveaux avions s'émousse. Depuis 1975 et la tentative d’attentat perpétrée par le terroriste Carlos, il n’est plus possible de contempler les oiseaux d’acier depuis les terrasses d’Orly. Des filtres, des barrières, des clôtures cherchent à empêcher les attroupements et à assurer une sécurité optimale. L'augmentation du trafic aérien implique enfin de traiter des flux de voyageurs. Dans ces conditions, les autorités aéroportuaires privilégient les passagers aux simples visiteurs qui ne sont plus vraiment les bienvenus comme en attestent la suppression des terrasses et la mise en place de parkings payants. Désormais les dimanches, plus d'Orly, on reste au lit...


 

"A Orly le dimanche, les parents ne mènent plus les enfants voir les avions en partance. Les escalators qu'ils s'amusaient à remonter à l'envers ne débouchent plus sur la mezzanine des passagers en transit, mais dans un McDo qui s'est payé la vue sur le tarmac. A milieu de la grande galerie, sans cérémonie, on a installé des fils de guidage et des portiques pour la masse de passagers agglutinés devant les contrôles de sûreté. Le blond Orly s'efface derrière de grands panneaux publicitaires qui pendent du plafond. Sur la belle esplanade, on a excavé tout ce qu'on a pu pour caser deux parkings, un silo, des bretelles d'autoroute, l'Orlyval et même un tram. (3) On arrive plus ici en majesté, mais dans le temps contracté des chantiers successifs. Alors, dans la magnifique aérogare d'Orly, l'anticipation ressemble un peu à une fuite en avant", résume avec beaucoup de justesse Camille Juza. (source C)

Histoire de rester dans l'ambiance, et pour ne pas terminer sur une note trop nostalgique, je t'invite, cher visiteur, à prendre une voix suave pour lire les mots suivants: "Départs à destinations d'Amsterdam, Hambourg et SNK / Vol Finnair 854, embarquement immédiat, porte numéro 37 / Départs à destinations de New York et Houston / Vol Air France 007, embarquement immédiat, porte numéro 44."

Notes:

1. Lors de la grande crue de la Seine en 1910, les terrains d’entraînement des pionniers de l’aviation se trouvent sous les eaux, aussi se rabattent-il sur le plateau d’Orly. A la fin de la première guerre mondiale, les Américains font du champ d’Orly leur base de départ vers le front. A l’issue du conflit, l’Etat français récupère le terrain. Depuis lors, l’aéroport ne cesse de se transformer au gré des nécessités imposées par les mutations du trafic aérien.

2. Chaque étage est spécialisé. Le centre commercial se trouve en sous-sol. Le grand hall du RDC est surmonté d'une galerie marchande (1er), d'une zone dévolue au Transit (2ème), de restaurants (3è) du cinéma et d'un hôtel (4è), d'une salle de conférence et d'un centre météo (5è), des terrasses. L'Isba, un pavillon meublé par le Mobilier national, sert à l'accueil des hôtes de marque et personnalités politiques.

3. L’aéroport n’est plus qu’à 20 minutes de Paris par le RER


Sources:

A.”De Gaulle bâtisseur”, documentaire de Camille Juza diffusé sur France 3 en décembre 2020.

B.”Rêver le voyage et fantasmer le luxe : les dimanches à Orly” (La Série Documentaire)

C. "Orly: la modernité obsolète" [Le génie des lieux par Camille Juza]

Liens:

-Jalons: JALONS et INA: ”Inauguration de l’aérogare Paris-Orly par Charles de Gaulle.”

-Chroniques du ciel: “Un dimanche à Orly avec les oiseaux.” (France Info)

- Sélection de chansons consacrées à l'aéroport d'Orly. 

jeudi 1 octobre 2020

Dans les pas de Demy, visitons le Rochefort des Demoiselles.

Avec le film Lola sorti en 1960, Jacques Demy se fait un nom en tant que réalisateur. Dès l'année suivante, il travaille avec Michel Legrand sur un projet de film entièrement chanté dont l'intrigue se déroulerait sur fond de guerre d'Algérie. Il faudra près de trois ans aux deux amis pour mener à bien leur entreprise. La persévérance paie, les Parapluies de Cherbourg remportent un immense succès dont la Palme d'or 1964. Dès lors, Legrand et Demy s'attellent à la création d'une comédie musicale "à l'américaine". (1) Fort du succès des Parapluies, le réalisateur dispose d'un budget permettant d'embaucher des stars hollywoodiennes. Legrand le convainc de recruter le fondateur Gene Kelly avec lequel il a déjà travaillé pour la série américaine An American in Paris. L'icône des musicals accepte, mais exige de chorégraphier ses pas. Demy recrute également George Chakiris et Grover Dale qui viennent de triompher dans West Side StoryLe chorégraphe irlandais Norman Maen imagine des ballets très influencés par  ceux de Busby Berkeley (Chercheuses d'orPlace au rythme) et Gene Kelly. Catherine Deneuve, Françoise Dorléac, Jacques Perrin, Danièle Darrieux, Michel Piccoli complètent le casting.

* Une comédie musicale française à l'américaine.
Dans les Demoiselles, les clins d’œil aux Musicals sont légions. Juste après son coup de foudre pour Solange, Andy chante sa chanson et joue dans la rue avec des enfants, réminiscence évidente du I got rhythm, chanté et dansé par Gene Kelly pour Un Américain à Paris (1951). De même, les jumelles arborent des robes rouges pailletées en tout point comparables à celles portées par Jane Russel et Marilyn Monroe dans les Hommes préfèrent les blondes (1954) de Howard Hawks.
Le réalisateur a analysé avec minutie la structure de West Side Story. Pour son film, il veille à son tour à faire progresser dialogues et actions par le chant et la danse en duos ou en groupes. "Toute situation quotidienne peut tourner au ballet, et le moindre geste à la chorégraphie." (source E)
L'hommage de Demy à l'âge d'or de la comédie hollywoodienne et de Broadway intervient au moment où les films musicaux deviennent de plus en plus rares aux Etats-Unis.

* Scénario. 
Le film, dont l'action se déroule sur trois jours, ouvre dans la ville de Rochefort une parenthèse enchantée le temps de la "fête de la mer", une kermesse organisée par les forains sur la place centrale. Les jumelles, Delphine (Catherine Deneuve) et Solange (Françoise Dorléac), enseignent la danse et le piano. En quête de l'amour idéal, les deux sœurs se morfondent à Rochefort et rêvent d'une carrière à Paris! Madame Yvonne (Danièle Darrieux), leur mère, tient un café place Colbert. Elle élève seule son jeune fils Boubou dont elle n'a pu se résoudre à épouser le père (Michel Piccoli) en raison de son nom ridicule (monsieur Dame). Prise de remords, elle a cherché à le retrouver, mais a perdu sa trace. 
Les jumelles croisent les forains Bill et Étienne
(George Chakiris, Grover Dale). Subjugués par leur beauté, les deux hommes leur demandent de participer au spectacle qui doit clore la fête.
Chaque protagoniste cherche le grand amour. Finalement, après moult péripéties, trois couples se forment, correspondant à trois types d'amour:
- nostalgique pour Madame Yvonne qui retrouve Simon Dame. Leur amour se construit sur la durée, nourri par la séparation et le temps.
 
- le coup de foudre pour Solange et Andy (Gene Kelly), un compositeur américain rencontré par hasard. 
- enfin l'amour idéal, sublimé, pour Delphine et Maxence (Jacques Perrin). Après s'être croisés sans jamais se voir, ils finissent par monter dans le même véhicule dans l'ultime scène du film.  

Les Demoiselles de Rochefort mettent en scène les destins croisés de personnages prédestinés à s'aimer, mais qui se ratent sans cesse. La rencontre est empêchée, repoussée jusqu'à la fin du film, voire après le générique final. 

Pont transbordeur (photo perso 3/9/2020)

* Le choix de Rochefort.    
Ville fluviale bâtie sur la rive droite de la Charente, Rochefort est née en 1666 de la volonté de Louis XIV d'y établir un arsenal, dans le but de faire de la France une grande puissance maritime.  Une ville nouvelle sort de terre. Trois siècles plus tard, Jacques Demy recherche le cadre idéal pour sa comédie musicale "à la française". A la différence des musicals américaines, Jacques Demy cherche à tourner en décor naturel, non dans des studios. En quête du lieu idéal, le réalisateur sillonne la France, mais les recherches s'avèrent longtemps infructueuses, jusqu'à ce que Rochefort s'impose, comme une évidence.
«  Je voulais d'abord faire Les Demoiselles d'Avignon, (…) mais je n'ai pas pu trouver à Avignon cette fichue place où les forains arrivent et s'installent. D'Avignon, je suis allé à Hyères, car je trouvais que Les Demoiselles d'Hyères faisait un titre fort joli aussi. Même chose, je n'y ai pas trouvé la place (…). Et puis je suis revenu en continuant à chercher : Toulouse, Narbonne, Tarascon, Beaucaire, La Rochelle... et c'est en revenant à Noirmoutier que tout à coup j'ai vu cette place centrale de Rochefort. Et là ça a été le déclic immédiat, je n'avais aucun doute : ce serait Rochefort. Cette architecture militaire très ordonnancée, ça m'a plu beaucoup : il y avait déjà un côté très pictural, architectural, qui convenait bien pour un Musical. J'avais déjà écrit une partie du script et je suis tout de suite rentré pour l'achever. » 
 Lorsque Demy porte son dévolu sur le port, Rochefort n'offre pas un visage très séduisant. Il s'agit alors d'une ville garnison à l'activité plutôt léthargique depuis la fermeture de l'arsenal en 1927. (2) La vase obstrue deux bassins du port. Le long bâtiment de la Corderie royale, ultime vestige du lustre d'antan, est en piteux état. Les façades sont décrépites. Le quartier de la Cabane Carrée possède tous les attributs d'un bidonville.

Mis à part les usines Zodiac et Bois Déroulés (usine de fabrication de contreplaqué), l'économie rochefortaise dépend alors presque exclusivement des activités militaires (base aérienne, centre-école d'aviation, centre d'aérostation maritime, usines Sud Aviation). 

La place Colbert et la mairie de Rochefort. (photos perso prises le 27/5/2020)


* Transformer la ville. 
En dépit, de ce tableau peu engageant, Demy retient la ville comme lieu de tournage. L'aspect très ordonnancé, pictural de Rochefort semble convenir à merveille à l'intrigue du film dans lequel six personnages en quête d'amour se croisent sans se voir. "J'ai eu le coup de foudre pour la place Colbert. Elle est carrée, entourée de bâtiments tirés au cordeau, avec un sol dallé où j'installerai mes danseurs, mon orchestre. On y fera une fête avec baraques, bistrot", explique Demy à un journaliste de France Soir dans l'édition du 2 février 1966.  

Le choix du site tient sans doute aussi aux points communs avec Nantes, la ville d'enfance du réalisateur: un port fluvial proche de l'océan qui vit au rythme de la vie maritime. Le réalisateur ancre son propos, il intègre la ville entière à une histoire qui se passe dans un milieu social simple.

La caserne Martrou et la maison du crime [photos perso prises le 24/6/2020

 Les lieux emblématiques de la cité sont alors investis par le cinéaste et ses comédiens. A quelques encablures de la ville, le pont transbordeur enjambe la Charente. L'édifice permet d'accéder  à Rochefort sans gêner la navigation, remplaçant ainsi avantageusement un système de bac aléatoire. L'ingénieux dispositif de nacelle imaginé par l'architecte Arnodin séduit Demy, qui gardait le souvenir ému du pont transbordeur de Nantes, disparu en 1958. Le film débute ici avec une chorégraphie des forains montés sur la nacelle pour traverser le fleuve. 

 Construite selon un quadrillage composé de rues se coupant à angle droit, la ville abrite un îlot resté vide en son centre, la place Colbert, dont le revêtement est alors composé d'un dallage de couleur rose avec des carrés noirs et blancs à la vénitienne. (3) Les forains y installent leurs stands dès leur arrivée en ville. La place fait office de force centripète vers laquelle convergent tous les danseurs. Hors de ce point central, Rochefort est vue comme une ville labyrinthique dans laquelle les couples vont incessamment se perdre, se croiser et se manquer. La place centrale et son café constituent le cœur du labyrinthe. Sur un des côtés de la place, le café Garnier est construit spécialement par Saint-Gobain. Ultra moderne avec son décor de verre tout en transparence, il fonctionne comme un prisme, un point de rencontre. Le troquet constitue le point nodal de l'intrigue. Tout le monde y passe pour apprendre les nouvelles, se présenter... L'arrivée des forains tire Rochefort de sa torpeur et métamorphose la ville. "Pavoisons à grands coups de soleil / Peignons des éclats de rire, décorons / Enluminons la ville, allumons / Des feux de joie, de plaisir et de sourire", clament-ils. Au fond, ce sont les forains qui révèlent la ville à elle-même. 

Nacelle du pont transbordeur au dessus de la Charente. (photo perso, 3/9/2020)
 
Un peu à la manière de l'arrivée des forains dans le film, Jacques Demy et son équipe transforment le port tristounet en un décor de conte de fées. Le temps du film, le magasin aux vivres de la Marine devient l'entrée de l'école de Boubou. Le magasin de musique de M. Dame est aménagé spécialement dans un coin de la Bourse du commerce.
Pour redonner du lustre à Rochefort, le cinéaste s'adresse à son ami Bernard Evein qui procède à des aménagements afin de transformer l'apparence de la ville portuaire. Le décorateur fait ainsi repeindre en blanc les façades rochefortaises pour les sortir de leur grisaille. Dès le mois d'avril 1966, une armada de peintres badigeonnent la caserne Martrou, la Bourse du commerce, la mairie, les façades de la place Colbert. Volets et portes arborent bientôt des couleurs pastels (bleu, rose, jaune, vert). Même l'eau du bassin de la place Colbert est remplacée par un liquide bleuté plus "photogénique". Evein a également l'idée de repeindre le pont transbordeur en rose, mais compte tenu des 9 tonnes de peintures nécessaires, il doit renoncer à l'entreprise pour se contenter d'une nacelle repeinte en rouge vif et blanc. 
Aux couleurs des façades répondent celles des costumes. Jacqueline Moreau (ancienne condisciple de Demy aux Beaux-Arts de Nantes tout comme Bernard Evein) dessine et fait fabriquer des robes à lignes simples et recherche les accessoires nécessaires aux différentes tenues. Les chapeaux sont créés par Jean Barthet, modiste de renom... 
Dans la rue Chanzy, le magasin aux Vivres devient l'école de Boubou le temps du tournage. (photos perso prises le 27/5/2020)

* "Il ne faut pas prendre la légèreté à la légère."Derrière les couleurs pastels et l'apparente légèreté du propos se cache une réalité plus grave. Madame Yvonne élève seul Boubou. "Nous fûmes élevées par maman / Qui pour nous se priva, travailla vaillamment / Elle voulait faire de nous des érudites / Et pour cela vendit toute sa vie des frites", chantent les jumelles. Courageuse, Yvonne s'affaire dans son café, où elle se dit "séquestrée", "clouéeLe malheureux Boubou insupporte sa mère et ses demi-sœurs. Aller le chercher à l'école semble une corvée pour les trois femmes qui le rabrouent sans cesse. Comme souvent chez Demy, la figure du père est montrée négativement ou absente. Pépé se fait servir ou assemble ses maquettes rivé à sa chaise.
Demy s'intéresse à des gens ordinaires et à leur quotidien. Il aime les marginaux ou les gens peu considérés. Il met en scène des marins, des forains auxquels il fait chanter une ode au nomadisme, des femmes libres et indépendantes qui ne se font pas dicter leur choix par la morale bourgeoise ambiante, osent parler en public du "creux de leurs reins" et de leur nudité. Elles sont libres, audacieuses, insolentes, hédonistes et détonnent dans la société patriarcale d'alors. A fortiori, les jumelles sont des enfants naturels, ce qui reste encore mal vu en 1967.


Le fil conducteur du film est la recherche contrariée d'un bonheur simple, du grand amour. Chacun doit (re)trouver sa chacune, mais la rencontre attendue est sans cesse retardée en vertu d'un principe de contrariété. L'action consiste en une série de chassé-croisé et de ratages amoureux. Les protagonistes se manquent à un quart de seconde près ou croisent les mauvaises personnes. Andy rencontre Delphine alors qu'il aurait dû rencontrer Solange; Maxence fait la connaissance de cette dernière, mais ignore l'existence de sa jumelle, qui correspond pourtant en tout point à l'amante fantasmée. Delphine n'aime que les blonds, mais ne tombe que sur des bruns. Maxence "n'aime que les blondes" et fait la connaissance d'une rousse... Quand un coup de foudre a lieu (Solange et Andy), les amoureux se perdent de vue aussitôt et se cherchent. 
Chaque personnage décrit le portrait de l'homme ou de la femme de ses rêves. Le spectateur connaît donc l'idéal amoureux de chacun et les associe aux personnages du film. Maxence peint la femme idéale sous les traits de Delphine, sans qu'ils ne se soient jamais rencontrés. "Comme ce type doit m'aimer puisqu'il m'a inventé", constate la jeune femme. Ce n'est qu'à l'extrême fin du film que Delphine croise enfin Maxence, et encore cela n'est que suggéré dans le dernier plan du film. "Tous les personnages se cherchent comme dans un film-poursuite. Les rencontres ne sont pas fortuites mais policièrement orchestrées, savamment élaborées, enchevêtrées comme un puzzle", résume Demy.



Les lieux de tournage des Demoiselles à Rochefort.
* Le rôle de la musique. 
Le rapport à l'art s'avère primordial chez Demy. Cinéphile dès le plus jeune âge, le réalisateur peint, photographie, filme... Dans les Demoiselles, il multiplie les références picturales. La galerie Lancien expose ainsi un portrait de Delphine à la manière de Bernard Buffet, un Mobile de Calder ou encore une œuvre proche des Tirs de Niki de Saint-Phalle.
La mise en valeur de couleurs nettes et de motifs simples contribuent à rendre le film très graphique.
Solange compose un concerto, Andy et monsieur Dame sont pianistes, Delphine enseigne la danse, Maxence peint... C'est le film de l'art. Tout le monde est artiste et veut se rendre à Paris, le lieu de centralité. On part, on s'évade et on tente sa chance.

Pour les Demoiselles, Demy écrit un scénario, ainsi que les textes de 27 chansons en alexandrins, sans que les musique ne soient faites. Michel Legrand est au désespoir. "La chose la plus difficile pour moi était de faire de la musique joyeuse. La tristesse est beaucoup plus simple à interpréter, mais Jacques Demy n'en voulait pas une once dans les Demoiselles." Le compositeur s'acquitte à merveille de sa mission en proposant des musiques variées, gaies, tandis que tous les textes, en alexandrins, ont la même rythmique. 
Le réalisateur assigne des fonctions spécifiques aux chansons. Celle des jumelles s'apparente ainsi à une chanson d'exposition. "Elles se présentent, expliquent au spectateur qui elles sont." (source E p11)
Les morceaux servent aussi à se dévoiler. "Face caméra, les personnages chantent (...)[dévoilant] le fond de leur pensée avec une sincérité parfois déroutante." (source E p11) Par exemple, lorsqu'elle rompt avec Guillaume Lancien, Delphine s'épanche sans détour. La musique est alors le moyen d'accéder à l'intériorité du personnage. Quand Andy chante son coup de foudre pour Solange à Simon Dame, ce dernier disparaît de l'écran comme pour mieux signifier que la chanson correspond à ce qu'il y a dans la tête d'Andy (plan bulle). De même, la danse relaie l'expression des sentiments quand les mots ne suffisent pas. La joie des protagonistes contamine par exemple les passants qui se mettent à virevolter dans leur sillage comme lorsque Delphine s'ébroue dans les rues de Rochefort (ci-dessous).


Danses et chansons jouent un rôle primordial dans l'intrigue. Ainsi, "les six protagonistes partagent leurs airs et parfois leurs paroles: les âmes sœurs sont prédestinées puisqu'elles chantent les mêmes notes sans le savoir. (...) Ce rapprochement sonore révèle la proximité de leur état d'esprit, montre qu'ils sont prédestinés à «s'entendre»." (source E p21) [les deux vidéos ci-dessous]
Le chant et la danse permettent de conjurer la pesanteur du quotidien. Lorsque la musique disparaît, une dépression atmosphérique et morale semble s'abattre sur les personnages, comme lors du dîner au café Garnier. Sans airs, le repas devient pénible, les convives s'ennuient, les alexandrins deviennent pesants. Les dialogues le soulignent: "Que ce dîner manque d'attrait!", déplore Yvonne. "Il manque la musique!", répond Solange. "Quant à moi, aujourd'hui, je me sens... quotidienne", constate Delphine.
Tous les acteurs sont doublés pour le chant, à l'exception de Danièle Darrieux, une habituée des comédies musicales d'avant-guerre. Anne Germain, Claude Parent, Jacques Revaux sont les voix de l'ombre de Delphine, Solange et Maxence.

 La chanson de Maxence semble répondre à celle de Delphine.


* Le tournage. 
Le tournage des Demoiselles se déroule du 31 mai au 27 août 1966. Dès le premier clap, Rochefort se met au diapason du film et s'anime. La ville, transformée en un vaste studio à ciel ouvert, se met au service de l'équipe du film pour que tout se passe pour le mieux. En immersion, les acteurs et l'équipe technique partagent la vie des Rochefortais, que le réalisateur cherche à associer au film. Pour faire de la figuration et participer à la grande kermesse finale, il suffit de s'inscrire! Nombre d'habitants (une classe de CM2 de l'école Émile Zola, cinq motards du Moto Club rochefortais...) apparaissent ainsi à l'écran. Tout le monde joue le jeu. Le maire (Francis Gaury) cède par exemple son bureau pour en faire l'appartement/studio de danse des demoiselles. L'équipe du film se restaure au Grand Bacha et se retrouve chaque soir au cinéma l'Alhambra-Colbert pour visionner les rushes.



* Conclusion.

Peu de villes ont la chance de lier leur nom au titre d'un film, l'image de Rochefort est désormais intimement liée au film de Demy. Aujourd'hui encore, les visiteurs cherchent à retrouver les lieux emblématiques du film. L'office du tourisme propose d'ailleurs un circuit "sur les pas des Demoiselles de Rochefort". Le nom de rues de la cité en témoigne. En 1992, l'artère reliant la ville au pont transbordeur est nommée avenue Jacques Demy, l'esplanade située devant la gare est baptisée place Françoise Dorléac . (4) Le conservatoire de musique et de danse de Rochefort devient le conservatoire Michel Legrand peu après la disparition du compositeur et musicien (26 janvier 2019).

Beaucoup de personnes restent hermétiques à l'esthétisme du cinéma de Demy, mais pour les aficionados du réalisateur, les Demoiselles constituent un must, dont l'impact à long terme s'avère considérable. Si une partie du public est décontenancée par le film à sa sortie, la bande originale vaut à Michel Legrand une nomination aux Oscars en 1969. L’œuvre s'impose au fil des ans, jusqu'à faire l'objet d'un véritable culte, une de ces œuvres dont les inconditionnels connaissent les dialogues et les chansons par cœur. Depuis 1967, Les Demoiselles n'ont cessé d'inspirer les musiciens comme le prouvent les reprises en version jazz (Bud Shank, Bill Evans), chanson (Natalie Dessay, Brigitte, Chico et les Gypsies, P.R2B, Clara Luciani, Juliette Abitbol), classique (la harpiste Catherine Michel, Trotter Trio) des compositions de Michel Legrand.
L'objectif déclaré de Demy était de "faire un film dont le sentiment serait joyeux, faire en sorte que le spectateur soit, après la projection, moins maussade qu'il ne l'était avant de rentrer dans la salle." L'objectif est atteint.

Notes:
1. Kelly demande également à ce qu'on lisse le macadam des portions de rue où il danse. 
2. L'envasement constant de la Charente entraîne la fermeture des arsenaux en 1927. 
3. La première chorégraphie pose ainsi le canevas du film. Les forains investissent le cœur de la ville et l'animent. Aux forains, se joignent les mères de familles, les marins et les militaires, dans une ronde folle autour du bassin. 
4. Le 26 juin 1967, Françoise Dorléac est attendue pour la première de la version anglaise du film à Londres. Son avion décolle de l'aéroport de Nice. La comédienne est en retard et roule trop vite; elle perd le contrôle de son véhicule qui vient percuter un panneau de signalisation. La jeune femme de 25 ans meurt brûlée dans la voiture dont elle n'a pu s'extraire à temps. 

 Sources: 
A. Chantal Allès Marçais "Rochefort, la demoiselle de Jacques Demy" (Arte)
B. Les
lieux de tournage des demoiselles.
C. Les
demoiselles de Rochefort ont 50 ans" (INA)
D. "
Tournage des Demoiselles de Rochefort de Demy".
E. Diverses ressources sur les
Demoiselles , avec en particulier le dossier pédagogique dans le cadre du dispositif Lycéens au cinéma.
F. "Les Demoiselles de Rochefort,
le film du bonheur" [les chemins de la philosophie sur France Culture] 
G. Parcours dans les pas des Demoiselles. (pdf)
H. "Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy ont 50 ans" (France Inter)
I. Michel Legrand:"Jacques Demy et moi, nous étions deux frères" (France musique)

D'autres villes charentaises à l'honneur dans l'histgeobox: Jarnac, Saintes, Royan, la citadelle de Saint-Martin-de-Ré.  
La bande originale du film en version anglaise.
- Le script du film.  
- "Quiz: connaissez-vous vraiment le cinéma de Jacques Demy" (Télérama) 
- "Les voix de l'ombre des films de Jacques Demy". Article érudit de Rémi Carémel.