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mercredi 26 août 2026

Ceux qui partent et ceux qui partent pas. Un été au tiek.

Le temps des vacances se caractérise par son ambiance particulière, qui rompt avec la routine du reste de l'année. L'été, certains prennent la route pour la plage, la montagne ou un de ces "pays imbéciles où jamais il ne pleut". D'autres aimeraient bien mettre les voiles, mais faute de moyens, ils ne partent pas. C'est notamment le cas de ceux qui restent à la cité tout l'été. De nombreux artistes rap ont consacré des morceaux à ce temps suspendu, aux subterfuges trouvés par ceux qui ne partent pas, pour bouleverser leur quotidien, s'affranchir des tours et changer de décor sans bouger.

***

Les quartiers de grands ensembles sont sortis de terre au cours des décennies 1950-1960, à l'initiative de l’État aménageur. En comparaison des logements vétustes d'avant-guerre, les nouveaux logements collectifs améliorèrent les conditions de confort pour les familles françaises qui ont la chance de dégotter un appartement. Néanmoins, pour beaucoup de foyers, partir en vacances constitue un luxe qu'ils ne peuvent se permettre. En 1960, Jean Ferrat en fait le constat dans "Ma môme" "On va pas à Saint-Paul de Vence / On pass'tout's nos vacances à Saint-Ouen / Comme famille, on n'a qu'une marraine / Quelque part en Lorraine / Et c'est loin". 

La piètre qualité de construction, le délabrement rapide de quartiers mal raccordés au centre-ville font rapidement de ces zones des repoussoirs. Ceux qui peuvent acquérir ou louer ailleurs le font. Ainsi, ces quartiers, initialement attribués en priorité aux familles françaises, voient ces populations s'installer dans les zones pavillonnaires des couronnes périurbaines. Des familles plus précaires, souvent d'origine immigrées, s'installent dans les logements vacants. On assiste alors à un  recul de la mixité sociale. 

Pour les habitants de ces territoires, il existait néanmoins alors quelques solutions pour voir du pays. Au cours des années 1960 et au début de la décennie suivante, la France connaît en effet une croissance économique forte, portée par une industrie encore puissante et variée. Jamais les ouvriers n'ont été aussi nombreux. Beaucoup d'entre eux habitent dans les logements collectifs des banlieues populaires. C'est le cas du Val Fourré, à Mantes la Jolie, dont de nombreux résidents travaillent dans les usines automobiles alentours (Renault à Flins, Peugeot à Poissy). Or, les comités d'entreprises organisaient alors des sorties, voire des séjours. 

Certains se rendent aussi au centre social pour y participer à des activités récréatives. Les municipalités de gauche, en particulier communistes, ont eu à cœur de développer une éducation populaire, en s'appuyant aussi sur des centres de loisirs ou sociaux qui permettaient aux jeunes de s'occuper, de jouer aux jeux de société. Elles organisaient aussi des colonies de vacances à destination de tous les enfants; des colonies qui représentaient souvent le premier apprentissage de la vie hors de la cité. Dans "Quand je serai grand", Fabe se souvient : "la réalité / C'est qu'on a tous à peu près vécu la même,  fait les mêmes colonies / Les mêmes jeux de rôles avec les mêmes thèmes... / J'm'arrête ici dédicace aux petits en bas d'chez moi, en bas d'chez toi / A ceux qui partent et ceux qui ne partent pas "

La crise économique, l'imposition de politique austéritaire et le triomphe du néolibéralisme, modifient le rapport aux vacances,  avec une vision de plus en plus individualiste de ce temps particulier. Les mairies, qui disposaient de campings ou de villas dans des zones de villégiatures appréciés - ce qui permettaient de proposer un tarif attractif à leurs administrés - doivent s'en séparer pour équilibrer leurs budgets. Désormais, la prise en charge des vacances collectives par la puissance publique se fait rare. Il n'y a plus guère que le tissu associatif qui permet aux plus précaires de partir. 

Pour ceux qui passent l'été au tiek, le système D s'impose. Il faut trouver des idées pour s'occuper, inventer des jeux, découvrir le bonheur des petites choses, faute de bif. Les quelques transports collectifs (bus, trains) ou individuels deviennent des moyens d'évasion. Encore enfant, Abd Al Malik optait pour le vélo, ce qui peut s'avérer dangereux. «C'était pendant les vacances d'été dans la cité (...) / Alors on s'est tous mis en mouvement et on est parti en gueulant / Quelque part entre "la horde sauvage" et "la guerre des boutons" / (...) Ca faisait vraiment classe en ce temps là de faire du vélo / On était plus de cinquante sur la route, t'imagine / Têtes d'enfants déjà cassées et gueules citadines / Je sais plus trop d'où est venue la queue-de-poisson / Un coup de poisse en plein milieu du peloton / Je ne sais ni pourquoi, ni comment mais je suis le seul à être tombé et à avoir roulé, roulé, roulé». ["Dynamo"]

Les jeunes se retrouvent sur les dalles (au Val Fourré, au Val d'Argent) entre potes. Les uns et les autres s'y côtoient, s'y défient, s'y ennuient, s'y séduisent. Plus qu'à d'autres moments de l'année, ces agoras deviennent ainsi des lieux de représentation et de rencontre. Passi en témoigne dans "Il fait chaud". "C'est l'été, c'est bon la température va monter / Voilà les beautés, les décolletés / Les nouvelles modes sexy (hum!)-serrées / Les faits-divers, les Boom-Boom de quartier / Zoom, gros plan de la tête aux pieds / Les petits, les grands veulent peser / Les bruits de bécane se précèdent / Les marques, les sapes se succèdent / Y'a des coupes nettes sur les mecs, en quête / D'un biz ou d'une bonne fête / Aux pieds j'ai mes blanches baskets / En main une fraîche canette"

Des animateurs proposent des activités sportives ou ludiques. Les grands organisent des tournois de foot en fin de journée pour s'occuper. Il y a une ambiance différente en été. Tout le monde est dehors, plus détendu, tout est plus lent et semble tourner au ralenti. Les parents relâchent un peu la surveillance et assouplissent les horaires. Il devient possible de sortir après le dîner. Les vacances constituent donc un moment suspendu. Les potes se retrouvent en soirée, squattent les bancs, à la fraîche, prélude aux discussions qui vous conduisent au bout de la nuit, histoire de refaire le monde. Les soirées barbecue entre amis s'éternisent. Seth Gueko en témoigne dans "Barbeuk (enfin l'été)". "On va rentrer parfumés à la fumée du barbeuk qu'on a crillave l'aprem (...) / Rendez-vous la semaine chaine-pro / Manger les restes des merguez et des chettes-bro / On jouera au ker-po, ambiance bataille d'eau / Le tier-quar t'ouvre les portes de son restau'"

Tease et bedo sont au programme des "chaudes nuits d'été" d'Aelpéacha. Profitant de la chaleur en "Juin-Juillet-Août", le même se fait un peu de caillasse en revendant des canettes à la sauvette. (1) Gorah mise sur la bicrave pour pouvoir financer ses vacances. Mauvaise idée, loin de changer d'air, il se retrouve au placard. ["24 août"]

Faute de mer, de rivière où faire trempette - tout le monde ne peut pas habiter le long du canal saint Martin - il faut recourir à la débrouille. Quoi de mieux qu'un petit plouf dans une piscine gonflable installée en bas des tours? Ce n'est pas le Marseillais Dika qui dira le contraire. "J'suis dans le Sud, j'suis à l'aise / Dans le Nord il gèle / Y'a la piscine en bas du bâtiment / C'est l'charbon qui l'a payé pas la mairie / T'es pas un voyou toi pourquoi tu mens? / Roue avant, mais t'inquiète c'est pas l'Amérique. / J'passe l'été au quartier / Petit barbeq, à la place ça sent la crapulerie." (2) ["Au quartier"]

Les plus vernis, comme Dika ou I am ("le repos , c'est la santé"), peuvent passer du bon temps sur les plages de la cité phocéenne ou fréquenter les calanques à l'instar du Massilia Sound System. "Quand arrive l'été, l'appel des Goudes est le plus fort". [Dimanche aux Goudes ) 

* un été de merde. 

Tout le monde n'a pas la chance d'habiter à Marseille. Pour beaucoup de ceux qui ne partent pas, la belle saison porte mal son nom. Dans les logements, souvent mal isolés, les fortes températures rendent les conditions d'existence très difficiles, transformant les lieux d'habitation en bouilloires thermiques. De nombreux morceaux de rap évoquent la chaleur particulièrement insupportable dans les appartements ou sur les dalles asphaltées. Exemple avec le classique « Un été à la cité » du Ministère Amer. "14 heures, le soleil brûle sa mère. / On pourrait fondre du cobalt, halte / Moi et mes sauces, on grille nos culs de nègres sur l'asphalte / Ceux en galère de femmes ou allergiques à Paname / Restent se faire de l'argent dans la dinam" / Messieurs, mesdames, attendre par ce temps c'est chiant / On se raconte des histoires d'avant, du bon vieux temps, / Comme si on avait 50 ans / Quelques flics s'arrêtent, font du cinéma pour montrer aux Français / Qu'ils peuvent entrer dans les cités / Mais quand il y a du dawa (Vous avez appelé la police? Ne quittez pas.)". 

Le pire ennemi des jeunes habitants de la cité à la belle saison reste l'ennui, qui transforme les minutes en heures, les heures en journée, l'été en "Un été de merde" pour Gorah. Un des rares moyens accessible d'échapper au train train est de tracer, loin du quartier à bord d'un bus ou d'un train justement.  Ce que raconte Java dans "Mona" "Ici le bruit de la mer / La promesse d'un ailleurs / C'était le RER / Le seul espoir de se trouver une Vénus / Était de se barrer dans le premier omnibus". En même temps, la galère rassemble. Les grands jouent avec les petits, les camarades d'infortune deviennent une vraie famille. On écoute la musique à fond avec, chaque été, sa bande originale. En 2000, La Clinique obtient un tube avec "Playa". Le rappeur, dans le coma, fantasme des vacances au soleil, celle qu'il n'a, jusque là, jamais pu se payer. Bref, il n'y a "Pas de vacances pour les vrais gars" (Gorah feat Sheryo). "RDV au QG avec zéro budget / Il y a juste quelques canettes et beaucoup trop de fumée / La bonne humeur est occultée, on cherche des manières de s'occuper / (...) C'est carrément la même merde du Blanc Mesnil à Saint-Ouen / Le ski nautique, la bronzette et tout le reste se passent sans toi / Quand tu es dans le 93, les vraies plages sont si loin qui si tu empruntes un vélib', tu en as pour au moins six mois. / Encore cette année, pas de vacances pour les vrais gars".

Vacances au bled :

Dans les milieux populaires, quand on n'a pas les moyens de partir en vacances, on envoie quand même les enfants chez des membres de la famille, ce qui, même sans que ce soit très loin de chez soi, permet de sortir de la routine, de se retrouver.  Parfois, on part en vacances dans la famille, pour un séjour passé dans le pays natal des parents par les descendants d’immigrés devenus adultes. Le maintien de séjours réguliers apparaît comme le signe d’un attachement particulier à la terre des ancêtres. Ainsi, de nombreuses familles maghrébines s'entassent dans les voitures chargées au ras du sol, destination l'Algérie, le Maroc, la Tunisie. Le 113 évoque ces retours au bled dans trois morceaux : l'Algérie de Rim'K dans « Tonton du bled », la Guadeloupe d'AP avec "Tonton des îles", le Mali de Mokobé dans "Tonton d'Afrique". Originaire de Clichy, Doc Gynéco évoque quant à lui la distance entre sa vie quotidienne dans son quartier du 18 ème (rue de la Chapelle) et sa vision un brin fantasmée de la Guadeloupe, dont sont originaires les parents. ["Né ici".]

Dans "Blessé dans mon ego", Ekoué raconte de façon totalement désenchantée le moment où le rappeur met les pieds au Togo, et découvre sa position de cul entre deux chaises : “un statut de paria ici, d’intrus en cance-va au bled”. Considéré comme un fils d’immigré en France, il n’est pas mieux accepté en Afrique, où il n’est pas forcément bien vu avec “ses sapes et ses manières de petit blanc”.

* "Pas de faux été"

C'est un fait, faute de caillasse, les classes populaires partent moins en vacances. Or, il est toujours un peu bizarre de rester au quartier quand les autres se barrent. Pour mesurer l'ampleur des inégalités sociales, il suffit de confronter la succession de reportages consacrés aux vacanciers dans les JT de la période estivale à son propre quotidien, aux parents qui triment... On le mesure encore en comparant les images du sable fin des plages  paradisiaques à celui crotté du parc de jeux en bas des tours. Tu le saisis enfin quand, à la rentrée, les uns et les autres racontent leurs vacances. La Rumeur en témoigne dans "Pas d'vacances" "Été comme hiver, les vacances sont là / Y a pas le choix, faut que j’ronge mon frein et rester à la casa / Je partirai peut-être plus tard si les moyens l’permettent / En attendant, j'écris afin d’libérer ma tête / En fait, j'en ai un peu marre des récits des autres / Des cartes postales aux photos truquées qui embellissent les côtes"

Si tout le monde se construit des souvenirs, Fabe insiste sur le fait que le monde se divise entre "ceux qui partent et ceux qui ne partent pas". Le rappeur du 18 ème arrondissement parisien évoque dans "Quand j'serai  grand" la période des vacances estivales, se remémorant l'errance et l'ennui des enfants dont les parents n'ont pas les moyens de partir. " Quand j'serai grand j'veux habiter à la mer, avec mon père et ma mère / Marcher dans le sable plus prendre le RER / Ces putains de tours j'veux plus les voir plus tard (pire que ça) / J'veux vivre autre part (mieux que ça), j'ai même une idée si tu veux savoir"

Ne pas partir est un facteur d'exclusion, nourrissant gêne et frustration, même si, les habitants des quartiers ne s'en laissent pas compter. Dans un "Eté au tieks", Dosseh rappe :  "J'suis bien avec mes oubliés d'la société, pas d'sous métiers, pas d'faux été". On ne peut cependant que souhaiter le retour d'un ministère du temps libre et d'une puissance publique qui ne néglige aucun des enfants du pays. 

Notes :

1.Le marchand de glace, dès qu'il passe avec sa petite musique, connaît également un grand succès. ["Le marchand de glace passe / Petits négrillons et bougnoules ne tiennent plus en place" dans "un été à la cité" du Ministère Amer]

2. Dans le quartier de la Gauthière, à Clermont-Ferrand, le mercure atteint les 40° C en ce mardi 23 juin 2026. Les ados de la cité se cotisent pour acheter une piscine autoportante, qu'ils installent en bas de leurs barres HLM. Prévenus par une voisine, les policiers  débarquent en nombre (15) pour la lacérer. Ils récidivent deux jours plus tard. (source : France 3 Auvergne Rhône-Alpes)

Sources:

- "Le guide des vacances du rap français" 

- "Quand le rap français part en français"

- "Kiffer son été en banlieue à travers le rap français", pop-up urbain, 3/8/2015

- "un été au quartier: a french rap summer mix", playlist signée 22H22

- Top 10 des meilleures punchlines sur l'été dans le rap français.

dimanche 18 juin 2017

328. The Clash London's Burning (1977)

London's burning
Londres est en flammes
London's burning
Londres est en flammes

All across the town, all across the night
A travers la ville, à travers la nuit
Everybody's driving with full headlights
Tout le monde roule tous phares allumés
Black or white, you turn it on, you face the new religion
Blanc ou noir, tu l’allumes, tu regardes la nouvelle religion
Everybody's sitting 'round watching television
Tout le monde s’installe pour regarder la télévision


London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours


I'm up and down the Westway, in and out the lights
Je me déplace sur la Westway, de l’ombre à la lumière
What a great traffic system, it's so bright
Quel beau système de transport, c’est si brillant
I can't think of a better way to spend the night
Je ne peux rien trouver de mieux pour passer la nuit
Than speeding around underneath the yellow lights
Que d’accélérer sous les lumières jaunes

London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours

Now I'm in the subway and I'm looking for the flat
Je suis désormais dans le métro, je regarde le paysage
This one leads to this block, this one leads to that
Ici il me mène à ce bloc, là il me conduit à ça
The wind howls through the empty blocks looking for a home
Le vent hurle entre les blocs à la recherche d’une maison
I run through the empty stone because I'm all alone
Je cours entre les pierres vides car je suis tout seul


London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours





1977, la jeunesse londonienne s’ennuie. La société de consommation qui, sans qu’elle l’ait vraiment choisi,constitue son horizon, ne lui offre que deux échappatoires : l’abrutissante télévision et la vrombissante automobile. Alors, les jeunes punks de Ladbroke Grove prennent le volant pour dévaler un bout de la grande autoroute urbaine qui balafre le nord-ouest de la ville du cynodrome de White City à la gare de Paddington - la Westway ou A40 - pour s’étourdir et frissonner en faisant grimper le compteur de vitesse. Peu importe où l’on va d’un bloc à l’autre c’est le même No future qui donne envie de courir à toutes jambes et d’appeler au feu : London’s burning chantent Joe Strummer et les Clash. Londres, proie des flammes, une histoire qui se répète à travers les siècles.



Les enfants anglais connaissent une ritournelle qu’ils chantent à l’école en se tenant par la main pour former une ronde. London’s Burning. En tournant, on entonne : London’s burning London’s burning, Fetch The engine, Fetch the engine, Fire ! Fire ! Pour on Water, Pour on Water[1]
Londres est née d’un fleuve, la Tamise. Puis, elle est née une seconde fois, du feu. Enserrée dans son enceinte romaine, la ville médiévale s’est densifiée jusqu’au XVIIè siècle. Les maisons de bois y poussent comme des champignons. Il faut loger le demi million d’habitants qui s’y entasse. Alors, on construit, au delà du mur. Les faubourgs s’étendent à l’est (Wapping, Stepney) tandis qu’à l’intérieur, on gagne en hauteur. Les maisons s’élèvent sur plusieurs niveaux grâce aux encorbellements, elles se touchent presque les unes les autres parfois. Même le pont de Londres, selon une habitude courante, est recouvert de maisons. La ville s’étend alors essentiellement au nord de la Tamise. Le London Bridge est l’unique  liaison vers Southwark, au sud, nettement moins urbanisé. La croissance démographique de la ville en a fait oublier les règles élémentaires de sécurité : prévoir des zones de dégagement non construites pour faire office de coupe-feu.


Steelyard le quartier des marchands hanséatiques
aujourd'hui vers Cannon Street station
L'ancienne cathédrale Saint Paul

En 1665, les londoniens ont déjà affronté la terrible épidémie de peste qui emporte un vingtième de la population et provoque l’exil de la famille royale jusqu’à l’hiver suivant. Pour tous, le répit est de courte durée. Le 2 septembre 1666, sur Pudding Lane, un incendie se déclare dans la boulangerie de Thomas Farynor peu après minuit. Le vent l’attise et il se répand à travers la ville en direction du fleuve. Le maire, dépêché sur place, se montre totalement incompétent. Les flammes s’approchent dangereusement des berges où se concentrent les entrepôts des marchands remplis de produits inflammables. C’est finalement un coupe-feu sur le London Bridge qui stoppe opportunément la progression du gigantesque incendie vers le quartier de Southwark. Sur la rive nord, il a emporté quelques 13 000 maisons, plus de 80 églises dont la vieille cathédrale Saint Paul et bien d’autres bâtiments qui font la renommée de la ville : le royal exchange, la prison de Newgate, le Christ’s Hospital[2]. London was but is no more écrit J. Evelyn dans son journal ; il est avec Samuel Pepys, une des principales sources pour connaitre la progression du feu qui s’arrête le 5 septembre 1666. 
Vue de Londres en flammes en 1666
Anonyme - London Fire Station
London’s Burning dans nos mémoires d’européen.ne.s fait surgir d’autres images que celles du Grand Incendie. La cathédrale Saint Paul y tient encore une place centrale des siècles plus tard. Cernée par les flammes, elle disparait sous une épaisse fumée qui ne laisse entrevoir que son gigantesque dôme. Nous sommes à l’automne 1940 quand Londres brûle à nouveau. 
La ville s’est transformée et agrandie depuis les temps modernes. Epargnée lors du premier conflit mondial, elle se prépare depuis  le déclenchement du second en septembre 1939 à l’éventualité d’une attaque allemande. Londres se protège et les sacs de sable s’entassent devant les monuments publics jusqu’à l’été 1940, date à laquelle la Luftwaffe de H. Goering décide d’en découdre avec la R.A.F. Le 7 septembre, soit à quelques jours près la date anniversaire de la fin du Grand Incendie de 1666, les bombardiers nazis déversent leurs projectiles sur les grandes villes britanniques. La capitale n’est pas épargnée, elle en est même une des cibles privilégiées. 
Au matin du 30 décembre 1940, après une nuit entière de bombardements la ville se réveille scarifiée. La City, autour de la cathédrale Saint Paul, est devastée au point qu’on compare souvent cette nuit de bombardements intensifs de la Luftwaffe au désastre de 1666. Ce second grand incendie de Londres a également ses chroniqueurs parmi lesquels le doyen de la cathédrale qui tient un journal durant le blitz. Voici ce qu’il dit de cette nuit infernale : 

“In half an hour fires were raging on every side of the Cathedral, but we had no leisure to contemplate the magnificent though terrible spectacle for many bombs had fallen simultaneously on different parts of the Cathedral roofs. Watchers on the roof of the Daily Telegraph building in Fleet Street, who had a full view of St. Paul’s from the west thought that the Cathedral was doomed and told us later that a veritable cascade of bombs was seen to hit and glance off the Dome. Some of these bombs fell on the long stretches of the Nave and Choir roofs and some into what are known as pocket roofs, i.e. the lower roofs over the aisles; others landed in the Cathedral gardens producing a fairly like effect amongst the trees and shrubs on the north and south sides. Twenty eight incendiary bombs fell on St. Paul’s and its precincts that night. Some of the bombs penetrated the roofs and came to rest on the brick or hardwood floors over the vaulting, but some lodged in the roof timbers and started fires. It may be imagined that the volume of the attack and its dispersal over the wide area of the roofs presented a hard problem for the defence”.[3]

« En une demie heure de temps, les flammes ravageaient la cathédrale de tous côtés mais nous n’avions guère le loisir de contempler ce spectacle car de nombreuses bombes étaient tombées simultanément sur les toits de la cathédrale. Des observateurs juchés sur le toit de l’immeuble du Daily Telegrah sur Fleet Street et qui avaient une vue imprenable sur la cathédrale nous ont dit plus tard avoir pensé que celle-ci était condamnée et avoir vu une véritable cascade de bombes s’abattre et glisser sur son dôme. Certaines d’entre elles tombèrent dans le long des toits de la nef et du chœur que l’on appelle aussi les toits de poche ainsi que sur les toits des ailes de l’édifice situées en contrebas. D’autres atterrirent dans les jardins de la cathédrale (…). 28 bombes incendiaires s’abattirent sur Saint Paul et sa circonscription cette nuit là. (…) »


L'incendie du 29 au 30 décembre 1940
@alondoninheritance.com
Les quelques 24 000 bombes incendiaires déversées sur la zone nécessitent de mobiliser des centaines de canons à eau pour éteindre les flammes. Ils pompent tant et tant que la pression diminue et qu’il est alors extrêmement difficile de venir à bout de l’incendie. La marée montante de la Tamise leur octroie un regain de pression,  de quoi lutter. Le raid s’arrête le 30 décembre au matin, vers 9 heures, laissant le quartier exsangue mais le dôme de Wren[4], lui, est intact. Jamais les nazis ne viendront à bout de la résistance des civils britanniques, debouts dans l’adversité,  comme leur cathédrale.
Autour de Saint Paul le 30/12/1940
@alondoninheritance.com
London’s burning. Nouvelles saisons. Londres brûle encore et encore dans le second XXè siècle. Une partie de sa population s’enflamme sporadiquement. Les causes ? Les violences policières et le racisme dont elle est victime. Leurs cibles ? Les populations d’origine caribéennes regroupées dans quelques quartiers de la ville.
Meeting public  de la White Defense League
Notting Hill, été 1958 : Julia Roberts aurait bien du mal à déambuler dans les librairies du coin qui n’est alors qu’une succession de taudis surpeuplés et crasseux. C’est aussi un des territoires de la ville investis par les troupes d’Oswald Mosley, le leader d’extrême droite qui y tient régulièrement meeting et a sa permanence sur Kensington Park Road. Nous sommes à la fin août. Des bandes de jeunes anglais se décident promptement à entamer « une chasse au nègre » armés de barres de fer, de couteaux et bouts de bois. Leur première virée se solde par l’hospitalisation de 5 personnes noires du quartier, 3 d’entre elles sont dans un état critique. L’épisode se poursuit au prétexte d’une dispute domestique entre un mari d’origine jamaïcaine et sa femme anglaise. La publicité de leur désaccord déclenche les velléités vengeresses d’un groupe de jeunes blancs qui déverse sa violence raciste sur le quartier et ses habitants à la peau foncée. Trois jours d’émeutes et d’affrontements se soldent par le démantèlement d’une partie des gangs. 108 personnes sont arrêtées y compris le leader d’extrême droite. Pour la population caribéenne de Notting Hill c’est le début de la résistance. Deux autres séquences rendent compte des tensions dans certains quartiers de Londres entre la police et les populations venues des anciennes parties de l’empire. Les émeutes de Brixton en 1981 auxquelles les Clash ont aussi consacré un titre sur leur double album London Calling sont l’une des deux ; nous en avions parlé ici. Celles qui éclatent après la mort de Mark Duggan en 2011 à Tottenham pour gagner ensuite d’autres quartiers de la capitale puis les grandes aires urbaines britanniques en sont une autre illustration : nous y avions consacré aussi un billet.


Brixton riot 1981

Tottenham, immeuble en feu, 2011


Juin 2017. Londres est à nouveau en flammes. L’incendie dramatique a cette fois-ci dévasté une des tours HLM située au nord de Notting Hill connue sous le nom de Grenfell Tower à quelques encablures  de la Westway. L’incendie s’est déclaré dans la nuit du 14 au 15 juin vers une heure du matin au 4ème étage de la tour qui en compte plus de vingt et s’élève à presque 70 mètres de hauteur. C’est en tous cas aux alentours de cette heure que les pompiers sont alertés. Le feu s’étend rapidement et enveloppe l’immeuble. Dès le lendemain six personnes sont annoncées comme disparues et vraisemblablement décédées. Plus de 70 personnes sont déjà hospitalisées,, de nombreuses dans un état critique. Dans la journée du 15 juin, le bilan grimpe rapidement à 12 puis 17 morts. Le lendemain il s’alourdit encore à 24 puis 27 victimes. Ce 18 juin, le décompte morbide devient vertigineux approchant la soixantaine de victimes. 


Grenoble tower la nuit de l'incendie
Ce terrible remake grandeur nature de La tour infernale s’en distingue pourtant d’un point de vue sociologique. Tandis que la fiction cinématographique proposait un scénario dans lequel des multimillionnaires se retrouvent piégés dans une tour de verre en flammes, symbole de leur vanité, le drame de Grenfell s’inscrit dans le contexte d’une société clivée par les inégalités sociales, minée par les politiques d’austérité, en proie à de multiples atermoiements politiques très significatifs des tensions qui la traverse. Un des domaines les plus affectés par la fracture sociale est celui du logement : tandis que les spéculateurs immobiliers s’amusent à faire grimper le prix du mètre carré, chassant les pauvres et les classes moyennes de l’hyper centre londonien, quelques zones décrépies de public housing (logements sociaux) subsistent, verrues disgracieuses dans un paysage lissé pour satisfaire aux exigences d’une mondialisation heureuse. À force de faire subir des cures d’austérité à tous les services publics – des bibliothèques aux hopitaux, du logement social aux pôles emplois locaux (souvenez-vous de D. Blake) – les conservateurs aux affaires, en charge de gérer la sortie du pays de l’UE, se sont retrouvés en grande difficultés à l’issue des élections générales qui se sont tenues une semaine avant l’incendie de la tour Grenfell, le 7 juin 2017. La gestion piteuse de T. May des lendemains d'attentats est venue charger la barque des Tories déjà fortement employés à colmater les brèches ouvertes par les bourdes successives de leur leader. Dépourvue de majorité absolue au parlement, l’actuelle première ministre contestée jusque dans son propre parti patauge pour composer un gouvernement d’alliance avec les réactionnaires protestants nord-irlandais du DUP[5]. 

Les manifestations spontanées du 17 juin 2017
contre T. May
Empêtrée dans son agenda politique ingérable, et peu versée dans l’empathie envers ses concitoyens les plus démunis, T. May est depuis hier clouée au pilori par les habitants du quartier qui hagards, meurtris  et terrifiés ont encore l’énergie de dire que si Londres brûle en 2017, ce n’est pas un hasard. Plus de 50 morts dans une tour dont la sécurité incendie défectueuse a été maintes fois signalée par les occupant.e.s, dont le revêtement extérieur a été un accélérateur dans la propagation des flammes sont deux des motifs qui les ont poussés avant hier soir à investir spontanément les rues du quartier et de la ville. Profondément heurtés par la tardive réaction de T. May, pourtant seule en charge du dossier, les survivants de Grenfell Tower et la communauté avoisinante sont entrain de remuer ciel et terre pour obtenir justice et considération. Les messages sur leurs pancartes sont sans équivoque : May doit partir, elle nous méprise, elle se moque des pauvres, elle refuse même de les reloger dans le quartier, ce que certain.e.s interprètent comme le premier pas vers leur prochaine éviction d’une zone à forte rentabilité immobilière. 
L’incendie est éteint mais Londres brûle toujours. Les trombes d’eau et la boue de l’ouragan Katrina ont sali à jamais le mandature de G. Bush et anéantit sa popularité. L’incendie de Grenfell Tower oeuvre de la même façon pour T. May d’autant plus que résonne dans les têtes de tous les londoniens le slogan du Labour pour les récentes élections générales For the many Not The few, qui illustre parfaitement l’absence de morale dans cette tragédie évitable. Un Labour dont le maire  de Londres est issu et dont le leader, J. Corbyn s’est rendu sur les lieux du drame dans les heures qui ont suivi l’incendie fort de sa nouvelle légitimité post électorale.  
Il est des carrières politiques qui volent en fumée, nul ne sait si T. May va pouvoir s'extraire de l'incendie qu'elle a elle même attisé.





[1] Londres est en flammes, Londres est en flammes, amenez les machines, amenez les machines, au feu, au feu, mettez de l’eau, mettez de l’eau.
[2] M. Green, Lost in the great fire : which London buildings disappeared in the 1666 blaze ?, The Guardian, 30 aout 2016, https://www.theguardian.com/cities/2016/aug/30/great-fire-of-london-1666-350th-anniversary-which-buildings-disappeared
[3] La transcription complète de l’épisode est disponible ici en ligne à cette adresse qui offre des archives intéressantes sur la nuit en question : http://alondoninheritance.com/thebombedcity/the-second-great-fire-of-london-29th-december-1940/
[4] Christopher Wren, architecte, a joué un rôle déterminant dans la renaissance de Londres après 1666.
[5] Outre ses accointances avec les milices orangistes d’Irlande du Nord, cette bucolique et sympathique formation politique se distingue aussi par ses positions anti LGBT et anti-avortement.