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vendredi 21 octobre 2022

Une plongée dans l'univers musical de Fela Kuti.

Fela Kuti est la figure fondatrice de l'Afrobeat, un genre musical né de la fusion d'éléments puisés dans la culture yoruba, le highlife ghanéen, le funk et la soul américaine. Le très riche répertoire de l'artiste permet une plongée musicale dans l'histoire du Nigéria, ce géant démographique africain dont les riches ressources ont été captées par la puissance coloniale britannique, puis par une oligarchie financière et militaire.

***

Fela grandit au sein d'une famille bourgeoise influente, dont les membres sont de très fortes personnalités. Le grand-père paternel, J.J. Ransome Kuti, est pasteur. Au début du XXème siècle, il entreprend avec succès des campagnes d'évangélisation dans la province de l'Egbaland. Pour convaincre ses futurs ouailles, il accompagne ses prêches à la guitare et devient le "pasteur chantant". (1) Le père, Israël Oludotun Ransome Kuti, dit "Daodu", est un enseignant influent. A la tête de l'Abeokuta Grammar School, il impose des méthodes rigoureuses à ses étudiants auxquels il assène parfois des coups de chicotte. Sa mère, Funimulayo Ransome Kuti (FRK) est une personnalité exceptionnelle. Institutrice, elle développe très tôt une conscience civique aiguisée. A la tête d'un groupe de femmes issues de la bonne société d'Abeokuta, elle considère l'alphabétisation comme une priorité et l'arme indispensable à toute mobilisation. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, elle s'oppose aux taxes iniques imposées aux commerçantes par l'Akalé, le roi yoruba à la solde des colonisateurs britanniques. Les manifestations massives organisées par son groupe de femmes réussissent à faire abdiquer le satrape. Pour Fela, elle sera un modèle, une mère courageuse, indépendante, soucieuse de transmettre à sa progéniture des valeurs de résistance.

Portrait photographique de la famille Kuti, au début des années 1940. [Public domain]

Pas facile pour Fela de grandir dans l'ombre d'une famille si prestigieuse. Dans un premier temps, le jeune homme vit en dilettante, indifférent à la situation sociale et politique de son pays. Il suit ses cours en touriste et ne se passionne vraiment que pour la musique. En 1958, il se rend à Londres pour apprendre la trompette classique au Trinity College of Music. Avec son ami Jimo Kombi Braimah et des musiciens venus des Antilles anglophones, il forme un orchestre baptisé Koola Lobitos. La formation tente de créer une musique jazz mâtinée de highlife, un genre élaboré à Accra dans les années 1920. Lors de ce séjour anglais, Fela rencontre Remi Taylor, une jeune métisse qu'il épouse et avec laquelle il a rapidement deux enfants.

Indépendant depuis 1960, le Nigeria dispose d'atouts certains. Premier producteur d'huile de palme mondial, il est aussi un riche exportateur d'arachides et de cacao. La découverte de gisement de pétrole en 1956, laisse entrevoir de belles perspectives économiques dans le secteur des hydrocarbures. La constitution fait du pays un État fédéral, structuré autour de régions dominées par une ethnie majoritaire: Hausas et Fulanis au nord, igbos à l'est , Yorubas à l'ouest. De vives tensions intercommunautaires éclatent très vite, empêchant l'instauration d'un régime politique stable. En 1966, un groupe d'officier igbos, mécontents des résultats électoraux, renversent le gouvernement et placent l'un entre eux à la tête de l’État. Ce putsch n'est que le premier d'une longue série de coups de force perpétrés par les militaires. A peine arrivé au pouvoir, le général Johnson Aguiyi-Ironsi est assassiné et remplacé par le général Gowon. (2)

Revenons à Fela. En 1963, il rentre à Lagos et s'installe dans une maison que possède sa mère dans le quartier de Mushin. Le musicien se fait embaucher par la Nigeria Broadcasting Corporation, ce qui lui permet de bénéficier d'un accès illimité à la discothèque de la radio nationale. Le jeune homme parfait ainsi sa connaissance musicale, au détriment de son implication professionnelle. Le non renouvellement de son contrat, en 1965, contraint Fela à s'engager davantage dans la musique, dont il espère vivre. A cette fin, il reforme Koola Lobitos en y intégrant des musiciens aguerris comme Tony Allen à la batterie, Tunde Williams à la trompette, Christopher Awaifor au saxo ténor, Henry Coffi aux congas, Lekan Animashaun au saxo baryton... La formation se produit au club de Kakadu dans le quartier de Yaba. Le groupe peine encore à s'imposer et souffre de la comparaison avec les prestations explosives de Geraldo Pino au Stadium Hotel. Dépité, Fela se sent dans l'impasse. Pour prendre du recul, il se rend au Ghana et y trouve un nom pour la musique qu'il rêve de créer: l'Afrobeat, le tempo de l'Afrique. De retour au Nigeria, le musicien se voit confier la gestion du club du Kakadu Hotel, rebaptisé Afro Spot. Koola Lobitos y enregistre l'album Afro Beat on Stage... Recorded live at the Afro Spot. Sur deux titres (Waka Waka et Ako),  on y entend les prémisses du style Fela. 

En 1969, Fela s'envole avec quelques uns de ses musiciens pour New York. L'accueil est glacial et le groupe peine à trouver des engagements. La troupe tente alors sa chance en Californie. Fela y rencontre Sandra Smith. Membre du Black Panther Party, la jeune femme lui fait découvrir Malcolm X et Eldridge Cleaver. "Comme beaucoup d'Afro-américains à cette époque, Sandra Smith est fascinée par une Afrique mythique, magique, dont elle trouve l'écho à travers le personnage et la musique de Fela. Mais elle reste frustrée de le voir si peu conscient des ravages de la colonisation et de la nécessité pour toutes les jeunes nations africaines, nouvellement indépendantes, de reconquérir leur propre identité culturelle, enracinée dans la richesse ancestrale du vieux continent." (source A p 55-57) C'est donc paradoxalement à des milliers de kilomètres du Nigeria que Fela se découvre une conscience africaniste. Il perçoit avec plus d'acuité les maux qui ronge son pays. Dès lors, le musicien prône un retour à des valeurs africaines (la pratique animiste des orishas). Sur le plan musical, le séjour américain semble également bénéfique.

Lorsque Fela rentre au Nigeria début 1970, la guerre du Biafra vient de s'achever. (3) Un vent de changement souffle sur Lagos. La manne pétrolière entraîne la prolifération des chantiers de constructions. Les viaducs de béton enjambent désormais la lagune, dont les rives se hérissent de hauts immeubles. La ville reste néanmoins une anomalie brutale, une mégapole poussée de manière anarchique, sans planification urbanistique aucune; une cité portuaire tentaculaire, ville de violence et d'excès où se côtoient nababs de l'industrie pétrolière et migrants ruraux fraîchement installés dans d'immenses ghettos aux baraques et étals délabrées. 

Fela s'installe dans une maison située dans le quartier de Moshalasi Mushin. Il y dirige une sorte de communauté, au sein de laquelle il se comporte en gourou ou en monarque semi-éclairé. Toute une faune interlope composée de dealers de marijuana, de prostituées, se greffe bientôt autour de son quartier général. Le groupe investit le Club de l'Hôtel Empire qui prend le nom d'Africa Shrine, un "Temple" dont Fela devient le "Grand Prêtre".  Le public de Koola Lobitos rassemble non seulement les étudiants, mais aussi les populations nouvellement urbanisées. A cette époque, Fela abandonne le nom de Ransome - un patronyme britannique adopté par son grand père - et devient Anikulapo, "celui qui a la mort dans son carquois".

C'est dans ces années que Fela et ses musiciens donnent naissance à l'Afrobeat. Sur scène, l'orchestre rassemble de quinze à trente musiciens, tous placés sous la férule de l'omnipotent grand maître. D'opulentes sections de cuivres se mêlent aux guitares, aux orgues et percussions multiples (dont les maracas shekere). Les musiciens se relaient durant des concerts marathons, mais ne jouent jamais d'un seul bloc sur scène.  Les morceaux se développent sur des formats longs, correspondant à ce que peut contenir une face de 33 tours. Les titres prennent la forme de développements rythmiques lancinants, propices à la transe. Fela chante et psalmodie des textes incendiaires, traversés de solos d'orgue électrique ou de saxo alto. Par sa puissance de feu, le genre contamine immédiatement les pays voisins. 

En 1971, Koola Libitos devient Africa 70. La formation compte désormais 2 trompettes, 3 saxos, 3 guitares électriques, 4 percussionnistes, auxquels il convient d'ajouter Tony Allen à la batterie et la direction de l'orchestre, ainsi que six chanteuses assurant les chœurs. Cette année là sort l'album Shakara, fruit de l'association avec J.K. Braimah. Les textes de Fela, désormais rédigés en "pidgin english", (4) abordent les thèmes touchant l'ensemble de la société nigériane: les pratiques concussionnaires de l’État, la soldatesque nigériane ou la morgue de la bourgeoise africaine... "Go slow" dénonce par exemple les embouteillages monstres de Lagos, les comparant à la façon dont le pays est géré. "Gentleman" s'en prend aux Africains qui s'habillent à l'Occidentale. Dans "Je' nwi temi", le musicien affirme que personne ne pourra le faire taire. "Même si la vérité est parfois difficile à entendre, elle reste ce qu'elle est: la vérité." "Why black man dey suffer", toujours en 1971, dénonce les affres du colonialisme. Cette nouvelle liberté de ton agace les autorités. Le 30 avril 1974, une cinquantaine de policiers débarquent chez l'artiste en quête de produits stupéfiants dont la détention entraîne de longues peines de prison. De l'herbe est saisie et Fela emprisonné dans la cellule "Kalakuta" ("vaurien") de la prison  d'Alagbon Close. Pour mieux railler ses geôliers, le musicien rebaptise son fief "République de Kalakuta" et compose "Expensive shit", un morceau dans lequel il raconte comment il a avalé l'herbe apportée par les pandores pour le confondre. Demandant à observer la pièce à conviction, il l'ingère. Les policiers n'auront plus qu'à attendre la fin du transit pour tenter de retrouver la drogue dans l'étron fumant. Entre temps, Fela est parvenu à troquer sa crotte avec un codétenu. L'histoire aurait pu en rester là, mais le musicien en fait une chanson et elle est loin d'être merdique. (5


En novembre 1974, la police met à sac le fief de Fela, ce qui inspire à ce dernier l'album Kalakuta show. Plus la police frappe, plus il crée, plus la répression s'abat, plus elle l'inspire! Entre 1975 et 1977, Fela enregistre 23 albums remplis de chefs d’œuvre comme Yellow fever, Zombie, No agreement, Shuffering and Smiling, Sorrow Tears and Blood, Water get no enemy. Les paroles ciblent les déviances de la société nigériane postcoloniale (Colonial mentality), l'oppression insupportable qu'exerce le pouvoir militaire sur le peuple, la corruption des gouvernants (Monkey banana, Unnecessary Begging), la trahison des élites africaines soucieuses de vivre à l'occidentale en tournant le dos à leur identité africaine (J.D.D. = Johnny Just Drop).

En juillet 1975, deux généraux putschistes, Muhammad et Obasanjo, renversent le régime du général Gowon. La nouvelle junte met en œuvre des réformes populaires et promet de redonner le pouvoir aux civils à l'horizon 1979. Pour des questions de prestige, et pour restaurer l'image dégradée du pays après la guerre du Biafra, les gouvernants nigérians décident d'organiser un grand événement culturel international: le deuxième FESTAC (Festival mondial des Arts Noirs et Africains). Des stars internationales tels qu'Isaac Hayes, Stevie Wonder, Sun Ra, Gilberto Gil, Miriam Makeba se rendent à Lagos. Sollicité, Fela pose des exigences que les autorités ne peuvent accepter. L'artiste fustige ce qu'il considère comme une "pure escroquerie". Pour l'occasion, et afin d'impressionner les visiteurs étrangers, le gouvernement a mis en place une circulation alternée dans Lagos, ordonné le ramassage des ordures qui jonchent habituellement les rues, fait disperser les étals des commerçants ambulants. Fela, qui a décidé de se lancer en politique, annonce la tenue d'un "contre-festac" au Shrine. Dans la foulée, il publie le morceau "Zombie", une violente charge contre la brutalité de soldats assimilés à des morts-vivants. Habitué "à obéir sans réfléchir","Zombie ne pense pas, à moins que tu lui dises de penser." Obasanjo ne tolère plus ces provocations. Prétextant une rixe entre les soldats et des boys de Fela, le dictateur envoie l'armée détruire Kalakuta, le 18 février 1977. C'est à une mise à sac méthodique de la maison que procèdent les militaires. Non contents de détruire les véhicules et les instruments de musique, la troupe frappe, viole les femmes présentes, puis défenestre la mère de Fela. (6) Alors que le saxophoniste est emprisonné pendant un mois, le gouvernement décline toute responsabilité. Officiellement, l'attaque sanglante est attribuée à des "soldats inconnus". Le drame inspire aussitôt à Fela Sorrow, Tears and Blood et Unknown soldier. Dans la première, il dénonce la police et l'armée qui laissent derrière elles "la douleur, les larmes et le sang, leurs marques de fabrique." Sa maison brûlée, ses biens pillés, Fela est également contraint à l'exil au Ghana pour quelques mois. De retour à Lagos, le musicien réinstalle la Kalakuta Republik à Ikeja, reconstruit un nouveau Shrine et annonce la création du Movement of the People en vue des élections d'octobre 1979. Sa candidature sera finalement invalidée en mars. Cette même année, Tony Allen décide de quitter le groupe. 


En 1979, le second choc pétrolier provoque une nouvelle flambée des cours du brut. Pourtant, la manne pétrolière nigériane ne profite qu'à la petite caste au pouvoir. La corruption, qui tient lieu de mode de gouvernement, engraisse une poignée de richissimes potentats. La grande majorité des Nigérians ne bénéficieront jamais des retombées de l'exploitation de l'or noir, dont les cours s'effondrent à partir de 1981.

S.aderogba, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Fela et ses musiciens accèdent à la notoriété internationale au cours de la décennie 1980. L'orchestre tourne désormais très souvent en Europe (Allemagne, Italie, France, Belgique). Africa 70 a cédé la place à Egypt 80 qui se produit trois soirs par semaine au nouveau Shrine. Fela, le visage marqué de blanc, officie devant un autel consacré aux divinités africaines. Il ne jure plus que par le Professeur Hindu, un gourou magicien qui défend les thèses africanistes. Sous son influence, Fela s'enfonce toujours plus dans une paranoïa entretenue par le harcèlement policier. Le 11 décembre 1981, les forces spéciales opèrent une nouvelle descente dans le quartier général de Fela. Battu comme plâtre, blessé, il est incarcéré quinze jours sous l'accusation de vol à main armée. A sa sortie de prison, l'artiste compose Look and Laugh. "Obasanjo a passé la main au gouvernement de Shagari / Le gouvernement de Shagari a mené une politique sans queue ni tête pendant quatre ans / Pas plus d'eau que d'électricité avec Shagari / On dit que l'économie du pays s'effondre (...) / Que n'ai-je pas chanté sur ce pays / Chanté et rechanté / Jusqu'à ce qu'ils viennent / m'arrêter pour attaque à main armée / Je vois ça et je me marre, bien obligé (...) / Que n'ai-je pas chanté sur ce pays / Chanté et rechanté / Jusqu'à ce qu'ils viennent brûler ma maison / Toutes mes propriétés / En faire un grand feu / Me battre et me faire frapper / Tuer ma mère / Je vois ça et je me marre, bien obligé. (...)"

Les coups d'état succèdent aux coups d'état, mais quel que soit le nom du dictateur, la répression reste de mise. (7) Avec l'instauration d'un couvre-feu, les fêtes cessent, les clubs ferment, la musique se tait. Seul le Shrine continue ses activités. Le 4 septembre 1984 à l'aéroport de Lagos, alors qu'il s'apprête à embarquer pour la tournée américaine d'Egypt 80, Fela est pris en flagrant délit d'exportation de devises. Retour à la case prison pour une peine de 5 ans. L'annonce de la détention suscite un vaste mouvement de mobilisation. Amnesty International réclame la libération du "prisonnier d'opinion". En France, le groupe Jéricho, composé d'artistes réputés tels que Mory Kanté, Ray Lema, joue pour "faire tomber les murs qui enferment Fela." Finalement, le 24 avril 1986, après vingt mois de détention, l'artiste quitte sa geôle. Barclay publie alors un double 33-tours regroupant les morceaux Teacher don't teach me nonsense et Look and Laugh. Fela et sa troupe peuvent reprendre les tournées. Trois derniers albums sortiront encore (Beasts of no Nation en 1989, Overtake, don't overtake, overtake en 1990 et Underground system en 1992). Enfermé dans sa parano, Fela ne quitte plus sa maison. Son inspiration se tarit. Malade du sida, l'homme est emporté en quelques semaines. Il meurt le 2 août 1997. Ses obsèques suscitent une immense émotion.


* Un héritage immense. 

 Il faut attendre les années 2000, avec la réédition de ses disques, pour que l'héritage musical de Fela ne soit perçu à sa juste valeur hors d'Afrique. L’œuvre est fascinante, éminemment personnelle, chaque album liant le parcours du musicien avec la situation économique et sociale du Nigeria. Pléthorique, elle possède une incroyable cohérence stylistique, au point que la pulsation si particulière de sa musique est identifiable dès les premières secondes. Architecte des masses sonores, génie de l'arrangement pour vents, le saxophoniste apprécie la puissance de sections de  cuivres hyper compactes. Par sa musique, l'artiste cherche à provoquer l'effet de transe des rituels animistes. L'afrobeat ingère la culture occidentale pour mieux développer une culture autonome, un procédé qui n'est pas sans évoquer le cannibalisme culturel défendu par Oswaldo de Andrade dans son Manifeste anthropophage de 1928.

Le message politique et revendicatif des chansons de Fela - la dénonciation de l'exploitation des ressources nationales par de grandes firmes transnationales, du népotisme, des violences policières... - reste plus que jamais d'actualité au Nigeria ou pour les afro-descendants aux Etats-Unis. L'Afrobeat ne disparaît pas avec son créateur, loin s'en faut. Plusieurs générations d'instrumentistes prennent la relève de Fela. Deux de ses enfants, Femi et Seun, entretiennent l'héritage paternel. D'anciens musiciens de Fela continuent à entretenir la flamme à l'instar du batteur Tony Allen ou du guitariste Ogene Kologbo. La France, les Etats-Unis sont devenus des terres d'accueil du genre avec des formations telles que Ghetto Blaster, Fanga, SoulJazz Orchestra, Budos Band, Antibalas Afrobeat Orchestra...  Longtemps méprisée ou ignorée, l’œuvre de Fela est redécouverte et honorée comme le prouve la grande exposition que lui consacre la Cité de la musique à Paris.

Notes:

1. Au cours de sa croisade en faveur du retour aux valeurs culturelles et traditionnelles de l'Afrique ancestrale, Fela s'opposera violemment à l'héritage grand-paternel. 

 2. En 1975, après neuf ans au sommet de l'Etat, ce dernier est destitué. Son successeur, Murtala Ramat Mohammed, est tué six mois plus tard. En 1979, le chef d’état-major Olusegun Obasanjo finit par remettre le pouvoir à un civil après quatre ans de règne, mais le chef d'État élu, Shehu Shagari, est renversé en 1983 par le général Muhammadu Buhari. Deux ans plus tard, ce dernier est à son tour évincé...

3. Le colonel Ojukwu proclame la sécession de la région orientale du Biafra, ce qui déclenche une guerre civile particulièrement meurtrière, de 1967 à 1970.

4. la langue d'échange populaire commune à toutes les ethnies du Nigeria.

5. Ils utilisent ta merde pour te mettre en prison / Ils prennent ma merde parce qu'elle vaut cher / Ils montrent ma merde,  faut pas la perdre / C'était de la bonne dope / Wey Alagbon!

6. Le 13 avril 1977, à 77 ans, Funmilayo Kuti succombe aux blessures infligées par sa défenestration.

7. Lors du nouvel an 1984, le général Muhammadu Buhari organise un nouveau coup d'état et met en place un régime d'une violence extrême. La junte invente la "Guerre contre l'Indiscipline", s'arrogeant le droit de détenir en prison tout suspect, indéfiniment et sans procès. Le dictateur est renversé à son tour le 27 août 1987 par ses collègues du Conseil militaire suprême sous la direction du général Ibrahim Babangida. Ce dernier sera à son tour remplacé par le général Abacha, avant que ne revienne au sommet de l'Etat Obasanjo en 1999. 

Sources: 

A. François Besignor:"Fela Kuti, le génie de l'Afrobeat", Éditions Demi-Lune, collection Voix du monde, 2012. 

B. "Lagos et le Nigeria de Fela Kuti", dans l'émission Jukebox sur France Culture.

C. "Petit atlas des musiques urbaines", Editions de l'Oeuvre, 2010.

D. Lamoureux David, « Comprendre l’organisation spatiale de Lagos, 1955-2015 », Hérodote, 2015/4 (n° 159), p. 112-125.

E. "Fela Kuti (1938-1997), la musique est un sport de combat" (Une vie une œuvre sur France Culture)

F. Elodie Descamps: "Nigeria: Funmilayo Ransome-Kuti, la mère des droits des femmes", in Jeune Afrique, 7 mars 2018. 

G. François Bensignor: « Les origines de l’afrobeat »Hommes & migrations [En ligne], 1279 | 2009, mis en ligne le 29 mai 2013

H. "Histoires de Fela: Confusion Break bone" (Pan African Music)

I. «Fela Kuti: retour sur la vie et le combat du "Black president" en dix dates.» 

Liens:

"Flight010: Fela ci, Fela ça" (Radio Krimi) Merci Pierre Raingeard.

mercredi 24 avril 2019

363. Sur un air de cumbia...

Dans un pays aussi fragmenté que la Colombie, ravagé par des décennies de violences, la musique représente un des rares traits d'union comme le prouve une musique de danse (1), joyeuse et irrésistible: la cumbia. "Yo me llamo cumbia" résume assez bien l'esprit et le succès prodigieux rencontré par le genre. Dans cet énorme tube, son auteur, Mario Gareña chante : 

"Je m’appelle cumbia, où que j’aille je suis la reine,
pas une hanche ne reste immobile quand je suis là"

Les origines de ce courant musical restent obscures. Pour certains, la cumbia serait née d'un métissage culturel issu de la cohabitation forcée dans le creuset colombien des descendants d'esclaves africains, de colons espagnols et des populations amérindiennes autochtones. Pour y voir plus clair, une rapide plongée dans l'histoire colombienne s'impose.



Dans le sillage du conquistador Pedro de Heredia, les Espagnols prennent possession des plaines littorales de la côte caraïbe. Les terres sont exploitées dans le cadre d'encomiendas, de vastes plantations esclavagistes sur lesquelles triment les populations amérindiennes autochtones. Décimées par les épidémies ou jugées trop peu résistantes, ces populations serviles sont bientôt remplacées par des esclaves déportés d'Afrique centrale et du Golfe de Guinée. A partir du XVI°siècle, le principal port négrier de la grande Colombie est Carthagène des Indes. [2]


Arrachés à leur terre natale, les esclaves africains conservèrent un temps des éléments de leurs langues maternelles (3), des rythmes et des chansons du continent perdu. (4) Leurs descendants entretinrent souvent ces éléments culturels. Le 2 février de chaque année, lors de la fête de la Vierge de la Candelaria, les maîtres autorisaient leurs esclaves à jouer leur musique et faire la fête. A Carthagène, sur le cerro de la popa, ils se retrouvaient, dansaient, jouaient de la musique, interprétaient un répertoire appris, accompagnés de percussions et tambours. Ces chants se mélangèrent bientôt aux sonorités des musiques jouées par les populations amérindiennes du port. C'est dans ce cadre géographique et historique que la cumbia aurait lentement émergé. 
 La cumbia des origines associe le jeu à contretemps de flûtes de roseaux amérindiennes (zamponasgaïtas), les percussions d'origine africaines ou amérindiennes (maracas, güiro) et des tambours de tailles différentes: llamador, alegre, tambora)
Le terme même de cumbia témoigne de l'origine obscure du genre. Pour certains, il dérive de "cumbé", un mot bantou désignant des rythmes de danses festives de Guinée équatoriale. Pour d'autres, il provient du mot "cumbague", qui désignait un cacique, chef indigène de la région de Mompox. La cumbia semble, en tout cas, et avant tout, fille du métissage. 


Logo des disques Fuentes.

A partir du XVIII°s., Barranquilla devient un des principaux ports de Colombie, accueillant des migrants venant du monde entier. Dans cette ville d'entrepreneurs, la musique s'épanouit grâce à la création de studios d'enregistrement, de radios, de clubs. Fréquentés par une clientèle huppée (donc blanche), ces établissements accueillent de grands orchestres réputés dont le répertoire intègre à partir des années 1930 les danses costeñas populaires (le porro notamment). La cumbia, quant à elle, reste longtemps méprisée par les membres de la bonne société que rebutent ses origines populaires métisses. Bon an mal an, elle parvient néanmoins progressivement à triompher de la barrière socio-raciale, à s'imposer comme le rythme quasi officiel de la région et du célèbre carnaval de Barranquilla. Quatre jours avant le début du carême, les habitants de la ville vibrent au son des rythmes les plus divers, mais une nuit entière est consacrée à la cumbia: la rueda de cumbia
Depuis la côte caraïbe, la cumbia gagne bientôt l'ensemble du pays. Au gré des déplacements et des échanges commerciaux effectués le long du fleuve Magdalena, la musique se déploie dans toute la Colombie et se diffuse auprès de la population rurale. Les accents africains et indiens se mêlent désormais aux chants de labeur entonnés par les paysans. 



Autre élément propice à l'essor de la cumbia, la création de puissants médias susceptibles d'en assurer la diffusion. A Carthagène, le Colombien Antonio Fuentes fonde son label. Le fondateur des Discos Fuentes entend d'abord inventorier les musiques afro-colombiennes autour de Carthagène, Barranquilla et de la municipalité de Cienaga. Aussi enregistre-t-il d'abord des morceaux de cumbias acoustiques traditionnelles ou des vallenatos dans lesquels l'accordéon est à l'honneur. Fuentes écume les bars et les clubs de la côte afin de dégoter musiciens et chanteurs, avant d'enregistrer et produire, méticuleusement leurs titres. 
Fasciné par les arrangements de basse et de saxophones des orchestres de swing américains, "il en imprime la création musicale costeña et introduit la clarinette dans les sections de cuivres. " En 1948, Fuentes lance son propre big bandLos Corraleros de Majagual. L'orchestre devient au fil des années un vivier exceptionnel de musiciens talentueux.
Fort du succès prodigieux rencontré par son label, Fuentes installe un studio d'enregistrement dernier cri dans la capitale Medellin; il fonde en parallèle une radio et un service de transport permettant la distribution des disques dans tout le pays. Au cours des années 1950, l'onde de choc du mambo gagne la Colombie. Les deux grands orchestres costeños de Lucho Bermudez et Pacho Galan intègrent les rythmes cubains à leur répertoire et à leur cumbia, dont le premier titre gravé sur disque en 1950 se nomme "danza negra", chantée par Matilde Díaz.. 
 
Lucho Bermudez et l'Orquesta del Caribe.

La mutation constante de la cumbia permet à ce genre protéiforme de se renouveler sans cesse et d'essaimer au-delà des frontières colombiennes. 

Au fil des décennies, de nouveaux instruments apparaissent.  La guitare, les cuivres, l'accordéon, la guacharaca, petite percussion amérindienne en bois ou en métal, des claviers s'adjoignent à la cumbia. A partir des années 1960-1970, l'électrification renforce encore l'attrait du genre en l'enrichissant de nouveaux instruments (claviers, basse...). Les grands orchestres cèdent le pas à de petits combos électriques. 
Les picos (de l'anglais pick-up), pendants colombiens des sound-system jamaïcains, apparaissent alors et deviennent de puissants vecteurs de diffusion de la cumbia. Les DJ y enchaînent les disques en quête du titre susceptible d'emporter l'adhésion de tous sur la piste de danse. Ils contribuent en outre au renouvellement du genre, dans la mesure où les DJ, en diffusant des disques venus des quatre coins de la terre, procurent de nouvelles sources d'inspiration aux musiciens locaux.
Les "cumbieros" reprennent à leur sauce ces airs exotiques donnant lieu à un syncrétisme musical remarquable. La cumbia s'enrichit par exemple de l'interaction avec les musiques cubaines, la rumba congolaise, le highlife ghanéen, l'afro-beat nigérian, les tubes woka guadeloupéens, le compas haïtien, la salsa new-yorkaise de Fania Records, tous mixés façon cumbia. [5] Au fil des décennies, le label Discos Fuentes observe, suit et encourage toutes ces mutations.
Rappelons pour finir que derrière le terme générique cumbia se cache en fait une grande diversité de styles musicaux [6] qui ne cessent de se transformer au gré des régions, des influences extérieures ou des innovations technologiques: la cumbia organique et épurée défendue par les vieux musiciens diffère ainsi profondément de la musique luxuriante interprétée par les grandes formations orchestrales ou encore de la Nueva Cumbia digitale. [7]
Pico des années 1970.

Plusieurs éléments assurent le "décollage" de la cumbia et son développement hors des frontières colombiennes pour en faire un genre clef de la sono mondiale au même titre que le reggae ou la salsa. 
- Le rythme, lancinant, hypnotique et particulièrement entraînant de la cumbia, se danse beaucoup plus facilement que la salsa, la samba ou le tango. Il s'agit d'une musique lascive, fondamentalement festive dont les paroles légères se contentent, à de rares exceptions près, de commémorer les moments joyeux de l'existence. Elle constitue donc un formidable exutoire pour des populations soumises à un quotidien parfois rude et violent. De ce fait, la cumbia constitue une puissante échappatoire.
- Comme nous l'avons vu précédemment, le rythme se révèle aisément adaptable et transposable. La simplicité de l'ossature rythmique de la cumbia rend facile son amalgame avec d'autres musiques. La cumbia essaime désormais sur tout le continent américain. Elle s'y réinvente au contact des ingrédients musicaux qu'y distillent les musiciens du cru. Au Chili, elle est mâtinée de rock (cumbia chilombiana), tandis que la cumbia sonidera mexicaine et la Nueva Cumbia argentine y incorporent des rythmes électroniques (dub, beats dancehall, hip-hop, electro). Dans sa version péruvienne - la délicieuse chicha - les sons des synthétiseurs Moog, pédales wah-wah et orgues Farfisa créent une version saturée et psychédélique de la cumbia. 



- Des clubs très réputés tels que Sofrito en Angleterre ont vu le jour et donnent une visibilité maximale à la musique colombienne. Les soirées, animées par des DJ renommés (Hugo Mendez), attirent dans les hangars désaffectés - qui tiennent lieu de dancefloors - des clubbeurs toujours plus nombreux.
- Profitant de l'engouement certain pour les musiques tropicales, anciennes et modernes, des maisons de disques (Sofrito justement, Soundway...) sortent des rééditions ambitieuses. [voir sélection discographique]
- La soif de redécouverte de pépites musicales oubliées poussent les crate diggers à explorer les disques enfouis dans les couloirs du temps. Ce gigantesque travail d'exhumation participe à la redécouverte des musiques folkloriques, jusque là largement ignorés hors de leurs zones d'élaboration. Les collecteurs européens se ruent sur ces musiques. [8] L'essor d'internet a aussi permis de  diffuser les mixes des DJ locaux et d'assurer ainsi la diffusion de ces idiomes musicaux.
- Bien sûr, la diaspora colombienne (et latino en général) a beaucoup contribué à l'exportation de la cumbia. De même, l'organisation de fêtes communautaires, ouvertes sur l'extérieur ou de manifestations comme le carnaval de Barranquilla permettent de maintenir en vie les musiques "autochtones" (porro, vallenato, champeta...).

***
Issue de la côte pacifique colombienne, la cumbia n'a cessé d'essaimer, de s'adapter, de muter, pour devenir au cours des années 1950 la danse nationale. Depuis lors, la cumbia franchit les frontières et s'impose comme un des genres les plus appréciés de la sono mondiale.

Notes: 
1. Sur la piste, au milieu des musiciens, un couple danse de manière suggestive.
2. La grande Colombie englobe alors le Panama et le Venezuela. 
3. ce qui donnera au contact de l'espagnol un créole afro-hispanique: le palenquero)
4. Des groupes d'esclaves parviennent à s'enfuir pour se réfugier dans des villages de fugitifs, les Palenque, qui constituent dès lors autant de conservatoires des pratiques culturelles ancestrales. 

5. Comme en Jamaïque, les DJ prennent l'habitude d'arracher les étiquettes des disques diffusés pour conserver le secret de leur provenance et pour s'en assurer l'exclusivité. Ce mystère savamment entretenu contribue à attiser l'intérêt de nombreux collectionneurs de disques, prêts à acheter à prix d'or des vinyles africains ou de salsa (chasseurs sonores comme Fuentes ou Terrogosa).  
6. Entre les plaines littorales et les régions montagneuses, les différences musicales sont très importantes. Cependant, les déplacements incessants des narcotrafiquants, les fêtes organisées par leurs soins, contribuèrent à leur diffusion à l'échelle nationale.
 7. La musique colombienne ne se résume pas à la cumbia, loin s'en faut. "Cumbia est un terme que choisirent les compagnies de disques dans les années 1960 pour regrouper la musique colombienne des Caraïbes, un terme qui englobe notre musique dansante et qui contribue à son exportation", note Federico Ochoa Escobar.
L'introduction de disques africains et antillais dans le port de Cartagène au cours des années 1970 donne ainsi naissance à la champeta ("musique des machettes"), fusion des rythmes issus de l'Atlantique noire.
Le rythme bullerengue fait dialoguer tambours, danses et chants antiphonaux interprétés par les "cantadoras".
8. A tel point que DJ, producteurs ou musiciens anglo-saxons s'installent en Colombie à l'instar de Quantic qui s'est installé à Cali.

Sélection discographique:






* Cumbia 1 et 2 (World Circuit). Réédition d'une prodigieuse compilation regroupant de vieilles cumbia issues des catalogues Fuentes. Absolument rien à jeter. Notre coup de cœur. Soundway livre à intervalle régulier des compilations de haute tenue consacrée aux musiques colombiennes, citons entre autre: 

- Colombia: the golden age of discos Fuentes. Comme son titre l'indique, cette compilation parcourt l'âge d'or du label Fuentes entre 1960 et 1976. Les titres sélectionnés ne se cantonnent d'ailleurs pas à la seule cumbia, mais propose aussi un peu de salsa colombienne.
- Cartagena: Curro Fuentes & the big band cumbia and descarga sound of Colombia 1962-1972. Dans la famille Fuentes, je voudrais le benjamin. Prénommé Curro, ce dernier décide de s'affranchir de la tutelle familiale pour produire ses propres disques.
 - The original sound of cumbia. Cette compilation propose une plongée dans les racines de la cumbia et de son prolongement cuivré, le porro. Elle est le résultat du travail passionné du producteur Quantic qui a sillonné les marchés colombiens pour dénicher ces pépites. Les 55 morceaux proposés ont été enregistrés sur vinyles entre 1948 et 1979. 

* "Diablos del ritmo. The columbian melting pot"
* The roots of chicha volume 1  et 2 / "Ayahuasca: Cumbias Psicodelicas Vol.1 : 70's Peru Psych Soul Rock Latin Folk Funk Music" / "Cumbian chicadelicas: peruvian psycedelic chicha" / Antologia de la cumbia peruana.


 


 Sources et liens:

- Continent musique sur France culture: le fabuleux destin de la cumbia mondiale.
- De La Hoz O'Byrne Julio. "La cumbia à Carthagène : entre légende et commerce" in "Villes en parallèle", n°47-48, décembre 2013, pp. 302-306.

- Magazine World Sound n°8: "Cartagena: entre Colombie et Afrique."
- Sur un air de Nueva Cumbia, Télérama n°3244, 14 mars 2012. 
- Portrait de Hijo de la Cumbia tiré du magazine Vibration n°137, septembre 2011.
- RFI: "Comme un air de Cumbia"

mercredi 26 janvier 2011

228. Manu Chao : "Clandestino", (1998)


Solo voy con mi pena
Je vais seul avec ma peine
Sola va mi condena
Seule va ma condamnation
Correr es mi destino
Courir est mon destin
Para burlar la ley
Pour me moquer de la loi

Perdido en el corazón
Perdu dans le coeur
De la grande Babylon
De la grande Babylone
Me dicen el clandestino
On m'appelle le clandestin
Por no llevar papel
Car je n'ai pas de papiers

Pa' una ciudad del norte
Vers une ville du nord
Yo me fui a trabajar
Je suis allé travailler
Mi vida la dejé
J'ai laissé ma vie
Entre Ceuta y Gibraltar
Entre Ceuta et Gibraltar
Soy una raya en el mar

Je suis une raie dans la mer
Fantasma en la ciudad
Fantôme dans la ville
Mi vida va prohibida
Ma vie est interdite
Dice la autoridad
Disent les autorités

Solo voy con mi pena
Je vais seul avec ma peine
Sola va mi condena
Seule va ma condamnation
Correr es mi destino
Courir est mon destin
Para burlar la ley
Pour me moquer de la loi


Perdido en el corazón
Perdu dans le coeur
De la grande Babylon
De la grande Babylone
Me dicen el clandestino
On m'appelle le clandestin
Yo soy el quiebra ley
Je suis le hors la loi

Mano Negra clandestina
La main noire clandestine
Peruano clandestino
Péruvien clandestin
Africano clandestino
Africain clandestin
Marijuana ilegal
marijuana illégale

Solo voy con mi pena
Je vais seul avec ma peine
Sola va mi condena
Seule va ma condamnation
Correr es mi destino
Courir est mon destin
Para burlar la ley
Pour me moquer de la loi

Perdido en el corazón
Perdu dans le coeur
De la grande Babylon
De la grande Babylone
Me dicen el clandestino
On m'appelle le clandestin
Por no llevar papel
Car je n'ai pas de papiers


*




Manu Chao : le migrant de la world music.


Ce n'est sans doute pas un hasard si le premier succès de la carrière solo de Manu Chao fut "Clandestino". Ancien chanteur du groupe La Mano Negra, qui incarne à lui seul les heures de gloire du rock indé français des années 90, le leader de la formation a, en 1994, coupé les ponts avec ses anciens camarades et parcouru une bonne partie de la planète en particulier le continent sud américain dont il fêta la "découverte" par Colomb en 1992, à bord d'un cargo itinérant accompagné de la troupe théâtrale du Royal de Luxe. Il y séjourne longuement et à plusieurs reprises. Installé à Barcelone, il revient régulièrement jouer en France pour remplir Bercy ou la fête de l'Huma.

Manu Chao se promène donc sur la planète avec ses musiciens, un grand barnum plus festif et convivial que spectaculaire distillant une world music, mélange de rock, de reggae, de rythmes latinos, totalement en osmose avec l'image de citoyen du monde qu'il renvoie. Se positionnant souvent à contre courant de l'industrie du spectacle, il fait fondre le prix d'une place de concert aussi vite que la neige au soleil, et est le compagnon (promoteur, découvreur, partenaire) d'autres artistes très éclectiques mais en recherche de la même proximité avec le public comme la troupe du Royal de Luxe, Amadou et Mariam, ou encore le dessinateur Wozniak que l'on retrouve régulièrement dans le "Canard Enchainé". (1)

Fils de Ramon Chao (2), il sait, comme le fit son père, passer les frontières, s'asseoir avec sa guitare auprès de ceux qui, loin des strass, des paillettes, et des futilités de l'industrie musicale, jouent au coin des rues, arpentent le vaste monde dans l'espoir de poser leurs valises à un endroit qui annonce de meilleurs avenirs, ou tentent des expériences musicales et sociales. (3)

Derrière ce "Clandestino" qu'il chante, hors-la-loi, fantôme des villes, dont la vie reste interdite aux yeux des autres, on reconnait la figure du migrant venu des Suds, pour gagner la ville des Nords dans le cadre de mobilités mondialisées. Souvent instrumentalisé pour les besoins d'un discours politique de haine, le migrant porte sur son dos le poids de la misère, celui des inégalités Nord/Sud creusées au fil du développement de la mondialisation ; paradoxalement, alors que les frontières sont abattues par les échanges, le migrant est celui que l'on traque, que l'on repousse, dont on cherche à bloquer la venue même si l'on sait que des secteurs entiers de l'économie fonctionnent grâce à une main d'oeuvre fraîchement arrivée des Suds d'autant plus corvéable si elle est clandestine.



Les migrations forment un ensemble complexe de flux qui concernent de nouvelles populations.


En 2008, on a dénombré 214 millions de migrants internationaux.(4) Si le nombre des migrants était additionné, ils constitueraient réunis le cinquième pays le plus peuplé du monde entre l'Indonésie et le Brésil. Voilà bien de quoi gloser sur le supposé tsunami migratoire qui menace les frontières des pays riches. Mais remettons un peu les choses à leur place.

Les migrations sont un phénomène du temps long de l'histoire : elles durent depuis l'antiquité (Hébreux), ont connu des prolongements au Moyen Age (invasions barbares) ou encore à l'aube des temps modernes (conquête et colonisation de l'Amérique).(5) L'Europe fut au XIXème siècle le point de départ de migrations fort nombreuses vers le Nouveau Monde, rappelons qu'entre 1892 et 1924, 12 millions d'européens sont passés à Ellis Island, porte d'or vers la nouvelle terre promise des Etats-Unis.(6)

Le système migratoire mondial. [source cartothèque documentation française]

Ce phénomène ancien, attaché à l'histoire de l'humanité, serait-il devenu sensible en meme temps qu'il s'est massifié? Là encore, il faut relativiser puisque nos 214 millions de migrants internationaux en 2008 ne représentent que 3,1% de la population mondiale. Le rapport du nombre de migrants à la population mondiale varie, de surcroît, assez peu, sur ces dix dernières années (avec une hausse de 0.2%, passant de 2.9% à 3.1% de la population mondiale).

Alors l'important serait peut être que tous ces migrants viennent de pays pauvres apportant par leur mobilité, leur misère dans les pays riches. Il semble là encore que ce soit une fausse piste.
D'abord parce que la majorité des courants migratoires se font entre pays voisins : on pense, par exemple, à la Côte d'ivoire qui acceuille les Burkinabés et les Maliens au Nord du pays , ou encore à l'Afrique du Sud qui réceptionne les courants migratoires de l'Afrique Australe. Il y a aussi les migrants de la Corne de l'Afrique se déplaçant vers les pays pétroliers de la péninsule arabique ou encore les Colombiens vers le Vénézuela et les Paraguayens vers l'Argentine. Les migrations sud-sud concernent 60 millions de personnes, 61 millions de migrants effectuent des déplacements sud/nord, et 50 autres millions se déplacent selon un axe nord-nord.(7) Porter la focale sur une partie du phénomène (la migration sud/nord) ne permet pas d'en restituer sa réalité géographique, spatiale, aussi variée que complexe.

Enfin, que dire de l'équation pauvreté=migration ? Elle n'est, semble-t-il pas totalement opérante. En effet, les migrants sont de plus en plus souvent urbains, ils ont été scolarisés et ont constitué pour migrer un pécule pour le voyage (qui peut être utilisé de différentes façons, qui vont du financement des voyages au paiement des passeurs) . La migration s'appuie sur toute sorte de réseaux parfois illégaux, parfois familiaux, parfois passant par des solidarités régionales, ethniques entre migrants. Les routes des mobilités sont diverses, les flux multiples, les réseaux variés.


Les remises en 2007 représentent 300 milliards de dollars
soit 3 fois l'Aide Publique au Développement.
Parmi ces flux, les fonds rapatriés par les migrants (les remises) vers leur pays d'origine sont importants. Alors que les pays du Nord ne cessent de se désinvestir de l'Aide Publique au Développement, on considère qu'aujourd'hui ces transferts de capitaux représentent environ 3 fois le montant de ce qui subsiste de l'APD.


Les mobilités humaines s'inscrivent dans la mondialisation, dans des circuits migratoires aux multiples extensions, et génèrent de l'échange et de la richesse.




Dernière remarque pour aller contre toutes les idées reçues, 55% des migrants de ce début de XIXème siècle sont ... des femmes, et même des mères avec enfants. On s'éloigne donc à grands pas de la figure stéréotyoée du migrant, jeune homme adulte en âge de vendre sa force de travail. Le migrant dont on doit redessiner le portrait sera donc une migrante, de quoi ouvrir le champ d'une étude de genre.



Les politiques migratoires schizophrènes entre surenchère sécuritaire et pragmatisme économique.


Quel pays du Nord ne fait pas montre d'une très grande fermeté dans ses politiques de contrôle des migrations ? A l'heure de la mondialisation, on a souvent, et à juste titre, l'impression que certaines frontières n'ont jamais été aussi surveillées et infranchissables.

La longue barrière de 1300 km le long de la Linea n'est
pas encore achevée.
Ainsi, ces politiques se matérialisent dans des dispositifs sécuritaires très impresionnants dont l'exemple le plus saisissant est déployé le long de la linea, frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Depuis le Secure Fence Act en 2006, il est prévu la construction d'une barrière de sécurité de 700 miles sur cette ligne : le mur s'accompagne de caméras de surveillance, patrouilles au sol, en hélico, détecteurs infra-rouge etc.



L'Union Européenne a également actualisé et renforcé sa politique de lutte contre l'immigration. Par le système Frontex des équipes de garde frontières composés de membres des états de l'UE effectuent une surveillance renforcée aux endroits sensibles.





Finalement, on peut dégager quelques grands axes directeurs en la matière :
Les politiques migratoires comportent un volet politique qui peut, par exemple, prendre la forme d'une coopération avec les pays de transit ou d'origine des migrants pour tenter d'en contrôler et limiter le flux au plus près de son origine. Ces politiques se mettent en place, par exemple, avec les pays du Maghreb, les enclaves espagnoles de Ceuta et Mellila au Maroc constituant des postes de contrôle avancés des migrants venus d'Afrique Subsaharienne. Les système Frontex de surveillance intégrée des frontières en constitue une autre forme.
8 km de barbelés entourent l'enclave de Melilla au Maroc
des migrants venus surtout d'Afrique Subsaharienne.



Les politiques migratoires comportent également un volet législatif qui peut se traduire par un durcissement des conditions d'accès au statut de réfugié, ou un durcissement du traitement des étrangers illégaux pris dans le pays d'accueil (rétention administrative, reconduites à la frontière etc). Tout simplement, cela peut aussi se décliner en l'obligation d'être en possession d'un passeport biométrique pour traverser une frontière.

On l'a vu, l'aspect économique a été malmené ces derniers temps. Considérant que les migrations trouvent dans l'inégale répartition des richesses à l'échelle de la planète un terreau fertile, l'APD était un levier économique pour freiner le creusement de ces inégalités. Celui ci est désormais de plus en plus délaissé par les pays du Nord qui y consacrent une part résolument réduite de leur budget.

Un bateau de fortune surchagé de migrants en Méditerranée.
[source Atlas de la Méditerranée]
A l'heure de l'évaluation chronique et de la performance érigée en règle de vie, on est en droit de se demander si ces politiques déclinées du local, au national puis au régional, sont efficaces. En 2008, on estime le nombre de clandestins vivant aux Etats-Unis à 12 millions de personnes. Ils seraient entre 5 et 7 millions à résider dans l'UE. Rares sont les mois durant lesquels les journaux télévisés ne rendent pas compte de l'épopée, qui se finit souvent tragiquement, de migrants entassés sur des esquifs de fortune, arraisonnés en Méditerranée, et conduits vers les camps dans lesquels ils vont s'entasser quand ils ont la chance de ne pas finir noyés.
Les morts aux frontières en Europe

D'où viennent ces mauvaises performances alors que les dispositifs anti-migrants et anti-migrations n'ont jamais été aussi durs ?

Force est de constater qu'aucun système n'est infaillible. Les frontières de l'UE étant de plus en plus difficiles à franchir à l'ouest de la Méditerranée, les flux d'entrée des migrants se sont déplacés vers les points moins surveillés de l'ensemble régional. Les anciens pays communistes d'Europe de l'est ont un temps été suffisamment poreux pour réorienter les flux. Dernièrement, la Grèce a défrayé la chronique en entamant la construction d'un mur sur sa frontière avec la Turquie,(8) région devenue le point d'entrée majeur dans l'UE. Quand on ne passe pas d'un côté, on essaie de passer d'un autre, si bien que certains états se sont spécialisés dans le transit de clandestins, c'est le cas de la Guyane par exemple.


Et enfin les pays riches, s'ils développent un discours de fermeté contre l'immigration, sont bien conscients que les contraintes économiques et les réalités démographiques ne peuvent s'affronter sans les migrants. Ces derniers obtiennent d'ailleurs souvent plus vite du travail que des papiers. Main d'oeuvre bon marché, ils sont pour certaines entreprises, une alternative à la délocalisation et font vivre des pans entiers de l'économie (bâtiment, restauration , services à la personne). On se souvient de l'opération menée aux Etats-Unis avec succès le 1er mai 2006 du "Great American Boycott" au cours de laquelle les immigrants légaux ou illégaux, latinos très souvent, répondirent à l'appel de nombreuses associations en faisant journée morte (pas d'achat, pas de travail, pas d'école) afin de montrer leur poids économique et social. Cette opération fut imitée en France avec moins de succès le 1 mars 2010 sous le nom "Une journée sans nous".


Impossible également d'ignorer les évolutions démographiques. Les pays du Nord vieillissent, la main d'oeuvre immigrée permet aux pays européens les plus concernés par le manque de dynamisme démographique (Italie, Allemagne) de combler le déficit de jeunes adultes qui pèse sur le marché du travail.

Derrière des discours fermes et parfois xénophobes, au délà des barrières et des flotilles de surveillance des côtes, la politique prend simultanément la voie opposée de l'ouverture. Ainsi, le Pacte européen sur l'immigration signé en 2008 reconnait que les états de l'UE doivent accueillir des immigrés. Catherine Wihtol de Wenden (9) qualifie cette posture de schizophrène entre la manipulation des opinions à des fins électorales et les nécessités de sauver les populations des pays riches de leur propre décrépitude, les pays riches de la planète s'enferment dans un double discours qui fait toutefois payer une bien lourde addition aux migrants de la planète.

Le mur sur la frontière Etats-Unis/Mexique rend hommage aux
migrants qui ont perdu la vie en tentant de passer la frontière.

* Un grand merci à Iris pour la traduction !

notes :
(1) Ils publient un album- illustré sous le titre "Sibérie m'était contée" en 2004.
(2) Ramon Chao, galicien, longtemps directeur de RFI Amérique Latine, s'installe en France en 1956.
(3) Manu Chao est très impliqué dans le projet de la "Colifata" radio qui émet depuis un hopital psychiatrique de Buenos Aires.
(5) Les collections de l'histoire, "les grandes migrastions" en présente un panorama trsè complet.
(6) voir sur l'histgeobox, l'article consacré à "American land" de Bruce Springsteen.
(7) Chiffres tirés de l'entretien vec Catherine Wihtol de Wenden das les collections de l'histoire sur "les grandes migrations".
(8) se reporter éventuellement à l'article de Rue 89 qui évoque la construction de ce mur comme résultat des stratégies de contournement des poits de contrôle par les migrants.
(9) Voir l'entretien donné aux collections de l'histoire, "les grandes migrations".


Bibliographie, sitographie :
Les Atlas de l'Histoire, "Atlas de la Méditerranée", 2010.
Catherine Wihtol de Wenden, "Atlas mondial des migrations", Autrement, 2009.
Les collections de l'histoire, "Les grandes migrations", 2009
Carto, le monde en cartes, "Un monde sans frontières", septembre-novembre 2010.
Le monde diplomatique, "l'Atlas".


Le site de l'Organisation Internationale des migrations.
Le site de la CNHI.
La cartothèque en ligne du monde diplomatique.
la cartothèque de Sciences Po consacrée aux migrations.


Un entretien mené par Aug auprès de G.P. Effa à propos de son livre "Nous, enfants de la tradition".