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mardi 7 février 2023

Le rock argentin au temps des dictatures militaires (1966-1983).

 L’Argentine connaît une succession de dictatures civiles ou militaires, du milieu des années 1960 au début des années 1980. Dans le pays, le poids de l’armée est considérable, perturbant fréquemment le jeu politique. En 1966, une junte chasse du pouvoir le président Arturo Illia, élu trois ans plus tôt. Les militaires voient des marxistes partout, et mettent au pas les étudiants dont les organisations sont progressivement interdites. Aux antipodes des aspirations sécuritaires et nationalistes des nouveaux dirigeants, la jeunesse urbaine s’entiche du rock, reléguant au placard la Nueva Cancion. Des groupes comme Los Gatos ("La balsa"), Almandra ("Muchacha"), Arco Iris (« Camino »), Manal ("Jugo de tomate frio") innovent en chantant en espagnol.  

[version podcast de cet article à écouter grâce au lecteur ci-dessous: ]

Rubén Andón, Public domain, via Wikimedia Commons

 En 1973, une violente guérilla menée par des factions armées met à mal la dictature du général Lanusse, contraignant ce dernier à organiser des élections, remportées par l’ancien dictateur Juan Perón. Quelques mois plus tard, le dirigeant populiste meurt. Le pouvoir tombe dans l’escarcelle de sa femme Isabelle. Cette dernière s’appuie sur Lopez Rega, un conservateur qui s’emploie à neutraliser les militants de gauche. Pour ce faire, il utilise une organisation paramilitaire, la triple A. Ses membres, qui voient des rouges partout, tuent et capturent les militants d’extrême-gauche. Multipliant les descentes, ils traquent cheveux longs, mini jupes et baisers langoureux dans l’espace public. En dépit de la répression sociale féroce qui s’abat sur le pays, et à condition d’éviter une confrontation brutale, la musique représente alors une des seules formes d’expressions politiques possibles. 


Le pianiste Charly Garcia s’impose alors comme une figure centrale du rock argentin. En 1974, son groupe Sui Generis sort son troisième album, une critique en règle, mais toujours subtile, d’un régime qui ne cesse de se durcir. Dans « les aventures incroyables du monsieur ciseaux », Charly Garcia décrit le censeur, un rond de cuir installé dans son bureau tout gris. Dans un couplet censuré, Charly Garcia chante : « Moi je déteste les gens qui ont le pouvoir d’expliquer ce qui est bien, ce qui est mal. / Seul le peuple, mon ami, est capable de comprendre. / Les censeurs d’idées trembleront d’horreur devant l’homme libre à la lumière du soleil. » En référence à la répression terrible que mènent les formations paramilitaires à l’encontre des mouvements sociaux, des leaders de gauche et de toute forme d’opposition, « El show de los muertos » offre la description saisissante d’un bal macabre. « J'ai tous les morts ici / Qui veut que je vous les montre ? / Certains assis, d'autres debout / Tous morts à jamais. (…) » Les morts, les disparus, dont certains n’ont plus de visages, hantent le pays, tandis que les assassins en col blanc rentrent tranquillement chez eux une fois leur sanglante besogne accomplie. Le narrateur l’interpelle : « Quelque chose ne va pas, monsieur. / c'est quoi ce rouge sur ton pantalon ?» Le morceau « Juan represion» esquisse le portrait d’un tortionnaire. « C’est l’histoire d’un homme / qui voulut être surhumain / et la réalité, alors / lui échappa des mains » Dans un couplet censuré de « Bostas Locas » ("Botte folle"), Garcia s’en prend directement à l’armée. « On nous demande d’aimer la patrie, mais si eux, c’est la patrie… alors je préfère être étranger. »

En mars 1976, une junte dirigée par trois généraux renverse Isabel Perón. Les putschistes accroissent encore la répression, imposant un ordre moral réactionnaire. La lutte contre la subversion et les syndicats autorise tous les abus. Le terrorisme étatique se traduit par la multiplication des enlèvements perpétrés par des hommes armés et par l’usage de la torture. 

Public domain, via Wikimedia Commons

La censure s’accroît : les radios sont réquisitionnées, les disques jugés subversifs rayés au couteau, les paroles des chansons vérifiées par un comité de censure. Malgré une pression permanente des autorités, des concerts continuent d’être organisés. Les militaires surveillent et les évacuations de salle sont courantes, sous prétexte d’alertes à la bombe. Il n’empêche, le public toujours présent, fait des musiciens les hérauts du mouvement de contestation. La musique représente un espace de respiration collective et de résistance. Désormais, les musiciens doivent user de métaphores pour dribbler la censure. En 1981, Serú Girán, le nouveau groupe de Charly Garcia, sort « Alicia in el pais » ("Alice au pays"). Loin du pays des merveilles, la jeune fille vit dans un pays sous le joug. « Les innocents sont les coupables, dit sa seigneurie, le roi des épées / Ne dis pas ce qu'il y a derrière ce miroir, / tu n'auras aucun pouvoir / Pas d'avocats, pas de témoins. / Allume les lampes que les sorciers veulent éteindre / pour brouiller notre chemin. »

La pratique des enlèvements se généralise, semant la terreur dans les rues. Les victimes sont emmenées dans des Ford Falcon noires sans plaque d’immatriculation. Les yeux bandés, ils sont ensuite enfermés dans des camps de détention clandestins. Enchaînés dans des cellules non répertoriées, ils subissent les tortures. Les « vols de la mort ». En 1984, Jean-Pierre Mader chante Disparue, un titre inspiré par le destin tragique du mannequin franco-argentin Marie Anne Erize, kidnappée en 1976. « Je t'ai cherchée dans les rues, / Dans les cafés. / Même tes amis n'ont pas su / Me renseigner. / Des voisins t'ont vue partir / Avec deux hommes / Qui t'ont poussée sans rien dire / Dans une Ford Falcon. / Disparu, tu as disparu. / Disparu, tu as disparu / Au coin de ta rue. / Je t'ai jamais revue", chante Mader.

 

Le phénomène des disparus ne se cantonnent malheureusement pas à l’Argentine, affectant également d’autres dictatures latino-américaines, dans lesquelles la société dans son ensemble est classée par degré de dangerosité et soumise à une étroite surveillance. La «lutte antisubversive» se déploie a l’échelle régionale dans le cadre du plan Condor. Institutionnalisé lors dune réunion secrète à Santiago en 1975, il planifie et organise la surveillance, la persécution et lassassinat dopposants en exil par l’échange dinformations et la mise en place d’opérations conjointes. Le Chili, lArgentine et lUruguay comptent parmi les membres les plus actifs du plan. Te recuerdo Amanda de Victor Jara évoque ainsi l’idylle impossible entre Amanda et Manuel. Le Chilien chante : « tu avais rendez-vous avec lui, / avec lui ( …) qui partit dans les montagnes / qui jamais ne fit de mal, / qui partit dans les montagnes, / et en cinq minutes / fut mis en pièces.
Sonne la sirène / de retour au travail, / beaucoup ne sont pas revenus, / Manuel non plus.
 »

Le titre « Desaparecidos » du Panaméen Ruben Blades, star de la salsa, pourrait s’appliquer au Chili de Pinochet (1973 à 1989), au Paraguay de Stroessner (1954-1989), à la Bolivie de Banzer (1971-1978) et bien sûr l'Argentine de Videla. Sur un rythme reggae, les paroles adoptent le point de vue de personnes parties à la recherche de disparus. Le dernier couplet incite l’auditeur à ne pas oublier. «Où vont les disparus? / cherche dans l'eau et dans les buissons / et pourquoi disparaissent-ils? / Parce que nous ne sommes pas tous égaux / et quand reviennent-ils? / A chaque fois que l'on pense à eux. / et comment les appelle-t-on? / lorsqu'une émotion nous serre le cœur.»


Depuis 1977, les mères de victimes d'enlèvements organisent des rondes sur la place de Mai, face au palais présidentiel. Leur objectif est de conserver intact le souvenir et la mémoire des disparus. Une comptine de María Elena Walsh écrite dans les années 1960, donc bien avant le Proceso (le nom de la dictature militaire), est censurée par les militaires. En effet, les paroles d’«El-país-de-nomeacuerdo» ("Le-pays-de-jenemesouvienspas"), symbolise le danger des politiques de l’oubli. «Au pays de Je-ne-me-souviens-pas / Je fais trois petits pas et je me perds. / Un petit pas par ici, / Je ne sais plus si je l’ai fait. / Un petit pas par là / J’ai horreur de tout cela ! / Un petit pas vers l’arrière / Et je ne fais plus rien / Parce j’ai déjà oublié / Où j’avais mis mon autre pied.»

Les portraits des disparus tenus à bout de bras par les mères de la place de Mai constituent une terrible contre-publicité pour un régime sur la sellette. En effet, au début des années 1980, la situation économique devient intenable : le chômage ne cesse d’augmenter, le peso argentin s’effondre. Pour redorer leur blason, en octobre 1981, les militaires convient le groupe britannique Queen à se produire lors de cinq concerts à Buenos Aires. Le show fait l’objet d’un encadrement strict de la part des militaires qui croient percevoir des relents martiaux dans le tube We will rock you. Freddy Mercury est musclé, porte des cheveux courts, la moustache, la panoplie du parfait petit soldat. Les militaires ne peuvent envisager que le chanteur soit homosexuel, une déviance scandaleuse à leurs yeux. Le concert débute sous les meilleurs auspices. La foule acclame le groupe qui fait monter sur scène Diego Maradona, l'étoile montante de la sélection de football argentine. Puis le show prend une direction inattendue quand Freddy Mercury invite sur scène les Mères de la place de Mai à prendre la parole. La retransmission télévisée du concert s’interrompt aussitôt.


Cinq mois plus tard, la guerre des Malouines provoque la déroute militaire de la junte, qui doit abandonner le pouvoir. Les musiciens peuvent enfin exulter. En 1983, Charly García compose "Dinosaurios". Il s'y félicite de la disparition d'un régime brutal et sanguinaire, dirigé par des militaires (les dinosaures) responsables de l'enlèvement et de l'assassinat de trente mille personnes. « Les amis du quartier peuvent disparaître, / les chanteurs de radio peuvent disparaître, / ceux qui sont dans les journaux peuvent disparaître, / la personne que tu aimes peut disparaître. / Ceux qui sont en l'air peuvent disparaître dans l'air, / ceux qui sont dans la rue peuvent disparaître, dans la rue, / les amis du quartier peuvent disparaître, / mais les dinosaures vont disparaître. »

Sources:
A. Markman, Eliel. « De l'identité musicale à la représentation politique : le rock argentin pendant la dictature », Sociétés, vol. 117, no. 3, 2012, pp. 73-86.
B. «Le rock argentin en temps de dictature» par Maya Collombon, enseignante-chercheure à Sciences-Po Lyon.
C. «Vamos Argentina :  les poètes du "rock nacional», la Série musicale de France Culture.
D. «Rompan Todo : L'histoire du rock en Amérique latine», une série documentaire de Picky Talarico, disponible sur Netflix.
E. «Argentine, le rock et la junte», Jukebox sur France Culture.



jeudi 15 septembre 2022

"I'll should be proud". Un missile soul contre la guerre du Vietnam.

L'histgeobox dispose désormais d'un podcast diffusé sur différentes plateformes. Ce billet fait l'objet d'une émission à écouter ci-dessous:
 


Au début de l'année 1968, la guerre du Vietnam s'est transformée en un bourbier. (1) Le conflit a totalement échappé au contrôle de Lyndon B. Johnson. Les sommes considérables englouties dans les combats obligent le président à rogner sur les budgets de la Grande Société, son ambitieux programme de réformes sociales censé faire reculer la pauvreté. En dépit de l'importance des effectifs engagés et des bombardements massifs, de vastes zones du Sud-Vietnam demeurent aux mains du Vietcong. (2) De peur de voir la Chine ou l'URSS intervenir directement, le président américain se refuse à lancer de vastes opérations au Nord-Vietnam. En janvier 1968, lors de l'offensive du Têt, les troupes nord-coréennes, renforcées par les maquisards du Viêtcong déclenchent une vaste offensive à l'occasion du festivités du jour de l'an vietnamien. Des commandos parviennent alors à pénétrer dans les jardins de l'ambassade américaine. L'offensive du Têt se solde finalement par un échec, mais les images et reportages diffusés par les médias américains bouleversent l'opinion publique américaine et internationale. Pendant quelques jours, "les journalistes et les Américains reçoivent [...] des images en direct, par satellite, alors que jusque là les bobines de films arrivaient par avion et étaient montées par les rédactions en chef qui pouvaient éliminer les images choquantes. Pour une fois, la guerre entre dans les foyers: les images des blessés et des destructions sont bouleversantes." [Source A p 263] Une victoire sur le terrain paraît désormais peu probable comme le suggère d'ailleurs Walter Cronkite, l'éditorialiste vedette de CBS lors d'un de ses reportages à Saïgon:"La seule conclusion réaliste, si peu satisfaisante qu'elle soit, est que nous sommes coincés dans une impasse.
Le nouveau secrétaire à la Défense, Clark Clifford exprime ses doutes au président: "On dirait que nous sommes devant un puits sans fond. Nous envoyons plus d'hommes, ils en font autant. Nous augmentons encore, ils font de même. Je vois de plus en plus de combats avec de plus en plus de pertes américaines, sans issue en vue."
 
LBJ décore un soldat blessé.[ Unknown author, Public domain, Wikimedia Commons

Le nombre d'opposants à la guerre enfle; les critiques se multiplient et les manifestations prennent une ampleur sans précédent. Les jeunes appelés brûlent leurs livrets militaires, tandis que les défilés de protestation pèsent désormais sur tous les déplacements présidentiels.   
Parmi les militants antiguerre, les Afro américains cherchent à se faire entendre. Les griefs ne manquent pas. Le système de conscription s’avère très injuste car il envoie un nombre disproportionné d’entre eux au front. Surreprésentés aux postes de combat, ils subissent plus de pertes que les Blancs: 22% des soldats tués en 1966 sont noirs alors qu’ils représentent 12,5 % des effectifs globaux. Le traitement inégalitaire et le racisme subis au sein des unités cantonnent les Afro américain aux postes subalternes. Le coût de la guerre empêche la réalisation des programmes sociaux aux Etats-Unis, ce que dénonce avec force Martin Luther King, dans un discours en 1967. (3)

En février 1970, Martha and the Vandellas dénoncent l’hypocrisie américaine dans « I should be proud », une protest song écrite par Henry Cosby, Pam Sawyer et Joe Hinton. La narratrice raconte le choc reçu à la réception d’un télégramme lui annonçant que "le soldat de deuxième classe John C. Miller a été abattu au Vietnam". Pour les autorités, les médias, l’entourage, la victime a combattu pour défendre la liberté et la patrie. "Et ils disent que je devrais être fière, il s'est battu pour moi / ils disent que je devrais être fière."Pour sa veuve, au contraire, John C. Miller a été sacrifié par une société violente, raciste, inégalitaire. "Ceux-là sont trop aveugles pour voir. / Il ne combattait pas pour moi, mon Johnny n'avait pas à combattre pour moi. / Il est une victime des maux de la société"
Le morceau marque les prémisses de l’engagement du label Motown, dont le patron Berry Gordy se targuait jusque-là de ne pas faire de politique. Pour la chanteuse, qui a perdu son frère Melvin au Vietnam, le morceau revêt une importance particulière. La chanson n’a pas de succès, ce qui est très injuste tant la voix de Martha Reeves, les chœurs des Vandellas, le son, puissant, enraciné, dynamique, si caractéristique du label de Detroit, subjuguent l’auditeur dès les premières notes.
 

 
Notes:  
1. La guerre autorise les pires atrocités. Les bombardements massifs perpétrés par l'US Air force prennent l’allure d’un déluge de feu (plus de 7 millions de bombes sont larguées entre 1964 et 1972) et touchent les populations civiles. Sur la photographie de Huynh Cong Ut, les bombardements au napalm (produit dérivé de l’essence utilisé dans les bombes incendiaires) provoquent la fuite désespérée d’enfants blessés. Le bilan humain de la guerre est très lourd : côté américain, 58 000 morts et 300 000 blessés, côté vietnamien, entre 1 et 3 millions de morts et 4 millions de blessés (sans compter les destructions et les traumatismes psychologiques).
2. D'un strict point de vue technologique, l'US army est sans rivale, mais l'adversaire nord-vietnamien oppose à cette supériorité matérielle les techniques de la guérilla, ainsi que l'excellente connaissance du terrain. Dissimulés dans la jungle, ils évitent toute confrontation directe avec les GI's. Pour ravitailler le Vietcong, ils utilisent la piste Hô Chi Minh depuis le Nord-Vietnam, violant ainsi la neutralité du Laos et du Cambodge. 
3. Le coût humain et financier du conflit paraît désormais insupportable. L'intervention américaine semble totalement illégitime et a un impact très négatif sur l'opinion publique aux Etats-Unis et dans le monde entier. Le 31 mars, le Président Johnson annonce « la désescalade du conflit » au Vietnam. L’armée américaine se désengage partiellement, tout en continuant à appuyer le Sud-Vietnam. A l'issue de son discours, le président sortant annonce qu'il renonce à se présenter aux élections présidentielles.
Alors que plus de 500 000 soldats américains étaient engagés dans la guerre en 1968, ils ne sont plus que 156 000 fin 1971 et 27 000 fin 1972.
Le successeur de Johnson, le républicain Nixon accentue la « vietnamisation » du conflit, c'est-à-dire le remplacement des unités américaines par des unités sud-vietnamiennes armées par les États-Unis. Cependant, les bombardements se poursuivent et s’intensifient, y compris sur la piste Hô Chi Minh. Le 27 janvier 1973, au terme des accords de Paris, les États-Unis quittent définitivement le conflit.


Sources:
 A. Jacques Portes:"Lyndon Johnson. Le paradoxe américain.", Biographie Payot, 2007.
B. Les paroles de la chanson. 

C. Dorian Lynskey: "33 Révolutions Par Minute - Une Histoire de la contestation en 33 chansons", Rivages rouge, 2012.

D. Gerri Hirshey: "Nowhere to Run. Etoiles de la Soul & du Rhythm & Blues", Rivages, 2013.

E. "La bande son du Vietnam" par Patrick Peccatte.