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En 1949, l’URSS parvient à se doter de l’arme atomique,
rejoignant ainsi les EU dans le club très fermé des détenteurs de la bombe. De
la sorte, dans le nouveau contexte de guerre froide, les deux Grands se
neutralisent. Les nouvelles armes de destruction massive contribuent alors à
créer un nouvel équilibre de la terreur. En 1962, la crise des fusées de Cuba
fait prendre conscience du risque d’apocalypse nucléaire pour la planète. Les
deux camps ouvrent des négociations permettant de réduire leurs arsenaux
respectifs. Mais, à partir de la fin des années 1970, la course aux armements
reprend de plus bel, précipitant le continent européen dans ce que l’on appelle
la crise des euromissiles. La perspective de l’Armageddon nucléaire refait
surface, faisant prendre conscience à tous que le monde se trouve sur un baril
de poudre que la moindre étincelle pourrait faire exploser.
SS 20 vs Pershing II Cliff, CC BY 2.0 via Wikimedia Commons
En 1977, Le durcissement de ton entre l’est et l’ouest trouve
son origine dans la décision des Soviétiques de remplacer de vieux missiles stationnés
en Europe de l’est par les SS 20, une nouvelle génération de missiles de
moyenne portée, beaucoup plus précis. Le rayon d’action de 5 000 km ne
permet pas d’atteindre les États-Unis, mais place toute l’Europe occidentale
sous la menace du feu nucléaire. Les Américains ripostent aussitôt, proposant à
leurs alliés (le RU, la RFA) d’implanter sur leur sol des euromissiles :
des Cruise, des Pershing II. L’angoisse monte d’un cran. Les arsenaux en
présence laissent redouter qu’un incident ne se transforme en casus belli et
ne précipite une fois de plus l’Europe dans la guerre.
La crise des euromissiles témoigne d’une militarisation
excessive et d’une inflation des dépenses militaires. Ronald Reagan entend
restaurer le prestige des Etats-Unis après le traumatisme de la guerre du
Vietnam. Cherchant à diaboliser l’adversaire, le nouveau président américain se
lance alors dans une surenchère rhétorique. Face à ce qu’il nomme
« l’empire du mal », il décide d’intensifier la course aux armements,
bien conscient des faiblesses de l’économie russe. C’est en cherchant à
répondre au programme américain de création d’un bouclier antimissile - le
fameux Star War - en 1983, que les Soviétiques partent à la faute. Au
moment où l’URSS s’enfonce toujours plus avant dans la guerre en Afghanistan,
les dépenses militaires deviennent intenables.
Au cours de la
décennie 1980, le spectre nucléaire inspire aux musiciens pop des dizaines de chansons. Toutes les chansons retenues ici datent
de la première moitié des années 1980 - la sélection étant loin d’être
exhaustive - ce qui témoigne de l’acuité de la crainte que fait alors peser
l’installation des missiles.
Avec "The Earth Dies Screaming", UB 40 propose une déambulation reggae dans les ruines d’une planète ravagée par la
bombe. En 1985, pour sa chanson « Russians », Sting emprunte la
mélodie à une suite d’orchestre de Prokofiev (Le Lieutenant Kijé). Les
paroles dénoncent l’escalade des réactions entre les deux blocs et renvoient
dos à dos les deux Grands dont les promesses semblent bien dérisoires. Quand
Sting chante : « Reagan dit, nous vous protégerons», il se réfère au
programme d’Initiative de défense stratégique, qui prévoyait la mise en place
d’un bouclier anti-missile. Plus loin, il s’interroge : « Comment
est-ce que je peux sauver mon petit garçon du jouet mortel d’Oppenheimer ?» Il
évoque ici le physicien américain Robert Oppenheimer, directeur du projet
« Manhattan », qui permit aux Américains de mettre au point la
première bombe A. Le « petit garçon » (Little Boy en anglais) renvoie
au surnom donnée à l’engin largué sur Hiroshima en 1945.
En 1980, Orchestral Manœuvres in
the Dark cartonne avec le morceau « Enola Gay ». La
musique new wave très entraînante contraste avec le thème, sinistre, de
l'anéantissement d'Hiroshima. Le titre de la chanson correspond en effet au nom
du B-29 ayant largué la bombe sur la ville japonaise. Un nom qui est aussi
celui de la mère du pilote : une certaine ... Enola Gay. Les paroles
mentionnent aussi le « petit garçon » qui fait la fierté de sa maman.
Ce "baiser
que tu donnes, il ne va jamais s'estomper", chante OMD. De
fait, les deux charges d'uranium 235 de Little boy réduisent la ville en
cendres.
La peur, contagieuse, donne naissance à un mouvement pacifiste
de très grande ampleur. Les Européens de l’ouest redoutent que le vieux
continent ne redevienne un champ de bataille nucléaire. « Breathing » de
Kate Bush en 1980 témoigne de l’atmosphère anxiogène latente. Les paroles
adoptent le point de vue d’un bébé dans le ventre de sa mère lors d’une
période de retombées radioactives. Pressentant le désastre en cours, il décide
de rester confiné à l’abri dans le ventre maternel. Il implore : « L’extérieur gagne
l’intérieur, à travers sa peau / J’étais dehors avant / Mais cette fois
l’intérieur est bien plus sain / La nuit dernière, dans le ciel / Une telle luminosité
/ Mon radar m’avertit d’un danger / Mais mon instinct me dit / De continuer à
respirer»
L’anxiété est également palpable en ouverture du morceau
« Forever young» d’Alphaville en 1984. « Dansons avec style,
dansons pendant un moment / Le paradis terrestre peut attendre, on ne fait que
scruter le ciel / Espérant le meilleur mais prévoyant le pire Vas-tu laisser
tomber la bombe ou non ? »
D’importants défilés rassemblent des milliers de manifestants en
France, en Grande Bretagne, en Italie, en Belgique et surtout en RFA où la
société civile rejette l’équilibre de la terreur et la course éperdue aux
armements. (1) Le titre « 99 luftballons » du groupe ouest-allemand Nena ironise sur la paranoïa
générale qui pourrait transformer l’Europe en champ de ruines. Les paroles
décrivent un lâcher de ballons de baudruche qui vire au drame. Dans le ciel,
ils sont pris pour une attaque par les gardes est-allemands lors de leur
franchissement du mur de Berlin. La riposte provoque aussitôt une explosion destructrice,
qui dévaste la planète.
Vamos a la playa est le
tube italo-disco de l’été 1983, dont le refrain fédérateur « Allons à la
plage / Oh oh oh oh » masque le vrai sujet du morceau. Le duo Righeira est
Italien, mais chante en espagnol. Sur un ton enjoué, les paroles acides
décrivent les conséquences désastreuses d’une explosion atomique : « Allons à la plage, la
bombe a éclaté, les radiations grillent, et teintent de bleu. Allons à la
plage, mettons tous un chapeau, le vent radioactif décolore les cheveux. Allons
à la plage, voilà la mer est propre, plus de poissons puants, que de l’eau
fluorescente. »
Dans la plupart des morceaux de l’époque consacrés au spectre
nucléaire, la musique transcrit le climat anxiogène
de l’époque et la crainte d'un bombardement imminent : minuterie de bombe,
bourdonnement sourd de moteur d'avion, communication radio angoissante...
Ex avec "Man at C and A"
(1980) des Specials : « Attention, attention, une attaque nucléaire.Des sons atomiques conçus pour souffler votre esprit / Troisième Guerre
mondiale. / Attaque nucléaire/ nucléaire »
En 1984, la chanson
« Two tribes »
de Frankie goes to Hollywood reflète la crainte d'un conflit nucléaire global
mettant en opposition les deux tribus, soit les EU et l’URSS, alors que la
menace nucléaire se trouve à son apogée. Le morceau, ouvertement festif et
joyeux transforme le champ de bataille en piste de danse. Dans le clip, Ronald
Reagan et Chernenko s’affrontent au cours d’un combat de catch. Les versions
longues du morceau utilisent des samples de messages télévisés britanniques
indiquant aux téléspectateurs la conduite à tenir en cas d’attaque nucléaire.
Une voix off explique que « pour des raisons aujourd’hui oubliées, deux
puissantes tribus sont entrées en guerre et ont allumé un brasier qui les a
dévorées toutes les deux. » Une chanson délirante, festive, mais
puissamment pacifiste.
L’accession au pouvoir de Gorbatchev fait souffler un vent de
réformes. En 1985, après une succession de gérontes (Brejnev, Andropov et
Chernenko), un dirigeant jeune (54 ans) accède au pouvoir avec la ferme
intention de réformer un modèle soviétique sclérosé. Le dirigeant introduit un
soupçon de capitalisme dans l’économie soviétique et engage une politique de
transparence. En parallèle, il affiche sa volonté de mettre un terme à la
course aux armements et pratique la politique de la main tendue. Gorbatchev n’a
pas d’autre choix que de réduire les dépenses militaires pour réinjecter cet
argent dans l’économie afin de la moderniser. Les Etats -Unis, également en
proie à des difficultés économiques, acceptent de donner des gages et négocient
dans le cadre du renouvellement des accords Start de limitation des armements.
Le 8 décembre 1987, la signature du traité de Washington sur les forces
nucléaires à portée intermédiaire, vient mettre un point final à la crise des
euromissiles et contribue à la normalisation des relations avec l’URSS. Dès
lors, la tension autour de la crise des euromissiles diminue.
Laissons le mot de la fin à Sun Ra qui résumait dans son « Nuclear war » (1982) les conséquences funestes de l'usage de la bombe atomique.
« Guerre nucléaire, ils parlent de guerre nucléaire, / Putain de ta
mère ? Si ils appuient sur le bouton ton cul va s’envoler / Ils vont
t’exploser / Tu pourras bientôt embrasser ton cul / Au revoir.»
Notes:
1. En dépit des mouvements de
protestation, les gouvernements tiennent bon. Mitterrand ironise : « Les missiles sont à l’est,
les pacifistes sont à l’ouest. »
B. «Nena narre l'Histoire ; comment dit-on "apocalypse nucléaire" en allemand ?» et «Vamos a la playa par le duo Righeira» dans Tube & Co de Rebecca Manzoni.
Au cours de la guerre froide, les autorités soviétiques ne savent trop que faire de la musique populaire, surtout quand elle n'adopte pas la terminologie communiste. Staline se méfiait particulièrement du jazz. "Du saxophone au
couteau, il n'y a qu'un pas", affirmait-il. L'émergence, puis l'essor du rock suscitèrent un même rejet initial. Les
dirigeants s'inquiétaient tout particulièrement de la communion susceptible de naître entre la
scène et l'auditoire. Le
rock occidental, incarnation de la rébellion adolescente, fut rapidement prohibé, les disques interdits, les ondes des radios de l'ouest brouillées (BBC, Voice of America). Pour contrer les interdictions, les disques se vendaient sous le manteau, au marché noir, si bien qu'en dépit de la censure, comme presque partout ailleurs, la musique rock
parvint à se frayer un chemin jusqu'aux oreilles des citadins
soviétiques au cours des années 1960. Pour les jeunes, le mouvement pop était vu comme une contre-culture subversive. On ne parlait
alors pas de "rock", mais de beat. Des formations pouvaient se produire sous
l'étiquette d'"ensemble vocal et instrumental" à la condition de
jouer une musique sage, de se couper les
cheveux,de s'habiller correctement, de diffuser un message positif et
constructif énoncé en russe. A ces conditions, il était possible de
devenir professionnel et de participer à des tournées officielles
subventionnées. Au sein des démocraties populaires d'Europe de l'Est, la musique rock se diffusa un peu plus facilement qu'en URSS, en particulier en Pologne et en Tchécoslovaquie. En avril 1967, les Rolling Stones donnèrent un concert à la Maison de la culture de Varsovie, devenant le premier groupe rock occidental à se produire dans le bloc socialiste. (1) En 1969, les Beach Boys se produisirent à Prague. Cela dit, même en URSS, la consommation de musique populaire s'accrût au cours des années 1970 comme le prouve l'extraordinaire popularité d'un groupe de Deep Purple ou de l'opéra rock "Jésus Christ Super Star". Incapables de contrer l'engouement pour les musiques occidentales et craignant l'essor des tentations religieuses et nationalistes au sein d'une partie de la jeunesse, les autorités soviétiques soutinrent l'essor de discothèques placées sous la surveillance des komsomols locaux. Les instances dirigeantes envoyaient parfois des listes de "groupes idéologiquement dangereux" à ne pas diffuser. Dans les faits, les organisations de jeunesses locales passaient outre ces injonctions. Au début des années 1980 pourtant, l'accession au pouvoir d'Andropov s'accompagna d'une virulente campagne anti-rock, avec l'interdiction quasi-totale des concerts amplifiés.
* Moscow Music Festival.
La situation se décanta finalement avec l'accession au pouvoir de Gorbatchev en 1985, dont la glasnost et la perestroïka remettaient en cause le statu quo.Le nouveau
dirigeant soviétique faisait preuve d'une plus grande ouverture d'esprit
que ses prédécesseurs et semblait prêt à lâcher du lest, comme tendaient à le démontrer la tenue de grands concerts de groupes rock occidentaux en URSS et dans les pays satellites (Queen à Budapest en 1986). Le plus important de ces rassemblements eut lieu au stade Lénine de Moscou, les 12 et 13 août 1989. Le Moscow Music Peace Festival témoignait du rapprochement entre les deux blocs. A l'origine du projet se trouvaient deux producteurs en vue, l'un américain, l'autre soviétique. La
coopération des deux entrepreneurs s'inscrivait dans le
cadre d'un programme commun américano-soviétique de lutte contre la consommation et le
trafic de drogues. Les parcours professionnels chaotiques des deux hommes les conduisirent à entrer en contact et à coopérer. Côté américain, Doc McGhee avait été condamné en 1982 pour avoir fait passer 18 tonnes de marijuana en
Amérique du Sud. Afin de se racheter une conduite, il créa une
fondation de lutte contre la drogue intitulée Make A Difference Fondation. Côté
soviétique, après avoir subi
le contrôle tatillon des autorités et les descentes régulières du KGB, le musicien et producteur Stas Namin profita de l'avènement de Gorbatchev pour organiser des spectacles ambitieux. L'organisation du festival constitua une vraie gageure, compte tenu de la pénurie générale qui sévissait alors en URSS. Certes, des artistes occidentaux tels qu'Iron
Maiden, Bonnie Tyler ou Scorpions (2) s'étaient déjà produits à l'est les années précédentes, mais, par son ampleur, le
festival constitua une grande première. L'affiche rassemblait Mötley Crüe,
Bon Jovi, Skid Row, Cinderella, Ozzy Osbourne, Gorky Park et Scorpions. MTV diffusa
l'événement dans 59 pays. "En rentrant à la maison, nous avions le sentiment d'avoir vu le monde changer sous nos yeux", constatait Klaus Meine, le chanteur de Scorpions. Quelques jours après son retour de Moscou, le changement d'atmosphère perceptible lui inspira Wind of
change.
АНО «Центр Стаса Намина» / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)
* Le vent du changement.
Le groupe Scorpions fut fondé à Hanovre, RFA, en 1965. Après des débuts confidentiels, la formation connut le succès avec des titres de hard-rock
commercial chantés en anglais. Still loving you s'imposa par exemple comme le slow de l'été 1984 dans toute l'Europe, y compris à l'Est. Cette popularité incita alors le groupe à venir s'y produire. En 1988, un des concerts donnés à Leningrad fit l'objet d'un enregistrement vidéo intitulé To Russia with love. L'année suivante, les Allemands triomphaient sur la scène du Moscow Music Peace Festival, dans un contexte déjà très différent de celui de l'année précédente. «Tout cela arrivait parce qu’au Kremlin, il y avait Mikhaïl
Gorbatchev. Pour nous, après ce que nous avions vécu un an plus tôt, où
nous n’avions même pas le droit de jouer à Moscou, c’était
extraordinaire. Le monde changeait sous nos yeux. L’ambiance était
incroyable. Quand nous avons joué, les soldats ont jeté leurs casquettes
en l’air, leurs vestes, ils ne faisaient plus qu’un avec les fans, et
il y avait 100 000 fans. Le lendemain aussi. Emballer le stade Lénine et
en faire le stade russe de Woodstock, vingt ans après l’original,
c’était fou», se souvenait quelques années plus tard Meine.
La liesse populaire soulevée par le festival inspira aussitôt une chanson au groupe, une sorte de réflexion sur la guerre froide finissante. Dans un entretien accordé à Libération, le chanteur de Scorpions racontait ainsi la genèse de Wind of change: «Il y avait tous ces musiciens, des journalistes du monde entier, de MTV, du Spiegel,
des soldats de l’armée russe… Ensemble nous avons descendu la Moskova
vers le parc Gorki [le 13 août 1989, alors que le festival s'achevait]. C’est le moment qui a inspiré la chanson, où je
chante "I follow the Moskwa, down to Gorky park…" Beaucoup de jeunes
m’ont dit : "Klaus, la guerre froide est bientôt révolue". Les fans
venaient de tous les pays d’Europe de l’Est, même de RDA. Alors que nous
n’avons jamais eu la chance de jouer en RDA… Quand je suis rentré à la
maison, j’ai repensé à ce moment sur la Moskova avec tous ces gens, de
nations différentes, dans un même bateau, parlant la même langue, la
même musique, et c’était ça, l’inspiration.» "Une nuit d'été d'août, / des soldats défilent / tout en écoutant le vent du changement."
Wind of change figure sur l'album Crazy World, sorti en novembre 1990. Le titre n'est toutefois publié en single qu'en janvier 1991, plus d'un an après la chute du mur. C'est donc a posteriori que le morceau sera érigé en «chanson emblématique de la chute du Mur». (source C) Dès sa sortie, le titre connaît un succès considérable. Plusieurs éléments expliquent ce triomphe. Le sifflement mélodieux inaugural impose d'emblée une écoute attentive du morceau; redoutable ver d'oreille, il entre aussitôt dans la tête de l'auditeur pour ne plus en sortir avant de longues heures. Puis, une discrète guitare solo se fait entendre en arrière plan, installant une atmosphère intimiste, propice à la méditation.
La voix légèrement éraillée de Meine s'élève alors, grave et majestueuse. La batterie fait son apparition et le volume monte crescendo afin de renforcer l'effet dramatique du morceau. Dès lors les riffs de
guitare s'enchaînent. Le tempo lent, les paroles simples et fédératrices incitent le public à reprendre la chanson en chœur, lui conférant une puissance supplémentaire. Enfin et surtout, en pleine réunification, le message porté par la chanson correspond aux aspirations d'une population allemande lassée de quarante années de séparation et de tensions. "Le
vent du changement / souffle droit dans le visage du temps / tel une
tornade qui sonnera les cloches de la liberté. / Pour la sérénité de
l'esprit / laisse ta balalaïka chanter / ce que ma guitare veut exprimer."
Le titre tombe donc à point. Un brin cheesy, il n'en devient pas moins un
hymne à la paix, la trame sonore officieuse du délitement du bloc de l'Est.Wind of change trône d'ailleurs toujours au sommet des palmarès
lorsque l’URSS implose, le 26 décembre 1991. Cette année là, avant que Gorbatchev ne quitte son poste au Kremlin, les membres de Scorpions le rencontrent et lui remettent une plaque sur laquelle sont inscrites les paroles du morceau. Dès lors, à longueur d'interviews, les musiciens rappellent leur attachement au dernier dirigeant de l'URSS. "Sans lui, la réunification et surtout le 9 novembre n'auraient pas été si pacifiques", soulignent-ils par exemple. En 2011, à l'occasion du 80ème anniversaire de Gorbatchev, les Scorpions interprètent Wind of change en version philharmonique.
On pensait tout connaître de la chanson, jusqu'à ce que Patrick Radden Keefe, journaliste au New Yorker, consacre en 2020 une série de podcasts à Wind of change. Selon lui, la chanson aurait été
composée par la CIA en
collaboration avec le chanteur de Scorpions. Leur but commun aurait été d’encourager la révolution dans le bloc communiste au tournant des
années 1990. Pour accréditer sa thèse, l'enquêteur insiste sur l'intense propagande culturelle orchestrée par l'agence de renseignement américaine au cours de son histoire. (3) Au bout du compte, la démonstration de Radden Keefe ne convainc guère. Quelle soit l’œuvre du groupe ou de la CIA, la ballade de Scorpions arrive un peu tard pour peser véritablement sur les événements. Quant à imaginer que le secret de l'opération ait pu être gardé pendant 30 ans, il y a un pas...Au fond, comme le rappelle Pierre Grosser, le démantèlement progressif du rideau de fer procède d'abord des failles internes au bloc soviétique. "Le
9 novembre fut (...) moins le produit des actions de l'Ouest, que la
conséquence des impulsions de Gorbatchev, des mobilisations croissantes
de citoyens de la RDA, et de l'incompétence des autorités de ce pays,
qu'il s'agisse de la conférence de presse improvisée et des initiatives
des hommes de la sécurité du Mur qui choisirent de ne pas faire usage de
leurs armes après avoir échoué à joindre leurs supérieurs. Les
bouleversements en Europe ont donc été produits par «en bas», même si les
choix faits «en haut» les ont facilités, ou ne les ont pas empêchés.
Les décideurs ont souvent pris acte de situations." (source A p 735)
Dans la postface de son livre (source A), l'historien résume ainsi l'influence (et les limites) de la musique sur la chute du mur de Berlin: «L'appel de Bruce Springsteen à dépasser les barrières, lors de son concert à Berlin-Est, en juin 1988, eut sans doute plus d'effet que le bien trop fameux "Mr Gorbatchev, Tear down this wall" de Ronald Reagan en 1987. D'autant que des dizaines de milliers de jeunes Allemands de l'Est entonnaient "Born in the USA". La transformation d'une ancienne chanson par le héros de K2000, David Hasselhoff, en "Looking for freedom" a eu sans doute plus d'importance que le fameux concert improvisé de Rostropovitch au pied du mur de Berlin. (4) "Wind of Change" des Scorpions fut l'hymne de l'Europe en 1990.»
Notes:
1. Le public ne comprenait toutefois que des membres de la nomenklatura.
2. «En 1988, nous avons joué pour la toute première fois en Union
soviétique. Nous devions faire cinq concerts à Moscou et cinq à
Leningrad. Mais les concerts à Moscou ont été annulés, sans raison. A la
place nous avons eu les dix concerts à Leningrad ! (...) Quoi
qu’il en soit, ce fut pour nous un moment étonnant et émouvant, surtout
en tant que groupe allemand. A l’époque, nous avons dit : nos parents
sont venus ici avec des chars d’assaut et nous, nous venons avec des
guitares. Nous avons été bouleversés par l’accueil des Russes.»
3. Citons le financement de l'adaptation de La ferme des animaux de George Orwell, l'impression et la distribution dans le bloc de l'est du Docteur Jivago de Pasternak ou encore le financement de la tournée de l'Orchestre symphonique de Boston dans le bloc de l'est.
4. Au printemps 1989, le héros de "K-2000" obtient un tube avec Looking for freedom, une reprise d'un morceau de 1978. L'acteur américain est au sommet de sa carrière. Il incarne alors Mitch Buchannon dans la série Alerte à Malibu. David Hasselhoff, dont l'arrière grand-mère était allemande, grimpe en tête des hits parades allemand et suisse au cours de l'été. Le morceau, qui met en exergue la liberté, trouve un écho en RDA. Une fois le mur détruit, l'acteur est l'invité d'honneur de la St-Sylvestre 1989. Il interprète son morceau devant une foule immense massée devant la Porte de Brandebourg.
Sources: A. Pierre Grosser: "1989. L'année où le monde a basculé", collection Tempus, Perrin, 2019. B. Décryptage de la chanson par Coach 21 sur le site de la RTBF. C. "[Berlin 1989] Klaus Meine, chanteur de Scorpions:«Nous étions aux Bains-douches et voilà que le mur s'écroulait", Libération, 9/11/2019. D. "Comment le «Woodstock russe» est-il devenu une réalité en Union soviétique?" [Russia beyond]
Au début de l'année 1968, la guerre du Vietnam s'est transformée en un bourbier. (1) Le conflit a totalement échappé au contrôle de Lyndon B. Johnson. Les sommes considérables englouties dans les combats obligent le président à rogner sur les budgets de la Grande Société, son ambitieux programme de réformes sociales censé faire reculer la pauvreté. En dépit de l'importance des effectifs engagés et des bombardements massifs, de vastes zones du Sud-Vietnam demeurent aux mains du Vietcong. (2) De peur de voir la Chine ou l'URSS intervenir directement, le président américain se refuse à lancer de vastes opérations au Nord-Vietnam. En janvier 1968, lors de l'offensive du Têt, les troupes nord-coréennes, renforcées par les maquisards du Viêtcong déclenchent une vaste offensive à l'occasion du festivités du jour de l'an vietnamien. Des commandos parviennent alors à pénétrer dans les jardins de l'ambassade américaine. L'offensive du Têt se solde finalement par un échec, mais les images et reportages diffusés par les médias américains bouleversent l'opinion publique américaine et internationale. Pendant quelques jours, "les journalistes et les Américains reçoivent [...] des images en direct, par satellite, alors que jusque là les bobines de films arrivaient par avion et étaient montées par les rédactions en chef qui pouvaient éliminer les images choquantes. Pour une fois, la guerre entre dans les foyers: les images des blessés et des destructions sont bouleversantes." [Source A p 263] Une victoire
sur le terrain paraît désormais peu probable comme le suggère d'ailleurs Walter Cronkite, l'éditorialiste vedette de CBS lors d'un de ses reportages à Saïgon:"La seule conclusion réaliste, si peu satisfaisante qu'elle soit, est que nous sommes coincés dans une impasse." Le nouveau secrétaire à la Défense, Clark Clifford exprime ses doutes au président: "On dirait que nous sommes devant un puits sans fond. Nous envoyons plus d'hommes, ils en font autant. Nous augmentons encore, ils font de même. Je vois de plus en plus de combats avec de plus en plus de pertes américaines, sans issue en vue."
LBJ décore un soldat blessé.[ Unknown author, Public domain, Wikimedia Commons
]
Le nombre d'opposants à la guerre enfle; les critiques se multiplient et les manifestations prennent une ampleur sans précédent. Les jeunes appelés brûlent leurs livrets militaires, tandis que les défilés de protestation pèsent désormais sur tous les déplacements présidentiels.
Parmi les militants antiguerre, les Afro américains cherchent à se faire entendre.Les griefs ne
manquent pas. Le système de conscription s’avère très
injuste car il envoie un nombre disproportionné d’entre eux au front.
Surreprésentés aux postes de combat, ils subissent plus de pertes que les
Blancs: 22% des soldats tués en 1966 sont noirs alors qu’ils représentent 12,5
% des effectifs globaux. Le traitement inégalitaire et le racisme subis au sein des unités cantonnent les Afro américain aux postes
subalternes. Le coût de la guerre empêche la réalisation des programmes sociaux
aux Etats-Unis, ce que dénonce avec forceMartin Luther King, dans un discours en 1967. (3) En février 1970, Martha and the Vandellas dénoncent
l’hypocrisie américaine dans « I should be proud», une protest song écrite par Henry Cosby, Pam Sawyer et Joe Hinton. La narratrice raconte
le choc reçu à la réception d’un télégramme lui annonçant que "le soldat de deuxième classe John C. Miller a été abattu au Vietnam". Pour les autorités, les médias, l’entourage,
la victime a combattu pour défendre la liberté et la patrie. "Et
ils disent que je devrais être fière, il s'est battu pour moi / ils
disent que je devrais être fière."Pour sa veuve, au
contraire, John C. Miller a été sacrifié par une société violente, raciste,
inégalitaire."Ceux-là sont trop aveugles pour voir. / Il ne combattait pas pour moi, mon Johnny n'avait pas à combattre
pour moi. / Il est une victime des maux de la société"
Le morceau marque les
prémisses de l’engagement du label Motown, dont le patron Berry Gordy se
targuait jusque-là de ne pas faire de politique. Pour la chanteuse, qui a perdu
son frère Melvin au Vietnam, le morceau revêt une importance particulière. La
chanson n’a pas de succès, ce qui est très injuste tant la voix de Martha
Reeves, les chœurs des Vandellas, le son, puissant, enraciné, dynamique, si
caractéristique du label de Detroit, subjuguent l’auditeur dès les premières
notes.
Notes:
1. La
guerre autorise les pires atrocités. Les bombardements massifs
perpétrés par l'US Air force prennent l’allure d’un déluge de feu (plus
de 7 millions de bombes sont larguées entre 1964 et 1972) et touchent
les populations civiles. Sur la photographie de Huynh Cong Ut, les
bombardements au napalm (produit dérivé de l’essence utilisé dans les
bombes incendiaires) provoquent la fuite désespérée d’enfants blessés. Le
bilan humain de la guerre est très lourd : côté américain, 58 000 morts
et 300 000 blessés, côté vietnamien, entre 1 et 3 millions de morts et 4
millions de blessés (sans compter les destructions et les traumatismes
psychologiques).
2. D'un
strict point de vue technologique, l'US army est sans rivale, mais
l'adversaire nord-vietnamien oppose à cette supériorité matérielle les
techniques de la guérilla, ainsi que l'excellente connaissance du
terrain. Dissimulés dans la jungle, ils évitent toute confrontation
directe avec les GI's. Pour ravitailler le Vietcong, ils utilisent la
piste Hô Chi Minh depuis le Nord-Vietnam, violant ainsi la neutralité du
Laos et du Cambodge.
3. Le
coût humain et financier du conflit paraît désormais insupportable.
L'intervention américaine semble totalement illégitime et a un impact
très négatif sur l'opinion publique aux Etats-Unis et dans le monde
entier. Le 31 mars, le Président Johnson annonce « la désescalade du conflit » au
Vietnam. L’armée américaine se désengage partiellement, tout en continuant à appuyer le Sud-Vietnam. A l'issue de son discours, le président sortant annonce qu'il renonce à se présenter aux élections présidentielles. Alors que
plus de 500 000 soldats américains étaient engagés dans la guerre en
1968, ils ne sont plus que 156 000 fin 1971 et 27 000 fin 1972. Le successeur de Johnson, le républicain Nixon accentue la « vietnamisation » du conflit, c'est-à-dire le remplacement des
unités américaines par des unités sud-vietnamiennes armées par les
États-Unis. Cependant, les bombardements se poursuivent et s’intensifient, y compris sur la piste Hô
Chi Minh. Le 27 janvier 1973, au terme des accords de Paris, les
États-Unis quittent définitivement le conflit. Sources: A. Jacques Portes:"Lyndon Johnson. Le paradoxe américain.", Biographie Payot, 2007.
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.