Affichage des articles dont le libellé est Portugal. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Portugal. Afficher tous les articles

jeudi 29 août 2024

Le Cap-Vert, un archipel de musiques.

Le Cap-Vert est un archipel de l'océan Atlantique situé à 500 km au large du Sénégal. Ce n'est pas un cap et il n'est vert que trois mois de l'année. Composé d'une dizaine d'îles volcaniques et arides, il n'était pas peuplé lorsque les marins portugais y débarquèrent au milieu du XV° siècle. Aux yeux des colonisateurs, l'absence de ressources est compensée par une position géographique avantageuse qui transforme les lieux  en une escale sur la route entre l'Afrique et l'Amérique, dans le cadre du commerce triangulaire. Le peuplement cap-verdien, fruit de cette traite négrière, se caractérise par un très important métissage. Des dizaines de milliers d'individus arrachés à l'Afrique y débarquent pour trimer sur des plantations de canne à sucre ou de coton détenues par les colons portugais.   

 

"Sodade" est une célèbre morna interprétée par Cesaria Evora qui puise son inspiration dans l'émigration forcée de milliers de Cap-verdiens vers São Tomé-et-Principe, contraints par le pouvoir colonial de travailler dans les plantations de cacaos pour le compte de propriétaires terriens portugais, dans des conditions proches de l'esclavage.

Les métissages, nombreux, contribuent à la formation d'un créole appelé kriulo, fruit de la rencontre entre le portugais et les langues mandingues et wolof. Le syncrétisme musical typique de l'archipel réside aussi de cette multiplicité des influences culturelles : européenne avec les valses, mazurkas et polka, africaine avec le lundu et caribéenne avec le merengue... Ce que l'on entend très bien dans le morceau "São Vicente Di Longe", lui aussi interprété par Cesaria Evora.


Au début des années 1960, les puissances européennes abandonnent la plupart de leurs possessions outre-mer, mais pas Salazar, qui entend au contraire perpétuer l'œuvre civilisatrice de la colonisation, en particulier dans ses possessions africaines du Cap-Vert, de Sao Tomé, de Guinée-Bissau, du Mozambique et d'Angola. L'empire, considéré comme le garant de la grandeur du pays, fait l'objet d'une intense propagande. L'Estado novo forge la fable du "luso-tropicalisme", une voie portugaise de colonisation, soit-disant respectueuse des cultures autochtones et propice aux métissages. Ce luso-tropicalisme est une entreprise de mystification. Dans les faits, les populations africaines se voit imposer le travail forcé et une législation discriminatoire. Salazar se contente de réformes cosmétiques, comme celle qui consiste à ne plus parler de colonie, mais de province d'outre-mer.

Le contexte international s'avère pourtant propice au processus de décolonisation, comme en atteste la disparition récente des empires coloniaux britannique et français. Le soutien de l'ONU aux mouvements de libération nationale, le jeu des grandes puissances dans le cadre de la guerre froide contribuent à fragiliser la perpétuation de la présence portugaise en Afrique. En Angola dès 1961, puis en Guinée-Bissau et au Cap-Vert deux ans plus tard, les mouvements nationalistes se lancent dans la lutte armée.

Au Cap-Vert, le héros de l'indépendance se nomme Amical Cabral. Né en Guinée Bissau de parents cap-verdien, l'homme, formé à l'agronomie à Lisbonne, imprégné de marxisme, est convaincu de la nécessité de réafricaniser les esprits par la culture.

Avec d'autres, en 1956, il fonde le Parti Africain pour l'Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). Après la répression sanglante d'une grève des dockers du port de Bissau en 1959, le PAIGC se lance dans l'action directe. La plupart des combats se déroulent en Guinée, car les caractéristiques géographiques de l'archipel cap-verdien se prêtent mal à la résistance armée. 


Les autorités portugaises, inflexibles, accroissent la présence militaire sur place, lançant la redoutable PIDE (Policia Internacional e de Defesa do Estado), la police politique, aux trousses des combattants nationalistes. Embourbées dans des guerres d'usure ingagnables, les forces armées portugaises ne parviennent pas à prendre l'avantage sur un ennemi qui exploite à merveille les spécificités du terrain. La crise militaire devient politique. Non seulement les guerres coloniales engloutissent la moitié des fonds publics, mais elles provoquent également de nombreuses victimes (8 000 morts et 30 000 blessés). Finalement, de jeunes officiers de gauche regroupés dans le Mouvement des Forces Armées (MFA) se prononcent pour une claire reconnaissance du droit des peuples à l'autodétermination, prélude au renversement pacifique de la dictature par la Révolution des œillets, le 25 avril 1974. Dans les semaines qui suivent l'empire pluri-séculaire s'effondre comme un château de carte. Le 5 juillet 1975, le Cap-Vert proclame son indépendance. L'année suivante, Nho Balta & Black Power en donne une traduction musicale avec le morceau "5 de julho". 


Os Tubarões (les requins) s'imposent comme le groupe fétiche des années post-indépendance. Sur "Labanta braço", Ildo Lobo célèbre l'indépendance si chèrement acquise. Il chante: "Lève le bras et crie pour ta liberté / Crie, peuple indépendant / Crie, peuple libéré / Cinq Juillet, synonyme de liberté . Cinq Juillet, chemin ouvert vers le bonheur . Crie « Vive Cabral! » / Honore les combattants de notre patrie". Sur "Djosinho Cabral" (1979), il rend hommage à Amical Cabral.

Dans le cadre des guerres de libération, la musique a joué un rôle crucial pour des populations soucieuses de revendiquer fièrement leur africanité. Ainsi, afin de contrer l'acculturation, compositeurs et interprètes s'employèrent à la perpétuation des musiques autochtones, valorisant le chant en kriulo plutôt qu'en portugais, utilisant des instruments indigènes ou en maintenant les pratiques festives prohibées par la puissance coloniale comme le batuque. Spécificité de l'île de Santiago, ce symbole de la résistance africaine est pratiqué par des femmes. Réunies en cercle et chantant en choeur, les participitantes se servent d'un paquet de pagne serré entre les jambes en guise de percussion. Au milieu une soliste s'adonne au finaçon, un genre déclamatoire. (1) La plus fameuse de ces chanteuses se nomme Nacia Gomi. 

La misère précipite de nombreux Cap-Verdiens sur les routes de l'exil; c'est aussi le cas des musiciens, qui cherchent à l'étranger des opportunités. Dans le même temps, Cabral incite les artistes de la diaspora à s'engager dans la résistance musicale. Ces derniers répondent à l'appel, à l'instar de Voz de Cabo Verde, un groupe cap-verdien formé à Rotterdam, dont les compositions animent, non seulement les soirées de la diaspora aux Pays-Bas, mais contribuent aussi à chanter les louanges des soldats en lutte. Sur le morceau "Combatentes PAIGC", ils chantent "Vive Cabral / Vive les combattants du PAIGC / Vive le liberté". La formation rassemble de talentueux musiciens tels que Luis Morais ou Bana. Ce dernier compose "Pontin & pontin". 


Plusieurs genres musicaux apparaissent et se développent dans les îles cap-verdienne:

La morna constitue une part essentielle de l'identité insulaire, comme un lien invisible qui relierait les Cap-Verdiens du monde entier. Ces mélopées indolentes racontent en musique toute une variété de sentiments, qu'ils soient liés à l'amour perdu, l'exil ou la sodade, la mélancolie liées à un passé douloureux, mais assumé. Le genre, sans doute né au XIX° à Boa Vista, associe danse et poésie à la musique. En appui au violon et à la guitare portugaise à dix cordes, l'instrument emblématique du genre est le cavaquinho, une petite guitare à quatre cordes importée du Portugal. Reconnaissable à son timbre aigu, l'instrument contribue généralement à la base rythmique. Chantée en kriulo, cette musique raffinée, qui n'est pas sans évoquer le fado, est tolérée par l'Estado Novo. Originaire de l'île de Brava, le poète Eugenio Tavares donne ses lettres de noblesse à une morna qu'il contribue dans ses compositions à rendre plus romantique, lente et sensuelle. Exemple avec le morceau Carta di Nha Cretcheu interprété par Fernando Quejas.

La reine de la morna reste incontestablement Cesaria Evora. La chanteuse naît dans une famille nombreuse et pauvre de Mindelo. Le père, violoniste, meurt alors qu'elle n'a que 7 ans, ce qui contraint sa mère à la placer dans un orphelinat. Elle est initiée à la musique par un marin. La pauvreté, l'alcoolisme, l'absence d'industrie musicale au Cap-Vert contrarièrent longtemps la carrière d'une chanteuse dont la voix auraient pourtant dû faire se prosterner la planète entière. C'est sur le tard, à la faveur de la rencontre avec José da Silva, producteur et fondateur du label Lusafrica, que "la diva aux pieds nus" accède enfin à la renommée. L'un de ses plus grands succès se nomme "petit pays".  


La coladeira est le genre typique de Mindelo, le principal port de l'archipel. Apparue au début du XX° s, elle consiste dans un premier temps à jouer des mornas sur un rythme plus rapide. Bientôt, elle s'en détache pour devenir une musique urbaine, incorporant des instruments électriques, dont les thèmes abordent de manière sarcastique les grands sujets de société. Le clarinettiste Luis Morais en est un des plus éminents interprète et compositeur. En 1967, "Boas Festas" ("joyeuses fêtes") remporte un grand succès.

L'indépendance marque aussi le retour en grâce d'un genre méprisé et considéré par l'ancien colonisateur comme un symbole d'insoumission, de résistance culturelle et donc prohibé dans les lieux publics: le funana. Originaire de l'île de Santiago, ce rythme très enlevé est assuré par le raclement d'un couteau sur une barre de fer (ferro), tandis que la gaïta, l'accordéon diatonique, soutien le chant. Code Di Dona, un des premiers compositeurs du genre, connaît un grand succès, avec Fomi 47 La chanson raconte la façon dont de nombreux Cap-Verdiens cherchèrent à fuir la famine en 1959, craignant de revivre une tragédie comparable à celle qui avait tué 30 000 personnes, le tiers de la population, en 1947. "C'était en 1947, il n'avait presque pas plu. / Découragé par la vie, je suis allé m'enrôler pour São Tomé; / m'inscrire sur la liste, le numéro 37. / J'ai baissé la tête et je me suis assis / pour réfléchir à ma vie, / puis j'ai ramassé mes affaires, / Je les ai mises dans un sac / et je suis monté dans la barque / qui m'emmenait au bateau..."

Sous le manteau, le genre se perpétue, avant de connaître un essor fulgurant une fois la liberté recouvrée. A partir des années 1970, l'utilisation d'instruments électriques transforme le genre comme en témoigne "Bejo bafatada" du groupe Ferro Gaïta.


De 1974 à 1980, le Cap-Vert et la Guinée-Bissau font destin commun, avant que les dissenssions ne conduisent à la séparation. Dans l'archipel, le parti unique mène une politique autoritaire d'inspiration marxiste. Beaucoup bars et cafés ferment, contraignant au départ de nombreux artistes. L'ouverture démocratique intervient finalement en 1990. Musicalement, les synthés déferlent partout, soumettant coladeiras ou funanas à un véritable électrochoc. Exemple avec "Cabo Verde Show" un titre de Nova Coladeira.

Le succès de Cesaria Evora permit non seulement de placer le Cap-Vert sur la carte de la sono mondiale, mais favorisa également l'émergence de toute une nouvelle génération d'artistes dont les plus fameux se nomment Tcheka, Maria Alice ou encore Mayra Andrade, dont on peut entendre la superbe voix  sur "Juana".

Pour tous ceux désireux de mieux connaître cette musique, nous vous conseillons dans la description de cette épisode trois très belles compilations. Terminons avec ce sublime morceau d'Abel Lima intitulé "Corre riba corre baxo". 

Ce billet existe aussi en version podcast : 

Notes :

1. Sur cette musique enlevée, des danseuses se relaient et se transmettent un pagne (pano) en guise de témoin. 

Sources:

A. Jordane Bertrand: "Dictionnaire insolite du Cap-Vert", Cosmopole, 2016.

B. "Le Cap-Vert : au gré des vents", Jukebox diffusé sur France Culture

C. Plusieurs émissions consacrées aux musiques cap-verdiennes sur Radio nova:  

- "Le voyage immobile" #23 de Sophie Marchand du 27/03/2021

- "Avec Cesária", un podcast en 10 épisodes consacré à la "diva aux pieds nus". 

- "Sodade" et "Djonsinho Cabral" dans le Classico néo géo de Nova.

D. "La musique du Cap-Vert" sur le site Rencontres au bout du monde.  

E. "Afrique, la musique des indépendances : Angola, Guinée-Bissau, Cap-Vert... ", une émission de Vladimir Cagnolari dans le cadre de Continent musique sur France Culture.

F. PAM: "5 juillet 1975: les Cap-Verdiens levaient les bras..."

Discographie:

- "Space echo: the mystery behind the cosmic sound of Cabo Verde finally revealed", Analog Africa. 

- "Cap-Vert:Anthologie 1959-1992", Musique du monde, 1995.

- "Synthesize the soul: Astro-Atlantic hypnotica from Cape Verde Islands 1973-1988"

vendredi 1 mars 2024

"Mona Ki Ngi Xica" de Bonga, la lutte pour l'indépendance de l'Angola

 


Une guerre de libération de quinze ans

 Accostée dès la fin du XVe siècle par les navigateurs portugais, la région de l'Angola actuel est conquise progressivement à partir du XVIe siècle. Malgré la résistance de souverains comme la reine Njinga, cette domination coloniale, liée à la traite des esclaves vers les Amériques, s'étend jusqu'à la fin du XIXe siècle et l'expansion vers l'intérieur. La dictature de l'Estado Novo, menée par Salazar (1932-1968) puis son successeur Caetano (68-75), fait du peuplement et de la défense d'un Portugal qui s'étendrait "du Minho jusqu'à Timor" (de la frontière nord avec l'Espagne jusqu'à l'Asie du sud-est) une composante essentiel du régime et de son nationalisme. Alors que Britanniques, Belges et Français ont dû se résigner, contraints et forcés, à accorder l'indépendance à leurs colonies africaines, le Portugal s'accroche au Cap-Vert, à la Guinée-Bissau, au Mozambique et donc à l'Angola.

Neto proclame l'indépendance en 1975 [source: Lumni]

 Mais depuis le début des années 1960, le Portugal doit faire face à un vent de contestation grandissant dans ces colonies. En février 1961, des émeutes urbaines ont éclaté à Luanda. Les insurgés attaquent les prisons et des troubles ont lieu dans tout le pays, notamment dans les mines de cuivre et les plantations de café. Trois mouvements se forment dans les différentes parties du pays, parfois soutenues par des pays extérieurs. Au nord, le FNLA est soutenu par le Zaïre de Mobutu, au sud-est, l'UNITA de Jonas Savimbi se réclame du maoïsme. Autour de Luanda, la capitale, le MPLA, marxiste et dirigé par Neto et de Andrade, est le plus ancien (1956) et le plus important. Il est soutenu par le Cuba de Fidel Castro. Ces trois mouvements, qui recrutent majoritairement dans des régions séparées, sont en rivalité (ce qui les conduira à la guerre civile dès l'indépendance).

Des soldats portugais en Angola pendant la guerre coloniale de 1961 à 1975. Wikimédia/Guilmann

 On insiste souvent, et à juste titre, sur l'impact des guerres d'indépendance pour le Portugal, puisque des dizaines de milliers de jeunes hommes fuient vers la France pour échapper au service militaire, porté à 4 ans en 1968, et que les jeunes officiers qui y combattent finissent par renverser la dictature le 25 avril 1975. Mais les colonies, à commencer par l'Angola, subissent quinze ans de guerre au cours de laquelle des dizaines de milliers de personnes perdent la vie. Massacres, bombardements au napalm, emprisonnements, règne de l'arbitraire prolongent la violence coloniale par une guerre sans merci.


 
Bonga, un athlète de la lutte pour l'indépendance

Bonga est né le 5 septembre 1942 en Angola. Si ses parents lui donnent pour nom Bonga Kuenda, il reçoit très rapidement un nom chrétien et portugais à l'occasion de son baptême: José Adelino Barceló de Carvalho. Il grandit dans les musseques, ces bidonvilles "bâtis avec le sable". Adolescent, il s'enthousiasme pour la musique, la danse... et le sport, football et athlétisme, pour lequel il est très doué. Sélectionné dans les équipes juniors du Portugal en athlétisme, il s'éloigne de l'Angola à 23 ans, en 1966, devenant même Champion du Portugal du 400 mètres en 1969. A ce titre, il bénéficie du privilège de voyager librement. Il en profite pour servir de courrier entre les exilés politiques en métropole et les combattants du MPLA en Angola, réutilisant à cette occasion son nom originel de Bonga Kuenda. Lorsque la PIDE, police politique du régime salazariste, s'en rend compte, Bonga se réfugie à Rotterdam au Pays-Bas, abandonnant le sport pour se consacrer à la musique. C'est dans ce contexte qu'il réalise son premier disque en Europe, sobrement intitulé Angola 72. La chanson "Mona Ki Ngi Xica" en fait partie.

Il n'est pas soldat, ses armes à lui, ce sont ses chansons. Celles-ci, inspirées par les musiques qu'il a entendues au pays et en Europe, parlent à tous ces exilés plein de mélancolie, à Rotterdam, Paris ou Lisbonne, où il peut de nouveau s'installer après la révolution de 1974. Si l'Angola devient finalement indépendant en 1975, le pays continue à connaître la guerre pendant plusieurs décennies, les mouvements indépendantistes se disputant le pouvoir, sur fond de guerre froide et de rivalités régionalo-ethniques.

 


Semba !!

Musicalement, Bonga est l'enfant des circulations entre l'Angola, l'Europe et les Amériques, singulièrement le Brésil et les Caraïbes. Ces circulations, faîtes d'allers-retours réguliers et de métissage, ont donné naissance, sur le continent africain, à de multiples genres nouveaux, de l'Afrobeat à la rumba congolaise en passant par le semba. Circulations musicales qui reflètent les mobilités humaines. La colonisation, malgré l'écrasement impitoyable des cultures qu'elle a entrainé, a puissamment contribué à ces circulations. Le semba est ainsi né de cet aller-retour entre l'Angola, colonisé par les Portugais, et le Brésil, où des millions d'être humains ont été déportés et mis en esclavage. On le sait, les esclavagisés ont emporté avec eux les rythmes, parfois les instruments, les danses qu'ils pratiquaient avant leur asservissement. Au XIXe siècle, de ces rythmes naît la samba,  à partir du choro, du maxique et de la marcha. C'est avant tout la musique du Carnaval. Avec l'essor de la radio et du disque au XXe siècle, ces rythmes continuent leur circulation, parfois à l'intérieur des empires. Les chants et danses reviennent donc en Afrique, profondément transformés, et font écho aux musiques dites traditionnelles, qui n'ont pas complètement disparu. Nul doute que la présence de Cubains complexifie ces métissages. C'est ainsi que se développe le semba. N'Gola Ritmo joue un rôle-clé dans ce retour aux sources créatif. Fondé par Liceu Vieira Dias dans les années 1940, le groupe participe à cette renaissance culturelle angolaise en puisant dans le répertoire poétique et musical traditionnel, y mêlant des rythmes et des instruments nouveaux, du fado portugais autant que des musiques brésiliennes. Dans les années 1960, le semba participe, souvent de manière clandestine car subversif, aux tentatives de réappropriation de leur culture par les Angolais, en lutte pour leur indépendance. 

Bonga raconte, dans une de ses compilations, ses souvenirs d'adolescents à Luanda

Bonga y participe, d'abord en jouant dans le groupe de son père, qui est accordéoniste, puis avec son groupe Kissueia, dont le nom signifie "misère", celle des quartiers pauvres de Luanda où il a grandi. Un instrument, que Bonga utilise toujours, symbolise cette quête, c'est la dikanzas.

D'après le site dikanzadosemba, "Dikanza est composé du mot « kanza » qui signifie « tailler ou rayer » et du préfixe « di » qui désigne une personne ou un objet, ce qui donne le mot « Dikanza » soit un objet taillé. L’instrument appartient à la famille des idiophones raclés, similaire au « güiro » et au « reco-reco ». Il s’agit d’une grande tige en bambou ou en bois striée que l’on racle ou frotte avec une petite baguette en bois. Il fait partie des instruments traditionnels du Semba." [Source: site dikanzadosemba]

Le semba d'Angola 72 est varié, rapide ou lent selon l'humeur, très mélancolique pour "Mona Ki Ngi Xica". La chanson parle de l'exil des jeunes hommes angolais, qui ont laissé derrière eux femme et enfants, prenant le maquis ou fuyant la répression, les combats et la violence coloniale. On comprend aisément que cette chanson, pleine de tristesse, qui parle d'amour et de souffrance, ait si bien contribué à consoler les Angolais de la diaspora, en Europe ou ailleurs. Il est aussi lié à cet saudade dont les Portugais se sont faits une spécialité. La chanson est en kimbundu (l'intégralité des paroles ici). C'est une des langues nationales et la deuxième langue bantoue la plus parlée en Angola, avec 2 millions de locuteurs natifs estimés, vivant dans la région de Luanda et au nord du pays. Le groupe ambundu, qui le parle, est estimé à plus de 8 millions de personnes. Quelques mots sont même usités par les lusphones, en Angola et au Portugal, comme "guita" signifiant argent...

 



"Mona Ki Ngi Xica" (1972)

 Alukenn n'golafua
N'ga mu binga kia
Muene ondo kala beniaba
Eme n'gondodiame

Mona mona muene
Kissueia weza
Mona mona muene
Kalunga n'gumba

N'zambi awani banack mona
N'ga muvalele
Muene ondo kala beniaba
Eme n'gondodiame

 Voici une libre traduction à partir de traductions en anglais:

 L'enfant que je laisse derrière moi

Attention, j'encoure un danger mortel !

Et je t'ai déjà averti

Qu'elle va rester ici et que je vais partir

Cet enfant qui est le mien

Des méchants lui veulent du mal

Cet enfant qui est le mien

Sur une vague d'infortune

Dieu m'a offert cet enfant

Que j'ai amené au monde

Et elle va rester

Alors que je vais partir

 



 Dans une version éditée en France en 1980, Bonga valide lui-même ce "dernier message":

Mona ki ngi Xiça (Le dernier message)

Dans la fuite désespérée

et dans la mort indésirable,

nous laissons les fils

que nous aimons.

A l'heure du départ,

nous pleurons la dernière larme,

nous disons le dernier message

à la fille que nous laissons.


La chanson a connu un regain d'intérêt en 1996 suite à la sortie du film de Cédric Klapisch Chacun cherche son chat. En 2010, Bonga et Bernard Lavilliers ont interprété ensemble une version mêlant le kimbundu et le français dans la chanson "Angola". A plus de 80 ans, Bonga continue à donner des concerts qui ont toujours été, depuis les années 1970, les meilleurs moments pour ressentir ce mélange d'énergie et d'engagement qui définissent l'artiste.

 

Pour prolonger:

Sur l'histgeobox:

- Cuba en Afrique, une odyssée musicale 
- Super mama djombo: "Sol Maior Para Comanda" (1979)

A lire:

 - Linda Marinda Heywood, Njinga. Histoire d'une reine guerrière (1582-1663), La Découverte, 2018 

- Guillaume Blanc, "Sortir du cauchemar colonial", in L'Histoire, n°517, mars 2024

- Histoire de la semba


Obrigado/Remerciements à Baba

vendredi 20 avril 2018

"Grandola vila morena", une chanson pour donner le signal de la Révolution des Oeillets.

Depuis le début des années 1960, les guerres africaines (en Angola, au Mozambique et en Guinée Bissau) font vaciller l'empire portugais. En 1973, ces conflits absorbent le quart des dépenses de l'Etat. La lassitude gagne une opinion publique inquiète pour les appelés du contingent,  astreints à un service interminable et périlleux. De nombreux jeunes Portugais tentent d'ailleurs de s'y soustraire. Le pays connaît alors une émigration massive engendrée par la pauvreté (100 000 départs par an au début des années 1970). Même les soutiens traditionnels de la dictature finissent par douter. Désormais, les officiers supérieurs des forces armées critiquent ouvertement l'intransigeance de Marcello Caetano, le successeur du dictateur Antonio Salazar, décédé en 1970. L'heure du changement est venue.

Le 24 avril 1974, à 22h55, Radio Clube Português diffuse la chanson E Depois de Adeus ("Et après l'adieu") de Paulo de Carvalho. A minuit et vingt-neuf minutes, le 25 avril, la très catholique radio Renascença (Renaissance) passe une chanson pourtant interdite par le pouvoir: "Grândola vila morena" de Zeca Afonso. La diffusion de ces titres marque le signal du déclenchement d'une action militaire dont le but est de renverser la dictature.
Un des rares civils a être dans la confidence des militaires se souvient: "Les gens du Mouvement des forces armées avaient étudié plusieurs façons de trouver un moyen de liaison pour déclencher les opérations militaires du mouvement. Ils avaient contacté quelques civils (...), surtout des gens de l'information. (...) On est arrivé à la conclusion que, peut-être, passer un disque à la radio à une certaine heure, cela pourrait servir comme signe." [source B: la Révolution en chantant]

I, Henrique Matos [GFDL 1.2 (http://www.gnu.org/licenses/old-licenses/fdl-1.2.html)], via Wikimedia Commons
L'auteur de Grandola vila morena se nomme José ("Zeca") Afonso. Après avoir vécu en Angola, Zeca a enseigné l'histoire au Mozambique, avant d'être renvoyé de l'éducation nationale pour ses prises de position politique. Libéré, il s'adonne à l'écriture et la composition de chansons. "(...) Véritable chanteur engagé, militant, s’intéressant à la pédagogie par le chant et la parole pour éveiller les consciences, sympathisant communiste et de la gauche radicale (...) [il] s’engage dans les mouvements syndicaux ouvriers. En faveur de la Réforme agraire au Portugal et particulièrement en Alentejo, il chante les héros de la terre victimes de la répression salazariste. " (source A: Marie-Noëlle Ciccia) 
Pour le régime en place, cet engagement fait de lui un opposant à traquer sans répit. A plusieurs reprises, la Pide, la redoutable police politique salazariste, l'arrête et l'emprisonne. 
Maniant à merveille parabole et double-entendre, l'ancien enseignant sait dribbler la censure. En 1964, Afonso compose le poème Grândola Vila Morena en hommage aux traditions de solidarité d’une bourgade de l’Alentejo où il avait été invité à chanter. En 1971, il met en musique ce poème dont il fait une chanson. (1) Si Grandôla n'a rien de subversif au départ, le contexte dictatorial de l'époque se charge de transformer la chanson en brûlot.

Grandola, ville brune
Terre de fraternité
Seul le peuple commande
Dans ton enceinte, ô cité.

Chanson engagée, mais non partisane, Grandola vila morena « relate la condition du peuple et ses aspirations en des termes généraux et simples. Ces caractéristiques expliquent pour une grande part la résilience de son succès auprès du peuple. » [Source E: Marlière 2013].  
"De fait, la voix grave (...), l’épuration de tout instrument musical visant à ne pas parasiter le message, le rythme donné par le pas en cadence presque militaire, confèrent à cette chanson l’austérité d’un hymne auquel il faut associer un mouvement totalement synchronisé des corps : union, force, invincibilité sont les impressions que l’on retient du spectacle auditif et visuel des chants de cette région portugaise [l'Alentejo]", note Marie-Noëlle Ciccia. [source A]



Les notes de musique égrenées déclenchent donc le soulèvement du MFA, le "Mouvement des forces armées" animé par un groupe de jeunes gradés de l'armée portugaise (Otelo Sareiva de Carvalho, Ernesto Melo Antunes, Vitor Alves, Salgueiro Maia). Antonio Spinola et Costa Gomes, deux généraux de prestige en rupture de ban, apportent leur caution au coup d'état. Juchés sur de vieux chars, les soldats s'emparent des points stratégiques de Lisbonne. Sans effusion de sang, l'armée se présente comme victorieuse et invite la population à rejoindre le mouvement. Accueillant avec enthousiasme les militaires, une foule énorme se réunit bientôt en centre-ville, notamment autour du marché aux fleurs. Les œillets y sont en pleine floraison; quelques soldats en glissent alors dans le canon de leurs armes. C'est ainsi que cette fleur serait devenue le symbole de la révolution portugaise. (2)


Réfugié à la caserne du Carmo, le général Caetano négocie sa reddition. Il n'a d'autre issue que de démissionner, avant d'être installé de force - avec un aller simple - dans le premier avion pour le Brésil.
Le programme du MFA tient en trois D: décoloniser, démocratiser, développer. Le 26 avril 1974, le général Spinola prend la parole à la télévision en temps que président de la "junte de salut national" et annonce l'élection prochaine au suffrage universel d'une Assemblée nationale constituante et d'un président de la République. 
Un vent de liberté souffle enfin. L'évidence s'impose, le mouvement en cours ne cherche pas à instaurer un nouveau régime autoritaire. La censure est levée et la police politique supprimée. La révolution des œillets permet le retour des exilés politiques. Le socialiste Mario Soares rentre d'exil, le communiste Alvaro Cunhal sort de prison. Le 1er mai 1974, plus de 500 000 personnes défilent dans les rues de Lisbonne aux cris de "MFA, MFA, le peuple est avec le MFA."
 Un journaliste français relate alors l'atmosphère de liesse qui règne à Lisbonne:
"Une fête. Une véritable fête qui a dépassé toutes les espérances. Des milliers et des milliers de Portugais dans les rues de Lisbonne, des militaires fraternisant avec la foule, des agents de police réglant la circulation avec un œillet rouge, des hommes pleurant, chantant, dansant... il fallait être à Lisbonne ce premier mai pour comprendre ce qu'un peuple peut ressentir au contact de la liberté retrouvée. Une véritable fête, sans précédent au Portugal, où les préoccupations politiques sont reléguées au second plan. Lisbonne n'est qu'une immense kermesse sous le soleil où jeunes et moins jeunes se sont tous retrouvés pour chanter Grândola vila morena, une chanson devenue l'hymne du Portugal libéré."

Si il ne faut qu'une journée pour se débarrasser d'une dictature vieille d'un demi-siècle, la transition démocratique s'avère en revanche chaotique. (3) "La promulgation d'une nouvelle Constitution le 2 avril 1976, les élections législatives du 25 avril, remportées par le Parti socialiste, enfin l'élection en juin, au suffrage universel, du général Eanes à la présidence de la République consacrent l'effacement des militaires et l'instauration d'une démocratie parlementaire européenne. Deux ans seulement se sont écoulés depuis le '25 avril'." [source F: Léonard p 77]

Manifestants lors des commémorations de la révolution des Oeillets en 1983. I, Henrique Matos [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html), CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/) or CC BY 2.5 (http://creativecommons.org/licenses/by/2.5)], via Wikimedia Commons
Signal de la révolte contre l'Estado Novo, Grandola Vila Morena est non seulement  restée la chanson symbole de la Révolution des œillets, mais elle est devenue de façon plus large un symbole de la contestation du pouvoir; le contexte et le temps s'associant pour enrichir encore la portée de ce morceau.
Au cours des années "fastes", la chanson reste cantonnée aux rassemblements des organisations de gauche (1er mai, commémorations du 25 avril) et se fait moins entendre. Mais elle ressort ponctuellement dans des situations de contestation ou de difficultés.
Ainsi, au cours du premier semestre 2013, alors que le Portugal se voit imposer une politique d'austérité par l'Union européenne, les banderoles brandies dans les manifestations de protestation érigent un vers du morceau en slogan. « Que se lixe a Troika. O povo é quem mais ordena." ("Que la Troïka aille se faire foutre! C'est le peuple qui ordonne.") En février de cette même année, une vague de grandoladas (4) gagne les bancs de l'Assemblée nationale. Pour empêcher Pedros Passos Coelho, le chef du gouvernement, de présenter de nouvelles mesures économiques d'austérité, des députés de gauche marquent leur désaccord avec la politique d'austérité en entonnant le titre d'Afonso en pleine séance. Dès que les premières notes retentissent, la présidente de l'Assemblée menace de suspendre la séance. Le premier ministre, d'abord interdit, finit par reconnaître l'habileté des protestataires: "On ne saurait être interrompu d'une meilleure façon".



 

Chantée en guise de piqûre de rappel, le morceau reste indissociablement liée dans l'imaginaire des Portugais à l'idée de démocratie et de liberté. "Le néologisme 'Grandolar' passe alors dans le vocabulaire, pour mieux rappeler les valeurs du 25 avril 1974 et tourner en dérision ceux qui les oublient." (Source F: Léonard p 80)
Tel un totem de la liberté reconquise, Grandola vila morena jouit d'une sorte d'aura et de respect exceptionnels. "Faisant taire les hommes politiques, « Grandôla, Vila Morena » est l’arme parfaite : non violente, elle revendique les valeurs d’une démocratie dont les dirigeants eux-mêmes se réclament ; les intéressés ne peuvent que s’incliner, se taire ou sourire » (Musseau 2013 et Riez 2013). " [source A: Ciccia]

"Grândola vila morena" Zeca Afonso.

Terra da fraternidade - Terre de la fraternité
O povo é quem mais ordena - seul le peuple ordonne
Dentro de ti, ó cidade - En ton sein, ô cité

Dentro de ti, ó cidade - En ton sein, ô cité
O povo é quem mais ordena - Seul le peuple ordonne
Terra da fraternidade - Terre de la fraternité
Grândola, vila morena - Grândola, ville brune

Em cada esquina um amigo - A chaque coin de rue un ami
Em cada rosto igualdade – Sur chaque visage, l'égalité
Grândola, vila morena - Grândola, ville brune
Terra da fraternidade - Terre de la fraternité

Terra da fraternidade - Terre de la fraternité
Grândola, vila morena - Grândola, ville brune
Em cada rosto igualdade - Sur chaque visage l'égalité
O povo é quem mais ordena - seul le peuple ordonne

À sombra duma azinheira - A l'ombre d'un chêne vert
Que já não sabia a idade- qui ne connaissait plus son âge
Jurei ter por companheira – J’ai juré d'avoir pour compagne
Grândola a tua vontade - Grândola, ta volonté

Grândola a tua vontade - Grândola ta volonté
Jurei ter por companheira - J’ai juré d'avoir pour compagne
À sombra duma azinheira - A l'ombre d'un chêne vert
Que já não sabia a idade - qui ne connaissait plus son âge
   

En complément:
En France, les chanteurs aussi célèbrent à leur manière la révolution des œillets. "Alcina de Jesus" de Nino Ferrer adopte le point de vue d'une jeune Portugaise contrainte à l'exil. "Son pays c’est tellement loin / Au bout du continent / Et pourtant ce n’est qu’une enfant / Mais elle a du partir. Elle travaille chez des gens très gentils / Elle s’occupe de leur bébé joli / Pendant que là-bas c’est le printemps / Et fleurit la révolution. 
Il y’a des gens dans les rues / Qui chantent la liberté / Le monde est en train de changer / Mais elle n’en voit rien du tout / Alcina de jésus."
Alors que l'oppression domine de nombreux points du globe, Georges Moustaki accueille avec espoir cette Révolution.
« A ceux qui ne croient plus voir s’accomplir leur idéal, dis leur qu’un œillet rouge a fleuri au Portugal». 

Notes:
1. Enregistrée en France, à Hérouville, la chanson figure sur l'album Cantigas de Maio. La structure de Grândola reprend "les caractéristiques de la chanson alentejane, c'est-à-dire une chanson dont les strophes paires sont la reprise en sens inverse des vers de la strophe précédente." (source A: M.-N. Ciccia)

2. On note une seule exception à cette belle unanimité. Des membres de la PIDE tirent des coups de feu sur les manifestants, entraînant plusieurs morts et blessés.
3.
Le MFA se veut le moteur du "Processus révolutionnaire en cours", mais sa mainmise est contestée par les partis politiques et une société civile de plus en plus active. Après une tentative de coup d'état conservateur le 11 mars 1975, Spinola doit fuir. Le MFA décide alors d'accéler le processus démocratique. Le 25 avril 1975, les premières élections  depuis un demi-siècle sont remportées par le parti socialiste. Au cours de "lété chaud" 1975, les tensions s'accentuent dans le pays. Le 13 juillet, une réaction contre-révolutionnaire, soutenue par l'Eglise catholique, enflamme le nord du pays. D'aucuns redoutent alors un coup de force du parti communiste avec l'appui des hauts gradés acquis à sa cause. L'extrême gauche lance une tentative de coup d'état militaire. Son échec sonne le glas du MFA.
4. "substantif tiré du néologisme grandolar, c’est-à-dire huer une personnalité en chantant « Grândola » pour l’empêcher de parler".  (source A: M.-N. Ciccia)

Sources:
Source A: Marie-Noëlle Ciccia: "Grândola vila morena: l'hymne de la contestation portugaise"
Source B:"La Révolution en chantant: la Révolution des Œillets" par
François-Régis Barbry, première diffusion 26/4/1986.
Source C: Philippe Artières: "L'inconnu du 25 avril 1974 dans la révolution des Œillets", in "68, une histoire collective", la Découverte, 2008. 
Source D: Les Caves du Majestic consacre un billet à la chanson et ses usages politiques.
Source E: Philippe Marlière: « ‘Grândola, Vila Morena’, chant de résistance portugais », Médiapart, 21 février 2013." 

Source F: Yves Léonard, « 25 avril 1974 : les œillets font la démocratie », in Les Collections de L’Histoire, n°63 : Le Portugal, l’Empire oublié, avril 2014, pp. 70-80.

mardi 14 février 2012

255. Super mama djombo: "Sol Maior Para Comanda" (1979)

A l'origine de la conquête coloniale de l'Afrique, le Portugal est aussi la dernière métropole à s'y maintenir.  Nous tenterons ici de comprendre dans quelles conditions cette décolonisation tardive s'effectue, en nous concentrant plus particulièrement sur l'exemple bissau-guinéen.



Né en 1924 en Guinée portugaise d'un père  instituteur cap-verdien et d'une mère guinéenne. Après de brillantes études au Cap-Vert, Amilcar Cabral obtient une bourse pour poursuivre ses études à Lisbonne. Il y fréquente d'autres assimilados tels qu'Agostinho Neto ou Eduardo Mondlane (futurs fondateurs des mouvements de libération angolais et mozambicain). Ils y découvrent la pauvreté de la métropole, la brutalité de la dictature et sympathisent avec la résistance anti-salazariste en gestation. Très influencés par la revue Présence africaine et l'Anthologie de la poésie négro-africaine publiée par Senghor, Cabral, Neto, Mario de Andrade fondent le Centre d'Etudes africaines en 1951 avec pour ambition de promouvoir la création littéraire africaine.







Depuis la promulgation de l'Acte colonial en 1930, l'Estado Novo de Salazar s'accroche à ses colonies: Guinée-Bissau, Cap-Vert, Angola, Mozambique, São Tomé et Principe. 
L'empire, considéré comme le garant de la grandeur du pays, fait l'objet d'une intense propagande. Un colonialisme suranné s'y perpétue, immuable. 
Sous l’œil vigilant des colons en armes et de la redoutable police politique (PIDE), les populations indigènes semblent s'accommoder d'un système apparemment solide. D'aucuns considèrent alors que l'empire colonial portugais se trouve à l'abri du mouvement d'émancipation affectant le reste du continent. 
Pour autant, conscient de la nécessité d'infléchir son discours dans un contexte devenu favorable aux mouvements d'émancipation coloniale, Salazar fait siennes les idées du sociologue brésilien Gilberto Freyre, pour lequel la colonisation portugaise repose sur un intense métissage racial et culturel. Ce "luso-tropicalisme", à l'origine d'une civilisation multiraciale originale, relève largement du mythe et de l'entreprise de mystification. Il permet en tout cas à L'Estado novo d'affirmer avoir décolonisé en assimilant ses territoires d'outre-mer et leurs habitants. (1)
Dans cet esprit, les colonies deviennent sur les documents officiels des "provinces d'outre-mer" en 1951. De même, l'adoption d'un nouveau "Statut des indigènes des provinces de Guinée, Angola et Mozambique" plus libéral, ne remet pas fondamentalement en cause la ségrégation et le racisme omniprésent dans l'empire.
Dans le même temps, le régime s'emploie à canaliser - avec un certain succès - l'émigration portugaise vers les provinces d'outre-mer. A contretemps, l'Angola et le Mozambique se transforment en colonies de peuplement à l'heure où le reste du continent accède à l'indépendance.




A y regarder de plus près, la torpeur de l'empire colonial portugais  n'est qu'apparente.  
A compter des années 1950, "l'esprit de Bandung"se diffuse aussi en Afrique lusophone où s'organise discrètement la contestation nationaliste. Les premiers meneurs indépendantistes se recrutent parmi les assimilados et mestiços partis étudier au Portugal. Profondément imprégnés de culture marxiste, ces étudiants africains de Lisbonne rentrent alors dans leurs patries respectives et passent à l'action politique. (2) 
Ainsi, en Guinée-Bissau, Amilcar Cabral accompagné de quelques camarades dont Rafael Barboza, Aristide Pereira et son frère Luis, fondent en septembre 1956 le Partido Africano da Independência da Guiné e Cabo Verde (Parti Africain pour l'Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert = PAIGC). L'audience du parti s'avère d'abord très confidentielle, se réduisant à la capitale Bissau.  
Les premières manifestations d'importance ont lieu en août 1959. Le 3, la grève des dockers du port de Bissau est brisée par les colons portugais qui tirent et tuent une soixantaine de personnes sur le quai de Pidjiguiti. Ce jour, devenu férié, marque le coup d'envoi de la lutte pour l'indépendance et incite le PAIGC à changer de stratégie. 
Deux ans plus tard, le 3 août 1961, le parti nationaliste proclame le passage de l'action purement politique à l'action directe. Les combattants quittent la capitale pour l'intérieur du pays. Avec l'aval de Sékou Touré, ils installent également des bases en Guinée Conakry et lancent des opérations de sabotage des infrastructures de transport et de communication (routes, téléphone, ponts). Les autorités portugaises, inflexibles, engagent une répression brutale et accroissent la présence militaire sur place (10 000 hommes en 1961). De son côté, la police politique, la redoutable PIDE (Policia Internacional e de Defesa do Estado) traque les opposants qu'elle emprisonne et torture dans des camps. Pourtant, en dépit de la précarité de ses positions et de l'obsolescence de l'armement dont il dispose, le PAIGC lance en janvier 1963 ses premiers raids d'envergure. Confrontées au même moment à l'embrasement de leur colonie angolaise, les forces armées portugaises ne parviennent pas à prendre l'avantage sur un ennemi qui exploite à merveille la végétation pour se rendre insaisissable. C'est sur le petit territoire bissau-guinéen que les pertes portugaises sont proportionnellement les plus importantes. 

Le contexte international s'avère de plus en plus  défavorable aux Portugal, dont la colonisation fait désormais l'objet d'une large réprobation. 
Lors des assemblées générales de l'ONU et des conférences panafricaines,  le colonialisme portugais est fustigé par les jeunes Etats africains qui se relaient à la tribune. L'accession à l'indépendance des pays limitrophes des colonies portugaises permet en outre aux mouvements de libération d'y installer des bases arrières . 
La bipolarisation du monde et l'option révolutionnaire privilégiée par les mouvements nationalistes expliquent également l'alliance de ces derniers avec le bloc de l'est (Chine, URSS) dont ils adoptent les modèles (en particulier les exemples cubains et vietnamiens).
En Guinée Bissau, les guérilleros bénéficient progressivement d'un meilleur armement fourni par l'URSS et ses alliés. Ces engagements déterminent les Etats-Unis à soutenir Salazar à partir de l'accession au pouvoir de Nixon en 1969. Le Portugal devient dès lors un allié précieux dans la lutte contre le communisme en Afrique.  L'Estado novo s'appuie en outre sur les bastions de l'Afrique blanche australe que sont la Rodhésie de Ian Smith et l'Afrique du Sud.
On assiste dès lors à une vietnamisation des guerres coloniales portugaises qui se caractérise par "l'africanisation" de la guerre (avec le recrutement de troupes africaines en appui aux soldats portugais), un contrôle des populations déplacées dans des "hameaux stratégiques" (aldeamentos), enfin le recours aux défoliants avec le déclenchement de la guerre chimique dans les zones forestières (en Angola).

 Membres du PAIGC passés en revue dans le secteur de la péninsule du Cubucare.

En Guinée Bissau, le nouveau commandant en chef des forces armées portugaises, le général Antonio de Spinola tente d'isoler le PAIGC en renversant Sékou Touré. Mais l'opération Mar verde (mer verte) tourne au fiasco. Spinola doit se résoudre à prendre langue avec les nationalistes. Craignant une contagion aux autres colonies, le successeur de Salazar, Marcello Caetano le désavoue assurant préférer la "déroute militaire dans l'honneur"à un accord négocié avec les "terroristes." Sur le terrain, le PAIGC renforce ses positions grâce aux missiles sol-air Strella, de fabrication soviétique, qui rendent périlleux toute opération de l'aviation portugaise dans le ciel guinéen. L'organisation indépendantiste contrôle désormais de vastes territoires où elle installe ses institutions. Elle bénéficie désormais d'une reconnaissance internationale. En effet, le 22 septembre 1972, l'assemblée générale de l'ONU reconnaît le PAIGC comme le représentant légitime du peuple de Guinée Bissau.

Les guerres africaines pèsent désormais très lourdement sur l'économie et la société portugaise. Au début des années 1970, le pays doit consacrer la moitié de son budget aux conflits. La lassitude gagne une opinion publique inquiète pour les appelés du contingents,  astreints à un service interminable et périlleux. Même les soutiens traditionnels de la dictature finissent par douter. Les officiers supérieurs des forces armées critiquent ouvertement l'intransigeance de Caetano. Le pourtant très conservateur général Spinola se prononce pour une forme d'autodétermination pour les Africains dans son livre Le Portugal et son avenir. 
Le pape Paul VI reçoit même au Vatican en 1970, Neto, Cabral et Marcelino dos Santos (le vice président du Frelimo mozambicain) avant de dénoncer en 1974 le concordat passé avec le Portugal en 1940.

Le général Spinola passant des troupes coloniales en revue.



C'est finalement la grave crise que traverse l'armée, empêtrée dans des guerres "ingagnables", qui accélère les événements en métropole et dans l'empire. De jeunes officiers de gauche regroupés dans le Mouvement des Forces Armées (MFA) se prononcent pour une claire reconnaissance du droit des peuples à l'autodétermination. 
Le 25 avril 1974, l'armée renverse Caetano lors de la Révolution des œillets. Le général Spinola accède à la tête du pays et s'oppose rapidement au MFA à propos de la décolonisation. Ce dernier est partisan de la négociation, alors que Spinola refuse de reconnaître l'indépendance de l'Angola et du Mozambique. Il ne peut en revanche qu'entériner la déroute des troupes portugaises en Guinée Bissau, reconnue indépendante par le Portugal en août 1974. Il faudra attendre la démission de Spinola pour que des négociations sérieuses s'ouvrent avec les mouvements nationalistes angolais et mozambicain. (3)

Le 20 janvier 1973, Cabral est assassiné dans des conditions troubles. Sa mort réveille les luttes intestines et ravive le clivage entre Guinéens et Cap-Verdiens. Celui qui s'impose comme le héros national n'assiste donc pas à la proclamation unilatérale d'indépendance du 24 septembre 1973. Pour le compte du PAIGC, c'est son demi-frère, Luis Cabral, qui prend les rênes du pays.


La poignée de colons de Guinée Bissau quitte un pays exsangue dans lequel la métropole n'a jamais vraiment investi. On y compte alors 99% d'analphabètes!
La tâche s'avère donc ardue pour le nouveau pouvoir qui échoit à Luis Cabral. Dirigeant inflexible jusqu'à son renversement en 1980, le pays adopte sous sa férule un modèle de développement socialiste. (4)



La lutte pour l'indépendance se mène d'abord les armes à la main, mais s'épanouit également dans le domaine culturel, les artistes cherchant à s'émanciper de la pesante tutelle portugaise. L'engagement des musiciens bissau-guinéens aux côtés des nationalistes accroît l'intense répression menée par la PIDE.
Le Cubiana Jazz par exemple subit les foudres de la police politique. Fondé en 1969, le groupe électrifie le rythme traditionnel gumbe. A l'aide d'un langage imagé et subtil, le chanteur José Carlos Schwarz (dit Zé Carlos) dénonce en  kriolu (5) l'oppression exercée par les Portugais. Le morceau Djiu de Galinha évoque un sinistre pénitencier où furent emprisonnés de nombreux opposants dont Schwartz lui même (en 1971). (6)
« Djiu de Galinha/C’est comme le pêcheur qui attend la marée puis le retour à terre/C’est comme le paysan qui pleure la pluie puis espère la récolte… »

L'orchestre Super Mama Djombo (SMD), concurrent direct du Cobiana,  s'engage lui aussi très tôt dans lutte anti-impérialiste. Le nom du groupe est emprunté à une divinité féminine locale, à laquelle se réfèrent constamment les guérilleros. Son répertoire célèbre la lutte de libération du PAIGC comme sur les titres Guiné Cabral ou Sol Maior Para Comanda. Sur ce titre fleuve, un narrateur loue les mérites d'Amilcar Cabral et du PAIGC dont le SMD s'impose bientôt comme l'orchestre officiel. En effet, à l'instar des politiques culturelles menées en Guinée-Conakry et au Mali, le parti bissau-guinéen s'attache les services d'orchestres et promeut la musique moderne comme facteur d'identité nationale.
Le SMD connaît ainsi son heure de gloire au lendemain de l'indépendance grâce à des prestations scéniques brillantes et à la diffusion de ses morceaux sur la radio nationale bissau-guinéenne. En tournée à Cuba, le groupe y reçoit les honneurs du Festival musical de la jeunesse de La Havane en 1978. Son succès s'étend à toute l'Afrique lusophone, alors même que le groupe n'a jamais enregistré. En 1980, au cours d'une unique session d'enregistrement à Lisbonne, le SMM grave six heures de chansons qui constitueront le matériel des 5 albums diffusés par le label national Cobiana records.



A l'enthousiasme de l'indépendance succède rapidement la désillusion face à l'autoritarisme d'un régime incapable de faire reculer la pauvreté endémique. Le SMD prend peu à peu ses distances avec le pouvoir et aborde de manière très critique la situation du pays. Sur un de leurs morceaux les plus célèbres (le prodigieux Dissan Na M'bera), les musiciens dénoncent la corruption et le clientélisme si éloignés des idéaux défendus par les combattants de la Libération. " Laisse moi marcher de ce côté de la rue / Ne m'écrase pas avec une voiture officielle." En novembre 1980, le renversement de Luis Cabral par un nouveau régime militaire entraîne la marginalisation du SMD, associé dès lors aux "années Cabral".

Les musiciens cap-verdiens célèbrent à leur tour l'accession à l'indépendance de l'archipel. Pour l'occasion,  Voz di Cabo Verde, une formation fondée à Rotterdam en 1965 au sein de la diaspora, enregistre l'euphorique Independancia (en écoute sur Deezer).




La vidéo ci-dessus compile des clichés pris par le photographe norvégien Knut Andreasson, lors d'un reportage effectué en 1970 dans les zones libérées par le PAIGC.
Nous n'avons pu trouver les paroles du morceau, mais si vous parlez le portugais et souhaitez  vous lancer dans une transcription en commentaire, c'est avec grand plaisir...


Notes: 
1. Seuls les civilisados (citoyens portugais) et les assimilados, noirs ou métis, peuvent alors accéder à une expression politique légale dont restent privés les indigènes (indigena) qui représentent pourtant l'immense majorité de la population. 
2. Ils coopèrent avec le parti communiste portugais qui décide de soutenir les partis nationalistes en gestation sans créer de sections coloniales inféodées au PC métropolitain. Dès lors, les luttes des nationalistes se situent dans une optique révolutionnaire et impérialiste.
3. Les accords de Lusaka de septembre 1974 fixent la date de l'indépendance du Mozambique au 25 juin 1975. Les négociations s'avèrent beaucoup plus périlleuses en Angola où aucun des trois mouvements indépendantistes (UNITA, MPLA, FNLA) ne peut prétendre représenter le peuple angolais dans son ensemble. Le 11 novembre 1975, le MPLA proclame la République populaire de l'Angola. 
Des guerres civiles interminables opposent aussitôt des factions irréductibles, appuyées et instrumentalisées par les deux Grands.
4. Après avoir formé un État commun pendant six ans, la Guinée-Bissau et le Cap-Vert prennent des chemins séparés en 1980.
5. Synthèse du portugais et des langues locales. 
6. José Carlos est mort à 27 ans, en 1977, sur le tarmac de l’aéroport de La Havane, où l’avion qui l’amenait à Cuba prit feu.


En bonus une sélection de quelques pépites musicales d'Afrique lusophone avec, entre autres, Bonga, Cesaria Evora, Super Mama Djombo, Ferro Gaita...




Sources:
- Armelle Enders: "Histoire de l'Afrique lusophone", Chandeigne, 1994.
- L'émission consacrée à  La Guinée Biissau dans le cadre d'une excellente série sur les indépendances africaines diffusée en 2009 par France Culture. 
- Yves Léonard: "La fin de l'Afrique portugaise", Les Collections de l'histoire n°49, octobre 2010.
- Sylvie Clerfeuille: "l’Afrique lusophone bercée par la saudade" (PDF)
- Marc Michel: "Décolonisations et émergence du Tiers Monde, Carré histoire, Hachette supérieur, 2005.
- Nous avons consacré d'autres posts à l'émancipation des colonies portugaises et aux leaders nationalistes sur Samarra: "Les décolonisations africaines en musique 2 (1960-1990)", "les pères des indépendances africaines","Quand les Cubains exportaient la révolution en Afrique."
- Florent Mazzoleni:"L'épopée de la musique africaine", Hors collection, 2008.
 

Pochette de l'album Independancia enregistré par Voz de Cabo Verde.


Liens:

- Biographie d'Amilcar Cabral sur le site du Monde diplomatique. 
- Le dossier "Samarra en Afrique".
- Une discographie complète du super mama djombo. 
- Présentation du groupe et de son dernier disque sur T.P. Africa, un excellent blog italien consacré aux musiques d'Afrique de l'ouest. 
- Idem avec le blog Worldservice qui consacre un post au SMD.
 - Afrisson: la musique de Guinée Bissau.
- Petit atlas musical de la lusophonie. (PDF)
- Africulture: "Le melting pot angolais."
- Le Monde: "Bonga, la voix rauque de la décolonisation."