lundi 25 janvier 2010

199. Les Ambassadeurs Internationaux: "Mandjou" (1978)

L'ascension politique d'Ahmed Sékou Touré reste tout à fait exceptionnelle. Simple receveur à la poste de Conakry en 1946, il fonde alors le Syndicat des Postes et des Télécommunications, le premier syndicat de Guinée. Cinq ans après, il dirige le Parti Démocratique Guinéen (PDG). Dix ans plus tard, devenu maire de Conakry, il représente la Guinée à l'Assemblée nationale française.
En l'absence de moyens de communication modernes, Touré perçoit très tôt tout le parti qu'il peut tirer de la chanson. Des airs louant les mérites du PDG sont susceptibles de convaincre une population en grande partie analphabète.

Lors d'un sommet des non-alignés, Fidel Castro accueille trois dirigeants africains: Sékou Touré, Agostinho Neto (Angola) et Luis Cabral (Guinée-Bissau) en 1979.

En 1956, la mise en place de la loi cadre-Defferre irrite le leader guinéen qui regrette la suppression des cadres fédéraux de l'AOF et de l'AEF au profit de territoires dotés de capitales. Tout comme Senghor, il redoute une "balkanisation" de l'Afrique (leur principal opposant, dont le point de vue sera retenu, reste le dirigeant ivoirien Félix Houphouët-Boigny).

De retour au pouvoir en 1958, de Gaulle propose la création d'une Communauté française, au sein de laquelle la France conserverait des prérogatives dans des "domaines réservés" (affaires étrangères notamment). Aussi, du 20 au 29 août, le général de Gaulle effectue une tournée dans plusieurs capitales africaines afin de présenter aux populations son projet.
Tous les observateurs sont frappés par les ambigüités du discours. Alors que les Africains attendent le mot indépendance, de Gaulle parle de Communauté. Certes, celle-ci n'est plus la colonisation, mais elle n'est pas non plus le Commonwealth (puisqu'il suppose des Etats autonomes ou indépendants).

Une question cruciale se pose du côté des Africains, faut-il prendre l'autonomie avec la perspective d'une indépendance à moyen terme ou faut-il demander l'indépendance tout de suite? Les populations de l'Union française sont donc appeler à se prononcer lors du référendum instituant la Communauté française. La plupart des dirigeants africains appellent à voter oui. Parmi les plus radicaux, qui veulent que le mot "indépendance" figure dans le texte et qui souhaitent accélérer le processus, se trouve Sékou Touré.
De Gaulle et Sékou Touré lors de la visite du président français à Conakry, le 25 août 1958.
Le 25 août 1958, lors d'un discours tenu dans la mairie de Conakry, il lance à de Gaulle le cinglant: "Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l'opulence dans l'esclavage".
Le mois suivant, alors que le "oui" l'emporte partout, la Guinée est le seul pays à rejeter massivement la proposition de de Gaulle lors du référendum. Ce choix entraîne la rupture immédiate avec la métropole.


La Guinée accède à l'indépendance le 2 octobre 1958, tandis que Sékou Touré s'autodésigne premier président du pays.
Le général de Gaulle, outré par le ton du discours du 25 août, suspend immédiatement toute aide à la Guinée. L'administration guinéenne, privée de tous les techniciens et fonctionnaires français, doit repartir de zéro. Pire, certaines infrastructures sont démantelées par les anciens colonisateurs. Le divorce est définitivement consommé entre l'ancienne colonie et sa métropole. Paris tentera même d’empêcher l’admission du nouvel État aux Nations unies.
Désormais, les relations entre la Guinée et son ancienne métropole seront particulièrement ombrageuse. La reconnaissance du jeune pays par Paris n'interviendra qu'en janvier 1959. L'orientation socialiste du régime guinéen creuse encore le fossé et conduit en outre la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays de 1965 à 1975.
Les conséquences du non guinéen sont capitales. En effet, relativement esseulée, la Guinée se rapproche des pays de l'Est et du Ghana. Elle devient une base d'action soviétique en Afrique. Avec le Ghana , elle devient le chef de file des pays africains "progressistes". En novembre 1958, NKrumah et Touré tentent de bâtir l'Union Ghana-Guinée, une union susceptible d'entraîner un bouleversement des frontières coloniales et des zones d'influences européennes. Le pays devient aussi un foyer d'accueil pour les révolutionnaires africains en lutte contre la domination coloniale (notamment l'UPC camerounais). Mais, si Touré s'impose en tant que modèle pour les plus radicaux, il fait figure d'épouvantail pour les autres dirigeants de la Communauté française.
Sékou Touré représenté en Saint-Georges terrassant le dragon du colonialisme.

Rapidement le nouveau chef de l'Etat guinéen instaure un régime très dur. Il adopte le marxisme-léninisme et refuse toute forme de coopération avec la France, fustigeant "l'impérialisme, le colonialisme et le néo-colonialisme".


* Une dictature sanguinaire.


Le président Sékou Touré à la tribune de l'ONU en 1962.

Le régime ne cesse de se durcir. La répressionest encore aggravée par les nombreuses tentatives de coups d'états dont son régime fait l'objet (17 au total durant toute la période Touré). Désormais, le dictateur vit dans la hantise du putsch et sombre dans la paranoïa, qui le conduit à massacrer tous ces rivaux potentiels. Il n'hésite pas à faire fusiller la quasi-totalité de son gouvernement en 1964. Le fondateur des Ballets africains et ex-ministre de l'intérieur, Keita Fodéba, est jeté en prison en 1969, où il décède (sans doute des suites de tortures).
Le coup d'Etat manqué d'exilés guinéens du 22 novembre 1970, appuyé par les Portugais, plonge le pays dans la terreur, marquée par des arrestations et exécutions en série. Cette date devient d'ailleurs symbolique.

Billet à l'effigie de Sékou Touré.

Des centaines de milliers de Guinéens fuient alors le pays. Des milliers d'opposants meurent sous la torture dans les sinistres geôles du camp Boiro. On estime que le Président Ahmed Sékou Touré s’est rendu coupable de la mort ou de la disparition de quelque 50000 personnes.

En 1984, à la mort de Touré, le colonel Lansana Conté s'empare du pouvoir, utilisant à nouveau la violence et la contrainte. Ce dernier rompt avec la politique culturelle de Touré, abandonnant à leur sort les orchestres nationaux choyés par le régime de Touré.


La musique comme arme de propagande.
Pour contrer l'influence culturelle de l'ancienne métropole, il met en place une politique inédite sur le thème de l’authenticité. L’objectif est de faire naître une musique populaire guinéenne en modernisant les traditions. Sékou Touré y voit le moyen de contribuer à forger chez ses compatriotes ce sentiment national auquel il attache tant importance. Ainsi il déclare alors: "Notre activité culturelle et artistique doit rompre avec les schémas hérités du passé. Notre musique doit s'affranchir d'un monde qui l'a corrompu au travers de la domination coloniale et affirmer les pleins droits du peuple." Afin de justifier sa politique d'"authenticité culturelle", il lance encore: "la culture est une arme de domination plus efficace que le fusil".
Dès 1959, il charge Keita Fodeba de fonder les "ballets africains" qui auront pour tâche de défendre "une vision panafricaine privilégiant la rencontre et le pluriethnisme". Le mécénat d'Etat conduit aussi à la création d'orchestres dans les différents régions du pays. Ces formations s'affrontent lors de compétitions et les meilleures d'entre elles sont même "nationalisées", bénéficiant du soutien financier de l'Etat (parmi les plus célèbres, citons Keletigui et ses Tambourinis, Balla et ses Baladins, les Amazones de Guinée ou encore le Bembeya Jazz national). Les créations musicales de ces formations sont enregistrées au studio de la Révolution et publiées par la firme d'Etat Silly Phone (devenue Silyphone) que symbolise un éléphant (silly), emblème du parti du président. Le label permet ainsi la commercialisation de la musique mandingue rénovée dans tout le continent.

http://www.journaldumali.com/images/articles/26/1258472122422.jpg

Salif Keita.

Le mécénat artistique de Sékou Touré attire auprès de lui de nombreux artistes, à l'instar de Miriam Makéba (elle quitte les Etats-Unis où elle est devenue personna non grata depuis son mariage avec Stockely Carmichael, héraut du Black Power) ou encore le Malien Salif Keita.

Ce dernier dut batailler afin d'imposer son désir de chanter. En effet, dans la société de castes malienne, les Keita, représentent les nobles auxquels il est interdit de chanter. Ce rôle est devenu celui des djelis (ou griots). Ces derniers forment une caste à part dont le statut se transmet de génération en génération. Détenteurs de la mémoire et de la tradition, ils restent les garants du bon fonctionnement de la communauté. Dans cette société orale, ils font ainsi office de conservateurs en tant qu'unique dépositaire de la généalogie des familles nobles. C'est lui qui mémorise et transmet l'histoire, lui qui chante les louanges et les hauts faits de familles princières, auxquelles il sert aussi de porte-parole. Dans ces conditions, il est inadmissible pour un noble de s'abaisser à chanter. Ainsi, le père de Salif Keita n'accepte pas sa vocation musicale et le renie.
En tant qu'albinos, il fut aussi ostracisé par les siens. Malgré ce double handicap, il parvient à s'imposer au sein du Rail Band Bamako grâce à une voix d'exception, très haut perchée. En 1973, il quitte le Rail Band et intègre les Ambassadeurs du Motel (les musiciens se qualifient ainsi car ils sont de différentes nationalités). Sa rencontre avec le compositeur-guitariste guinéen Kanté Manfila s'avère particulièrement fructueuse et lui permet de travailler au "foklore modernisé".

Pochette du disque Mandjou par les Amabassadeurs Internationaux.

En 1978, les Ambassadeurs (devenus Internationaux) s'installent à Abidjan, la nouvelle capitale culturelle de l'Afrique de l'Ouest, qui éclipse progressivement Conakry. Ils y enregistrent l'album Mandjou. Dans le titre éponyme, Salif loue Sékou Touré et les membres de sa famille. L'écho du morceau est énorme dans toute l'Afrique de l'Ouest. Salif Keita s'y imprègne de l'esthétique, du vocabulaire et des louanges des griots.
Le dictateur guinéen apprécie énormément le morceau qui s'inscrit parfaitement dans son idée de folklore modernisé. Il attribue au chanteur la médaille d'officier de l'ordre national guinéen. Il l'invite en outre à rester quelque temps en Guinée à l'issue d'une tournée des Ambassadeurs dans le pays.

La pochette arrière de l'album Mandjou sur laquelle Salif Keita arbore fièrement sa médaille. Le chanteur y est qualifié de "Domingo de la chanson malienne" en référence à son homonyme, joueur de foot malien qui fit les beaux jours de Saint-Etienne et de Marseille.

En 1984, à la mort de Sékou Touré, Salif Keita déclarera "jamais un chef d'Etat n'a fait autant pour la musique".

La chanson reste absolument sublime, mais elle a du être diversement apprécié en Guinée. Les suppliciés du camp Boiro ne partageant certainement pas la considération de Keita pour Mandjou...

Spéciale dédicace à Greg...

Les Ambassadeurs Internationaux: "Mandjou" (1978).

Mandjou, ne pleure pas
fils d'Alifa Touré ne pleure pas
Mandjou, ne pleure pas
fils d'Aminata, Fadiga, ne pleure pas
Mandjou, ne pleure pas
Père d'Andrée Madu, ne pleure pas
mon espoir est avec toi
le temps de pleurer n'est pas encore venu, Mandjou
qu'Allah récompense Mandjou avec de l'or
Mandjou, ne pleure pas
fils d'Alifa Touré ne pleure pas
Mandjou, ne pleure pas
père de la petite Aminata ne pleure pas
tout le monde croit en toi
le temps de pleurer n'est pas encore venu, Mandjou
qu'Allah récompense Mandjou avec de l'or
Mandjou, la paternité est une source de fierté
le puissant Allah l'a fait pour toi
Mandjou, avoir des enfants est une source de fierté
le puissant Allah l'a fait pour toi
Mandjou, la vérité est source de fierté
Mandjou, ne pleure pas
fils d'Alifa Touré, ne pleure pas
Mandjou, ne pleure pas
Père d'Andrée Madu, ne pleure pas
la mort d'une jeune personne n'est pas bien mon père
le temps de pleurer n'est pas encore venu Mandjou
qu'Allah récompense Mandjou avec de l'or.

Liens:
- Franck Tenaille: "Le swing du caméléon", Actes Sud, 2000.
- Jeune Afrique n°2558, du 17 au 23 janvier 2010.
- L'Histoire n°350, février 2010.
- Florent Mazzoleni: "Salif Keita". - Marc Michel: "Décolonisations et émergence du Tiers Monde, Carré histoire, Hachette supérieur, 2005.

Liens:
* Sur L'histgeobox:
- morceau en hommage à l'ancêtre de Sékou Touré, L'Almamy Samori Touré.
- Titre de Tiken Jah Fakoly consacré aux dictateurs africains qui s'accrochent coûte que coûte au pouvoir.
* le mémorial des victimes du camp Boiro.

1 commentaire:

Florian a dit…

Le lien étant mort, voici un live en noir et blanc (https://www.youtube.com/watch?v=T-4nyr5GbwQ) et un autre en couleur (https://www.youtube.com/watch?v=tB3EXYGqO9g.
Vous me faites regretter de ne pas avoir suivi l'Afrique enchantée plus tôt !
Merci encore !