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lundi 29 avril 2024

Chanter les droits civiques

Des années 1930 à l'aube des années 1970, le mouvement des droits civiques aux États-Unis, c'est-à-dire la lutte menée par les Africains-Américains pour obtenir l'égalité des droits dans la loi et dans les faits, a été mené en musique.    

Comment les musiciens ont-ils accompagné et participé activement au mouvement des droits civiques ? Comment leur musique a-t-elle été influencée, tant dans la forme que dans le fond, par les combats menés pour l'égalité ? 

Entre les années 1930 et 1954, les musiciens tentent de dénoncer le racisme brutal et assumé du Sud profond, mais aussi celui, plus insidieux, mais non moins réel, du Nord.

Puis, entre le milieu des années 1950 et le milieu de la décennie suivante, les militants des droits civiques mènent leurs actions en musique. Lors des manifestions, sit in, boycott, la musique est omniprésente. Les militants entonnent des freedom songs. Les artistes amis, qu'il s'agisse de jazzmen militants ou de la jeune scène folk new-yorkaise, jouent pour lever des fonds, composent pour mieux dénoncer, bref s'engagent. 

Enfin, alors que le mouvement paraît triompher avec l'adoption de lois mettant un terme à la ségrégation légale, la persistance du racisme n'échappe pas aux artistes afro-américains qui inventent alors un nouveau langage musical. En écho à l'émergence du Black power, la soul music et le free jazz entendent assumer fièrement une couleur de peau jusque-là vouée aux gémonies. 

I. 40 acres et une mule.

A l’issue de la Guerre de Sécession, en 1865 les esclaves sont libérés (13ème), reconnus citoyens par le 14 ème (en 1868). En 1870, le 15 ème amendement accorde le droit de vote aux ♂ et interdit à tout État de priver un citoyen du droit de vote sous prétexte de "race, couleur ou servitude antérieure". Dans les faits, les anciens esclaves connaissent des conditions d'existence très difficiles et beaucoup d'affranchis retombent sous la coupe de leurs anciens maîtres. Réduits à la condition de salariés agricoles ou de métayers (sharecropper), avec des salaires de misère, ils sombrent rapidement dans la spirale de l’endettement, une nouvelle forme de servage. (1) Pour illustrer, le phénomène, citons le morceau "Forty acres and a mule" (40 acres et une mule), une composition d'Oscar Brown Jr de 1965. Auteur, compositeur, l'activiste ironise sur les promesses non tenues et la manière dont les Africains-Américains furent sacrifiés sur l'autel de la réconciliation entre le Nord et le Sud. Il chante : "si je ne me suis pas trompé / j'ai lu, pendant le peu de temps passé à l'école / que, tous les esclaves affranchis / étaient censés recevoir en dédommagement : 40 acres et une mule". Leurs descendants attendent encore !

  La société blanche sudiste a certes perdu la guerre civile, mais elle n'entend pas remettre en causes ses fondements racistes. Divers subterfuges permettent aux autorités locales et aux états du Sud d'entraver l'inscription des Noirs sur les listes électorales. Des organisations suprémacistes blanches telles que le Ku Klux Klan usent de violences pour maintenir le "Noir à sa place". Les exécutions sommaires se multiplient dans le dernier tiers du XIX° et le début du XX° siècle. Au total, jusqu'aux années 1960, on dénombre environ 5 000 lynchages dont les victimes sont à 80% noires. Ces lynchages punissent des infractions supposées, le plus souvent des accusations de viol ou de manque de respect à l'égard d'une femme blanche. Mais, un simple regard, une parole peuvent coûter très chers. Évidemment l'accusé ne dispose d'aucun moyen de défense et termine donc généralement au bout d'une corde. 


En 1937, Abel Meeropol, jeune professeur blanc, juif et communiste, tombe par hasard sur le cliché d'un lynchage (de Thomas Shipp et Abram Smith). Horrifié, il prend sa plume et compose le poème Bitter fruit (fruit amer) qui dépeint avec subtilité un lynchage. Meeropol compose ensuite une musique pour faire de son poème une chanson: Strange fruit. Le morceau est proposé à Billie Holiday, qui se produit en 1939 sur la scène du Cafe Society, un des rares établissements totalement déségrégué du Greenwich Village. La voix déchirante de la chanteuse confère à la chanson une dimension dramatique inédite. Incommodante, éprouvante et particulièrement dure, elle suscite un sentiment de malaise. Meeropol file la métaphore du fruit jusqu'à la putréfaction finale. Il fait de l'auditeur un observateur curieux. Dans un cadre bucolique, en apparence paisible, ce dernier est attiré par des formes étranges, puis très vite confronté à une scène effroyable. Planté au pied de l'arbre, il ne peut désormais plus détacher ses yeux (et surtout ses oreilles) des corps meurtris. La musique, lancinante, accompagne à la perfection les paroles sinistres. "Scène champêtre du Brave Sud, / Yeux exorbités et bouche tordue. / Senteur de magnolia, propre et fraîche, / Puis la puanteur de la chair brûlée."

 Les musiciens noirs ne restent bien sûr pas indifférents à l'implacable ségrégation subie par tous. On présente souvent le blues comme une musique de soumission. S'il est vrai, que la plupart des blues content les misères qui affectent le chanteur ou un individu en particulier, sans autres formes des revendications, cependant certains thèmes ouvertement politiques sont parfois évoqués frontalement. En 1952, Big Bill Broonzy enregistre Black brown and white et il n'y va pas par quatre chemins. Dans le refrain, il dénonce l’aggravation des discriminations en fonction de la quantité de mélanine des individus. Il chante : « Si tu es blanc, ça va/ si tu es beige, passe encore/ mais si tu es noir, dégage ! ». Dans le dernier couplet, l’auteur se demande : « quand en finira-t-on avec Jim Crow ? ». Les lois Jim Crow sont mises en place en 1896, au lendemain de l'arrêt Plessy contre Ferguson. L'appellation Jim Crow est une référence à un personnage noir ridiculisé dans une chanson de 1828. En vertu du principe du "séparé mais égal", la Cour suprême entérine et justifie la ségrégation en marche au Sud. L'accès des citoyens noirs aux espaces publics (toilettes, fontaines, écoles) et privés (restaurants, hôtels, cafés) est restreint ou interdit. En légalisant la ségrégation raciale dans le Sud, les lois Jim Crow établissent un ordre raciste fondé sur la constante soumission du Noir au Blanc.

Josh White, subtil guitariste de blues initié par un musicien aveugle qui diffuse la bonne parole dans le sud-est des Etats-Unis, dépeint dans ses compositions les réalités du racisme systémique du Sud profond. Il sera une des principales sources d'inspiration du courant folk progressiste new-yorkais des années 1950. En 1941, il enregistre An album of Southern exposure, une charge antiségrégationniste d'une audace folle, qui lui vaut l'admiration d'Eleanor Roosevelt et une haine tenace dans le Sud. A Greenville, Mississippi, le KKK organise pour la presse locale le procès par contumace de l'artiste, dont l'effigie est brûlée. Ecoutons le couplet final d'"Uncle Sam says", dans lequel White chante "Si vous me le demandez, je pense que la démocratie est bonne / Je veux dire la démocratie sans ligne de couleur / Oncle Sam dit, "nous vivrons à l'américaine" / réunissons nous et tuons Jim Crow aujourd'hui".  


Dans ces conditions, la misère persistante et les violences racistes convainquent des milliers d'Afro-américains de quitter les campagnes pour les villes du sud en cours d'industrialisation ou les grandes métropoles industrielles du Nord (Detroit, Chicago notamment). Dans son "Cadillac assembly line" (1976), Albert King - colossal guitariste du label STAX - dépeint les motivations d'un migrant, quittant le Sud pour Detroit : "je vais à Detroit, Michigan, chérie, tu dois rester ici / Je vais me trouver un boulot sur la chaîne de montage de Cadillac / J'en ai marre de chanter en regardant la route du Mississippi / j'en ai marre de chanter en ramassant ce putain de coton / Je vais sauter dans un bus en partance vers le nord / Je n'aurai plus à dire "oui monsieur". Or, là encore, les bas salaires imposés et l'exclusion des syndicats, font des Noirs une main d’œuvre corvéable et soumise, parquée dans de vastes quartiers noirs ségrégués. 

Face à cette situation épouvantable, les Noirs américains ne disposent alors que de très peu d'organismes de défense. Au sortir de la SGM, le principal reste la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP). Créée en 1910, l'organisation, très influencée par W.E. Du Bois, milite pour une éducation égale et une application loyale de la constitution. Elle s'est employée à renverser les lois Jim Crow grâce à des actions en justice. Elle fut donc menée par des avocats et des personnalités publiques. En 1954, la NAACP remporte une très grande victoire par l'arrêt Brown vs. Topeka Board of Education. La Cour suprême déclare la ségrégation scolaire anticonstitutionnelle. Les choses sont en train de changer.

 II. Seulement un pion dans leur jeu. 

Les militants des droits civiques adoptent une nouvelle stratégie reposant sur l'action directe (sit-ins, freedom rides, boycott, sleep-ins) permettant à n'importe qui d'y participer. Ces actions se fondent sur les valeurs de la désobéissance civile non-violente, pacifiste et ont un caractère multiracial. Les premiers combats portent sur la déségrégation scolaire et dans les transports. Le 1er décembre 1955, à Montgomery (Alabama), Rosa Parks, ouvrière et militante chevronnée de la NAACP, est arrêtée parce qu’elle refuse de laisser sa place à un Blanc dans un bus. Les militants s'organisent au sein du Montgomery Improvement Association afin de boycotter les transports publics. Ils choisissent pour porte-parole Martin Luther King, pasteur de l'église baptiste de l'avenue Dexter. L'homme est jeune, cultivé, charismatique.  

Or, dès les prémisses de la lutte, la musique est omniprésente. Face aux mauvais traitements et aux coups, les chants entonnés à l'unisson donnent du courage, soudent et galvanisent les militants. Un vaste répertoire de "Freedom songs" est mobilisé: "We shall not be moved" (nous ne bougerons pas), "On way to freedom land" (en route pour la liberté), "We shall overcome" (nous vaincrons), "Keep your eyes on the prize", « Ain’t gonna let nobody turn me around » (ici par les Freedom Singers)... La plupart de ces chants de la liberté adaptent les mélodies des spirituals et gospels dont on se souvient de l'importance pour les esclaves, qui y puisèrent les références bibliques permettant d'identifier leur sort à celui des Hébreux captifs du Pharaon et libéré par Moïse. Il suffit de changer les paroles de ces chants connus de tous pour les adapter à la situation vécue. 

La bataille de Montgomery inspire plusieurs morceaux qui sont autant de chroniques du mouvement en cours. En 1956, avec "The Alabama bus", Brother Wil Hairston, ouvrier et prêcheur musicien, raconte à la manière d'un negro spiritual le boycott des bus de Montgomery et insiste aussi sur le rôle joué par MLK, la nouvelle figure de proue du mouvement "Je veux vous parler du révérend Martin Luther King / (...) Mon Dieu, il avait une force immense / Et il m'a rappelé Moïse en Israël. / Il a dit:«Un homme n'est rien d'autre qu'un homme.» Il a dit: «Regardez ici, Alabama. Vous ne voyez pas? Il a dit: «Tout mon peuple va me suivre» (...) «Tout mon peuple va se rendre au travail à pieds»." 

En 1963, Charles Neblett des Freedom Singers écrit "If you miss me from the back of the bus". Son groupe, les Freedom Singers a été fondé en 1962 par quatre militants du Student Non Violent Coordinating Comittee (SNCC). Présents lors des grands rassemblements du mouvement pour les droits civiques, ils chantent en chœur afin de galvaniser les manifestants et pour collecter des fonds en faveur de la cause. Le morceau "If you miss me from the back of the bus" célèbre la déségrégation dans les transports en commun et l'émancipation en cours. Ecoutons la version qu'en donne Harry Belafonte : «Si tu ne me trouves pas à l’arrière du bus/et que tu ne me trouves nulle part / viens donc à l’avant du bus / c’est bien là que je serai / viens donc à l’avant du bus / c’est là que je voyagerai » « Si tu ne me trouves pas dans les champs de coton/ si tu me trouves nulle part/ viens donc au bureau de vote/ j’y serai en train de voter. »  

 Le boycott ne prend fin qu'en décembre 1956, mais se solde par une grande victoire. La Cour suprême approuve la déségrégation dans les bus. Pour autant, la lutte contre les discriminations n'a rien d'une course linéaire vers le progrès, tant le racisme reste ancré dans le Vieux Sud. 


>Ainsi, en août 1955, quelques mois avant le boycott de Montgomery, le jeune Emmett Till est victime d'un lynchage près de Money, Mississippi. Ces meurtriers, jugés devant un jury complaisant sont acquittés. En 1962, Bob Dylan, qui est né la même année que Till, a 21 ans, décide de consacrer une chanson à l'assassinat du garçon.  Arrivé depuis peu au Greenwich Village, Dylan vient d'y rencontrer Suze Rotolo, secrétaire au CORE (Congress of Racial Equality: une organisation de lutte pour les droits civiques). Elle raconte tous les soirs à son amant des histoires sur la lutte pour les droits civiques, contribuant ainsi au réveil de la conscience politique du chanteur. En janvier 1962, Dylan compose "The Death of Emmett Till", première chanson d'une série de protest songs. Les paroles retracent avec une précision journalistique le déroulé des événements. Le premier couplet commence ainsi : « C'était dans le Mississippi, il n'y a pas si longtemps / Qu'un jeune type de Chicago a passé une porte dans le Sud / J'ai toujours présente à l'esprit l'horrible fin tragique du garçon / Sa couleur de peau était noire, son nom était Emmett Till ». Puis il compose en 1963 « Only a pawn in their game »,"seulement un pion dans leur jeu". C'est un hommage à Medgar Evers, le responsable de la NAACP dans le Mississippi, qui vient d'être assassiné par un suprémaciste blanc. Pour le chanteur, son assassin n'est qu'un pion utilisé par un système raciste et ségrégationniste. Au delà du cas Dylan, il est intéressant de noter le rôle joué par les acteurs de la petite scène folk progressiste du Greenwich Village. On peut citer notamment Phil Ochs, Joan Baez, Odetta, Josh White... Tous profondément influencés par Woody Guthrie, ils dénoncent dans leurs compositions le racisme et la ségrégation. 


La scolarisation des Africains-Américains constitue l'autre enjeu crucial pour les militants des droits civiques comme pour leurs adversaires. Depuis l'arrêt Brown vs Board of Education, la séparation entre blancs et noirs est en elle-même inégalitaire. Il convient donc d'y mettre un terme. Cependant, la Cour ne fixe pas de date butoir dans l'application du processus. Si bien que, dans le Vieux Sud, les autorités locales freinent des quatre fers. En 1957, l'intégration de 9 élèves noirs dans un lycée de Little Rock (Arkansas) provoque un véritable tollé chez les parents d'élèves. Dans ce bastion ségrégué, ils savent pouvoir compter sur le soutien du gouverneur de l'Etat : Orval Faubus. Charles Mingus, célèbre contrebassiste de jazz, ne s'y trompe pas lorsqu'il prend violemment à parti le gouverneur de l'Arkansas dans une de ses œuvres majeures: le puissant "Fable of Faubus". L'idée de fustiger le gouverneur - parfaite incarnation du racisme - voit le jour sur scène lorsque le contrebassiste demande au reste des musiciens de citer quelqu'un de ridicule. Spontanément, ces derniers lancent le nom de Faubus. "- Cite-moi quelqu' un de ridicule?/ -Le Gouverneur Faubus/ - Pourquoi est-il malade et ridicule?/ - Il s' oppose à l' intégration scolaire [des noirs]/ - Alors, c'est un dingue/ A Bas les nazis, les fascistes, ceux qui se croient supérieurs/ A Bas le Ku Klux Klan/" 

Les lycéens noirs de Little Rock ne seront finalement scolarisés que grâce à l'intervention de l'Etat central qui impose la fédéralisation de la garde nationale de l'Arkansas. 

La résistance passive et les actions non violentes occupent une place centrale dans le combat pour les droits civiques comme le prouve par exemple, en 1960, les sit in organisés par de jeunes militants de Greensboro (Caroline du Nord) qui décident d'occuper les places au comptoir des cafétérias des magasins Woolworth qui refusent de servir les Noirs. Sur la pochette d'un album essentiel du batteur de jazz Max Roach intitulé "We insist. Freedom now suite" sorti en 1961, trois jeunes Afro américains regardent l'objectif du photographe alors qu'ils sont installés au comptoir d'un établissement dont le serveur est blanc. L'album en 5 tableaux évoquent l'esclavage et le racisme aux EU et en Afrique du Sud avec des morceaux aux titres évocateurs : "Driva'man", "Freedom day"... "Chuchote, écoute, murmure, écoute / Les murmures disent que nous sommes libres. / Les rumeurs volent, doivent mentir, / Est-ce vraiment possible ? Je ne peux pas le concevoir, je ne peux pas le croire / Mais c'est ce qu'ils disent.  / plus d'esclavage / c'est le jour de la liberté".  Au micro se trouve Abbey Lincoln, alors épouse de Roach. 


Les militants des droits civiques cherchent à porter le fer dans la plaie, organisant des mouvements de protestation dans les bastions du racisme américain, en particulier le Mississippi ou l'Alabama. La ville la plus peuplée de l'état, Birmingham, est une citadelle de la ségrégation. Les églises, les maisons des manifestants pour les droits civiques explosent la nuit, mais la police ne fait rien ou feint de ne jamais retrouver les poseurs de bombes qui agissent donc en toute impunité. Cette sinistre spécialité vaut à la ville le surnom de Bombingham. Le 3 avril 1963, l'organisation dirigée par MLK, la Southern Christian Leadership Conference, lance le projet C (pour "confrontation") afin de mettre à jour la violence de la police locale sous les ordres de "Bull" O'Connor. La répression brutale des marches fait réagir les artistes. Gil Turner, leader de la formation folk des New World Singers écrit la même année la chanson Carry it on, dans laquelle il revient sur la manière dont les manifestants sont agressés par des chiens dressés, tandis que les jets d'eau à très forte pression qui sortent des tuyaux des pompiers renversent les marcheurs. "Ils vont vous raconter leurs mensonges / Envoyer leurs chiens pour mordre nos corps / Ils vont nous conduire en prison / Continuons" (Judy Collins) 

Tout au long de ses combats, MLK sait pouvoir compter sur les musiciens et les chanteurs. Le soutien est artistique, mais aussi financier. Carmen McRae, Thelonious Monk, Quincy Jones, Joséphine Baker, Harry Belafonte, Tony Benett, Ray Charles organisent des concerts pour récolter des fonds. C'est particulièrement le cas de Mahalia Jackson, immense chanteuse de gospel, dont les recettes des concerts permettent de financer les déplacements de MLK. Le soutien est aussi moral. Ainsi dans les moments difficiles, King n'hésite pas à appeler Jackson au téléphone au milieu de la nuit, en l'implorant de chanter, pour lui remonter le moral. Lors de la marche sur Washington pour l'emploi et la liberté du 28 août 1963, alors que MLK s'avance au micro, Mahalia Jackson l'encourage :"Parle-leur de ton rêve, Martin !" Après 12 minutes de discours, King abandonne ses notes, pour se lancer dans un véritable prêche rythmé et intense, dont la scansion rappelle celle du meneur dans les chorales des églises noires. La journée est ponctuée de chants. Elle a d'ailleurs commencé par un concert au Lincoln Memorial, reflétant l'importance de la musique dans le mouvement des droits civiques. Au premier rang se trouvent les acteurs de la scène folk du Greenwich Village: Odetta ("I'm on my way and i won't turn back"), Joan Baez (O freedom), Josh White et Peter Paul and Mary reprennent Blowin' in the wind, Dylan (When the ship comes in, Only a pawn in their game, Eyes on the prize avec Len Chandler). Tous les interprètes se retrouvent pour conclure par l'hymne officieux du mouvement des droits civiques popularisé par Pete Seeger : We shall overcome. Après le grand discours de King, deux immenses chanteuses clôturent la manifestation : la cantatrice Marian Anderson et Mahalia Jackson qui reprend How i got over. Plus que jamais, la musique est le carburant de l'insurrection non-violente.   

Très vite cependant, la brutalité raciste reprend ses droits. Le 15 septembre 1963, quatre fillettes noires sont tuées dans l'explosion d'une bombe dans l'église baptiste de la 16ème rue de Birmingham. L'événement scandalise l'opinion publique et suscite de vives réactions dans le monde musical. Deux mois seulement après l'explosion, Coltrane enregistre Alabama en hommage aux fillettes assassinées, une pièce lente et envoûtante sur laquelle semble planer l'esprit des quatre fillettes. Le drame inspire également "Birmingham sunday" à Richard Farina, étoile montante et filante du folk. L'auteur confie la chanson à Joan Baez, sa belle-sœur. Le morceau, émouvant, est magnifiée par l'interprétation de l'artiste, dont la voix cristalline donne le frisson et tranche avec l'horreur du crime commis. "Ce dimanche à Birmingham un bruit fit trembler le sol ? / personne n'avait entendu un son si lâche. / Et les chœurs continuèrent à chanter la Liberté." Nina Simone est folle de colère à l’annonce du drame. Alors qu’elle cherche une arme, son mari la retient et lui lance : « La seule chose que tu aies, c’est la musique. » L’explosion et la mort des fillettes lui inspire un de ses titres les plus forts : « Mississippi Goddam ». Elle chante " Oh, ce pays est plein de mensonges / vous allez tous mourir et mourir comme des mouches/ Je ne vous fais plus confiance / Vous continuez à dire « allez-y doucement » / « Allez-y doucement »." On sent pointer dans ces derniers mots l'impatience d'une artiste qui marque ainsi la volonté d’en finir avec les atermoiements qui repoussent toujours au lendemain la fin véritable de la ségrégation et des violences racistes.  L'infléchissement du parcours artistique de la chanteuse est représentatif de celui de nombreux Afro-américains. Tout en reconnaissant l'abnégation dont il a fait preuve King, beaucoup de militants et donc de musiciens lui reprochent sa modération. 

III."Say it loud! I'm black and i'm proud!" 

La mobilisation des militants antiségrégationnistes semble aboutir sous la présidence Johnson. En 1964, le Civil rights act interdit les discriminations et la ségrégation raciale dans les lieux publics. L'année suivante, le Voting Rights Act interdit toute restriction au droit de vote. Problème, il y a loin de la coupe aux lèvres et, dans le Sud profond, l'application de la loi est repoussée aux calendes grecques. Aussi, pour lever les obstacles à l'inscription des Africains-Américains sur les listes électorales dans le Sud, trois marches pacifiques sont organisées entre Selma et Montgomery en mars 1965. Lors de la première, les manifestants subissent de terribles violences policières (au cours du tristement célèbre bloody sunday). De nouveau, MLK bat le rappel des musiciens acquis à sa cause. Lors de la troisième marche, on distingue parmi les manifestants Nina Simone, Ella Fitzgerald, Sammy Davis Jr, Harry Belafonte, Peter Paul and Mary, Odetta. Au terme de la marche, à Montgomery, Joan Baez, le Chad Mitchell trio, Peter Paul and Mary reprennent en chœur Blowin' in the wind. Si les chanteurs de folk, partisans de la déségrégation, sont encore nombreux à participer aux diverses actions pacifiques organisées dans le sud, Dylan, lui, a déserté le mouvement des droits civiques et cherche à se débarrasser de son image de chanteur engagé.

 Par les deux grandes lois de 1964 et 1965, les Africains-Américains se voient enfin reconnaître les droits dont ils étaient injustement privés, mais ils continuent de subir les inégalités sociales les plus criantes. Derniers embauchés, premiers à être licenciés, ils sont très nombreux à être parqués dans des taudis sordides. Mortalité infantile, chômage, misère accablent leurs habitants, confrontés par ailleurs aux brutalités policières, suscitant des explosions de violences. En 1965, une grave émeute éclate dans le quartier de Watts, au sud de LA. Martin Luther King se rend sur place. L'accueil est glacial. Certains jeunes du quartier reprochent au pasteur la lenteur des changements et récusent le recours aux méthodes non-violentes. Confrontés aux bavures, beaucoup veulent pouvoir riposter. 

King lance alors le Chicago freedom movement, s’installant avec toute sa famille dans le West Side de Chicago. Par cette campagne, il entend dénoncer les discriminations dont sont particulièrement victimes les AA en matière de logements et d'emplois. Le 10 juillet 1966, il prononce un discours devant 60 000 personnes dans le stade de Soldier Field. Aux côtés de King se trouvent Mahalia Jackson, Peter Paul and Mary et Stevie Wonder, alors âgé de 16 ans. Instrumentiste et compositeur surdoué, il consacre en 1973 la chanson "Living for the city" aux sordides conditions d'existence du ghetto. Le soulman narre l'histoire d'un enfant né dans le Mississippi à une « triste époque » et installé à l'âge adulte à NY. "Il a beaucoup de patience mais bientôt il n'en aura pas assez / Trouver un emploi est comme chercher une aiguille dans une botte de foin / Car où il vit on n'emploie pas les gens de couleur / En vie juste assez,  juste assez pour la ville". On notera que les paroles semblent répondre à celles du morceau d'Albert King diffusé plus tôt. De nombreux musiciens afro-américains se font alors les chroniqueurs du quotidien sordide du ghetto. Exemple avec le "Ghetto child" de Curtis Mayfield (1972). "Maison cassée / père parti / mère fatiguée / donc il est tout seul/ un peu triste / un peu fou / l'enfant du ghetto / je crois qu'il s'est fait avoir".  En 1969, Marlena Shaw co-écrit et interprète "Woman of the ghetto". Elle y soulève le décalage existant entre la législation et une discrimination dont les femmes noires, tout particulièrement les mères, sont les principales victimes.  

L'application des Civil et Voting Rights Act traîne en longueur, ce qui suscite de vives tensions. De plus en plus de voix s'élèvent contre, ou en tout cas discutent, la stratégie non-violente de Luther King. Des divergences portent sur le recours ou non à la violence, l'acceptation ou le rejet du capitalisme, la référence ou non à la religion. Et puis, au-delà, se pose la brûlante question de l'intégration des Noirs face à une société qui ne veut pas d'eux. Beaucoup prônent une séparation pure et simple à l'instar de Malcom X. Stockely Carmichael, le leader du Student Nonviolent Coordinating Committee, une organisation étudiante, récuse le pacifisme de King, lui préférant une stratégie de prise de pouvoir frontal. En 1966, dans un discours fameux, il lance :"nous avons réclamé la liberté six années durant, ce qu'il nous faut maintenant c'est le black power." L'expression fait mouche, épouvantant ceux qui y voit l'annonce d'un cataclysme racial.   

Le Black Power s'impose comme une mouvance politique prônant la prise en charge par les Africains américains de leurs propres affaires. Il s'agit désormais de rendre coup pour coup. Créé en 1966, le Black Panther Party pour l'autodéfense cherche à empêcher les violences policières racistes en menant des patrouilles de surveillance, à lutter contre la misère en développant des programmes sociaux à destination des habitants des quartiers noirs (distribution de petits déjeuners en 1969). Derrière le programme politique, l'empreinte la plus durable du black power reste avant tout culturelle, et notamment musicale. De nombreux chanteurs et musiciens reprennent à leur compte une partie du message... Désormais le vecteur musical privilégié de la lutte pour l'égalité devient la soul music. 

Là où le blues incitait plutôt à courber l’échine en dépeignant les difficultés du quotidien, la pauvreté des Noirs du sud des EU, en utilisant la métaphore ou l’ironie, la soul adopte très tôt un ton revendicatif, caractéristique des changements alors en cours. Pour Sebastian Danchin, "le terme reflète l'opiniâtreté d'une communauté qui a préservé son âme africaine au long de plusieurs siècles de servitude." Sur une musique héritière du jeune rythm and blues, la soul adapte les structures harmoniques du gospel à un répertoire profane.  

> Le genre porte un message d'espoir. Sam Cooke, un des précurseurs du genre (avec Ray Charles), est un grand admirateur du talent de songwriter de Dylan. En écho à son "Blowin in the wind", il compose en 1964 « A change is gonna come ». Le deuxième couplet décrit une situation inquiétante : "Je vais au cinéma et en ville / Quelqu'un continue à me dire / Ne traîne pas là", mais le refrain annonce un changement porteur d'espoir. "ça fait un long, long moment que j'attends / Mais je le sais, un changement va arriver / Oh oui, c'est vrai".  La chanson s’impose comme un morceau emblématique du mouvement des droits civiques. 

> Dans le sillage du black power, la soul revendique également la fierté d'être noir (black pride/blackness) comme en attestent de nombreux morceaux de l'époque. On peut citer To be young gifted and black, la très belle chanson écrite par Weldon Irvine pour Nina Simone, une sorte d'appel à ce l'on nomme de nos jours l'empowerment ou la capabilité. « Tu es jeune, doué, noir / c'est ce qu'on doit commencer à dire à nos jeunes. Il y a un monde qui t'attend. Ta quête ne fait que commencer. / Quand tu te sens mal ; il y a une vérité importante à connaître. Quand tu es jeune, doué et noir, ton âme est intacte. » 

La black pride, c'est aussi une réappropriation de l'héritage africain, une affirmation des cultures noires, qui se traduit esthétiquement par l'adoption de coupes afro, par le port des dashikis (tuniques amples de couleurs vives, originaires d’Afrique de l’Ouest), la mise en valeur des percussions, autant d'éléments très présents dans la soul music. Ce faisant, cette musique contribue à l'essor d'un sentiment d'appartenance à une communauté, à un mouvement que rien ne semble pouvoir arrêter. En 1971, les Chi-Lites enregistrent "Give more power to the people", dont le titre est un slogan popularisé par les Panthers. 

> Les femmes joue un rôle central dans la volonté d'affirmation. En 1967, Aretha Franklin reprend la chanson "Respect" d'Otis Redding, dont elle modifie quelques paroles. Son interprétation fervente parvient à transformer cette chanson machiste sur les obligations conjugales d'une épouse à l'égard de son mari en un hymne féministe jubilatoire. Une chanson tout à fait dans le sillage de l'afro féminisme défendu par Angela Davis à l'époque. Combattante acharnée pour la cause des Noirs ET des femmes, elle clame haut et fort que l'homme noir ne peut être libre que s’il autorise dans le même temps la femme noire à l'être aussi au sein de son foyer et dans la société. De manière plus générale, lorsqu'Aretha réclame davantage de considération en tant que femmes, tout le monde comprend qu'elle réclame également l'égalité des droits pour TOUS les Africains-Américains. 

L'étude rapide de deux maisons de disques emblématiques de la soul nous semble intéressante, car elle témoigne d'une modification des horizons d'attente des Afro-américains. A Detroit, la Motown est une compagnie de disque créée en 1959 et détenue par Berry Gordy, un entrepreneur noir qui mise sur le "crossover" afin de conquérir la clientèle la plus large possible, sans se soucier de la couleur de peau. Un peu à la manière d'un Booker T Washington au début du siècle, il considère que les Afro Américains seront acceptés par l'Amérique blanche en travaillant dur et en acceptant les règles du capitalisme. De fait, il transforme sa compagnie en une usine à tube, mettant au point une musique soul sophistiquée, très pop. Gordy, très prudent, tient à tenir à distance tout discours militant trop direct. Mais cette stratégie se heurte bientôt au puissant mouvement de lutte en faveur des droits civiques, ce qui le contraint à soutenir, au moins financièrement ce combat. En 1964, le label publie "Dancing in the street", un hymne à la danse chanté par Martha and the Vandellas. Au moment même où les violences policières subies par un jeune noir de Harlem suscitent de très vives révoltes dans les ghettos des grandes villes du nord. Or les manifestants s'emparent du morceau dont ils subvertissent le sens des paroles. Gordy, qui avait voulu faire de la Motown une tour d'ivoire, est rattrapé par les clameurs de la rue. Il doit également accepter d'enregistrer les chansons de plus en plus engagées des stars du label comme Stevie Wonder ou Marvin Gaye, puis les Temptations dont le "Message from a black man" (1969) diffuse un message limpide : "oui, ma peau est noire, mais ce n'est pas une raison pour me rabaisser. (...) J'ai des désirs et des besoins, tout comme toi, alors pousse-toi, j'arrive." Refrain :"Aussi fort que tu essaies, tu ne pourras pas m'arrêter." 

STAX, l'autre grand label du genre opte pour une stratégie différente. Installé dans un Memphis cloisonné par la ségrégation raciale, la compagnie de disque occupe un cinéma désaffecté de la banlieue de la ville. Les patrons d'origine sont un frère et une sœur blancs (Estelle et Jim Stewart) venus de la musique country. Or, par un concours de circonstance, les productions du label s'orientent franchement vers la soul music. Les studios d'enregistrement deviennent un havre de paix où le talent et la personnalité l'emportent sur la couleur de peau. Quelques-unes des plus belles pages de la soul music y furent écrites par Otis Redding, Sam and Dave, Rufus Thomas ou les Staple Singers. Le plus fameux morceau de cette formation familiale réunissant Pops Staple et ses quatre enfants se nomme "Respect yourself", dont le message pourrait se résumer ainsi : pour solliciter le respect de l'Amérique blanche commence par te respecter toi-même. Musicalement, le groupe concilie les harmonies du gospel à la modernité de la soul. 

Derrière la plupart des chanteurs se trouvent deux formations mixtes comprenant des musiciens blancs et noirs : Booker T and the MG's et le Memphis Horn, illustration de la politique d'intégration raciale de Stax, et chose assez rare à l'époque dans le Sud. Loin de la sophistication des productions de la Tamla Motown, le son Stax produit une soul profondément marquée par les héritages du blues et du gospel. Or, le label est rattrapé par la grande histoire. Le 4 avril 1968, Martin Luther King se trouve à Memphis où il est venu apporter son soutien à la grève des éboueurs de la ville. Le pasteur est tué alors qu’il se détend sur le balcon du Lorraine Motel. La nouvelle de sa mort se répand comme une traînée de poudre et provoque une explosion de violences dans le quartier qui est justement celui de Stax. Des émeutiers, ivres de colères, descendent dans les rues de plus d'une centaine de villes pour s'y livrer au pillage.  Chez Stax, l’assassinat jette des éléments de suspicion au sein du label et terni les relations entre Blancs et Noirs. Le bel idéal intégrationniste ne résiste pas à la violence raciste ambiante.   

L'enterrement de King se déroule à Atlanta le 9 avril. L'épitaphe gravé sur son tombeau est tirée d'un des cantiques favoris du pasteur : "Enfin libre, enfin libre, merci Dieu tout-puissant, je suis enfin libre". (« Free at last »). Lors des funérailles, la fidèle Mahalia Jackson interprète "take my hand precious lord", le classique de Thomas A. Dorsey.

 L'assassinat de King plonge chanteurs et musiciens dans l'effroi, mais leur inspire également des hommages musicaux. Gene Taylor, le bassiste de Nina Simone compose trois jours seulement après le meurtre un titre poignant en l'honneur du pasteur : Why the king of love is dead? Les paroles se réfèrent au dernier discours prononcé par King à Memphis, la veille de sa mort, dans lequel il revient sur le chemin parcouru et le travail accompli par les militants des droits civiques, mais dans lequel il évoque également les dangers encourus. Nina Simone chante : ("Il avait vu le sommet de la montagne / et il savait qu'il ne pouvait pas s'arrêter / il vivait toujours avec la menace de la mort [...] / que va-t-il se passer maintenant que le roi de l'amour est mort ?" ) Autre exemple d’hommage musical avec Crying in the street de George Perkins et ses Silver cats, témoignage du désespoir ressenti par de très nombreux Afro-américains à l'annonce du décès de King. Le titre est un sublime exemple de deep soul sudiste, profonde et émouvante. "J'entends quelqu'un pleurer/ Pleurer dans les rues, / Pourquoi faut-il que / Quelqu'un pleure et gémisse ainsi ?" C'est peu dire que l'assassinat de King marque un véritable tournant. Pour beaucoup de militants, la stratégie intégrationniste basé sur la non-violence a fait long feu. 

Dans le sillage du Black Power, de nombreux musiciens aspirent à affirmer leur blackness, leur africanité. Des musiciens tels qu'Ornette Coleman, Cecil Taylor, Don Cherry, Archie Shepp, Sun Ra, Albert Ayler, l'Art Ensemble of Chicago jouent une musique abrasive aux sonorités extrêmes, tout en cherchant à libérer les formes musicales notamment de leurs influences européennes (d'où le nom de jazz free, dont les racines se trouve pour Archie Shepp en Afrique).  

Mentionnons encore les Last Poets. Ce groupe créé à Harlem en 1968 scande des poèmes rythmiques engagés. Leur style verbal déclamatoire virulent et agressif n'est pas sans évoquer celui des futurs rappeurs. Le titre provocateur "Niggers are scared about revolution" (Les nègres ont la trouille de la révolution) dénonce la passivité d'une partie de la population noire face à une société qui les opprime, tandis que "Wake up Niggers" sonne le tocsin. 

Même pour des artistes jusque-là peu engagés, il devient urgent de s'assumer, de montrer les muscles et d'exiger le respect. Dans son style inimitable qui tient plus du funk que de la soul, James Brown enregistre en 1969 un morceau totalement en phase avec le Black power : « Say it loud : I’m black and i’m proud ! » "On en a marre de se taper la tête contre les murs / de travailler pour d'autres / nous sommes certes comme les oiseaux et les abeilles / mais nous préférons mourir sur nos deux pieds que de continuer à vivre à genoux / Dites le haut et fort: je suis noir et fier de l'être". La même année, Sly Stone and the Family publient "Don't call me nigger, whitey" ("ne me traite pas de nègre, blanc-bec"). 

Au début des années 1970, Stax a bien changé. Jim Stewart, le patron fondateur du label s’est effacé au profit d’Al Bell, qui s'emploie à rapprocher la compagnie de disques des combats des Africains-Américains en tablant sur la Black pride. En 1972, sept ans après les émeutes qui avaient ravagé le Watts, Bell parvient à attirer 100 000 spectateurs au Los Angeles Coliseum et concrétise ses aspirations militantes. Sur scène, en ouverture du festival, le révérend Jesse Jackson fait répéter à la foule « I am somebody » : « je suis quelqu’un. Je suis peut-être pauvre, mais je suis quelqu'un. Je suis noir, beau, fier. On me doit le respect.» Puis, les Staple Singers chantent Respect Yourself, avant qu'Isaac Hayes apparaisse sur scène en "Moïse noir".  

C°: Nous avons pu mesurer le chemin parcouru tant sur le plan politique que musical. Chanteurs et musiciens ont participé physiquement, financièrement à la lutte pour les droits civiques, qui a également inspiré des morceaux mémorables. Les morceaux de blues ou de folk contestataires ont été remplacés ou complétés par des genres (free jazz, soul, funk) qui contribuèrent à développer une audace, une fierté, à donner une définition valorisante de la négritude. Les slogans accrocheurs ont couvert les références évangéliques. La succession des innovations musicales afro-américaines (du gospel au rap) épousent les inflexions politiques des militants. L’espoir d’une disparition progressive de la ségrégation raciale semble avoir fait place aux désillusions et à la radicalisation dans un pays où les pires crimes racistes ne semblent jamais devoir cesser. A 65 ans de distance, l’étranglement de George Floyd fait écho au lynchage d’Emmett Till. Or, là encore, deux jours après le drame de Minneapolis, Keedron Bryant, 12 ans, répond par un gospel à la brutalité et l'ignominie. Il chante : « Nous avons déjà assez lutté / Je veux seulement vivre ». 

  

Sources : 

- Peter Guralnick:"Sweet soul music_ rythm and blues et rêve sudiste de liberté", éditions Allia,2003.

 - Sebastien Danchin:"Encyclopédie du Rythm and blues et de la soul", Fayard, 2002. 

-Yves Delmas, Charles Gancel:""Protest song. La chanson contestataire dans l'Amérique des sixties", Textuel, 2005.

 - Caroline Diamond:"Black America. Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIX-XXI° s.)", La Découverte, 2016.

 - Sylvie Laurent:"Martin Luther King. Une biographie intellectuelle", Editions du Seuil, 2015. 

- Thomas C. Holt : "Le mouvement. La lutte des Africains-Américains pour les droits civiques", La Découverte, 2021. 

 - "1967, le pouvoir noir", émission Métronomique diffusée sur France Culture le vendredi 27 avril 2018. 

Discographie : 

 -Various Atists : « Sing For Freedom: The Story of the Civil Rights Movement Through Its Songs », Smithonian folk ways recordings. 

-« Black & Proud. The soul of the Black Panther Era » vol.1 (2002) et vol.2 (2005), Trikont.  

-Compilation : « Jazz, funk, soul/ Stand up and be counted », Harmless, 1999 

-Listen, Whitey! The Sounds Of Black Power 1967-1974, Light in the Attic, 2012.

mercredi 12 avril 2023

Negro spirituals et gospel: les chants de ralliement des esclaves.

L'évangélisation des esclaves du Sud des États-Unis débute au XVIIIème siècle avec l'envoi de missionnaires anglicans. Ces derniers se rendent dans les plantations en quête d'âmes à sauver. Le mouvement prend une grande ampleur lors des Great awakenings, les Grands Réveils religieux de 1734 et 1801. Les prédicateurs, appuyés par les planteurs protestants, cherchent désormais à éradiquer les anciennes pratiques païennes des esclaves, incités désormais à chanter les louanges du Seigneur. Les vieux psaumes poussifs sont supplantés par des Hymnes, plus courts et accessibles. Au sein des communautés religieuses noires, pentecôtistes, baptistes et méthodistes (des branches issues de la scission de l’Église anglicane en 1730) les fidèles interprètent ces hymnes à leur manière. Par leur expressivité, leurs structures harmoniques, l’importance accordée à l’improvisation, l’utilisation du call and respons, ces hymnes revisités s’inscrivent dans une culture véritablement afro-américaine. (1) Les esclaves s’approprient également les hymnes protestants traditionnels en en modifiant les paroles, se dotant ainsi d’un répertoire musical religieux propre. Ces Negro-spirituals, ainsi qu’on les désignent, s’imposent comme un des moyens d’expression privilégiés, parce qu’autorisés, des populations serviles. (2) Chants issus d'une création collective, ils se transmettent oralement, si bien que les paroles comme les mélodies peuvent changer. Souvent, ils n'ont pas de titres, ce qui rend difficile leur identification, en tout cas jusqu'à ce qu'ils soient rassemblés dans des recueils à partir des années 1860-1870.
 
[Ce billet peut être écoutée en version podcast grâce au lecteur ci-dessous ou sur une plateforme dédiée:

Les chants spirituels supplantent progressivement les chants de travail. Face à une vie terrestre faite de misère et d’exploitation, les spirituals annoncent la résurrection à venir, le triomphe de l’espoir sur la misère et la délivrance. Non seulement ces chants reflètent la foi profonde des Afro-américains, mais renferment aussi parfois des messages plus ou moins codés dont le contenu émancipateur contribue à remettre en cause l’institution esclavagiste. Le message de rédemption dans l'au-delà s'accompagne donc d'une idée d'émancipation dans le monde terrestre. Les paroles, dont le propos reste d’abord religieux, sont construites de manière à pouvoir être transposées dans le contexte de la vie quotidienne des esclaves. Ces derniers détournent ainsi le sens des textes puisés dans l’Ancien Testament. Les récits des souffrances et des peines endurées par les Hébreux, réduits en esclavage par le pharaon, entrent en résonance avec le quotidien des populations noires serviles du Sud des États-Unis. La plupart des maîtres d’esclaves ne peuvent pas les comprendre, ou sont obligés de les tolérer. 


Go down Moses, Un des plus anciens et célèbres spirituals (imprimé en 1861 et réputé connu depuis quinze ou vingt ans en Virginie), est ainsi inspiré du livre de l’Exode, tiré de l'Ancien Testament. Les paroles racontent l'histoire de Moïse arrachant les Hébreux à la terre de servitude égyptienne. "Descends, Moïse / Descends sur la terre d’Égypte / Dis au vieux pharaon / De laisser mon peuple partir." Le texte est une allégorie de la quête de liberté des esclaves. Sur le disque « Louis and the Good Book », Armstrong récite les couplets, tandis que le chœur répète la fameuse réplique : « Let my people go » (« laisse partir mon peuple »).

La figure de Moïse est prépondérante, car il est celui qui conduit les esclaves vers la terre promise de Sion. La référence au prophète juif est constante tout au long de l’histoire afro-américaine. A la veille de la guerre de sécession, l’acharnement de l’ancienne esclave Harriet Tubman (3) à repartir dans le Sud pour y libérer d’autres captifs lui vaut d'ailleurs le surnom de « Moïse noire ». Dans les années 1920, le « Black Moses » prend les traits de Marcus Garvey, le leader nationaliste noir qui cherche à conduire les Afro-américains en Afrique. 

Les Staple Singers reçus par Don Cornelius, animateur de l'émission Soul Train. Public domain, via Wikimedia Commons
 

Les références bibliques des spirituals trouvent un écho dans le quotidien des populations serviles du dixieland. L’Égypte évoque le Sud esclavagiste, Israël les esclaves, le pharaon les maîtres-planteurs. La référence au Jourdain, et aux rivières en général, évoque l'Ohio, qui marquait la limite entre les états esclavagistes et ceux qui ne l’étaient pas. La Terre promise prend les traits du Canada, synonyme de liberté. (4) « Deep river », chantée en 1929 par Paul Robeson, décrit la rivière s’enfuyant vers le lointain et la liberté. « Profonde rivière, ma maison est au-delà du Jourdain, / Profonde rivière, Seigneur, / Je veux le traverser pour rentrer chez moi. » « Down by the riverside », un spiritual interprété entre autres par les bluesmen Sonny Terry et Brownie McGhee, reprend la même idée : « Je vais déposer mon lourd fardeau / Le long de la rivière, Seigneur, / Le long de la rivière, Et je ne m’occuperai plus de la guerre. » Les paroles de "Steal away", un spiritual composé au milieu du XIX° siècle, appellent à rejoindre la Terre promise, ce qui pouvait donc aussi signifier quitter le Sud esclavagiste pour les états du Nord. « S'esquiver, s'esquiver, s'esquiver vers Jésus ! / Voler loin, voler loin de chez moi, Je ne resterai pas longtemps ici »


Les spirituals se muent parfois en outils de communication, mis au service de l’Underground railroad. Ce « chemin de fer souterrain » désigne le système permettant d'organiser la fuite loin du Sud esclavagiste. Afin de s’exprimer sans risques, les esclaves noirs américains se dotent de tout un jargon métaphorique, incompréhensible des maîtres. Les esclaves n’empruntent pas de trains, encore moins de tunnels, mais reprennent en revanche à leur compte le champ sémantique du rail. Ainsi, le chef de train ou conductor est celui qui, connaissant la région, conduit les esclaves en fuite jusqu’à une station. On désignait par ce terme le domicile ou le refuge mis à disposition des fugitifs par des soutiens de la cause (souvent des quakers blancs). (5) Ils y trouvent un abri, de quoi se restaurer et un peu d'argent pour poursuivre leur route. Les stations, distantes d'environ 20 miles, constituent autant d'étapes sur le chemin vers la liberté, à l'instar d'une ligne de train. Le train occupe donc une place importante dans de nombreux spirituals et monter à bord devient synonyme de liberté. C'est le cas du Gospel Train interprété notamment par Rosetta Tharpe. (6)"Le train du gospel arrive / Montez à bord, les enfants, montez à bord".

Pour se déplacer, outre le train, les conducteurs utilisaient des moyens de transports discrets, mais pratiques, tels des chariots bâchés ou des charrettes à double fond. La plupart du temps, les fuyards se reposaient la journée et ne voyageaient que de nuit, afin d'être les plus discrets possibles. Dans les spirituals, ces véhicules de fortune empruntent un itinéraire  ascendant, comme pour mieux atteindre le paradis céleste ou gagner les terres du Nord, loin du Sud esclavagiste . Exemple avec le célébrissime « Swing low, sweet chariot » : « Berce-moi, doux chariot, / Viens pour m’emporter chez moi… / Parfois je m’élève, parfois je m’abaisse, / Parfois je suis presque couché à terre… / Si tu arrives là-haut, bien avant moi, / Dis à tous mes amis que je viendrai aussi. » Autre exemple avec le morceau « Gwine to ride up in the chariot ».

Dans ses mémoires, Harriet Tubman affirme avoir utilisé les chants pour annoncer une évasion, donner des conseils, transmettre des messages codés à l’intention des esclaves en fuite. « Wade in the water », interprété entre autres par les Staple Singers, incite à gagner le lit des rivières afin d’échapper aux poursuivants et à l’odorat de leurs chiens. « Follow the drinking gourd » incite à suivre une constellation en forme de gourde située vers le nord (la grande ourse pour nous). Les paroles de cette chanson fournissaient une indication précieuse aux esclaves en fuite. « Suis la grande ourse / Et le vieil homme t’attend / Pour te mener vers la liberté / Suis la grande ourse. » Ici, la fusion évasion-rédemption, liberté-royaume céleste, est flagrante.

Déploration sur la mère perdue, « Sometimes I feel like a motherless child » rappelle que les enfants d’esclaves, vendus par leurs maîtres, étaient arrachés à la plantation et donc séparés de leurs parents. Chanson poignante de douleur et de désespoir, elle est encore sublimée par l'interprétation du soul man O.V. Wright. 


Intéressons-nous maintenant aux mutations et transformations musicales du genre. Ces chants s’expriment d’abord au sein des communautés, de manière fonctionnelle. Généralement chantés a capella, ils s’accompagnent parfois de claquements de mains, de petites percussions, de fifres. Le titre Beulah land interprété par John Davis et Bessie Jones fait ainsi entendre une petite flûte. Cet enregistrement, réalisé par l’ethnomusicologue Alan Lomax dans les îles isolées de Sea en Géorgie, semble offrir une version authentique des spirituals originaux.

Les spirituals remontent au moins au XIX° siècle, mais ne seront pas gravés avant 1920. Encore privilégie-t-on alors l’enregistrement d’une version aseptisée, celle qui se développe au sein des chorales des premières Universités noires du Sud, telle que la Fisk University de Nashville. En 1871, afin de rassembler les fonds nécessaires au fonctionnement de leur établissement scolaire, les Fisk Jubilee Singers se lancent dans une grande tournée nationale. Le succès rencontré contribue à la médiatisation du genre. Mais, pour se rapprocher des canons européens, les voix sont lissées, la musique harmonisée et débarrassée de toute aspérité. Cette manière édulcorée d’interpréter les spirituals, présentée comme authentique, débarrasse les chants de leur dimension douloureuse. Les cantatrices classiques noires telle Marian Anderson reprennent ensuite à leur compte cette manière d'interpréter.

Dans les années 1920, Thomas Dorsey contribue à donner naissance aux Gospel songs, autrement dit les « Chants de l’Évangile ». En effet, à la différence des Spirituals, le gospel prend pour sujet les textes du Nouveau Testament. Sa plus célèbre composition, "Take my hand precious Lord", sera sublimée par la très grande soliste Mahalia Jackson. Souvent accompagnés de petites formations rythmiques, chanteurs et chanteuses de gospel se produisent sur scène, en dehors des offices religieux.

Au cours des années 1930, des quatuors vocaux accompagnées généralement d’un guitariste donnent naissance à un style harmonique et polyphonique dont le Golden Gate Quartet devient le fer de lance. Le superbe « Shadrack » (1938) raconte l'histoire de ce jeune hébreu, jeté vivant dans une fournaise sur ordre de Nabuchodonosor. Il est finalement sauvé par un ange.

Au fil des décennies, spirituals et gospels sont repris et adaptés aux goûts musicaux de l'heure par les musiciens profanes. Dans l’entre-deux-guerres, Blind Willie Johnson insuffle une bonne dose de blues dans le gospel comme le prouve «Let it shine on me». Sur l'album "The good Book", Louis Armstrong mêle jazz et gospel. Au cours des années 1960, la soul supplante le gospel, mais les artistes de "la musique de l'âme" n'hésitent pas à reprendre à leur compte les classiques du répertoire religieux. Que l'on songe à Aretha Franklin ou Al Green, dont le «Jesus is waiting» annonce déjà sa future carrière de pasteur. L'interprétation de ce morceau dans le cadre de la mythique émission Soul Train touche au sublime.


Pour conclure, il ne paraît pas inutile de rappeler que, bien après la fin de l'esclavage, spirituals et gospels ont accompagné les combats des Afro-américains dans le cadre du mouvement des droits civiques, comme le prouve l'implication constante de Mahalia Jackson ou des Staple Singers aux côtés des Martin Luther King.

Laissons le mots de la fin à James Baldwin qui écrivait dans « Harlem quartet »: « Les nègres peuvent chanter le gospel comme nul autre parce qu'ils ne chantent pas le gospel, si vous voyez ce que je veux dire. Quand un nègre cite L’Évangile, il ne cite pas : il vous raconte ce qui lui est arrivé le jour même et ce qui va certainement lui arriver demain… » 

Notes :

1. Le meneur lance une phrase à laquelle répond le reste du groupe.

2. Le phénomène s’accentue au lendemain du Second Awakening (après 1780) avec la création de paroisses dirigées par des pasteurs et prédicateurs noirs. Dès lors, la ferveur religieuse cimente les communautés afro-américaines. Entre 1800 et 1830, de grandes réunions religieuses, les Camp Meetings, réunissent plusieurs milliers de fidèles noirs sur plusieurs jours. Un mysticisme aigu s’y épanouit, virant parfois à la transe individuelle ou collective. Dans ces manifestations, parfois clandestines, la musique et le chant occupent une place de choix, en particulier les spirituals.

3. Certains "conducteurs" devinrent de véritables héros. C'est le cas d'Harriet Tubman, une ancienne esclave qui effectua 19 périples secrets dans le Sud au cours desquels elle mena plus de 300 esclaves vers la liberté. Harriet Tubman ne se fit jamais prendre, malgré l'acharnement des esclavagistes à la capturer. Ainsi, les propriétaires des plantations avaient offert 40000 dollars de récompense pour sa capture. L’abolitionniste John Brown l’appelait «General Tubman ».

4. Le Canada représenta la terre promise pour les esclaves en fuite. En effet, les esclaves noirs américains quittaient clandestinement le sud, et tentaient de gagner les États du nord antiesclavagistes, en franchissant la ligne Mason-Dixon, qui séparait la Pennsylvanie du Maryland et se prolongeait à l'ouest. Beaucoup poursuivaient leur route jusqu'au Canada, puisque, dès 1793, une loi contre les esclaves en fuite autorisait les propriétaires d'esclaves à venir récupérer leur "bien" dans les États du Nord. Ces derniers n'étaient donc pas un refuge sûr pour les rescapés, à la différence du Canada.

5. Bien sûr, les propriétaires des plantations enrageaient face aux fuites, parfois massives d'esclaves. Aussi, firent-ils pression sur les autorités pour faire passer la loi sur les fugitifs (1850). Toute personne fournissant aide à un fugitif était passible de 6 mois d'emprisonnement et 1000 dollars d'amende. De très nombreuses peines furent infligées, sans mettre un terme pour autant à l'underground railroad. Certains conducteurs payèrent en tout cas très cher leur engagement, à l'image de John Fairfield, un des conducteurs blancs les plus célèbres, tué au cours d'une expédition pour l'Underground ou encore Calvin Fairbank, emprisonné près de 17 années pour ses activités antiesclavagistes.

6. Rosetta Tharpe, fille d'un évangéliste de l'Arkansas, dotée d'une voix extraordinaire et d'un solide jeu de guitare, prend pour habitude d'interpréter ses gospels hors des églises. A Harlem, elle se produit notamment à l'Appolo Theatre ou au Cotton Club. Les puristes y voient une profanation du genre. Mais ce ne sont que des Béotiens, incapable d'apprécier la beauté de ce "Little light of mine".  


Sources:
-
Paroles d'histoire n° 98 consacré à Harriet Tubman (et Rick Rescorla). 
- "
L'héroïne de l'Underground railroad" et "les chants de ralliement de l'ancienne esclave", dans les émissions "Une histoire particulière" des 14 et 15 mars 2020 sur France Inter.

- "Des negro spirituals à Al Green: le gospel dans tous ses états", émission Jukebox du 2 mai 2021 sur France Inter.

Conseils de lecture:

- Colson Whitehead, Underground railroad, Doubleday, 2016. L'auteur dépeint le monde de la plantation avec un grand réalisme documentaire. Puis, il narre la fuite d'esclaves dans le cadre de l'underground railroad. Sous sa plume, le réseau de fer souterrain n'a rien de métaphorique. Dès lors, le roman historique bascule dans l'uchronie.

jeudi 15 septembre 2022

"I'll should be proud". Un missile soul contre la guerre du Vietnam.

L'histgeobox dispose désormais d'un podcast diffusé sur différentes plateformes. Ce billet fait l'objet d'une émission à écouter ci-dessous:
 


Au début de l'année 1968, la guerre du Vietnam s'est transformée en un bourbier. (1) Le conflit a totalement échappé au contrôle de Lyndon B. Johnson. Les sommes considérables englouties dans les combats obligent le président à rogner sur les budgets de la Grande Société, son ambitieux programme de réformes sociales censé faire reculer la pauvreté. En dépit de l'importance des effectifs engagés et des bombardements massifs, de vastes zones du Sud-Vietnam demeurent aux mains du Vietcong. (2) De peur de voir la Chine ou l'URSS intervenir directement, le président américain se refuse à lancer de vastes opérations au Nord-Vietnam. En janvier 1968, lors de l'offensive du Têt, les troupes nord-coréennes, renforcées par les maquisards du Viêtcong déclenchent une vaste offensive à l'occasion du festivités du jour de l'an vietnamien. Des commandos parviennent alors à pénétrer dans les jardins de l'ambassade américaine. L'offensive du Têt se solde finalement par un échec, mais les images et reportages diffusés par les médias américains bouleversent l'opinion publique américaine et internationale. Pendant quelques jours, "les journalistes et les Américains reçoivent [...] des images en direct, par satellite, alors que jusque là les bobines de films arrivaient par avion et étaient montées par les rédactions en chef qui pouvaient éliminer les images choquantes. Pour une fois, la guerre entre dans les foyers: les images des blessés et des destructions sont bouleversantes." [Source A p 263] Une victoire sur le terrain paraît désormais peu probable comme le suggère d'ailleurs Walter Cronkite, l'éditorialiste vedette de CBS lors d'un de ses reportages à Saïgon:"La seule conclusion réaliste, si peu satisfaisante qu'elle soit, est que nous sommes coincés dans une impasse." 
Le nouveau secrétaire à la Défense, Clark Clifford exprime ses doutes au président: "On dirait que nous sommes devant un puits sans fond. Nous envoyons plus d'hommes, ils en font autant. Nous augmentons encore, ils font de même. Je vois de plus en plus de combats avec de plus en plus de pertes américaines, sans issue en vue."
 
LBJ décore un soldat blessé.[ Unknown author, Public domain, Wikimedia Commons] 

Le nombre d'opposants à la guerre enfle; les critiques se multiplient et les manifestations prennent une ampleur sans précédent. Les jeunes appelés brûlent leurs livrets militaires, tandis que les défilés de protestation pèsent désormais sur tous les déplacements présidentiels.   
Parmi les militants antiguerre, les Afro américains cherchent à se faire entendre. Les griefs ne manquent pas. Le système de conscription s’avère très injuste car il envoie un nombre disproportionné d’entre eux au front. Surreprésentés aux postes de combat, ils subissent plus de pertes que les Blancs: 22% des soldats tués en 1966 sont noirs alors qu’ils représentent 12,5 % des effectifs globaux. Le traitement inégalitaire et le racisme subis au sein des unités cantonnent les Afro américain aux postes subalternes. Le coût de la guerre empêche la réalisation des programmes sociaux aux Etats-Unis, ce que dénonce avec force Martin Luther King, dans un discours en 1967. (3)

En février 1970, Martha and the Vandellas dénoncent l’hypocrisie américaine dans « I should be proud », une protest song écrite par Henry Cosby, Pam Sawyer et Joe Hinton. La narratrice raconte le choc reçu à la réception d’un télégramme lui annonçant que "le soldat de deuxième classe John C. Miller a été abattu au Vietnam". Pour les autorités, les médias, l’entourage, la victime a combattu pour défendre la liberté et la patrie. "Et ils disent que je devrais être fière, il s'est battu pour moi / ils disent que je devrais être fière."Pour sa veuve, au contraire, John C. Miller a été sacrifié par une société violente, raciste, inégalitaire. "Ceux-là sont trop aveugles pour voir. / Il ne combattait pas pour moi, mon Johnny n'avait pas à combattre pour moi. / Il est une victime des maux de la société"
Le morceau marque les prémisses de l’engagement du label Motown, dont le patron Berry Gordy se targuait jusque-là de ne pas faire de politique. Pour la chanteuse, qui a perdu son frère Melvin au Vietnam, le morceau revêt une importance particulière. La chanson n’a pas de succès, ce qui est très injuste tant la voix de Martha Reeves, les chœurs des Vandellas, le son, puissant, enraciné, dynamique, si caractéristique du label de Detroit, subjuguent l’auditeur dès les premières notes.
 

 
Notes:  
1. La guerre autorise les pires atrocités. Les bombardements massifs perpétrés par l'US Air force prennent l’allure d’un déluge de feu (plus de 7 millions de bombes sont larguées entre 1964 et 1972) et touchent les populations civiles. Sur la photographie de Huynh Cong Ut, les bombardements au napalm (produit dérivé de l’essence utilisé dans les bombes incendiaires) provoquent la fuite désespérée d’enfants blessés. Le bilan humain de la guerre est très lourd : côté américain, 58 000 morts et 300 000 blessés, côté vietnamien, entre 1 et 3 millions de morts et 4 millions de blessés (sans compter les destructions et les traumatismes psychologiques).
2. D'un strict point de vue technologique, l'US army est sans rivale, mais l'adversaire nord-vietnamien oppose à cette supériorité matérielle les techniques de la guérilla, ainsi que l'excellente connaissance du terrain. Dissimulés dans la jungle, ils évitent toute confrontation directe avec les GI's. Pour ravitailler le Vietcong, ils utilisent la piste Hô Chi Minh depuis le Nord-Vietnam, violant ainsi la neutralité du Laos et du Cambodge. 
3. Le coût humain et financier du conflit paraît désormais insupportable. L'intervention américaine semble totalement illégitime et a un impact très négatif sur l'opinion publique aux Etats-Unis et dans le monde entier. Le 31 mars, le Président Johnson annonce « la désescalade du conflit » au Vietnam. L’armée américaine se désengage partiellement, tout en continuant à appuyer le Sud-Vietnam. A l'issue de son discours, le président sortant annonce qu'il renonce à se présenter aux élections présidentielles.
Alors que plus de 500 000 soldats américains étaient engagés dans la guerre en 1968, ils ne sont plus que 156 000 fin 1971 et 27 000 fin 1972.
Le successeur de Johnson, le républicain Nixon accentue la « vietnamisation » du conflit, c'est-à-dire le remplacement des unités américaines par des unités sud-vietnamiennes armées par les États-Unis. Cependant, les bombardements se poursuivent et s’intensifient, y compris sur la piste Hô Chi Minh. Le 27 janvier 1973, au terme des accords de Paris, les États-Unis quittent définitivement le conflit.


Sources:
 A. Jacques Portes:"Lyndon Johnson. Le paradoxe américain.", Biographie Payot, 2007.
B. Les paroles de la chanson. 

C. Dorian Lynskey: "33 Révolutions Par Minute - Une Histoire de la contestation en 33 chansons", Rivages rouge, 2012.

D. Gerri Hirshey: "Nowhere to Run. Etoiles de la Soul & du Rhythm & Blues", Rivages, 2013.

E. "La bande son du Vietnam" par Patrick Peccatte.