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vendredi 7 juillet 2023

Surf music

On ne sait pas exactement quand le surf fut inventé, mais il était déjà pratiqué à Hawaï depuis plusieurs décennies quand il fut décrit en 1777 par un des membres du navire de James Cook. Au cours du début du XIX° siècle, de terribles coups de boutoir sont portés au surf par le puritanisme de missionnaires calvinistes américains et par la chute dramatique d'une population hawaïenne ravagée par le choc microbien. Le surf est désormais proscrit, pourtant certains insulaires continuent à chevaucher la houle en catimini, comme pour mieux résister à l'acculturation, préserver les traditions. On doit la survie du surf moderne a de valeureux missionnaires de la glisse cette fois-ci. Ainsi, George Freeth ou Duke Kahanamoku préserve la pratique à Hawaï, et en assure également la diffusion aux États-Unis ou en Australie à la faveur d'exhibitions.     

En quête de vague. Surfeur, île d'Oléron. Photo perso.

 L'annexion forcé de l'archipel par les États-Unis en 1893 contribue à l'essor du tourisme balnéaire. Dès lors, de jeunes locaux se spécialisent dans la prise en charge des touristes étrangers comme sur la plage de Waikiki.  C'est l'un de ces beach boys qui initie Jack London au surf. En 1907, l'écrivain dépeindra d'ailleurs en de très belles pages les surfeurs autochtones. 

[billet écoutable en version podcast: ]

Dans "Jours barbares", William Finnegan écrit: "Le sport prit - lentement - sur diverses côtes, là où il y avait des vagues surfables et des gens disposant d'assez de temps libre pour les traquer." Le littoral californien répondait à ces deux critères. Au début du XX° siècle, à la faveur du désenclavement ferroviaire, des cités balnéaires comme Santa Cruz, Redondo Beach ou Santa Monica sortirent des sables. Problème, ces beach cities manquent de sauveteurs et de garçons de plage, ce qui occasionne de nombreuses noyades. Pour palier à ce problème, des magnats de l'immobilier recrutent les beach boys hawaïens. En 1925, Duke Kahanamoku  s'illustre en sauvant huit personnes de la noyade grâce à sa planche. L'exploit convainc les municipalités d'équiper les sauveteurs de planches similaires. Le surf s'impose ainsi lentement au sein de petits groupes d'initiés.  

Les Californiens sont fascinés par cette capacité à marcher sur l'eau, à dompter la houle et à se jouer des courants les plus capricieux.

Uncredited staff photographer, Los Angeles Times, Public domain, via Wikimedia Commons

Au cours des années 1950, le surf devient un sport de masse en Californie. Une nouvelle classe moyenne découvre les joies de la glisse. Les plages sont le lieu de rencontre d'une jeunesse qui rêve d'une vie de liberté, affranchie des contraintes, et rythmée par la seule quête de la bonne vague. Les techniques évoluent. De nouveaux matériaux permettent de fabriquer des planches ultra-légères en polyuréthane, ainsi que des combinaisons en néoprène. 

La proximité de Hollywood et de l'industrie musicale californienne propulsent le surf en phénomène de culture populaire. En 1959, le film Gidget marque le début des films de plage. S'y dessine le portrait d'une jeunesse californienne insouciante. Le surfer, éphèbe hâlé aux cheveux longs, devient la personnification du cool et de la décontraction. Un pratiquant qui prend du bon temps, au contact des éléments naturels, rejetant le monde du travail et la société de consommation. 


Les premiers groupes de surf music s'inspirent des stars du rock instrumental de la fin des fifties tels Link Wray ou Duane Eddy. Les Ventures, originaires de la région de Seattle, bien loin du soleil californien, influencent la plupart des groupes de surf music avec leur son de guitares doté d'un très fort écho. A partir de 1960, et tout au long de la décennie, ils obtiennent toute une série de tubes. C'est le cas de "Walk don't run" ou de Wipe out des Surfaris, un disque autoproduit par des musiciens de 16 ans. Le riff de guitare est simple et entêtant, tandis que la caisse claire de la batterie est mise en avant. Citons encore "Bustin 'surfboards" des Tornadoes, avec un son de vague introduisant le morceau.

Le surf rock débute véritablement en 1960 avec la sortie d'une série de 45 tours explosifs, expédiés en deux minutes chrono. La musique surf dérive du télescopage entre le rythm'n'blues et le rock'n'roll des pionniers. La guitare est, plus que tout autre instrument, mise en valeur, une Fender si possible. Robert J. Dalley, spécialiste de ce style, identifie plusieurs critères caractéristiques de la surf music. Le morceau est un instrumental. La guitare solo passe par une boîte de réverbération, avec un son aussi «dégoulinant» d'écho que possible. La musique se doit d'être crue, brutale, énergique, avec un tempo rapide. "Chaque fois que vous passez le disque en question, il doit donner la chair de poule à votre planche de surf", écrit-il. Géographiquement, le genre s'épanouit principalement au sud de la Californie. Dès 1960, les Belairs font danser les teenagers au cours de fêtes sur les plages de Hermosa et de Redondo avec leur morceau "Mr Moto"

Sur la péninsule de Newport Beach, Dick Dale, un jeune surfer d'origine libano-américaine, s'impose comme la star du genre grâce à son jeu de guitare virtuose. A la tête des Del-Tones, il sort le morceau "Let's go trippin'" en septembre 1961. Dale est gaucher, il n'en utilise pas moins un instrument pour droitier, dont il n'inverse pas les cordes. Sur sa Stratocaster, il joue vite, avec énormément de réverbération, et si fort que les amplis n'y survivent pas. Au point que Leo Fender élaborent à sa demande un modèle d'une puissance inédite: le Showman.


Le guitariste est un adepte du double picking, qui consiste à répéter une même note de manière ultra-rapide grâce à un médiator en attaquant les cordes alternativement de haut en bas, puis de bas en haut. Il sait ainsi aligner les triples croches comme sur Misirlou, une chanson traditionnelle libanaise. A Balboa, sur la scène du Rendez Vous Ballroom, les riffs de Dale galvanisent  le public qui prend l'habitude de se livrer au surfer stomp, une sorte de pogo avant l'heure.

Le "king of surf guitare" influence de nombreux guitaristes et dans son sillage apparaissent une myriade de formations plus ou moins talentueuses: Tornadoes (que nous écouté en ouverture de cet épisode), Challengers ("Surfbeat"), Lively Ones, Surfaris ("Wipe out"). Pour monter un groupe il suffit alors de pouvoir tenir une guitare entre les mains.

Sur la planche, la recherche d'adrénaline fait prendre les risques les plus insensés. L'extase est atteinte lorsqu'on parvient à prendre un pipeline, à s'insérer dans un tube, ces tunnels formés par les rouleaux des grandes vagues, que seuls les surfers les plus audacieux et doués sont capables d'emprunter. En 1962, dans l'arrière boutique d'un magasin de surf de Santa Anna, les Chantays enregistrent le morceau pipeline, dont l'introduction n'est pas sans évoquer les vagues déferlantes s'abattant sur le rivage.

L'ère de la surf music ne dure guère. Inaugurée en 1960, elle prend fin dès 1964. Les fossoyeurs du genre se nomment les Beach Boys ou encore Jan and Dean. Si leurs chansons traitent du genre de vie des jeunes des bourgades californiennes, leur musique s'apparente à de la pop, simple et de qualité certes, mais nettement moins incisive et énergique que celle qui retient ici notre attention. Autre différence fondamentale, leurs compositions sont chantées, vocalisées. Au début de leur carrière, les Beach Boys consacrent de nombreux titres au sport de glisse. Le morceau Surf in USA , par exemple, énumère quelques uns des spots de surf les plus célèbres de Californie. En tout cas, si les Beach Boys exploitent le filon de la surfmania, posant sur les pochettes de leurs disques avec une planche sous le bras, ils surfent aussi bien que nage le poisson sur un tas de charbon.

Dans ces conditions, le surf-rock devient rapidement un objet de nostalgie. Le genre inspire longtemps après sa disparition et s'exporte. Nous venons d'entendre le groupe péruvien des Belkings, qui enregistre de nombreux titres surf au cours des années 1960. C'est aussi le cas au Japon du groupe de Takeshi Terauchi.  L'influence de la surf music resurgit de temps à autre comme dans le "Human fly" des Cramps en 1983. En 1990, les Pixies propose une relecture d'un instrumental des Surftones intitulé "Cecilia Ann". Enfin en 1994, la bande originale du film Pulp Fiction de Quentin Tarantino, qui comprend plusieurs titres de surf rock relance l'intérêt pour le genre.


Notes:

1. De nombreuses sources nous indiquent que le surf fut pratiqué d'un bout à l'autre de cette région, ainsi qu'en Afrique de l'Ouest et au Pérou.

Sources:

A. "Le nouveau dictionnaire du rock", (dir.) Michka Assayas, Robert Laffont, 2014.

B. William Finnegan: "Jours barbares. Une vie de surf", Éditions du Seuil, 2017. Formidable autobiographie dépeint avec brio la quête effrénée de la vague parfaite.

C. Jérémy Lemarié: "Surf: histoire d'une conquête", Arkhe poche, 2021.

D. "La surf music en trois vagues" [L'influx. Le webzine qui agite les neurones.] 

E. "Prendre la vie ou la vague du bon côté" [magazine Invitation au voyage sur Arte]

F. "Surf: l'éternel été 

G. "1966: la vague surf" [émission Métronomique, puis Jukebox sur France Culture]   

H.  Vincent Coëffé, Christophe Guibert et Benjamin Taunay, « Émergences et diffusions mondiales du surf »Géographie et cultures [En ligne], 82 | 2012, mis en ligne le 25 février 2013, consulté le 01 août 2021.

I. Le surf, une vague mondiale [La Série documentaire]. "Comment le surf a fait un tube"

J. "Le surf: histoire, culture et anthropologie" avec Jérémy Lemarié. [Conflits. Revue de géopolitique]

K. A la recherche de la culture surf. [Le magazine du week-end" sur France Culture]

samedi 31 décembre 2022

Le calypso: le son de Trinidad et Tobago.

Trinidad et Tobago sont deux îles anglophones situées à l’extrême sud des Caraïbes, près du Venezuela. Colomb y débarque en 1498. A la fin du XVIII° s, des planteurs venus des Antilles françaises avec leurs esclaves d’origine africaine développent leurs exploitations agricoles. La population servile, qui a d’abord transité par d’autres colonies caribéennes, importe avec elle le créole patwa, ses musiques, en particulier le Kalinda, qui accompagne les joutes chorégraphiées des combats de bâtons, et surtout le carnaval. En 1797, Trinidad passe sous contrôle britannique. C’est dans ce contexte qu’apparaît le calypso, une musique métisse, fruit de la symbiose de chants de travail africains, des danses et mascarades du carnaval français, de la langue anglaise et des influences du jazz américain. Au calypso traditionnel s’ajoute des instruments de musique, comme le steel pan, un instrument fabriqué à partir de barils de pétrole usagers et dont on joue grâce à des mailloches. 

Lord Invader vers 1940. [The Library of Congress, No restrictions, via Wikimedia Commons]
 

Les chanteurs ou calypsonians se font les chroniqueurs de la société de leurs temps, dénonçant tour à tour les turpitudes des maîtres au temps de l’esclavage, l’oppression colonialiste, la marginalisation des classes populaires par une élite politique distante… L’interdiction de jouer une musique bruyante dans la rue incite les chanteurs à se produire dans des installations de fortune appelées tentes, dans lesquelles on pénètre contre une somme modique. L’irrévérence des commentaires politiques et sociaux contenus dans les chansons confère un rôle considérable à des chanteurs strictement surveillés par les autorités et largement censurés jusqu’au début des années 1950. Ils s’affrontent dans le cadre d’un concours annuel qui désigne le roi du calypso. Les pionniers - Atilla the Hun, Roaring Lion – mettent en scène de petites histoires chantées. Leurs successeurs - Lord Invader, Lord Kitchener, Mighty Sparrow - accèdent, eux, à la célébrité internationale. 


Les années d’esclavage et les souffrances endurées, la quête des origines africaines, la fierté noire sont des thèmes récurrents des calypsos. Exemple avec « The slave » de Mighty Sparrow, en 1962 : « Je suis un esclave venu d’un pays lointain / J’ai été attrapé et amené ici d’Afrique / Forcé de rester à genoux pendant des semaines avant de traverser les mers pour atteindre les Antilles / plusieurs fois j’ai voulu m’enfuir, mais l’esclavagiste anglais était là avec son arme, prêt à tirer et à me tuer. Aujourd’hui encore, je prie et j’étudie la meilleure de m’enfuir. Mais à chaque fois, je repense au fouet et aux chiens, et mon corps commence à trembler. » Dans "Going back home to Africa", Lord Invader rappelle que s'il est bien un "West Indian", ses ancêtres n'en sont pas moins des Africains, ce qui l'incite à regagner la terre mère des aïeux. Lord Kitchener fustige au contraire ceux qui renient leurs origines africaines.«Tu détestes le mot Afrique / la région d'origine de ton arrière-grand-père (...) Tu préfères être parmi les Blancs / plutôt que défendre les droits de ton père.» Dans « God made us all (Ode to the negro race) » ; Lord Pretender chante : « Certains croient que les Noirs descendent du singe et de l’âne / S’ils avaient le pouvoir, / ils ne tarderaient pas à nous effacer de l’humanité, / mais les Hommes sont nés avec une égale volonté de trouver le bonheur et la liberté / Nous sommes tous des produits de Dieu / Personne en ce monde ne nous est supérieur. »

 

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, des milliers de soldats américains sont stationnés dans les bases militaires de Trinidad. L’arrivée des GIs bouleverse toute la société trinidadienne, alors dominée par l’élite blanche britannique ou créole, pour laquelle le maintien de la hiérarchie raciale était impératif. Or, en s’affichant publiquement avec des femmes de couleurs, les soldats américains blancs suscitent l’indignation des élites de la colonie, d'autant que la présence des bases s’accompagne de l’essor d’activités interlopes.

En 1943, Lord Invader chante Rum and Coca-Cola, sur une musique composée par Lionel Belasco en 1906 (à partir d’un chant folklorique martiniquais). Il y dénonce la présence des GIs dans l’île, car elle favoriserait l’alcoolisme et la prostitution des jeunes trinidadiennes pauvres de la Pointe Cumana, le village le plus proche de la base de Chaguarmas. « Et quand les Ricains arrivèrent à Trinidad la première fois / Certaines jeunes filles étaient plus qu’heureuses / Elles disaient que les Yankees les traitaient bien / Et leur donnaient un meilleur prix. / Ils achetaient du rhum et du coca / Allaient à Punto Cumana / Les mères et les filles travaillaient pour le dollar yankee. De passage à Trinidad, le comédien Moorey Amsterdam entend le titre qu’il s’empresse de s’approprier et de proposer aux Andrews Sisters, les grandes vedettes de la chanson américaine au cours de la guerre. (1) En octobre 1944, le trio entre en studio. Les trois sœurs, qui chantent en parfaite symbiose sur un arrangement particulièrement harmonieux, décrochent la timbale, écoulant 7 millions de copies de l’enregistrement. Les paroles ont été expurgées de tout contenu social ou sexuel trop explicite, pour mieux mettre en valeur Trinidad, dépeinte comme un petit paradis tropical. 


La présence des Américains à Trinidad suscite décidément de vives tensions. « Yankee dollar », une autre chanson de Lord Invader, aborde le même thème que "Rum and Coca-Cola", tout en adoptant un angle plus anticolonial et machiste. Le calypsonian s’y plaint que la femme qu’il convoite préfère un soldat américain et ses dollars à un indigène sans le sou. 

Une fois la guerre terminée, les GI's regagnent leurs pénates, abandonnant les enfants qu'ils avaient eu avec des trinidadiennes. Un comportement que dénonce Mighty terror dans son morceau "Brown Skin Girl". "Fille à la peau brune reste à la maison et pense à bébé. / Je m'en vais, en voilier / Et si je ne reviens pas / reste à la maison et fais attention à bébé."« Yankees gone (Jean and Dinah) » de Mighty Sparrow se réjouit du départ des soldats américains: « C'est à nouveau le temps des play-boys / Nous allons régner sur Port of Spain / Plus de yankee pour gâcher la fête / Dorothy n'a qu'à faire avec ce qu'elle a / Tous ceux qui prenaient des grands airs / Eh bien, ils se contentent de n'importe quoi pour un sourire / Plus d'hôtel pour te reposer / A la sueur de ton front, tu dois gagner ton pain. »


A la faveur d’une loi votée au lendemain de la seconde guerre mondiale, tous les habitants du Commonwealth obtiennent la nationalité britannique. Le Royaume Uni, qui se relève à peine du conflit, a besoin de bras pour achever sa reconstruction. En quête d’une vie meilleure, de nombreux natifs des Indes occidentales décident de s’installer en métropole. En 1948, sur le bateau qui le conduit en Angleterre - l’Empire Windrush qui donnera son nom à la première génération d’immigrés caribéens au RU - Lord Kitchener compose « London is the place for me». Le chanteur y loue l’accueil cordial que lui réserve les Anglais et exprime sa joie de visiter ce qu’il qualifie encore de « Mère patrie ». L’enthousiasme est palpable. Le vent tourne vite cependant avec l'accession à l'indépendance des anciennes colonies caribéennes. En 1962 et 1971, le gouvernement britannique instaure une politique migratoire restrictive. Les immigrés subissent de multiples discriminations raciales, reflet de la xénophobie ambiante, ce dont témoigne le discours d’Enoch Powell sur les « rivières de sang » (1968) ou encore l’essor du National Front.

La décolonisation de l'empire britannique est célébrée par certains calypsos. En 1957, dans Birth of Ghana, Lord Kitchener, le grand maître du calypso dont le nom est emprunté au célèbre maréchal de l’Empire britannique, salue l’avènement du nouvel État et de son nouveau dirigeant Kwame Nkrumah. 


Hormis « Rum and coca cola », d’autres calypsos connaissent un succès retentissant et s’exportent dans le monde entier. C’est le cas du tube Shame and Scandal composé par Sir Lancelot en 1943. Les paroles offrent un bon condensé de la dimension satirique du calypso, qui sait aussi être léger et grivois. « A Trinidad vivait une famille, Il y avait la mère, le père. Le fils, qui voulait se marier alla voir son père qui lui dit : « Non, tu ne peux pas te marier. Cette fille est ta sœur et ta mère ne le sait pas. » Il fit le tour de la famille jusqu’à ce qu’il tombe sur sa mère qui lui dit : « Va, mon fils, tu peux y aller, car ton père n’est pas ton père et ton père ne le sait pas ».

En 1956, Le disque Calypso enregistré par l’acteur et chanteur Afro américain Harry Belafonte est le premier de l’histoire à s’écouler à plus d’un million d’exemplaires, ce qui contribue à diffuser le genre hors de Trinidad. Exemple avec le morceau « Matilda ». Les flux migratoires en provenance de l'île, ainsi que l’essor du carnaval de Notting Hill, participent également à l’essor du calypso en Grande Bretagne.


C° Aujourd’hui, même si il est un peu passé de mode, le calypso,  et sa petite sœur la soca, continuent d'incarner l’identité culturelle de la Trinité. 

Rappel:

L'histgeobox dispose désormais d'un podcast diffusé sur différentes plateformes (n'hésitez pas à vous abonner). Ce billet fait l'objet d'une émission à écouter via le lecteur intégré ci-dessous:

 Note:

1. Entre la fin des années 1930 et la seconde guerre mondiale, les trois sœurs connaissent un immense succès. Au cours du conflit, elles tentent de remonter le moral des troupes avec leurs chansons légères et optimistes.

 Sources:

A. "Génération Windrush" | Miam des Médias

B. "La Même Mais Pas Pareil - Rum & Coca Cola" par Tartine ta culture.

C. "Le Calypso - improviser à mots couverts" par Mondorama.

D. "Rhum, Coca-Cola et modernité", 1, 2, 3 par CARIB'HIST.

E. "Migration et musiques (1): London is the place to be" par pointculture.be

F. Bruno Blum: "Les musiques des Caraïbes. T1. Du vaudou au calypso", Le Castor castral, 2021.

 

mercredi 14 mars 2018

342. Quand la northern soul galvanisait la jeunesse anglaise.

De la fin des années 1960 jusqu'au crépuscule de la décennie suivante, la jeunesse des villes du Nord de l'Angleterre s'éprit de la northern soul. Assoiffés de musiques noires, ses prosélytes partirent en quête de titres rares aux tempos rapides et aux beats lourds. 

[afin d'accompagner en musique ce billet, une sélection maison de 38 morceaux irrésistibles vous attend un peu plus bas]

***
Plantons le décor. Vous êtes jeune et vivez dans le nord de l'Angleterre. Le travail sur la ligne de production est éreintant et rébarbatif. Votre quotidien est borné par les murs de l'usine et rythmé par ses cadences. Vous êtes payé au lance-pierre, mais suffisamment pour vous échapper le temps du week-end. Pour cela, inutile d'aller aux antipodes, le dépaysement se trouve là, au bout de la rue, dans le sous-sol humide d'une cave reconvertie en club. Vous avez enfilé des vêtements amples n'entravant pas les mouvements du corps, une bonne paire de chaussure, avalé quelques pilules. Fébrile, vous descendez les quelques marches qui vous séparent de la piste de danse. Désormais, vous n'avez plus qu'à vous laisser porter par la musique, d'obscurs titres à la rythmique trépidante. Vous êtes membre d'une société secrète, vous êtes un(e) northern soul girl (boy).
Le poing ganté de noir, symbole de la sous-culture northern soul. (Wiki C)


Le courant northern soul émergea progressivement parmi les mods de Manchester. Les multiples difficultés économiques et sociales n'entravaient en rien la grande vigueur culturelle de cette ville grise. John Robb se souvient: " Le Manchester des années 1960 dansait dans le crépuscule de la révolution industrielle. Dotée de la vie nocturne la plus effervescente du pays née de ses coffe bars et d'une passion pour les musiques noires, Manchester possédait également une scène musicale qui n'avait rien à envier aux autres villes. Il a toujours existé dans la ville une forte tradition musicale (...). A de nombreux égards, Manchester était une ville de musique noire qui tirait pleinement parti de sa population multiraciale et multiculturelle (...)."
Les mods y vibraient sur des musiques afro-américaines lors de soirées enfiévrées. Affamés  de blues, de rhythm and blues ou de modern jazz (d'où leur nom de mods), ces jeunes hédonistes se retrouvaient chaque fin de semaine dans les coffee shops et les clubs. Pour rester éveillés, ils se dopaient au Purple Heart, des amphétamines subtilisées à la pharmacie familiale.

* Le Twisted Wheel.
Le foyer de la northern soul correspondait au twisted wheel. Il s'agissait d'un all-nighter dans lequel environ 600 personnes pouvaient danser sur les sons les plus rares du pays du samedi soir au dimanche matin 7h30. Situé en sous-sol, le club ouvrit ses portes en novembre 1963 au 26 Brazenose Street, près du centre-ville de Manchester. L'établissement n'avait rien d'un palace. Accrochées aux murs des petites salles au sol de pierre, des roues (wheels) de vélo tenaient lieu de décoration.
Le DJ résident, Roger Eagle, possédait une collection de disques prodigieuse dont il sélectionnait le meilleur afin de concocter des playlists renversantes. Son flair infaillible attirait les danseurs sur la piste comme des insectes autour d'une source de lumière. 7 heures durant, Eagle enchaînait les morceaux de blues, jazz, soul ou blue beat. Au fil des mois, l'assistance réclama des titres toujours plus énergiques, capables de suivre la cadence frénétique imposée par les danseurs sous speed. (1) Eagle dût bientôt renoncer à sa playlist très éclectique au profit du seul stomping. Le tempo avait fini par tout conditionner. 
Finalement, lassé d'être mal payé et de l'esprit étriqué des clients, le DJ vedette prit la porte. En 1965, le Wheel déménagea au 6 Whitwork Street. Les nouveaux DJs ne passaient plus que des morceaux de soul ultrarapide. Les fondements de la northern soul venaient d'être posés, mais le genre n'avait pas encore de nom. 
Après s'être rendu au Twisted Wheel, c'est Dave Godin, journaliste pour Blues and Soul et propriétaire du magasin de disques Soul City installé à  Covent Garden, qui utilisa le premier l'appellation de Northern Soul dans un de ses articles. "J'avais remarqué que les fans de foot du nord venaient dans mon magasin pour acheter des disques, mais ils n'étaient pas intéressés par les dernières sorties, plutôt par les fins de stocks. Je ne pouvais pas continuer à appeler les 'fins de stocks' alors il a fallu trouver un nouveau nom. Et c'est ainsi que l'on baptisa ce style la Northern soul." (1) Le mot "northern" (du nord) ne renvoie donc pas ici aux lieux d'origine de cette soul, Detroit, Chicago ou Philadelphie, mais à l'endroit où on l'appréciait: le nord de l'Angleterre.


  

* Le verdict de la piste.
Il est difficile, voire vain, de tenter de proposer une définition absolue de la northern soul tant elle pouvait varier d'un DJ ou d'un club à l'autre. "Dans l'authentique esprit Mod, rejetant les succès trop connus des superstars de la Tamla, [les amateurs de northern soul] privilégient les faces B, les morceaux rares ou passés inaperçus." (Source C: François Thomazeau p78) Interprétée par des artistes tombés dans l'oubli faute d'avoir décroché un tube aux Etats-Unis, cette "soul du Nord" permettait d'accompagner les danses effrénées des clubbeurs sous speed. 
Un titre comme The night de Frankie Valli and the Four Seasons réunit tous les critères du morceau northern soul efficace. Dès l'intro, la basse ronflante impose une rythmique lourde et syncopée. Plaquées sur un écrin musical soigné, les harmonies vocales raffinées du groupe annoncent la voix puissante de l'interprète principal. Vas-y Frankie, c'est bon, bon, bon... Les up-tempos entraînants taillés pour le piétinement des stompers combinés à un refrain accrocheur transforment le morceau en classique.
Le seul critère absolu était que le beat soit bon et adapté au piétinement. Une fois cette condition remplie, le DJ pouvait enchaîner sucreries blue eyed soul, vocalises élégiaques des girls bands, soul épicée made in New Orleans, instrumentaux frénétiques ou Motowneries inspirées... Lorsque retentissaient les premières notes des classiques northern, les danseurs déferlaient sur la piste, hystériques. Comment rester insensible au chant d'une Melba Moore dont la magic touch assurait 2 minutes 12 de félicité et une pêche assurée pour le restant de la soirée? Une belle sélection pouvait vous mettre la fièvre pendant des heures.

 * "une carte de la ringardise géographique profonde".
Inspirés par le Wheel, de nombreux clubs de soul aux noms farfelus firent leur apparition dans les villes du Nord de l'Angleterre: le Mojo à Sheffield, le Oodly Boodly (puis Night Owl) à Leicester, le Blue Orchid à Derby, le Dungeon à Nottingham, le Lantern à Market Harborough, le Whiskey A Go-Go à Birmingham. Comme le notent Brewster et Broughton (source A), "la Northern soul marquait la revanche des petites villes. Même si elle avait été bercée dans la métropole de Manchester, ses clubs légendaires dessinaient une carte de la ringardise géographique profonde : Tunstall, Wigan, Blackpool, Cleethorpes.
A Wolverhampton, grâce à une programmation aux petits oignons, le DJ Farmer Carl Dene fit rayonner le Catacombs dont les portes fermaient pourtant à minuit. Le maître de cérémonie, qui possédait des disques ultra-rares, parvint à découvrir plusieurs hymnes à venir de la northern soul (« Tired of being lonely » des Sharpees, « From teacher to the Preacher de Barbara Acklin et Gene Chandler ou "I'll do anything "de Doris Troy).
[Wikimedia Commons]
Installé en périphérie de Stoke-on-Trent, dans la petite ville de Tunstall, le Torch transforma la northern soul en idolâtrie au cours de son unique année d'existence (du début 1972 à sa fermeture en mars 1973). Vu de l'extérieur, cet ancien cinéma reconverti ne ressemblait à rien, mais une fois sur la piste de danse on se serait cru dans un sauna. L'ambiance y était exceptionnelle si l'on en croit le DJ Ian Dewhirst: « C'était comme un rêve. Comme si, soudain, vous vous sentiez enfin chez vous. Sans parler de cette merveilleuse sensation de camaraderie. Tout le reste : les fans, les marginaux et les cinglés qui venaient d'un peu partout avaient l'air de former un petit milieu très soudé, une niche. »
Son confrère, le DJ Ian Levine se souvient de la venue au Torch de Major Lance, chanteur oublié: «il chantait avec le pire groupe de tous les temps ! C'était un groupe britannique qui n'avait aucune idée de ce qu'était la northern soul. C'était mon premier soir comme DJ là-bas et ça a été la nuit la plus électrisante de toute ma carrière. Le club était plein à craquer. Il y en a qui étaient suspendus aux poutres. Il devait faire cinquante degrés. On se tenait tellement chaud entassés les uns sur les autres, que la transpiration s'évaporait des corps sous l'effet de la condensation et nous dégoulinait dessus depuis le plafond.» (source A)



* Wigan Casino vs Blackpool Mecca.
L'âge d'or de la northern soul correspond à l'apogée de deux clubs rivaux. A Wigan, une ville où l'on filait autrefois le coton du Lancashire, se trouvait le Casino. A une heure de route de là,  au bord de la mer d'Irlande, le Mecca faisait la fierté de Blackpool. Leurs DJs respectifs  rivalisaient pour dénicher les disques les plus excitants. Les deux salles connurent un succès prodigieux. Venus de tout le pays, des centaines de soul boys et soul girls s'y livraient aux démons de la danse. Chaque club fournissait des badges à ses membres. Représentant un poing fermé ou un hibou, ils permettaient à leurs détenteurs d'identifier d'autres adeptes de la communauté northern.
Le Wigan casino, un club réservé aux véritables connoisseurs, comptait plus de 100 000 membres en 1976!  "L'énorme piste de danse en bois d'érable rebondissait comme si elle était animée d'une vie propre. (...) Sous l'effet de la condensation qui retombait sur les danseurs, la pièce s'enrhumait et s'assombrissait. C'était comme regarder à travers une moustiquaire." (source A)


By Simon Mallett [Wikimedia Commons]
A la fermeture du Torch, le Mecca s'imposa comme l'autre cœur battant de la "soul perdue" et le plus sérieux rival du Casino. Situé à Blackpool, la station balnéaire des prolos du Nord, le Mecca était installé à l'étage d'un gigantesque club, dans une petite salle baptisée  Highland Room. Les DJs Les Cockwell, Ian Levine et Colin Curtis y proposaient une playlist toujours plus pointue. Fils à papa, le second multipliait les voyages aux Etats-Unis pour y dénicher des disques rares (« Ourlove is in the Pocket » de J.J. Barnes, « Seven Day lover » de James Fountain). Le Mecca fermait ses portes à 2h du matin, soit peu de temps après que le Wigan ouvre les siennes. Aussi, beaucoup de soul fans fréquentaient régulièrement les deux clubs, sans se soucier de l'écart entre les playlists. Quand le Mecca fermait, les danseurs se dirigeaient vers le Wigan pour s'y amuser le restant de la nuit car, même sans alcool, l'ambiance y était électrique.
 
La rivalité persistante entre ces deux cathédrales de la soul finit par tourner au conflit ouvert. Plusieurs facteurs contribuèrent à jeter de l'huile sur le feu. Pour tenir toute la nuit, les danseurs du Casino ingurgitaient toujours plus d'amphétamines ce qui accentuait l'excitation générale. "Il y avait [aussi] le fait que la piste de danse du Wigan était bien plus grande. « Sur cette piste de danse gigantesque, si le tempo n'envoyait pas tout de suite, le disque ne fonctionnait pas », note Kev Roberts. Au Wigan, ce sont les besoins des danseurs et leurs drogues qui déterminaient le cap à tenir." [source A]
Alors que le mouvement connaissait une crise d'identité, les deux clubs se disputèrent la direction à prendre. Les DJs du Wigan sélectionnaient exclusivement des titres répondant aux canons esthétiques du genre, se gardant bien de proposer autre chose que ces stompers frénétiques de la soul de Detroit. Au contraire, Ian Levine cherchait à partager ses goûts musicaux éclectiques. Il glissait donc dans sa playlist quelques morceaux disco ou jazz-funk entre deux classiques northern soul, à la satisfaction des danseurs du Mecca. Ces derniers raillaient le conservatisme des membres du Casino dont le culte de l'ancienneté et de l'anonymat confinait selon eux au snobisme. Les "traditionalistes" considéraient au contraire Curtis et Levine comme des hérétiques et des parias parce qu'ils jouaient des disques de hustle ou de Philly disco ("I love music" des O'Jays, "Heaven must bemissing an angel" de Tavares, "Younghearts run free" par Candi Staton).  
A l'occasion d'un événement organisé en journée au Ritz de Manchester, les publics des deux clubs furent réunis. Les fans du Casino prirent violemment à parti Ian Levine: « Va te faire foutre ! Dégage ! Passe des stompers » Fataliste, le DJ du Mecca ne pouvait que constater: « C'étaient comme deux clubs de supporters : Manchester City et Manchester United. Ça ne fonctionnait pas".

Cleethorpes. [Bryan Ledgard CC BY 2.0]
* Les aventuriers du vinyle oublié. 
Lorsque la scène northern Soul fut à son apogée, DJs et collectionneurs  partirent en quête de titres obscurs, de  chefs-d’œuvre négligés. Cette quête nécessitait un long apprentissage. Il fallait étudier le nom des chansons les plus prisées et apprendre la longue histoire qui précédait chaque disque : qui l'avait fait, pourquoi il avait été négligé, comment il avait été découvert , qui l'avait joué le premier...
Pour dégoter ces pépites oubliées, il fallait de la chance certes, mais surtout beaucoup d'abnégation, de la patience et, si possible, des moyens tant le champ d'investigation était immense. En quête de précieuses galettes, les diggers écumaient les bacs d'invendus des disquaires de Londres ou des Midlands. Comme certains disques n'étaient jamais sortis ailleurs qu'aux États-Unis, il fallait parfois se rendre sur place pour les y dénicher, dans les boutiques d'occasion ou les entrepôts désaffectés. 
Pour les DJs, le jeu en valait la chandelle tant la possession d'un disque rare pouvait constituer un avantage décisif sur la concurrence. (2)

L'ère northern soul introduisit de profondes transformations dans la culture club. Pour rester crédible, le DJ dût se transformer en chercheur musical, sa mission relevant désormais autant de l'archéologie que du passage de disques. Monomaniaque du groove oublié, il devint un véritable chercheur musical dont la sélection recevait où pas l'approbation des danseurs. En dénichant le bon son, la cote du DJ pouvait s'envoler du jour au lendemain car les clubbeurs n'hésitaient pas à faire des centaines de km simplement pour écouter CE disque particulier, inaccessible. « Trouver un disque inconnu, c'est comme voir un bébé se transformer en adulte responsable. Vous l'écoutez à la maison et vous vous demandez si cela va marcher. Et puis vous constatez que vous aviez vu juste. Tout d'un coup, c'est un tube. Vous voyez la valeur du disque s'envoler alors qu'elle partait de zéro. C'est presque comme la Bourse», constate Ian Dewhist, un DJ majeur de la northern soul. [source A]
Inévitablement, la compétition crût entre DJs. La pratique du camouflage importée de Jamaïque permettait parfois de préserver quelque temps l'exclusivité d'un titre (son cover up). Il suffisait pour cela de recouvrir le macaron central du vinyle et de lui donner un faux nom. Fatalement, la pratique du bootlegging se développa lorsque les DJs se firent graver des copies en acétates des disques les plus rares (Elidiscs).

* Sur la piste.
 Sur le dancefloor, il fallait être crédible, voir et être vu, donc soigner sa mise. Au départ, simple décalque du style mod, les danseurs arboraient jean shrink to fit, blazer, chaussures Derbys et chemise boutonnée. Avec l'affirmation d'une véritable scène northern soul au cours des seventies, le look se modifia pour faciliter les mouvements amples des danseurs.
Désormais, "les danseurs étaient habillés de la tête au pied à la mode soul : des pantalons plissés à taille haute avec de larges jambes à poches connues sous le nom de « Brummie Bags », des chemises de bowling, des débardeurs ou des polos Ben Sherman, des chaussettes blanches, des chaussures à semelles plates en cuir et un sac de sport Adidas ou Gola contenant le nécessaire pour la nuit : du talc pour saupoudrer la piste de danse, des fringues de rechange, quelques 45 tours à échanger et, bien sûr, de la came." Les vêtements devaient être légers et les cheveux courts pour ne pas trop souffrir de la transpiration. Avant tout, la tenue devait être pratique pour danser.
Sur la piste, il fallait tournoyer sur soi, sauter en levant la jambe, se recevoir en grand écart au sol avant de se relever. La posture devait être propre, le regard fixe. Parmi les principales figures de danse "northern soul", on peut citer le backdrop. Le danseur se reçoit en arrière sur une ou deux mains, avant de remonter rapidement, mais toujours en rythme. The spin consiste à tournoyer les mains en l'air  ou près du corps, lentement ou rapidement, mais toujours gracieusement. Lorsqu'il est bien réalisé, le kick, le fameux lancer de jambes, est très spectaculaire. Il s'agit de garder l'équilibre; si on trébuche, il faut tout de suite enchaîner sur un autre mouvement sinon c'est la honte. Enfin, le shuffle consiste à bouger ses pieds par petits pas en avant et en arrière tout en avançant et reculant le corps.


 
* Une société secrète souterraine.
Le succès remporté par la northern soul peut surprendre si l'on considère que le genre repose sur de vieux titres passés totalement inaperçus lors de leur sortie. Le courant parvint pourtant à durer grâce à l'enthousiasme des collectionneurs et DJs, en quête perpétuel de titres oubliés.
Le courant reposait sur la fidélité d'une armée de danseurs acharnés, de passionnés pour lesquels entretenir la ferveur soul relevait d'un code d'honneur. Ces nuits de folie constituaient un fabuleux échappatoire aux dures conditions d'existence. Comme le note Barry Doyle dans un essai consacré à la northern soul: « C’est une culture de la consolation, un moyen d’échapper à la réalité du travail, de la maison, de la famille ». Il n'y avait donc pas de dimension politique en tant que tel dans le phénomène, juste la fierté d'appartenir à une communauté soudée autour de l'amour d'une musique.
Pour les non-initiés, la northern soul relevait de l'ésotérisme. Comme le note avec justesse, Brewter et Broughton:"la northern soul est un exemple fascinant de culture jeune (...) sur laquelle l'industrie du disque n'a jamais eu la mainmise parce que l'industrie du disque ne l'a jamais comprise." Mike Pickering, futur DJ de l'Haçienda, surenchérit: "La northern soul, c'était quelque chose de spécial. Il n'y avait pas de médias pour tout relayer instantanément. J'avais l'impression de faire partie d'une société secrète. Un jour, j'avais pris le train de Stockport à Manchester pour le week-end et j'ai vu des gamins en blazer. Ils portaient les premiers badges northern soul, ceux avec le poing fermé. Je me suis dit:'Ceux-là vont à Wigan ou à Blackpool.' C'était vraiment underground". [cf: John Robb p38]
Antidote aux sirènes mainstream et commerciales, le courant préserva farouchement son indépendance et donc sa pureté car il reposait avant tout sur les clubs, non sur les classements de vente de disques ou les nouveautés. Plus le titre paraissait vieux et rare, plus il séduisait.

* Déclin et héritage.
En dépit des efforts acharnés des collectionneurs et DJs, la scène northern soul commença néanmoins à manquer de "nouveaux" morceaux. « (...) Au bout d'un moment, les chances de découvrir un vieux chef-d’œuvre ont diminué : ils avaient tous été exhumés», résume Dave Godin. Le trafic de drogue, la pression immobilière précipitèrent également la fermeture des clubs et donc l'assèchement du courant. Pourtant, parmi les danseurs, l'enthousiasme restait intact. Ainsi, le 20 septembre 1981, lors de la dernière soirée du Wigan Casino, alors que le  DJ avait joué les "three before eight" - les trois titres de conclusion  qui marquaient la fin du show - les danseurs refusèrent de partir. 

La grande période northern soul s'acheva au tout début des années 1980, non sans laisser dans son sillage un héritage fécond. Par ses pratiques, elle marqua les prémisses de la culture club et du digging, cette quête du rare groove menée par des collectionneurs en quête de disques jamais réédités. Grâce au mouvement, les clubs commencèrent à concurrencer la radio dans leur capacité à engendrer des tubes. (3)
La northern soul servit aussi de matrice à la hi puis nu-energy et même à la house dont quelques uns des premiers DJs débutèrent dans le circuit northern.
Musicalement, l'influence du courant perdure. Des artistes aussi différents que Paul Weller, Dexy's Midnight Runners, Ocean Coulour Scene, St Etienne, Belle and Sebastian, Fatboy Slim (4), Plan B ou Duffy ont revendiqué ou s'inscrivent toujours dans cette tradition.
Si aujourd'hui, la northern soul est surtout une affaire de nostalgie, les danseurs (plus très jeunes il est vrai) n'en continuent pas moins à jeter du talc sur les pistes de danse pour les rendre glissantes ou à s'affronter lors de concours. Fanatiques du rare groove, ils entretiennent avec passion et ferveur le culte d'une musique qui sut s'imposer comme une partie de l'âme de la jeunesse ouvrière du nord de l'Angleterre. 

"Keep the faith"
Notes:
1. Les danseurs se procuraient les amphétamines auprès des dealers du club ou dans les pharmacies locales.  
2. "Do I love you indeed I do", morceau très rare de Frank Wilson devint un classique absolu de la northern soul et l'un des disques les plus recherchés par les collectionneurs.
3. des titres tels que « Just a little misunderstanding » des Contours en 1970, « I'm gonna run from you » de Tami Lynn ou encore « Hey girl don't brother me » des Tams en 1971
4. Pour son énorme tube « Rockafeller Skank », ce dernier n'avait-il pas samplé l'instrumental « sliced tomatoes » des Just Brothers?

Sources:
Source A: Bill Brewster et Frank Broughton"Last night a DJ saved my life", Castor astral, 2017. Chaudement recommandé, ce livre est aussi passionnant qu'instructif.
Source B:  John Robb:"Manchester music city 1976-1998", Rivages/Rouge, 2012. 
Quelques extraits d'entretiens intéressants sur le Twisted Wheel et leur DJ vedette: Roger Eagle.
Source C: François Thomazeau: "Mods, la révolte par l'élégance", Castor Astral, 2011.
Source D: "Northern soul: l'âme noire du Nord industriel". Un billet à lire sur le site Grey Britain. 
Source E: L'émission Audioguide sur la RTS consacra une émission à la  Northern soul en 2015.

Pour écouter des morceaux de northern soul:
- Un coffret particulièrement complet: Odyssey, a northern soul time Capsule
- Sans casser sa tirelire, il existe aussi beaucoup de ressources sur la toile comme la malle au trésor de Funky 16 Corners ou encore le Northern soul Top 500 sur Youtube.

Liens:
- Timeline: "The kids of Northern Soul brought the swelling energy of American music to working-class Britain"
* D'autres billets consacrés à la soul music et son histoire dans l'histgeobox:
- "A Muscle Shoals, seul le groove comptait."
- Naissance et essor du label STAX à Memphis.
- Motown, l'usine à tubes de Detroit.