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mercredi 27 septembre 2017

Chansons anarchistes 1/4: "La Ravachole"

L'anarchisme est une théorie politique qui réclame l'abolition définitive de toute forme d'autorité, laquelle ne vise pour les libertaires qu'à assurer la puissance de quelques privilégiés. Au cours du dernier tiers du XIXème siècle, les épouvantables conditions d'existence du monde ouvrier nourrissent le succès de l'anarchisme. Instabilité économique, épuisement physique et chômage sont alors le lot quotidien du prolétariat. Cette situation intolérable conduit les partisans de l'anarchisme à imaginer un monde différent, plus juste; un monde organisé sans autorité politique (l'Etat), économique (le capital), ou morale (la religion). Pour les libertaires, l'anarchie n'est pas désordre puisqu'elle propose d'organiser la société différemment.
Les deux premiers grands théoriciens de l'anarchisme sont Pierre-Joseph Proudhon et Mikhaïl Bakounine. Le premier défend avec ténacité les concepts de mutuellisme et d'autogestion, basés sur une réciprocité désintéressée et la solidarité. Il défend également le fédéralisme, un mode d'organisation sociale qui a pour but d'accroître l'entraide entre des individus et des groupes d'individus tout en préservant leur autonomie, sans passer par un pouvoir étatique. Pour Bakounine, les moyens de production (terre, instruments de travail) doivent devenir propriété collective de la société, laquelle doit s'organiser sur la base d'un accord librement consenti par tous et non sous les ordres d'une puissance supérieure. En cela, il s'oppose aux théories de Marx. Alors que les idées anarchistes apparaissent dans les statuts de la Ière Internationale (Association internationale des travailleurs) en 1864, la rupture avec les socialistes intervient en 1872, lors du congrès de La Haye, tandis que les objectifs et les méthodes de l'anarchie sont précisées cette même année au congrès de saint-Imier, dans le Jura suisse, un des principaux foyers de l'anarchie. 

Légende : « Ceux qui vivent de la mine. Ceux qui en crèvent. » By Unknown - Le Père Peinard, in Le Péril anarchiste, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=15558769
Plusieurs médias contribuent alors à la diffusion des idées anarchistes. Ainsi, une presse dynamique se développe, apportant une cohésion à la cause en tenant les compagnons informés des débats sur la théorie et la tactique. En 1892, on ne compte pas moins de 16 journaux anarchistes publiés en France.
- La Révolte de Jean Grave a un contenu intellectuel et relativement modéré.
- Hebdomadaire intellectuel, littéraire et artistique, l'en-dehors de Zo d'Axa cherche à convertir par l'ironie et le sarcasme.
- Le Père Peinard d’Émile Pouget tire son nom d'un cordonnier imaginaire au franc parler irrésistible. Grossier et antireligieux, Pouget utilise l'argot familier du petit peuple pour fustiger les "cléricochons" (prêtres), "les troubades" (soldats), "la républicanaille" (républicains) et les "bouffe-galette" (députés).
Les groupes anarchistes pullulent dans les quartiers populaires parisiens tels que Montmartre. Ils y partagent la butte avec les peintres, les écrivains, les artistes d'avant-garde dont certains partagent les idées libertaires (Paul Signac, Henri Toulouse-Lautrec, Camille Pissarro pour les seuls peintres).
Pour un grand nombre de militants, l'éducation du peuple reste l'enjeu capital pour parvenir à l'instauration d'une société anarchiste. Des écoles libertaires pour les plus jeunes, des "universités populaires" pour les adultes voient alors le jour. Or, "parmi les outils propagandistes utilisés par les compagnons pour mener à bien cette œuvre d'éducation du peuple ou de l'esprit des individus, la chanson occupe une place de choix."


 * La chanson anarchiste pour "décrasser les boyaux de la tête".
Selon Gaetano Manfredonia, l'importance accordée à la propagande chansonnière est immense. Aux yeux des théoriciens de l'anarchisme, les chansons ont de grandes vertus. Accessibles, elles permettent d'atteindre aisément les couches les plus défavorisées de la population. Elisée Reclus, qui cherche à "atteindre les paysans" par la chanson, affirme: "Ils aiment la chanson, ils la comprennent, ils s'en pénètrent... et se fichent des brochures didactiques." Il s'agit en outre d'un moyen d'expression dont le mode de production est en prise directe avec les aspirations populaires. Au cours des années 1880 et 1890 en effet, les auteurs de ces chansons sont souvent de simples militants qui s'adonnent à la composition sans pour autant en tirer un profit matériel quelconque. Ces très nombreuses chansons  accompagnent la plupart des manifestations publiques et privées des compagnons. 

La chanson telle que la conçoivent les libertaires vise à former les esprits, à "décrasser les boyaux de la tête" comme l'exprime Le Père Peinard. Ces productions constituent autant de prétextes pour vulgariser les rudiments de la doctrine ou des idéaux libertaires. Les grandes vertus éducatives attribuées à la chanson expliquent la place de choix que lui réserve les anarchistes dans leurs tentatives d'éducations libertaires. (1)

Aux yeux de nombreux anarchistes, la chanson est avant tout un art engagé et partisan. Pour le syndicaliste révolutionnaire Fernand Pelloutier, une chanson ne saurait être envisagée comme une production neutre ou purement individuelle. La chanson doit s'inscrire dans un but de propagande.  "Poètes et musiciens, lancez les strophes vibrantes qui éveilleront dans l'âme des humbles l'impatience de leur servage, et, aux heures trop fréquentes du découragement, renouvelleront l'ardeur des forts." Contre la société bourgeoise, Pelloutier exhorte les chansonniers libertaires à mener un véritable combat culturel afin d'éradiquer les chansons chauvines ou licencieuses, mais aussi le music hall et les "café-concert". (2)
Les chansons permettent encore de désigner les adversaires, de dénoncer "les maux provoqués par le capital, le militarisme, la politique et la religion pour exhorter tous les exploités à la révolte.
Enfin, le répertoire des chansons anarchistes s'étoffe et se diversifie au fil des événements, en particulier au cours de la vague d'attentats perpétrés en France de 1892 à 1894.
 
* La propagande par le fait.
La terrible répression de la Commune, en mai 1871, a décapité pour une décennie le mouvement anarchiste. Ceux qui échappent à l'exécution ou au bagne, optent pour l'exil, en Suisse notamment. L'intensité et la cruauté de la répression menée par le pouvoir "bourgeois" radicalisent les positions des jeunes libertaires dont certains renoncent à l'action collective, ainsi qu'à la propagande orale et écrite, jugées inefficaces. Certains optent pour la mise en œuvre d'actions violentes, envisagées comme des moyens de propagande plus "efficaces". Il convient désormais de "frapper par la terreur l'imagination des foules". On parle de "propagande par le fait". Dans un article paru en 1880 dans Le Révolté, Pierre Kropotkine considère que "notre action doit être la révolte permanente par la parole, par l'écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite ( ... ) Tout est bon pour nous qui n'est pas la légalité.
Pour certains, le passage à l'acte contribue à la sanctification, élève au rang de martyre. C'est le cas de du nihiliste russe Sergueï Netchaïev dont l'organisation terroriste La Volonté du peuple organise des assassinats de responsables politiques. 

Le Capital et le Travail, caricature anarchiste extraite du Père Peinard, et citée dans Le Péril anarchiste (Félix Dubois). See page for author [Public domain], via Wikimedia Commons
 
Le congrès international du 14 juillet 1881, réuni à Londres, reconnaît officiellement cette nouvelle stratégie. " En sortant du terrain légal, sur lequel on est généralement resté jusqu'aujourd'hui, pour porter notre action sur le terrain de l'illégalité qui est la seule voie menant à la Révolution, - il est nécessaire d'avoir recours à des moyens qui soient en conformité avec ce but. [...] Les sciences techniques et chimiques ayant déjà rendu des services à la cause révolutionnaire et étant appelées à en rendre encore de plus grands à l'avenir, le Congrès recommande aux organisations et individus faisant partie de l'Association Internationale des Travailleurs, de donner un grand poids à l'étude et aux applications de ces sciences comme moyen de défense et d'attaque.
Les principaux théoriciens et la majorité des militants anarchistes n'approuvent pourtant guère cette violence. Pour Jean Grave, Sébastien Faure ou Émile Pouget, c'est l'éducation des masses, la propagande pacifique et la pédagogie qui doivent assurer le triomphe des idées libertaires. (3)
 



* Dynamite.
La propagande par le fait s'inscrit dans le contexte de la seconde révolution industrielle.  L'invention d'explosifs permet désormais de commettre facilement des attentats meurtriers. C'est particulièrement le cas de la dynamite dont le chimiste Alfred Nobel dépose le brevet en 1867. Le nouveau produit trouve immédiatement un marché dans l'armée, les mines, la construction, l'industrie en général. Le potentiel destructeur de la dynamite n'échappe pas aux anarchistes dont certains se font les apôtres à l'instar du relieur allemand Johann Most. A partir des années 1880, la plupart des journaux anarchistes consacrent d'ailleurs des rubriques spéciales aux techniques de fabrication d'explosifs (dans Le Révoltéla RévolteL'en-dehorsLe Père Peinard). 
Plusieurs chansons anarchistes composées à l'époque vantent également les mérites des bombes en général et de la dynamite en particulier ("Dame Dynamite", la "polka dynamite"). En 1893, le compagnon Martenot envoie La Dynamite, une chanson explosive au journal L'Insurgé qui n'ose la publier...

Il est un produit merveilleux / expérimenté par la science. / Et qui pour nous les miséreux / fera naître l'indépendance. / Tant mieux s'il éclate parfois / en faisant beaucoup de victimes. / Chez nos ennemis les bourgeois / cela nous venge de leurs crimes. 
Placer une marmite / bourrée de dynamite. / Quelque soit la maison / en faisant explosion / la nouvelle ira vite. / Pour inspirer la terreur, / il n'y a rien de meilleur / que la dynamite.

Défendue par des intellectuels tels que Kropotkine, Louise Michel ou Paul Brousse, la propagande par le fait convainc également de jeunes déclassés venus de milieux très défavorisés. (4)

 * "Salut à toi le Ravachol.
Ravachol, de son vrai nom Francis Claudius Koenigstein, est très tôt confronté à la misère. Ouvrier teinturier dans la région stéphanoise, il doit subvenir avec son maigre salaire aux besoins de sa famille. Révolté par les injustices sociales, il est renvoyé pour fait de grève à plusieurs reprises. Ses idées subversives le conduisent naturellement vers l'anarchie dont il devient un militant convaincu. Cet engagement se double toutefois d'actions criminelles sans lien avec l'anarchie. La police est sur ses traces ce qui l'oblige à se cacher et se déplacer constamment. A Barcelone, il apprend à fabriquer des bombes. De retour à Paris, il entend faire parler la poudre au nom de la cause anarchiste, en s'en prenant aux symboles de la répression de l’État qui bat alors son plein.
Échauffourées de Clichy (1891). Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1077065
Le 1er mai 1891, 9 manifestants sont abattus par la troupe à Fourmies, une ville lainière du Nord de la France. Le même jour, à Clichy, trois ouvriers anarchistes accusés abusivement d'avoir tiré sur la police sont arrêtés et malmenés. En août, ils passent au jugement sous l'accusation de violence sur "des agents de la force publique". Deux des trois hommes subissent de lourdes condamnations (3 et 5 ans de prison). 
Ces deux évènements mobilisent dans les milieux anarchistes. ils scandalisent Ravachol  qui entreprend dès lors de venger les "martyrs" de Clichy. Aidé d'un complice, le 11 mars 1892, il place une charge explosive au 136 boulevard saint-Germain, dans l'immeuble du juge Benoît, qui a présidé le procès des trois de Clichy.  Le 27 mars, il fait subir le même sort à celui du procureur général Bulot, qui avait requis la peine de morts. Peu de temps après, dans un restaurant appelé Le Véry, il se confie au serveur Lhérot qu'il pense acquis à la cause anarchiste. Dénoncé, Ravachol est finalement arrêté. Juste avant l'ouverture de son procès, le 25 avril 1892, une bombe fait sauter Le Véry. L'explosion tue deux hommes dont le patron, monsieur Véry. Pour le Père Peinard, c'est l'heure de la "Véryfication"... 
Lors des débats, le procureur Bulot lance à l'accusé: "Vous n'êtes qu'un chevalier de la dynamite", ce que Ravachol prend pour un compliment. Condamné aux travaux forcés pour ses attentats, il écope à l'issue d'un autre procès de la peine capitale pour deux assassinats commis auparavant. 

 
 

Le 11 juillet 1892, Ravachol est exécuté. Avant de perdre la tête, il crie "Vive la Ré...", mais le couperet l'empêche de terminer. Quelques minutes auparavant, sur le chemin de la guillotine, Ravachol avait entonné la chanson de père Duchesne (également appelée L'bon Dieu dans la merde). (5) Clairement blasphématoire ("nom de Dieu" est répété 37 fois), violente, la chanson dénonce pêle-mêle les illusions de la religion, l'exploitation de la misère, les profiteurs et les institutions en général. Quant aux ennemis de la classe ouvrière, ils doivent être châtiés sans mollesse: "Si tu veux être heureux Nom de Dieu / pends ton propriétaire... / coupe les curés en deux Nom de Dieu". 

Ravachol symbolique, caricature anarchiste extraite du Père Peinard, et citée dans Le Péril anarchiste (Félix Dubois). [By Charles Maurin (Le Père Peinard, in Le Péril anarchiste) [Public domain], via Wikimedia Commons]
La mort de Ravachol l'élève au rang de martyr. Dans son Éloge à Ravachol, Paul Adam prévient: "Le meurtre de Ravachol ouvrira une ère nouvelle." Pour le critique anarchiste, Ravachol est un "rédempteur" dont le sacrifice et les souffrances rappellent ceux de Jésus-Christ. Une gravure sur bois de Charles Maurin (voir ci-dessus) le présente "comme un martyr, son visage défait et héroïque pris dans la lunette de la guillotine." [John Merriman p89]

A son tour, Koenigstein inspire des chansons, notamment la Ravachole, dont les paroles sont écrites par Sébastien Faure.  Publiée pour la première fois dans L'Almanach du Père Peinard (1894), elle se chante sur l'air de la Carmagnole et du ça ira. " Dansons la Ravachole, / Vive le son, vive le son, / Dansons la Ravachole, / Vive le son / D’l’explosion ! / Ah, ça ira, ça ira, ça ira, / Tous les bourgeois goût’ront d’la bombe, / Ah, ça ira, ça ira, ça ira, / Tous les bourgeois on les saut’ra.. / On les saut’ra !"



La couverture médiatique abondante de l'événement popularise la "propagande par le fait", tout en terrifiant. "C'est alors qu'émerge  l'image de l'anarchiste vêtu de sombre, insaisissable, tapi dans l'ombre, une bombe sous le manteau (...)." (Merriman p89) Les attentats spectaculaires de Ravachol provoquent une véritable psychose. La succession des explosions ou agressions attribuées aux anarchistes laisse imaginer un vaste complot organisé. Aussi, une intense répression s'abat sur les anarchistes, qu'ils soient ou non adeptes de la propagande par le fait. Les autorités s'emploient dès lors à infiltrer les milieux libertaires à l'aide d'agents secrets et d'informateurs rétribués. La police multiplie les perquisitions et arrestations, expulse les étrangers soupçonnés d'anarchisme, tout en incitant les employeurs à licencier les ouvriers suspects. La "psychose de la dynamite" semble justifier la violation des droits individuels.
Arrestation de Ravachol à la une du Petit Journal - Bibliothèque nationale de France, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=15760071
 L'accusé avait prévenu ses juges de Montbrison : "J'ai fait le sacrifice de ma personne. Si je lutte encore, c'est pour l'idée anarchiste. Que je sois condamné m'importe peu. Je sais que je serai vengé." Sa prédiction se vérifie très vite. L'affaire Ravachol inaugure le cycle sanglant des attentats et de la répression qui s'abattent sur la France pour deux longues années.
  

                                                     La suite ici

Notes:
1. Au sein de La Ruche, le théoricien de l'anarchisme Sébastien Faure dirige la chorale.

Passionné de musique et de chant, il est l'auteur et interprète de plusieurs compositions très appréciées des libertaires.  
2. Les libertaires  luttent contrent l'annexion progressive de la chanson politique et sociale par la sphère marchande. Après 1900, les chansonniers professionnels "engagés" supplantent les militants-compositeurs amateurs. Ce faisant, la chanson anarchiste cesse "d'être une chanson écrite par des militants pour des militants pour devenir une chanson écrite par des professionnels pour des militants, réduits au rand de public payant." (cf Gaetano Manfredonia)
3. En octobre 1879, au Congrès de la Chaux-de-Fonds, la question du futur mode d'action des anarchistes divise et donne lieu à d'âpres discussions.  Certains envisagent le recours à la violence, tandis que les autres affirment la nécessité de se rapprocher des syndicats ouvriers. 4. Exemples: Livré à lui-même dès sa plus tendre enfance, Ravachol exerce de nombreux petits métiers pour subvenir aux besoins de sa famille. Petit délinquant, il reçoit bientôt une formation auprès d'intellectuels libertaires dans un centre d'études sociales. 
La lecture des ouvrages des penseurs libertaires et des journaux anarchistes jouent un rôle comparable pour Jules Bonnot.

5. Organe de presse des hébertistes sous la Révolution française, le journal du Père Duchesne est ressuscité pendant la Révolution de 1848 ou lors de la Commune de Paris.

 * Sources: 
- John Merriman: " Dynamite Club. L’invention du terrorisme à Paris", Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Lyasse, Tallandier, 255 pp.
- Jean Maitron: "Ravachol et les anarchistes", Gallimard, Folio histoire, 1992.
- Jean Garrigues: "Anars: la décennie terroriste", in Les collections de l'Histoire n°27: les grandes batailles de la gauche.

- Gaetano Manfredonia, « La chanson anarchiste dans la France de la belle époque.Éduquer pour révolter », Revue Française d'Histoire des Idées Politiques 2007/2 (n°26), p. 101-121.
- Concordance des temps: "La Troisième République et la violence anarchiste: libertés ou sécurité?", avec Jean Garrigues. [podcast]

  * Liens: 
- "Les enragés de la dynamite."
- Rebellyon.info: "1892: exécution de Ravachol à Montbrison" / "24 juin 1894 à Lyon: Caserio poignarde Sadi Carnot"
- Deux disques essentiels: "chansons anarchistes" par les Quatre barbus et "pour en finir avec le travail" sur le site vrérévolution.



jeudi 18 mai 2017

325. Johnny Cash: "Ned Kelly" (1971)

Figure mythique de l'histoire australienne, Ned Kelly est le plus célèbre des bushranger. Au début du XIX ème siècle, ces hors-la-loi détroussaient les voyageurs en quête de butin; une fois leur larcin commis, ils tâchaient de disparaître dans le bush et d'y survivre. A partir du milieu du siècle, une fois des gisements d'or découverts, les bandits de brousse s'attaquent en priorité aux diligences et aux banques. Ned Kelly, le plus célèbre d'entre eux, parvint à s'attirer les faveurs du petit peuple, au point de devenir le héros australien le plus mis en scène. 

Photographie de Ned Kelly prise la veille de son exécution, le 10 novembre 1880.
[By Charles Nettleton [Public domain], via Wikimedia Commons]



Dans l'Australie du milieu du XIXème siècle, quelques très grands propriétaires terriens contrôlent d'immenses domaines sur lesquels s'épuisent de modestes familles de fermiers. Pour imposer leur système d'exploitation foncière, les latifundiaires s'appuient sur les forces de l'ordre dont les agents multiplient les exactions à l'encontre des paysans récalcitrants
John Kelly - le père de Ned - l'apprit à ses dépens. Comme près de 50 000 autres Irlandais bannis à l'autre bout du monde, il fut déporté et emprisonné en Tasmanie pour le vol de deux cochons en 1841. Libéré après 7 ans de bagne, il est employé dans la colonie du Victoria sur la ferme d'un immigrant irlandais dont il épouse bientôt la fille. De cette union naîtront 8 enfants dont Edward Kelly, dit Ned, en 1854 ou 1855.
A plusieurs reprises, la famille Kelly se voit reprocher des vols de bétail ou de chevaux. Une querelle de voisinage à propos de l'appartenance d'un veau entraîne même une nouvelle condamnation pour le père de famille. John Kelly doit s'acquitter de 25 livres d'amende ou purger une peine de 6 mois de travaux forcés. Sans le sou, il décède au bagne peu après. L'évènement marque fortement son fils Ned, alors âgé de 11 ans.

Le harcèlement policier dont la famille Kelly est l'objet alimente la colère du garçon.  (1) A 14 ans, Ned est inculpé d'agression et vol à l'encontre d'un travailleur chinois. Emprisonné 10 jours, il sera finalement disculpé. Mais la police le considère désormais comme un bushranger à surveiller de très près. En 1871, il écope de trois ans de prison pour le recel d'un cheval volé. 
Son destin bascule véritablement le 15 avril 1878, lorsqu'un policier affirme avoir été agressé par Ned, son frère Dan, et deux de leurs amis. L'accusation portée par le dénommé Alexander Fitzpatrick apparaît très suspecte, mais, compte tenu de leurs antécédents judiciaires, et convaincus de ne pouvoir faire valoir leur point de vue, les deux frères se cachent et tentent d'échapper aux policiers lancés à leurs trousses. (2) Rattrapés à Stringybark Creek, les deux hors-la-loi abattent trois policiers. La tuerie fait de Ned Kelly l'ennemi public numéro un. Par le Felons Apprehension Act, le Parlement de Victoria autorise quiconque à éliminer les deux bandits de grand chemin. 
N'ayant plus rien à perdre, le gang des Kelly multiplie les attaques de banques avec prise d'otages. Les bandits dérobent pour leur compte personnel et incendient au passage les papiers des prêts hypothécaires contractés par les fermiers auprès des établissements bancaires. Cette dernière action contribue à la popularité de Ned Kelly, considéré désormais par ses admirateurs comme un protecteur des pauvres face aux puissants. Entre deux attaques, le bushranger rédige sa version des faits dans sa lettre de Jerilderie. L'outlaw y accuse le gouverneur de Victoria de harcèlement à l'encontre de sa famille et des colons irlandais en général. Il y écrit notamment: "Je suis le fils d'une veuve mis hors la loi et mes ordres doivent être obéis."
De plus en plus inquiètes et face à ce qu'elles considèrent comme une fuite en avant, les autorités proposent 8000 £ pour capturer le fauteur de trouble et sa bande.

By Australian News and Information Bureau [Public domain], via Wikimedia Commons]


Le 27 juin 1880, le gang s'installe dans une auberge de Glenrowan dans laquelle il séquestre pas moins de 70 personnes. La bourgade se trouve sur une ligne de chemin de fer. Informés du passage d'un train transportant un détachement de police, les bandits sabotent les rails. Le déraillement échoue car un des otages libérés (l'instituteur Tom Curnow) est parvenu à prévenir les autorités. La police encercle le repère du gang Kelly. Tous les ravisseurs sont tués à l'exception de Ned Kelly. Protégé par une incroyable armure fabriquée à partir de socs de charrues de près de 44 kg, ce dernier est néanmoins touché aux jambes, neutralisé, arrêté, puis emprisonné. Jugé, le bandit est reconnu coupable et condamné à mort. En dépit des pétitions (32 000 signatures recueillies) réclamant sa grâce, Ned Kelly est pendu le 11 novembre 1880. "Ainsi va la vie."Telles sont les dernières paroles que la légende lui prête.

La culture populaire de la jeune nation s'empare aussitôt du personnage. L'épopée du bushranger, la succession de ses aventures et son cran fascinent. Meurtrier sans foi ni loi pour certains, il est considéré par les autres comme un authentique héros populaire, incarnation de la résistance des plus pauvres aux injustices de la classe dirigeante britannique. Ses partisans ne voient pas en Kelly un assassin, mais un bandit au grand cœur qui s'attaque aux banques et brûle les traces des prêts hypothécaires contractés par les familles paysannes criblées de dettes.
Kelly doit aussi sa popularité à l'émergence des premiers médias de masse. Les journaux dépeignent avec complaisance l'épopée des bandits, tandis que les clichés du bushranger fascinent. L'un d'entre eux, pris la veille de son exécution contribue fortement à la légende.

La célèbre armure en fer est l'un des trésors de la bibliothèque nationale du Victoria.
[By Chensiyuan (Chensiyuan) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) or CC BY-SA 4.0-3.0-2.5-2.0-1.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0-3.0-2.5-2.0-1.0)], via Wikimedia Commons

L'image culturelle du bandit est un révélateur de nos sociétés contemporaines qui y projettent leurs représentations. Pour certains contemporains, Kelly porte en lui un idéal de justice (certes très contestable à l'examen des faits) et de liberté. Ned est un homme du bush, lieu mythique aux frontières changeantes, symbolique d'une Australianité à défendre. Enfin, "il incarne, à sa façon, un certain âge d'or de l'individualisme 'australien' face à l'autorité britannique." (cf: H. Meunier)
Dans son essai consacré au banditisme social, Eric Hobsbawm note: "Le mythe du bandit est également compréhensible dans les pays hautement urbanisés, mais qui possèdent encore quelques espaces vides, des « terres vierges » ou un « Ouest », qui leur rappellent un passé héroïque, parfois imaginaire, donnent à la nostalgie un champ sur lequel elle peut s’exercer concrètement, symbolisent la pureté perdue et représentent un territoire indien spirituel, vers lequel l’homme peut imaginer que, tel Ruck Finn, il « décampe » quand les contraintes de la civilisation deviennent trop lourdes. Là Ned Kelly, hors-la-loi et coureur des bois, continue d’errer, tel que l’a peint l’Australien Sidney Nolan, fantomatique, tragique, menaçant et fragile dans son armure bricolée, traversant sans arrêt la campagne australienne brûlée par le soleil, attendant la mort."

Ned Kelly est le héros australien le plus mis en scène, que ce soit au cinéma, au théâtre, dans la peinture, la littérature ou la chanson.
- En 1906, soit 26 ans seulement après sa mort, le bushranger s'impose comme le héros d'un des tous premiers longs métrages de l'histoire du cinéma: The story of the Kelly gang du réalisateur Charles Tait. En 1970, Mick Jagger incarne à son tour le personnage  dans un film de Tony Richardson. 
- Le peintre Sidney Nolan consacre également plusieurs toiles au bandit.
- En 2001, l'écrivain Peter Carey remporte l'adhésion de la critique avec La Véritable Histoire du clan Kelly. 

Ned Kelly sur un mur de Melbourne en 2005.
 [By No machine-readable author provided. Mostlyharmless assumed (based on copyright claims). [Public domain], via Wikimedia Commons]


Plusieurs rebondissements récents sont venus entretenir le souvenir de l'épopée de Ned Kelly
:
-  En 2009, les restes du bandit sont découverts dans une fosse commune et authentifiés grâce à une comparaison ADN avec un arrière-petit-neveu. Sa tombe reste toutefois anonyme afin d'éviter qu'elle ne devienne un lieu de pèlerinage.
- Le 9 octobre 2013, la bibliothèque de l’État de Victoria expose une lettre adressée à sa famille par un immigré écossais du nom de Donald Sutherland. Témoin de l'arrestation, le jeune homme dresse la description suivante du hors-la-loi: "Ned ne ressemble pas du tout à un meurtrier ou un bushranger. C'est un homme très robuste d'environ 27 ans, avec une barbe et des cheveux bruns, un visage et des yeux doux, la bouche étant le seul élément mauvais de son visage". Pour le jeune employé de banque,les membres du gang Kelly sont "des desperados qui m'ont causé tant de cauchemars et de nuits sans sommeil". "La police a eu l'impression qu'il était le Malin en voyant les balles glisser sur lui tels de simples grêlons." "Ils tiraient dans sa direction à dix yards (9 mètres) de distance dans la lumière sale du petit matin, sans le moindre effet", poursuit-il. Une fois touché, Kelly aurait lancé: "Je suis foutu, je suis foutu".  

La chanson que Johnny Cash consacre à Ned Kelly figure sur l'album Man in Black. Nous sommes en 1971, Cash est depuis la fin des années 1950 une grandes figures de la musique country, mais une figure atypique. Au cours de la décennie précédente, "l'homme en noir" a en effet consacré plusieurs morceaux et albums aux laissés pour compte. Ride this train (1960) fait la chronique de la traversée en train de l'Amérique par un vagabond; Blood, Sweat and Tears (1963) est un hommage à la classe ouvrière américaine; Bitter Tears traite de la condition des Indiens d'Amérique. Le choix de Kelly ne surprend donc pas.  
 




Notes:
1.  Sur les 18 charges portées contre les membres de la famille, la moitié seulement débouchent sur un verdict de culpabilité.
2. L'homme sera d'ailleurs exclu de la police peu après.

Je réclame la plus grande indulgence pour la tentative de traduction ci-dessous, qui ne demande qu'à être améliorée par les lecteurs bienveillants (avec une suggestion en commentaire).


Johnny Cash : « Ned Kelly » Johnny Cash : « Ned Kelly »
In Australia a bandit or an outlaw was called a bushranger
One of Australia's most infamous bushrangers was a man named Ned Kelly



*


Ned Kelly was a wild young bushranger
Out of Victoria he rode with his brother Dan
He loved his people and he loved his freedom
And he loved to ride the wide open land



*

Ned Kelly was a victim of the changes
That came when his land was a sprout and seed
And the wrongs he did were multiplied in legend
With young Australia growing like a weed






Ned Kelly took the blame
Ned Kelly won the fame
Ned Kelly brought the shame
And then Ned Kelly hanged


*
Well he hide out in the bush and in the forest
And he loved to hear the wind blow in the trees
While the men behind the badge were coming for him
Ned said « they'll never bring me to my knees »


*
But everything was changed and run in cycles
And Ned knew that his day was at an end
He made a suit of armour out of ploughshares
But Ned was brought down by the trooper's men


 *
Ned Kelly took the blame
Ned Kelly won the fame
Ned Kelly brought the shame
And then Ned Kelly hanged
En Australie, un bandit ou un hors-la-loi est appelé un bushranger
L'un des plus célèbres d'entre eux s'appelait Ned Kelly


*

Ned Kelly était un jeune bushranger farouche
Il arpenta le Victoria avec son frère Dan
Il aimait son peuple, sa liberté
et il aimait parcourir le vaste monde


*


Ned Kelly a été victime des changements
qui intervinrent quand sa terre était en germination ?
et les erreurs qu'il commit ont été transformées en légende
dans cette jeune Australie poussant comme
du chiendent


*
Ned Kelly a pris un blâme
Ned Kelly a gagné la célébrité
Ned Kelly s'est tapé la honte
et finalement Ned Kelly a été pendu

*
Hé bien, il se cachait dans la brousse et la forêt
et il aimait entendre le vent souffler dans les arbres
pendant que les hommes à l'insigne venaient le chercher
Ned déclara : « ils ne me mettront jamais à genoux »

*
Mais tout a changé et la roue tourne
Ned savait que ses jours lui étaient comptés
Il fabriqua une armure de socs
Mais il a été emmené par les hommes de la cavalerie




*
Ned Kelly a pris le blâme
Ned Kelly a gagné la célébrité
Ned Kelly s'est tapé la honte
et finalement Ned Kelly a été pendu

 Sources:
- Huguette Meunier:"Ned Kelly. L'autre Robin des bois", in Les collections de l'Histoire n°66: "Naissance d'une nation. L'Australie. Des Aborigènes aux soldats de l'Anzac", janvier-mars 2015.
- Eric Hobsbawm:"Les bandits", Zones. [à lire en ligne ici]
- Marie-Morgane Le Moël: "Dictionnaire insolite de l'Australie", Cosmopole, 2013.
- "Ned Kelly" [australia.gov.au]

Liens: 
Quelques autres figures du banditisme social ou pas abordés par l'histgeobox: les Apaches, Mandrin, Lampião