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jeudi 19 septembre 2024

Un voyage en absurdie, au Sardounistan.

Le 15 août 2023, au cours d'un entretien, la chanteuse Juliette Armanet attaque frontalement Les Lacs du Connemara, moquant son "côté scout, sectaire" et taxant la musique de Jacques Revaux "d'immonde". "C'est de droite, rien ne vas", conclut-elle, lapidaire. Les propos, savamment relayés par des médias en manque de scoop, font polémiques. Le titre, saturé de clichés, décrit un mariage irlandais traditionnel et n'a rien de spécialement "de droite". À défaut d'être très intelligents, les propos de la chanteuse nous permettront de nous interroger sur la vision de la France, de son histoire et de sa société, véhiculée dans les enregistrements de Michel Sardou. 

* Contre l'anti-américanisme.

Fils du comédien Fernand Sardou et de la danseuse Jacky Rollin, Michel s'initie au théâtre, fait du cabaret, puis se lance dans la chanson en 1966. Les débuts sont timides. Dans un premier temps, la conception des chansons est généralement assurée par Jacques Revaux pour la musique, et Pierre Delanoë pour les paroles. En 1967, alors que sur les campus, les étudiants protestent contre l'engagement au Vietnam et brûlent la bannière étoilée, Sardou enregistre "Les Ricains", sur fond de musique western. L’année précédente, Charles de Gaulle a condamné l’intervention de Washington et claqué la porte du commandement intégré de l’OTAN. À rebours, le chanteur salue le sacrifice des GI's qui débarquèrent sur les plages normandes en 1944. "Si les Ricains n'étaient pas là / Vous seriez tous en Germanie / A parler de je ne sais quoi / A saluer je ne sais qui", chante-t-il. Pour renforcer le propos, il insère dans un des enregistrements les échos d'un meeting nazi. Sans être interdite, la chanson est "déconseillée" aux programmateurs de la radio nationale. Le titre, remarqué, contribue à imposer Sardou comme un chanteur à contre-courant.  

Avec "Monsieur le président de France", Sardou enfonce le clou. Alors que la guerre du Vietnam suscite l'hostilité de la jeunesse du monde entier, le chanteur, pour mieux pourfendre l'anti-américanisme à l'œuvre, se place dans la peau d'un jeune homme dont le père est mort lors du débarquement allié en Normandie. De la sorte, il se met l'auditeur dans la poche et conclut : "Dites à ceux qui ont oublié, / A ceux qui brûlent mon drapeau, / En souvenir de ces années, / Qu'ce sont les derniers des salauds". Enfin, la plage musicale se clôt par la mélodie d'A long way to Tipperary, si populaire au moment de la Libération. En résumé, la mort de soldats américains en 1944 justifierait l'impérialisme américain au Vietnam.  

* Le Franchouillard.

En 1969, Barclay résilie son contrat, estimant qu'il n'est pas fait pour ce métier, mais Sardou persévère et obtient ses premiers succès en titillant la fibre patriotique de l'auditoire. En 1970, Les bals populaires lancent sa carrière. L'ascension est irrésistible et le succès s'installe dans la durée. Dans la foulée de cette première réussite, il enregistre "J'habite en France", forge sa réputation de chanteur populaire, attaché aux valeurs traditionnelles, volontiers cocardier et chantre de la "majorité silencieuse". En cherchant à tordre le cou aux clichés, Sardou en alimente d'autres que l'on pourrait résumer ainsi : le Français ne picole pas, n'est pas plus con qu'un autre, baise bien sa femme et fait de la bonne musique. L'arrangement met ici à l'honneur les cuivres agressifs, une rythmique lourde, un accordéon, histoire de faire couleur locale.

* Les pages du livre d'histoire.

L'histoire constitue une des thématiques récurrentes de l'œuvre de Sardou. Puisons dans ce riche répertoire.

En 1983, "L'an mil" accumule clichés et approximations historiques, offrant une vision caricaturale d'un sombre Moyen Âge. Inspiré très librement d'un livre de Georges Duby, « L'An Mil » est un titre-fleuve avec des changements de rythme, des montées dramatiques et des pauses inquiétantes. ["Des crucifix brisés rouillent en haut des montagnes / Des abbayes se changent en maison de campagne / Des peuples enfants gaspillent la dernière fontaine / Des peuples fous répandent la fureur et la haine".]

Son "Danton" (1972), co-écrit avec Maurice Vidalin, fait du révolutionnaire un patriote raisonnable, mettant en garde ses juges contre le fanatisme et les excès à venir du Comité de Salut Public. Danton peut être compris comme une dénonciation des révolutionnaires qui se réclament de Robespierre et des Jacobins. Sardou prophétise la venue d'un tyran, qui pourrait être Napoléon ou de Gaulle. L’interprétation, qui oppose la voix de l’interprète à celle d’une foule sur un fond de musique martiale, fait de l’homme sensé la victime du groupe. ["Les pauvres ont besoin de l'église / C'est un peu là qu'ils sont humains / Brûler leur Dieu est la bêtise / Qu'ont déjà commis les Romains / Ils ont toujours, dans leur malheur / La certitude d'un sauveur / Laissez les croire à leur vision / Chassez de nous ce Robespierre / Rongé de haine et de colère, / Cet impuissant fou d'ambition"]

En plein bicentenaire de la Révolution, Sardou enregistre "Un jour la liberté" (1989). Il y fustige la Terreur, redit son amour de la Liberté en insistant sur la trahison des idéaux des Lumières, dévoyés selon lui par les événements. L'introduction fait un emprunt au Chant des partisans, tandis que les paroles annoncent l'Apocalypse. "Elle avait de bonnes intentions / La Révolution". « Pour proclamer les droits de l'homme / Je m'inscrirai aux Jacobins / Mais comme je crois au droit des hommes / Je passerai aux Girondins » « Si la France était menacée / Comme eux j'irai mourir à pied / […] Mais qu'on brûle un bout de mon champ / Alors je me ferai Chouan » 

Opérons un nouveau bond chronologique avec "Le bon temps des colonies" (1975). "Autrefois à Colomb-Béchar, j'avais plein de serviteurs noirs / Et quatre filles dans mon lit, au temps béni des colonies". Le chanteur incarne un colon dans la bouche duquel sous-entendus racistes, clichés, nostalgie déplacée, s'enchaînent. Face à ceux qui l'accusent de faire l'apologie du colonialisme, le chanteur clame que les paroles sont à prendre au second degré. L'argument peine à convaincre. Le fait colonial y est au contraire assumé dans sa vérité crue: la soumission de populations considérées comme inférieures, l'exploitations de territoires envisagés comme des réserves à matière premières ("On pense encore à toi, oh Bwana / Dis nous ce que t'as pas, on en a"). Or, une fois l'indépendance acquise, l'ancienne métropole n'a plus un accès direct à ces ressources, ce que semble regretter notre chanteur dans "Ils ont le pétrole" (1979). La richesse matérielle ne fait pas tout. Si les puissances du Golfe ont le pétrole, des dollars, des barils, ils leur manquent ce qui fait, d'après Sardou, les petits plaisirs simples de la vie: "le bon pain", "le bon vin". Le texte se réfère à la campagne lancée par le gouvernement Barre contre la gabegie, résumée par le slogan: "On n'a pas de pétrole, mais on a des idées". Les paroles, très agressives à l'encontre des  Arabes (jamais désignés) ne font pas dans la dentelle et osent  même un douteux « Martel à Poitiers »… 

Sardou aime à brouiller les pistes. Dans "Zombi Dupont" (1973), il raconte l'histoire d'un aborigène vivant au fin fond de l'Australie et que des « âmes bien pensantes », au nom de ce qu'elles considèrent être la civilisation, veulent instruire. Nom de baptême, scolarité, souliers, confort matériel, service national, Zombi Dupont refusera finalement tout et retournera vivre en « sauvage » au milieu de sa forêt.    

A notre avis, une des plus grandes réussites du chanteur reste sans doute "Verdun" (1979), lieu de bravoure et d'héroïsme, certes mais aussi le théâtre d'une grande boucherie. Sardou insiste sur le décalage dans la représentation de la bataille entre ceux qui y ont participé et ceux qui n'en ont entendu parler que dans les livres. Pour ces derniers, Verdun n'est qu'un "champ perdu dans le nord-est, entre Epinal et Bucarest", "c'est une statue sur la Grand Place / finalement la terreur ce n'est qu'un vieux qui passe". 

En 1983, Sardou, aidé du très anticommuniste Pierre Delanoë, se sert de la figure de "Vladimir Ilitch" (1983) pour dresser un réquisitoire contre l'Union soviétique. Les idéaux socialistes ont été trahis par la tyrannie stalinienne, puis par des apparatchiks corrompus, qui n'ont pas hésité à écraser les peuples, de Prague à Varsovie. (« Lénine, relève-toi : ils sont devenus fous », «Toi qui avais rêvé l'égalité des hommes».)

* Géographie de l'à peu près.

De nombreux titres témoignent du goût du chanteur pour le voyage et l'exotisme. L'omniprésence de termes étrangers aux sonorités étonnantes, le lyrisme, teinté d'une certaine nostalgie transportent l'auditeur dans un ailleurs fantasmé. Il est vrai que Sardou, pour y parvenir, ne lésine ni sur les clichés ni sur les approximations géographiques. Exemple avec l'introduction d'Afrique A dieu.

En 1986, Sardou dresse le portrait de "Musulmanes" qui semblent directement sorties de tableaux d'un peintre orientaliste. Les stéréotypes abondent. Ainsi ces femmes, dépeintes comme sensuelles, sont présentées comme des prisonnières, victimes de la violence atavique des hommes. Dans le clip réalisé pour l'occasion, Sardou incarne un pilote de l'Aéropostale échappant à des Touaregs pillards, avec la complicité de femmes voilées.

* Le chanteur donne aussi son avis sur les transformations de la société, l'évolution des mœurs, tant au niveau individuel que dans un cadre familial.

En 1976, J'accuse  débute d'abord comme un plaidoyer écologiste, avant que les paroles de Pierre Delanöe ne verse dans l'homophobie. "J'accuse les hommes de croire des hypocrites moitié pédés, moitié hermaphrodite", instrumentalisant au passage la mémoire du malheureux Zola (qui a dû faire un triple salto dans son cercueil). Dans Le rire du sergent, un jeune conscrit se moque de l'officier homosexuel dont il obtient des passe-droits ("la folle du régiment, la préférée du capitaine des dragons"). Dans les "filles d'aujourd'hui", il déplore que ces dernières n'aiment que les "garçons au teint pâle et femelle". Dans Chanteur de jazz (1985), il se gausse des "nuées de pédales" sortant de Carnegie Hall. Les critiques fusent face à cette homophobie décomplexée. L'évolution des mentalités aidant, en 1990, Sardou demande à Didier Barbelivien de lui écrire Le privilège. Il s'y met dans la peau d'un jeune interne homosexuel, hésitant à faire son coming out. Le texte du refrain reste imprégné de préjugés qui font de l'homosexualité une maladie mentale. «Est-ce une maladie ordinaire / un garçon qui aime un garçon» Rappelons que jusqu'en 1992, l'homosexualité reste considérée comme une pathologie psychiatrique.

* Dans plusieurs de ses chanson les femmes correspondent à des archétypes, tour à tour épouse, mère, objet sexuel passif ou putain. Avec "Les vieux mariés" (1973), le chanteur réduit l'épouse à sa fonction procréatrice. "Tu m'as donné de beaux enfants. / Tu as le droit de te reposer maintenant."  "Vive la mariée" enfonce le clou : "C'est elle qui me fera bien sûr tous les enfants qu'il me fallait. / Je sais qu'elle en fera des premiers de leur classe, / Des gamins bien polis, des garçons sans copains / Je sais qu'ils apprendront à s'éloigner de moi / A dormir dans son lit, à pleurer dans ses bras"

Quand elles ne sont pas génitrices, les femmes sont là pour assurer la satisfaction sexuelle masculine. “ J’aime bien les moutons / Quand je suis le berger / C'est gentil c'est mignon, / L'été à Saint-Tropez, / Les moutons en jupon ” ( Les Moutons). Lors des ébats, l'homme a toujours le rôle actif, lui seul est capable de procurer la jouissance à sa partenaire, comme en témoignent les paroles de "Je vais t'aimer". C'est encore le cas de « Je veux l'épouser pour un soir, mettre le feu à sa mémoire ». Paroles vantardes et musique emphatique : on est dans la veine du Sardou donjuanesque qui ambitionne « d'épuiser » d'amour les femmes avant de s'éclipser, heureux et repu. Les paroles témoignent d'une certaine idée de la masculinité dans les années 1970.

Dans "Villes de solitude" (1973), Sardou fait chanter par le personnage qu'il incarne : "J'ai envie de violer des femmes. De les forcer à m'admirer. Envie de boire toutes leurs larmes. Et de disparaître en fumée". Le chanteur se défend de faire l'apologie du viol. Le personnage est un loser, frustré, dont les bas instincts et pulsions refoulées sont libérés par l'ivresse. A la fin du titre, dégrisé, il semble reprendre sa place au sein d'"une multitude qui défile au pas cadencé". "Je ne suis pas ce que je chante", répond Sardou à ses accusateurs. L'atmosphère du morceau entretient en tout cas la culture du viol. 

En 1981, avec "Etre une femme", Sardou raille l'évolution de la condition féminine. Il se moque de l'effacement des attributs traditionnellement attachés à la féminité (« enceinte jusqu'au fond des yeux, qu'on a envie d'appeler monsieur ; en robe du soir, à talons plats, Qu'on voudrait bien appeler papa »), tout en enchaînant les commentaires concupiscents (« femme des années 1980, mais femme jusqu'au bout des seins (...) Qu'on a envie d'appeler Georges, mais qu'on aime bien sans soutien-gorge »)

* Une France malade et sur le déclin (désindustrialisation, école, dénatalité).

La hantise du déclin traverse l'ensemble de l'œuvre. Sardou paraît obsédé par l'éclipse de l'influence de la France dans le monde. En 1975, "Le France" compte la triste destinée du paquebot du même nom, ce fleuron de l'ingénierie française désormais amarré au « quai de l'oubli » au port du Havre. La chanson, qui reste l'un des plus grands tubes de Sardou, est saluée à sa sortie par les syndicats et les communistes, en même temps qu'elle contribue à donner de lui l'image d'un chanteur patriote. Il y joue le rôle du bateau (« J'étais un bateau gigantesque »), pour mieux dénoncer l'injustice que représente, d'après lui, la fin de son exploitation (« J'étais la France qu'est-ce qu'il en reste, un corps mort pour des cormorans »). La musique, grandiloquente, aurait pu être jouée par l'orchestre du Titanic.

"6 milliards, 900 millions, 980 mille" (1978) évoque la baisse de la natalité française provoquée, entre autres, par la chute de la fécondité et par le vieillissement de la population. Le spectre de la dénatalité se profile, suscitant l'angoisse de notre chanteur qui redoute que le Français ne soit un peuple en voie d' extinction. "Mais j ' aimerais que quelqu'un vienne m' expliquer pourquoi, / Nous, les champions de l' amour, / Nous en resterons toujours / A n' avoir seulement que
50 millions de Gaulois.
"  

En 1976, alors que la perpétuation de la peine de mort se pose, Sardou enregistre "Je suis pour", un plaidoyer en faveur de la guillotine. Adoptant une méthode que Sarkozy fera sienne ensuite, le chanteur incarne un père dont l'enfant a été assassiné. Rongé par la colère, ce dernier clame son désir de vengeance. Le titre sort en plein affaire Patrick Henry. Sardou se défend de toute apologie de la peine de mort, affirmant avoir fait une chanson sur la loi du talion et les instincts paternels. Il n'empêche, la construction du morceau dit tout l'inverse, car Sardou pose d'abord le réquisitoire : "Tu as volé mon enfant / Versé le sang de mon sang", avant d'énoncer un verdict sans appel : "Tu n'as plus besoin d'avocat / J'aurais ta peau tu périras [...] / Je veux ta mort [...] / J'aurais ta mort [...] / J'aurais ta tête en haut d'un mât" Démagogue, le chanteur crie avec les loups car, à l'époque, si l'on en croit les sondages, une majorité de Français se prononce pour le maintien de la peine de mort. La sortie du morceau suscite une vive polémique. Les concerts s'accompagnent de manifestations hostiles. Des comités anti-Sardou se forment, obligeant le chanteur à interrompre son tour de chant en 1977.

Le système éducatif en prend également pour son grade. Le titre "Les deux écolesrenvoie dos à dos école publique et privée. Il sort en 1984, alors que la majorité socialiste tente de constituer un "grand service public unifié de l'éducation". Pour le ministre Alain Savary, il s'agit d'assujettir aux règles communes les établissements privés bénéficiant de fonds publics. Les paroles du morceau semblent ménager la chèvre et le chou, reconnaissant au privé et au public des qualités et, surtout, des défauts. Reste qu'en établissant une équivalence entre les deux systèmes, le chanteur entérine le fait que le privé reste au-dessus des lois, recrutant ses élèves avec ses propres règles, ce qui aboutit, in fine, à la création d'une ségrégation sociale en matière scolaire. Le 24 juin 1984, Michel Sardou se trouve parmi les deux millions de manifestants qui réclament, et obtiennent, le retrait du projet gouvernemental. En 1992, "le Bac G" lui permet de dénigrer l'enseignement de la filière technologique dispensée dans le secondaire. Dans "100 000 universités", il dépeint un avenir anxiogène et terne, opposant les petits métiers artisanaux, pratiques, à la vacuité des études universitaires, théoriques et inutiles. 

La même année, "La débandade" (1984) est une violente charge contre le pouvoir "socialo-communiste" au pouvoir depuis trois ans. "Il y a dans l'air que l'on respire / Comme une odeur, comme un malaise / Tous les rats s'apprêtent à partir / Ne vois-tu rien de ta falaise?" Comme à son habitude, Sardou joue les Cassandre. En phase avec le tournant de la rigueur.

2006, "Allons danser" Sarkozy est sur le point de se lancer à l'assaut de l'Elysée, Sardou semble enregistrer la bande son du quinquennat à venir. "La France, tu l'aimes ou tu la quittes" lançait l'homme aux talonnettes. Pour sa part, Michel chante: "D'où que tu viennes, bienvenue chez moi / En sachant qu'il faut respecter / Ceux qui sont venus longtemps avant toi", ou encore "Parlons enfin des droits acquis / Alors que tout, tout passe ici bas / Il faudra bien qu'on en oublie / Sous peine de ne jamais avoir de droits." Une bonne rengaine de droite en somme. 

Conclusion : A bien y regarder, la plupart des morceaux sont ambigus, comme si leur interprète voulait, tout en chérissant la provocation, toujours se ménager une porte de sortie. Sardou se justifie en avançant que lorsqu'il chante, il incarne des personnages fictifs dont les paroles reflètent les opinions, pas les siennes. L'exceptionnelle carrière du chanteur qui court sur bientôt 60 ans, la popularité de ses chansons témoignent, en creux, de la prégnance, au sein d'une grande partie de l'opinion publique française, d'une certaine forme de déclinisme, mais aussi des regrets face à la remise en cause des valeurs traditionnelles. Si le chœur des adeptes du "c'était mieux avant" compte de nombreux membres, Sardou en est indubitablement le coryphée. En même temps, ses morceaux dressent le portrait d'un individu farouchement individualiste et rétif à l'autorité, qu'elle soit incarnée par l'armée ou l'école. Il reste donc difficile de ranger l'artiste dans une case.

Bref, Sardou, "c'est un cri, c'est un chant", une voix, capable de transporter l'auditoire en concert, c'est aussi le poil à gratter d'une chanson française qui a parfois tendance à se regarder le nombril. Alors profitons de ses chansons, car comme chacun sait ( Thomas Croisière plus que quiconque), "la vie c'est plus marrant / c'est moins désespérant / en chantant".

Sources :

A. Jean Viau, « Michel Sardou : une vedette authentiquement marginale », in La Chanson politique en Europe, éditions des P. U. de Bordeaux, 2008. 

B. Louis-Jean Calvet et Jean-Claude Klein : "Faut-il brûler Sardou?", éditions Savelli, 1978

C. "De la pire à la meilleure, nous avons classé les 323 chansons de Michel Sardou", Le Point

D. Poscast Stockholm Sardou.

E. L'indispensable chronique de Thomas Croisière sur France Inter.

lundi 30 août 2021

"Ne m'appelez plus jamais France". Le jour où Michel Sardou fit parler un paquebot.

Mis en service en 1962, le paquebot France assura la traversée entre Le Havre et New York pendant douze ans. Son désarmement en 1974 marque la fin de l'histoire centenaire de la french line et la disparition d'un des symboles du prestige national. Le paquebot n'est plus, mais son souvenir reste bien présent, notamment grâce à Michel Sardou...

***

A Saint-Nazaire, le 11 mai 1960, l'évêque de Nantes bénit le paquebot France. "Que votre Sainte main, Seigneur, bénisse ce navire et tous ceux qu'il portera. Vous qui avez daigné bénir l'Arche de Noé flottant sur les eaux du déluge, tendez-lui la main. (...) Écartez les adversités. Accordez-lui des traversées calmes. (...). Et lorsqu'il reviendra dans son pays, qu'il soit joyeusement accueilli", clame l'ecclésiastique.
Le général de Gaulle assiste à la mise à l'eau. "Le paquebot France est lancé. Il a épousé la mer. Et maintenant, que France s'achève et qu'il s'en aille vers l'océan pour voguer et pour servir. Vive la France!" Le président profite du lancement du gigantesque navire pour asseoir son projet politique: rendre à la France sa place et son prestige international. Yvonne de Gaulle a pour mission de briser la bouteille de champagne sur la coque du navire. Pour l'occasion, la municipalité a décrété la journée fériée. Près de 100 000 personnes assistent à l'heureux événement. Le baptême du France marque une forme de renaissance pour les chantiers navals de Saint-Nazaire,très durement éprouvés par la guerre. La construction du plus grand navire du monde de l'époque par des milliers d'employés constitue une source de fierté légitime.

* Symbole itinérant du savoir vivre à la française.
La Compagnie générale transatlantique avait perdu les deux tiers de sa flotte au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le lancement du France (1) doit permettre de répondre à la concurrence grandissante des Anglais et des Américains sur la route très disputée de l'Atlantique nord. En 1953, la Transat envisage la mise en chantier d'un nouveau paquebot. La
compagnie est semi-publique, aussi la décision doit-elle être approuvée par le gouvernement et le parlement. Il faudra attendre cinq années de débats parfois houleux pour acter la construction du navire.

La décision de construire le France s'inscrit dans un contexte de forte croissance, marquée par le volontarisme d'un Etat très actif et interventionniste dans l'économie. (2

 

Avec ses 317,7 mètres, le France est plus long que ses rivaux. Par ses dimensions impressionnantes et son luxe ostentatoire, le navire s'apparente à une vitrine flottante de la France dans le monde. Les équipements intérieurs attestent  du savoir faire des ingénieurs, mais aussi de la qualité du made in France. Acier de Gueugnon, tapisseries d'Aubusson, porcelaine de Limoges, verres de Saint-Gobain, le bateau a été entièrement conçu dans l'hexagone. Les délocalisations n'ont alors pas cours et la France reste une grande puissance industrielle. Des artistes comme Louis Vuillermoz décorent les salons. Wogenski, Hilair, Coutaud signent les cartons des nombreuses tapisseries. Le France n'est pas que beau, il est aussi très sûr. La fabrication témoigne d'une véritable prouesse technique. Pour assurer un fonctionnement optimum, il dispose de superstructures en alliage léger d'aluminium, de chaudières à haute pression, d'ailerons stabilisateurs de roulis. Au cours de toutes ses années d'exploitation, il ne connaîtra que très peu d'avaries.

* Palace flottant. 

Le navire conduit les passagers d'une rive à l'autre de l'Atlantique nord, depuis son port d'attache, Le Havre, jusqu'à sa destination principale, New York. A partir de février 1962, deux vendredis par mois, le navire remonte l'Hudson river sous les vivats de la foule. Le "faubourg saint-Honoré de l'Atlantique" offre ses deux cheminées rouges et noires caractéristiques aux regards admiratifs des badauds. Seuls de richissimes passagers peuvent acquitter le prix exorbitant d'un billet. Aussi, le service et les équipements doivent être dignes d'un cinq étoiles. Cabines climatisées, pistes de danse, bars, piscines, théâtre, cinéma, salle de jeux, fumoir, chapelle œcuménique font du paquebot un palace flottant. Enfin, deux restaurants de prestige (Le Chambord, Le Versailles) ambitionnent de faire du France l'ambassadeur de la gastronomie française. Afin que le service soit irréprochable, le personnel est très nombreux.
En un mot comme en mille, le paquebot paraît être une réussite, le prestigieux fleuron d'une France conquérante. En 1966, quatre ans après son lancement, France a transporté 300 000 passagers. Ses recettes couvrent largement ses dépenses.

La rentabilité du France est pourtant très vite remise en question. Ses concepteurs n'ont pas anticipé l'avènement et le succès des premiers avions à réaction. (3) Un Boeing 707 assure la liaison New York Paris en 8 heures, quand il en faut 132 au France pour assurer le même trajet. L'avion ne possède pas le lustre d'un transatlantique, mais il coûte beaucoup moins cher. En outre, la concurrence se fait de plus en plus rude avec le lancement du Queen Elizabeth II par le Royaume-uni en 1969. Au fond, la clientèle potentielle est bien trop restreinte pour permettre une rentabilité pérenne de l'embarcation. Le France voit donc le nombre de ses passagers reculer, quand ses coûts augmentent. (4) Le navire perd de l'argent dès 1966. A partir de 1970, la compagnie tente de combler les pertes en développant les croisières dans les Caraïbes ou en Méditerranée. En 1972 et 1973, la Transat organise même des tours du monde. Le nombre de passagers continue de baisser, au moment où la dévaluation du dollar aggrave encore la situation. Pour se renflouer, la Compagnie transatlantique coupe dans le personnel, mais il est trop tard. En 1973, le choc pétrolier multiplie par quatre le prix du baril, or il faut 600 tonnes de mazout par jour pour alimenter le France. C'est le coup de grâce. En 1974, Valéry Giscard d'Estaing, fraîchement élu, déclare que l’État ne peut plus prendre en charge le déficit croissant de la Compagnie Générale Transatlantique (70 millions de francs de déficit en 1973, 100 millions l'année suivante). Le France doit être démantelé, après avoir transporté 588 000 passagers au cours de ses douze années d'exercice. Le 8 juillet, la Transat annonce l'arrêt du France pour le 25 octobre suivant.

* Une "mutinerie" et 28 jours de grève. 

La décision passe mal. Dans la presse américaine, un journaliste réagit: «Quoi? Désarmer le France? Autant renier les truffes, arracher les vignobles et supprimer Jeanne d'Arc des livres d'histoire (...). Allons enfants, tous aux barricades!» Pour l'équipage, c'est un déchirement, car la fin du France implique la suppression de 1500 à 1800 emplois (navigants et emplois au sol). Quelle stratégie adopter pour faire reculer le gouvernement? La CGT envisage l'occupation du bateau au Havre, à quai, mais une partie de l'équipage imagine une autre solution... Le 11 septembre 1974, à 3 miles marin du port du Havre, alors que le France revient de New York pour un de ses derniers voyages, les personnels hôteliers encerclent le commandant et ses officiers. La grève commence. Les membres de l'intersyndicale ordonnent de jeter l'ancre en plein dans le chenal, ce qui paralyse aussitôt l'activité du port. Les grévistes occupent le paquebot, leur outil de travail. Les clients sont débarqués le lendemain, après avoir rempli généreusement la caisse de grève. Alors que le commandant et les officiers s'isolent dans leurs cabines, les grévistes se dotent d'un gouvernement provisoire, chargé de s'occuper de la vie quotidienne à bord. Le bateau est entretenu avec soin, lavé quotidiennement. Les grévistes peuvent compter sur le soutien des Havrais, bien conscients de l'importance économique du paquebot pour leur ville. Le navire fait  en effet marcher le commerce, les hôtels, la blanchisserie... A quai, un comité de défense s'organise autour du maire communiste. Des milliers d'habitants manifestent tous les jours.

Le bras de fer s'engage avec le gouvernement Chirac, qui n'entend rien céder. Le démantèlement est confirmé. Les transatlantiques sont annulées et une plainte est déposée pour "mutinerie". Le premier ministre assène:"Dans une période où l'austérité et l'effort sont indispensables, est-il raisonnable d'imposer au contribuable national le paiement d'une somme aussi importante qui représente par exemple, je le rappelle, la construction de deux hôpitaux par an, pour permettre de donner une subvention directe à des gens qui ont des revenus extrêmement élevés et qui d'autre part - Dieu sait que je ne suis pas xénophobe et que je n'ai rien contre les étrangers - mais qui sont à plus de trois quart, à 75%, des étrangers? Et bien je vous dis que ce n'est pas la politique sociale qu'entend favoriser le gouvernement. C'est le type même de politique de classe." On a donc un premier ministre de droite qui veut mettre à bas un bien de luxe et des syndicats qui prennent la défense du tourisme de croisière!

Le gouvernement décrète le blocus du navire. L'accès au bateau est strictement contrôlé. A bord, la lassitude grandit, d'autant que le foyer des marins est visible des hublots. Après treize jours de grève, une tempête oblige l'équipage à lever l'ancre pour trouver un mouillage plus sûr. Le France est immobilisé pendant deux semaines au large de Saint-Vaast-la-Hougue. Il s'agit d'un tournant, car, désormais, le navire n'entrave plus le commerce maritime. Sur le navire, les dissensions grandissent. Le 8 octobre 1974, après 28 jours de conflit social, 385 des 496 marins encore à bord acceptent les conditions exigées par le gouvernement et la compagnie. Le 9 octobre, le navire rentre pour la dernière fois au bercail. Dès la fin de l'année, les lettres de licenciement tombent. Mille cent soixante personnes du service hôtelier perdent leur emploi. Le 19 décembre, le paquebot est déhalé vers l'arrière port du Havre et amarré au "quai de l'oubli". Il y restera quatre ans et dix mois (1703 jours). 

Mattieu.anderson, CC BY-SA 4.0
 * "La France, elle m'a laissé tomber." C'est une chanson qui tire le paquebot de l'oubli à la fin de l'année 1975. Le navire rouille depuis un an lorsque sort "Le France". Sardou y endosse son rôle favori d'interprète du désenchantement et du déclin national. Le titre sonne comme une dénonciation de l'abandon de la politique de grandeur nationale voulue par de Gaulle. Sur le plateau de Danièle Gilbert, il revient sur sa fascination pour le paquebot France: «Je l'avais vu une fois, entre deux grands tas d'ordures, tout seul, abandonné, rouillant sur place. Ça m'avait fait beaucoup de peine, parce que c'est tout de même un très beau bateau; et il est là , lamentable, entouré de fils de fers barbelés. C'est un peu triste.» «Ce bateau avait de la gueule, non? C'était le symbole de notre grandeur et notre rayonnement international». «On n'en parlait plus beaucoup. Et puis un jour, Pierre Delanoë est venu me voir à Megève avec le début d'un texte: “Je suis le France, pas la France”. Je me suis mis au piano et j'ai commencé à bricoler un texte. L'idée m'est venue de faire parler le bateau, de lui faire raconter son histoire. Dans mon esprit, ce ne devait pas être une chanson engagée.» 

Le premier couplet se réfère au Queen Mary, le grand paquebot transatlantique britannique inauguré en 1936 et désarmée en 1961. Après 1001 traversées, "Old Lady"est parqué sur un quai de Long Beach, en Californie. Cette relégation scandalise Sardou qui redoute un destin identique pour le France. (6) "Quand je pense à la vieille anglaise / Qu'on appelait le "Queen Mary", / Échouée si loin de ses falaises / Sur un quai de Californie".

 
Le "chanteur énervé" endosse le costume de l'homme en colère, nostalgique des splendeurs d'antan. Pour émouvoir davantage encore l'auditoire, il décide de faire parler le paquebot, dépeint comme un navire sublime et puissant: "J'étais un bateau gigantesque / Capable de croiser mille ans./ J'étais un géant, j'étais presque / Presque aussi fort que l'océan. Navire au passé glorieux et incarnation du prestige national, " j'emportais des milliers d'amants. / J'étais la France." En dépit de son prestige, le bateau amiral de la Transat française est transformé en  " corps-mort pour des cormorans." Bravache, Sardou imagine alors une fin pleine de panache pour le France. "Que le plus grand navire de guerre / Ait le courage de me couler, / Le cul tourné à Saint-Nazaire, / Pays breton où je suis né." En décidant de sacrifier le France sur l'autel de la rentabilité, L’État s'est déconsidéré. Dès lors, l'amertume et la colère inspire un refrain vengeur au chanteur: " Ne m'appelez plus jamais "France". / La France elle m'a laissé tomber./ Ne m'appelez plus jamais "France". / C'est ma dernière volonté.

En un mois, la chanson s'écoule à un million et demi d'exemplaires et devient un tube. Depuis Les Ricains, la CGT et les communistes voyaient en Sardou un dangereux « fasciste ». Le France change la donne. Le 17 novembre 1975, la tournée du chanteur fait escale au Havre. Lors de l'entrée en scène de Sardou, la salle exulte, tandis que des banderoles rouges proclament: «Sardou avec nous ». Le chanteur se souvient: «Georges Séguy [le secrétaire général de la CGT] m'a pris dans ses bras et m'a dit : “Bienvenue camarade !.» L'interprétation de France constitue évidemment l'apothéose du concert. "Je l'ai chantée trois fois de suite. Oui, trois fois. Ben, ils l'attendaient un peu. C'était un peu leur chanson. C'était un public formidable. D'ailleurs il y avait dans le public beaucoup d'anciens marins, ou familles de marins, du France. Alors, ils écoutaient ça avec beaucoup d'attention. Ils se sentaient concernés. C'était normal."
La chanson contribua à fixer dans les mémoires l'épopée du France, au moment où la Transat cherchait à s'en débarrasser.

 * Du Norway à la casse.  

Le France est racheté en 1977 par un riche homme d'affaires saoudien qui le revend deux ans plus tard à un armateur norvégien. Le port du Havre ne parvient pas à remporter le chantier de transformation du bateau. Ainsi, le 18 août 1979, une foule immense voit partir le paquebot pour  Bremerhaven, en Allemagne, où il subit les modifications nécessaires à sa nouvelle destinée. Le France devient le Norway. Pour réduire les coûts de fonctionnement, le navire vogue désormais sous pavillon des Bahamas. L'explosion d'une chaudière en 2003 provoque la mort de plusieurs marins et précipite la fin du bateau. Le démantèlement pose problème en raison des grandes quantités d'amiante présentes dans la coque. Traîné par des remorqueurs d'un port asiatique à l'autre, l'ex France sera finalement démantibulé en Inde, en 2007. Ainsi s'achève ce qui fut un grand symbole de la France conquérante des années 1960.  

 Conclusion: Dans un contexte de crise économique, la disparition du France entérine le rejet des moyens de transports énergivores, coûteux et luxueux. Le paquebot reste pourtant bien présent dans notre imaginaire. Il incarne pour de nombreux Français une période faste, au cours de laquelle l’État conquérant initiait de grands projets mobilisateurs pour l'avenir. L'époque a changé. Dans le cadre de la mondialisation, la rude compétition internationale implique désormais des prises de décision à de nouvelles échelles, européennes ou régionales.

Notes:

1. Il soulage un peu la douleur liée à la disparition de ses deux prédécesseurs: le Normandie brûlé à New York en 1942 et l'Ile de France saccagé au Japon en 1959 pour les besoins d'un film.

2. Les gouvernements successifs utilisent alors les armes du financement public dans le cadre d'une planification dite «indicative » pour engager de grands chantiers et réalisations prestigieuses (Concorde, Airbus, Ariane, TGV, carte à puce, Minitel).

3. En 1961, le président de la République inaugure l'aérogare sud d'Orly.  Nous vous en avons parlé ici.   

4. En 1962, les paquebots transportaient autant de passagers que les avions. En 1974, ces derniers en déplaçaient 153 fois plus!

5. Le destin du France interpelle d'autant plus Sardou que Christian Pettré, commandant du bateau jusqu'en 1974, est son oncle par alliance.

6. Racheté en 1980, le Queen Mary est transformé en attraction touristique. 

Sources:

- "Ne l'appelez plus jamais France", Karambolage sur Arte.  

- "L'épopée du France" [reportage diffusé dans le cadre de l'émission Thalassa]

- "Lieux de mémoires - France, le dernier des Transatlantiques" [Les nuits de France culture]

- Affaires sensibles: "1974, les révoltés du France"

- Moins connu que le titre de Sardou, "Le paquebot" d'Alain Souchon évoque également la fin des paquebots transatlantiques.

samedi 7 janvier 2012

253. Java: "Mots dits français"

L'immense Canada (10Millions de km²) est une confédération composée de 10 provinces. Celle du Québec compte 8 millions d'habitants (sur une population totale de 34 M) , dont 80% de francophones. (1) 
Cette province se distingue par la persistance de l'usage du français, alors que dès 1763 elle devient, comme le reste du Canada, une possession de la Grande Bretagne.  
Comment expliquer cette curiosité dans un continent nord-américain dominé par la culture anglo-saxonne?

Carte de la Nouvelle France vers 1750 (cliquez sur l'image pour l'agrandir). Elle s'étire alors sur un tiers de l'Amérique du Nord, du golfe du Saint-Laurent à celui du Mexique. Le peuplement se concentre autour de l'île royale (Acadie), de la vallée du saint-Laurent et de la Nouvelle-Orléans. A l'intérieur du continent, la colonisation s'avère très extensive et repose sur le commerce des fourrures.

* La Nouvelle France.
L'incursion au Labrador et à Terre Neuve du navigateur John Cabot pour le compte des Britanniques en 1497, ouvre le bal d'une série de voyages exploratoires. Dès lors, les marins européens fréquentent les bancs de Terre-Neuve et exploitent les eaux poissonneuses du Saint-Laurent.
Les explorations de Jacques Cartier de 1534, 1535/36 et 1541 permettent l'installation des premiers colons français en Acadie, puis dans la vallée du Saint-Laurent. Samuel de Champlain y fonde en 1608 la ville de Québec, avant que Montréal ne le soit en 1642. 
Acadie et rives du saint-Laurent composent ce que l'on nomme désormais la « Nouvelle France » (bientôt étendue aux territoires figurant sur la carte ci-dessus). Dans le sillage des explorateurs, des Jésuites se chargent d'évangéliser les peuples autochtones (Amérindiens et Inuits) venus d'Asie via le détroit de Béring 30 000 ans plus tôt. Les Français pratique avec les Amérindiens la traite des fourrures. En échange d'objets européens tels que des chaudrons de cuivre, des perles de verre, de l'alcool, ces derniers procurent peaux de castors, de martres et de loutres alors très prisées sur le vieux continent. Le commerce transatlantique des fourrures s'impose comme la principale activité économique et entraîne l'implantation d'un vaste réseau de comptoir de traite sur les rives du saint-Laurent.
Richelieu fonde et réserve le monopole du commerce de la fourrure à la Compagnie de la Nouvelle France, ou des Cent-Associés, avec pour charge d'attirer les migrants susceptibles de peupler ces vastes territoires. (2) Cependant, l'implantation française au Canada reste avant tout perçue par les volontaires comme une opération commerciale ou évangélisatrice, non une entreprise de peuplement durable. Cette première tentative de peuplement échoue et conduit Colbert à réintégrer la Nouvelle-France dans le domaine royal.

 Couple d'indiens algonquins. 
Compte tenu de l'immensité des territoires, les colons français doivent traiter avec les Indiens qui leurs livrent également les peaux. Un système d'alliance se met donc en place avec plusieurs groupes autochtones tels que les Micmacs, les Algonquins ou encore les Hurons. La survie de la colonie canadienne repose sur cette collaboration militaire et économique avec les Amérindiens.

Des rivalités se font alors jour avec l'Angleterre. Solidement implantée sur la côte atlantique (treize colonies) et dans la baie d’Hudson, elle fonde ses revendications territoriales sur l'antériorité de la découverte de John Cabot et entend bien tirer parti de son écrasante domination démographique. (3) Les affrontements opposant les deux puissances européennes se soldent par une série de revers de la France. 
A la suite du Traité d’Utrecht en 1713, cette dernière cède l’Acadie, les territoires de la baie d'Hudson et Terre Neuve à l’Angleterre. Le refus de nombreux Acadiens de prêter allégeance à la Couronne britannique entraîne l'embarquement de force de la moitié de la population, contrainte de s'installer dans les autres colonies du littoral. Ce "grand Dérangement" entraîne la reprise des hostilités. Les habitants de la vallée du saint-Laurent, galvanisées par les autorités françaises, prennent les armes.
Mais, la bataille décisive des plaines d’Abraham (1759) se solde par une défaite du général de Montcalm et par la perte de contrôle du Saint-Laurent. Le gouverneur François-Pierre Rigaud de Vaudreuil signe la capitulation de Montréal en 1760. Après trois années d'occupation militaire, le sort de la colonie est scellé par le traité de Paris de 1763. La France renonce à la totalité de ses possessions en Amérique du Nord (mis à part St-Pierre et Miquelon). En conséquence, les habitants de la Nouvelle-France, francophones et catholiques, principalement installés dans la vallée du Saint Laurent, passent sous souveraineté britannique. 

La bataille des plaines d'Abraham. Gravure d'après une peinture d'Hervey Smith, 1797.

* Quel sort les Britanniques réserveront-ils aux populations conquises?
La proclamation royale de 1763 créée la province du Québec englobant les deux rives du Saint-Laurent en aval de Montréal.  Les autorités britanniques incitent les immigrants britanniques et colons anglo-américains à s'implanter dans la province afin de rendre minoritaire la population francophone et catholique. Le premier gouverneur britannique Murray s'emploie en outre à imposer les institutions britanniques et à favoriser l'assimilation et la conversion des Canadiens. Cependant, derrière ce discours de fermeté, le gouverneur, pragmatique, fait preuve d'une certaine souplesse à l'égard du clergé et des seigneurs, considérés comme de possibles garants de la paix sociale.
Il est vrai également qu'à l'heure  où les 13 colonies américaines (4) entrent en rébellion, le contexte politique incite à ces compromis. Aussi, pour s'assurer leur loyauté, la Grande-Bretagne reconnaît aux francophones le droit de conserver leur langue et leur religion  (l'Acte du Québec de 1774).

Au Québec, l'immigration britannique tant attendue s'avère décevante, tandis que les francophones doublent leur nombre entre 1765 et 1790 en raison d'un fort dynamisme démographique. 
L'arrivée de réfugiés britanniques "loyalistes" au terme de la Révolution américaine incitent la métropole à réorganiser ses dernières colonies d'Amérique du Nord. Pour contrecarrer l'influence des francophones, l'Acte constitutionnel de 1791 institue un gouvernement représentatif et partage le Québec en deux provinces, le Haut-Canada (l'Ontario qui compte 95% d'anglophones) tandis qu'au Bas-Canada (Québec) les francophones constituent 90% de la population. Dans ce dernier, l'épineuse question linguistique se pose aussitôt à l'assemblée  législative élue. Si le bilinguisme est reconnu, l'anglais s'impose toutefois comme la langue officielle du Bas-Canada, alors que le français n'est admis que comme "langue de traduction."
Promptes à déceler des complots insurrectionnels partout, les autorités coloniales placent sous surveillance rapprochée les francophones aux lendemains de la Révolution française. Le "règne de la terreur" du gouverneur francophobe Craig (1807-1811) accentue encore la volonté d'angliciser en profondeur la société du Bas-Canada. La "mentalité de garnison" adoptée attise davantage encore les tensions ethniques, alors que l'assujettissement politique et économique contribue au malaise grandissant des francophones. 

 Le Patriote, dessin de Henri Julien

Dans ces conditions, une nouvelle formation politique, le Parti canadien, réformiste et très influencé par les idées libérales, connaît un succès croissant au cours des années 1830. Ses dirigeants, en particulier Louis-Joseph Papineau, réclament une meilleure représentation politique, une forme de souveraineté et envisagent même une amorce de laïcisation des fabriques et des écoles au grand dam du puissant clergé catholique. Mais les autorités  britanniques refusent toute concession. Cette fermeté entraîne le soulèvement de nombreux francophones du Bas-Canada. La « révolte des Patriotes » de l'automne 1837 est rapidement écrasée. 
Le clergé catholique, resté loyal à la couronne britannique, sort de cette crise renforcée, alors que l'élite laïque est décapitée (Papineau par exemple est contraint de s'exiler).
Dépêché sur place par Londres afin d'enquêter sur les origines de cet embrasement, Lord Durham souligne le caractère national de la rébellion dans le Bas-Canada: "Je trouvai deux nations en guerre au sein d'un même Etat; je trouvai une lute non des principes, mais des races." A ses yeux, les francophones, "peuple ignare, apathique et rétrograde [...] sans histoire et sans littérature" doivent être anglicisés d'urgence. Pour ce faire, l'envoyé recommande de placer les Canadiens français en minorité en réunissant Haut et Bas-Canada. Ainsi, en 1840, l'Acte d'union unifie sous un seul gouvernement le pays.
Pour autant, les Anglais, divisés entre conservateurs et libéraux, doivent s'appuyer sur les Canadiens francophones pour gouverner. La langue française est reconnue au Parlement et dans les Lois, tandis qu'un régime bicéphale, dirigé conjointement par un anglophone et un francophone, est mis en placé à partir de 1848 avec l'instauration d'un gouvernement responsable.


En 1867, le Canada devient une confédération. Le Québec n'est alors plus qu'une des provinces qui composent le territoire, la seule à majorité francophone. Les provinces littorales progressivement intégrées au Canada, renforcent d'ailleurs fortement le poids des anglophones à l'échelle du Canada. Au niveau provincial toutefois, le parlement obtient des pouvoirs exclusifs, notamment dans les domaines touchant sa culture spécifique comme l'éducation et le droit civil.

* La mainmise de l’Église sur la société québécoise.
A partie des années 1840, l'Eglise catholique accroît sa mainmise sur l'ensemble de la société québécoise. Elle tend à instaurer une "théocratie". Le très antilibéral évêque de Montréal Mgr Bourget, dans la droite ligne de l'ultramontanisme pontifical, affirme ainsi la subordination de la politique à la religion. S'affranchissant de la tutelle de l'Etat, et profitant de la quasi-inexistence de la fonction publique, l’Église fait main basse sur l'éducation et les services sociaux, désormais gérés par les communautés religieuses. Réfractaire à l'égard de toute nouveauté, les évêques exaltent l'utopie d'une société catholique, française et rurale, isolée des menaces extérieures. Ils prônent la natalité pour contrecarrer l'afflux d'immigrants du monde britannique et incitent au repli identitaire de la société québécoise.
De fait, les populations francophones restent jusqu'au début du vingtième siècle majoritairement rurale, ce qui contribue à la faiblesse des contacts avec les anglophones. Cet isolement relatif contribue à la permanence de la langue française. L'Eglise ne peut cependant pas enrayer l'industrialisation naissante et l'exode vers les villes qu'elle implique.
L'essor de la culture urbaine et  la prolétarisation de la société québécoise entraîne la remise en question progressive de la tutelle sclérosante et conservatrice de l'Eglise catholique. (5) Le repli identitaire prôné est également voué à l'échec. Entre 1840 et 1940, des dizaines de milliers de francophones, main d’œuvre bon marché et peu qualifiée, trouvent à s'employer dans les firmes anglo-canadiennes, quand ils n'émigrent pas aux États-Unis. Ces migrations engendrent de profondes mutations, politique, économique, culturelle contribuant, entre autres, à l'anglicisation du français au Canada. 

 Jean Lesage célèbre la victoire du Parti libéral du Québec en juin 1960.

* De la "grande noirceur" à la "Révolution tranquille".
  A contretemps de ces mutations, le régime conservateur de Maurice Duplessis, au pouvoir de 1936 à 1939 et de 1944 à 1959, semble sourd aux transformations que connaît alors la société québécoise. Connu sous le nom de "grande noirceur", il se caractérise par l'absence de réformes et le triomphe d'une idéologie clérico-conservatrice qui assure le maintien du contrôle religieux sur l'éducation et les services de santé.
Cependant, les structures traditionnelles se lézardent.  La victoire du parti libéral de Jean Lesage (1960-1966) et son "équipe du tonnerre" débouchent sur une "Révolution tranquille" qui transforme et modernise le Québec. La province connaît alors de profonds changements avec la laïcisation de la société et l'instauration d'un véritable Etat-providence. Les autorités provinciales appuient l'accession aux postes de responsabilité économique des francophones et engagent la nationalisation du réseau d'électricité (la société Hydro Québec). Dans le même temps, elles prennent en main la défense de la langue et de la civilisation québécoise.
Cette période se caractérise d'ailleurs par une intense effervescence culturelle. Une nouvelle culture québécoise francophone s'affirme alors par l'intermédiaire d'artistes qui peuvent s'exprimer plus librement (Pauline Julien).
Les militants du Front de libération du Québec (FLQ, voir ci-dessous) se trouvent à la pointe sur ce front culturel en organisant notamment le spectacle "Poèmes et chansons de la résistance". 

 Une bombe du FLQ explose à Westmount.
Créée en 1962, le Front de libération du Québec vise à accélérer l'accession du Québec à l'indépendance. Largement inspiré par le FLN, les guérillas guévaristes, le mouvement propose d'ailleurs une analyse anticolonialiste de la situation du Québec. Dans cette optique, les Canadiens français sont des "nègres blancs", méprisés, exploités et privés de leur autonomie politique, économique et culturelle au profit du Canada et des États-Unis.
Adeptes de la lutte armée, les militants du FLQ, posent des centaines de bombes visant les symboles du pouvoir canadien anglais et des usines d'armements (destinées aux troupes américaines au Vietnam) entre 1963 et octobre 1970 . A cette date, des cellules de l'organisation prennent en otage un ministre du gouvernement du Québec ainsi qu'un attaché commercial du consulat britannique à Montréal, réclamant en échange la libération des prisonniers politiques. Les autorités montent le ton, arrêtent des centaines de personnes plus ou moins associées à l'extrême gauche, suspendent les libertés fondamentales. Le corps du ministre est retrouvé dans le coffre d'une voiture. Cette issue dramatique précipite l'effondrement du FLQ par ailleurs largement infiltré par les forces de police.


 "La Révolution tranquille" sonne aussi le glas du nationalisme canadien-français traditionnel, fondé sur les valeurs religieuses et replié sur lui-même. Léquipe libérale s'emploie dès la victoire acquise à redonner le contrôle de la province aux francophones. Se considérant comme injustement marginalisés, ils adoptent pour slogan en 1962: « Maîtres chez nous ».   

L'affirmation du nationalisme québécois se fonde donc sur la question de la langue. Toutefois, au nationalisme conservateur favorable au statu quo succède un nouveau nationalisme résolument moderne qui vise à faire du Québec l’État national des Canadiens français. 
Le Parti québécois fondé en 1968 par René Levesque attire ceux qui luttent pour la souveraineté de la province. La formation, qui accède au pouvoir en 1976, revendique une francisation accrue du Québec. Cette exigence se concrétise avec l'adoption de lois linguistiques, en particulier la charte de la langue française de 1977 (loi 101) qui assure au français son statut de langue officielle. Une lutte s'engage en outre au sujet des immigrants. Un amendement les oblige finalement à scolariser leurs enfants dans le réseau francophone. 

Si cette consécration de la prééminence et de la pérennité du français au Québec satisfait bon nombre d'habitants, mais demeure insuffisante pour d'autres. Quand certains revendiquent désormais une décentralisation et une plus grande autonomie au profit des provinces dans le cadre du fédéralisme, les autres réclament l'indépendance.
 Deux référendums organisés en 1980 et 1995 se soldent par l'échec des souverainistes.
Aujourd’hui, la consécration de la domination du français et l'absence d'écarts de niveaux de vie significatifs entre anglophones et francophones expliquent que la question de la langue soit devenue moins prégnante. En ce début de XXIème siècle, la société québécoise, bien que farouchement attachée à ses spécificités culturelles, a su s'ouvrir à la diversité et au multiculturalisme.


Bien que n'étant pas un État indépendant, le Québec dispose de bureaux de représentations dans différents pays ainsi que d'un siège dans plusieurs organisations internationales telles que l'Organisation Internationale de la Francophonie ou l’UNESCO.



* "Quand tu jases, moi je cause"

« Mots dits français » relate avec humour l’arrivée d’un Français au Québec et la difficile communication avec les autochtones. La multiplication de contresens ouvre la voie à une multitude de quiproquos savoureux. Pour le visiteur, le dépaysement s'avère total. La chanson met en évidence, qu'au delà d'un fond linguistique commun, le français parlé au Québec et dans l'ancienne métropole, divergent profondément.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation:
- En émigrant, la langue a été plus ou moins coupée du pays d'origine, ce qui explique la conservation au Québec de mots et de tournures syntaxiques disparus ou peu usités de ce côté de l'Atlantique. (6)
- D'autre part, le français du Québec a évolué, s'est enrichi au contact des populations autochtones, puis britanniques qui lui ont légué de nombreux mots. De même, les toponymes québécois illustrent cette richesse avec la coexistence de noms de lieux autochtones (Québec:"rétrécissement des eaux", Chicoutimi: "Jusqu'ici, c'est profond"), français (Montréal en hommage au monarque), anglais (New Liverpool, Buckingham). 
L'assimilation de nombreux anglicismes (ci-dessous "joke", smoke" ...) à la syntaxe française donne d'ailleurs naissance à un langage truculent: le joual.

R.Wan, chanteur de Java prend ici un malin plaisir à imiter l’accent et enchaîne les expressions typiquement québécoises. Le morceau se clôt par un hommage appuyé à la "belle province" et emprunte le« quand j’aime une fois, j’aime pour toujours » au chanteur Richard Desjardins.


Notes:
1. Partout ailleurs, les francophones restent très minoritaires même si il constitue le tiers de la population du Nouveau-Brunswick.
2. Ce monopole n'empêche d'ailleurs pas un certain nombre d'individus (les "coureurs de bois") d'aller traiter directement avec les Amérindiens, sans la permission des autorités.
3. Selon les périodes, les colons britanniques sont de 20 à 50 fois plus nombreux que les Français en Amérique du nord!  Ainsi, en 1760, on ne dénombre que 90 000 colons français contre 1,6 millions de Britanniques.
4. la guerre d’indépendance qui éclate en 1775 dans ses 13 colonies, aboutit à la naissance des États-Unis d’Amérique. 
5. L'institution était restée fidèle aux autorités britanniques lors de la révolte des Patriotes pour maintenir son influence.
 6. Jusqu'à l'adoption de la loi 101 qui fixe les normes d'affichage assurant la francisation du travail, c'est l'anglais qui domine dans l'industrie, le commerce et l'administration. Après la conquête britannique, le français ne demeure la langue véhiculaire qu'au sein de la famille et de l’Église.
7.  Le poids de la tradition catholique explique d'ailleurs que de nombreux jurons employés au Québec aient une connotation religieuse et se réfèrent aux objets liturgiques ("calice", "tabernacle", "hostie" dans la chanson).



Java:"Mots dits français".
Les ajouts en rose expliquent ou précisent des termes québécois.

Quand j’ai pris mes quartiers sous Jack dans l’nouveau monde
Il faisait déjà moins six, on était au mois d’novembre.
Mon pote Daniel m’attendait sur l’tarmac
J’lui dis «J’suis gelé» [désigne une personne sous l'effet de la drogue] y’m’fait «T’as fumé, tabernacle?» (7)
«On va prendre mon char [voiture] pour rejoindre Montréal»
J’me suis vu en compagnie d’Ben Hur derrière un cheval.
Puis y m’dit «Faudra qu’on s’arrête au dépanneur» [petite épicerie]
J’fais «Ah bon ? T’entends un bruit bizarre dans l’moteur ?»
J’lui dis qu’j’ai la dalle, il m’dit «dalle de ciment ?»
Il finit par comprendre, on s’arrête au restaurant.
Y’m’fait «Ici ils font des bons burger et des guédilles michigan.» [un pain de hot dog garni]
«Ah ? Bah on va faire simple, j’vais prendre c’que tu prends.»
En r’gardant mes frites en sauce j’ai fait grise mine
Y’m’fait «Bin quoi, y a un tchètchène dans ta poutine?» [un mets typique fait de frites, de sauce et de fromage]
«Non c’est très bon, mais c’est un peu écoeurant» [= super]
Y’m’réponds «j’étais sur qu’t’allais trouver ça trippant» [prendre beaucoup de plaisir]

(Maudits français) Disent pas tous la même chose
(Maudits français) ça dépend d’quel côté on s’pose
(Maudits français) C’est pas toujours la même prose
(Maudits français) Quand tu jases [parler], moi je cause

Puis y’m’présente un pote, il était vert fluo.
J’ai vu des ours blancs et des orignaux. [une espèce de cervidé]
On rentre dans un bar, y’m’fait «qu’est-ce tu veux, y a waiter ?» [cet anglicisme désigne le serveur et non les WC]
«J’ai pas envie d’pisser, appelles plutôt l’serveur»
On m’sert deux bière avec Charlebois sur l’étiquette
J’aurais rêvé d’avoir Gainsbourg sur mon anisette.
Puis j’croise le regard d’une fille à côté
Y’m’dit «va cruiser [draguer] la blonde, sois pas gêné» 
J’finis par l’accoster elle me dit «Qu’est-ce tu veux hostie ?» [un juron. Au Québec, le mot "sacre" désigne d'ailleurs un juron]
J’réponds «J’suis pas baptisé, non merci»
J’propose de sortir fumer elle me dit «T’as une smoke?» [cigarette et non smoking]
«J’suis plutôt jean basket» elle me dit «C’est quoi, c’est une joke ?» [blague]
«C’est bizarre comme tu jases, fais un break !» [une pause]
«Oh tu sais moi j’suis plutôt dans l’rap-musette»

(Maudits français) Disent pas tous la même chose
(Maudits français) ça dépend d’quel côté on s’pose
(Maudits français) C’est pas toujours la même prose
(Maudits français) Quand tu jases, moi je cause

Dans la rue, j’ai eu des élans romantiques
Mais y avait pas d’fleuristes alors j’ai improvisé
J’lui ramasse deux jolies feuilles d’érable, elle dit:
«J’m’en calisse [s'en foutre], J’aurais préféré un joli bouquet d’fleurs de lys» [référence au drapeau québécois tandis que l'érable renvoie à celui du Canada]
Viens chez moi mais j’te préviens, j’ai un chum» [un mec, prononcé «atchoum»]
«Bah c’est normal avec ce froid, d’attraper un rhume»
Arrivé chez elle, elle m’dit «Tires toi une bûche [s'asseoir], tu capotes ?» [tu vas bien ?]
J’sors un préservatif. «Espèce de quétaine [ringard], ranges ton bébelle [objet inutile], salaud»
«J’comprends pas, c’est pas moi qu’aie demandé !»
«C’est donc comme ça qu’tu m’aimes-tu ?»
«C’est plutôt sans capote !» Elle m’a jeté à la rue.

(Maudits français) Disent pas tous la même chose
(Maudits français) ça dépend d’quel côté on s’pose
(Maudits français) C’est pas toujours la même prose
(Maudits français) Quand tu jases, moi je cause

Malgré ces quiproquos, j’ai trippé comme un dingue
De Québec-Ville jusqu’à l’Abitibi-Témiscamingue [région administrative de l'ouest du Québec]
J’ai rencontré dans c’pays des résistants
Qui pratiquent avec finesse le langage-ment
La belle province [une périphrase utilisée pour désigner le Québec], j’suis en amour,
Et comme dit Richard [Desjardins]
«Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours !»


Sources:
- "Pourquoi le français a résisté?", John Diclinson dans Les Collections de l'Histoire n°40, 07/2008.
- Articles consacrés au Canada et au Québec dans le "petit Mourre, dictionnaire d'histoire universelle, Bordas.
- Le dessous des cartes consacré au Québec.
- Gilles Havard: "L'aventure oubliée de la Nouvelle France, dans les Collections de l'Histoire n°54, janvier 2012.
- "Québec", collection Guides Gallimard, 1995.
- Francis Dupuis-Déri: "Le Front de libération du Québec: la révolte des "nègres blancs" , in "68. Une histoire collective", La Découverte, 2008.
- Un dictionnaire québécois en ligne.



Liens: 
- Banque d'images sur l'histoire du Québec
- Histoire du français au Québec.
- "La révolution tranquille" dans les riches archives de Radio-Canada.