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mardi 8 septembre 2020

Fritz Haarmann: l'homme qui débita ses victimes, fit vaciller la République de Weimar et inspira les artistes.

A Hanovre, au printemps 1924, des enfants qui s'ébrouent dans les eaux de la Leine, découvrent des ossements. Informée, la police drague la rivière et exhume plus de 500 os humains. Les restes appartiennent à au moins 22 individus, des garçons ou des hommes âgés de quatorze à vingt ans, dont les têtes ont été détachées de la colonne vertébrale grâce à un couteau de boucher. Les morts les plus anciennes remonteraient à 6 ans.
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Les soupçons convergent rapidement vers Fritz Haarmann. L'homme de 45 ans vend des vêtements usagés et de la viande dans le quartier de la gare. L'individu est connu des services de police, car il a déjà été interpellé à 15 reprises pour des affaires d'abus sexuel ou d'agressions sur mineur. Emprisonné au cours de la grande guerre, il est mêlé lors de sa libération en 1918, à deux affaires de disparitions d'adolescents. Faute de preuves, il est laissé libre. A l'été 1924, la police l’interpelle à la suite d'une altercation avec un adolescent fugueur. 
A son domicile, la police retrouve des traces de sang séché. Le suspect explique qu'il a découpé la viande dont il fait la contrebande auprès de ses voisins. Aux enquêteurs qui s'étonnent également de trouver des habits masculins de toutes tailles dans ses placards, il affirme s'adonner à la vente de vêtements d'occasion. Ces explications semblent crédibles dans le contexte de crise économique que connaît l'Allemagne de l'après-guerre.  Néanmoins, des témoins ont vu Haarmann se débarrasser de sacs dans la Leine au petit matin. Confronté aux familles des victimes, qui identifient des objets appartenant à leurs proches, le suspect passe à table, reconnaissant l'assassinat de plusieurs dizaines de victimes. Haarmann est mis derrière les barreaux.

* La presse s'empare aussitôt de l'affaire qu'elle contribue à faire connaître à Hanovre et dans le reste de l'Allemagne. Un vent de panique s'empare dès lors de la ville. Si les découvertes macabres suscitent l'horreur, elles fascinent également une partie des citadins. Le dimanche, des badauds se promènent le long de la Leine en quête de restes humains. Les journaux voient tout le profit qu'ils peuvent tirer de l'exploitation putassière de l'évènement.  Alors que dans la presse impériale, les faits divers prenaient surtout la forme d'arides chroniques judiciaires, ils sont désormais abordés par le biais du reportage, dont les titres se doivent d'être accrocheurs. Les articles évoquent tour à tour un "vampire", un "loup-garou", un "boucher" qui ferait commerce des chairs de ses victimes. Les investigations des journalistes dévoilent les pratiques sidérantes du suspect. 
Haarmann gagne sa vie en vendant des vêtements et de la viande qu'il prélève sur ses victimes. 
La gare est alors le point de convergence de toutes les misères. Elle devient un refuge pour les vagabonds, mendiants, orphelins, mais aussi le terrain de chasse favori du tueur. Contre la promesse d'un gîte ou d'un peu de nourriture, ce dernier attire ses proies chez lui, au 8 Rote Reihe. Là, il abuse d'elles avant de les tuer. En parfait boucher, il débite ses victimes en morceaux, puis se débarrasse des os. Pour amadouer les voisins qui se plaignent du bruit, le "boucher" offre sa spécialité: le fromage de tête. Il cuisine également des terrines, découpe des steaks et des côtelettes, puis écoule l'ensemble au marché noir sous l'appellation de porc mariné ou de viande de cheval. Les tarifs sont attractifs, les clients ne manquent pas. Haarmann tient son étal à quelques pas de chez lui. De la découpe à l'assiette, il n'y a donc que quelques pas, un circuit court en somme.

* Indicateur pour la police.
La presse avance une autre découverte stupéfiante. Si les crimes de Haarmann remonte à 1918 sans qu'il n'ait jamais été inquiété, c'est simplement qu'il travaillait pour la police en tant qu'indicateur. Dès lors, le dossier criminel devient une affaire d’État. (1)
Pour l'opinion, les forces de l'ordre couvrent Haarmann et cherchent à étouffer l'affaire.  Le scandale conduit à l'ouverture d'une enquête à l'encontre de la police de Hanovre et de son organisation. Pour tenter de se racheter, obtenir des témoignages et identifier les victimes, l'institution policière réalise alors un film dans lequel figure le lieu des crimes: la sordide mansarde qu'occupe Haarmann. Le film provoque un débordement de témoignages, mais aussi un certain malaise. Les ennemis du régime, trop heureux de déstabiliser la jeune République de Weimar, sautent sur l'occasion. Au nom du respect des victimes, la droite nationaliste crie au scandale. L'affaire est portée devant le parlement et le film policier interdit. 

* Diktat et coup de poignard dans le dos. 
Fritz Haarmann cristallise les tensions politiques d'un pays qui garde de profondes séquelles de la grande guerre et dont le nouveau régime peine à asseoir sa légitimité. La République de Weimar est proclamée le 9 novembre 1918, deux jours avant la fin des hostilités. Dès sa naissance, elle est contestée, tant par les communistes que par les corps francs et autres milices d'extrême-droite. Les combats de rue et assassinats politiques deviennent le lot quotidien de populations habituées aux violences par la guerre et ses massacres. La dénonciation de la dureté du traité de Versailles et du "coup de poignard dans le dos" font prospérer les mouvements nationalistes, en particulier le jeune parti national socialiste dont Adolf Hitler prend le contrôle en 1921. Deux ans plus tard, ce dernier tente même de renverser le gouvernement de Bavière lors du "putsch de la brasserie". Les communistes, quant à eux, s'en prennent aux sociaux-démocrates et à l'extrême droite.

* Une brouette de billets.
L'instabilité politique doit également beaucoup à la crise économique qui frappe le pays. L'Allemagne, considérée comme seule responsable de la guerre, doit verser de très lourdes réparations aux vainqueurs. Son secteur agricole est détruit. Une grande partie de la population souffre de la faim, en particulier en ville. Désorientée, affamée, les Allemands doivent aussi affronter une inflation délirante. En février 1924, la Reichsbank est obligée de faire imprimer des billets de cent mille milliards de marks!
A Hanovre, dont la population sextuple en 40 ans sous l'effet de l'essor industriel, les citadins tentent par tous les moyens de remplir leurs assiettes. Dans les quartiers ouvriers de la vieille ville, la misère est partout. La gare ressemble à une vaste cour des miracles. Au sein de ce chaos social, un individu aussi dénué de scrupules que Haarmann, n'a aucun mal à faire prospérer son petit commerce de vêtements usagés et de viande bon marché. Chacun étant occupé à sa propre survie, il peut exploiter en toute impunité la détresse des habitants, auxquels il refourgue les rogatons de ses victimes.

* Symptôme d'un régime honni. 
Libéral et progressiste, le régime a pour ambition de modifier le code pénal qui datait de l'empire germanique. Le projet de réforme de 1922 n'envisage plus le recours à la peine de mort. Voilà qui n'a rien d’anodin à la vieille de l'ouverture du procès d'un individu accusé de plusieurs dizaines d'assassinats. Dès lors, les abolitionnistes sont réduits au silence et la peine de mort apparaît comme la seule sanction possible pour ce genre de criminels.
La République aspire également à dépénaliser l'homosexualité. Or, Haarmann a un amant (Grans), qui est aussi un de ses complices. Le débat, déjà tendu, doit donc intégrer l'embarrassante affaire. La presse bourgeoise n'évoque pas l'homosexualité, considérant qu'il s'agit d'un sujet tabou. Les journaux libéraux de gauche, socialiste ou communiste, refusent de stigmatiser les homosexuels sur la base de cette seule affaire. La presse nationaliste et conservatrice, en revanche, établit, un lien de causalité entre criminalité et homosexualité. 
Abolition de la peine de mort et dépénalisation de l'homosexualité devront attendre. L'élan progressiste de Weimar se brise sur le fait divers. Au sein d'une partie de l'opinion, l'affaire Haarmann s'impose comme le symptôme d'un régime honni. Le personnage est considéré comme une espèce d'entité métaphorique de tous les problèmes sociaux qui se posent à la jeune république. Aux yeux de ses détracteurs, seul un régime aussi pourri que celui de Weimar pouvait engendrer un tel monstre.



* Le procès. 
En août 1924, Haarmann est examiné par des psychiatriques de Göttingen, qui le déclarent responsable de ses actes. Le procès s'ouvre le 4 décembre 1924. L'écho médiatique est considérable. Pour le psychologue Theodor Lessing, la recrudescence des violences psychopathiques en Allemagne serait la conséquence du traumatisme des massacres de masse de la grande guerre. Il plaide donc pour une atténuation de la responsabilité de Haarmann, mais n'est pas entendu. L'accusé a beau affirmer ne se souvenir de rien, il est condamné à mort, puis exécuté le 15 avril 1925. 
La culpabilité ne faisant aucun doute, le véritable enjeu des audiences est ailleurs. Par journaux interposés, les formations politiques instrumentalisent l'affaire et orientent les débats autour d'une question: "qui a crée un monstre pareil?" Selon le prisme adopté, chacun donne de Haarmann sa propre vision stylisée. Pour les journaux libéraux de gauche, le milieu social débilitant dans lequel Haarmann a vécu expliquerait en partie son passage à l'acte. Die rote fanhe, le journal du parti communiste, voit en Haarmann un "fasciste". Der Stürmer, l'organe de propagande nazi, interprète l'affaire comme une allégorie de la corruption de la république de Weimar. L'accusé y est présenté comme un dégénéré, une arriération culturelle contraire à l'Allemagne. Au fond, chacun trouve dans cette affaire ce qu'il vient y chercher. 
George Grosz: "John, der Frauenmörder" (1918). [Domaine public]

  * Essor du romantisme noir.
Depuis les débuts du romantisme au XVIII° siècle, l'Allemagne a cultivé un très grand intérêt pour le fantastique et ses personnages maléfiques. Le fait divers nous entraîne au plus profond de l'imaginaire de l'Allemagne des années 1920 et son étrange fascination pour le mal."L'étrange étrangeté" de Haarmann le transforme en un personnage légendaire qui  vient compléter toute une galerie d'abjects meurtriers en série. 
En effet, Haarmann est loin d'être un cas isolé. (1) Entre 1918 et 1921, à Berlin, Carl Großmann tue des femmes dont il vend la chair dans le quartier de la gare, avant de se débarrasser de leurs effets dans le fleuve... En 1929 et 1930, Peter Kürten tue au moins 9 jeunes femmes. Son goût pour le sang lui vaut le surnom de "vampire de Dusseldörf". Tous ces crimes ont un lien avec la sexualité et s'accompagnent d'un déchaînement irrationnel de pulsions instinctives. 
Au cours des années 1920, le meurtre sexuel épouvante non seulement la société allemande, mais obsède aussi les écrivains et peintres. Otto Dix, George Grosz montrent le chaos de cette société de Weimar en train de se construire. Ils peignent des sadiques et meurtriers sexuels en train de commettre leurs forfaits. Cette fascination s'enracine dans une tradition artistique de la confrontation avec la brutalité, le refoulement, l'archaïsme, cette part présente en chacun de nous, mais qui ne s'exprime pas en temps normal. Ce "romantisme noir" nourrit également le cinéma allemand des années 1920 avec des films comme le cabinet du docteur Caligari (1920) de Robert Wiene, Nosferatu (1922) de F. W. Murnau, Dr Mabuse (1922) de Fritz Lang. Lorsque ce dernier réalise  M le maudit en 1931, il s'inspire directement des crimes commis par Kürten, Großmann et Haarmann. Le film dépeint l'épouvante qui s'empare des habitants d'une ville allemande confrontée à une série de meurtres commis par un tueur d'enfants. La musique occupe une place centrale dans le film. Le meurtrier, interprété par Peter Lorre, siffle toujours le même thème quand il va tuer une fillette: Dans l'antre du roi de la montagne de la suite pour orchestre Peer Gynt de Grieg. "L'univers répétitif et obsessionnel de la pulsion est figuré par le sifflotement mécanique et frénétique de l'assassin, qui se déclenche dès qu'il entre en chasse." (source E)
Le film s'ouvre avec des enfants qui jouent dans une cour d'immeuble. Les bambins forment une ronde autour d'une fillette qui désigne ses camarades du doigt. La petite chante une comptine consacrée à un tueur qui débite ses victimes en pièces de boucherie. Or, le meurtrier de la chanson n'est autre que Fritz Haarmann...



* "Il va te découper en steak haché."
Les crimes de Haarmann restent dans les mémoires par leur sauvagerie et parce qu'ils furent le sujet d'une chanson à très grand succès.
En 1924, Walter Kollo compose Warte, warte nur ein Weilchen. Les paroles simples, chantées sur une mélodie accrocheuse, assurent le succès du morceau. "Attends attends, juste un moment, le bonheur va venir à toi", promet le chanteur. 
Une nouvelle version du morceau, détournée et sarcastique, circule bientôt. Ce n'est plus le bonheur qui vient à l'auditeur, mais Haarmann. "Attends, attends encore un peu / Haarmann va venir s'occuper de toi / Avec sa petite hachette / Il va te découper en steak haché".
Dès lors, on prendra l'habitude de chanter ce morceau à la manière des comptines enfantines. Cela n'a en soi rien d'étonnant si l'on songe aux nombreux airs que nous chantaient nos parents et qui parlaient pourtant de prêtes niqueurs ("il court, il court le furet"), de prostitution ("au clair de lune") et de cannibalisme ("il était un petit navire"). Haarmann devient dès lors une sorte de croque-mitaine que les parents menacent d'appeler lorsque l'enfant n'est pas sage.


* Conclusion 

Le "boucher de Hanovre" continue à hanter la mémoire collective allemande. Docteurs et psychiatres étudièrent son cerveau afin de mettre à jour une forme de dégénérescence à l'origine de sa psychopathie. Son crâne est resté sur les étagères de l'université jusqu'en 2015, date à laquelle on décida de détruire l'étrange relique. Entre temps, le mal a pris en Allemagne un autre visage: celui de Hitler et des crimes du troisième Reich. Or, là encore le personnage de Haarmann peut être convoqué. Klaus Mann insiste dans ses mémoires sur  la troublante ressemblance physique entre Haarmann et Hitler...

Notes:
1. En une du journal Simplicissimus, une caricature met en scène un commissaire installé à un bureau, sur lequel repose un crâne. Gêné, le policier s'adresse à Haarmann, qui occupe une chaise de l'autre côté du meuble: "Je vous en prie, ne me tutoyait plus." 


In Hannover an der Leine,
Rote Reihe Nummer 8,
wohnt der Massenmörder Haarmann,
der schon manchen umgebracht.
Haarmann hat auch ein’ Gehilfen,
Grans hieß dieser junge Mann.
Dieser lockte mit Behagen
alle kleinen Jungen an.
https://lyricstranslate.com
In Hannover an der Leine,
Rote Reihe Nummer 8,
wohnt der Massenmörder Haarmann,
der schon manchen umgebracht.
Haarmann hat auch ein’ Gehilfen,
Grans hieß dieser junge Mann.
Dieser lockte mit Behagen
alle kleinen Jungen an.
„

Warte, warte nur ein Weilchen,
bald kommt Haarmann auch zu dir,
mit dem kleinen Hackebeilchen,
macht er Schabefleisch aus dir.
Aus den Augen macht er Sülze,
aus dem Hintern macht er Speck,
aus den Därmen macht er Würste
und den Rest, den schmeißt er weg.“

*****
A Hanovre le long de la Leine,
 au numéro 8 de la Rote Reihe
vit Haarmann le tueur de masse,
qui a déjà pas mal tué,
Haarmann avait aussi un complice,
Grans était le nom de ce jeune homme
Il attirait avec des ruses 
tous les petits garçons

Attends, attends juste un petit peu
Haarmann va venir s'occuper de toi
avec sa petite hachette
il va te découper en steak haché
des yeux, il fait du fromage de tête
des fesses il fait du bacon
des intestins il fait des saucisses 
et des restes, il s'en débarrasse

 Sources:
A. Retronews: «1925: "Le boucher de Hanovre", tueur de garçons»
B. Faits divers, l'histoire à la une: "Fritz Haarmann, un vampire dans la République de Weimar" (Arte)
C. Arte: "Le boucher de Hanovre".
D. Lycéens et apprentis au cinéma: «"M le Maudit" de Fritz Lang» (pdf).
E. Olivier Agard:"M le maudit ou la crise de la démocratie"

dimanche 29 juillet 2018

349. Tout nu et tout bronzé, Carlos (1973)


L’été est là, il sait se faire annoncer. Comme chaque année, à son approche, la presse féminine met en couverture des mannequins déjà tannées et plus dénudées qu’à l’accoutumée pour vanter le maillot qui ira bien sur la plage, et le régime qui vous permettra de le porter. La télévision et les émissions de radio interactives vous renseignent sur les arnaques des crèmes solaires. Les corps, celui des femmes tout particulièrement, sont soumis, encore plus que le reste de l’année, au mouvement général des sociétés[1] dans lequel les médias sont de puissants vecteurs de normes. Les pantalons raccourcissent pour devenir des shorts, les manches remontent ou disparaissent, les corps se préparent à une exposition au grand air et au soleil. Tout nu et tout bronzé ! chante Carlos en 1973.




 Tout nu et tout bronzé

On est bien, on est beau
Quand revient l’été
Tout nu et tout bronzé
Au soleil, sur le sable ou sur les galets
Tout nu et tout bronzé
Depuis la mer du Nord 
Jusqu’aux Pyrénées
Tout nu et tout bronzé
On prend le temps de rêver

Tout nu, tout nu
On ne pense plus 
Au métro ni au bureau
Bronzé, bronzé
Décontracté 
Un grand chapeau
Pieds dans l’eau
Tout nu, tout nu
Comme des Jésus
On fait trempette 
Chez les mouettes
Bronzé, bronzé
On va chasser dans leur retraite
Les crevettes
Ah! Les vacances
Ah! Les vacances
Quand j’y pense, ça me démange

Tout nu et tout bronzé
On est bien, on est beau
Quand revient l’été
Tout nu et tout bronzé
Au soleil sur le sable ou sur les galets
Tout nu et tout bronzé
Depuis la mer du Nord 
Jusqu’aux Pyrénées
Tout nu et tout bronzé
On prend le temps de rêver

Tout nu, tout nu
On voit draguer Roméo
En pédalo
Bronzé, bronzé
Toutes les filles sont des Vénus en maillot
Tout nu, tout nu
On ne pense plus
Qu’aux safaris
Fesses parties
Bronzé, bronzé
On va traquer le bigorneau
Quel boulot

Tout nu et tout bronzé
On est bien, on est beau
Quand revient l’été
Tout nu et tout bronzé
Au soleil sur le sable ou sur les galets
Tout nu et tout bronzé
Depuis la mer du Nord 
Jusqu’aux Pyrénées
Tout nu et tout bronzé
On prend le temps de rêver

Avec la montée des températures, s’ouvre une parenthèse consacrée aux congés, aux loisirs, au temps libre et au bronzage. Ce temps singulier, cette variation saisonnière[2], où tout pourrait être noyé dans un hédonisme bienvenu, voire revendiqué comme le pendant le plus légitime au rythme accéléré de sociétés régies par la performance et la concurrence, est parfois troublé par des querelles dont la presse fait ses choux gras. Ainsi, l’été dernier, le magazine Les Inrockutpibles - qui propose chaque été un numéro spécial sexe, symptomatique, s’il en est de ce temps consacré aux corps, aux plaisirs et à la levée des interdits - se faisait l’écho d’une bataille de procédure autour de la plage nudiste de Berck, une des seules autorisées sur le littoral du Nord Pas de Calais depuis un arrêté municipal de 1981.
Le visuel de l'article des Inrocks signé par J. Rebucci,
27 juillet 2017

Ces batailles estivales sonnent comme des ritournelles, elles ont déjà eut lieu auparavant selon des déclinaisons sensiblement différentes. Christophe Granger consacre à l’une d’elle  l’introduction de son ouvrage Les corps d’été. En 1934, l’émotion s’empare d’une commune du Lot, lorsque des vacanciers, sous l’effet saisonnier de la chaleur et du temps libre, se livrent, en tenue d’été, bras et mollets dénudés,  à des jeux d’eaux propices aux rapprochements des corps autour de la fontaine du village. Curé, notables et quelques villageois parviennent à convaincre le maire de faire interdire Les exhibitions nudistes sur tout le territoire de la commune[3].

Du premier XXè siècle aux années 70, il n’y a rien d’évident dans cette longue histoire de la dénudation des corps prise dans de multiples paradoxes : celui de la levée des tabous et du raidissement de la morale, celui de l’ostentatoire exhibition des corps pourtant soumise à une noria de normes oppressantes. Ancrée dans une histoire des sociétés, ce processus mobilise l’attention de nombreuses historiennes et historiens, qui trouvent dans son étude, de quoi explorer et alimenter divers champs de la recherche allant d’une histoire de l’intime, du corps et de ses représentations, ou encore du genre en passant par celles du sport, des médias, encore des loisirs, voire des régimes totalitaires. Une histoire qui trempe sa plume dans des sources multiples : presse (magazine, nationale, régionale), oeuvres d’art (littéraires, cinématographiques, picturales, musicales), échanges épistolaires, revues, journaux intimes, sources législatives ou institutionnelles etc.

Par où commencer ? Le dernier tiers du XIXè siècle serait un moment de basculement dans le lent processus du dévoilement des corps. Plusieurs phénomènes se conjuguent alors pour transformer les règles établies. Certains relèvent de la sphère privée, d’autres de la sphère publique. À la croisée des deux, on trouve ces merveilleuses compositions picturales qui, de Degas à Bonnard, représentent des femmes plus ou moins dénudées occupées à leur toilette (mon amour immodéré de Caillebotte me renvoie aussi à ses images de baigneurs en maillots, mais on sort ici du cadre privé qui nous occupe pour le moment).

Degas, Femme dans son bain s'épongeant la jambe, vers 1883


Bonnard, Nu accroupi, 1918. Plus tardif

Caillebotte, Baigneurs, bord de l'Erres,1877
Dans l’intimité, l’acceptation de la nudité ne va pas de soi. Comme le souligne A.-M. Sohn[4], elle résulte d’une lente érosion de la pudeur, dont on distingue alors quelques signes. Plusieurs leviers agissent conjointement pour mener à son affaissement. On mentionnera dans un premier temps, le recul du poids social de l’Eglise qui modifie les rapports de couple et le rôle assigné au mariage. Moins strictement réduite à sa fonction de procréation, l’institution maritale échappe aussi de plus en plus à l’emprise familiale. Les unions arrangées font lentement place aux mariages choisis dans lesquels la place du corps comme élément de séduction est forcément réévaluée. Par ricochet, la pudeur comme pierre angulaire de l’éducation des petites et jeunes filles, s’en retrouve affectée. Au XIXè siècle, et plus largement à la Belle Epoque, peu de parties du corps sont dévoilées dans le cadre privé : on se lave le plus souvent recouvert d’une chemise comme on fait l’amour habillé ou dans le noir. Justement, cette libération du corps et ce recul de la pudeur ne sont pas étrangers aux évolutions vestimentaires : il faudrait alors évoquer, par exemple, les modifications des sous vêtements féminins des corsets vers la gorgerette puis le soutien gorge.

Mais profitons plutôt de cette évocation de l’histoire du vêtement pour opérer un glissement vers la question de l’exposition des corps dans l’espace publique. Là encore, un entrelacement de causalités donne une idée du processus à l’oeuvre. Dans un XIXè siècle marqué par l’industrialisation, le poids des réflexions hygiénistes renouvelle les approches précédentes sur les corps et leur environnement. Les masses laborieuses soumises aux affres de l’urbanisation (entassement dans des logements insalubres et surpeuplés, pollution industrielle, conditions de travail multipliant les expositions aux produits toxiques) sont invitées à se régénérer en s’exposant à l’air et au soleil jusqu’alors considéré comme dangereux (en ville, la chaleur estivale était notamment associée aux miasmes, à la puanteur etc). Le long chemin vers le recul de la pudeur et le désengoncement des corps (par le vêtement aussi bien que par l’éducation)  croise celui de l’histoire de la médecine. D’abord confinée dans les sanatoriums, l’héliothérapie conseillée comme traitement médical (elle est notamment prescrite contre la tuberculose) installe l’idée qu’il est bon d’exposer les corps ailleurs que dans les centres de cure. Le développement des pratiques sportives dans les classes les plus favorisées de nos sociétés, en ce qu’elles bouleversent et l’attention portée à son physique, et les vêtements que l’on porte, joue également un rôle important. 
À la croisée du médical et du sportif, il y a la pratique du naturisme pour laquelle le corps s’expose entièrement à l’air et au soleil à des fins de régénération. Loin d’être un phénomène de masse, cette pratique et ses prolongements, en matière alimentaire par exemple, constitue une curiosité et suscite des reportages dans la presse. Des revues spécialisées se chargent de sa promotion[5] selon des variantes plus ou moins rigoristes.

On comprend mieux alors que l’entre deux guerres soit un moment fondateur, un pré-requis dans cette séquence qui nous entraine vers le tout nu et tout bronzé. Y coexistent l’avènement des congés payés, la démocratisation des pratiques sportives, une exposition du corps dans les arts et les spectacles (J. Baker) en même temps que d’importantes évolutions vestimentaires (Coco Chanel), sans compter un culte certain voué au corps, comme signe extérieur de puissance idéologique et politique.

Tout nu, on y arrive, mais tout bronzé ?

Je ne résiste pas à vous livrer un extrait du roman L’art de la joie de G Sapienza[6] qui décrit de façon assez claire le renversement des normes et conventions qui travaillent alors la gestion sociale du corps et de son enveloppe cutanée. Le livre est écrit plus tardivement que l’époque évoquée par ce passage - il a, en outre,  été exhumé pour  publication assez récemment. L’autrice, forçe peut être  un peu le trait afin de servir le versant émancipé de son personnage principal mais somme toute, résume assez bien l’affaire du changement de paradigme autour de la coloration estivale de la peau. Nous sommes dans l’après première guerre mondiale à Catane, en Sicile, le dialogue met en scène deux jeunes femmes, l’une d’extraction bourgeoise (Béatrice), l’autre, totalement à l’opposé, mais qui intègre ce milieu au fil des aléas de sa vie (Modesta). Le comportement de cette dernière est évoqué par Carlo, un jeune médecin.


          Mais tu restes au soleil sans parasol, Modesta ?  tu vas t’abimer la peau ! Je te l’ai dit mille fois. Tu es déjà toute noire ! c’est laid cette peau foncée comme celle des paysannes.

                 -Mais au contraire, si je peux me permettre : la Princesse est en avance sur son temps. Et peut être le sait-elle. À Riccione il y a beaucoup de femmes ui ont accepté l’héliothérapie sur notre conseil à nous les médecins. Depuis longtemps sont connues les vertus curatives du  sileil, sauf que cette vertu médicale s’est heurtée, comme toujours, à la pudeur, ou mieux, à un idéal esthétique qui la dissimule. L’été dernier, on a vu des maillots de bain vraiment scandaleux pour les maris s’entend ! Mais les temps changent, on ne peut arrêter le progrès et la Princesse, chère Béatrice, sciemment peut être ou peut être en suivant son instinct et son amour pour le soleil, selon ses propres termes, accomplit un un acte en faveur de la libération de la femme. La pâleur, la fragilité, ne sont au fond, que des fils très minces pour brider et dompter la nature féminine, exactement comme les Chinois qui au nom de la beauté bandent les pieds des petites filles. 


La question du bronzage et de son succès s’inscrit dans le sillage de celle de l’exposition de plus en plus franche des corps. Pratiques sportives, loisirs, motifs médicaux s’allient pour en faire un marqueur social dans les classes supérieures des sociétés d’Europe occidentale. Le moment propice à cette transformation est l’été.

La parenthèse estivale et le bronzage, assimilé à un véritable changement de peau, produisent une histoire orwellienne, dans laquelle libertés et contraintes avancent conjointement. Reprenons le fil de l’histoire par le bout vestimentaire.
Avant le second conflit mondial, les maillots de bain commencent déjà à rétrécir : moins couvrants sur les jambes, ils se font plus échancrés sur les seins, et s’ajustent aux corps. Ils deviennent des éléments de séduction. De la liberté des corps à celle des mœurs, la distance interprétative est vite franchie. On peut bronzer debout, certes, en faisant du sport. Mais le bronzage est un art qui se travaille allongé, et l’horizontalité des corps, rapprochés sur le sable, a bien du mal à s’affranchir de cette suspicion de permissivité, de lubricité, même avec une grille de mots croisés à portée de la main. Les amours passagers de l’été, la drague estivale intègrent, au fil du temps, le registre saisonnier d’un temps dérogatoire, passager.
Après guerre, le mouvement s’accélère : en 1946 est présenté à la piscine Molitor (non sans difficulté pour trouver quelqu’un qui accepte de le porter) un nouveau maillot de bain : le bikini. Créé par Louis Réard, on le range dans une boîte d’allumettes. Dix années plus tard Brigitte Bardot apparait débarrassée de tout accessoire textile bronzant nue derrière une lessive de draps récemment étendus sous la caméra de son mari R. Vadim dans Et Dieu créa la femme. Le curseur qui marque la frontière de la pudeur autorisée en prend à nouveau un coup. 

Bardot dans Et Dieu créa la femme, R. Vadim, 1956


On est alors  au cœur Trente glorieuses, temps du tourisme de masse propice à la diffusion voir à l’uniformisation de nouveaux comportements estivaux. Le cinéma, la côté d’Azur et St Tropez donnent le « la ». Puis, dans les années 70, c’est l’adoption du monokini qui génère de l’agitation autour des stations balnéaires méditerranéennes.  Des femmes, exposent leurs seins au soleil, pour un bronzage dénué de ces marques blanches disgracieuses. Le bronzage est donc aussi une esthétique, une marque de distinction (celle des vacances à la mer, réussies car ensoleillées, l’œil rivé sur la météo) et un marché : à celui du maillot de bain s’ajoute le business des crèmes solaires dont les corps d’été ne peuvent se passer sauf à devenir rouges merguez : Ambre solaire, Nivéa furent parmi les premières marques à s’en emparer.

1938, publicité pour Ambre solaire

C’est bien là que le bât blesse. Car libération et exposition des corps sont soumises à de nombreuses normes qui conduisent, pour le moins, à réévaluer le degré d’émancipation auquel on les associe peut être trop rapidement. On pense bien sûr aux normes physiques qui s’imposent aux hommes priés d’afficher des pectoraux et des abdominaux compatibles avec un bronzage uniforme, débarrassés des poils trop nombreux qui les rapprochent  d’un gorille de plage. Pour les femmes, les limites de ce qui peut bronzer au soleil de l’été sont fixées en centimètre : tour de taille, tour de poitrine, tour de hanches. La presse féminine (photoshop à l’appui, aujourd’hui) coache chaque printemps celles qui vont pouvoir bronzer le plus intégralement. Les titulaires de rides marquées, d’un ventre replet, de petits ou gros bourrelets, d’une poitrine flasque n’ont pas voix au chapitre entre l’astre solaire et le sable chaud. Signes d’un laisser aller personnel, d’un manque d’attention à soi, d’une coupable négligence,  elles devront opter pour le maillot une pièce et un paréo. Car pour être tout nu et tout bronzé, il faut être jeune, beau (belle) afin de ne pas heurter le regard de l’autre. On se dénudera alors pour bronzer avec une savante retenue, on fera la crêpe sur la plage en veillant à ses postures, ni trop vulgaires, ni trop contrites. C’est aussi le prix à payer pour se distinguer du vulgaire paysan dont le corps d’été affiche les traces du marcel, du cachet d’aspirine que l’on retrouve en septembre car trop peu fortuné pour partir en vacances sur les rives de la grande bleue ou sous les tropiques. De la liberté des un.e.s découle l’exclusion des autres…il y va aussi de la perpétuation de certaines hiérarchies sociales.

Une du magazine Elle : régime + Bikini

Alors Tout nu et tout bronzé ? Le répertoire est bien plus complexe et l’orchestration régulièrement revue. Aujourd’hui, le discours médical relatif à l’exposition du corps au soleil a sensiblement changé : précaution, prévention, protection suppléent les incitations de l’héliothérapie, et mieux vaut être doré.e comme un abricot que rouge comme une écrevisse. La grossophobie et,à l’opposé, la dictature de la maigreur sont battues en brèche par des femmes qui en ont assez que leur corps serve d’instrument de contrôle social.



Je laisse la conclusion de ce billet estival à C. Granger qui formule avec une toute autre profondeur que Carlos (et moi) l’enjeu de ces réflexions nées des tentatives d’écriture d’une histoire des corps tout nu(s) (ou presque) et tout bronzé(s) :  
Tout ce flux historique est travaillé de luttes sociales et de reclassements incessants. Démêler d’un coup l’écheveau des jeux sociaux dont sont faits les corps d’été autorise de saisir ce qui s’est joué à travers eux. Car, on l’aura compris, c’est tout un pan du siècle écoulé qui s’éclaire à les suivre. Le basculement des bourgeoisies anciennes a entrainé le dépérissement des pudeurs d’antan. Le renouvellement des avant gardes sociales, éprises d’allures décontractées, a encouragé la gloire du relâchement estival des surveillances. Celui aussi du dérangement des accoutumances et du frisson d’indistinction sociale dont il dispense les promesses. L’unification séculaire des repères et des modes de vie de son côté, l’affaissement autrement dit de l’échelle locale des valeurs, ont rendu efficace l’inscription du corps estival dans les structures du monde social et dans les façons légitimes d’y négocier sa place.






Pistes bibliographiques :

Histoire du corps / sous la direction d'Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello. 3, Les mutations du regard, le XXe siècle, Paris, Point Histoire, 2011
Granger, Christophe, Les corps d’été, XXè siècle, Naissance d’une variation saisonnière, Paris, Autrement, 2009
Ory, Pascal, L'invention du bronzage, Paris, Complexe, 2008


Andrieu, Bernard,  Bronzage une petite histoire du soleil et de la peau, Paris, CNRS éditions, 2008
Baubérot, Arnaud, Histoire du naturisme, le mythe du retour à la nature, Rennes, PUR, 2004




[1] Ory, Pascal, Le corps ordinaire dans Histoire du corps / sous la direction d'Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello. 3, Les mutations du regard, le XXe siècle, Paris, Point Histoire, 2011
[2] Sous titre du livre de Granger, Christophe, Les corps d’été, XXè siècle, Naissance d’une variation saisonnière, Paris, Autrement, 2009
[3] Ibid.
[4] Sohn, Anne-Marie, Le corps sexué dans Histoire du corps / sous la direction d'Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello. 3, Les mutations du regard, le XXe siècle, Paris, Point Histoire, 2011
[5] La revue Vivre du professeur d’éducation physique Kienné de Mongeot publiée à partir de 1926 par exemple.
[6] Sapienza, Golardia, L’art de la joie, Paris, Le Tripode, 2015, pp. 218-219