Affichage des articles dont le libellé est 1850's. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 1850's. Afficher tous les articles

jeudi 3 février 2011

229. "John brown's body".

La guerre de Sécession éclata il y a exactement 150 ans. Trois titres ont retenu notre attention afin d'évoquer ce conflit:

- John Brown's body dont il est question ici reste l'une des chansons contestataires les plus célèbres. Elle nous permet de revenir sur l'épopée de cet abolitionniste acharné qui tenta d'éradiquer l'esclavage par la force. Les prémices de la guerre sont en germe dès les années 1850 et son expédition s'inscrit dans un contexte de tension croissante entre les deux sections du pays.

- The night they drove Dixie down du Band offre le point de vue du sudiste Virgil Kane particulièrement éprouvé par la guerre civile dont nous tenterons d'identifier les principales caractéristiques.

- Le pays sort traumatisé du conflit. Le Sud est dévasté, occupé en outre par les troupes nordistes le temps de la Reconstruction. La réconciliation sera longue à s'accomplir. Les Noirs, tout juste affranchis, en seront les grands perdants, ce qui provoque la colère d'Oscar Brown Jr dans son morceau Forty acres and a mule.

******************

En 1860, les États-Unis sont une nation profondément divisée dans laquelle les États du Nord et du Sud ne parviennent plus à coexister.
Dès l'origine, les pionniers de Virginie et de Nouvelle Angleterre ne se ressemblent pas. Si tous parlent l'anglais, les premiers sont anglicans, les seconds des puritains. La terre ingrate convainc rapidement les colons de la Nouvelle Angleterre de se tourner vers les activités commerciales et maritimes, tandis que l'économie de plantation (tabac, coton, matières tinctoriales, sucre) domine au Sud. Une fois l'indépendance obtenue, les États créent une fédération régie par la constitution de 1787. Les deux sections ( le terme utilisé au XIXème siècle pour désigner un espace géographique aux EU) qui composent les États-Unis, un Nord et un Sud séparés par la ligne Mason-Dixon, s'imposent dans les esprits bien plus qu'un sentiment national embryonnaire.

* deux sections antagonistes.
L'esclavage constitue la différence fondamentale entre ces deux sections. Si la constitution n'interdit ni la traite négrière ni l'esclavage, cette institution est rapidement limitée ou supprimée au Nord. Un compromis s'impose qui ne prévoit que de timides aménagements tels que la suppression du commerce des esclaves, devenue effective en 1808. L'évolution économique renforce encore les différences d'attitudes entre les deux sections. La révolution industrielle que connaît l'Angleterre réclame d'immenses quantités de cotons pour l'industrie textile. Le Sud profond (Géorgie, Alabama, Mississippi, Louisiane et les deux Caroline) se tourne alors vers cet "or blanc" dont la culture est permise par un climat propice.
Le coton façonne les pensées et les attitudes et permet aux plus grands propriétaires terriens détenteurs de très nombreux esclaves de diriger les choix politiques et économiques du Sud. Leurs détracteurs désignent ainsi le système sous le terme de "slavocratie". Les planteurs affirment, en s'appuyant sur la Bible, que l'esclavage est légitime. Sans lui l'économie du Sud s'écroulera. En outre, seuls les Noirs seraient à même de supporter les brûlures du soleil lors des longues journées de labeur. En 1860, les quinze États du Sud compte 12 300 000 habitants dont 4 000 000 d'esclaves et 250 000 Noirs libres.

Plantation de coton dans le Mississippi.

Or le Sud se trouve sous la dépendance des banquiers du Nord. La culture du coton s'avère en effet particulièrement exigeante. La plante nécessite la conquête de nouvelles terres car elle épuise rapidement les sols. L'interdiction de la traite engendre en outre un renchérissement du prix des esclaves, auquel s'ajoute les investissements indispensables. L'attachement des planteurs du Sud au libre-échange s'explique ainsi par la nécessité d'acheter à bon compte des machines agricoles, tout en facilitant les exportations de cotons indispensables au bon fonctionnement du système. Les planteurs imposent leurs valeurs, leurs normes, réduisant au silence les voix discordantes.
Si les propriétaires d'esclaves restent minoritaires parmi les Blancs du Sud, ils n'en imposent pas moins leurs valeurs au reste de la société. Cette civilisation agrarienne patriarcale empêche l'émergence d'une classe moyenne susceptible de déclencher une révolution industrielle et freine l'urbanisation. La Nouvelle Orléans, Atlanta, Richmond végètent et restent des villes moyennes.


Dixie: l'hymne des soldats confédérés, équivalent de Battle Hymn of the Republic pour les Nordistes, durant de la Guerre de Sécession. Le premier couplet annonce la couleur: "J'aimerais être au pays du coton / le bon vieux temps n'est pas oublié / Je te garde dans mon coeur Dixie / Dixie où je suis né / tôt par un matin glacial..." Le terme Dixie est utilisé pour désigner le Sud des États-Unis.



En Nouvelle-Angleterre, les maigres possibilités agricoles et les liens maintenus avec l'Europe expliquent l'essor d'une industrie florissante. Métallurgie, textile, transformation des produits naturels prospèrent à tel point qu'en 1860 90% des produits manufacturés du pays sont fabriqués au Nord. Les villes y connaissent un essor spectaculaire. De 33 000 habitants en 1790, New York bondit à 813 000 habitants en 1860. Avec l'ouverture d'une bourse des valeurs en 1817, la ville devient un centre financier incontournable renforcé par la présence de nombreuses usines de confection, des brasseries, ou encore des constructions navales en lien avec le port de commerce. Boston, Chicago, Philadelphie attirent des milliers d'immigrants qui trouvent facilement à s'employer. L'État fédéral adopte d'ailleurs des lois protectionnistes pour préserver les industries naissantes.

* Essor de l'abolitionnisme.
Dans ce contexte, le recours aux esclaves s'avère inutile au Nord. Les classes moyennes en plein essor croient en la perfectibilité de l'Homme et se lancent dans le mouvement abolitionniste déjà très implanté en Angleterre. Des militants, minoritaires mais déterminés, utilisent tous les moyens (pétitions, campagnes de presse, aide à l'underground railway) à leur disposition afin d'éliminer une institution incompatible selon eux avec un État qui se veut civilisé. Les dissensions ne manquent pas au sein des abolitionnistes, très partagés quant au sort à réserver aux esclaves affranchis. Quoi qu'il en soit, leurs objectifs rentrent en conflit avec les intérêts des États esclavagistes qui adoptent des codes noirs particulièrement durs et restrictifs. Dans ce contexte de tensions accrues sort le roman d'Harriet Beecher Stowe, "la Case de l'oncle Tom", qui décrit les conditions d'existence misérables des esclaves. Le livre remporte un immense succès au grand dam des esclavagistes qui dénoncent les erreurs de la romancière.

Publicité pour le best seller d'Harriet Beecher Stowe "Uncle Tom's Cabin".


* les terres conquises seront-elles libres ou esclavagistes?
La conquête des terres de l'Ouest attise le conflit Nord/Sud. Les immenses zones conquises, successivement la Louisiane (correspondant aux Grandes Plaines), la Floride en 1819, le Texas en 1845, l'Oregon en 1846, la Californie et le sud-ouest des Rocheuses en 1848, deviennent un enjeu crucial. Les Américains, au nom de leur "destinée manifeste", considèrent qu'il est de leur mission de civiliser ces terres vierges, peuplées d'indiens à éradiquer s'ils gênent la progression de la conquête de l'Ouest. Le problème fondamental se résume ainsi: les terres conquises seront-elles libres ou esclavagistes?

Les Etats-Unis après l'adoption du compromis du Missouri.

* Un équilibre précaire.
L'ordonnance du Nord Ouest (1787) organise l'entrée dans l'Union de nouveaux territoires et interdit l'esclavage dans les États qui naîtront de l'immense Louisiane (de la Pennsylvanie au Mississippi, des grands Lacs à l'Ohio). Or, la conquête de l'ouest et la création de nouveaux États qu'elle implique, fait de cette question un enjeu crucial en remettant en cause la ligne de démarcation entre États abolitionnistes et esclavagistes. En 1820, le compromis du Missouri apporte une solution en interdisant "l'institution particulière" (autre manière de désigner l'esclavage au Sud) au nord de la latitude 36°30'.
Les difficultés surgissent de nouveau dans les années 1850 avec le vote de la loi Kansas-Nebraska (1854) qui stipule que le rejet ou l'adoption de l'esclavage dépend de la souveraineté populaire des États, violant les termes du compromis et remettant en cause le critère géographique (de part et d'autre d'une ligne de démarcation) trouvé en 1820.
En 1857, une affaire retentissante attise de nouveau les tensions entre les deux sections. Par l' arrêt Dred Scott, la Cour Suprême donne tort à un esclave du Missouri qui avait suivi son maître dans l'Illinois libre et réclamait son émancipation. La Cour considère que Dred Scott n'est pas un citoyen; son action en justice est donc considérée comme nulle. En outre, elle affirme que, contrairement à ce qu'imposait le compromis du Missouri, le Congrès n'a pas le droit d'exclure l'esclavage d'une portion du territoire. Les Nordistes attachés à l'idéologie du sol libre (free soil), réclamaient au contraire une délimitation stricte des territoires de l'esclavage, avant son éradication définitive.


Les Etats-Unis après l'adoption de la loi Kansas-Nebraska.

* Bleeding Kansas.
Ulcérés par ce qu'ils considèrent comme une victoire de l'esclavagisme, les plus radicaux des abolitionnistes du Nord appellent à la désobéissance et accusent la slavocratie de vouloir imposer l'institution particulière à l'ensemble de l'Union. Des heurts violents éclatent entre abolitionnistes et esclavagistes dans les États contestés tels que le Kansas. Les bandes armées y affluent afin de faire pencher la balance en leur faveur. Une véritable guerre civile déchire l'État pendant trois ans, ce qui lui vaut l’appellation de Bleeding Kansas, le Kansas sanglant. Les Borders Ruffians soudoyés par des planteurs du Missouri sèment la terreur sur leur passage et pillent les villes tenues par l'adversaire. En 1856, des pro-esclavagistes du Mississippi mettent à sac la ville de Lawrence fondée par la New Aid Company England Emigrant dans le but d'accueillir des colons libres. Ce raid provoque la colère des abolitionnistes et entraîne des représailles, dont les plus virulentes sont menées par un certain John Brown.

Portrait de John Brown.

* John Brown.
Issu d'une famille modeste de Nouvelle Angleterre profondément calviniste, le jeune John Brown aspire à devenir ministre du culte, en vain. Il multiplie alors les activités professionnelles et travaille successivement comme tanneur, surveillant, fermier, berger, marchand de coton et postier. Il peine très vite à nourrir sa très nombreuses famille et à rembourser ses dettes. Il a en effet 20 enfants de ses deux épouses successives!
Owen Brown, le père, calviniste austère, voyait déjà dans l'esclavage "une offense à Dieu". John quant à lui exècre dès le plus jeune âge l'"institution particulière" et s'engage très tôt dans le combat pour son éradication. Engagé dans la milice d'Hudson lors de la guerre de 1812 contre l'Angleterre, il est amené à loger chez un propriétaire d'esclave, battu au moindre prétexte à coup de pelle. Il en revient plus "abolitionniste que jamais", prêt à mener "une guerre éternelle contre l'esclavage." A la suite de l'assassinat du journaliste antiabolitionniste Elijah P. Lovejoy en 1837, il se fait le serment de détruire l'esclavage.
En 1848, il s'installe avec sa famille dans la colonie pour esclaves affranchis de North Elba (NY) et se lie d'amitié avec Frederick Douglass, ancien esclave devenu un écrivain réputé.

Last moments of John Brown, célèbre tableau de Thomas Hovenden. L'artiste fait s'arrêter le condamné quelques instants pour embrasser un bébé que lui tend une femme noire.

L'adoption de la loi 1854 qui menace d'étendre les territoires de l'esclavage, convainc Brown à passer à l'action à l'automne 1855. Avec plusieurs de ses fils, il se rue sur le Kansas en 1855 afin de grossir les rangs des Jayhawkers, les abolitionnistes prêts à en découdre avec les Border Ruffians, pro-esclavagistes. D'autres incidents graves renforcent encore sa détermination. Ainsi, le 22 mai 1856, Charles Sumner, sénateur du Massachussetts, prononce un discours virulent contre les Sudistes. Il y dénonce "un crime contre le Kansas", un "viol contre un territoire vierge de la part de malfaiteurs et d'assassins du Missouri, des mercenaires recrutés parmi les vomissures des ivrognes d'une civilisation agitée." Cette charge pousse un membre du Congrès, Preston Brooks, à frapper Sumner de plus de trente coups avec le pommeau de sa canne, le blessant gravement. A la nouvelle du scandale Brown voit rouge. Les 24-25 mai 1856, il assassine avec des complices cinq personnes à Pottawatomie (Kansas). Il n'est guère inquiété pour ce massacre et poursuit donc la lutte. Fin août 1856, il mène avec ses partisans la défense d'Osawatomie, mais ne parvient pas à repousser 250 pro-esclavagistes du Missouri qui réduisent le bourg en cendres.

Preston Brooks, représentant de la Caroline du Sud agresse violemment Charles Sumner sénateur du Massachusetts.

Les violences se raréfient au Kansas avec le rejet de la constitution que proposait les pro-esclavagistes et la prise de possession de l'état par les abolitionnistes (il ne devient officiellement "libre" qu'en 1861). Brown ne désarme pas pour autant et reste persuadé que seule la lutte armée pourrait venir à bout de l’esclavage. Il échafaude alors un plan très ambitieux bien que chimérique. Épaulé d'une poignée de partisans et avec l'appui financier de riches sympathisants du Nord (les Secret Six), il entreprend de lever une armée d'esclaves pour renverser les gouvernements esclavagistes du Sud. Son objectif initial se trouve en Virginie, plus précisément la localité d'Harpers Ferry qui abrite une armurerie de l'armée des États-Unis. Situé à 50 km de l'état libre de Pennsylvanie, la bourgade se trouve en outre à proximité de zones montagneuses susceptibles de servir de refuges pour les troupes de Brown. Ce dernier compte s'y procurer les armes indispensables à la lutte.
Le 3 mai, il tient une réunion avec des leaders noirs à Chatham, Ontario (Canada). Les participants adoptent à l'unanimité une "constitution provisoire des Etats-Unis", proscrivant bien sûr l'esclavage.



Le 3 juillet 1859, Brown et ses complices trouvent refuge dans une ferme isolée située le long de la rive du Potomac, côté Maryland, à 8 km seulement au nord d'Harpers Ferry. Les raiders vivent en reclus et planifient leur expédition. William H. Leeman, qui avait déjà combattu aux côtés de Brown au Kansas résume ainsi le but de cette "armée provisoire des Etats-Unis" dans une lettre à sa mère: "faire la guerre à l'esclavage, le plus grand fléau qui n'ait jamais infecté l'Amérique. Nous sommes déterminés à frapper pour la liberté, inciter les esclaves à la rébellion et établir un gouvernement libre. Avec l'aide de Dieu nous y parviendrons."
Le 16 août, Brown rencontre de nouveau Frederick Douglass et tente de le rallier à sa cause. L'orateur refuse de participer à l'opération et prévient Brown qu'il risquait de "s'enfermer dans une parfaite souricière et que cette fois il n'allait pas en sortir vivant."
L'atmosphère devient vite oppressante dans Kennedy farm, le repère de "l'armée de libération" dont les rangs restent très clairsemés. Le 15 octobre, à la tête de 22 hommes, Brown déclenche le raid, convaincu que les volontaires afflueront à l'annonce de la prise de l'armurerie. De nuit, les assaillants prennent facilement le contrôle de cette dernière et capturent des otages, notamment des planteurs des alentours dont l'arrière-petit-neveu du président Washington. Ce n'est qu'au petit jour que les autorités de la ville découvrent la situation et organisent une riposte. Les milices locales, bientôt renforcée par 90 marines de l'Armée des États-Unis menés par Robert E. Lee, marchent sur Harpers Ferry afin d'en déloger les occupants. Les combats font rage et les premières victimes tombent des deux côtés, dont le maire ce qui provoque la colère d'une foule compacte. La prédiction de Douglass se réalise et Brown comprend qu'il est pris au piège. Le contingent d'esclaves révoltés tant attendu n'est pas venu. Brown refuse pour autant la demande de reddition rédigé par Lee. Les Marines partent alors à l'assaut de l'armurerie qu'ils contrôlent en trois petites minutes. Brown est alors lourdement blessé dans le bas de la nuque. Les rares survivants sont alors conduits dans la prison du comté à Charles Town où commence un interrogatoire musclé.


Exécution de John Brown le 2 décembre 1859. Plus de 1500 soldats se trouvent autour de l'échafaud.


L'instigateur du raid est poursuivi pour incitation à la rébellion d'esclaves, trahison contre l'État de Virginie et meurtre. Le procès débute le 27 octobre, douze jours seulement après le début de l'expédition. Les avocats de Brown tentent de le faire passer pour fou afin de lui éviter la mort ce à quoi l'accusé rétorque: "je suis tout à fait sain d'esprit, et je rejette, aussi loin que j'en suis capable, toutes tentatives pour rabaisser ma plaidoirie." Le 31 octobre, le verdict tombe après une délibération de 45 minutes: Brown est reconnu coupable des trois chefs d'accusation retenus contre lui. La sentence officielle est la pendaison, programmée pour le 2 décembre 1859. Elle ne surprend guère si l'on songe à l'effroi et la colère que suscite l'expédition d'Harpers Ferrry chez les planteurs du Sud qui redoutent plus que jamais une insurrection générale des masses serviles. En réaction, les effectifs des milices grossissent, tandis que les lynchages se multiplient dans les semaines qui suivent.

* Naissance d'un mythe.
Le combat de l'abolitionniste divise les Américains et ne laisse personne indifférent. L'éditorial du Republican daté de la pendaison de Brown constate: " jamais la mort d'un homme n'avait fait à ce point sensation en Amérique. Un sentiment d'indignation profonde et désolée semble s'être emparé des masses." Brown et ses acolytes sont bien sûr voués aux gémonies dans le Sud. Au Nord, les réactions sont mitigées. D'aucuns critiquent l'expédition aventureuse d'un homme dont l'exaltation confine au fanatisme. Lincoln par exemple se démarque du sulfureux personnage en déclarant: "même si comme nous Brown pensait que l'esclavage est mauvais, cela ne saurait excuser la violence, l'effusion de sang et la trahison."
Il trouve en revanche grâce auprès des abolitionnistes convaincus et acquiert la dimension d'un martyr allant jusqu'au sacrifice pour une noble cause. Dans les jours qui précèdent l'exécution, le gouverneur de Virginie et le président des États-Unis reçoivent d'ailleurs de nombreuses lettres réclamant la clémence. Victor Hugo écrit le 2 décembre une lettre en soutien au condamné ("Lettre aux États-Unis d'Amérique") qui se termine ainsi: "Oui, que l'Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus." Des sermons de commémoration sont prononcés en son honneur. Il est assimilé par certains au Christ, crucifié pour le salut de l'humanité.
Par leurs œuvres, les écrivains contribuent aussi à forger le mythe Brown considéré comme "l'apôtre" ou le "martyr" de la liberté. Les écrivains célèbrent sa mémoire à l'instar d'Hermann Melville qui lui consacre son poème The portent. Henry David Thoreau, prend fait et cause pour le Capitaine Brown dans son Plaidoyer. Fasciné par le personnage, Victor Hugo évoque John Brown dans L’Année terrible (« Décembre »):
Toi dont le gibet jette au monde qui commence, Comme au monde qui va finir, une ombre immense, John Brown, toi qui donnas aux peuples la leçon D’un autre Golgotha sur un autre horizon.

Estampe de Victor Hugo intitulée John Brown (1860).

De nos jour, John Brown doit une grande partie de sa notoriété à une ballade qui porte son nom: John Brown' Body. Il s'agit à l'origine d'un hymne chrétien écrit par William Steffe vers 1856. Au début de la guerre de Sécession, le texte est détourné une première fois par des soldats nordistes et les nouveaux vers sont lourds de sens: "Old John Brown's body lies a-mouldering in the grave,/(...)/His truth is marching on" (le corps de John Brown est étendu, immobile dans sa tombe, mais sa vérité continue d'avancer). Cette version s'impose comme un chant très populaire côté nordiste. La poétesse américaine Julia Ward Howe détourne à son tour le texte pour en faire l'hymne de l'Union en 1862 intitulé Battle Hymn of the Republic. La dimension subversive du morceau est évacuée pour en faire un hymne à la gloire de Dieu et de l'État.



Au bout du compte, l'expédition contre l'arsenal d'Harpers Ferry est révélatrice d'un pays qui n'a jamais si mal porté son nom. Un journal local sudiste Le Richmond Enquirer note ainsi le 25 octobre 1859:"l'invasion d'Harpers Ferry a fait réaliser la désunion de notre pays plus qu'aucun autre événement; il a fait revivre avec une force nouvelle, tous ceux qui rêvaient d'une Confédération sudiste. Les plus déterminés sympathisants du Nord devront s'obliger à entendre: 'si sous une forme quelconque notre paix est dérangée dans la Confédération, notre État envahi, nos pacifistes citoyens cruellement assassinés... par ceux qui se disent nos plus chaleureux amis... et que le peuple du Nord soutient cet outrage, alors laissons la désunion venir..."




John Brown's body. (voir les paroles d'une autre version du morceau ici)

John Brown's body lies a-moldering in the grave,
John Brown's body lies a-moldering in the grave,
John Brown's body lies a-moldering in the grave,
His soul is marching on.

Chorus
Glory, Glory! Hallelujah!
Glory, Glory! Hallelujah!
Glory, Glory! Hallelujah!
His soul is marching on.

2
He captured Harper's Ferry with his nineteen men so true,
He frightened old Virginia till she trembled through and through;
They hung him for a traitor, themselves the traitor crew,
His soul is marching on.

Chorus
Glory, Glory! Hallelujah!
Glory, Glory! Hallelujah!
Glory, Glory! Hallelujah!
His soul is marching on.

3
John Brown died that the slave might be free,
John Brown died that the slave might be free,
John Brown died that the slave might be free,
But his soul is marching on!

Chorus
Glory, Glory! Hallelujah!
Glory, Glory! Hallelujah!
Glory, Glory! Hallelujah!
His soul is marching on.

4
The stars above in Heaven are looking kindly down,
The stars above in Heaven are looking kindly down,
The stars above in Heaven are looking kindly down,
On the grave of old John Brown.

Chorus

Glory, Glory! Hallelujah!
Glory, Glory! Hallelujah!
Glory, Glory! Hallelujah!
On the grave of old John Brown

--------------

Le corps de John Brown repose en poussière dans sa tombe (bis)
son âme poursuit sa marche

Refrain
Gloire, gloire, alleluia (bis)
son âme poursuit sa marche

Il sera soldat dans l'Armée du Seigneur (bis)
Son âme poursuit sa marche.

Refrain

Le sac de John Brown est attaché sur son dos (bis)
Son âme poursuit sa marche.

Refrain

John Brown est mort pour que les esclaves puissent être libres (bis)
Son âme poursuit sa marche.

Refrain

Les étoiles dans le ciel le regardent avec bonté (bis)
Son âme poursuit sa marche (bis)

Refrain

Sources:
- Farid Ameur: "La guerre de Sécession", PUF, Que sais-je?, 2004. Remarquable mise au point sur le sujet. L'auteur narre avec rigueur et vivacité les diverses péripéties de la guerre de Sécession.
- André Kaspi: "La guerre de Sécession: les Etats désunis", Découverte Gallimard, 1992.
- Bernard Vincent: "Histoire des Etats Unis", Champs Flammarion, 1999.
- Howard Zinn: "Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours", Agone, 2003.
- Claude Folhen: "Histoire de l'esclavage aux Etats-Unis", Perrin, Tempus, 2007.
- L'Histoire n°361, février 2011 actuellement en kiosque qui consacre un numéro spécial à la guerre de Sécession.


Liens:
- Un site pédagogique consacré à John Brown.
- Poèmes dédiés à John Brown.
- Russel Banks: "Pourfendeur de nuages", Actes Sud, 1998. Autre chronique ici.

mardi 14 septembre 2010

219. Irving Kaufman: "Don't bite the hand that's feeding you"

L'histgeobox consacre plusieurs billets aux conséquences politiques et sociales de l'importante émigration irlandaise aux Etats-Unis du XIX° siècle au début du XX°.
Entre 1815 et 1930, 18 millions de Britanniques quittent leur terre natale pour aller s'installer sur d'autres continents, en particulier vers l'Amérique.
* La "maladie de la pomme de terre" (mildiou) entraîne une terrible famine qui tue et précipite sur les chemins de l'exil des milliers d'Irlandais. La chanson "Dear Old Skibbereen" chantée par Sinead O'Connor nous permet de revenir sur ce drame national.
* Ces migrations de la misère se déroulent dans des conditions terrifiantes. L'entassement, le manque d'hygiène et les organsimes affaiblis par les carences alimentaires font des navires de véritables mouroirs dont les Pogues parlent dans leur morceau "Thousands are sailing".

* Une fois arrivés à destinations, les Irlandais occupent les postes les plus ingrats. La version de la chanson traditionnelle "Poor Paddy on the railway", interprétée ici par les Pogues, évoque l'existence difficile d'un Irlandais obligé de travailler sur les lignes de chemins de fer en construction en Angleterre (Liverpool, Leeds...).

* Les immigrants aspirent à vivre dignement et si possible à s'enrichir. Pourtant, les conditions d'existence s'avèrent la plupart du temps très difficiles pour les migrants, bien loin du pays de cocagne vanté par les compagnies maritimes. Outre la douleur du déracinement, ils souvent accueillis avec réticence, voire victimes de xénophobie:
- La chanson "No Irish need apply" ("pas besoin d'Irlandais") illustre l'hostilité des Américains de "souche" envers les nouveaux venus.
- Les paroles du morceau "Don't bite the hand that's feeding you"(le présent article) rendent perceptibles le racisme dont sont toujours victimes les immigrés au début du XX°.
-------------

Drapeau du Know Nothing party enjoignant les Américains de souche à se méfier des étrangers.

Certains Américains de "souche" (non pas les indiens, mais les Anglo-saxons protestants descendants de colons britanniques) s'organisent en associations et donnent naissance au mouvement « nativiste ». Ce mouvement politique xénophobe lutte contre "l'invasion" et l'influence des immigrés catholiques irlandais, et accessoirement allemands. Il apparaît aux Etats-Unis en 1836, sur fond de graves problèmes financiers.
D'abord organisés en sociétés secrètes, les nativistes se rassemblent au sein du Know-Nothing Party ("Je ne sais rien": la réponse que font les militants du Parti aux officiers de police lors des interrogatoires).
Aux lendemains de la grande famine, en lien avec l'afflux massif d'immigrants irlandais misérables, le mouvement connaît un essor fulgurant, concrétisé par la création de l'American Party qui parvient à faire élire 6 gouverneurs, 75 représentants au Congrès entre 1835 et 1860. Un quart des suffrages se portent même sur leur candidat, Millard Fillmore, aux présidentielles de 1856!

Les attaques des nativistes ne se cantonnent pas aux joutes oratoires, mais se caractérisent par une grande violence qui vise tout particulièrement les catholiques, perçus comme une cinquième colonne susceptible de trahir l'Union à la première occasion venue. En 1834, des émeutiers incendient le couvent des Ursulines à Charlestown (Massachussets). Dix ans plus tard, un litige relatif à la version de la Bible à utiliser dans les écoles publiques de Philadelphie conduit à l'incendie de deux églises catholiques. En 1836, la publication du pamphlet anticatholique Awful Disclosures of Maria Monk ("Les Révélations horribles de Maria Monk") rencontre un grand succès. On y dénonce de prétendus cas d'infanticides et abus sexuels dans un couvent de New York.

Les Etats pontificaux réduits à leur portion congru en Europe, les nativistes redoutent que le Vatican ne se tourne alors vers les Etats-Unis. Les catholiques irlandais seraient donc des traitres en puissance. Caricature de Thomas Nast (1870).

L'influence politique des nativistes est loin d'être négligeable puisqu'ils parviennent à obtenir des lois sur l'immigration plus restrictives. Pour la première fois le recensement de 1850 distingue les personnes nées sur le sol américain et celles nées à l'étranger.
Dans le Massachusetts, sous la pression des Know-Nothing, les autorités imposent la lecture de la Bible protestante dans les écoles publiques et interdisent l'enseignement des langues étrangères. Les Irlandais ne peuvent plus devenir employés d'Etat, tandis que leurs milices sont dissoutes.

Afin de circonscrire l'influence des Irlandais, les élites traditionnelles usent de divers subterfuges. Peter Collier et David Horowitz constate avec pertinence: "Quand les premiers Irlandais étaient arrivés, les brahmanes [les Américains de "souche"] si éloquents sur le chapitre de la démocratie, avaient tenté d'amortir l'influence des nouveaux venus par des moyens légaux; ils avaient d'abord entrepris de prolonger de cinq à vingt et un ans le délai de résidence nécessaire pour être électeur. Quand cette manœuvre et quelques autres eurent échoué, ils cherchèrent à contenir les Irlandais dans des quartiers de baraquements, mi-ghettos, mi-bidonvilles. Mais cette quarantaine qui leur était imposée, combinées avec les habitudes contractées sur l'Ancien Continent en matière d'organisations clandestines et d'autodéfense, devait conférer aux Irlandais de Boston un sens politique sans égal parmi les groupes d'immigrants."
Les attaques contre les Irlandais aboutissent à souder les rangs au sein des communautés de migrants en butte au racisme et leurs permettent de trouver des parades, notamment sur le plan politique.

Caricature soutenant le Know nothing Party, parue dans le Smithonian Magazine, 1850, the Granger Collection. L'Irlandais à gauche d'un Allemand porte une urne électorale ("ballot").

Dès lors, Les nativistes ont beau jeu de dénoncer l'influence néfaste des Irlandais sur les élections locales. Les effectifs importants d'Américains d'origine irlandaise dans certaines métropoles du Nord Est telles que Boston, New York ou Chicago, leurs permettent de s'organiser sur le plan politique. Dès les années 1870, ils forment des associations et des clubs, souvent autour de bars. Grâce à un intense travail de terrain, les organisateurs de ces groupes parviennent à s'emparer des rênes du parti démocrate local, permettant ainsi de distribuer des emplois locaux à la communauté. Athanase-Philippe Cucheval-Clarigny témoigne en 1850 de l'émergence du mouvement nativiste en réaction à l'influence politique des Irlandais catholiques: "A New York et dans quelques autres villes, les émigrants sont assez nombreux pour exercer une influence sensible sur les élections locales. Ils en ont tiré parti. Les Irlandais notamment se sont promptement organisés; ils votent avec ensemble dans toutes les élections, passant sans cesse d'un parti à l'autre, et sans autre préoccupation que de s'emparer des petites charges électives. [...]
Cette invasion par les étrangers des fonctions municipales et de tous les emplois qui en dépendent était devenue à cette époque si fréquente et si complète qu'elle exaspéra les Américains. Ceux ci ne purent supporter d'être ainsi dépouillés par de nouveaux venus qui étaient à peine citoyens, qui souvent même n'avaient pas encore droit de cité.

On réclama vivement contre l'influence illégitime exercée sur les affaires de l'Union [les Etats-Unis] par les étrangers qu'une générosité imprudente assimilait entièrement aux véritables Américains. Une agitation commença, des associations se formèrent pour réclamer la révision des lois de naturalisation, et pour ne porter dans les élections que des candidats américains de naissance."

Caricature de Joseph Keppler parue dans Puck, 1893. De riches Américains, eux-mêmes anciens immigrés, s'opposent à l'arrivée de nouveaux migrants.


* Violences contre les ouvriers asiatiques.

Si les nativistes rejettent particulièrement les Irlandais, ils fustigent tous les immigrés en général. Dans le dernier tiers du XIX° siècle, les immigrés asiatiques deviennent une de leurs cibles favorites.

Entre 1849 et 1882, 25 000 Chinois migrent aux Etats-Unis et travaillent dans les Etats de la côte ouest. Considérés comme des concurrents potentiels par les travailleurs californiens, les Chinois se voient confier les travaux les plus ingrats tels que la construction de voie ferrée (la Central Pacific Railroad en particulier). Une fois les chantiers ferroviaires terminés, les Chinois désœuvrés se dirigent vers San Francisco où ils deviennent des boucs émissaires faciles pour les ouvriers américains lors des crises économiques. Un mouvement anti-chinois animé par Denis Kearney, récent immigrant irlandais, voit même le jour.
Tout un ensemble de lois discriminatoires sont élaborées contre eux. Ainsi, la cour suprême de Californie disqualifie le témoignage des Chinois contre les Blancs en 1854. En 1868, le sénateur républicain Charles Sumner fait voter une loi interdisant la naturalisation des Chinois.
En 1871, la foule pend vingt Chinois au cours d'une nuit à Los Angeles. En 1885, à Rockspring, des ouvriers chinois embauchés pour briser une grève sont massacrés par des ouvriers américains (28 morts), leurs maisons incendiées.

Caricature (aux alentours de 1865). Deux immigrant, Chinois et Irlandais, dévorent l'oncle Sam, avant que l'Irlandais ne soit avalé à son tour par le Chinois.

Les autorités relaient ce mouvement en adoptant une Loi d'exclusion des Chinois en 1882. Les immigrants japonais et coréens subissent au début du XX° siècle l'animosité des syndicats ouvriers qui les accusent d'accepter des salaires de misères, au détriment des ouvriers américains. En 1905, une Ligue pour l'exclusion des Japonais et des Coréens voit même le jour.

* Regain de tensions au début du XX° siècle.

Les prises de position racistes ne se limitent désormais plus aux nativistes les plus farouches. Pour gagner des suffrages, les hommes politiques en campagnes n'hésitent pas à exprimer des sentiments xénophobes. En 1921, Calvin Coolidge (élu président deux ans plus tard) lance: "il y a des considérations raciales trop importantes pour qu'on les néglige... les Nordiques se multiplient avec succès. Avec les autres races, les résultats montrent qu'il y a détérioration sur les deux plans. Pour préserver la qualité de l'esprit et du corps. Il est tout aussi nécessaire pour une nation de respecter les lois ethniques que de respecter les lois sur l'immigration."

Les différents Etats du pays votent alors des lois racistes, anti-asiatiques notamment. Par exemple, la Californie adopte en 1913 l'Alien Land Law. Désormais, les Japonais ne peuvent plus posséder de terres.
Autre exemple, une Américaine qui épouse un étranger perd aussitôt sa nationalité, du moins jusqu'en 1922 (adoption du Cable act). Cette disposition reste de mise au delà de cette date pour celles qui se marient avec un Asiatique (qui ne peut être naturalisé).
D'autres mesures visent à restreindre les flux migratoires vers les Etats-Unis. Ainsi, à partir de 1924, le Johnson Act fixe des quotas (2% de ce que chaque groupe ethnique représentait en 1890).

Caricature anti-chinoise parue dans l'Illustrated WASP de San Francisco (1877).

La culture populaire américaine se fait parfois l'écho de ce rejet des immigrés. Ici, la chanson "Don't bite the hand that feeds you" de Thomas Hoeir reflète les idées xénophobes et "nativistes" d’une partie de l’opinion américaine. Le morceau date de 1916, en pleine guerre mondiale...

"Si vous n’aimez pas votre Oncle Sam, / Retournez chez vous au delà des mers, / Dans le pays dont vous venez."
Ces paroles xénophobes d'un autre temps font pourtant étrangement écho aux slogans nauséabonds utilisés par Donald Trump et consorts.




"Don’t Bite the hand that Feeds You" (1916) ["Ne mords pas la main qui te nourrit"]

Last night, as Iay a-sleeping
A wonderful dream came to me
I saw Uncle Sammy weeping
For his children over the sea;
They had come to him friendless ans starving,
When from tyran’s oppression they fled..
But now they abuse and revile him,
Till at last in just anger he said:
“If you dont like your Unccle Sammy,
Then go back to your homme o’ver the sea,
To the land from where you came,
Whatever be its name,
But dont be ungratful to me!
If you dont like the stars in old Glory,
If you dont like the Red, White, and blue,
Then dont act like the cur in the story
Dont bite the hand that feeding you!
You recall the day you landed,
How I welcomed you to my shores
When you came here empty handed,
And allegiance forever you swore?
I gathered you close to my bosom,
Of food and of clothes you got both,
So when in trouble I need you,
You will have to remember you oath

-------------------
Cette nuit en m’endormant
J’ai fait un rêve merveilleux,
J’ai vu l’oncle Sam qui pleurait
Pour ses enfants au delà des mers,
Ils venaient à lui rejetés et affamés
Fuyant l’oppression des tyrans.
Mais maintenant ils l’outragent et l’insultent
Jusqu’à qu’il leur dise avec colère :
Si vous n’aimez pas votre Oncle Sam,
Retournez chez vous au delà des mers,
Dans le pays dont vous venez,
Quelque soit son nom
Mais ne soyez pas ingrats
Si vous n’aimez pas la gloire étoilée
Si vous n’aimez pas le rouge, blanc, bleu
Ne faites pas comme le misérable de l’histoire,
Ne mordez pas la main qui vous nourrit.
Souvenez-vous du jour où vous avez débarqué
Je vous ai accueilli sur nos côtes
Vous aviez les mains vides
Vous avez juré d’être loyal
Je vous ai pris près de mon coeur
Je vous ai nourri et habillé
Si j’ai besoin de vous
Souvenez-vous de votre serment.

Sources:
  • Peter Collier et David Horowitz: Les Kennedy, une dynastie américaine, Petite Bibliothèque Payot, 2001.
  • E. Melmoux et D. Mitzinmacker: Dictionnaire d'histoire contemporaine, Nathan, 2008.
  • Peter Gray, L'Irlande au temps de la grande famine, Découvertes Gallimard, 1995.
  • Howard Zinn: "Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours", Agone, 2002, p262.
  • Le site Strabon.
  • Caricatures hostiles aux immigrés irlandais.
  • AnnieMariage-Strauss: "les Etats-Unis face à l'immigration", Ellipses, 2002.
Liens:
- Série de caricatures nativistes.

vendredi 10 septembre 2010

218: "No Irish need apply". (1862)

Sur l'histgeobox, nous nous intéressons aux conséquences politiques et sociales de l'importante émigration irlandaise aux Etats-Unis du XIX° siècle au début du XX°.
Entre 1815 et 1930, 18 millions de Britanniques quittent leur terre natale pour aller s'installer sur d'autres continents, en particulier vers l'Amérique.
* La "maladie de la pomme de terre" (mildiou) entraîne une terrible famine qui tue et précipite sur les chemins de l'exil des milliers d'Irlandais. La chanson "Dear old Skibbereen" chantée par Sinead O'Connor nous permet de revenir sur ce drame national.
* Ces migrations de la misère se déroulent dans des conditions terrifiantes. L'entassement, le manque d'hygiène et les organsimes affaiblis par les carences alimentaires font des navires de véritables mouroirs dont les Pogues parlent dans leur morceau "Thousands are sailing".
* Une fois arrivés à destinations, les Irlandais occupent les postes les plus ingrats. La version de la chanson traditionnelle "Poor Paddy on the railway", interprétée ici par les Pogues, évoque l'existence difficile d'un Irlandais obligé de travailler sur les lignes de chemins de fer en construction en Angleterre (Liverpool, Leeds...).


* Les immigrants aspirent à vivre dignement et si possible à s'enrichir. Pourtant, les conditions d'existence s'avèrent la plupart du temps très difficiles pour les migrants, bien loin du pays de cocagne vanté par les compagnies maritimes. Outre la douleur du déracinement, ils souvent accueillis avec réticence, voire victimes de xénophobie:
- La chanson "No Irish need apply" ("pas besoin d'Irlandais", le présent article) illustre l'hostilité des Américains de "souche" envers les nouveaux venus.
- Les paroles du morceau "Don't bite the hand that's feeding you" rendent perceptibles le racisme dont sont toujours victimes les immigrés au début du XX°.
***********

Pour les migrants irlandais, durement touchés par la grande famine, les Etats-Unis représentent une véritable terre promise. Après un voyage transatlantique très éprouvant (pour ceux qui arrivent en vie), les migrants viennent grossir les rangs de la diaspora irlandaise en plein essor. Ils représentent le tiers de tous les immigrés installés aux États-Unis dans les années 1850, un chiffre impressionnant si l'on considère que la population irlandaise n'a jamais dépassé les 8,5 millions. C'est aussi au cours de ces années que l'hostilité envers les nouveaux venus atteint son paroxysme.

Le caricaturiste Thomas Nast dépeint une bande d'Irlandais hirsutes agressant les policiers en une véritbale bataille rangée, le jour de la saint Patrick. On retrouve ici les stéréotypes anti-irlandais en cours chez les nativistes pour lesquels ces immigrés errent en bande dans les grandes villes du nord-est, semant dans leur sillage la violence et le crime.

Désignés par des sobriquets dégradants, les Irlandais sont appelés "Paddys" et les femmes "Bridgets" ou "Biddys", en référence aux prénoms répandus dans leur communauté (Paddy diminutif de "Padraic" - Patrick, en Gaëlique).
Les natives (Américains de "souche") se gaussent de leur fort accent (beaucoup parlent entre eux le gaélique) et des traditions rurales que ces immigrés conservent dans le Nouveau Monde. Confinés dans des quartiers pauvres surpeuplés, tels que le Five Points district de New York), les Irlandais sont considérés par les Américains de souche comme une plèbe inassimilable à la mentalité archaïque. De nombreux stéréotypes courent sur leur compte. Paresseux, querelleurs, ivrognes, ces immigrés représenteraient donc un danger pour la jeune République. Délinquants en puissance, les Paddys appauvrissent les Etats-Unis. Certains les perçoivent même comme une cinquième colonne. Le catholicisme, trait constitutif de l'identité d'une majorité d'Irlandais, constitue le principal reproche qui leur est adressé par les nativistes. Les plus virulents doutent même de leur loyauté au pays en cas de conflits. A n'en pas douter, ils feront allégeance au Pape plutôt qu'à leur pays d'adoption (à une époque où l'Eglise catholique se range naturellement dans le sillage des puissances despotiques européennes).


Thomas Nast: The Usual Irish Way of Doing Things, caricature parue dans le Harper's Weekly du 2 septembre 1871. Anti-catholique et nativiste , Nast présente la communauté irlandaise et le clergé catholique sous un jour peu favorable.
Certains caricaturistes américains vont jusqu'à doter les immigrés irlandais de caractéristiques physiques permettant de les identifier sur le mode racial. Le nez retroussé, le front bas, l'Irlandais est prognathe. Bref, ses traits sont simiesques.

Les femmes sont des mégères difformes, bagarreuses et autoritaires.
Dans leur optique, les Irlandais (avant d'être remplacés dans ce rôle par les populations d'Europe du sud et de l'est dans les décennies qui suivent) incarnent la lie de la race blanche. Les "Américains de souche" les désignent d'ailleurs sous le terme de white negroes.
Même pour ceux qui font fortune aux Etats-Unis, il s'avère très difficile de se faire accepter et de côtoyer les notables WASP. Dans une ville comme Boston par exemple, l'élite traditionnelle ("les Brahmanes") considère les Irlandais comme des pestiférés, ce qui aboutit à une coupure hermétique de la ville entre deux cultures, inégales et séparées.

Une domestique d'origine irlandaise repréentée sous un jour peu avenant.

Joseph P. Kennedy, père de John et Robert, se voit refuser son admission au Cohasset Country Club en raison de ses origines sociales et ethniques. Sa fortune et son entregent ne suffisent pas à lui ouvrir toutes les portes. Il est de bon ton alors de se moquer de la bêtise supposée des Irlando-américains grâce aux irish jokes (équivalent de nos blagues belges).
Rien ne symbolise mieux la discrimination dont sont victimes les Irlandais à partir des années 1840 que les affiches où les petites annonces portant la mention No Irish need Apply ("inutile aux Irlandais de postuler"). Quelques historiens contestent toutefois l'importance de cette mention (dont la fréquence serait très exagérée selon eux).

Petite annonce sur laquelle figure la mention No Irish need apply.

Quoi qu'il en soit, l'acronyme NINA symbolise de la xénophobie anti-irlandaise dans la mémoire collective des Américains d'origine irlandaise. Une chanson éponyme connaît un succès populaire certain en 1862. Elle fait l'objet du présent article.
D'autres reproches pèsent bientôt sur les Irlando-américains qui parviennent néanmoins à se faire embaucher.
Les syndicats les accusent d'accepter de travailler pour un salaire bien inférieur à ceux perçus par les travailleurs américains, d'être des jaunes, des briseurs de grève qui fragilisent les mouvements sociaux (incontestablement, les employeurs jouent de la concurrence entre les migrants fraîchement arrivés aux Etats-Unis et les "native").
Parmi les classes dirigeantes, on redoute la constitution d'un prolétariat Irlando-américain permanent. L'oisiveté et l'absence de volonté propres aux Irlandais les empêcheraient, selon eux, de gravir les échelons de la société.

Nouvelle caricature de Puck (juin 1882): "la pension de famille de l'oncle Sam: le mauvais coucheur". Dénoncés comme bagarreurs et rétifs à toute autorité, l'Irlandais est ici le mauvais coucheur, celui qui réveillent les autres immigrés et qui menace du point l'oncle Sam.

Un article du Chicago Evening Post résume les préjugés dont les Irlandais sont victimes: "Égratignez un criminel ou un indigent, c'est un catholique irlandais que vous aurez de grandes chances de chatouiller - un catholique irlandais qui est devenu criminel ou indigent à cause du prêtre et des politiciens qui l'ont trompé et l'ont maintenu dans l'ignorance, en un mot, un sauvage à l'état de nature".
Ces stéréotypes ethniques initiés par le « Know nothing party » au milieu du XIXe siècle, nourrissent les sentiments xénophobes des « Natives americans » (américains de souche) contre les minorités catholiques et les étrangers en général.


Caricature publiée dans le magazine Puck, le 26 juin 1889: "Le mortier de l'assimilation et l'élément qui refuse de se mélanger". Une femme, allégorie des Etats-Unis, mélange les immigrés dans son mortier ("citoyenneté") à l'aide d'une cuiller ("droits égaux"). L'immigrant irlandais regimbe, arborant un drapeau en symbole de ses origines et de son soutien aux nationalistes irlandais opposés aux Britanniques.
Les discriminations dont furent victimes les Irlandais au XIX° siècle sont incontestables, toutefois il n'eurent jamais à endurer un racisme comparable à celui dont souffrir les Afro-américains ou les Asiatiques, que les autorités refusent très longtemps de considérer comme des citoyens à part entière.
D'ailleurs, les travailleurs irlandais, immigrés récents , pauvres et méprisés par les natifs américains, n'éprouvent aucune sympathie pour les populations urbaine noires avec lesquelles ils se trouvent en concurrence dans de nombreux secteurs d'activités délaissées par le reste de la population.

Des émeutiers tabassent un Noir lors des émeutes de 1863 à New York.

Des heurts particulièrement violents éclatent ainsi en pleine guerre de Sécession. Les Irlandais manifestent beaucoup de réticences à revêtir l'uniforme nordiste, car ils sont hostiles aux républicains (à l'époque abolitionnistes), donc à la guerre, et favorables aux démocrates.
En juillet 1863, des émeutes endeuillent New York lorsque débute la conscription. Pendant trois jours, des groupes de travailleurs blancs, dans lesquels on compte de très nombreux irlandais, saccagent les bureaux de recrutement. Les émeutiers refusent la guerre, mais ils tournent aussi leur colère contre les riches, les républicains et les Noirs. Ils incendient l'orphelinat consacré aux enfants noirs et pendent les individus noirs qu'ils croisent sur leur chemin. Les immigrés des taudis du sud de Manhattan refusent d'aller "se faire tuer pour les Noirs".
Howard Zinn peut ainsi conclure dans son "histoire populaire des Etats-Unis": "La haine racial devint un substitut idéal de la frustration de classe."


"American gold : On travaille pour avoir de l'or en Amérique, on attend l'or en Irlande." Caricature du journal Puck du 24 mai 1882. Les Irlandais sont représentés ici comme des profiteurs. Sur la partie gauche de la caricature, un immigré irlandais travaille dans une mine d'or. Le précieux minerai est alors envoyé en Irlande. Le pays d'accueil n'en tire aucun bénéfice. A droite, sa famille, restée en Irlande, attend dans l'oisiveté l'or américain.

A la fin du XIX°, d'aucuns accusèrent les Irlandais de se replier sur leur communauté ou leurs familles. Mais, face au rejet dont ils furent l'objet, comment s'en étonner ? Comme le rappelle Peter Gray, "l'émigration continue, la ségrégation et un patriotisme virulent soudent les communautés irlandaises". Elles se tournent naturellement vers "les institutions de défenses: l’Église catholique, l'appareil politique du parti démocratique - comme Tammany Hall à New York- et le mouvement nationaliste."

De nos jours, les Américains d'origine irlandaise comptent parmi les groupes ethniques les plus prospères du pays. En dépit des affirmations des nativistes, nombre d'Irlandais sont parvenus à gravir progressivement les échelons de la société américaine. Cette mobilité sociale ascendante s'accompagne d'une dissémination de ces populations sur tout le territoire américain au cours du XX° siècle (plus seulement dans les grandes métropoles de Nouvelle Angleterre) et une multiplication des mariages en dehors de la communauté irlandais-américaine. Par voie de conséquence, leur sentiment d'identité a perdu de sa cohésion.



NO IRISH NEED APPLY

I'm a decent boy just landed
From the town of Ballyfad;
I want a situation, yes,
And want it very bad.
I have seen employment advertised,
"It's just the thing," says I,
"But the dirty spalpeen ended with
'No Irish Need Apply.' "

"Whoa," says I, "that's an insult,
But to get the place I'll try,"
So I went to see the blackguard
With his "No Irish Need Apply."
Some do count it a misfortune
To be christened Pat or Dan,
But to me it is an honor
To be born an Irishman.

I started out to find the house,
I got it mighty soon;
There I found the old chap seated,
He was reading the Tribune.
I told him what I came for,
When he in a rage did fly,
"No!" he says, "You are a Paddy,
And no Irish need apply."

Then I gets my dander rising
And I'd like to black his eye
To tell an Irish gentleman
"No Irish Need Apply."
Some do count it a misfortune
To be christened Pat or Dan,
But to me it is an honor
To be born an Irishman.

I couldn't stand it longer
So a hold of him I took,
And gave him such a welting
As he'd get at Donnybrook.
He hollered, "Milia murther,"
And to get away did try,
And swore he'd never write again
"No Irish Need Apply."

Well he made a big apology,
I told him then goodbye,
Saying, "When next you want a beating,
Write `No Irish Need Apply.' "
Some do count it a misfortune
To be christened Pat or Dan,
But to me it is an honor
To be born an Irishman.

-----------------

Irlandais s'abstenir

Je suis un jeune homme convenable qui arrive juste
De la ville de Ballyfad;
Je veux un travail, oui,
Et je le veux vraiment.
J'ai vu un poste offert,
"C'est ce qu'il me faut," dis-je,
"Mais le sale papillon se terminait par
'Irlandais s'abstenir.' "

"Whoa," dis-je, "c'est une insulte,
Mais je vais tenter d'avoir la place,"
Je vais donc voir cette canaille
Avec son "Irlandais s'abstenir."
Pour certains c'est une malchance
D'être baptisé Pat ou Dan,
Mais pour moi c'est un honneur
D'être né Irlandais.

Je commence à chercher l'adresse,
Je la trouve vraiment vite;
Là je trouve le vieux compère assis,
En train de lire "the Tribune".
Je lui dit pourquoi je viens,
Quand il s'enrage,
"Non!" dit-il, "Tu es un Paddy,
Et 'Irlandais s'abstenir'."

J'ai alors senti ma colère monter
Et j'ai voulu lui pocher un œil
Pour avoir dit à un gentilhomme Irlandais
"Irlandais s'abstenir."
Pour certains c'est une malchance
D'être baptisé Pat ou Dan,
Mais pour moi c'est un honneur
D'être né Irlandais.

Je ne pouvais le souffrir plus longtemps
Je l'ai alors attrapé,
Et lui ai flanqué une raclée
Comme celle qu'il aurait pris à Donnybrook.
Il braillait, "Milia murther,"
Et il a tenté de s'échapper,
Et il a juré qu'il n'écrirait plus jamais
"Irlandais s'abstenir."

Il s'est donc profondément excusé,
Je lui ai donné mon au-revoir,
En disant, "La prochaine fois que vous voudrez une raclée,
Ecrivez 'Irlandais s'abstenir.' "
Pour certains c'est une malchance
D'être baptisé Pat ou Dan,
Mais pour moi c'est un honneur
D'être né Irlandais.

Sources:
  • Peter Collier et David Horowitz: Les Kennedy, une dynastie américaine, Petite Bibliothèque Payot, 2001.
  • E. Melmoux et D. Mitzinmacker: Dictionnaire d'histoire contemporaine, Nathan, 2008.
  • Peter Gray, L'Irlande au temps de la grande famine, Découvertes Gallimard, 1995.
  • Howard Zinn: "Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours", Agone, 2002, p262.
  • Le site Strabon.
  • Caricatures hostiles aux immigrés irlandais.

Liens:
- Paroles et traduction trouvées sur "Chants pour une Irlande libre".
- A history of Ireland in songs.
- Concordance des temps.