vendredi 10 septembre 2010

218: "No Irish need apply". (1862)

Le nouveau programme d'histoire de seconde invite à s'intéresser à "la place des populations de l'Europe dans le peuplement de la Terre". Sur l'histgeobox, nous nous intéressons aux conséquences politiques et sociales de l'importante émigration irlandaise du XIX° siècle au début du XX°.

Entre 1815 et 1930, 18 millions de Britanniques quittent leur terre natale pour aller s'installer sur d'autres continents, en particulier vers l'Amérique.

* La "maladie de la pomme de terre" (mildiou) entraîne une terrible famine qui tue et précipite sur les chemins de l'exil des milliers d'Irlandais. La chanson "Dear old Skibbereen" chantée par Sinead O'Connor nous permet de revenir sur ce drame national.

* Ces migrations de la misère se déroulent dans des conditions terrifiantes. L'entassement, le manque d'hygiène et les organsimes affaiblis par les carences alimentaires font des navires de véritables mouroirs dont les Pogues parlent dans leur morceau "Thousands are sailing".

* Une fois arrivés à destinations, les Irlandais occupent les postes les plus ingrats. La version de la chanson traditionnelle "Poor Paddy on the railway", interprétée ici par les Pogues, évoque l'existence difficile d'un Irlandais obligé de travailler sur les lignes de chemins de fer en construction en Angleterre (Liverpool, Leeds...).

* Les immigrants aspirent à vivre dignement et si possible à s'enrichir. Pourtant, les conditions d'existence s'avèrent la plupart du temps très difficiles pour les migrants, bien loin du pays de cocagne vanté par les compagnies maritimes. Outre la douleur du déracinement, ils souvent accueillis avec réticence, voire victimes de xénophobie:

- La chanson "No Irish need apply" ("pas besoin d'Irlandais", le présent article) illustre l'hostilité des Américains de "souche" envers les nouveaux venus.

- Les paroles du morceau "Don't bite the hand that's feeding you" rendent perceptibles le racisme dont sont toujours victimes les immigrés au début du XX°.

Ci-dessous une playlist de morceaux sur ce thème (n'hésitez pas à nous signaler d'autres morceaux intéressants):





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Pour les migrants irlandais, durement touchés par la grande famine, les Etats-Unis représentent une véritable terre promise. Après un voyage transatlantique très éprouvant (pour ceux qui arrivent en vie), les migrants viennent grossir les rangs de la diaspora irlandaise en plein essor. Ils représentent le tiers de tous les immigrés installés aux États-Unis dans les années 1850, un chiffre impressionnant si l'on considère que la population irlandaise n'a jamais dépassé les 8,5 millions. C'est aussi au cours de ces années que l'hostilité envers les nouveaux venus atteint son paroxysme.

Le caricaturiste Thomas Nast dépeint une bande d'Irlandais hirsutes agressant les policiers en une véritbale bataille rangée, le jour de la saint Patrick. On retrouve ici les stéréotypes anti-irlandais en cours chez les nativistes pour lesquels ces immigrés errent en bande dans les grandes villes du nord-est, semant dans leur sillage la violence et le crime.

Désignés par des sobriquets dégradants, les Irlandais sont appelés "Paddys" et les femmes "Bridgets" ou "Biddys", en référence aux prénoms répandus dans leur communauté (Paddy diminutif de "Padraic" - Patrick, en Gaëlique).
Les natives (Américains de "souche") se gaussent de leur fort accent (beaucoup parlent entre eux le gaélique) et des traditions rurales que ces immigrés conservent dans le Nouveau Monde. Confinés dans des quartiers pauvres surpeuplés, tels que le Five Points district de New York), les Irlandais sont considérés par les Américains de souche comme une plèbe inassimilable à la mentalité archaïque. De nombreux stéréotypes courent sur leur compte. Paresseux, querelleurs, ivrognes, ces immigrés représenteraient donc un danger pour la jeune République. Délinquants en puissance, les Paddys appauvrissent les Etats-Unis. Certains les perçoivent même comme une cinquième colonne. Le catholicisme, trait constitutif de l'identité d'une majorité d'Irlandais, constitue le principal reproche qui leur est adressé par les nativistes. Les plus virulents doutent même de leur loyauté au pays en cas de conflits. A n'en pas douter, ils feront allégeance au Pape plutôt qu'à leur pays d'adoption (à une époque où l'Eglise catholique se range naturellement dans le sillage des puissances despotiques européennes).


Thomas Nast: The Usual Irish Way of Doing Things, caricature parue dans le Harper's Weekly du 2 septembre 1871. Anti-catholique et nativiste , Nast présente la communauté irlandaise et le clergé catholique sous un jour peu favorable.


Certains caricaturistes américains vont jusqu'à doter les immigrés irlandais de caractéristiques physiques permettant de les identifier sur le mode racial. Le nez retroussé, le front bas, l'Irlandais est prognathe. Bref, ses traits sont simiesques.
Les femmes sont des mégères difformes, bagarreuses et autoritaires.
Dans leur optique, les Irlandais (avant d'être remplacés dans ce rôle par les populations d'Europe du sud et de l'est dans les décennies qui suivent) incarnent la lie de la race blanche. Les "Américains de souche" les désignent d'ailleurs sous le terme de white negroes.
Même pour ceux qui font fortune aux Etats-Unis, il s'avère très difficile de se faire accepter et de côtoyer les notables WASP. Dans une ville comme Boston par exemple, l'élite traditionnelle ("les Brahmanes") considère les Irlandais comme des pestiférés, ce qui aboutit à une coupure hermétique de la ville entre deux cultures, inégales et séparées.

Une domestique d'origine irlandaise repréentée sous un jour peu avenant.

Joseph P. Kennedy, père de John et Robert, se voit refuser son admission au Cohasset Country Club en raison de ses origines sociales et ethniques. Sa fortune et son entregent ne suffisent pas à lui ouvrir toutes les portes. Il est de bon ton alors de se moquer de la bêtise supposée des Irlando-américains grâce aux irish jokes (équivalent de nos blagues belges).
Rien ne symbolise mieux la discrimination dont sont victimes les Irlandais à partir des années 1840 que les affiches où les petites annonces portant la mention No Irish need Apply ("inutile aux Irlandais de postuler"). Quelques historiens contestent toutefois l'importance de cette mention (dont la fréquence serait très exagérée selon eux).

Petite annonce sur laquelle figure la mention No Irish need apply.

Quoi qu'il en soit, l'acronyme NINA symbolise de la xénophobie anti-irlandaise dans la mémoire collective des Américains d'origine irlandaise. Une chanson éponyme connaît un succès populaire certain en 1862. Elle fait l'objet du présent article.
D'autres reproches pèsent bientôt sur les Irlando-américains qui parviennent néanmoins à se faire embaucher.
Les syndicats les accusent d'accepter de travailler pour un salaire bien inférieur à ceux perçus par les travailleurs américains, d'être des jaunes, des briseurs de grève qui fragilisent les mouvements sociaux (incontestablement, les employeurs jouent de la concurrence entre les migrants fraîchement arrivés aux Etats-Unis et les "native").
Parmi les classes dirigeantes, on redoute la constitution d'un prolétariat Irlando-américain permanent. L'oisiveté et l'absence de volonté propres Irlandais les empêcheraient selon eux de gravir les échelons de la société.

Nouvelle caricature de Puck (juin 1882): "la pension de famille de l'oncle Sam: le mauvais coucheur". Dénoncés comme bagarreurs et rétifs à toute autorité, l'Irlandais est ici le mauvais coucheur, celui qui réveillent les autres immigrés et qui menace du point l'oncle Sam.

Un article du Chicago Evening Post résume les préjugés dont les Irlandais sont victimes: "Egratignez un criminel ou un indigent, c'est un catholique irlandais que vous aurez de grandes chances de chatouiller - un catholique irlandais qui est devenu criminel ou indigent à cause du prête et des politiciens qui l'ont trompé et l'ont maintenu dans l'ignorance, en un mot, un sauvage à l'état de nature".
Ces stéréotypes ethniques initiés par le « Know nothing party » au milieu du XIXe siècle, nourrissent les sentiments xénophobes des « Natives americans » (américains de souche) contre les minorités catholiques et les étrangers en général.


Caricature publiée dans le magazine Puck, le 26 juin 1889: "Le mortier de l'assimilation et l'élément qui refuse de se mélanger". Une femme, allégorie des Etats-Unis, mélange les immigrés dans son mortier ("citoyenneté") à l'aide d'une cuiller ("droits égaux"). L'immigrant irlandais regimbe, arborant un drapeau en symbole de ses origines et de son soutien aux nationalistes irlandais opposés aux Britanniques.


Les discriminations dont furent victimes les Irlandais au XIX° siècle sont incontestables, toutefois il n'eurent jamais à endurer un racisme comparable à celui dont souffrir les Afro-américains ou les Asiatiques, que les autorités refusent très longtemps de considérer comme des citoyens à part entière.
D'ailleurs, les travailleurs irlandais, immigrés récents , pauvres et méprisés par les natifs américains, n'éprouvent aucune sympathie pour les populations urbaine noires avec lesquelles ils se trouvent en concurrence dans de nombreux secteurs d'activités délaissées par le reste de la population.

Des émeutiers tabassent un Noir lors des émeutes de 1863 à New York.

Des heurts particulièrement violents éclatent ainsi en pleine guerre de Sécession. Les Irlandais manifestent beaucoup de réticences à revêtir l'uniforme nordiste, car ils sont hostiles aux républicains (à l'époque abolitionnistes), donc à la guerre, et favorables aux démocrates.
En juillet 1863, des émeutes endeuillent New York lorsque débute la conscription. Pendant trois jours, des groupes de travailleurs blancs, dans lesquels on compte de très nombreux irlandais, saccagent les bureaux de recrutement. Les émeutiers refusent la guerre, mais ils tournent aussi leur colère contre les riches, les républicains et les Noirs. Ils incendient l'orphelinat consacré aux enfants noirs et pendent les individus noirs qu'ils croisent sur leur chemin. Les immigrés des taudis du sud de Manhattan refusent d'aller "se faire tuer pour les Noirs".
Howard Zinn peut ainsi conclure dans son "histoire populaire des Etats-Unis": "La haine racial devint un substitut idéal de la frustration de classe."


"American gold : On travaille pour avoir de l'or en Amérique, on attend l'or en Irlande." Caricature du journal Puck du 24 mai 1882. Les Irlandais sont représentés ici comme des profiteurs. Sur la partie gauche de la caricature, un immigré irlandais travaille dans une mine d'or. Le précieux minerai est alors envoyé en Irlande. Le pays d'accueil n'en tire aucun bénéfice. A droite, sa famille, restée en Irlande, attend dans l'oisiveté l'or américain.

A la fin du XIX°, d'aucuns accusèrent les Irlandais de se replier sur leur communauté ou leurs familles. Mais, face au rejet dont ils furent l'objet, comment s'en étonner ? Comme le rappelle Peter Gray, "l'émigration continue, la ségrégation et un patriotisme virulent soudent les communautés irlandaises". Elles se tournent naturellement vers "les institutions de défenses: l'Eglise catholique, l'appareil politique du parti démocratique - comme Tammany Hall à New York- et le mouvement nationaliste."

De nos jours, les Américains d'origine irlandaise comptent parmi les groupes ethniques les plus prospères du pays. En dépit des affirmations des nativistes, nombre d'Irlandais sont parvenus à gravir progressivement les échelons de la société américaine. Cette mobilité sociale ascendante s'accompagne d'une dissémination de ces populations sur tout le territoire américain au cours du XX° siècle (plus seulement dans les grandes métropoles de Nouvelle Angleterre) et une multiplication des mariages en dehors de la communauté irlandais-américaine. Par voie de conséquence, leur sentiment d'identité a perdu de sa cohésion.




NO IRISH NEED APPLY

I'm a decent boy just landed
From the town of Ballyfad;
I want a situation, yes,
And want it very bad.
I have seen employment advertised,
"It's just the thing," says I,
"But the dirty spalpeen ended with
'No Irish Need Apply.' "

"Whoa," says I, "that's an insult,
But to get the place I'll try,"
So I went to see the blackguard
With his "No Irish Need Apply."
Some do count it a misfortune
To be christened Pat or Dan,
But to me it is an honor
To be born an Irishman.

I started out to find the house,
I got it mighty soon;
There I found the old chap seated,
He was reading the Tribune.
I told him what I came for,
When he in a rage did fly,
"No!" he says, "You are a Paddy,
And no Irish need apply."

Then I gets my dander rising
And I'd like to black his eye
To tell an Irish gentleman
"No Irish Need Apply."
Some do count it a misfortune
To be christened Pat or Dan,
But to me it is an honor
To be born an Irishman.

I couldn't stand it longer
So a hold of him I took,
And gave him such a welting
As he'd get at Donnybrook.
He hollered, "Milia murther,"
And to get away did try,
And swore he'd never write again
"No Irish Need Apply."

Well he made a big apology,
I told him then goodbye,
Saying, "When next you want a beating,
Write `No Irish Need Apply.' "
Some do count it a misfortune
To be christened Pat or Dan,
But to me it is an honor
To be born an Irishman.

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Irlandais s'abstenir

Je suis un jeune homme convenable qui arrive juste
De la ville de Ballyfad;
Je veux un travail, oui,
Et je le veux vraiment.
J'ai vu un poste offert,
"C'est ce qu'il me faut," dis-je,
"Mais le sale papillon se terminait par
'Irlandais s'abstenir.' "

"Whoa," dis-je, "c'est une insulte,
Mais je vais tenter d'avoir la place,"
Je vais donc voir cette canaille
Avec son "Irlandais s'abstenir."
Pour certains c'est une malchance
D'être baptisé Pat ou Dan,
Mais pour moi c'est un honneur
D'être né Irlandais.

Je commence à chercher l'adresse,
Je la trouve vraiment vite;
Là je trouve le vieux compère assis,
En train de lire "the Tribune".
Je lui dit pourquoi je viens,
Quand il s'enrage,
"Non!" dit-il, "Tu es un Paddy,
Et 'Irlandais s'abstenir'."

J'ai alors senti ma colère monter
Et j'ai voulu lui pocher un œil
Pour avoir dit à un gentilhomme Irlandais
"Irlandais s'abstenir."
Pour certains c'est une malchance
D'être baptisé Pat ou Dan,
Mais pour moi c'est un honneur
D'être né Irlandais.

Je ne pouvais le souffrir plus longtemps
Je l'ai alors attrapé,
Et lui ai flanqué une raclée
Comme celle qu'il aurait pris à Donnybrook.
Il braillait, "Milia murther,"
Et il a tenté de s'échapper,
Et il a juré qu'il n'écrirait plus jamais
"Irlandais s'abstenir."

Il s'est donc profondément excusé,
Je lui ai donné mon au-revoir,
En disant, "La prochaine fois que vous voudrez une raclée,
Ecrivez 'Irlandais s'abstenir.' "
Pour certains c'est une malchance
D'être baptisé Pat ou Dan,
Mais pour moi c'est un honneur
D'être né Irlandais.

Sources:
  • Peter Collier et David Horowitz: Les Kennedy, une dynastie américaine, Petite Bibliothèque Payot, 2001.
  • E. Melmoux et D. Mitzinmacker: Dictionnaire d'histoire contemporaine, Nathan, 2008.
  • Peter Gray, L'Irlande au temps de la grande famine, Découvertes Gallimard, 1995.
  • Howard Zinn: "Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours", Agone, 2002, p262.
  • Le site Strabon.
  • Caricatures hostiles aux immigrés irlandais.

Liens:
- Paroles et traduction trouvées sur "Chants pour une Irlande libre".
- A history of Ireland in songs.
- Concordance des temps.

3 commentaires:

MM a dit…

Très intéressant : merci pour votre article, à signaler certainement aussi en anglais ;-)

Une autre chanson de Sinéad O'Connor illustre très justement ce thème, chanson dont le texte souligne les conséquences politiques et sociales, encore aujourd'hui : "FAMINE" (1994).
Cordialement,
M. Mirza

jtrt a dit…

Encore du super boulot! Où trouves-tu le temps?
Désormais en lien sur mon cahier de texte/blog et promotion insistante auprès des élèves!
A bientôt.

Anonyme a dit…

Super travail !
Je t'en propose un autre, dans la même série irlandaise. Il s'agit du Paddy's lament. Sinead O Connor l'a repris récemment. Mary Black avant elle et bien d'autres d'encore.
http://www.youtube.com/watch?v=ymCLh51FhpA&feature=watch_response
http://www.youtube.com/watch?v=T40CUGX9-8c&feature=related
Merci pour ton travail, sur lequel je communique également de mon coté auprès des élèves.